‹ Les confessions: souvenirs d'un demi-siècle, 1830-1880 (volume 3)Chapitre 10 sur 21 · DE QUELQUES HOMMES POLITIQUES · texte numérisé non relu

DE QUELQUES HOMMES POLITIQUES

Thiers et Rémusat

Où sont les neiges d^antan .^Est-ce assez loin de nous rhistoire de M. Thiers et de M. de Rémusat I Estelle assez loin de nous cette charmante princesse qui donnait de Tesprit à tout le monde tant elle vivait par l'esprit : la princesse Lise Troubelzkoï qui était en même temps l'inspiratrice de Thiers, de Gambetta, de Girardin parce qu'elle était l'alliance vivante de la France et de la Russie.

Variations de Topinion publique dans les sphères de la politique! Voilà qu'on parle d'élever en plein

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Paris une statue à un homme qui a bien mérité de la patrie, puisqu'il s'appelle Thiers; mais la moitié de Paris lui refuse le marbre ou le bronze, les uns parce qu'il a été trop républicain, les autres parce qu'il ne Ta pas été assez. Pour moi qui connais bien M. Thiers historien national et beau parleur, je ne lui refuserai ni le marbre ni le bronze.

Sainte-Beuve était un fort joli causeur du lundi. Mais par malheur dans ses causeries on sent Técole; la fleur à barbe du pédantisme y répand ses parfums moisis. Sainte-Beuve avait en outre le tort de promener sa lanterne sourde, quelquefois lumineuse, sur le petit côté des choses. C'était son défaut de ne voir ni de haut ni de loin.

Ah ! si on eût sténographié les causeries de M. Thiers ! Sainte-Beuve ne faisait que le lundi, tandis que l'illustre historien était tous les soirs en verve.

Quelle source intarissable! Cela jaillissait à flots, en pleine lumière. Le soleil y jouait avec ses rayons et y marquait toutes les pierres précieuses dans les couleurs du prisme.

M. Sainte-Beuve savait peut-être mieux les livres; mais comme M. Thiers savait mieux les hommes et les choses ! Ainsi que tous les philosophes pratiques, il avait appris la vie en vivant : journaliste, historien, homme de parti, ministre, chef du pouvoir, familier à l'art comme à la politique, il avait tout vu et tout étudié. Sa mémoire était la plus curieuse bibliothèque qui soit au monde. Il y retrouvait tout dans l'ordre admirable du désordre. Les souvenirs reparaissaient touràtouràlalumière dans le flux et le reflux des idées, comme les vagues de la mer qui viennent s'iriser au soleil.

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C'était un vif plaisir d'entendre M. Thicrs parler de la politique, traverser la philosophie, s'arrêter aux merveilles des arts, égayer sa causerie par des figures de femmes célèbres; toujours imprévu et toujours nouveau. Tantôt on eût dit qu'on entendait parler l'Histoire ellemême, tantôt on se fût cru avec un philosophe comme Montaigne, qui passe de* ceci à cela, emporté par sa verve et sa fantaisie. Je vous le dis en vérité, c'était le miracle de la causerie.

Et quelle malice perpétuelle, même sous la gravité ! Comme il faisait la part de ce qui se dit et de ce qui se pense: Critiquer, injurier, calomnier. Comme il souriait dans son dédain avec un sentiment de charité chrétienne pour toutes ces fureurs de parti et de parti pris. Nul n'était assez fort pour le mettre en colère; comme les chevaux de sang, il ne se laissait pas toucher; il levait la tête et allait où il lui plaisait. Pareil à Voltaire, il ne reconnaissait qu'un maître, l'amour de l'humanité ; une opinion, l'opinion publique du lendemain.

Je me suis amusé plus d'une fois à le voir discuter pied à pied avec la princesse Troubetzkoï, qui ne veut pas qu'on la traite en princesse ni en femme. Tous les deux, comme Saint-Simon, aimaient la vérité jusque contre eux-mêmes. C'était un charmant spectacle quand ils montaient à l'assaut des idées et des théories. Ils se combattaient l'un l'autre à armes courtoises, mais tranchantes. Quand la princesse était à bout de raisons, elle disait à son adversaire : t Vous n'êtes qu'un grand historien. » L'homme d'État répliquait : a Vous n'êtes qu'une grande dame, i»

Les ingrats, qui oublient que M. Thiers a plus ou moins sauvé la France en 1871, lui reprochent d'un air

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dégagé de ne l'avoir pas sauvée en 1873 en refaisant la royauté. Ce n'est pas la faute de M. Thicrs, c'est la faute de la France.

M. Thiers nous a conté -^ auditeurs : Mignet, Jules Simon, Emmanuel Arago, la duchesse Colonna, Renan et moi — cette jolie légende :

Quand la France est venue au monde comme nation, c'était au temps des fées. La France devait être une grande princesse, aussi on appela à son berceau toutes les bonnes fées : La fée de Tesprit, la fée de la richesse, la fée de la conquête, la fée de la beauté, la fée de la grâce, la fée des moissons, la fée des vendanges.

Et ce fut une fête sans pareille dans tout le jeune royaume, on dansa et on s'enivra. Mais voilà qu'au beau milieu de cette réjouissance publique une fée inattendue vient s'asseoir au banquet. Il y avait douze fées à table, la nouvelle venue fut la treizième. Elle n'était pas gaie comme les autres, bien au contraire, sa figure marquait la méditation, la gravité, la tristesse.

Et tout le monde de se dire : Que vient-elle faire cellelà avec sa figure de l'autre monde?

Elle s'était assise, elle se leva majestueusement et prit ainsi la parole :

« Vous avez appelé toutes les bonnes fées au berceau de la France, vous m'avez oubliée, malheur à vous. La France aura des jours de victoires et de conquêtes. Elle sera riche par ses moissons et par ses vendanges, elle sera célèbre par son esprit, elle séduira le monde par sa grâce, mais chaque fois qu'elle sera sur le point

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de jouir de sa fortune, une catastrophe imprévue la jettera dans Tabyme de la guerre ou de la révolution. Et ainsi, je serai vengée de n'avoir pas été appelée comme les autres fées à son berceau.

— Qui es-tu donc? » cria-t-on de toutes parts à la fée qui se vengeait.

Elle était déjà à la porte, elle se retourna sur le seuil et dit d'un ton solennel et railleur à la fois :

« Je suis la Sagesse, la France aura eu à son berceau toutes les bonnes fées, mais comme elle n'aura pas eu la Sagesse, tous les autres dons seront annihilés. »

Ainsi a parlé la Sagesse et la Sagesse a toujours raison.

Un sculpteur survint et on parla de sculpture. Je voudrais pouvoir bien rappeler tout ce que M. Thiers a dit de juste et de profond sur ce grand art. Homme d'étude s'il en fut, il était surtout l'homme du moment. A la tribune, il était toujours éloquent mais comme il disait : dans toutes les choses de l'esprit et de l'art, il n'y a que des quarts d'heure. Voilà pourquoi il aimait beaucoup les esquisses, qui marquent bien plus que l'œuvre achevée le sentiment de l'artiste et le feu de l'inspiration. Michel-Ange dans ses ébauches, Rembrandt dans ses eaux-fortes donnent l'éclatant exemple de cette vérité. Ils vous saisissent, parce qu'ils sont vivants. On est pour quelque chose dans celte première expression du génie, à peu près comme si Dieu vous eût permis d'assister à la création du monde.

M""** Suard aurait voulu recueillir les conversations de Voltaire à Ferney ; Eckermann a recueilli les conversations de Goethe ; ne se trouvera-t-il pas un esprit assez dévoué à l'esprit pourrecueillirlescauseriesdeM. Thiers. Ce serait un beau livre, car on aurait là, l'homme d'État,

rhomme artiste et Thomme intime, un des exemplaires et UQ des exemples de Thumanité!

Thiers et Rémusat, deux inséparables, sont morts non loin Tun de l'autre après avoir bu ensemble Tamerlume du pouvoir, après avoir dit comme TEcclésiaste : t Vanité des vanités. > Tous les deux avaient admiré Napoléon P% tous les deux avaient fait la guerre à Napoléon 111, qui les aurait voulus près de lui. Ils n*aimaient ni la royauté ni la république. Est-ce donc pour cela qu'ils ont servi la république comme la royauté? Le philosophe Rémusat n'a-t-il pas dit à l'historien Thiers que Thistoire mène à la philosophie comme la philosophie mène à la raison; mais il a pu lui dire aussi, comme il a dit à Royer-Collard — car il Ta remplacé à l'Académie : — t A travers vos œuvres, on entrevoit quelque chose de l'opinion en travail. C'est vous-même. »

Des œuvres politiques de ces deux hommes qu'est-il resté ? Leur image.

Dans son discours à l'Académie, Rémusat fut fort applaudi par Thiers pour ces paroles : « Les hommes de 89 partirent pour la Révolution comme autrefois nos pères pour la croisade. On allait devant soi vers une terre ignorée, vers une cité mystérieuse et sainte ; on marchait prêt à prendre en main l'épée et la flamme pour la délivrance des captifs et pour la gloire de la vérité. Quand on parle de la Révolution, il faut bientôt parler de la philosophie; l'une mène à l'autre. Ils ont raison, amis ou ennemis, ceux qui remontent dans la

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nuit des âges pour expliquer le cours des événemens par la marche de la pensée. L'esprit humain dispose donc du sort des sociétés, son royaume est de ce monde. »

Rémusat et Thiers ont pu dire: notre royaume est de ce monde, puisqu'ils croyaient conduire l'esprit humain sous le roi-citoyen et sous la troisième république. Il faut bien avouer qu'ils ont eu le pouvoir et l'éloquence, mais qu'ils n'ont rien conduit du tout. C'est que l'esprit humain est un enfant perdu qui échappe à la raison.

Heeckereen accompagnait un soir Thiers place Saint- Georges en 1848. Thiers riait de Lamartine qui n'avait pas dompté la Révolution. — Oui, oui, dit Heeckereen, vous êtes un dompteur de révolutions, mais vous ne voulez pas entrer dans la cage.

M. de Rémusat a devancé M. Thiers vers le tombeau. On a dit : « C'est le clair de lune avant le coucher du soleil. » M. Thiers a conduit le deuil avec le fils du mort.

M. Thiers était fort ému. Ceux qui ne le connaissaient pas s'imaginaient qu'il pleurait sa mort prochaine puisqu'il avait 78 ans comme son défunt ami. Mais M. Thiers ne pleurait que la séparation sans s'inquiéter de luimême. Il sentait d'ailleurs qu'il n'avait pas fini sa journée, tandis que M. de Rémusat avait fini la sienne. Il y avait en M. Thiers une force de vie, qui lui assurait encore de belles années, c Je n'ai pas le temps de mourir, disait-il à M. Mignet, son autre contemporain, faites comme moi, recommencez deux ou trois livres, vous verrez que la mort vous donnera le temps de les achever. »

Après une messe en musique, on a conduit M. de Rémusat à Picpus où Ton enterrait les guillotinés de 1793, entre autres André Chénier. Là, M. Jules Simon a pleuré

un beau discours sur les vertus politiques de cet homme d'État, qui n*a fait que traverser le pouvoir.

M.Thiers avaitditily a cinquante ans àM. de Rémusat : « Je ne ferai jamais rien sans vous », et M. Thiers a tenu sa parole : Deux fois il a été au pouvoir, deux fois il a appelé au pouvoir M. de Rémusat. Donc M. de Rémusat n'a été qu*un clair de lune politique.

Un homme d'État a dit que M. de Rémusat avait eu jusques sur son lit de mort ce scepticisme aimable et enjoué dont il était si fier, parce qu'il prévoyait que les radicaux seraient à la tête du cortège et que la foule qui se presserait aux abords de la Madeleine viendrait bien moins pour honorer le défunt que pour lire sur les traits de M. Thiers, comment les Nisus vieillis de la politique supportent la mort de leurs Euryales.

Certes, il y a eu beaucoup de curiosité à cet enterrement, mais il y a eu aussi le sentiment du deuil public. Tel qu'il était, M. de Rémusat, homme d'esprit, homme de talent, homme d'éloquence, prête une des figures de la France du xix« siècle, non pas dans le rayonnement des grandes figures historiques, mais dans les demiteintes des célébrités qui survivent par leurs actions et par leurs œuvres, M. de Rémusat n'était pas de ceux qui aspirent au pouvoir et à la renommée littéraire par une vanité vulgaire, il croyait qu'il y avait quelque chose de bien à faire et quelque chose de bon à dire. Et il l'a fait et il l'a dit. Il faudrait que les avenues politiques et littéraires fussent plus peuplées de ces hommes-là.

Je ne suis pas désintéressé eri parlant de M. de Rémusat. Ce fut lui — il y a bien longtemps — qui demanda pour moi la croix au Roi, à propos de mon Histoire ûfw XVIII" sîéc/e. Je ne l'ai connu qu'en allant le remercier.

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J'ai trouvé en lui le plus galant homme du monde, toujours plus occupé des autres que de lui-même. Il me rappela, ce jour-là, un mot charmant de M. de Salvandy à qui un solliciteur disait : « Vous ne pouvez pas me refuser la croix, puisque tout le monde l*a. — Oui, s'écria M. de Salvandy, tout le monde Ta! C'est pour cela que tout le monde me la demande. »

Nous avions dîné chez M"* Thiers. M. Thiers s'était montré plus animé que jamais dans sa causerie mi-parisienne, mi-méridionale, ayant à ses côtés la duchesse Colonna et la princesse Troubetzkoï. On s'était attardé à table, si bien que le salon était tout plein de visiteurs quand on y passa pour prendre le café. Quelques hommes politiques discutaient, à la cheminée, sur l'incinération et sur les enterrements civils. M. Jules Ferry parlait haut. M. Thiers s'avance vers lui.

« Qu'est-ce que vous dites. Ferry ?

— Monsieur le Président — on sait qu'on donna ce titre à M. Thiers jusqu'à sa mort — Monsieur le Présisident, je disais que pour prêcher d'exemple je me ferai enterrer civilement.

— Ferry, vous êtes une bête. »

M. Thiers a qualifié ainsi tous les hommes d'État sous la troisième république, M. Ferry redressa la tête ; il n'y avait pas de quoi. <r Pourquoi, Monsieur le Président >

— Oui, vous êtes une bête de dire de pareilles choses. Écoutez-moi bien. Et d'abord dites-moi pourquoi vous êtes venu ici en cravate blanche >

— Cétait bien naturel, puisque je venais dans un salon où il y a M. Thiers, M»' Thiers, M"' Dosne...

— Oui, ei autres princesses, car toutes les femmes sont des princesses. Eh bien, Ferry, il faut mettre une cravate blanche quand on meurt pour être bien reçu dans une autre patrie. Il faut faire comme tout le monde, parce que tout le monde a plus d'esprit que Voltaire et que M. Ferry. »

Il n*y avait pas à répliquer.

M. Emile de Girardin dit alors : t M. Thiers n'a jamais mieux parlé. Je suis revenu des enterrements civils depuis Tenterrement civil de Sainte-Beuve, qui m'a donné du goût pour l'enterrement religieux. Aussi, j'ai mis dans mon testament que mes amis seraient accueillis à l'église par la meilleure des musiques. »

Un soir, je ne sais pourquoi, M. Thiers nous a encore conté sa vie. Auditeurs : deux femmes et deux hommes, la duchesse Colonna et la princesse Troubetzkoï, un ancien ministre de M. Thiers et moi, son historien d'occasion. M"' Thiers et M"* Dosne dor* maient dans le lointain, tandis que quelques hommes politiques faisaient le cercle autour de M. Mignet.

Voici à peu près comment parla le premier président de la République. « Peut-être ne suis-je devenu un homme d'Ëtat que parce que la nature m'avait mal façonné, j'étais d'autant plus décidé à être grand que je n'avais pas la taille; l'homme moral vengea chez moi Thomme physique. Si j'avais été beau comme le

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beau Mignet, peut-ôtre me fussé-je contenté d'être beau, mais je me consolais en me disant que le monde est aux petits, à Napoléon, un géant, et à Tallyerand, un malin. Aucun des deux n'eût passé au conseil de revision. Je me suis figuré d'abord que je resterais dans l'horizon de l'homme d'études, critique, historien, un des Quarante, mais aussi un des ministres de l'opinion. Dès mes plus jeunes années, je me souvins que j'étais de la famille des Chénier; s'il ne me fallait monter làhaut, je vous lirais des stances amoureuses et des stances chrétiennes. Celles-ci ne feront pas trop mauvaise figure, si je publie un jour mon travail sur l'existence de Dieu... »

Ici M. Thiers fut interrompu par l'un de nous, qui lui conseilla de hâter cette publication, car Dieu n'en avait plus que pour bien peu d'années.

« Oui, oui, reprit M. Thiers, dans tous les siècles Dieu s'amuse à ces obscurcissemens, comme le soleil derrière les nuées. Mais passons. J'aime trop l'antiquité pour ne pas aimer les arts; aussi dois-je confesser que si j'aime l'Église, c'est pour les merveilleux artistes de tous les ordres qui en ont fait un musée. Le travail fut l'âme de toute ma vie. On me dit qu'il fallait être avocat pour gagner son pain ; je commençai par là, mais je compris bientôt que j'étais né pour défendre une plus grande cause que toutes celles qui se plaident au palais. Pour les uns le point de départ, c'est le palais; pour les autres, c'est la littérature. Je commençai par l'éloge de Vauvenargues, ce stoïcien. Et ici je vais montrer le néant des palmes académiques; c'était l'Académie d'Aix qui avait proposé l'éloge de Vauvenargues, mon discours était excel-

lent, mais on savait qu'il était de moi, ce tout petit avocat. On remit le prix au concours de l'année suivante. Cette fois, je concourus mystérieusement par un éloge qui ne valait pas, à beaucoup près, le premier, parce qu'il était plus académique : naturellement, j'obtins le prix. C'était au temps où mon ami Mignet obtenait un prix à l'Académie des inscriptions et belles-lettres, sur les institutions de saint Louis. Les deux lauréats ne pouvaient plus vivre en province ; nous vînmes donc à Paris. Pourquoi ne pas dire que tous nos rêves tombèrent dans le ruisseau de la rue du Bac? La boue sur les pieds et L'eau sur la tète, nous eûmes d'abord la nostalgie du soleil; les jours de pluie Je courais les bibliothèques et les musées, où je finis par retrouver une seconde patrie; je me passionnai surtout pour la peinture, un peu plus je prenais un pinceau; il fallut mécontenter de parler du génie des autres.

€ On veut bien se rappeler que j'ai écrit dans le Cons^ titutionnelj en 1822, la critique du Salon. En même tems j'écrivis presque un roman, mais un roman vrai dans toute son invraisemblance, c'est celui de mistress Bellamy, cette illustre comédienne, fille de lord Tirawley qui, sacrée par Garrick, vécut comme une reine au théâtre et hors du théâtre. Mais les études historiques m'entraînaient bien plus que le roman...

— Il est vrai, dit la duchesse Colonna, que l'histoire est encore un roman, mais avec garantie des gouvernemens; j'aime mieux ceux de Balzac et de George Sand, ils sont plus vrais, puisqu'ils ne content que nos passions.

— Paradoxes, paradoxes, continua M. Thiers. Du reste je n'étais pas trop emprisonné dans les livres ;

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ainsi, en ce tems-là, j'ai voulu faire une visite aux Pyrénées et aux Alpes, il est vrai que c'était dans la peur de mourir de froid à Paris. Ah ! les voyages, tout homme devrait avoir voyagé pendant un an et un jour, comme tout homme devrait avair été soldat pendant un an et un jour. Voyez-vous, mon voyage d'Italie est encore le plus beau livre de ma bibliothèque. Mon idéal eût été démonter à cheval et de courir le monde comme César et comme Napoléon, avec des idées armées au lieu de soldats. «

M. Thiers se tut et posa son front dans sa main.

C'était quelques jours après sa chute du pouvoir; il sentait qu'il avait manqué sa vocation — en n'y restant pas.

« Eh bien et la suite? demanda la duchesse.

— La suite, dit M. Thiers, en relevant la tête et en chassant son rêve, vous la connaissez trop : j'ai écrit l'Histoire de la Révolution. L'histoire d'une révolution en amène une autre : j'ai emprisonné Charles X dans la Charte et je l'ai obligé de s'enfuir par la fenêtre. J'ai protesté tout haut, moi le premier, contre les ordonnances de Juillet. Voilà pourquoi je suis devenu ministre et premier ministre. Sous Louis XIV ou sous le Régent, je serais resté au pouvoir; sous le roi que j'avais fait, on n'a pas voulu de mes idées, aussi le roi que j'avais fait s'est défait. »

Cette semaine M. Thiers a pendu la crémaillère au célèbre hôtel bâti avec le million voté par l'Assemblée nationale. Voilà donc les incendiaires bien attrapés, puisque

l'hôtel nouveau est beaucoup plus beau que l'ancien.

Tout y est compris avec un sentiment de l'art sévère, comme il convient à la demeure d'un homme d'État. C'est peut-être un peu auguste; l'œil n'y est pas amusé ; j'ai conseillé à M. Thîers des dessus de portes de Baudry, Chaplin, Ziem, Cabanel ou de tout autre artiste moderne créant la lumière. La fête de la crémaillère a été fort gaie. Il y avait là les deux lieutenants de M. Thiers, ses deux amis les plus chers, M. Mignet son contemporain et M. Barthélemy-Saint-Hilaire, qui le suit de près sur le chemin de la vie. Il y avait là aussi des anciens ministres, comme Casimir Périer et Jules Simon ; des députés, comme Arago et Laboulaye; des académiciens comme Renan et Augier. Je citerai aussi mon fils, Henry Houssaye, grand ami de M. Thiers depuis que TAcadémie lui a décerné le prix Thiers pour son Histoire d'Alcibiade,

Parmi les femmes, on remarquait naturellement la duchesse Colonna, qui a fait les plus beaux bustes de la dernière exposition, et la princesse Troubetzkoï, qui se contente de faire des mots politiques. M. Thiers n'a jamais été si gai et si jeune. La duchesse Colonna était placée entre nous deux, elle n'a pas eu le tempsde manger, tant il lui fallait de la réplique pour lutter avec la princesse. Chose extraordinaire, M"*® Thiers ne dormait pas!

M. Thiers avait joué au dandysme sur un beau cheval qui semblait être le cheval de Troie monté par un joli nain politique. Il regrettait souvent de n'avoir pas la taille d'un tambour-major.

11 admirait l'architecture de Nieuwerkerke : il lui di-

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sait : « Les bêtes féroces ne feraient de moi qu'une bouchée. Ah! si j'étais taillé comme vous!... La nature m'a trahi, car j'aime la force et la vaillance. 11 y a une de vos princesses qui est aussi taillée à l'antique : c'est encore une merveille de la création. Elle m'a recommandé votre ciseau d'or. Ah ! la belle princesse ! Je voudrais y mordre.

— Je ne vous croyais pas si terrible.

— Moi, je ne tiens pas une femme sans la saluer trois fois.

Et Thiers expliqua ses trois saluts :

— Je vous en félicite, vous jouez bien du piano.

— Ah mon cher ami, j'en joue comme Listz, un peu plus je briserais le piano sous mon doigté!

A l'inverse des peintres et des journalistes, M. Thiers voulait la solitude et le silence pour écrire. 11 ne cachait pas un mouvement de colère à ceux qui franchissaient le seuil de son cabinet de travail; il leur donnait la main, mais il eût volontiers brisé la leur.

€ Pourquoi venez-vous ce matin, puisque je reçois tous les soirs? >>

Les plus malins répondaient que c'était pour voir les bronzes de son cabinet. Les imbéciles lui chantaient l'antienne des sottises politiques. Ils ne venaient que pour sauver l'État en avertissant celte sentinelle toujours avancée qui s'appelait M. Thiers.

« Il ne s'agit pas de sauver l'État, leur disait-il, sans leur offrir le fauteuil des causeries intimes, il s'agit d'écrire une page d'histoire ; mes jours sont comptés ; adieu, venez le soir. »

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Si c'était un personnage, it l'invitait à dîner.

l^es amateurs d'art étaient moins mal accueillis, puisqu'ils ne pouvaient étudier ses bronzes le soir, les salons seuls étant ouverts.

Charles Blanc, né flatteur, lui débitait des complimens à perte de vue. sur le musée des copies, disant qu'avec la « patine » du temps ses copies seraient bientôt des originaux. Mais M. Thiers, qui aimait encore mieux le silence quelcscomplimens, n'écoutait pas plus Charles Blanc que les autres.

Et comme il avait raison!

Si les journalistes, comme les peintres, peuvent donner le coup de plume ou le coup de ciseau quand leurs amis sont là, l'historien et le poète ont horreur du bruit et du mouvement. L'idée, l'inspiration, la rêverie, sont des oiseaux qui s'effarouchent bien vite et qui s'envolent souvent pour ne plus revenir. Combien de fois les menus propos des désœuvrés n'ont-ils pas coupé les ailes à la Poésie et jeté la fumée de leur cigare devant les visions lumineuses de l'Histoire!

Tkoubetzkoî.

Le hasard des choses avait mis le citoyen Gambetia sur le chemin de M. Tbiers. Ils a'avaient qu'un goQt médiocre I'uq pour l'autre. Pour le Marseillais, Gambelta n'était qu'un blagueur éloquent; pour le Génois cahordisant, M. Thiers n'était qu'un brouilleur de cartes politiques. L'Histoire sera plus juste; elle dira de M. Thiers que c'était l'homme d'État bien français, elle dira de Gambetta : Mirabeau-tonneau et Mirabeau-tonnerre. Était-ce le tonnerre de Dieu? Foudre de guerre et foudre d'esprit, il n'a brûlé personne. Front lumineux, œil de mil^n, nez d'aigle, lèvres gourmandes, bouche de bonne fille après souper, attitude de cocotte au bois, profil d'empereur romain — après Auguste, — du sérieux dans la blague, de la raillerie dans l'éloquence. Plus d'emportement que de conviction, mais du

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magnétisme à pleines mains. Vrai charmeur d*oiseaux. Les sorcières des caboulots lui avaient dit : o Salut. Gambctta, tu seras roi ! * Les femmes s'y prenaient, parce qu*il représentait la force sans forfanterie. Sa cour de femmes le faisait sourire, lui qui ne doutait de rien et qui doutait de tout.

Il avait soulevé vaillamment Tépée de la France, cette grande dame! .Mais il traînait toujours la queue des brasseries. Il masquait ses malices de patricien génois par le masque plébéien du sans-culotte. Dans le monde des raffinés, il mettait son pied sur la table ou sur la cheminée pour montrer la poussière de Belleville. 1! aimait le bruit, d'où qu*il vint, depuis les airs d*opéra jusqu'au son du tocsin. La Marseillaise lui plaisait — sur les orgues de Barbarie. 11 se moquait de vous, mais il se moquait de lui-même. Ah! s'il avait eu foi en lui et foi dans les siens ! .\h ! si les siens eussent été des autres! Tel qu'il était, c'était un homme. Et il n'y en avait pas quatre.

Félix Pyat a dit de lui : c Un fort de la halle aux phrases. » Si spirituel que soit ce mot, il est encore plus injuste que spirituel, car à la tribune Gambetta fut une des forces de la nature.

Un jour, Gambetta s'ennuyait de ne pas avoir un ennemi à combattre, quand tout à coup, renversé sur le canapé légendaire du palais Bourbon, il vit entrer par la fenêtre ouverte un scarabée aux mille couleurs, qui vint siffler à son oreille par le bruissement de ses ailes à palmes vertes.

Coquelin 1" venait d'entrer en même temps. « Chut !

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lui dit Gambelta, ni un pas ni un mot. — Quel est donc ce mystère? — Ferme la porte. Ce mystère, c'est une idée qui vient d'entrer. — Une idéel il y a donc des idées ? Je croyais qu*il n*y avait que des mots. — Tu as raison : des mots, rien que des mots ; aussi à la Chambre des députés ou au Sénat, on dit toujours : « J'ai un mot à dire. » Écoute, Coquelin : il y a une petite différence entre toi et Molière, quoique tu sois le président de la Comédie-Française, comme je suis le président de la Chambre des députés : C'est que Molière jouait des rôles qu'il avait faits, et que tu joues les rôles que lii n'as pas faits. Or, Molière avait des idées, et tu n'as que des mots. As-tu lu Pascal? Pascal, que je n'ai pas lu non plus, te dirait de fort belles choses sur les idées. M. de Talleyrand, dont j'aurais fait un ambassadeur à Monaco, a dit que la parole fut donnée à l'homme pour déguiser sa pensée, c'est bien plutôt pour se dispenser d'en avoir. — Tu n'es pas trop bête. — Je vais quelquefois à ton école. — Connais-tu les péripatéticiens ?

— Pourquoi pas? j'ai tant de mauvaises connaissances !

— Eh bien! ils croient, comme la grande école d'Athènes — de Platon à Aristote, — que les idées sont des êtres vivants. Si tu avais joué le Misanthrope^ un rôle que tu commences à jouer dans le monde, lu connaîtrais Célimène. — Oh ! je la connais bien, j'ai soupe hier avec elle. — Célimène, c'est une idée qui joue de l'éventail, qui provoque tout le monde, qui ne se donne à personne — si ce n'est dans le silence du cabinet de toilette. Nous voyons ainsi passer vaguement les idées sans les pouvoir saisir ; une idée, vois-tu, c'est une fortune : voilà pourquoi je viens de fermer la fenêtre sur celle qui vient d'entrer ici.

Coquelin regarda Gambetta de face et de trois quarts ; un peu plus il faisait le tour du célèbre orateur. « Ne dirait-on pas, mon cher Léon, que tu n'as jamais eu une idée? — Je vois bien que tu t'imagines qu'on a des idées plein les mains. Mais sache donc qu'un homme de génie n'en a que trois ou quatre dans sa vie, même s'il est Pierre Corneille, même s'il est le cardinal de Richelieu. Moi, par exemple, je tiens la France entre le pouce et l'index ; je suis le plus grand orateur de mon temps, je suis le premier homme politique de mon pays; eh bien! jusqu'ici je n'ai eu que trois idées. — Allons donc 1 tu sens la violette, c'est mal porté. — Pas une de plus! La première a été de faire tuer trois cent mille hommes pour relever l'orgueil de la France, vaincue et envahie. — J'ai compris : quand un homme a fait tuer trois cent mille citoyens, il prouve sa force à lui-même et aux autres; il a des titres incontestables à en faire tuer trois cent mille autres.

Gambetta prit un cigare. « Passe-moi donc du feu. » Coquelin, pour se prouver àlui-m.ême qu'il était chez le maître de la France sur un pied d'égalité, fit jaillir le feu d'une allumette et commença par allumer son cigare. « Après toi, s'il en reste, lui dit Gambetta avec une douceur italienne. — Et la seconde idée? demanda Coquelin. — La seconde idée, c'est l'opportunisme ; tu sais le latin, opportunuSy ou plutôt occasio. — Ah! oui, c'est l'occasion qui fait l'homme d'État. — Tu seras un homme politique — dans le répertoire; — je te ferai traduire Machiavel dans tes entr'actcs. — Et la troisième idée? mon maître, je veux dire mon collègue, car je te donnerai bientôt la riposte à l'Assemblée. — La troisième idée, c'est celle qui vient d'entrer sous la

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forme de ce scarabée qui voltige autour de nous. — Tu continues à te moquer de moi.

Gambetta s'impatienta. 11 sembla mesurer du regard le premier comique de son gouvernement. « Triple comédien! lui dit-il. Tu semblés douter que les idées ne soient des êtres vivants. Tu t'imagines, pareil à tous ceux qui ont fait leur philosophie, que les idées viennent comme les choux dans le jardin des racines grecques, ou bien que ce sont des Belles au Bois Dormant ensevelies dans les limbes du cerveau, où les vient réveiller quelque prince Charmant des songes. Sache que les idées viennent du dehors et non du dedans. Je te dirai tout bas que nous avons beau nous enorgueillir, toi comme moi, d'avoir fondé la liberté : nous obéissons fatalement à un maître inconnu; nous pouvons, le matin, dire gaiement comme ce philosophe d'outre-Rhin, plus ou moins fils de Voltaire : « Nous allons créer Dieu pour nous amuser. » Vois-tu, il est beau de s'imaginer que c'est l'homme qui a créé Dieu à son image; mais, tout bien considéré, il faut reconnaître, si on est au pouvoir — qu'il y a un pouvoir surhumain qui nous fait marcher comme des marionnettes. Toi, par exemple, quand tu joues le Cocu imaginzirCy tu t'imagines que tu es maître de tes mouvemens? Eh bieni désabuse-toi; tu obéis à Molière, comme moimême, en jouant la comédie politique, j'obéis aux dieux.

Coquelin ne fut pas très convaincu, mais il admira la logique de son ami. Il était impatient de savoir quelle serait la troisième idée qui allait prendre Gambetta. t Et ce scarabée qui vole toujours ?» Le président de la Chambre des députés sourit d'un air victorieux. • Tu peux ouvrir la fenêtre et lui donner la liberté, car

il m'a frappé au front de l'idée qu'il m'apportait sur ses ailes. — Je suis curieux de connaître ce miracle. » Gambetta ne voulait pas répondre. «Je te dirai cela un autre jour. Vois-tu, les idées, il faut les renfermer en soi comme on renferme un parfum exquis, si on ne veut pas que Tair vif l'emporte. Demain, peut-être, je pourrai te dire ma troisième idée.

Quelques amis de Gambetta entrèrent alors, non pas pour échanger des idées, car, ainsi que l'a avoué le dictateur, c'est une monnaie rarissime. 11 y a bien les idées de M. de la Palisse, c'est l'argent qui a cours, mais combien peu qui frappent des idées à leur effigie!

On causa d'abord des escargots sympathiques, ensuite des groupes sympathiques et des esprits sympathiques. Un orateur parut regretter de voir la France émietler ses forces vives, faute d'un idéal, ou plutôt parce que les trois cent soixante-cinq partis ont chacun un idéal. « Pourquoi, dit un autre orateur, ne pas entraîner la France par l'esprit français? — C'est qu'il faudrait réveiller l'esprit français, tout en le ramenant quelque peu à l'esprit gaulois. — Pourquoi ne pas gouverner l'esprit français, cet enfant gâté, ce gamin de Paris, ce bohème de brasserie, ce révolutionnaire en chambre? Ah ! c'est qu'il faudrait une idée pour cela. » Gambetta s écria : — Cette idée, je l'ail » Et, se tournant vers Goquelin : « N'est-ce pas, Coquelin? — Oui, oui, dit Coquelin, le scarabée! — Ce nom restera à mon idée, dit Gambetta, d'autant mieux, pensa-t-il, que c'est bien rimage de mon idée. — Qu'est-ce donc ce scarabée?

De quelques hommes politiques 26c

demanda-t-on de toutes parts. — Messieurs, reprit Gambetta, aimez-vous les contes } Écoutez celte légende occidentale : « Il était une fois un dieu... — Ah! oui, un conte! s'écria M. Schœlcher.

Le maître reprit la parole : «« Quand Dieu a eu créé le ciel et la terre, c'est-à-dire quand il a eu créé les mondes, il a dit à Tunivers, en lui donnant un coup de pied dans le cul : t Va comme je te pousse. » Tu vois, mon ami Coquelin, que je ne te parle pas en hébreu. — J'aime mieux cela. — Ce n'était pas tout. Dieu, en abandonnant le monde visible ou matériel, se réserva le monde invisible ou idéal. 11 garda sous sa main la planète des idées et la planète des passions. Dieu voulait se réserver le gouvernement des esprits. Écoutez moi bien, car je vous le dis, là est tout un système philosophique qui en vaut bien un autre. — Je t'écoute! s'écria Coquelin. — Mais ne parlons pas de cela à Belleville ; car, si on savçiit là-bas que j'ai prononcé le mot Dieu et le mot âme /... — Ce que c'est que d'avoir un bon cuisinier! s'écria Lockroy. — Dieu, reprit Gambetta, s'amuse à nous jeter à travers la figure, à nous tous qui avons quelque chose là, des idées ou des passions pour le gouvernement des m.ondes particuliers. »

Le tribun se promena d'un air dominateur.

«. Messieurs, dit-il à ses amis, je veux vous dire, à vous aussi, un mot du scarabée ; vous ne doutez pas que les idées ne soient des êtres invisibles jetés dans l'espace par Dieu lui-même, qui ouvre quelquefois sa main pleine de vérités. En 1789, ce fut toute une épidémie, mais c'était la fièvre du bien aux quatre bouts de la France ; les idées frappèrent les fronts pour rappeler à l'homme qu'il allait reconquérir ses droits. Les

idées deviennent des armées invisibles sur le champ de bataille de Thumanité. En d'autres temps, les idées sont des francs-tireurs. Quelquefois aussi une idée marche toute seule, comme une sentinelle avancée de la civilisation. En 1812, Dieu jette une pensée au front de Napoléon : Moscou ! Il y trouva un linceul de neige pour sa grande armée. En 1830, un scarabée inspire Charles X : c'était Texil. En 1848, un scarabée inspire les révolutionnaires. Le mot banquet tombe du ciel; le banquet, c'est le banquet de la liberté! En 185 1, c'est le scarabée rouge du coup d*État qui tourbillonne sur la tête de Morny. En 1868, ne vous a-t-on pas parlé d'un scarabée aux ailes d'or, corsage chatoyant, qui, par une fenêtre ouverte des Tuileries, vint frapper le front de Napoléon III > »

Le dictateur respira et continua : « Le scarabée apportait l'idée de l'empire libéral. L'empereur voulut tuer le scarabée, qui s'obstinait à battre des ailes dans ses cheveux. Mais ce fut l'histoire de la mouche sur un endormi. C'était l'heure du conseil des ministres; or, ce jour-là, les ministres furent bien étonnés quand l'empereur leur dit qu'il voulait couronner l'édifice. C'était un comble ! Tous les ministres se regardèrent; l'empereur développa son dessein : « Oui, Messieurs, dit-il, « j'ai voulu l'empire absolu, avec une fleur de socialisme f à la boutonnière. »

« M. Rouher osa interrompre Sa Majesté pour lui dire que c'était la fleur du mal. Mais le scarabée voletait toujours sur le front de Tempereur, qui ne tint pas compte de l'interruption : « Messieurs, reprit-il, j'ai voulu ensuite l'empire autoritaire et démocratique; maintenant que je suis familiarisé avec la bête féroce des faubourgs, je

De quelques hommes politiques 27/

n'ai plus peur de rien et je veux l'empire avec toutes les libertés. »

« Un ministre fit remarquer que, dès qu'on aurait toutes les libertés, on n'aurait plus l'empire; mais comme le scarabée avait peu à peu touché le front de tous les ministres, c ces conseillers de la couronne » encouragèrent le souverain dans la révolution qu'il voulait faire. Entrés esclaves au conseil, ils en sortirent citoyens. Grand bruit au Corps législatif, où la majorité s*indigna.

« Un peu plus on envoyait à Charenton ceux qui apportaient la bonne nouvelle. Ce n'était pas leur faute, c'était le scarabée !

c Après le conseil, comme l'empereur était content de lui, il appela l'impératrice et son fils pour leur dire ce qu'il avait résolu de faire dans l'intérêt de sa dynastie. L'impératrice se révolta, mais le scarabée lui passa sur les tempes, et elle embrassa son Napoléon avec enthousiasme. Â cet instant même, le prince impérial, qui aimait à jouer, tua le scarabée en voulant l'attraper. Il était trop tard, le mal, je veux dire le bien, était fait.

« Ce fut comme un affolement dans le palais des Tuileries. Le prince impérial monta à cheval sur son fameux chien, qui se mit à galoper dans la salle des Maréchaux. Le chien renversa un ministre rétrograde qui, tombant sur un autre, le fit tomber à son tour. Tous les ministres tombèrent comme des capucins de cartes. L'impératrice prit une de ses dames d'honneur pour une de ses couturières et lui commanda deux robes à la Marie- Antoinette. Baciocchi s'imagina qu'on allait le faire cardinal comme le cardinal Dubois. Tout fut sens dessus dessous. Vous savez la suite, Messieurs, l'empire

ï7^ Leé Co„/essio»s

chemin, qui renverse tous les obstacles sous leurs pas et qui les arrête au moment voulu. L'impériosilé de ces natures ne semble pas venir de leur tempérament, mais de leur force secrète, dont ils sont les reteotissaos Dorte-paroles. » Tout vient à temps. C'est la loi du mouvement et de l'ascension.

On disait à Napoléon 1" : < Sire, vous avez tué sans retour l'esprit révolutionnaire. — Vous vous irompez, répliqua-t-il, je suis le signet qui a marqué l'instant d'arrêt de la révolution; mais après moi on tournera la page et la révolution reprendra son cours. >

Ainsi pourrait-on dire de Gambetta. Tant qu'il a été présent, il retenait de son poignet de tribun l'épée de la démagogie ; lui disparu, a dit H. de Pêne, la meute anarchiste a repris possession de ses anciennes redoutes, et le désordre a surgi dans le conflit des intérêts et des ambitions sans grandeur. Ils sont nombreux parmi ces méridionaux à la parole vive, au verbe coloré, au geste fougueux qui se sont efforcés de concentrer en eux le mouvement de leur époque. Gambetta, lorsqu'il commençait sa carrière d'orateur au café de Madrid, était déjà convaincu de ses destinées, comme sous le siège de Paris il se croyait à la fois César et Brutus. Mais cet homme, qui méditait d'être maître des autres, n'était pas même maître de lui, parce qu'il était, en son impétuosité, emporté plus haut et plus loin, dans le courant irrésistible des choses. Il survivra, parce qu'il devait vivre.

De quelques hommes politiques 2^5

De FUix Pyat et Jules Vallès

II y a des gens qui s'imaginent que tous les Parisiens respirent le même air, le même esprit, la même passion. Mais combien de mondes à Paris ! Non pas qu'ils soient séparés par des murailles de la Chine ; au contraire, tout est dans tout. Le malin touche l'imbécile, la drôlesse coudoie la femme impeccable, le royaliste donne la main à l'intransigeant, la faubourienne prend le pas sur la duchesse, le marquis de Rochefort passe sa couronne de marquis à M. Chesnelong.

Je venais de déjeuner chez une ci-devant majesté, quittant la table pour aller saluer un membre de la Commune que la mort a couché dans le tombeau. Eh bien, chez Jules Vallès, c'était le Tout-Paris comme chez la grande dame, mais un autre Tout-Paris.

Et ici je m'insurge contre ce mot : le Tout-Paris.

Le matin, on lit dans les journaux : « Tout Paris était là. » Pourquoi tout Paris ? parce qu'il y avait une vingtaine d'hommes et de femmes à la mode à une messe de mariage ou à un enterrement. Or, ceux qui n'y étaient pas étaient donc à Carcassonne, ou à Cahors, ou à Concarneau ?

Ainsi, beaucoup de mondains et de mondaines n'étaient pas chez Jules Vallès au départ du convoi; ce qui n'empêche que Paris fût là, le Paris de Catilina, du Père Duchesne et de Vallès.

2j6 Les Confessions

Noblesse littéraire oblige : comme président de la Société des gens de lettres, c'est mon devoir de tendre la main à ceux qui viennent et de saluer ceux qui s'en vont, sans jamais m'inquiétcr de leur drapeau.

Pour moi, il n'y a d'ailleurs qu'un drapeau : celui de la république des lettres. N'est-ce pas sous son ombre que se font toutes les révolutions pacifiques, c'est-àdire fécondes }

Et puis si les heureux de Paris allaient tendre la main au peuple qui se mutine aux jours de misère sur le mont Aventin, devant le portique du temple de la Liberté, ils apaiseraient bien des colères et bien des douleurs.

Je suis donc allé au convoi de Jules Vallès. Nous nous étions vusçà et là, surtout chez Emile deGirardin. Il m'avait offert les Réfraciaires ; j'avais répondu par je ne sais quel volume, mais je n'étais pas quitte.

Il y avait tant de monde — apôtres et curieux — qu*il était impossible d'entrer dans la maison. On fût plus facilement entré chez Marie de Médicis,qui demeurait en face, car le Luxembourg était désert. Mais comme il y a un cabaret dans la maison mortuaire, je me fis vaillamment une trouée par là.

Me voilà dans l'escalier. Un membre de la Commune se précipite vers moi et me tend la main : « Bonjour, citoyen. Me reconnaissez-vous? Nous étions à la même barricade. — Je crois que vous vous trompez. — Mais vous êtes Félix Pyat? — Non, mais je suis son ami. »

Je monte, je monte encore sans que les portes s'ouvrent. Je sonne au quatrième étage. « N'est-ce pas ici Tappartement de Jules Vallès? — Je ne connais pas », dit la cuisinière.

O illusion de la gloire ! Je descends au troisième. Je

De quelques hommes politiques 277

sonne. Autre cordon bleu. — Jules Vallès ? — Je ne connais pas.

Mais un enfant survient/ qui me crie de sa petite voix claire : t Dépêchez-vous, c'est au-dessous, il va partir, »

Au second étage, je sonne. Un ami du mort paraît. « Monsieur, me dit-il, on ne peut plus entrer. » On n'avait ouvert qu'aux membres de la Commune. Je présente ma carte et je passe sans avoir passé par la Commune. Me voilà en face du cercueil. La mort jette avec cruauté la nuit sur les assembleurs de rayons et de nuages.

Vallès n'est pas mort dans sa maison. Son médecin a voulu lui donner une dernière illusion en l'amenant chez lui. Tout Tameublement est sens dessus dessous. Je remarque une belle pendule du temps de Tempire, représentant une muse éplorée : style Prud*hon et Chaudet. La tristesse parle sur tous les visages. Vingt journaux sont épars sur les tables et sur les fauteuils: autant d*oraisons funèbres.

Félix Pyat me reconnaît et me tend la main, tout en me rappelant les belles années de la jeunesse. Nous nous étions à peine entrevus depuis 1848. Quelle mémoire en cette tête toute pleine de tant de choses ! Ainsi il me parle de ma critique du Chiffonnier. « Comment pouvez-vous vous souvenir de si loin? lui dis-je. — C'est qu'en analysant le caractère de mon style vous me Pavez révélé à moi-même. Ne disiez-vous pas cette chose flatteuse — que j'écrivais comme Rembrandt peignait — concentrant toute la lumière sur les physionomies et répandant l'ombre sur tout le reste? - Vous avez continué, mon cher ami. On ferait un beau livre de vos portraits rcmbranesques.

Survient un jeune journaliste qui nous regarde tous les deux, dans notre vaillante attitude. « Quels rudes hommes on faisait dans votre temps ! — C'est bien naturel, répondis-je. Nos mères avaient le diable au corps, car elles ont été bercées sur les fortes mamelles de la Révolution et de l'Empire. »

Le journaliste indiscret demanda à Pyat : « — Combien de printems, citoyen ?

— Soixante-quatorze hyvers, répond Félix Pyat. — Et encore, dis-je, les années d'exil comptent double. — Je croisbien ! s'écrie Félix Pyat, surtout dans un pays comme l'Angleterre, où Thiver finit le 30 juin pour recommencer le I*' juillet. — Pourquoi, vous qui avez tant de soleil dans l'esprit, ne vous étes-vous pas exilé en Italie? — Vous ne vous rappelez donc pas que l'Italie et TEspagnc m'ont mis à la porte ? Je n'ai qu'un regret, c'est de ne pas être resté à Paris, puisque aussi bien je n'ai quitté Paris qu*un an après la Commune. — Et on vous a accusé d'être parti le premier ! — Que voulezvous, cest la légende. — L'histoire, dis-je, c'est que je vous ai rencontré, en 1871, au concert des Champs- Elysées quand on vous croyait bien loin. Voilà votre manière de vous cacher. Et vous avez pris le tems de me serrer la main. »

Félix Pyat fut, en sa jeunesse, surnommé le Lucius Vérus des malcontens. Il avait bien la tête de l'empereur romain; mais il fut plutôt un Gracque, par ses hautaines revendications. Au fond, c'était un Romain oublié dans les Gaules.

De quelques hommes politiques 279

Malcontent de quoi? Il ne manquait ni d'amis ni de femmes. Sa première discorde avec Jules Janin fut, je crois bien, une question de femme. On pourrait le demander à la marquise de la Carte, si elle n'était morte il n'y a pas longtemps.

11 avait beaucoup de talent et pas mal d'argent. Pourquoi cette rébellion contre une société qui l'acclamait au théâtre comme en lisant ses livres? C'est qu'on naît content ou malcontent.

Des cris mille fois répétés de « Vive la Commune ! » retentirent comme un flot impétueux. « Entendez- vous ? dit Régère, la Commune est réhabilité^. — Oui, répondit Félix Pyat, mais elle n'est pas restaurée. »

Ce mot frappait juste, car on parlait près de nous de Dcreure, un autre membre de la Commune, qui vit vaillamment avec trois francs par jour en faisant des souliers. Et pourtant, grâce aux cris de la rue, il croyait encore àla souveraineté de la Commune: cNous sommes toujours le gouvernement de Paris. » Félix Pyat hocha la tête : e Oui, répondit il, à peu près comme Louis XVIJ était roi de France. »

Un tout jeune homme, encore imberbe, entra dans le cercle des barbes blanches. « La Commune a été trop douce. Il fallait dresser la guillotine sur la place de la Concorde. — Pour que ce fût mieux encore, dis-je, la place de la concorde I — Du sang? s'écria Pyat avec dignité. Que diriez-vous au bout d'un an si on vous saignait tous les huit jours ? C'est pourtant ainsi que les quatre médecins ont traité la France. Depuis un siècle, du sang, toujours du sang. Voilà pourquoi la France n'en peut mais. Plus de sang par la guerre, plus de sang par la Révolution. »

aSo Les Confessions

Ici, une très belle apostrophe de l'auteurdu Chiffonniei contre la Terreur rouge et contre la Terreur blanche. Or sait que chaque mot marque en tombant de ses lèvres. 11 ne procède que par aphorismes : sa phrase est un éclaii et une lame, quand il écrit comme quand il parle.

Après avoir apaisé ses amis politiques, il revient à la littérature et à ses théories sur l'art de dire. Il regretta de n'être pas né au temps de la République romaine, moins encore pour la République que pour ta langue de Caton: Germanium esse delendam ! * A'h\ la langue latine, s'écria-t-il avec enthousiasme, c'est la langue républicaine ! tandis que la langue française est la langue des cours et des ambassades. Articles, possessifs, démonstratifs, relatifs, il y a trop de laquais dans cette languelà ! »

Quel regret pour les écrivains qui, comme Rabelais, aiment la substantifique moelle de la langue française, que Félix Pyat n'ait pas professé au Collège de France, au lieu de professer aux barricades !

Vallès aussi fut un maitre dans l'art d'écrire. Il a été à l'école de Félix Pyat ; il procède par coups d'épéc, par coups de couteau, par coups de poing. Et pourtant il a créé un écrivain de haut style : Séverine — Renée — qui procède par coups de cœur. La plume de Vallès n'a pas de caresses. Pour se régaler avec lui, il faut aimer le poivre de Cayenne. 11 ne fait pas porter la queue de sa phrase par un nègre, mais il traite souvent les blancs comme les planteurs traitent les noirs. 11 est âpre et sauvage. Et pourtant on cueille à son arbre des fruits

De quelques hommes politiques 281

rafraîchissants dans leur amertume. Il met trop d'acide sur sa gravure à Temporte-pièce ; mais au moins il marque profondément son empreinte.

L'empreinte! là est Técrivain. Les copies passent, les originaux restent.

Vallès dit de Jacques Vingtras : t C'était un homme de théâtre. » Il le peint spectateur d'un duel, regrettant de n'être pas blessé pour avoir un plus beau rôle, « pour tâter la place qu'a fouillée Tépée, pour tourner la tête sur son cou, » comme fait le premier rôle dans les beaux moments du mélodrame.

Voilà Vallès. Il a eu son duel avec la société, il a tourné sa tête dans les grandes scènes du drame, mais il est mort du duel.

En peignant sa figure, Jules Vallès a peint son style : f J'ai la tête taillée comme à coups de serpe, les pommettes qui avancent et les mâchoires aussi, les dents aiguës comme celles d'un chien. J'ai du chien. J'ai aussi de la toupie le teint jaune comme du buis. Mes yeux? des morceaux de charbon neuf. »

Ceux qui ont parlé sur la tombe de Vallès ont un peu mieux parlé qu'on ne le fait à la tribune.

Le citoyen Longuet — je ne veux pas l'offenser en l'appelant monsieur — a crânement dit : t La Commune a été le premier portrait authentique, campé en pleine lumière, du Paris insurrectionnel dont nos pères ne connurent que la silhouette entrevue à la lueur des révolutions. »

Après quoi, il a dit que ce qui survivrait de Vallès ce ne sont pas ses livres, ce sont ses actions. Eh bien, le citoyen Longuet s'est trompé. La France est trop femme, trop grande dame pour se rappeler le bien ou le mal

qu'on lui a fait. Elle ne se souvient que de ceux qui Tont amusée. Voltaire lui-même serait peut-être oublié pour son Dictionnaire philosophique , s'il n'avait pas écrit ses admirables contes.

Je voudrais finir par un éloge de Félix Pyat; mais il a horreur des épithètes; je me contenterai donc de dire, pour lui comme pour Jules Vallès : Félix Pyat seulpsit.

Le jeu de Jules Grévy

'ai noté une conversation avec M.Jules Grévy, comme en d'autres temps j'avais recueilli les paroles du roicitoyen et de Napoléon III, croyant bien pénétrer leur esprit politique. Il me semble curieux aujourd'hui de publier ma conversation de 1886.

Les empereurs, les rois, les présidens de la République, tous les chefs d'État, aiment à jouer le rôle de sphinx, soit qu'ils aient un secret pour gouverner, soit qu'ils n'en aient pas. En revanche, beaucoup de malin? parmi tous ceux qui sont tombés dans la politique, ont la prétention d*être des Œdipes. Naturellement, moi. simple homme de plume, je ne suis ni sphinx ni Œdipe. J'ai pourtant, par le hasard des choses, surpris le mot d'une énigme dans une causerie avec iM. Jules Grévy, quoiqu'il parle bien plus pour savoir ce que pense son partenaire que pour exprimer sa pensée.

S'il vous paraît intéressant de connaître la politique

De quelques hommes politiques 283

du président de la République française, je vais vous dire ma dernière causerie avec lui.

Quand j'étais directeur du Théâtre-Français, Alfred de Musset m'entraînait quelquefois au café de la Régence, qu'on aurait dû bienplutôtappelerTÈchiquier. Je n'étais certes pas un grand joueur d'échecs, mais j'avais quelque goût pour le jeu des autres. Les autres, c'était quelquefois des personnages : en face de Musset, on voyait tour à tour Chenavard, Jules Grévy, d'Àlton-Shee.

Je me rappelle que, parmi les spectateurs, on remarquait un bonhomme du Théâtre-Français, nommé Beaubillet, vrai nom de comédie. Ce bonhomme, qui était grand, grave, gris, sec, remplissait à la comédie l'emploi de porteur de billets à répétition. Voilà pourquoi il connaissait Alfred de Musset, qui arrosait cette amitié de quelques verres de cognac.

Beaubillet était admirable de tenue, de constance et d'application à côté des joueurs d'échecs. Il s'attardait souvent toute une heure devant les grands coups. On daignait le consulter, Alfred de Musset surtout, comme pour lui faire plaisir. Beaubillet hochait la tête et ne répondait pas. Un jour, impatienté jusqu'à la colère, le poète le saisit au cou en lui criant : « Répondras-tu ? » Et Beaubillet, sans perdre rien de sa gravité, se contenta de dire : — Je ne connais pas le jeu. — Comment, coquin, tu ne connais pas le jeu et il y a deux ans que tu nous regardes jouer! — Ma foi, je ne comprends pas, mais cela m'amuse.

Ce qui rappelait ces désœuvrés de Versailles au xviii' siècle, lesquels voyant à toute heure partir au galop des courriers d'ambassade, se disaient mystérieusement : « C'est la paix ou c'est la guerre », quand c'était tout

r Con/ei

simplement des complimens sur la naissance d'u

prince autrichien ou sur ta mort d'une princesse bave

roise.

Un jour, comme j'étais allé voir à l'Elysée mo

ami le général Pittié, Jules Grévy, reconduisant ui

ambassadeur, entra dans le cabinet du soldat-poête.

m'aperçut et vint à moi comme à une ancienne connai;

sance. Tout en me tendant la main, il me pria d'aile

causer avec lui. Je ne lis pas de façons pour cette au

dience sans antichambre.

Nous voilà installés tous les deux dans de bons fau

teuils et devant un bon feu.

Je n'ai jamais vu le président plus vivant, dans uni

quiétude si souriante, toutefois avec quelques nuage:

sur le front, comme il convient à tout chef de gouverne

ment.

guelle destinée que celle de ce palais de l'Elysée qu a abrité Napoléon I" au temps de ses apothéoses, comm< au temps de ses déchéances I J'avais souvent causé dan: ce salon sévère avec Napoléon III, qui ne permettait pa; au directeur de la Comédie-Française de changer uc iota aux articles du décret de Moscou.

Là aussi j'avais vu le président Grévy quand il m'accorda pour la Société des gens de lettres cette loterie, une rosée d'or, qui nous donna un million el demi. Ce jour-là, il avait été charmant : nousoctroycr celte loterie et la faire passer avant celle des arts décoratifs que protégeait Gambetta, c'était un miracle.

Là aus'ïi, en d'autres tems, j'avais évoqué les grandes figures de la poésie. On ne sait pas bien que Jules Gr6 vy, qui a peut-être fait son poème épique à seize ans comme tous ceux qui ont quelque chose là, aime 4es

De quelques hommes politiques 285

grand poètes avec passion. Nul n'est plus fervent admirateur de Lamartine et de Musset. Il est émerveillé des beautés de Victor Hugo, mais il est touché de plus près par les autres qui, selon lui, sont mieux dans la tradition française. « Victor Hugo est un frère de Shakspeare, qui hante les vieux burgs du Rhin et se passionne aux légendes espagnoles ; mais il est moins grec et moins latin, sinon moins français que les autres. »

Rien n'est plus aisé à Jules Grévy que de dire cinquante vers de Lamartine et cinquante vers de Musset; vers de Jocelyn^ ou vers des Nuits, strophes des Méditations, ou strophes de Namouna. Je ne sais pas de mémoire pareille, les années sont venues sans effacer dans son imagination rien de ce qu'il a aimé.

Il voulut bien me parler de mon discours devant la statue de Lamartine. Il fut très content, quand je lui appris que la statue d'Alfred de Musset serait bientôt saluée des mêmes sympathies.

Je voulus rappeler d'autres amis du président. « Vous n'avez peut-être pas oublié, mon cher président, nos conversations dans Tancien château du cardinal de Richelieu, à Rueil, où nous dînions chez Jules Favre et chez Victor Lalluyé? Nous étions cinq ou six à table. C'étaient cinq ou six opinions. Tout le monde parlait bien et tout le monde avait raison, ce qui me rappelle le mot de Chamfort : « En politique tout le monde a tort et tout le monde a raison. » Seulement ceux qui tiennent le pouvoir peuvent dire comme Lafontaine : « La raison du plus fort est toujours la meilleure. » Aujourd'hui je vois avec plaisir que la raison du plus fort est la raison du plus sage. »

Après une halte de quelques minutes dans le dépar-

tement des Beaux-Arts, nous arrivâmes fatalement à la politique. Le président avait l'an passé un rêve qui a été réalisé. Il espérait être réélu pour le septennat, ce qui était la consécration dans Thistoire et dans son cœur des sept années qu'il avait passées au gouvernail. Car ceux qui s'imaginent que le navire va tout seul sans être dirigé, aux hasards des idées ou des fantaisies de chaque ministre, sont dans uneerreur noire. Jules Grévy tient le gouvernail, ou si vous me permettez une autre image, il conduit l'orchestre et maintient Taccord entre les bons et les mauvais virtuoses. « Après tout, me disait-il, il ne faut pas juger au jour le jour la politique et ceux qui en font. C'est comme un tableau ; il faut le voir à son point, ni trop près ni trop loin. Il est impossible de faire beaucoup de bien sans faire un peu de mal. Il n'y a pas de loi qui n'ait son revers, quelque bonne qu'elle soit, par exemple la protection et le libre échange. Ce qui flatte les uns blesse les autres. Il faut toujours bien savoir où est Topinion. Un ancien a dit qu'il ne fallait gouverner que par la main de l'opinion. Mais il arrive souvent que l'opinion n'est ni à droite ni à gauche; il arrive aussi qu'elle n'est pas au centre; voilà pourquoi il faut envisager les choses de haut, comme il faut entendre les cloches de loin. Je ne me suis jamais laissé assourdir par le tapage au jour le jour. J'ai mis dans ma politique beaucoup de philosophie sans y mettre jamais l'indifférence que plus d'un m'a reprochée. J'aime profondément la France en sa grandeur, en son héroïsme, en son esprit. C'est toujours et ce sera toujours la nation souveraine. Quelles que soient et d'où qu'elles viennent, les calomnies, les colères, les injures, il faudra bien reconnaître, puisque

De quelques hommes politiques 28j

c'est de l'histoire, que j'ai voulu la présidence de la paix et de Tapaisement. Il en est qui croient que rien n'a été plus facile depuis le lendemain de la Commune. Ceux-là se trompent, car l'Europe est toujours en état de guerre. Or, tout en évitant la guerre, nous avons pu relever la tête aussi haut que les nations les plus fières. »

Nous arrivâmes au chapitre des finances de la République : « Qui a creusé le gouffre ? dit le président.

— Je sais bien, lui répondis-je, qu'il faut faire la part du feu; mais le feu brûle toujours dans le gouffre.

— Bon gré, mal gré, poursuivit M. Grévy d'un air d'autorité, nous ferons de la bonne politique et nous ferons de bonnes finances. Les financiers en chambre disent que la situation est désespérée. Elle est toute normale, j'en trouve la preuve dans le cours de la rente. Le temps approche où nous en finirons avec les grands travaux et les aventures extra-muros. Ce jour-là, nous ne serons plus effrayés par la Dette publique parce que dans un pays aussi riche que la France, nous imiterons les républicains d'Amérique, nous ne nous contenterons pas de payer les intérêts, nous rembourserons le capital.

— Il faudra pour cela, dis-je au président> que vous fassiez votre troisième et votre quatrième septennat.

— Pourquoi pas? répondit-il en souriant ; je n'ai point du tout envie de m'en aller, pour deux raisons, la première, c'est que le sentiment du devoir me maintiendra dans ma santé robuste et m'empêchera de sentir passer les années. La seconde, c'est que je ne vois pas bien encore quel pourrait être mon successeur à la prési-

dence. Si je trouvais un meilleur président que moi, je lui passerais la main sans regret, parce que je le verrais continuer ma politique. On a mis en avant trois ou quatre prétendans qui peut-être eux-mêmes n'y songeaient pas. Eh bien, ce n'est pas encore à ceux-là que je passerai la main.

— Ce qui fait votre force, dis-je à M. Grévy, ce n*est pas absolument parce que vous avez la haute vue des choses de ce monde et parce que vous êtes un maître au jeu d'échecs de la politique, c'est que vous vous nommez Jules Grévy. Vous revenez des croisades, c'est-à-dire que vous êtes une des figures de cette république quelque peu idéale qui a eu son heure en 1830 et qui a eu ses grands jours en 1848. La démocratie a ses parchemins comme l'aristocratie; quand on vous a élu, on pouvait dire « Noblesse oblige ». On savait bien que vous ne trahiriez pas la république en sa quatrième apparition. »

M. Grévy fit l'éloge de M. Thicrs, qui n'aurait pas luimême trahi la république. <c Mais, dit-il, c'était un esprit un peu trop méridional; sa sagesse le conduisait, mais elle prenait souvent le mors aux dents, il voulait la république modérée, sans pouvoir se modérer luimême.

— Il avait promis une république ouverte?

— La république n'est pas fermée, mais est-il possible de donner la clef de la maison aux monarchistes, qui n'y entreraient qu'avec un roi ou un empereur?

— En exilant les princes, vous leur avez donné plus de force dans Topinion qu'ils n'en avaient comme simples citoyens français. Hospitalité oblige.

— Que voulez-vous, il y a des momens de périls où

De quelques hommes politiques 28c

il faut jeter les meilleures marchandises à la mer pour sauver le navire. Le jour où les hommes de la droite feront le sacrifice de leurs idoles, ils gouverneront avec nous, mais s'ils persistent à vouloir renverser la République, nous ne pouvons pourtant pas leur dire en leur cédant la place : « Ne vous gênez pas, faites comme chez vous. » J*attends de toute mon âme le jour de la réconciliation. Ce jour-là les princes ne seront plus que des citoyens, mais c'est quelque chose que d'être citoyen français ! Ils disent qu'ils datent des croisades. Ne datons-nous pas de rétablissement des communes ; parchemins pour parchemins, j'aime mieux ceux signés par la Liberté, ce qui ne m'empêche pas de saluer les grands noms de l'aristocratie.

— Tout le monde se fût rallié à la République sans arrière-pensée si les ventres affamés avaient voulu ouvrir l'oreille à la bonne foi et à l'expérience des conservateurs. On eût fait la République plus forte et plus française en donnant une part du gouvernement aux anciens partis puisqu'ils représentent eux aussi le suffrage universel.

— Oui, mais si on leur donnait une part du gouvernement, ils commenceraient par jeter la maison par les fenêtres. En seriez-vous plus avancés, vous tous qui vivez de science, d'art, de poésie? Au moins aujourd'hui vous n'êtes pas comme autrefois des hommes de cour. Si la monarchie mettait toujours sur le trône des Alexandre, des César, des Henri IV, des Napoléon i*'', ce serait beau quoique dangereux; mais êtes-vous donc bien fiers quand vous avez un roi qui chasse à Rambouillet à l'heure où l'on se bat à Paris, ou un empereur qui se rend et ne meurt pas ?

2Ç0 Les Confessions

— Napoléon III était mort depuis longtemps, dis-je, quand il voulut « couronner l'édifice ». C'était Tédifice de son tombeau. Certes, je ne nie pas les fautes de la royauté et de Tempire, mais je ne puis pas encore, chanter bien haut les vertus de la République. Je reconnais qu'elle vous doit une belle chandelle parce que vous êtes encore un homme à Theure où la République manque d*hommes. »

Jules Grévy prouva Tannée suivante qu'il n'était plus un homme.

J'ai parlé en commençant de Beaubillet qui regardait jouer aux échecs sans y rien comprendre; aujourd'hui il y a des millions de Beaubillet qui se penchent aussi sur le jeu d'échecs de nos hommes d'État qui jouent avec toute l'Europe et avec toute la France, sans se douter jamais qu'ils sont joués par la Chambre des députés et par le Sénat. Tout le monde regarde l'échiquier, mais pas un ne découvre le jeu des joueurs devant leurs marionnettes — j'ai voulu dire des pions.

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