‹ Les confessions: souvenirs d'un demi-siècle, 1830-1880 (volume 2)Chapitre 8 sur 14 · ÇA ET LA · texte numérisé non relu

ÇA ET LA

Tout en voulant conduire ntj vie, je voudrais dire à quatre chevaux pour imiter mon maître Phebus-Apollo, je reconnais que le plus souvent c'est ma vie qui m'a conduit tantôt bien, tantôt mal, me jetant çà et là sur le pavé, mais m'entrainant dans le beau pays des illusions. Je ne puis donc pas dire que j'ai suivi rigoureusement les pas de la sagesse. Ce nouveau livre, que j'écris quelque feu à la diable, semblera sans doute mal ordonné jusqu'à l'incohérence, mais la vie elle-même n'est-elle pas l'exemple du désordre le plus imprévu? Voilà pourquoi j'espère qu'on ne s'impatientera pas trop si je n'ai pas toujours suivi l'ordre des dates, des sentimens et des passions.

On trouvera dans les pages suivantes quelques tableautins et quelques profils des hommes et des choses. La vie intime d'un peuple a aussi sa place dans l'histoire pour l'étude des mœurs et des mouvemens de l'esprit humain.

Quand on écrit ses confessions, il faut avoir le courage de dévoiler ses gamineries quelque peu risquées.

Rachel m'arriva un matin tout en gaieté, j'étais dans mes vignes de Beaujon. Avant de me parler, elle éclata de rire. « C'est de moi que vous riez ? — Pas du tout, c'estdemoi. — Vous avez dit une bêtise. — C'est bien mieux, j'en ai fait une.» Elle me montra un bracelet à diamans et à peries qui valait bien 20,000 francs. « Où avezvous pris celai' — Pris c'est le mot. j'ai pris cela par la main du docteur Véron, je viens de lui jouer une comédie de ma façon. d

Rachel joua la femme sérieuse : « Vous êtes mon ami ? — A la vie, à la mort. — Eb bien, vous allez jouer le rôle d'un homme qui a donné sa démission du Théâtre-Français. — Pourquoi > — Parce que le docteur sera nommé demain à votre place. — Je ne comprends pas bien, ditesmoi le dernier mot de la comédie ? — C'est bien simple et bien compliqué : j'ai vu un bracelet, rue de la Paix, en allant goûter chez le docteur, je lui ai dit : « .Pourquoi n'êtes-vous pas directeurdu Théâtre- Français? Houssaye ne me donne que des bouquets, vous me donneriez des bouquets de diamans. Mécénas ! » Là-dessus, je lui

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parle du bracelet que je viens de voir. Dans sa galanterie, il renvoie chercher, il le trouve beau, mais il ne veut pas me le donner. Je lui dis : c J'ai fait Houssaye directeur du Théâtre-Français : Donnant, donnant, je vous fais directeur du Théâtre-Français. » Vous ne le croirez pas, il me répond : « Donnant, donnant; » mais il commence par me donner le bracelet sur ma parole ; là-dessus je cours chez Fould, qui est aussi canaille que moi. « Mon cher Achille (ce nom de VIliade ne manque jamais son effet), j'ai nommé Véron directeur du Théâtre - Français pour ce bracelet qui vous éblouit.» Fould me demande si je bats la campagne sur le chemin de Charenton. «Non, lui dis-je, si vousm'aimez (une phrase qui ne manque jamais son effet), vous appellerez Véron, vous lui direz qu'il est nommé directeur du Théâtre-Français, la comédie durera vingt-quatre heures, après quoi il n'osera pas me redemandermon bracelet. — Mais, dit le ministre, si je lui donne ma parole et si je ne la tiens pas, il va faire des cris de paon, on parlera de cette aventure au conseil des ministres. — Eh bien, vous direz que Houssaye qui avait donné sa démission l'a reprise dans les vingt-quatre heures. »

Qui croirait que cette comédie fut jouée par Rachel, Fould et moi ? Véron vint me voir en me disant : « Rassurez-vous, car vous serez nommé directeur des Beaux-Arts. — Que m'importe, dis-je à Véron, puisque je suis agréable à Rachel et à vous? »

II arriva ceci : Rachel, à quelques jours de là, fut la première à dénouer le masque, croyant qu'il lui pardonnerait.. Quand c'est bien joué, on pardonne toujours à une femme. Rachel, pour obtenir sa grâce, renvoya le bracelet au joaillier, ce que Véron n'accepta point. Toutefois il la condamna à l'embrasser, lui son vieil

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amoureux qui ne fut jamais que son amoureux. Véron se réconcilia avec F'ould qui jura sur les eaux du Jourdain qu'il était de bonne foi, mais Véron ne me pardonna jamais — ni moi non plus.

C'était en 1854, au temps même où Véron venait de se faire peindre par Geffroy en un second tableau de la Comédie-Française où je faisais la roue entre M"® Rachel et M"* Brohan. Il donna ce tableau à Janin pour ne plus me voir.

Ce ne fut pas tout, il avait, par bonne amitié, écrit dix pages sur moi dans ses mémoires. Sa cuisinière Sophie les lui demanda pour les jeter au feu. Rachel nous invita à diner l'hiver suivant; elle nous mit la main dans sa main, mais Véron me garda toujours rancune. Je ne le vis plus que de loin en loin, n'oubliant jamais, après l'avoir oublié une fois, qu'il avait été mon ami.

De Vinterdiction du « Tartufe » en 18^2

Il fut un jour sérieusement question d'interdire du même coup Tartufe ti le Mariage de Figaro, Komitvi m'en parla gaiement d'abord, officiellement ensuite. Quand il vit que je ne prenais- pas ces interdictions au sérieux, il voulut convertir le ministre. Ce fut alors que j'écrivis cette lettre à M. de Persigny. Le ministre était entouré d'esprits timorés qui voyaient en tout un attentat contre la société, pâle encore des secousses révolutionnaires. Mais le ministre de l'intérieur était un esprit hardi qui ne voyait pas, comme Romieu, que la société fût menacée par des chefs-d'œuvre.

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Voici comment je tentai d'avoir raison de Romieu et du spectre noir: je fis écrire ceci par Verteuil, qui imita récriture de Molière, à M. de Persigny, ministre de rintérieur.

Cette lettre, on va le voir, n'était que la copie de la supplique de Tauteur du Tartufe à Louis XIV.

« Monsieur le Ministre,

« Les gens que joue ma comédie ont bien fait voir tf qu'ils étalent bien plus puissants en France que tous « ceux que j'ai joués jusqu'ici. Les marquis, les pré- « cieuses, les cours et les médecins ont souffert douce- « ment qu'on les ait représentés; mais les hypocrites « n'ont point entendu raillerie. Us n'ont eu garde de se « défendre par le côté qui les blesse, ils sont trop poli- « tiques pour cela; ils ont couvert leurs intérêts de la € cause de Dieu, voilà pourquoi le Tartufe, dans leur « bouche, est une pièce qui offense la piété.

« On représenta devant la cour une pièce intitulée :

« Scaramouche hermite. Et le roi dit en sortant : « Je

« voudrais bien savoir pourquoi les gens qui se scan-

(c dalisent si fort de la comédie de Molière ne disent

« mot de celle de Scaramouche? » Un grand prince

« répondit au roi : « La raison de cela, c'est que la

« comédie de ScaramoMc/ze joue le Ciel et la Religion,

(c dont ces messieurs ne se soucient point ; mais celle

« de Molière les joue eux-mêmes, et c'est ce qu'ils ne

« peuvent souffrir. »

Molière.

Cette lettre était accompagnée de celle-ci, mais placée sous celle de Molière, afin que M. de Persigny commençât par la première.

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« Monsieur le Ministre,

a Devant Tinterdiction plus ou moins officielle du a Tartufe^ je viens vous prier de vouloir bien donner • raison à Molière, qui vous a dit, bien mieux que je ne « pourrais faire, pourquoi il faut toujours jouer Tartufe: « vous y voyez la religion atteinte, la religion n*est pas « là. Dieu merci !

« Molière disait du premier Président, à propos du « Tartufe, qu'il ne voulait pas qu'on le jouât. Il y a « encore aujourd'hui des premiers présidents dans le « monde politique et dans le monde religieux.

« S'il faut un dernier mot. Monsieur le Ministre, pour « gagner la cause de Molière, je vous rappellerai que « Tartufe a eu la haute approbation, je ne parle pas de « tous les hauts dignitaires de TÉglise, ainsi que le « constate Molière dans son placet au roi, mais celle du « légat. Quand Molière a eu pour lui le pape et le roi, « comment ne pas donner gain de cause à cette œuvre « de génie pour donner raison à tous ces petits esprits, « qui, pour citer encore Molière, « jugeaient la pièce « diabolique et diabolique l'auteur. Un démon vêtu de « chair et habillé en homme. »

« Ce démon habillé de chair fut tout sîmplemen le

« plus grand philosophe de l'humanité. La profanation

« n'est pas de jouer Tartufe, ce serait de ne le pas

« jouer.

« Arsène Houssaye. »

Moralité : Persigny donna raison à Molière et Romieu me demanda le rôle de Dorinepour sa petite amie M"« de Saint-Hilaire.

A propos des hasards au théâtre, j'écrivis au ministre d'État en 1854 :

Vous vous étonnez avec quelque raison que le Théâtre- Français représente « dix mauvaises pièces contre une bonne ». C'est la loi des chiffres en littérature. Et souvent la bonne pièce ne vaut pas beaucoup mieux que les mauvaises et çà et là plus d'une parmi les mauvaises vaut mieux que la bonne.

Il y a le jeu des acteurs et les caprices du public, les hasards et les bonnes fortunes. M. Barochc avait institué un comité de lecture composé de comédiens, de membres de l'Institut et de journalistes : c'est dans ce tems-là qu'on a reçu les plus mauvaises pièces. Ce n'est pas assez de savoir bien lire et bien écrire pour juger une comédie — passe encore une tragédie — il faudrait écouter chaque mot au point de vue de la scène, tout en songeant à l'esprit théâtral et à l'esprit public, pour pouvoir faire abstraction des modes du jour : mode de langage, mode sentiment, mode de passion, à moins que l'œuvre lue ne s'impose par la force du génie. Mais les siècles sont avares de ces œuvres-là.

Les pièces reçues, je dois les jouer : mauvaises elles étaient à la lecture, plus mauvaises elles sont à la représentation; mais il arrive pourtant ceci de curieux que telle comédie sur laquelle on ne comptait pas se colore au feu de la rampe et s*anime d'une vie factice qui trompe le spectateur : de là quelques succès inaitendus mais éphémères. Au bout de plusieurs années, la pièce qui a réussi est allée rejoindre dans la fosse commune les pièces qui sont tombées.

Il est donc impossible de ne jouer que de bonnes pièces si on joue des pièces nouvelles, même si ces pièces sont l'œuvre d'hommes de talent. La Pierre de touche d'Emile

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Augîcr et Jules Sandeau a été reçue avec enthousiasme, répétée avec passion et jouée devant un public glacial qui n^a pas voulu applaudir une seule fois. Je ne veux pas citer à côté de cette comédie telles mauvaises pièces saluées par d'unanimes applaudissements.

Il n'y a point de justice littéraire, du moins de justice contemporaine.

Vous demandez, Monsieur le Ministre, le moyen de ne rien hasarder au Théâtre-Français : il faudrait considérer la maison de Molière comme un autre Louvre — le musée des chefs-d'œuvre anciens. — On pourrait ne pas attendre, comme au Louvre, que les créateurs soient morts pour représenter leurs œuvres. — On ne jouerait pas de pièces nouvelles; on prendrait aux autres théâtres, après le premier succès, ce qu'ils ont donné de mieux dans les trois genres. Ainsi on ne s'exposerait pas à provoquer les coups de sifflet ou les somnolences de Tennui.

Mais je m'aperçois que j'écris là un paradoxe qui ne vaut pas la peine d'êtr^ dit. Peut-être, en agissant ainsi, le théâtre prendrait-il des airs plus majestueux. Mais, après tout, c'est un théâtre vaillant qui ne voudrait pas se résignera ce rôle passif: il aime la bataille; c'est peutêtre la bataille qui crée ou plutôt qui accentue les chefsd'œuvre.

Il ne faut pas oublier, d'ailleurs, que si de beaux drames et de belles comédies ont été joués ailleurs, le Théâtre- Français n'a pas eu besoin de prendre chez son voisin, sans parler des chefs-d'œuvre du grand siècle, ni Hernani, ni Mademoiselle de Belle- Isle, ni Mademoiselle de la Seiglière^ ni Charlotte Corday^ ni toutes les belles choses qui sont aujourd'hui au répertoire sous la signature d'Alfred de Musset, d'Emile Augier.

Il faut donc, Monsieur le Ministre, que nous en prenions notre parti.

Je crois que s'il n'y avait pas de comité de lecture, on jouerait moins de mauvaises pièces, mais il faudrait changer quatre fois par an le directeur du Théâtre-Français, sinon

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il serait assassiné par les mauvais auteurs, car ceux-là s'imaginent que la subvention n'est votée que pour les jouer. Toutefois, si vous voulez pour une période supprimer le comité de lecture, je me risquerai.

Arsène Houssaye.

Le ministre pensa à supprimer le Comité de lecture, mais Tempereur consulté ne voulut pas que Ton touchât au décret de Moscou !

En cettp maison de Molière, où son souvenir est vivant comme ses œuvres, je me sentais presque près de lui. Un soir qu'on donnait le Misanthrope, je tombai dans cette illusion qu'il me sembla voir Molière luimême, quoique Geoffroy, qui jouait amèrement Alceste, n'eût point le masque du grand maître ; quoique M"° Madeleine Brohan, qui jouait Célimène, n'eût point la physionomie cruellement voluptueuse de Mademoiselle Molière. Ce fut la première fois que j'entrai de plain pied, je veux dire de plain cœur, dans la vie intime de Molière. Ils étaient là tous deux : lui et elle! Lui, ce cœur blessé ; elle, ce sourire implacable.

La toile était tombée après les cinq actes et je voulais voir encore. C'est que j'avais été plus loin que les autres spectateurs, j'avais pénétré le grand homme à travers sa comédie; quoique je n'eusse pas de larmes d'occasion, je me sentis des larmes. Quand je rentrai dans mon cabinet, je saluai comme un ami le portrait de Molière, que j'avais depuis longtemps et qui ne m'a jamais quitté. Je l'interrogeai du regard, je lui parlai

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comme s'il dût m'entendre. Une vive curiosité m'agitait. Je passai dans la salle du comité de lecture, où je restai plus de trois heures à feuilleter tous les livres qui parlent de Molière, mais aucun de ces livres ne me conta le roman de sa vie. Il n'y a là que le Molière officiel, le Molière de la comédie. Je rentrai chez moi vers trois heures du matin, désespérant de trouver le Molière de chez soi.

Et pourtant quelle énigme de deviner cette énigme qui s'appelle Mademoiselle Molière! Le grand homme a du moins ouvert son cœur, il n'a pas rougi de montrer ses blessures. Dans sa rude franchise, il n'a pas joué au don Juan. Il estimait trop l'homme pour vouloir être plus qu'un homme. Il voulait boire, comme le premier venu, sa part du calice.

Mais Mademoiselle Molière! Cette demi- déesse qui se croyait humiliée d'être la femme de Molière, qui ne voyait en lui que le comédien : Scapin, Sganarelle, Orgon ; cette femme, née sur le chariot du Roman comique qui semblait descendre de Versailles, elle n'a jamais dit son secret, elle n'a jamais arraché son masque, elle n'a jamais débarbouillé sa figure, ni fait entendre les battements de son cœur. Elle était trop vaine pour ne pas cacher sa vie bourgeoise, sa vie d'épouse et de mère. Si elle parlait aux comédiens, c'était pour se mieux montrer aux gentilshommes de la cour qui papillonnaient dans les coulisses.

La scène se passe chez Clésinger. C'est un souper d'artistes, de poètes, de femmes du monde qui ne se-

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raient pas reçues au faubourg Saint-Germain, mais qui ne voudraient pas recevoir les femmes du faubourg Saint-Germain. J'oubliais deux comédiennes, Tune illustre, l'autre célèbre : peut-être M"® Rachel et M^^** Judith. L'esprit vole sur la table, la gaieté rit aux éclats, chacun est content de soi et des autres.

On regarde avec amour une des deux comédiennes; elle a bien fait les choses en se décolletant beaucoup; c'est une surprise. On avait dit d'elle : point de pourtour, point d'avant-scènes, une baignoire, — vrai style des coulisses. — Or, tout le monde est frappé des « avantscènes » qu'elle a mis en relief. On la complimente par des mines admiratives. Victor Hugo dit tout haut :

— Je ne vous croyais pas si merveilleusement .volumineuse.

La comédienne devient méditative.

— Comment, vous vous attristez devant la joie de tous les yeux!

— Non, répond-elle, je ne m'attriste pas, mais je tombe dans les mathématiques.

— Eh quoi I

-7 Oui, je calcule que s'il me faut donner des avantscènes à tous ceux qui n'en ont pas eu, ce sera pour moi un rude travail.

La belle comédienne se calomniait pour le plaisir de faire un mot. La vérité c'est que le travail n'eût pas été rude du tout, car il en était d'elle comme de tous les conquérans, on lui attribuait beaucoup de victoires qu'elle avait dédaignées.

Quand le marquis de Caux se maria à cette jolie fille qui chantait comme un oiseau el qui était alors plutôt un oiseau qu'une femme, M'" Adelina Patti, il vint me dire que ce bel oiseau bleu désirait pour volière l'hôtel mauresque qui alors ne faisait qu'un avec mon hôtel. Cet hôtel mauresque l'avait enchantée dans une de mes fêtes. L'affaire fut bientôt conclue; je louai l'bôtel tel quel, mobilier et tableaui. Je fus ravi du voisinage, parce que souvent le matin la belle marquise ouvrait la porte de communication pour me convier à ses aubades de rossignol et de fauvette. N'était-elle pas !a vraie fauvette à léte noire?Et tout chantait en elle r les yeux, le sourire, les ondulations du cou et les vibrations de la chevelure. Heureusement pour moi, je n'étais pas amoureux d'elle, tout charmé que je fusse, et,

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d'ailleurs, outre mes vertus bien connues et celles de la Patti, le mari était toujours au logis.

En ce tems-là, elle était toute à son mari, quoiqu'il se montrât alors plus calculateur que marquis. En effet, devenu quelque peu le barnum de cette étoile toujours filante, il Toffensait chaque soir après le spectacle par ce mot souvent répété : « Encore une représentation dans le sac. » Et il comptait la recette. C'était pourtant un homme d'esprit et un mondain agréable.

Un peu plus tard, il regretta sa femme, à ce point qu'il prit une maîtresse qui ressemblait à la Patti et qui chantait un peu comme elle. Voilà l'homme et voilà l'humanité!

Je dînais souvent avec le marquis de Caux, au Moulin-Rouge et aux Ambassadeurs,

Il m'a conté une foultitude d'histoires sur les mystères des Tuileries. Et il contait bien. Les gens qui font métier d'esprit s'imaginent trop volontiers que les autres n'en ont point. Ce en quoi ils se trompent du tout au tout. Aussi le marquis a-t-il eu tort de ne pas écrire son mémorial de Sainte-Hélène après ses batailles conjugales.

11 aurait pu conter, par exemple, la comédie des ressemblances.

La voici en quelques mots. Je dînais un soir dans une bonne maison, où on m'avait placé à côté de la jolie Adelina Patti, qui était alors en puissance du ténor Nicolini. Nous nous connaissions de vieille date, puisqu'elle avait été ma voisine aux premiers jours de son mariage.

Or, ce soir-là, à table, je lui rappelai ses jours de jeune mariée et je lui demandai pourquoi elle avait rem-

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placé de Caux par Nicolini. « Parce que de Caux me disait toujours la même chose. — Est-ce que Nicolini ne vous dit pas toujours la même chose ? — Oui, il me dit qu'il m'aime. «

j'essayai de défendre le marquis. « Je l'ai vu pleurer quoiqu'il cacliât ses larmes. — N'ayez pas peur, il s'est consolé bien vite. Croiriez-vous qu'il a fait la cour à la femme de Nicolini parce qu'elle me ressemble ? o

Le lendemain autre dîner ; c'était avec le marquis de- Caux dans le jardin deâ Ambassadeurs. Que vois-je ! Adelina Patti pendue à son bras. Mais c'était la diva vue de loin, car dès qu'elle s'approcha, je vis bien que c'était une illusion, une véritable illusion pour de Cauï.

11 avait péché en eau claire, comme on pêche les truites, une fausse Patli qui lui faisait croire au bonheur. Mais ce n'est pas tout.

Le lendemain, je dinais chez le comte- Kowalsky, un de ces pianistes des deux mondes, qu'on est heureux de savoir en Amérique quand on est à Paris, quoiqu'il ait le jeu de Liszt. J'étais à table entre la maîtresse de la maison et Adelina Patti. « Eh bien! vous êtes toujours amoureuse de Nicolini ? — C'est un monstre, aussi nous plaidons en séparation, o Je fixai ia dame. Or la dame était M°" Nicolini, vrai portrait de la Patti, avec plus de patine du temps. «Oh! comme vous ressemblez à la Patti. — Je crois bien, le marquis de Caux est toujours à mes trousses. » ■

J'ai vu les deux frères, Napoléon yi et Morny 1®', venir non pas bras dessus, bras dessous, mais à tour de rôle, jouer la coniédie du sentiment chez une adorable ingénue du Théâtre-Français.

Le futur empereur lui avait acheté une maison, rue La Fontaine, à Auteuil. Il y venait souvent dans un quasi-mystère. Morny qui n'avait rien acheté y venait aussi. Ils étaient tous les deux amoureux au même degré. — En tout bien, tout honneur, disait la demoiselle; — car ces ingénues du Théâtre-Français étaient impeccables avec mille et une roueries.

Morny se mettait au piano, — qui le croirait I — Il chantait un air d'opéra. Après quoi, il disait à Tingénue, en montrant un pied qui était fort joli : « C'est à mon frère de faire le pied de grue. » Et il s'en allait plus ou moins content de lui.

Quand arrivait l'autre fils de la reine Hortense, il reconnaissait Morny aux parfums répandus ; car Morny, qui d'ailleurs n'était pas un petit-maître, avait agité son mouchoir.

— Cela sent la romance, disait Louis-Napoléon qui n'était pas fâché de rire de son rival.

— Oui, Qui, répondait malicieusement l'ingénue, nous avons chanté • Partant pour la Syrie.

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Il faut mal dire de la politique de rimpératrice, mais il serait bien injuste de mal parler de la femme. Il n*y a que ceux qui ne la connaissaient pas qui ont calomnié jusqu'à son sourire.

La femme est un sphinx qui nous donne ses énigmes à deviner et qui nous dévore presque toujours — ce qui n'empêche pas les devineurs d'énigmes de tenter l'aventure. Toute femme trouve dans son berceau l'éventail de Célimène. Beaucoup le brisent parce qu'elles ne savent pas en jouer, mais quelques-unes le considèrent comme leur meilleur ami. Pour elles, c'est l'épée du soldat; c'est à qui s'aventurera plus loin que ses devancières dans le combat de l'amour; c'est à qui fera le roman le plus imprévu et courra les abymes sans y tomber. Elles seront le désespoir des hommes de sentiment et de vanité, car la vanité se laisse prendre tout autant que le cœur.Mais les sceptiques et les malins sont toujours en garde. Les babillages de la coquetterie qui s'appellent aujourd'hui le flirt ne vont pas jusqu'à leur cœur; ils s'en amusent, mais ils n'en sont point touchés. Ils ne désespèrent pas de l'occasion, mais ils ne tombent pas dans la mélancolie le jour où la dame évolue ailleurs.

L'impératrice Eugénie fut parmi les plus honnêtes femmes de son empire, mais elle en fut en même temps une des plus charmeuses, ne flirtant que pour s'amuser et se moquer des hommes. Nulle mieux qu'elle n'allumait les âmes au passage, se contentant de les enjôler. Cet allumage tout platonique l'amusait. Il fallait à Alfred de Musset vingt-quatre bougies pour qu'il étreignît son aspiration. C'étaient les vingt-quatre bougies de l'im- VI. 13

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pératrice, je pourrais dire les vingt-quatre adorations, car il lui en fallait tout autant pour s'enivrer d'elle-même, étreignant ainsi Timage de sa beauté avec idolâtrie.

Les puritains diront que c'est déjà un crime de jouer aux jeux innocens avec le cœur des hommes. Fallait-il donc qu'elle devînt Marguerite de Bourgogne, laquelle aimait mieux jouer du stylet que de l'éventail, ou qu'elle filât tout bêtement du lin comme une matrone romaine ?

En 1854, Achille Fould, ministre d'État, donnait une grande fêle. Il me dit au buffet : « Trouvez-vous que ma mise est digne du Théâtre-Français ? — Oui, et votre public est digne de la mise en scène. Il n'y a parmi vos invités que deux hommes, peut-être les plus spirituels de l'assemblée, qui ne soient pas décorés. » Fould croyait n'avoir invité que des grands cordons, des cravates rouges, ou tout au moins des chevaliers. Il me regarda tout surpris. « Qui donc? — Eh bien, mon cher ministre, ces deux hommes si distingués et si faciles à distinguer dans ce déluge de décorations, c'est Alexandre Dumas fils et Théodore Barrière. — Eh bien, ils n'attendront pas bien longtemps. » Très peu de temps après ils portaient leur croix.

Emile Deschanel avait consacré deux articles du Journal des Débats à prouver que j'avais inventé Mademoiselle de la Vallière et Madame de Montespan, On prenait le thé chez M"** de Castellane.

« j'espère bien que vous allez lui répondre, me dit-

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elle. — Non. Le tems est trop cher pour répondre à la critique. »

Mais la duchesse de Gramont me présentant une plume : « Alors, mon cher poète, répondez-lui en vers. Vous m'avez toujours dit que faire des vers c'était ne rien faire. »

J'écrivis alors, au courant de cette belle plume, les quatre strophes qu'on va lire et qui ont paru le lendemain au Figaro :

On dit que monsieur Deschanelles, Un critique du haut en bas, Vient me chanter des ritournelles Sur la guitare des Débats.

Ce critique aime les grisailles; La couleur lui fait mal aux yeux, Il s'offense de mon Versailles Oii s'illustrèrent ses aïeux.

Il proscrit toutes mes images, Cet iconoclaste enragé.

Qui, blessé des trop vifs plumages, Aime moins le paon que le geai.

Il va faire chanter victoire A ceux de VUniversité.

Il dit que f invente V Histoire ; Mais lui, qu'a^t-il donc inventé?

Deschanel pourrait répondre qu'il a inventé un fils de beaucoup d'esprit. Quelle œuvre vaut mieux que celle-là ?

iç6 Les Confessions

L^ humanité

On n'aime pas beaucoup les gens heureux — côté de la fortune, — mais on est sympathique aux gens ruinés. En 1848, la Révolution me ruina, parce que tout ce que j'avais était en actions de la Banque, achetées à 4,000 fr. et tombées à 400 fr. J'avais beaucoup d'amis, je n'en perdis pas un. Très peu de tems après, par la volonté de M"° Rachel, je fus nommé dirécteu r du Théâtre-Français ; j'avais beaucoup d'amis, j'en perdis la moitié. Dans cette moitié il y avait plus de dix aspirans au gouvernement du Théâtre-Français ; heureusement pour moi, parmi ceux qui vinrent me féliciter les premiers, le cœur sur la main en me donnant la main, je retrouvai Alfred de Musset, Victor Hugo, Alexandre Dumas, Henry Mûrger, Alphonse Karr, Emile de Girardin, Roqueplan, Janin, Nieuwerkerke et Jules Sandeau. Cet ami irretrouvable fut le plus matinal à m'apporter ses félicitations, brave cœur à toute épreuve, vrai gentilhomme de la vie privée, dévouement absolu ; aussi ma première pensée fut de lui demander M"® de la Seiglière et le Gendre de M. Poirier, deux comédies qui le préoccupaient depuis longtems. A propos du Gendre de M, Poirier, il faut rendre à Sandeau ce qu'on a trop attribiré à Augier.

Parmi les nouveaux salons qui marqueront dans l'histoire littéraire, je n'oublie pas ce joli nid d'oiseaux babil

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lards que j*ai bâti moi-même avenue delà Reine-Hortense, mais qui est aujourd'hui l'hôtel de M"'* Armande de Caillavet. Elle Ta décoré dans le plus pur style Louis XVI, en haine des styles tapageurs. Il ne lui fallait pour cela qu'un goût exquis à elle, qui peint comme M""® Madeleine Lemaire et qui écrit comme M""® la baronne Double. Il lui fallait aussi des amis qui fussent une élite pour que son salon fût créé. Aussi c'est là que Jules Lemaître et Anatole France ont dit leurs beaux vers sans les déclamer. Il n'y pas de meilleurs lecteurs à Paris que ces deux poètes cuirassés en critiques. Je ne dis pas cela parce qu'ils ont aussi lu des vers de moi.

L'esprit a ses modes comme les robes de la duchesse et de la coquine. Il porte sa date tout aussi bien que les chefs-d'œuvre. Chamfort et Rivarol ont été mal à propos mis au pillage. Je te connais, beau masque ! peut-on dire à beaucoup de démarqueurs à bout d'esprit. Le vieux mot : Invente et tu vivras ! est encore à l'ordre du jour. On n'a de raison d'être que si l'on montre dans les arts et dans les lettres une figure originale : Aboul était petit-fils de Voltaire, mais il avait son champ à lui, il y semait du Voltaire et il y poussait de TAbout. Scholl est rivarolien à certains jours, mais le plus souvent il est Scholl. Girardin s'attribuait une idée par jour; Rochefort a au moins un mot par jour. Qui donc pourrait se flatter d'en avoir plus d'un ? Et certes on a beaucoup d'esprit aujourd'hui. Chacun frappe sa monnaie d'or à l'emporte-pièce. Et s'il y a beaucoup, de gens d'esprit

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il n'y a pas moins d'hommes de talent. Tout cela éclate dans les journaux comme des coups de soleil. Je crois que Benjamin Constant, Paul-Louis Courier, Armand Marrast, se trouveraient quelque peu dépaysés dans le monde littéraire des papiers publics, comme on disait dans leur tems. Mais ils seraient encore des rois dans le monde politique, où il y a à peine des vice-rois. Si je parlais des poètes, il me faudrait tout un calendrier; ceci me ramène au point de départ : il y a aussi des modes en poésie ; parmi nos trois cent soixante-cinq rimeurs qui tous ont du talent, combien qui seront bientôt démodés quoiqu'ils aient chanté et dansé sur les plus beaux rythmes, quoiqu'ils aient ciselé les plus belles coupes avec le génie florentin, quoiqu'ils aient retrouvé la cithare antique et la viole de la Renaissance! Ne faut-il pas que les nouveaux venus aient aussi leur quart d'heure à cueillir, comme l'a dit leur législateur Horace?

Chamfort et Rivarol, deux maîtres qui avaient peur de voluminer, ont peint beaucoup de physionomies du xvin* siècle par des mots, des maximes, des concetd, sans craindre d'être confondus avec les faiseurs d'almanachs. On me permettra de jeter ici une poignée de menue monnaie de l'esprit, de l'esprit de cour au XIX® siècle.

11 serait impossible de peindre un siècle sans consteller quelques-unes de ses pages, par les mots de caractère, les éclats de rire, les saillies, tout ce qui jaillit de la gaieté, de l'ironie, de l'amertume. On pourrait par à marquer le degré du* thermomètre de l'esprit français, qui monte jusqu'au rayonnement et qui descend au dessous de la bêtise.

Çà et là içç

On a accusé Napoléon III de manquer de présence d'esprit et de ne répliquer que le lendemain à une repartie spirituelle. Cest injuste, car l'empereur, qui aimait le silence comme tous les esprits supérieurs, avait ses heures de beau parleur, n'aimant pas Tesprit déjà imprimé. N'eut-il pas une belle parole, par exemple, quand il commandait en chef Tarrnée d'Italie et qu'il fut obligé de tempérer lafuria de Victor-Emmanuel, qui se jetait au bout des baïonnettes ennemies : « Prenez garde ! si vous n'êtes pas plus sage, je serai forcé de mettre aux arrêts Votre Majesté. »

Napoléon III a prouvé plus d'une fois son esprit chevaleresque. La lettre qu'il écrivait sur le champ de bataille à l'empereur d'Autriche pour lui offrir la paix quand il pouvait le mener beaucoup plus loin est un pur chefd'œuvre de haute gentilhommerie.

Il était bien le fils de la reine Hortense, aussi son profond regret, jusqu'à sa mort, fut d'avoir remis son épée au roi de Prusse après Sedan. Il croyait trouver un vainqueur généreux qui allait lui proposer la paix et lui rendre son épée. La rudesse de Guillaume le confondit. Devant un tel ennemi, il perdit jusqu'à sa dignité, n'ayant plus ni corps ni âme.

Un jour de séance à l'Académie pour le prix de vertu, l'empereur me dit en riant : « Vous n'y êtes

parade ; son barbier qui s'appelait Majesté — je n'invente rien — était venu en même temps que moi — lui, pour faire la barbe au mort, moi, pour le saluer d'un adieu. — Le croiriez-vous? me dit Majesté, je lui ai fait la barbe hier : voyez comme elle a déjà poussé. »

Or il arriva ceci : le roi Jérôme resta huit jours au Palais-Royal avant les funérailles, et trois fois Majesté alla lui faire la barbe.

Edgard Poe eût écrit sur ce travail de la mort un de ses admirables contes.

Rouher dit, en voyant le roi si barbu : « Molière a tort ici : du côté de la barbe n'est pas la toute-puissance, puisque les Napoléons ne portent leur barbe qu'après leur mort. »

Autre mot macabre d'un haut personnage. C'était le jour de l'enterrement du ministre Billault. On jouait au whist à la cour; il manquait un quatrième. « Eh bien! dit Achille Fould, Billault fera le mort. »

Selon Mérimée, le prince Napoléon disait admirablement tout ce qu'il ne devait pas dire.

Selon le prince Napoléon, Mérimée disait toujours le contraire de ce qu'il voulait dire.

Il y avait quelquefois du Larochefoucauld et du Labruyère dans les causeries de l'impératrice quand elle était en verve. Aussi les familiers avaient-ils peur d'être frappés par ses mots à la diable.

Un jour elle parlait du baron X... — qui venait d'être gratifié par l'empereur d'une tabatière diplomatique.

Çà et là 2o3

« Le pauvre homme! dit-elle, il est si heureux d'avoir sa tabatière, qu'il éternue toute la journée. »

Les soldats ont autant d'esprit que les journalistes; ainsi Pelissier, Galliffet, Schmitz et tant de vaillans; mais on n'imprime pas leurs mots, et d'ailleurs pourraiton les imprimer? car la langue militaire a des brutalités non pareilles. On sait que souvent le renard ne se laisse prendre au piège que par la queue. Pelissier visite les malades d'un hôpital. Il est accompagné des sœurs de charité. Il s'arrête tout à coup devant la porte qui va s'ouvrir et au-dessus de laquelle il lit : a Salle du docteur Ricord. » Il salue les sœurs, croyant qu'elles n'entreront pas; mais la charité va partout. « Eh bien! mes enfans, dit Pelissier en entrant, vous voilà tous pris comme le renard au piège. »

11 ne faut pas oublier le mot d'un autre grand soldat, mot de Pelissier le jour de son mariage, aux officiers de son état-major qui se trouvaient au fumoir après le lunch, a Mes enfans, vous voyez que je me marie aujourd'hui ; si dans un an je n'ai pas un fils, je renouvelle mon état-major. »

On attribue aussi à un maréchal ce mot bien. connu quand il se maria : « A moi, mes zouaves ! »

Si on passe de l'armée dans le clergé, on retrouve le même esprit sous une forme apostolique.

M""® la princesse Mathilde, qui est si féminine dans sa grâce impériale, peint des aquarelles d'une touche virile, ce qui a fait dire qu'elle peignait comme un homme, comme on Ta dit aussi de Rosa Bonheur et de Madeleine Le-

maire. Elle avait eu la bonne amitié et la bonne grâce de peindre pour moi une fort belle figure vénitienne du xvi* siècle, que Tintoret eût signée. Je m'aperçus un jour qu'on m'avait pris ce portrait en compagnie de plusieurs autres, j'exprimai tout mon chagrin à la princesse, elle se dépêcha de m'en peifidre un autre tout aussi beau. Une femme quelconque aurait dit: t Puisqu'il est assez bête pour se laisser voler un tableau, tant pis pour lui! » Mais la princesse m'a écrit ce petit mot charmant: « Je suis trop heureuse qu'on vous ait volé mon tableau, puisque le voleur me prouverait que j'ai du talent et que cela me donne le plaisir de vous en faire un autre. »

J'ai connu le mari et la femme.

La marquise Anforti trouvait toujours les histoires trop longues. Et, quand on ne contait pas d'histoires, elle ne permettait jamais deux alinéas, même à Girardin. Elle aimait mieux que tout le monde parlât en même temps.

On lui dit un jour: « Eh bien, contez vous-même ! »

Son conte fut bientôt dit. Le voici :

« Mon histoire s'appelle le télégramme. Écoutez bien. Il y a trois personnages : le duc du Caucase, la duchesse, un ténor sans théâtre ; le duc est un homme d'esprit qui a oublié sa femme parce que sa femme s'est oubliée en route. Il a soixante ans, mais sa femme est bien plus vieille : elle a cinquante ans.

« Elle lui a écrit hier par le télégraphe :

« Demande divorce. Offre cent mille roubles four vous, « Parti splendide. »

Çà et là 2o5

« Voici la réponse :

€ Accepte divorce avec frénésie. Refuse argent. De- « mande le nom de V antiquaire, »

Girardin eut toujours l'esprit de situation. Ainsi il eut l'esprit de mourir quand il n'eut plus d'argent. . En 1880, nous déjeunions lui, Cabarrus et moi Girardin nous dit : « Je n'ai plus que trois ans à vivre. — Trois ans! vous vivrez cent ans,., à la condition de n'avoir pas plus d'une idée par jour. — Entendons-nous, dit Girardin, je n'ai -plus que de quoi vivre trois ans, c'est-à-dire un million. » Girardin dépensait trois cent mille francs par an, y compris toutes ses femmes, ce platonicien en amour. On le croyait fort riche parce qu'il avait son nom dans la Banque nationale ; mais on sait que la Banque nationale n'était qu'une illusion. Il avait encore son nom dans plusieurs affaires tout aussi chimériques; mais le million qu'il avait encore était insaisissable.

Il le mangea et il mourut tout juste trois ans après notre déjeuner.

Girardin ne montrait jamais son cœur, mais on trouvait son cœur méprisant l'opinion publique. Il ne fit jamais un pas pour la conquérir. Il aimait la liberté à outrance, d'où qu'elle vînt, de César comme de Brutus. Le marquis de la Vallette, son ami, me disait de- lui : « C'est un enfant terrible qui met le feu aux quatre coins de Paris rien que pour s'amuser. Mais presque aussitôt il s'épouvante de l'incendie et il jette le premier seau d'eau. »

2o6 Les Confessions

Il voulait passer pour malin en affaires : c'était un naïf dont tout le monde abusait. Voilà pourquoi on prit son nom pour les mines de Saint-Bérain, voilà pourquoi on le trouva dans une multitude de mauvaises affaires où il s'engageait bon jeu, bon argent, avec les illusions de Balzac. S'il se fût contenté de la fortune de ses journaux, il serait mort beaucoup plus riche. Du moins il a vécu riche, ne refusant rien à ses femmes, à ses maîtresses, à ses chevaux, à ses gens ni à lui-même. Il mena galamment la vie de galant homme. On lui en voulut bien un peu de ne pas jeter l'argent par les fenêtres; mais on ne sait pas assez qu'il avait des fonds secrets pour les choses du cœur.

Royer-CoUard disait, pour peindre Lamartine : « Quand il vient de parler à la tribune, on a cru entendre le bon Dieu, tant il a la foi dans ce qu'il dit. Je ne le félicite pas, tant j'ai peur qu'il me dise à l'oreille : « Entre nous, ce n'est pas étonnant, car je suis le Père « éternel. »

Dans les grands jours, Lamartine, en effet, n'était pas bien sûr de n'être pas Dieu lui-même, ou tout au moins l'ambassadeur extraordinaire de Dieu — ambassadeur en vers et . en prose. — Dieu le père eût-il mieux parlé? Aussi quel rayonnement autour de lui! Vers 1846 et 1847, tout le monde courait se jeter dans ses bras. Amphion élevait des villes sous le charme de son violon; Lamartine fit une révolution en jouant de la lyre. Jamais révolution ne fut et ne sera plus belle à son aurore. Le grand poète, comme Moïse, montrait la

Çà et là 207

terre promise aux plus aveugles. C'eût été très beau si toutes les ombres de 1793, jacobins et septembriseurs, ne fussent venues se jeter à la traverse ; mais c'était la faute de Lamartine qui, sans le vouloir en écrivant l'Histoire des girondins, avait chanté Tapothéose des Montagnards.

La révolution de 1848 est et restera à l'actif ou au passif de Lamartine. C'est son œuvre inconsciente. Il la voulait et ne la voulait pas. Il entr'ouvrit la porte du pouvoir; tout y passa, le roi pour s'en aller, le peuple pour jeter le trône par la fenêtre.

Qui fut bien étonné? c'est Lamartine lui-même; il était Dieu, il a fallu se faire homme pour déchirer le drapeau rouge et pour se faire tribun. Il fut cruellement puni d'avoir voulu redescendre, car il ne remonta plus. Le jour où on cria dans la rue : Vive Lamartine ! la renommée radieuse écrivit sous les pieds du grand homme : Ci-gît Lamartine ! C'est la punition de tous ceux qui sont grands et qui se font petits.

Note de 1847

Thiers et Guizot, ces deux aînés de la politique de 1830 à 1848, sont les hommes les plus opposés. Un seul mot les peint. Thiers n'a d'éloquence qu'en attaquant, c'est le génie de l'opposition. Guizot n'a de force qu'en défendant, c'est le génie du gouvernement. Ce sont les deux hommes du régime parlementaire, mais ils ne bâtiront que sur le sable, parce que le régime parlementaire n'est pas créé pour les races latines. Thiers et Guizot sont de la même taille, il leur manquera toujours quelques millimètres pour devenir de grands hommes.

2o8 Les Confessions

même de grands hommes d'État. Ce ne sont pas non plus deux petits hommes d'État, puisqu'ils s'imposent tous les deux au même degré. On aime mieux Thiers le jour ; on aime mieux Guizot le lendemain. Thiers prend des citadelles en montant à l'assaut, Guizot gagne des batailles en pleine campagne. Ils aiment beaucoup leur pays tous les deux, quoiqu'ils soient dominés par l'amour du pouvoir.

On dormait beaucoup chez M. Thiers, qui croyait vivre cent ans à la condition de dormir la nuit et de faire la sieste le jour. C'était Topinion de M"*® Thiers et de M"* Dosne. Nous devions dîner chez lui, le jour de Tan 1875, mon fils et moi avec les amis de la maison. Nous voulûmes saluer M"* Thiers la veille au soir. Ce jour-là, il n'y avait eu à dîner que Mignet et Barthélemy-Saint- Hilaire. Nous les rencontrâmes qui sortaient de Thôtel. On n'annonçait pas. Nous entrons silencieusement dans le grand salon. Au coin du feu défendu par deux jolis paravents japonais, nous voyons toutendormisM. Thiers, sa femme et sa belle-sœur. Nous avançons sur la pointe des pieds, nous saluons gravement par chacun trois saluts les maîtres de la maison, et nous nous retirons sans les réveiller.

Ce qui rappelle la fameuse académie des dormeurs instituée par la femme de Louis XV. Pendant que le roi vivait très éveillé dans les appartemens de M"** de Pompadour, la reine tenait cour plénière dans son salon en dormant au milieu de ses courtisans tout aussi endormis qu'elle-même, en bons courtisans.

Edhond About

Dans un dîner où Camille Doucct avait, par le menu, imposé l'esprit à tous ses convives, et où il avait donné l'exemple, About disait à Labiche : t Je vous défie de ne pas avoir d'esprit. » Et Labiche répondait : « Je vous défie dédire une bêtise. — Oui, -mais celui qui ne dit pas de bêtises en fait beaucoup. » Ce mot ne commente-t-il pas un peu le caractère d'About? Toujours charmant et toujours gai au dehors, il s'avouait à luimême que comme Beaumarchais, son cousin, il avait trop tenté la fortune. Mais s'il n'a pas fait le Mariage de Figaro, il sera placé par l'opinion dans le cercle rayonnant des petits-fils de Voltaire.

Eugène Labiche a eu jusqu'à la dernière minute la présence d'esprit d'un auteur comique qui ne rit pas quand il fait rire. Aussi, au dernier moment, le médecin lui dit : « Donnez-moi votre pouls. — Oui, lui répond le moribond, mais rendez-le-moi. »

Un autre mot. Son fils ne sachant plus que lui dire pour le consoler : « Mon père, si vous mourez, il vous sera doux de retrouver ma femme là-haut. » Ce à quoi

le mourant répondit : « Mais, mon ami, c'est bien plutôt à toi qu'à moi d'aller revoir ta femme. »

John Lemoinne, qui a reçu à l'Académie Eugène Labiche, a rappelé que Philippe III d'Espagne regardait par une fenêtre de son palais, où on ne riait pas, un étudiant qui, se promenant dans le jardin, s'arrêtait à chaque pas pour rire d'un rire irrépressible, t Savez-vous pourquoi il rit? dit le roi à un de ses ministres, c'est qu'il lit Don Quichotte, » Philippe III ne s'était pas trompé. Quand on assistait à une comédie d'Eugène Labiche, c'était le même rire irrépressible. C'est que l'auteur dramatique comme le romancier avaient emprisonné le rire dans leurs œuvres comme on emprisonne un oiseau chanteur dans une cage dorée.

Pourquoi Daumier n'a-t-il pas fait des comédies comme Labiche ? Il en eût eu souvent le même esprit.

L'art de Daumier, c'était d'arracher les masques : il ne montrait pas l'homme tel qu'il voulait paraître, mais l'homme tel qu'il était. A l'inverse des peintres de femmes, qui ne font pas les femmes comme elles sont, mais comme elles veulent être, Daumier semblait dire aux hommes : Vous voulez cacher la nature, vous voulez faire la roue ; mais je te connais, beau masque, et je vais te peindre dans toute la hideur de tes passions. Aussi sa comédie est celle des horreurs, compliquée de la comédie des ridicules. Molière aussi clouait au pilori de la vérité l'âme humaine dans ses pauvretés, mais à côté de l'odieux Tartufe il consolait les yeux par d'adorables figures de femmes. Ainsi les caricatures de Daumier ne sont que les grimaces de la Comédie.

Comme Molière, comme tous les comiques, Daumier

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est mort triste. Avait-il beaucoup ri } Non ; à force de peindre toutes les horribles figures de la politique bourgeoise, il se voyait saasTîess^ au milieu d'elles comme dans Tenfer de cette bourgeoisie qui compte sesécus, qui prend du ventre et qui se met à la traverse de tout idéal. Avant OfFenbach, il avait encarnavalisé les dieux de l'Olympe. Aussi, n'étant pas chrétien, ne savait-il plus où réfugier sa pensée. Grand artiste, il avait violé le grand art, lui qui aurait pu devenir glorieux par le grand art. Mais qui se plaindrait de l'œuvre de l'artiste et du philosophe en voyant ces mille et mille figures qui rappellent à l'orgueil humain que l'homme n'est qu'un homme?

Jeux de prince

Le Ministre d'État m'avait prié de le remplacer à l'exposition de Limoges, du moins dans la section des Beaux-Arts. Je partis de Paris avec le prince Napoléon qui présidait toutes les sections. Et il présida en homme qui n'a plus rien à apprendre, en curieux de toutes les choses qui prennent l'intelligence.

Unmatin,par distraction, il nous emmena au Haras de Pompadour où nous ne trouvâmes- pas le moindre souvenir de la maîtresse de Louis XV, dont nous avions vu le matin l'admirable portrait au musée de Limoges. Ferry-Pisani et Longperrier étaient de la partie, une bonne fortune pour les caravanes.

En ce tems-là, le baras de Limoges était à son point suprême. Une vraiç joie pour les sportsmen et pour les artistes d'entrer quelque peu en familiarité avec les admirables chevaux pur sang qui piaffaient et qui hennis-

saient fièrement. Il y en avait là de toutes les robes, des noirs et blancs, des gris perle et gris pommelé, des alezan doré et alezan brûlé, des bai-clair et bai-brun, des rouan et des Isabelle.

Et quels merveilleux dessins ! car toutes ces nobles bêtes avaient le style du maître. On croyait reconnaître des Carie Vernet, des Isabey, des Dedreux, des Brown. Je ne veux pas oublier deux admirables petits ânes, des amis du directeur des Haras, qui voulait que Tâne luimême fût un monsieur haut la tête.

Le prince fut émerveillé du haras. Il fut surtout si émerveillé de quatre jeunes chevaux arabes noir d'ébène qu'il lui vint à Tidée de les faire atteler pour retourner d'un trait à Limoges — douze lieues de là ! — comme s'il se fût agi d'aller de Paris à Versailles. Le directeur du haras se récria : « monseigneur, ces bêtes-là sont encore de pures sauvages. Elles ne feraient pas un kilomètre sans jeter dans les fossés Votre Altesse Impériale. » On sait que le prince était d'une volonté trempée d'acier, laquelle se brisait mais ne se pliait pas. Eh bien! dit-il, ces jolis arabes nous jetteront dans les fossés. » Et il caressa les chevaux. — Mais, Monseigneur, on ne pourra pas les atteler au petit phaéton. — Allons donc! Voyez comme ils sont doux sous mes caresses. Je les conduirai moi-même tout en leur parlant, j'ai déjà mis tant de bêtes à la raison ! »

On déjeûna gaiement. Le directeur espérait que le prince ne reparlerait plus de cette folle idée de voyager avec les arabes. Mais, après le café servi, leprincedonna des ordres de maître pour que les valets d'écurie attelassent les chevaux arabes au phaéton. Houssaye, me dit-il, vous en êtes ? — Mon Dieu, Monseigneur, c'est

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le voyage de risquons-tout, mais on ne peut pas mourir en meilleure compagnie : Je serai du voyage. — Moi, dit Ferry-Pisani, mon métier de soldat m'ordonne d'aller toujours en avant. — Et vous, Longperrier? — Moi, Monseigneur, j'aimerais mieux vous suivre dans le char à banc. — D'autant plus, dit le prince en raillant, que si vous êtes tué avec nous, vous ne pourrez pas rédiger notre épitaphe pour l'Académie des Inscriptions. »

Longperrier jugea prudent de ne pas répliquer, mais on trouva un quatrième : Coétlogon alors préfet de Limoges.

Un valet d'écurie vint avertir que les chevaux jouaient du pied et de la tête à ce point qu'un de ses camarades était déjà renversé sur la paille. « C'est un maladroit, dit le prince, allez lui dire que chacun de vous aura cinq louis. » Le valet d'écurie reprit courage. Dix minutes après, le directeur du haras, tout rouge d'émotion, — il avait d'ailleurs fortement déjeûné, — vint nous dire d'un air de maître de cérémonie funèbre : « Messieurs de la famille, marchez en avant. »

Nous avions bu des vins généreux : nous marchâmes en avant comme un seul homme.

Ce fut un cri d'admiration quand nous vîmes le quadrige noir tout en gaieté, yeux de flammes, tête fière, frappant la terre de leurs jolis sabots bien vernis.

Voilà le prince sur le siège, nous voilà dans le phaéton. Fouette, cocher! Je me trompe, il fallut faire partir les chevaux en les contenant, les valets les caressant des mains, le prince les caressant de la voix. Quoiqu'ils prissent soudainement leur volée, quatre valets d'écurie les suivirent pendant toute une minute, courant comme eux pour les mettre bien dans leur chemin.

Tout un quart d'heure se passa, ce qui était déjà beau,

214 ^^^ Confessions

mais on rencontra sept ou huit Limousins qui crièrent : « Vive Napoléon I », ce qui fut presque la mort du prince. Quoiqu'il eût la main ferme, les chevaux se jetèrent de côté, mais un arbre de la route les arrêta court. Le prince fut si éloquent pour leur parler qu'ils obéirent et devinrent sages pour toute une heure.

Et alors ce fut une vraie fête de se voir emporté en avant par un si joli attelage. Un instant, le prince me sembla un Apollon en habit noir conduisant à travers les nues le char du soleil.

Nous eûmes encore bien des secousses jusqu'à Limoges. Un des nôtres, par un des soubresauts, fut projeté dans un fossé. Mais enfin, après beaucoup de péripéties, nous arrivâmes au port. Je me trompe. En entrant dans Limoges, les chevaux effrayés par les bruits joyeux des fêtes de l'Exposition se jetèrent encore de côté et se précipitèrent à travers la devanture d'un pharmacien qui ne s'attendait pas à une visite impériale. Cette fois nous pensions être brisés dans les vitres, mais le prince nous força à rire en nous disant, sans aucune émotion : « N'ayez pas peur. Messieurs, nous entrons chez un pharmacien. »

Le plus malade, ce fut Longperrier, qui était .dans la seconde voiture et qui faillit s'évanouir, croyant voir un drame terrible.

Le prince n'en perdit pas son sourire, ce vaillant sourire qu'il montra plus tard dans son voyage au pôle Nord quand il disait à travers les glaces : « Encore plus loin ! »

J'ai connu le philosophe Cousin — un philosophe sans philosophie. — Il avait trop d'esprit pour croire aux

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châteaux de cartes de la pensée; il a couni toutes les chimères jusqu'au jour où il s'est embarqué sur le fleuve de Tendre avec les belles dames de la cour Louis XIII et Louis XIV. Ce furent elles qui le conduisirent vers le fleuve de l'oubli. Cela prouve qu'il eut de l'esprit jusqu'à la fin. Ce monde n'est qu'un songe, pourquoi vouloir y marquer des images ? Je le voyais de loin en loin. Il arriva un matin tout éveillé par ses dernières passions pour voir dans ma galerie de tableaux les Fontanges, les Montespan, les Lavallière. Survint Marie Garcia qui, on le sait, avait de grands airs de princesse. Il causa avec elle et me dit tout à coup : « Voilà les femmes qui font les hommes. — C'est peut-être, dit-elle, parce qu'elles ont le malheur de ne pas faire d'enfans. »

L'Histoire du 41® fauteuil de l'Académie avait paru quelques jours auparavant. « Je vous aime, me dit le philosophe, parce que vous voyez par vos yeux. — Et moi, je vous aime, parce que vous avez eu toutes les manières de voir en restant un philosophe original. »

Peu de temps après, M. Cousin partit pour l'autre monde. Lui, le dernier philosophe, il ne nous a pas dit le dernier mot de la philosophie.

Je n'ai pensé que trop. Ceux qui par charité Ont au fond de leur puits noyé la vérité.

Font repentir souvent l'imprudent qui Ven tire. Je me tais : je ne veux rien savoir ni rien dire.

C'est Voltaire qui parle ainsi. Montaigne avait dit « Que sais-je ?» En vers comme en prose, c'est toujours le sphinx qui garde son secret. M. Cousin a été un sphinx sans énigme.

Nous dînions plus ou moins gaiement chez la marquise ***, une de ces femmes à double vue qui lisent à livre ouvert dans les yeux et dans le cœur des autres. J'avais brisé avec une femme que j'aimais beaucoup, mais que la raison me condamnait à fuir. « Prenez garde, me dit la marquise avec gravité, vous avez dans les mains un adorable joujou que vous avez cassé comme un sauvage et pour ne pas voir ce qu'il y a dedans. »

On écoutait dans un grand silence, La marquise continua : a Ce joujou-là s'appelle le bonheur. »

Je penchai la tête comme pour étudier mon cœur que ces paroles avaient profondément remué. « Le bonheur, dit un sceptique bien connu, c'est encorç là une des bêtiseis de l'ancien régime que nous avons supprimées par les principes de 1789. »

. Et tous les beaux-esprits parlèrent du bonheur avec des phrases plus ou moins imprimées.

La marquise me posa un point d'interrogation : « A quoi pensez-vous? vous ne dites pas votre mot sur le bonheur. — Je pense que ces messieurs parlent tous du bonheur comme on parle d'un ami absent. »

Peu à peu je me laissai emporter dans le tourbillon. « Ils ont peut-être raison, repris-je; le bonheur est le château des contes de fées, dont on n'a jamais trouvé la porte. — Ingrat, dit la marquise, vous avez la clef, et vous la jetez dans les broussailles. — Si vous saviez comme il vit dans Torage depuis six mois I murmura un ami. — Oui, l'orage, dis-je, devenu rêveur, mais quels beaux arcs-en-ciel ! »

Quand je rentrai chez moi, le cœur tout déchiré, me

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retenant pour ne pas courir chez l'abandonnée, je jurai de ne plus jamais me laisser prendre à ces angoisses dorées de joies; mais qui donc est maître de son cœur? Ainsi le lendemain d'une passion qui me semblait éternelle, une autre femme survint qui me prouva une fois de plus que nos passions sont plus variables qu'un ciel d'avril.

Je rencontrai la marquise, qui me reprocha amèrement mes volageries.

— Que voulez-vous, lui dis-je, je suis romanesque : après avoir fermé Tenfer du Dante, je lis un nouveau volume de la Bibliothèque bleue.

Charles Hugo passe un jour au Théâtre-Français, accompagné d'une belle créature qu'il mé présente comme une des muses de la Comédie. Je ne sais pas si elle avait un état civil, mais elle n'avait pas de nom. Elle en cherchait un; Charles Hugo la baptisa ce jour-là du nom de Soubise, sans savoir pourquoi.

Nous passons dans la salle du comité; la demoiselle me débite, l'éventail de Célimène à la main, deux ou trois scènes du Misanthrope^ avec beaucoup d'esprit et une voix bien parlante. Il n'y avait pas de place pour elle au Théâtre-Français. Mais, outre qu'elle était au bras de Charles Hugo, elle portait en son corsage une lettre du grand Victor Hugo, qui lui confiait un rôle de quelques lignes dans AngelOy dont j'allais donner la reprise avec M"® Rachel, qui voulait jouer la Thisbé. Elle me dit en me montrant son corsage : « Il y a là une lettre qu'il ne faut pas prendre comme Louis XIII avec des pincettes. » Je prends gentiment la lettre, après quoi je signe un enga-

2i8 Les Confessions

gement à la dame, un engagement qui ne rengageait à rien, c'est-à-direqu'elle jouerait au cachet quand elle aurait un rôle et qu'elle irait se promener le reste du tems.

Pour contresigner l'engagement, Charles Hugo me dit que lui et elle allaient dîner aux Frères Provençaux, où on devait fêter la majorité d'un poète charmant qui ne fut jamais majeur : Philoxène Boyer. On me pria d'être de la fête. Cette fête dont on a tant parlé : Nous étions quatre-vingts rimeurs !

Ma nouvelle pensionnaire traînait un fiacre depuis quarante-huit heures. Elle n'avait pas trouvé un homme assez chevaleresque pour payer le cocher. Elle voulut m'apitoyer sur le cheval du fiacre, mais je m'étais déjà trop souvent apitoyé en pareille rencontre. Voilà pourquoi, une heure après, quand elle fut à table, elle s'écria : « O mon Dieu, je n'ai pas payé mon fiacre ! » Elle était à droite de Tamphitryon; aussitôt le pauvre Philoxène Boyer, qui n'avait jamais eu d'argent que le jour de sa majorité, présente un billet de mille francs à sa voisine. Elle le passe à regret au maître d'hôtel des Frères Provençaux. Cinq minutes après, cet homme reparaît portant sur un plat d'argent la monnaie à la dame, a Cinquante heures de.voiture, dit-il en saluant. » M'^* Soubise passe le plat à Tamphitryon ; mais Philo, d'un air de grand seigneur d'antan, passe à son tour le plat à la dame en lui disant : « Je ne prends jamais la monnaie de ma pièce. »

Alors M"° Soubise, imitant en cela M'"^ de Parabère avec le Régent, verse le plat si bien servi dans son corsage, quoiqu'il y eût peu de place, en disant: « Nous verrons bien si quelqu'un ose y toucher. » Ce fut le premier mot du festin, qui devint très gai. Pauvre Philo! lui n'était pas de la fête. Il habitait les sommets des Olympes et

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des Pâmasses, sans jamais vouloir descendre sur le terre à terre. Il avait hérité de quelque vingt-cinq mille francs qui ne firent pas long feu. Moi-même je n'étais pas tout à la joie, parce que j'aimais beaucoup Philo et que je pressentais le lendemain.

Le lendemain, les quatre-vingts rimeurs s'étaient presque tous envolés. Il lui resta Banville, il lui resta Baudelaire, il lui resta moi. L'exil lui enleva les trois Hugo.

Ces premiers mille francs de Soubise furent le commencement de sa fortune. Elle joua quelquefois au Théâtre-Français , mais le plus souvent elle oublia l'heure, jusqu'au jour où nous la vîmes rouler carrosse dans toute la luxuriance de ses vingt ans. Elle traversa les fortunes les plus diverses : elle aurait aujourd'hui quelque dix millions si les banques de Bade et de Monaco ne lui eussent enlevé toute la liste civile que lui octroyaient lesbanquiersdeParis. Ne la plaignez pas, elle s'est amusée à tous les jeux du hasard et de l'amour ; à l'heure où nous sommes, elle a encore un hôtel à Paris et un hôtel à Nice. Ce qui est plus rare, elle a encore une amie, cette chantante et gaie Thérésa, qui n'a jamais trahi qu'elle-même.

La robe de cent sous

On conte quelques jolies histoires créées par la belle Léona, car les femmes aimées font des romans en action chaque jour de leur vie.

Par exemple un jour un de mes amis que je nommerai, M. de Ferney pour rappeler vaguement son nom, devint amoureux fou de cette belle Léona en la voyant passer

dans son landau irréprochable. Un peu plus, il sautait sur le marchepied. Le soir il la revit au théâtre, à moitié couchée dans sa loge sous des flots de dentelles, comme une divinité de l'Olympe bercée dans les nuages.

Il se fit présenter par un de ces dilettanti qui se font volontiers les traits d'union dans les pages amoureuses. Il fut accueilli comme tant d'autres avec ce beau sourire dédaigneux qui irrite tous les cœurs.

Mais là où beaucoup avaient échoué, il fit un pas en avant, le pas des dieux, parce qu'il étonna Tesprit de la dame. Elle avait horreur de tous les impertinens qui lui débitaient des phrases imprimées. Quand M. de Ferney lui parla, avec tout le charme de Timprévu, elle sembla se réveiller de son indifférence et lui répondit sur le même ton. Ce fut le jeu de volant de Tesprit. Ils étaient de force tous les deux à riposter pendant une heure.

Ce qui plut surtout à Léona, c'est que M. de Ferney jetait l'esprit dans une auréole d'amour.

« Comment ne m'avez -vous jamais parlé de lui? » demanda-t-elle à son amant officiel.

Jusque-là M. de Ferney était inconnu à tout son monde, mais le lendemain il était maître en la maison. La dame s'étonnait d'avoir été vaincue si vite, elle qui se donnait toujours le luxe de faire poser même ceux qu'elle aimait.

La question d'argent n'était pas une question pour elle, surtout dans ses heures d'entraînement; aussi dit-elle à M. de Ferney :

« Il est bien entendu que vous ne me donnerez ni un hôtel, ni une chaumière, ni un diamant ; pas même un caillou du Rhin.

— Ma belle amie, dit M. de Ferney, Phryné et Aspasie ne se nourrissaient pas de roses, toutes déesses qu'elles

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fussent. Et d'ailleurs je veux que vous portiez quelque chose de moi.

— Eh bien envoyez-moi une robe à dix sous le mètre. Je la porterai. »

C'était une belle parole.

Quelques heures après, une voiture des magasins du Louvre s'arrêtait bruyamment devant Thôtel de la déesse. « Madame, dit la première femme de chambre, on apporte toute une cargaison de robes. — Oui, je sais; faitesmoi voir ces étoffes. »

Il y avait des merveilles en soie, en velours, en satin, en brocart, en dentelles. « Je ne veux rien de tout cela, murmura la dame. » On déploya ensuite toute une série de lainages, de cotonnades et de satinettes. « Tout ceîa m'étouffe, dit la déesse impatientée, je veux savoir tout de suite s'il y a des robes à cent sous, dix mètres à dix sous. »

On déploya les étoffes à dix sous, la dame choisit de quoi se tailler une robe de pensionnaire couleur bleu de ciel : « N'est-ce pas, dit-elle à la femme de chambre, que je serai jolie là-dedans? » Cette fille répondit que « Madame serait toujours jolie, même si elle s'habillait comme une chiffonnière. »

Le même jour l'étoffe fut portée chez Worth par la dame elle-même : « Tout ce qu'il y a de plus simple, ditelle, mais avec quelques agrémens; évertuez-vous à faire un chef-d'œuvre. »

Le couturier s'enferma dans son cabinet de travail, où il demeura toute une heure pour chercher une inspiration.

Deux jours après, Léona reçut la fameuse robe.

Elle avait chez elle quelques amies pour le goûter; elle voulut les surprendre en disant -qu'elle avait inventé une nouvelle mode.

Elle alla revêtir la robe, et revint bientôt triomphante : « Que dites-vous, Mesdames, de ma robe de cent sous ? »

Tout le monde lui fit des complimens, moi tout le premier ; sa meilleure amie, je me trompe, sa meilleure ennemie lui cria : « Comme c'est joli ! Qu'est-ce que ça te coûte } — Moins que rien, je l'ai dit, cent sous! »

M. de Ferney venait d'entrer. « N'est-ce pas, mon ami, dit-elle tout haut, que c'est une robe à dix sous le mètre ? vous le savez bien, vous qui me l'avez donnée. »

La facture de Worth était sur la cheminée. Léona la prit d'une main délicate et la passa à M. de Ferney. Pour être amoureux, on n'en est pas moins homme d'affaires, aujourd'hui que tout le monde sait compter.

c Diable! dit-il, ça coûte cher une robe de cent sous. »

En effet, la facture montait à 4,599 fr. 50, y compris, il est vrai, les 10 centimes du timbre de la quittance.

M. de Ferney ne fut pas tué du coup ; il se tint bien et masqua sa surprise par un sourire accentué. « C'est égal, murmura-t-il, ce Worth est déjà du xx® siècle. — Mon cher ami, lui dis-je, à votre place, je me serais contenté d'envoyer à Léona une feuille de vigne. »

11 ne voulut pas douter des beaux sentimens de la dame, il dédaigna de croire à une mystification.

Celle qui a un nom d'oiseau

Je ne me suis pas contenté d'écrire des romans et de vivre des romans par les fêtes que j'ai données, masquées ou non masquées, j'ai été la cause sans le vouloir de beaucoup d'aventures qui ne me regardent pas. On le

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sait bien d'ailleurs. Pour ne parler que de la dernière redoute en 1886, je pourrais indiquer cinq ou six histoires amoureuses qui ont commencé là et qui ont fait leur chemin. N'est-ce pas dans cette fête, en effet, qu'un ministre très à la mode s'est quelque peu enchevêtré d'une comédienne non moins à la mode, quand dans un autre salon une comtesse à la ninon, a pris par ses beaux yeux, d'adorables soleils couchans, un universitaire célèbre, un poète charmant qui a passé à la poésie en action. C'est que, comme Ta dit un ancien, si la femme qui n'est pas belle est de chair périssable, la beauté est de marbre. Je pourrais parler aussi de la dame qui ne reparut pas chez elle; une noble étrangère que son mari faillit faire afficher comme les chiens perdus. N'oublions pas que le plus spirituel des hommes d'esprit — Alexandre Dumas dira que ce n'est pas lui — s'arrêta sur une marche d'escalier pour reconnaître que l'homme le plus spirituel trouve son maître dans une femme si elle est bien jolie.

Et combien d'autres comédiennes du monde croisant les armes avec les comédiennes de théâtre.

Dirai-je un mot de cette étrange et charmante femme qui porte un nom d'oiseau et qui fut inouïe en jetant l'esprit en plein vol à travers la dentelle de son masque? Allant de Paul de Cassagnac à Charles Floquet, d'Antonio de Ezpeleta au général Pittié, du duc de Sabran au prince de Sagan, au duc de Morny, au général Tchengki-Tong, elle ensorcela un prince des deux mondes parisiens et un amateur de tableaux qui remuait beaucoup d'or et beaucoup de cuivre. La dame au nom d'oiseau dit aujourd'hui que je lui ai porté malheur, moi qui ai donné de la veine aux autres. En disant qu'elle a

tout perdu — fors l'honneur — elle oublie de dire que l'affaire du cuivre a été pour elle une affaire d'or. Un instant, elle eut dix millions qu'elle a perdus bien vite, parce que, violente en tout, comme Cléopâtre sa patronne, elle voulut pousser sa fortune inouïe jusqu'à cent millions.

Est-ce qu'elle serait la cousine de cette jolie M"** *** qui se dit fille de Henri V et qui a épousé hier un grand d'Espagne comme une autre boit un verre de vin de Champagne ?

Je me souviens d'un festin inénarrable donné par M"* ***. Le menu montait plus haut que toutes les imaginations des convives. Et quels convives! La dofia avait à sa droite l'ambassadeur d'Espagne, à sa gauche le général Pittié, qui naturellement représentait le Président de la République. J'étais en face d'elle, je ne sais pourquoi, ayant à ma droite le général Fleury représentant l'Empire déchu, et, à ma gauche, Caro, image égayée de la philosophie. Beaucoup de femmes très jolies et d'autres seigneurs du monde parisien, entre autres le prince de Sagan et le baron de Saint-Amand, qui sont de toutes les fêtes, y compris les fêtes de l'esprit. . De cette soirée les journaux ont parlé pour jeter à ^me *** toutes les fleurs de rhétorique. Quelques-uns pourtant lui ont reproché de ne savoir ni lire ni écrire, ce qui, dans sa situation, est un éloge inouï, puisqu'elle parle mieux que la plupart des femmes qui savent écrire ; mais Dieu sait le nombre de lettres à la Sévigné qui portent son nom! Si elle ne les écrit pas elle-même, c'est qu'il y a une fée cachée dans sa manche, cette grande d'Espagne !

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