‹ Les confessions: souvenirs d'un demi-siècle, 1830-1880 (volume 3)Chapitre 9 sur 21 · SOUVENIRS DU SECOND EMPIRE · texte numérisé non relu

SOUVENIRS DU SECOND EMPIRE

Le Palais pompéien.

Au chapitre de mes folies il ne faut pas oublier IVquipée du Palais pompéien. On sait que le prince Napoléon avait bâti ce palais dans l'avenue Montaigne avec un rare sentiment de l'architecture romaine et de l'art antique. Il y donna des fâtes à ses amis. On y joua la comédie. Ce fut le rendez-vous du tout Paris de la cour et du tout Paris des arts. Les invitations du prince étaient bien plus recherchées que celles de l'empereur, parcequ'il se moquait du monde officiel quand le monde ofliciel était ennuyeux-, ainsi il n'invitait jamais que trois ou quatre ministres; les artistes et les gens de lettres du dessus du panier étaient heureux de se rencontrer là, comme ils se rencontraient au palais de Meudon, dans une hospitalité toute cordiale. Le prince étaient char-

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mant, spirituel, abandonné, mais sans abdiquer la dignité impériale.

On ne dira certes pas que le prince Napoléon donnait des fêtes comme tout le monde et à la portée de tout le monde. Dans ses dîners au Palais-Royal, au château de Meudon, au Palais pompéien et ailleurs, il y avait toujours le ragoût de Timprévu : convives, festins, comédies. A la cour Tempereur était obligé envers tous les hauts personnages de TËtat; mais combien de nonvaleurs dans les hommes politiques qui ont par hasard escaladé le pouvoir, et qui ne seront jamais ni des hommes d'esprit ni des hommes de bonne compagnie ! tandis que le prince Napoléon, qui n'était obligé à rien, fermait hautement sa porte à tous les courtisans et à tous ceux que le génie et Tesprit n'avaient pas frappés d'une auréole. La princesse Mathilde lui avait donné l'exemple ; mais il n'était pas de ceux qui prennent des leçons ; d'ailleurs la princesse Mathilde était moins farouche encore contre les non-valeurs, tantôt pour complaire à l'empereur, tantôt à l'impératrice.

C'était donc une faveur non pareille que d'être en familiarité avec le prince Napoléon, car hormis pour les grandes réceptions, la liste d'or n'était pas longue. On peut dire que chaque nom rayonnait.

Une des plus belles fêtes données au Palais pompéien fut la répétition de La femme de Diomède et du Joueur de flûtej où l'on vit en scène, entre autres comédiens, Théophile Gautier, Emile Augier, Madeleine Brohan, Samson, Got, M"« Favart. Nous eûmes vraiment l'illusion du théâtre antique dans son plus beau caractère. Ce fut un enthousiasme inouï. Les spectatrices votèrent des actions de grâce toutes romaines à celui qui

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réédifiant un palais pompéien à Paris, donnait le spectacle de Tart antique dans le plus pur sentiment de la vérité. C'était là un vrai jeu de prince impérial. Aussi, quand toutes les dames remercièrent Tamphitryon, elles demandèrent à revêtir le péplum et à signer un engagement pour le théâtre du Palais pompéien. Il fut convenu ce soir-là que j'écrirais une comédie antique : Les danseuses d'Herculanum,

Quand mourut le roi Jérôme, le prince retourna au Palais-Royal et ne vint plus que de loin en loin au Palais pompéien. Un jour le palais fut affiché pour être vendu au plus offrant et dernier enchérisseur. Pourquoi ce caprice } le prince n'avait pas pu répondre. Il aimait son palais, qui était son œuvre ; mais, pareil aux peintres qui ont travaillé longtemps un tableau, ils veulent le vendre pour avoir de l'argent, mais surtout pour ne plus le voir.

Ce fut une surprise et un'e tristesse chez tous les amis du prince. Jules de Lesseps me vint un matin et me proposa de Tacheter à nous deux. Nous allâmes le visiter en acheteurs, de la cave au grenier, mais nous n'avions pas franchi le seuil, que le voisin du prince, le comte de Quinsonnas, nous dit que lui aussi songeait à acheter le palais; bientôt le marquis Costa de Beauregard parla d'y mettre une enchère, le baron de Soubeyran voulut y mordre aussi. Ce fut M. de Quinsonnas qui fut adjudicataire pour nous tous ; le mobilier fut vendu quelques jours après, moins le beau sphinx en marbre que me donna le prince ; nous rachetâmes tout ce qui était beau, c'est-à-dire presque tout, y compris les statues et les bustes. 11 vint alors à Jules de Lesseps l'idée la plus fantasque : ouvrir le palais comme on

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ouvre l'exposition avec un tourniquet moyennant un franc tous les jours et cinq francs le vendredi. N'était-ce pas un musée, d'autant que chacun de nous y avait exposé ce qu'il possédait de plus précieux : tableaux, marbres, bronzes, livres, sans parler des beaux mobiliers antiques que nous avions rachetés *?

Les premiers jours donnèrent raison à cette folie ; on faisait autant de recettes que dans un théâtre sans être obligé de jouer la comédie, ni d'allumer les chandelles. Le premier vendredi fut éblouissant, puis le second, puis le troisième, puis ce fut tout : on tomba presque à zéro. La mode conduite par la curiosité était venue au galop ; elle s'en alla au triple galop. Nous n'étions pas gens à nous faire du chagrin, d'autant que chacun de nous était prêt à prendre le palais pour son compte, soit pour Thabiter, soit pour le louer. Nous allions fermer les portes sur une recette de dix louis, quand un industriel qui avait déjà ruiné beaucoup de monde au Pré Catelan, nous proposa de nous ruiner au Palais pompéien. Naturellement nous acceptâmes avec joie. Ce n'est pas si triste que cela d'aller à sa perte, puisqu'on y va toujours gaiement. Cet industriel, c'était Béer; il venait de s'acoquiner à un désœuvré qui, depuis longtemps, pratiquait le principe de l'argent des autres; celui-là s'appelait Meyer « Meyer Béer, dis-je, c'est de

* Gérôme, le pompéien, a eu tout naturellement les honneurs du salon. On y admire encore de lui un Homère aveugle conduit par un jeune Ionien. Cette grande figure du pocte des poètes est au repos, le front tout resplendissant des rayons de la pensée. L'enfant qui s'appuie sur Homère est une adorable création où la fleur de jeunesse est répandue. Dans les deux pendentifs qui accompagnent si heureusement ce chef-d'œuvre, j'ai fait peindre par Verhaz deux figures symbolisant ïlliade et l'Odyssée, ces deux filles d'Homère, immortelles comme lui.

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bon augure : notre fortune va s'élever au son des violons. — Oui, s'écrièrent-ils, car nous voulons donner des concerts comme on n'en a jamais entendu. — Bravol dit Lesseps; on mettra Meyer Béer sur l'affiche.

Et sans plus tarder, nous nous livrons à ces deux malins, moitié pour eux, moitié pour nous ; cela voulait dire, dans le langage de Meyer-Beer, toutes les recettes pour eux, toutes les dépenses pour nous; nous en eûmes bientôt la preuve. Meyer-Beer invitèrent les journalistes à un dîner pompéien, dont le menu fut emprunté aux tablettes de Lucullus. On s'en souvient! Tout Paris voulut être de la fête. Le dîner, œuvre de Chevet, devait être de cent francs par tête : on ne pouvait pas moins faire dans un palais impérial. Mais on avait oublié les vins, ce qui nous fit boire beaucoup de lachryma-christi, car ce ne fut pas Meyer-Beer qui payèrent le dîner. Chevet ne les acceptant que comme nos intendans. Nous avions bien dîné, nous ne fîmes pas de façons. Total 15,000 francs. Sans compter que trois ou quatre hommes d'esprit — il n'y en avait pas moins de cent ce jour-là, — se noyèrent dans les bassins et dans la piscine; il n'y avait point de garde-fous; on parvint à les repêcher et à les rendre à leur famille. Sérieusement ce fut beau ce soir-là; mais vinrent les jours mélancoliques, nous n'avions pas de contrôle, nos deux représentans étaient toujours au tourniquet, sous prétexte de veiller sur notre bien. On en était arrivé cahin, caha, jusqu'à l'Exposition de 1867. On fit alors beaucoup d'argent, mais si Meyer-Beer y trouvèrent leur compte, les mécomptes furent pour nous.

Décidément ce nom de Meyer-Beer ne nous porta pas bonheur; nous ne pouvons jamais nous regarder sans rire,

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Quiosonas, Lesseps et moi. MM. Costa de Beauregard crt de Soubeyran avaient eu la malice de retirer leur épingle d'or du jeu.

Celui qui fut content en cette aventure, ce fut Charles Coligny, secrétaire de L'Artiste, car il avait transporté orgueilleusement au Palais pompéien les pénates du journal ; il fallait le voir avec sa figure à la Molière, secouant luxueusement ses cheveux et troussant impérieusement sa moustache. Bourgeois de Paris^ ne mqnez pas vos femmes au Palais pompéien, disait-il haut la voix; mais le soir il se contentait d*aller dîner au cabaret avec une blanchisseuse de la rue Jean-Goujon.

Je passai moi-même tout un hiver au Palais pompéien. Au bout du jardinet planté, il y avait un pavillon dans le goût des petites maisons du dix-huitième siècle, tout tendu dans la chambre à coucher et dans le cabinet de toilette d'étoffes engageantes, couleur du ciel et couleur de roses, meublé dans le plus pur style Pompadour avec des glaces aux plafonds. Ce n'est pas là que j'ai passé mon hiver, mais c'est là que je recevais par une petite porte s'ouvrant sur la rue Jean-Goujon. J'ai perdu plus de mille louis en cette mésaventure du Palais pompéien; mais en vérité ce n'était pas trop cher, et je voudrais bien recommencer. Vous direz que je suis un fat. Pas du tout, je suis un curieux.

J'ai encore chez moi le sphinx de Tatrium. Ce beau sphinx semble garder le secret de l'Antiquité, Souvent je le questionne encore dans son impassibilité :

Rabbin, prophète, oracle, brahme, Les sibylles de la forêt.

Veau qui chante, le vent qui brame, Ne m'ont jamais dit le secret.

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— sphinx, daigne m'ouvrir ton livre A la page de la Raison :

— C'est dans sa maison qu'il faut vivre, La FENÊTRE sur l'horizon.

La MAISON, c'est mon corps. La joie Y fleurit comme un pampre vert.

La FENÊTRE où le jouT Jlamboie, C'est mon âme — le ciel ouvert.

J'ai retrouvé ces jours-ci des pages éparses de ma comédie antique les Danseuses de Pompéia, presque tout l'acte où l'on mettait en scène le tableau de Gleyre, qui lui aussi avait ramené les esprits vers les mirages de l'antiquité. Déjà sur les marges Cabanel avait à grands traits dessiné les figures des danseuses.

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Né sous Tempire, le grand empire, j'ai vu passer tant de régimes, tour à tour acclamés et maudits, que par expérience j'ai le droit de juger tous les gouvernemens qui ont divisé la France au lieu de l'embrasser en une seule étreinte J'ai vu les rois par la grâce de Dieu Louis XVIII, Charles X, les journées de Juillet, le roi-citoyen, le despotisme de Guizot, le 24 Février, le Gouvernement provisoire, les terribles journées de juin, la présidence de Cavaignac, la présidence de Louis-Napoléon, Louis-Napoléon chef du pouvoir, l'empire de Napoléon III, le 4 Septembre, la Défense nationale, Gambetta, premier consul sans consulat, M. Thiers, chef du pouvoir, la présidence de Mac Mahon, le demi coup d'État, le septennat de Jules Grévy, la présidence de Carnot III. Je pourrais signaler aussi le régime stérile de l'opportunisme.

Je ne veux pas faire l'addition de tous les gouvernemens, mais quiconque a pu, comme moi, en voir les rouages et les actions, peut juger que la vraie France a toujours été sacrifiée aux hommes de parti, ceux-là qui allument les révolutions et manœuvrent du même bras les pompes à incendie. Et on s'étonne encore de l'appauvrissement de la patrie par l'argent comme par le caractère ! Il nous reste l'armée. Dieu nous garde l'armée 1 là se retrouveront tous les cœurs de la vieille France»-

Je ne suis pas de ceux, grâce à Dieu, qui ont la haine de leur temps ni la haine du passé. Je n'imite pas ces gamins du journalisme qui jettent des pierres à toutes les statues et qui injurient tous les grands souvenirs. Je reconnais que depuis un siècle tout le monde s'est

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aveuglé aux visions de la terre promise. Monarchistes, républicains, impérialistes, chacun a cru parler au nom de la Vérité, soit pour les droits de Dieu, soit pour les droits de Thomme. Les plus exaltés, les Dons Quichottcs de la tribune et de la plume, parlaient et écrivaient au nom d'un principe ; mais combien ai-je vu de principes échouer à Charenton ! Un peu moins de principes, s'il vous plait, mais un peu plus d'amour pour la patrie.

Je soulèverai encore le rideau devant cette période du second empire, qui fut un monde nouveau. Presque tous les esprits du siècle étaient encore debout. C'était le temps où les figures se profilaient énergiquement dans la lumière, Morny comme Rouher, Persigny comme Saint- Arnaud, Nieuwerkerke comme Canrobert, Walewski comme Mac Mahon; autre temps, autres hommes. Chaque politique amène de nouveaux convives au banquet de la France, les hommes du monde, ceux de l'aristocratie comme ceux de la bourgeoisie, en attendant l'avènement du Voracisme.

Les commencemens sont toujours très beaux. Voilà pourquoi je me retourne avec quelque joie au cœur vers ce passé qui porte la date de 1850, où j'ai vécu à plein esprit et à pleines lèvres. Chaque fois que je rencontre un gai compagnon de ce tems-là, le sourire épanouit ma figure comme la sienne. C'est qu'alors c'était l'heure cueillie d'Horace : Carpe diem.

La seconde période radieuse du siècle a été celle des meilleurs jours de Napoléon III.

1848 fut le réveil de la grandeur d'âme et des idées humanitaires, qui firent battre le cœur de la France.

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Un instant on put croire à la fraternité des peuples. On s'imagina qu'on allait tout droit à la terre promise. 11 y eut là un grand pas en avant. Quoique le génie romantique eût enflammé les âmes en 1830, ce ne fut alors une révolution que dans quelques esprits. Le romantisme était à son aurore, il fut à son zénith un quart de siècle après, quand toute la nation fut pénétrée de sa poésie. Jusque-là, le monde politique, qu'il s'appelât Armand Carrel ou Armand Marrast, le président Dupin ou le ministre Thiers, protesta contre les hardiesses shakspeariennes des maîtres nouveaux. Il ne faut pas oublier que presque tout Paris se jeta dans la réaction ponsardisante par la tragédie de Lucrèce. Toute l'Académie avait pris les armes contre Hugo et ses disciples. Le théâtre d'Alfred de Musset acheva d'entraîner les vieilles écoles tombées dans l'anémie. // faut quune porte soit ouverte ou fermée. Il sembla qu'il était réservé à Alfred de Musset d'ouvrir la porte radieuse à deux battans; alors tous les nuages tombèrent du ciel romantique, tous les dieux et tous les demi-dieux furent acclamés dans le monde, comme dans les journaux, depuis l'homme de génie Lamartine, jusqu'à l'homme d'esprit Jules Janin, depuis Hugo jusqu'à Karr, depuis Alfred de Musset jusqu'à Gozlan, depuis Dumas jusqu'à Méry. Et quel éclat partout! La critique se nommait Sainte-Beuve, Théophile Gautier, Paul de Saint-Victor. Tous étaientencore debout. A peine si on fermait la tombe de Chateaubriand. Et quelle vaillance dans toutes les plumes dans le livre, au théâtre, dans le journalisme ! Alfred de Vigny, les Dumas, Michelet, Veuillot, Balzac, Sardou, Proudhon, Renan. Et cette femme incomparable qui n'avait jamais ouvert

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une grammaire et qui écrivait mieux que les plus savans, celle qui signait George Sand. N'oublions pas Augier, un maître aussi en prose et en vers.

Et combien d'autres glorieux il me faut oublier! car on pourrait compter jusqu'à cent maréchaux de France littéraires selon le mot de Balzac. Dans les arts, c'était le môme rayonnement : Ingres peignait alors la Source, Delacroix, le Plafond d* Apollon ^ Baudry s'annonçait comme grande figure, Pradier sculptait sa Phrynéy Clésinger, sa Bacchante^ Cavelier, sa Pénélope.

Et. combien d'illustres musiciens à l'œuvre et au chef-d'œuvre !

Au théâtre, combien de grands artistes ! Georges reparaissait çà et là sur la scène; on allait faire un linceul de fleurs à Dorval; Rachel avait grandi encore depuis ses débuts. Le Théâtre-Français était radieux de toutes ses comédiennes et de tous ses comédiens : Beauvallet, Geffroy, Samson, Provost, Delaunay, Got, Brindeau, Bressant, M"' Rachel, M"' Plessy, M"*' Allan, Augustine Brohan, M"' Judith, M"' ¥ïx, Madeleine Brohan, M"* Luther, Favart, enfin cette grande Sarah!

Au point de vue de l'architecture humaine, c'était encore le bon tems. Il n'y avait pas seulement des hommes majestueux parmi les cent-gardes, on en rencontrait partout. li faut les chercher aujourd'hui.

J'ai pensé que cette période où les belles femmes aussi ont eu leur règne était digne d'être rappelée par mes souvenirs. Voilà pourquoi on trouvera dans les pages suivantes beaucoup de tableautins et de profils des choses et des hommes. La vie intime d'un peuple a aussi sa place dans l'histoire pour l'étude des mœurs, des passions et des mouvemens de l'esprit humain.

De Chateaubriand et de Nafoléon

Chateaubriand ne consultait pas sa servante sur ses œuvres, mais il ne livrait rien au public sans ie visa de ses amis. Voilà pourquoi on lut plus d'une fois des chapitres de ses mémoires à l'Abbayc-aux-Bois. Je fus, de par Sainte-Beuve, à une des glorieuses auditions. M"* Rachel y était venue. M°" Récamier la pria de lire; mais M"* Rachel, qui ne lisait bien que les vers, déclara qu'elle lirait mal cette belle prose. « D'ailleurs, dit-elle, je suis venue pour entendre et je comprends mal ce que je lis tout haut, •

Ce fut Arthur de Gobineau, devenu plus tard ambassadeur, qui, ce jour-là, lut le manuscrit. Chateaubriand

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jouait à Tabsence ; mais, tout en clignotant des yeux, il étudiait les physionomies, à moitié grisé par les excla-: mations admiratrices. Comme il y avait toujours en lui du Breton tout bretonnant, il dit tout haut; c Je ne m'inquiète pas de l'opinion des hommes ; M. de Buffon a demandé son carrosse pour ne pas ouïr le chef-d'œuvre de Bernardin de Saint-Pierre; mais les femmes ne se trompent pas. — Merci! » dit Sainte-Beuve, qui ne voulait jamais perdre son droit d'oracle. Ballanche donna raison à Chateaubriand.

A l'Abbaye-au-Bois, Chateaubriand m'a parlé de Napoléon dont il est encore jusqu'ici le premier historien. C'est que le génie seul sait comprendre le génie. La figure de l'empereur, même dans la mort, l'hypnotisait, quoi qu'il fît pour s'en défendre.

Il bénissait le comte de Chambord pour obéir à son bourbonnisme d'ancienne date; mais il aimait à se < désembourbonniser » avec l'homme d'Austerlitz et de Sainte-Hélène.

Jusqu'en ces derniers jours on a tout dit contre Napoléon, mais on aura beau répandre l'encre la plus noire sur le marbre blanc de sa statue, l'Alexandre et le César de la France dominera les siècles par sa figure impérissable.

Et telles sont la grandeur et la magie de cette figure, que, même après la catastrophe de Sedan, celui qui, dans l'histoire, porte le nom de Napoléon 111 lui emprunte encore un reflet de sa traînée éblouissante.

En ses mémoires, passant d'un Napoléon à l'autre , Chateaubriand parle ainsi de Napoléon 111 :

€ Ce jeane prince, qui fut traité d'idiot à son aventure de Strasbourg, m'écrivait comme eût fait Machiavel

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lui-même; » aussi Chaleaubriand dit-il des lettres de la mère et du fils : « Les Bourbons m*ont-ils jamais écrit de pareilles lettres ? »

Le prince ne désespérait pas de conquérir Chateaubriand.

Quelque temps après, la reine Hortense le décida, par cette lettre, de dîner à Arenenberg avec M°* Récamier: € Monsieur le vicomte, j'ai failli dire Monseigneur, vous aimez trop les ruines, les montagnes escarpées et les choses qui s'en vont, pour ne pas venir dîner chez moi, où vous ne trouverez que des enthousiastes de votre génie. D'ailleurs, comment ne feriez-vous pas cette partie de campagne pour accompagner M""* Récamier?»

Chateaubriand ne se fait pas prier, il va dîner à Arenenberg. Nul n'a mieux peint que lui cette petite cour des royautés évanouies. Sous sa plume colorée, on voit passer la beauté pâlie de la reine Hortense.

« Je Tai vue dans un pavillon à part, tout tapissé de cartes topographiques et stratégiques : industrie qui faisait comme par hasard penser au conquérant sans le nommer. » Chateaubriand ne voyait pas cjne cette « industrie » révélait l'ambition d'un Bonaparte qui voulait, lui aussi, refaire la carte de TEurope et qui défit la carte de la France.

Un conte de Napoléon III

Napoléon III nous a conté un jour à déjeuner pourquoi Napoléon I" avait en grand souci le Trésor public et pourquoi il fut économe aussi de sa fortune,

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quoique généreux comme César. Voici le récit par à peu près :

« Napoléon était un prodigue, mais ce prodigue renfermait un économe. Cest ainsi qu'il faut être comme chef d'État. Dans sa première jeunesse il avait vécu de peu, il disait même de rien ; mais dès qu'il connut M°' de Beauharnais, il jeta l'argent par les fenêtres pour faire comme les Incroyables du Directoire.

« Quand il partit pour TÊgypte, Barras le recommanda par une lettre très cordiale à Clary, le célèbre banquier de Marseille. Il arriva à l'heure où Sa Majesté l'Argent recevait son courrier. Sa Majesté ne se dérangea pas devant le célèbre général : « Asseyez-vous, général, je vous écoute. » Bonaparte remet sa lettre d'introduction. On cause des guerres passées, présentes et futures. Le général s'aperçoit que, tout en lisant les lettres du matin, même celle de Barras, le banquier en détache délicatement le papier* blanc et le met sous un marbre. « Général, vous dînerez chez moi. • Bonaparte était effrayé, car un homme qui fait de telles économies de papier blanc doit mal dîner. Faute de mieux, comme Bonaparte n'est pas riche, il accepte « A ce soir, général — C'est dit, Monsieur, à ce soir. »

« Le soir, Bonaparte vient mélancoliquement pour se mettre à table. Changement de théâtre. Il n'est pas peu surpris de se trouver dans un magnifique salon illuminé à giorno, s'ouvrant sur une salle à manger pareillement éblouissante. Le banquier a eu le temps d'inviter le plus beau monde de Marseille. Bonaparte est ravi, d'autant plus qu'il a faim comme un homme qui a peur de mal dîner et que le festin s'annonce majestueusement. Tout va bien. Le menu est digne de LucuUus, le dessert est

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somptueux, les vins rappellent les meilleures vignes de France, d'Italie et d'Espagne. On se lève de table pour aller savourer le café dans un salon oriental qu'on eût dit transporté de Constantinople. c De plus fort en plus fort, pensa Bonaparte, » Il ne peut s'empêcher d'interroger le maître de la maison, c Citoyen, expliquez-moi pourquoi le matin vous avez la main si avare pour le papier, et le soir la main si prodigue pour vos convives, — Général, n'oubliez pas ceci, si le matin je ne recueillais pas le papier blanc des cent et une lettres qui me sont adressées, je ne pourrais pas vous donner, le soir, un dîner digne de vous. »

Cette leçon d'économie politique ne fut pas perdue. On a remarqué que, pendant toute sa vie, Napoléon a imité le banquier de Marseille, même aux Tuileries, même en campagne.

Le général Bertrand raconte en effet qu'à Sainte- Hélène l'empcrenr découpait encore le papier blanc de son courrier de France, comme au temps où il remuait des millions d'or et des millions d^hommes. Dans sa correspondance, combien de billets écrits sur des feuilles disparates, qui valent mieux aujourd'hui que des billets de banque !

C'était à la commission des théâtres. M. Scribe dit à Victor Hugo : t Vous oubliez les Templiers, de Raynouard. — Non, je n'oublie pas, dit Victor Hugo, il y a un beau vers. »

Victor Hugo niait les œuvres littéraires de l'empire, quoique Napoléon eût fondé un prix décent mille francs pour avoir un poète.

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J'ai VU souvent Napoléon III s'impatienter d'entendre dire que Napoléon !•' n'avait eu ni art ni littérature. Un jour à table il prit ainsi la parole :

« Le Français passe sa vie à élever des statues et à les briser. Deux joies pour une. » On veut prouver que Napoléon n'était qu'un sauvage qui faisait battre tout le monde en s'abritant. Nier à l'empereur un cortège illustre dans l'armée pacifique des lettres, des arts et des sciences, c'est mal étudier les figures de ses contemporains. N'a-t-il pas en de grands peintres et de grands sculpteurs: David, Gérard, Gros, Prud*hon,Bosio,Cortot? Chénier était président de l'Académie ; Volney était viceprésident, Suart secrétaire perpétuel; quand, le 27 février 1808, l'empereur au Conseil d'État reçut une dépulatlon de l'Institut, Chénier présenta tour à tour Bernardin de Saint-Pierre, Boufflers, Andrieux, Lacretelle; les autres étaient absents, mais on en pouvait citer plus d'un digne du cortège, comme Chateaubriand, Fontanes, Delille, Lebrun, Parny, Millevoye, Sieyès, Cabanis, Sismondi. Les savans étaient en nombre, Lagrange, Prony, Lacépède, Bichat, Montgolfier, Darcey, Cuvier, pour n'en rappeler que quelques-uns. Ce n'est pas sa faute si la guillotine avait coupé la tête à André Chénier, à Bailly, à Lavoisier! On sait d'ailleurs que Napoléon, pour mieux encourager les poètes et les savans, venait lui-même leur distribuerdesrécompenses, leur disant, comme à ses soldats : « Je suis content de vous. • Le tort des souverains est de ne pas présider eux-mêmes ces solennités des récompenses. Car alors ce n'est plus qu'une espèce de maître d'école qui préside. Du reste l'empereur n'avait institué que des prix décennaux ; aussi, dix ans après, il lui fallut bien se contenter

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de distribuer ses prix à Sainte-Hélène. Tous les grands hommes de son tems s'étaient évanouis ; aux yeux de l'empereur, seul Chateaubriand restait fièrement debout, mais Napoléon distribua ses prix à Corneille.

Et Napoléon III termina ainsi le dénombrement des figures du tems de son oncle: « Vous voyez, Messieurs, qu'il y avait alors des hommes comme il y en a aujourd'hui; mais Napoléon était si grand et si glorieux qu'il faisait ombre à la grandeur et à la gloire des autres. >

Alors, tout à côté de moi, un des auditeurs dit à mivoix: « Mon bonhomme, c'est toi qui seras dans l'ombre des hommes de ton tems. :» Celui qui parlait ainsi était pourtant un homme de cour, un de ces enfans terribles, qui caressent d'une main et frappent de l'autre.

A quoi tiennent les révolutions

L'ancien ministre Bardoux ne sait pas seulement son métier de ministre, il sait aussi l'histoire ancienne et l'histoire de son tems. Un soir, à un dîner de l'académie des Spartiates dont il est un des membres les plus athéniens, il nous conta comment M. de Morny couchait hors de chez lui par force majeure, dans la semaine qui a précédé le coup d'État. C'est une histoire que nul de nous ne savait, pas même ceux qui, comme moi, croyaient savoir toutes les péripéties de cette Révolution d'en haut. Le ci-devant ministre

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avait commencé, comme tant d'hommes considérables aujourd'hui, à barbouiller du papier timbré chez un avoué, tout en faisant son droit. Or il dut lui-même rédiger une requête , en vertu d'un jugement pour que M. de Morny fût appréhendé au corps à propos d*une bagatelle de six cent mille francs, non pas que M. de Morny fût insolvable, mais il était de Técole de Brumel et de d'Orsay, qui ont décidé que la meilleure politique pour se faire une grande situation c'était de ne pas payer ses dettes, car on met dans son escadron volant tous ses créanciers, qui sont autant de trompettes de la Renommée.

Je ne veux pas insister sur ce paradoxe; seulement M. de Morny, qui était un homme de ressources et qui .avait de quoi payer ses dettes et vivre en grand seigneur, n'équilibrait jamais son budget; il payait comptant ses menues folies, mais, comme brasseur d'affaires à la manière anglaise, il faisait traîner son passif par ses compagnons de fortune. C'est ainsi que, co propriétaire de mines, de terrains, de canaux, de chemins de fer avec le duc de Mecklembourg, le duc de Galiéra, le beau Manuel, ce grand d'Espagne qui se croyait un grand seigneur, tout en maniant d'une main dédaigneuse le crayon de l'agent de change; c'est ainsi que, co propriétaire avec ces messieurs, Morny était tout à la fois créancier et débiteur de quelques millions. Mais comme il avait horreur des chiffres, il ne voulait jamais faire son compte. Quand on lui disait qu'il avait fallu verser pour lui ici et là en son absence, il repondait que c'était bien ; il achetait des tableaux, jouait au lansquenet et chilïonnait des billets de banque avec les soupeuses plus ou moins héraldiques. Il n'était pas dans sa nature de se

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lever malin pour aller porter pieusement sa bourse de jeu dans les coffres-forts de ses amis le duc de Galiéra et le duc de Mecklembourg; mais un jour ces deux ducs décidèrent que celui qui devint duc un jour était trop talon-rouge avec eux; d'ailleurs, en 185 1 toutes les fortunes chancelaient, c'était à qui liquiderait ses comptes. Morny n'avait pu croire que les deux ducs se fâcheraient jusqu'à la prise de corps. Pour les payer, il lui aurait fallu alors trop vendre au-dessous du cours: il les remit à trois mois. Ils ne lui accordèrent que trois jours, après quoi ce fui la prise de corps. Les deux ducs, furieux de quelques mots impertinens de Morny, promirent dix mille francs, pas un sou de moins, à un garde du commerce s'il leur amenait Morny pieds et poings liés, opération indigne de deux ducs, mais permise par la république de 1848. On a dit que Napoléon III n'avait démoli la prison pour dettes que parce que tous ses aides de camp y avaient passé le quart d'heure de Rabelais. Il n'est pas moins vrai qu'il a fait là une belle action.

Morny savait que sa tête était mise à prix pour dix mille francs; comme il aimait la comédie, sachant la faire et sachant la jouer, il appela le chef des gardes du commerce — après le soleil couché — pour lui offrir douze mille francs s'il lui permettait de coucher en son hôtel et d'y dormir après le lever du soleil; mais le garde du commerce était un Romain, il refusa. — Remarquez, lui dit Morny en lui offrant un cigare, que vous êtes un homme immoral, vous allez me forcer à découcher. — Je sais bien, dit en souriant le garde du commerce, que ce n'est pas dans vos habitudes. — Et vous vous imaginez que vous mettrez la main sur moi parce que je vais changer de lit ? — Oui, monsieur le

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comte. — Vous savez donc où je découcherai ? — Peutêtre. — Eh bien! vous êtes plus avancé que moi. — Oh ! je sais bien que M. le comte de Morny n'est pas en peine, il n'est pas homme à coucher à la belle étoile, ni à chanter les sérénades. — Non. Voulez- vous douze mille francs pour trois jours de liberté? — Non. Mais il serait si simple à vous de payer ces messieurs! — Oui, mais ces messieurs ont mis le feu aux poudres, je veux qu'ils se brûlent les doigts.

Ainsi finit, seigneur, cet illustre entretien.

Voyez à quoi tiennent les destinées des empires! Voilà donc Morny mis à la porte de chez lui à la veille du coup d'État; or, comme le jour ne pouvait être fixé longtemps d'avance, il fallut que Morny donnât tous les soirs le mot d'ordre. « Je couche ici, je couche là-bas, je couche plus loin. » L'empereur, toujours fataliste, jugea que ces bonnes fortunes forcées d'un homme qui aimait les aventures, étaient une bonne fortune pour le coup d'État. En effet, Morny couchant chez lui pouvait être appréhendé au corps, non pas par les gardes du commerce après le coucher du soleil, mais par les amis de Morny, les orléanistes, qui étaient les pires ennemis du prince, ou par une émeute imprévue, si le bruit du coup d'État se répandait trop tôt dans Paris. Distraire Morny du coup d'État, c'était faire manquer le coup d'État, le président le savait bien.

L'heure sonna, Morny n*entendit pas sonner l'heure, c'est-à-dire qu'à la dernière entrevue on avait jugé que l'affaire ne viendrait que dans la nuit du 3 au 4 décembre. Le soir il courut les théâtres. On cite ce mot de lui à l'Opéra-Comique : « S'il y a un coup de balai, je serai

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du côté du manche ». Il passa par le Théâtre-Français, où nous causâmes cinq minutes. Où alla-t-il se coucher? C'est le secret des déesses — ^^des déesses de théâtre. Ce qu'il y a de plus dramatique, ou de plus comique, c'est que le chef des gardes du commerce le savait bien. « Enfin! s'écria-t-il après avoir filé le futur homme d'État duThéâtre-Français à son petit hôtel des Champs- Elysées, de là à un autre petit hôtel perdu dans la région de l'ancienne avenue Charles-Dix, enfin je liens mon Morny et les dix mille francs. »

Cet homme, qui savait son monde, ne pouvait supposer que dans lin si joli réduit, en compagnie d'une déesse, Morny s'échapperait avant le lever du soleil. Pour plus de sûreté, comme il était déjà tard, il réunit ses hommes et les tint sous les armes dans un café borgne de ravcnueCharles-Dix,mais cela n'empêcha pas l'eau de couler sous le Pont-Royal. Quand à l'Elysée tout fut bien décidé pour la nuit même, on s'étonna tout haut que Morny ne fût pas là. « C'est vrai, dit le président, mais j'ai le mot d'ordre; c'est égal, il est temps d'y penser, car je n'ai pas vu Morny aujourd'hui, »

Il donna l'ordre de détacher quelques dragons pour chercher Morny ; c'est là que la malice des choses montre son doigt. Le président n'avait pas le mot d'ordre tout en croyant l'avoir. L'hôtel de Morny est à deux pas, on court chez lui. On revient : « M. le comte de Morny n'est pas encore rentré. » Grande émotion. Le prince retrouve un mot de son frère qui lui marqué trois maisons où il se cache la nuit. * Ce n'est pas là », dit avec fatuité un des acteurs du drame nocturne, peut-cire le seul survivant aujourd'hui. Et il indiqua une quatrième maison. Il ne se trompait pas. On détache

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huit dragons qui en vont faire le siège et qui ramènent Morny.

Je n'ai pas à peindre la figure des gardes du commerce qui, à Taurore, s*en vont à leur tour faire le siège et qui, ne sachant rien des événemens, croient déjà saisir leur -proie. Pénétrant dans l'hôtel de la comédienne, ils la trouvèrent dormant du sommeil des anges.

Celte histoire — ou cette légende — n'est pas contée pour compromettre la comédienne, car on peut donner l'hospitalité à un galant homme sans lui prendre son manteau. Il est vrai que Morny n'était pas de la tribu de Jacob.

Le coup d'État faillit manquer parce que tout le monde voulait le faire, surtout les brouillons de la politique. Le colonel Fleury passait son temps, en 1851, à éteindre les mèches trop tôt allumées. Comme on le savait très bien renseigné, on croyait à sa parole, d'autant plus qu'il prouvait par des raisonnemens d'homme politique que le prince n'avait qu'à se confier à la force des choses. « D'ailleurs, disait le colonel, comment faire un coup d'État contre les fantômes de l'Assemblée nationale > Un jour ils fermeront la porte eux-mêmes. »

J'ai donc vu Fleury à l'œuvre pour désarmer les gens trop pressés, Romieu entre autres.

Romieu était un drôle de corps; il y avait chez lui du préfet et du clown, du viveur et du croque-mort. Sa bouche était fendue jusqu'aux oreilles, ce qui le faisait rire même quand il pleurait. Je l'ai vu pleurer de vraies larmes à la mort de son fils, jeune maréchal des logis, en qui il avait vu un futur maréchal de France. Il se

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croyait un personnage politique ; comme tel, il avait publié le Spectre rouge et l'Ère des Césars^ deux brochures qui firent quelque bruit; mais on se demandait toujours si c'était pour rire. Il savait tout, il avait passé par TÉcole polytechnique, par les philosophes, par les hommes d'État — et par les femmes. — Préfet de Périgueux, il y découvrit entre deux truffes celui qui fut le maréchal Bugeaud. Aussi disait-il : « J'ai fait un maréchal, je ferai un empereur. » 11 s'attela au char de triomphe du second empire. Dès le lo décembre 1848, il nous parla au café de Paris d'un coup d'État. Rien ne lui paraissait plus simple, il criait à tout propos : « Il n'y aurait pas eu de Napoléon sans le 18 Brumaire. » Quand Véron loua la Tuilerie, ce vieux château d'Auteuil, il y logea Romieu. C'était loger la poudre; Véron faillit sauter. « Saute, marquis, comme à l'Opéra. > Mais un jour, à la fin du dîner, le colonel Fleury vint en ambassadeur extraordinaire dire à Véron : t Le prince vous prie de renvoyer Romieu dans ses truffes du Périgord ; il compromet le président, il vous compromet par ses billevesées de coup d'État. 11 n'y aura de coup d'État que la raison d'État. »

Ce qu'il y avait de plus singulier, c'est que le prince était alors de bonne foi. Il croyait triompher de ses ennemis par la force des choses, « par l'influence de son étoile >. Mais Romieu continuait son travail souterrain; il appelait à lui tous les colonels bonapartistes, moins le colonel Fleury. Le préfet de police Carlier était de la conjuration. Romieu, furieux contre le prince, disait : « S'il ne veut pas qu'on lui serve l'empire sur un plat d'argent, nous prendrons un de ses cousins. » Il y eut même des partisans du roi Jérôme, parce que le roi

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Jérôme était Timage vivante de Tempereur vu sous les pâleurs de Sainte-Hélène.

On sait le reste. Napoléon III, qui avait traité Romieu d*idéoIogue et de factieux, lui qui était un idéologue et un factieux, voulut pourtant qu'on récompensât le cidevant préfet. Il lui offrit d'être préfet du palais ; mais Romieu, qui avait alors une petite amie aspirant au théâtre, demanda la direction des Beaux-Arts, ce qui lui fut adjugé. C'était au temps de ma direction du Théâtre- Français. Il m'en fit voir de toutes les couleurs, arrachant la signature du ministre pour exiler du répertoire des chefs-d'oeuvre comme Tartufe. C'était à se demander si c^était une nouvelle farce de ce viveur endurci dans la religion et le despotisme; heureusement que Persigny déchirait l'ordre une heure après. Très bon diable dans les coulisses du théâtre, où il avait une maltresse, M"* de Saint-Hilaire, quand Romieu vit que, malgré ses défenses, on jouait toujours Tartufe, il me pria de donner le rôle de Dorine à M"° de Saint-Hilaire. Ce fut le dernier mot de la comédie.

Une comédie toute faite.

Un des aides de camp de l'empereur, surnommé le brillant Colonel, brillait surtout par son esprit, mais aussi par ses manières d'enfant prodigue. Il avait commencé par là, il a fini comme un sage. Il ne voyait que la bonne compagnie — parmi les hommes — beaucoup d'esprit et d'entrain. On a pu dire de lui avec beaucoup de sens ce joli mot : « Il était brave devant l'ennemi comme

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devant les femmes. » Cest qu'il était né diplomate comme il était né soldat, c'est qu'il savait bien que le chemin des femmes est le train express pour tous les horizons de la vie. En sa jeunesse, il n'avait jamais assez d'argent, parce qu'il ne fermait jamais la main. Son frère, nommé grâce à lui consul dans une capitale voisine, jetait comme lui l'argent parles fenêtres, si bien que le père, qui n'était pas un Romain, fut fort appauvri par ses fils. Le colonel lui voulant donner une situation, prit la première venue : Directeur de Clichy-villégiature, ce qui voulait dire la prison pour dettes. Le jour même — il y a d'étranges rapprochemens — le colonel emprunte 25,000 francs à M. du Corbeau, un banquier à la petite semaine. A l'échéance, très rapprochée, le colonel oublie sa dette. On a beau habiter l'Elysée, il y a des juges à Paris. Il est condamné bien vite à rembourser M. du Corbeau; mais il le prend de haut et se croit au-dessus du jugement des hommes. Un matin, l'empereur lui dit : « Soyez aujourd'hui mon grand écuyer; avertissez Ney ; nous allons faire un tour au Bois pour essayer les chevaux que m'envoie la reine d'Angleterre. » Le colonel met tout en œuvre ; il commence lui-même par monter le cheval le moins dompté, il sort brusquement de TÉlysée et caracole avenue de Marigny. Mais voilà que quatre messieurs, tout en noir, le viennent saluer en cérémonie; il retient la bride, tout surpris. Aussitôt les sbires du commerce se précipitent sur lui et sur le cheval : « Colonel, vous êtes notre prisonnier. — Moi, jamais ! »

Il a beau se débattre avec héroïsme, il est fait prisonnier, lui qui n'était jamais tombé aux mains de l'ennemi, c Colonel, au nom de la justice, nous vous con-

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duisons à la prison pour dettes. — Laissez moi rentrer àTÊlysée. — Pas si bêles! on nous donne mille francs pour le désagrément de vous arrêter. — Conduisez-moi à M. du Corbeau. »

On ne l'écoute plus, il a beau crier, comme d'Assas : A moi, d'Auvergne ! Il est jeté brutalement dans un fiacre, trois gardes se mettent à ses côtés, le quatrième monte sur le siège ; fouette, cocher î

Le colonel furieux descend à la porte de la prison pour dettes. C'est son père qui le reçoit ! Il avait déjà oublié la magistrature de son père.

Et son père le salue par ces mots : « Malheureux enfant ! ne sais-tu donc pas que ton frère est déjà ici? » Le colonel éclate de rire, à la pensée de déjeuner en famille. ♦ Oh ! mon père, rassure-toi, on m'a pris après le soleil levant, mais avant le soleil couchant je serai réintégré à TÉlysée. »

En effet, dès que l'empereur apprit l'aventure, il voulut délivrer le colonel ; mais dans sa bonté de cœur celui qui fut Napoléon III n'avait jamais d'argent. Heureusement pour le colonel, une belle âme veillait. C'était la femme de M. du Corbeau, la plus belle femme de Paris en ce tems mémorable. Le colonel, aimait ces oiseauxlà, il avait conquis M"* du Corbeau — certes sans arrière-pensée d'emprunt — car il avait le cœur trop gentilhomme pour le placer à 5 0/0. Ceci n'empêchait pas M""** du Corbeau d'être indignée des façons de vivre de son mari. C'était donc une vengeance, mais vengeance contre vengeance! Que fit la dame? Elle avait sa bourse de jeu — de bourse. — Quand son mari, au déjeuner, lui apprit en se frottant les mains la mésaventure du colonel, elle se leva de table et courut à son tiroir à

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secret où elle mettait ses trésors, c'est-à-dire ses billets doux et ses billets de banque. Delà, elle sauta en fiacre et courut chez Edgar Ney, un confident des deux amoureux, pour le charger de payer M. du Corbeau au nom de Tempereur, si l'empereur ne l'avait déjà fait. Elle arriva donc première pour ce sauvetage. On en parla quelque peu dans le fumoir de l'Elysée, t Voilà, me dit un soir le colonel, une dette de cœur d'autant plus sacrée que j'ai été tout un mois sans pouvoir la rembourser. » N'y avait-t-il pas là le sujet d'une petite comédie pour ce colonel du gymnase qui s'appelait Dressant? L'empereur a eu tant d'ennuis par ses amis à cause de la prison pour dettes, qu'il résolut de la supprimer en pensant que, s'il eût vécu à Paris dans sa jeunesse, c'est lui qui aurait souvent passé par là !

A propos du mariage de V Empereur,

Napoléon III eut beau être proclamé empereur, il sentait encore la terre se dérober sous ses pieds. Nulle amitié, ni amour, sinon Miss Howards. Avait-il un seul ami parmi ses minisires, républicains de la veille, orléanistes du lendemain? 11 n'aimait pas assez Morny pour que Morny l'aimât. Walewski était aussi de la famille, mais était-ce un homme d'État ? Sa sœur de lait, M"* Cornu, lui en voulait d'avoir trahi la République malgré ses conseils, elle qui lui avait dit de s'arrêter au consulat.

On peut faire un coup d'État, on peut être acclamé par toute la France, on peut être proclamé empereur

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sans créer un second soi-même, qui soit votre conscience et votre frère d'armes jusqu'à l'héroïsme.

Tout autour de Napoléon III s'agitait un monde de courtisans, une peuplade de hauts faméliques, qui demandaient la lune et les étoiles, sinon le soleil.

Le général Fleury était pour Napoléon III un ami de la première heure, comme il fut un ami de la dernière heure. Certes, il songeait à faire son chemin comme tout le monde, mais il n'ouvrait pas une fenêtre, comme tant d'ambitieux, sur d'autres horizons politiques ; pour lui, c'était à la vie, à la mort. Il s'attristait de voir l'empereur aux premiers jours de l'empire plus inquiet de son triomphe que beaucoup de ses ennemis. Et parmi ses ennemis il pouvait nombrer toutes les royautés de l'Europe.

J*étais un bien petit seigneur dans mon pachalick du Théâtre-Français, mais tout le monde sait que je n'étais pas courtisan. Les gens de lettres ont cette vertu sur les gens de politique, qu'ils font bon marché de leurs fonctions. S'ils les perdent, ils retrouvent leur plume, qu'ils n'ont jamais sacrifiée.

Un matin que j'étais allé pour voir l'empereur, Fleury me dit :

« Vous arrivez à propos, vous allez lui parler des choses du théâtre, ce qui l'arrachera à ses préoccupations. — Ses préoccupations? m'écriai-je, ah I je voudrais bien le voir au Théâtre-Français! 11 lui est plus facile de gouverner la France après un coup d'État que la Comédie-Française. — Oui, oui, dit Edgar Ney, vous avez eu aussi votre coup d'État, mais vous aviez Rachel pour vous, tandis que nous nous n'avons pas une femme

A cet instant, on vint demander Fleury de par l'empereur ; il m'emmena, et nous entrâmes comme chez nous dans ce cabinet de travail où je croyais toujours voir apparaître la destinée des nations. — Sire, dit Fleury, je sais bien que Votre Majesté est très occupée, mais Arsène Houssaye... — Oui, oui, dit l'empereur en m'indiquant un fauteuil. — Arsène Houssaye ne doute de rien, reprit Fleury, il vient demander à Votre Majesté des conseils pour gouverner le Théâtre-Français.

L'empereur eut la même pensée qu'Edgar Ney :

« M. Arsène Houssaye n'a-t-il pas Rachel? — Oui, Sire, mais, ma constitution de 1850 ne vaut pas votre constitution de 1852.

— Tant vaut l'homme, tant vaut la constitution », repartit l'empereur en accentuant ces paroles.

Fleury prit les ordres de l'empereur et sortit en me saluant de la main.

J'avais remarqué la pâleur et la tristesse sur la figure de Napoléon III. Il prit la parole et commença par me dire que ce qu'il y avait de plus ingouvernable en France ce n'était pas les Français, c'était les ministres. Les siens s'évertuaient à prouver leur génie dans les infiniment petites choses. Ils l'impatientaient en lui supposant des dessous de cartes, quand il jouait cartes sur table. Ces messieurs croyaient toujours à deux politiques, la politique occulte dans là politique au grand jour. Quand il ne disait rien, ils interprétaient son silence comme une épée de Damoclès sur leur tête. « Ils viennent au Conseil avec des portefeuilles tout pleins d'idées enfantines. Ils s'imaginent tous qu'ils ont sauvé l'État, quand ils ont refermé leurs portefeuilles. Il n'en est pas un, hormis Persigny, qui ne demande à brouiller la justice

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naturelle des choses par mille et une faveurs toujours renaissantes. — Ce qui ne les empêche pas, Sire, de se croire des stoïciens. — C'est à qui jouera le premier rôle en politique. Il semble que le ministre de la guerre tienne dans ses mains la vaillance française ; il semble que le ministre des finances fasse la richesse publique en vidant ses poches; il semble que le ministre de rinstruction publique mette la plume à la main à tous les hommes de science et de poésie. Il n'est pas jusqu'au ministre de la police, qui ne me fasse sentir que, grâce à lui, je Tai échappée belle hier en allant me promener tout seul quand je n'ai été « embêté» que pas ses estafiers. » L'empereur se mit à rire. — « Il n*y a que moi qui sois sage, car je sais bien qu'au fond, presque toujours, s'il n'y avait ni chef d'État ni ministres, les choses n'en iraient que mieux. N'est-ce pas votre opinion }

— C'est si bien mon opinion, Sire, qu'il m'arrive souvent de ne pas aller aux répétitions parce que je suis la critique pour les comédiens : je les t embête », puisque le mot est bien français; ils n'ont plus leurs coudées franches pour s'incarner dans leurs rôles.

— On m'a dit qu'il fallait mettre en musique les rôles de M"* Rachel pour qu'elle trouve bien le diapason.

— C'est encore une calomnie que fait courir son maître M.Samson, parce qu'il lui a donné la becquée de Racine et de Corneille. La vérité c'est que Rachel répète mal et qu'elle joue bien. Dès qu'elle est en scène, elle trouve le diapason — le diapason du génie; tandis que ses camarades, qui répètent bien, ne trouvent que le diapason du talent —à peu près comme vos ministres.

— Oui, oui, des comédiens qui apprennent leur rôle, mais dont pas un ne pourrait faire la pièce.

— La pièce, c'est votre affaire, Sire. Vous êtes l'auteur, les ministres sont les acteurs. » Et me rappelant les paroles d'Edgar Ney, je me risquai à cette réflexion: « Mais il n'y a pas de bonne pièce sans femme. »

L'empereur devint silencieux : « Les femmes, les femmes, reprit-il, où sont-elles? — Ah I les femmes comme il les faut, Sire, c'est toujours une aiguille à trouver dans une botte de foin. Et d'ailleurs vous seriez sûr de trouver la grande Catherine ou la grande Marie- Thérèse, que vous ne la chercheriez peut-être pas. Quand on a été élevé par la reine Hortense, on aime mieux les femmes de cœur que les femmes d'action. »

Me voyant sympathique à sa mère, Napoléon III eut une effusion de tendres souvenirs : « Ah ! si elle avait pu vivre jusqu'aujourd'hui, comme j'aurais vu clair, par ses yeux ! »

Encore un silence. L'empereur était parti pour Arenenberg. Il me sembla lire dans son silence qu'il souffrait de sa solitude bruyante et qu'il lui serait doux de se reposer le soir dans l'amour d'une bonne créature, non pas compliquée, comme toutes les femmes à qui on apprend tout hormis la science d'aimer, mais ne sachant qu'aimer et ne voyant que par l'œil simple. Ce sont bien là les vraies croyantes et les vraies savantes. Mais celleslà, où étaient-elles? Je ne parlerai pas de M""* Howards, puisque c'était une passion à fin de bail, mais peut-être eût-il bien fait de la consulter, car elle l'aimait encore par delà elle-même.

L'esprit de la conversation changea. Nous avions bien souvent parlé, dans l'avant-scène du Théâtre-Français, des malices et des fourberies de femmes ; nous retombâmes sur ce sujet inépuisable à jamais. Le Sou-

Souvenirs du second Etnpire 2o3

verain sentimental descendit des sommets pour reprendre la familiarité parisienne.

Il me garda à déjeuner avec les aides de camp. Je ne sais plus à propos de quoi on vint à parler des filles de la Légion d'honneur, sans doute parce que l'une d'elles, très jolie, la plus jolie peut-être, entrait en couvent. — « C'est un meurtre, dit le prince Murât moitié sérieu.x, moitié riant : savez-vous, Sire, qse l'on vous marie à une fille de la Légion d'honneur? — Comment donc! dit Napoléon III, sur le même ton, j'en épouserais plutôt deux qu'une. »

Ce qui nous prouva que l'empereur n'avait jamais songé à celte belle action d'épouser une vraie Française, pour ainsi dire fille adoptive de son oncle.

Le prince Murât parla de faire une visite à la maison de Saint-Denis par curiosité et par respect.

« J'irais bien, dit Napoléon 111, si, comme Louis XV, je n'aimais pas Saint-Denis ; je n'ai pourtant pas peur d'y être enterré, mais il y a là-bas trop de fantômes de rois.

— Eh bien, Sire, venez ce soir à la Comédie-Française, on y rira beaucoup devant le Mariage de Figaro et le Médecin malgré lui, — J'y avais songé. On jouera bien }

— On joue toujours bien devant l'empereur, les premiers sujets seront en scène. — Oui, mais vous avez tant de mauvais sujets! »

L'empereur disait cela sans chercher à faire un mot, et il avait bien raison, mais il avait bien tort de parler des mauvais sujets de la Comédie-Française au temps où Ton comptait vingt comédiens et comédiennes de haute marque.

Le soir, j'allai comme de coutume saluer Napoléon III dans son avant-scène.

Je le trouvai très occupé à lorgner une belle dame dans Tavant-scène d'en face. C'était M"* de Montijo, qui avait à ses côtés sa mère et la marquise de Santa-Cruz. Je ne savais pas le premier mot du roman. On n'en était, d'ailleurs, qu'à la préface. Je me rappelai le sentimentalisme du matin. Le soir Werther semblait content, mais sans abandon. Je lui dis que je ne doutais pas de son plaisir à la comédie, tous les grands sujets étant en scène sans parler de ceux qui n'étaient pas sur l'affiche, et pour prouver ma discrétion, je nommai plusieurs belles spectatrices des premières loges. Mais l'empereur était tout à l'avant-scène, il oubliait déjà que les ambassadeurs venaient de frapper pour lui à la porte de quelques princesses à marier; par exemple, à Londres, Walewsky avait fait un pas plus ou moins diplomatique vers une nièce delà reine d'Angleterre, la princesse Adélaïde de Hohenlohe, qui n'avait dit ni oui ni non.

Lord Cowley et lord Mamelsbury, de leur côté, avaient fait aussi un pas. Ce n'était pas tout. D'autres princesses étaient pressenties; on débitait même des vers à ce propos :

Monsieur Napoléon joue au prince Charmant, Espérant réveiller la belle au Bois dormant.

Or, pendant qu'il la cherchait bien loin, il la rencontra tout près. Elle ne l'endormit pas longemps dans les délices de Capoue, parce qu'il reconnut bien vite que sous celte beauté éblouissante, s'il y avait des vertus de souveraine, il y avait des caprices superféminins.

Je ne veux pas oublier de dire que le lendemain, quand Walewsky vint parler à l'empereur d'une des

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princesses à marier, il lui dit en prenant son air fataliste : c Je suis pris, la destinée a parlé. » Hélas ! c'était une destinée fatale !

Les fêtes du second Empire,

Quoique l'impératrice adorât Marie-Antoinette, il faut bien reconnaître qu'elle ne fit pas, comme la belle Autrichienne, des folies romanesques, et que si elle jeta çà et là l'argent par les fenêtres, ce fut dans les fenêtres des pauvres. On doit l'accuser d'avoir voulu l'horrible guerre de 1870, mais il ne faut pas oublier toutes ses bonnes œuvres. Et d'ailleurs, est-ce sa faute si l'empereur s'était jeté pieds et poings liés dans la gueule du lion en voulant couronner l'édifice? Ce n'était plus qu'un Louis XVI, le matin du 10 août.

Les fêtes du second Empire ont été trop bien peintes pour qu'il me faille en rappeler les splendeurs. Je me contenterai de reproduire quelques pages que j'écrivais alors dans des chroniques :

Avril 1869.

La princesse Mathildc a donné samedi soir la comédie : la comédie, c'était la Revanche de Scapin, de M. Théodore de Banville, jouée par M. Coquelin et M"* Emma Kleury. Le théâtre, improvisé dans le grand salon, n'était guère indiqué que par un paravent : Ceci représente la mer, comme dans Shakspeare. Le directeur de la scène a frappé les trois coups et le paravent s'est replié. L'empereur avait à sa gauche l'impératrice ; à sa droite, la princesse Clotilde. Le parterre

2o6 Les Confessions

était un parterre de princesses. Les hommes ne se montraient que dans i*embrasure des portes-loges de côté ; — seul, le prince de Metternich se montrait dans îa coulisse. Le nonce du pape avait pris sa stalle au paradis des femmes. Les vers de M. de Banville ont éclaté comme des fusées. C'était la gaieté couronnée de diamants et de roses. On saluait les rimes et les mots au passage, et on ne se disait pas : Que font ici ces beaux vers ?

 la fin de la comédie, on aurait voulu qu'elle continuât, tant c'était une fête de rire en pleine poésie. L'empereur a voulu qu'on lui présentât l'auteur et lui a dit : « Monsieur de Banville, j'ai cru d'abord que c'était le Scapin de Molière. » Le poète n'avait jamais été si finement loué.

La fin de la soirée s'est passée en conversation. Les arts et les lettres étaient représentés par MM. Théophile Gautier, Robert- Fleury, Nieuwerkerke, Emile Augier, Hébert, Viollet-le-Duc, Flaubert, Concourt, Baudry. L'empereur a causé avec moi * de la liberté des théâtres et des œuvres imprévues qu'elle créerait, des institutions romaines avant César (flntroduction au livre de S. M.), de Léonard de Vinci, dont je viens de retrouver le tombeau.

L'impératrice a demandé que M. Gustave Doré lui fût présenté. Elle a complimenté avec une grâce charmante le jeune artiste qui lui a fait relire le chef-d'œuvre des Espagnes par ses belles illustrations.

' L'empereur avait causé si longtems avec moi, au grand déplaisir de beaucoup d'aspirans, qu'un grand financier, Emile Percire, me dit en souriant : « Si vous voulez faire un emprunt public demain, il sera souscrit avant midi. »

Souvenirs du second Empire 207

Nous avons dit : un parterre de princesses — princesses par la naissance, ou par la beauté, ou par Fesprit ; — il y en a qui sont trois fois princesses, comme la maîtresse de la maison; autour d*elle, on remarquait la princesse Clotilde, la duchesse de Morny, M™* de Galifet, la princesse de Meiternich, M"' de Girardin, la comtesse de Chasseioup-Laubat, la princesse Troubetzkoî, madame de Pourtalës. »

Mai 1870.

Le mois de mai a été splendide. Aussi les jolis oiseaux de la volière parisienne vont faire miroiter leur plumage plus tôt que de coutume à travers champs, aux bains de mer, aux eaux françaises et étrangères, — jusqu'à Monaco, ce pays merveilleux où il fait froid Tété et chaud l'hiver.

Cen est donc fait des belles fêtes de la saison. Les lundis de l'impératrice en auront été le bouquet.

Voltaire a dit : « Le premier qui a comparé une femme à une rose était un poète, le second était un imbécile. » Moi, qui ne suis ni l'un ni l'autre, je voudrais pourtant dire que le premier lundi de l'impératrice a été le bal des roses, avec le sourire des roses et la valse des Roses d'Olivier Métra.

Jamais bal du mois de mai n'aura jeté plus d'éclat et de gaieté.

On dansait dans la salle des Maréchaux. Les maréchaux eux-mêmes, qui dans leurs cadres s'ennuient bien quelquefois, avaient pris une figure de circonstance.

En sa merveilleuse robe couleur du soleil, Timpéra-

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trice avait maintenu la robe à queue, qui apprenait aux hommes à marcher à distance. M"* de Metternich avait inauguré ia robe courte, la vraie robe Louis XV, toute fleurie de roses thé, les plus belles qui se soient jamais épanouies sous les doigts d'une fleuriste ou dans Tate-

lier de Chaplin.

Tout Tescadron volant des beautés à la haute mode, la duchesse de Persigny, la comtesse Walewska, la maréchale Canrobert, M"** Jurien de la Gravière, la marquise de Gallifet ; l'empereur, l'impératrice, la princesse Mathilde, le prince Napoléon, toute la cour, allaient et venaient sans la solennité de Téliquette; c'était familier, intime et charmant.

Le bal a commencé à minuit et demi avec le plus vif entrain; les accessoires du cotillon étaient des objets d'art. Mais on se demandait où était M. de Caux, car il n'y a plus de conducteur de cotillon. L'emploi est-il supprimé, grand Dieu !

La haute diplomatie était là en familière compagnie avec Lefuel, Gounod, Baudry, Alexandre Dumas, Henry Houssaye, Félicien David, About, Albéric Second, Sacy, Chaplin, Nisard, Augier, Feuillet, Cabanel.

François I" disait : « Une cour sans femmes est un printemps sans roses. » Encore faut-il que ia reine ne s'appelle pas Frédégonde, Marguerite de Bourgogne, Catherine de Médicis. Mais les cours qui ont pour reine des femmes comme Marie-Antoinette et Eugénie, font toutes les dames d'honneur à leur image.

Si Winterhalter avait été un peintre de la vérité, on pourrait dire que, dans son célèbre Décaméron^ qui s'efl'ace déjà, toutes les femmes qui entourent l'impératrice lui ressemblent comme par magie.

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Aujourd'hui encore, quand l'impératrice ne se ressemble plus, on la retrouve pour ainsi dire dans la marquise de Gallifet, dans la comtesse de Pourtalès dans la comtesse Walewska, dans cette jolie lectrice officielle qui contait aussi bien qu'elle lisait. Ces belles du temps passé ont écrit mieux que personne la chronique intime des Tuileries. Étincelle, la comtesse de Holènes, Violette, M"" Stevens, M"" de Mirabeau et autres Sévignés, n'ont jamais eu plus d'esprit et de grâce à bien dire. Oii sont ces belles années insouciantes, oii l'impératrice disait à Chaplin, qui peignait le plafond de son petit salon: « Pas un nuage au ciel, n'est-ce pas? » Mais Mérimée, conseiller sceptique de l'impératrice, ne voyait que des nuages, tant il avfiit de nuées sur le front, lui qui ne croyait pas au ciel.

Le décaméron de l'impératrice fut renchanlement de tous les mondes. Ceux qui n'allaient pas à la cour couraient au Bois, pour le voir rayonner encore. Les jalouses disaientque tous leurs charmes étaient d'être enjuponnées par Worth. Les puritains se voilaient la face aux fêtes des Tuileries, parce que ces dames étaient un peu beaucoup décolletées.C'était Tartufe disantrt Cachezmoi ces beaux seins que je ne saurais voir ».La vérité,c*est qu'elles étaient belles et qu'elles gazouillaient comme les oiseaux bleus couleur du temps. Il y avait les nonchalantes et les capiteuses, la grâce qui entraîne et la coupe qui enivre. Plus ou moins vertueuses, mais la vieille chanson ne dit-elle pas aux bégueules qu'il faut de la vertu, mais qu'il n'en faut pas trop ? On a dit aussi que ces merveilleuses avaient leur grand-seize comme les oisifs de l'empire. J'ai peint, dans les Grandes Dames, l'hôtel du Plaisir-Mesdames, Mais pourquoi les malmener toutes ces adorables, toutes ces adorées qui ont suivi les conseils de leur beauté et qui ont été la joie des yeux > N'ont-elles pas fait assez pénitence après leurs grands jours et leurs belles nuits étoilées ?

Les Grandes Dames, du moins celles de mon roman, menaient grand tapage aux Tuileries comme ailleurs.

C'était à qui dénouerait les masques : les femmes mettaient des noms sous lès pseudonymes.

En ce temps-là, j'étais bien venu dans tout cercle féminin. Un soir, aux Tuileries, je m'avisai de lire dans les yeux et dans la main ; je soutins que toute femme porte sur elle la cosmographie de ses passions.

Souvenirs du second Empire 211

« Comme cela se trouve! dit M"" de Persigny, puisque aussi bien la mode nous amène au bal à moitié nues, vous pouvez lire nos destinées.

— Oui, Madame; mais le livre n'étant ouvert qu'à •moitié, vous n'aurez qu'un demi-horoscope.

— Eh bien, dépêchez-vous, ô Cagliostro !

. Je ne voulais pas dire la vérité ; mais la vie de la dame était de verre, et j'effleurai puritainement ce chapitre délicat ; et ce que je ne disais pas, tous les yeux se le disaient.

« Vous avez le mont de la lune rayé et très développé, la ligne de cœur en chaîne, l'anneau de Vénus brisé et la voie lactée très imprimée. En outre des croix dans la plaine de Mars.

— Qu'est-ce que cela veut dire. Monsieur le devin? c'est de l'hébreu pour moi.

— Cela veut dire. Madame, que vous êtes une héroïne de vertu, puisque vous traversez de tels périls sans faire de coups de icte.

L'impératrice, qui écoutait, dit à la duchesse :

— Vous ne voyez donc pas comme il se moque de vous?

— Votre Majesté, dis-je, est bien meilleure physionomiste que moi, elle lit dans tous les cœurs, mais elle a trop d'esprit pour...

— Chut ! ne parlons pas d'esprit. C'est un jeu de cartes ; on peut apprendre le jeu, mais on ne voit jamais le dessous des cartes.

L'impératrice voulut que la séance continuât, et il me fallut, une heure durant, m'ôvertuer à dire des à peu près étranges à toutes ces dames.

M'"« de Persigny me redonna sa main, et je lus à trois

lignes verticales de la percussion qu'elle serait veuve et se remarirait deux fois. Je ne lui en dis rien, naturellement. Le troisième mariage de la duchesse me donna raison.

La comtesse de Pourtalès, celle que le général Ducrot appelait Tadorable comtesse, non point parce qu'il en était amoureux, mais parce qu'elle avait Tâme de l'Alsace française, prouve une fois de plus que celles qui ont été belles le sont toujours. Il y a tout un quart de siècle que je la vois ainsi dans son beau profil dessiné par Reynolds et dans son charmant ovale peint par Cabanel. Rien à critiquer dans cette figure, sinon l'oreille, qui n'est pas ciselée par un maître florentin. Mais tout le reste, quelle merveille de grâce idéale! Et puis, si l'oreille est grande, c'est qu'il lui fallait entendre tant de douceurs!

Dans le Décaméron des femmes de la cour, n'a-t-elle pas eu la première place à côté de l'impératrice.^ mais le règne de sa beauté a duré plus longtemps. Sans doute la blancheur de sa vertu n'a jamais été atteinte. Pareille à la Diane antique, nul n'a monté sur son piédestal de marbre, sous la chaste lumière de Phébé, pour lui donner l'étreinte qui brise et qui brûle les femmes. Je sais bien que les Ninons ne vieillissent pas non plus; mais tout bien considéré, j'aime les Dianes et les Ninons.

Hier encore, chez M°* la princesse Mathilde, on vit arriver M"* de Pourtalès dans son auréole de jeunesse. Nous fûmes presque éblouis, le prince Victor, le général Fleury et moi. « C'est charmant, cette apparition, dis-je

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au général, mais comme c'est triste pour nous qu'elle soit la seule survivante des visions de nos belles années! Toutes les autres femmes de la pléiade impériale ont quitté le rivage! »

« Vous en souvient-iP disait Henry de Pêne. Il y a un siècle, il n'y a qu'un jour, la promenade au Bois était une féerie. Sur les bas-côtés de l'avenue, la haie des curieux groupés en lignes profondes, depuis la Grande- Cascade jusqu'au milieu de la place de la Concorde. Et, au milieu des coupés, des victorias, des phaélons et des landaus, s'avançant au pas cadencé de leurs quatre chevaux, les deux daumonts du duc de Larochefoucauld, dont les jockeys portaient la casaque de velours violet et le brassard armorié ; celle de M""* de Quinto, à la livrée bleu céleste et or; celle du duc de Mouchy, précédée d'un piqueur « à la vieille française », habit bleu de roi, culotte rouge et chapeau en bataille; le huit-ressorts aux laquais poudrés de M""' Musard se croisant avec les équipages de la cour, tandis que, conduits d'une main ferme et habile, les crdrags;!> du prince Troubeskoï et de M. Nariskine, ou le mail-coach si bien s'ylé de M. Wilkinson se frayaient diflicilement un passage dans la foule étincelantc que le soleil — à son déclin — inondait de rayons empourpres.

Et le coupé discret de la duchesse de Castiglione, et la calèche indiscrète de Marguerite Bellanger!

Et ce huit-ressorts, portant sur ses panneaux un écusson timbré d'une couronne princière et attelé de quatre chevaux superbes que conduisaient deux jockeys vêtus en satin jaune et noir! Deux jeunes femmes dans ce huit-ressorts : l'une célèbre par son esprit aussi bien que par sa naissance, était une grande dame étrangère,

la princesse de Metternich, ambassadrice d'Autriche; l'autre était Française, c'était la comtesse dé Pourtalès. La première parlait par le feu de ses yeux, la seconde par les charmeries caressantes de son sourire.

L'ancienne lectrice de l'impératrice Eugénie, M"** Carette, qui fut la belle M"* Bouvet, a publié ses Souvenirs des Tuileries, dans un style de bonne compagnie — de trop bonne compagnie — car M"' Carette se croit toujours sous l'œil de l'empereur et de l'impératrice. Elle a peur de la liberté de l'expression. Le peintre Mignard disait : « Je peins les femmes comme elles veulent être et non comme elles sont. » M"® Carette est de l'école de Mignard, elle peint en beau, surtout en joli. Cela finit par être irritant de voir tant de cœur, tant d'esprit, tant de vertus. D'après M"* Carette il n'y avait que des anges aux Tuileries. Toutefois, il y a dans ses Souvenirs^ des pages charmantes qui resteront pour l'histoire intime du siècle.

Je ne vous donne pas les portraits vus dans le bleu, j'aime mieux vous inviter à un dîner de famille sous Napoléon III. Vous pouvez d'autant mieux accepter que vous ne resterez que trois quarts d'heure à table, montre à la main; Napoléon III voulant en ça, comme en beaucoup du choses imiter son oncle Napoléon I". « Le chef du service de la bouche, dirigeait tout en habit noir. Derrière l'empereur se tenait un de ses huissiers; également pour le jDrince Impérial. Ils avaient l'habit marron à la française. Derrière l'impératrice, outre son premier huissier, se tenait un jeune nègre, noir comme de l'ébène, qu'on avait ramené d'Egypte, superbement vêtu comme ceux de Paul Véronèse. Effet très décoratif. Il présentait à l'impératrice

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les assiettes avec un air de hauteur orientale, comme s'il eût accompli une haute fonction. 11 se prétendait de grande race et refusait d'obéir à quiconque, hors à Sa Majesté. »

A part le plaisir de voir un si beau nègre servir une impératrice blanche, rose et blonde, j'avoue que cette manière de dîner ne serait pas la mienne, si j'avais le malheur de m'asseoir sur le trône en France ou ailleurs. N'est-ce pas que ce dîner impérial est dans toute une atmosphère d'ennui à couper au couteau?

L'empereur des Français m'a fait plusieurs fois la grâce de m'appeler à sa table, à Paris, à Saint-Cloud, à Compiègne. Mais ces jours-là, il y appelait en même temps la gaieté, soit qu'on fût en belle compagnie mondaine, littéraire et artistique, soit qu*on fût en petit comité et non pas seulement en famille. Alors l'esprit courait sur la nappe, et il ne semblait pas que le dîner fût un travail de trois quarts d'heure, montre à la main.

Le jeu des destinées

Quand j'ai rappelé la lecture de L'Ane et le Ruisseau au palais des Tuileries, par Alfred de Musset, j'ai cite sa prédiction sur l'impératrice. En eftet, il me dit, en descendant le grand escalier :

« Tout en lisant ma pièce, je regardais l'impératrice avec l'effroi du lendemain. On dit qu'elle est Espagnole; n'en croyez rien. Je l'ai bien vue. Par ses cheveux, par ses yeux, par ses lèvres, c'est encore une Autrichienne,

comme Marie-Louise et Marie-Antoinette. Elle est charmante, mais je vous dis qu'elle joue fatalement un rôle. Tout cela est beau aujourd'hui, pourtant je ne donnerais pas deux sous du dernier acte. La terre tremble et vous voulez bâtir. »

En disant ces paroles, le comte de Maistre pressentait toutes les révolutions du siècle après la grande Révolution de 1789.

La terre tremble. Aussi tous les monumens de la civilisation chancellent sur leurs bases. Or, savez-vous pourquoi la terre tremble plus que jamais? je vais vous le dire. C'est qu'en 1870 une femme a voulu régenter la France. Le pape avait dit à cette femme: « Vous aussi, vous serez la sœur de l'Église. » Elle s'est prise au sérieux. Elle a soufflé la tempête, et la tempête en la frappant a refrappé he vieux monde.

Devant la figure de cette femme, Bossuet ne manquerait pas d'évoquerles idées providentielles. Cette femme, qui a lancé la foudre, n'a pas seulement mis la France à feu et à sanjj, elle a inquiété toutes les nations, elle a créé le péril pour les peuples comme pour les rois. C'est grâce aux dernières révolutions que le navire de l'humanité ne jette plus son ancre dans le ciel; l'athéisme armé de la science croit, comme l'astronome Laplace, que la nécessité de Dieu ne se fait pas sentir dans la mécanique céleste ni dans la mécanique de la terre. Or nous voyons comment le navire sans Dieu est sans gouvernail.

Étudions donc dans la dernière impératrice des Français ce qu'on appelle le hasard des choses, la fatalité, la force voulue, la destinée des nations. Cette femme n'était-elle qu'un accident ou était-elle marquée

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pour recommencer le jeu terrible des révolutions? On a beau ne croire à rien, on va de surprise en surprise quand on suit M"® de Montijo dans son histoire et dans l'Histoire.

Nous croyons savoir Thistoire ancienne, nous ne savons même pas l'histoire contemporaine. C'est donc un devoir pour celui qui comme moi a été le spectateur dans la coulisse, de soulever le rideau sur le théâtre du monde quand le drame est digne du public.

Un de mes amis, bien connu, m'écrivait ceci en 1886 :

« Quand un grand deuil me força d'abandonner les Champs-Elysées pour la place Vendôme, je louai dans un des vieux hôtels du temps de Louis XIV un appartement qui avait été habité par l'impératrice, quand elle était mademoiselle de Montijo. L'appartement était vacant depuis son départ pour les Tuileries. Elle en était donc sortie heureuse, quand, moi, j'y entrais avec toutes mes tristesses; mais passons.

« Comme je cherchais à biefl caser là mes tableaux et mes livres, je trouvai dans un placard un portrait tout en lambeaux de la grand'mère de l'impératrice, ainsi qu'une poignée de papiers incohérents, livres de cuisine et lettres d'amies. C'est toujours curieux de remuer le passé, surtout quand c'est le passé d'hier dominé par une figure historique. Je remarquai que la vieille peinture tout ômiettée avait un grand air de famille avec la jeune impératrice. C'était presque la même figure à plus d'un siècle de distance. On pouvait croire que ce portrait fût de M'"° Vigée-Lebrun, mais il est plutôt d'un peintre espagnol, quoique peint dans le style Louis XVL Les papiers me parurent à peine dignes d'être jetés au feu, mais, tout en les feuilletant et tout en

2i8 Les Confessions

me promettant de les remettre à la souveraine, je fus frappé de quelques lignes d'une écriture solennelle à la Louis XIV, bien pareille à l'écriture de M"* de Montijo, écriture qui s'est encore accentuée depuis.

« Or, voici les lignes : La destinée ou la volonté, La destinée y c'est Dieu. La volonté, c'est une main de fer dans un gant de velours,

« Ces paroles étaient-elles copiées dans un livre ou bien avaient -elles été inspirées par l'orgueil de M^^* de Montijo? Quoi qu'il en soit, elles témoignaient de sa préoccupation vers les grandeurs. »

La jeune Espagnole appelait à son aide sa destinée par tout le magnétisme de sa beauté radieuse; si la destinée ne répondait pas à ses avances, elle prenait sa volonté héroïquement par sa main de fer gantée de velours.

Mais tout indique une destinée dans la vie de Timpératice Eugénie. Elle était née pour être belle et elle croyait que son règne' serait à Madrid. Elle espérait épouser le duc d'Albe, mariage qui eût fait son bonheur, mais qui eût fait surtout le bonheur de la France I

Le duc s'obstina à aimer la sœur d'Eugénie. Et Eugénie s'enfuit de Madrid pour ri*y pas montrer ses larmes. Elle s'arrête à Bordeaux, elle y reprend sa grande vie et se console dans les fêtes mondaines et dans les églises.

Le marquis de Dampierrc et le comte de Bryas donnent des chasses en son honneur ; on court les belles campagnes du Bordelais ; tout le monde se passionne pour elle, c'est Diane chasseresse dans le char d'Apollon avec la beauté olympienne.

Elle court au-devant du danger dans Tivresse des

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vingt ans ; quand elle revient de la chasse, tout le château est en révolution ; celte fière amazone fait monter son cheval jusqu'au premier étage du grand escalier.

Un soir, à Cognac, dans un dîner de cérémonie, elle rencontre Tabbé Boudinet, qui est un mondain et qui aime mieux les salons que les églises. Dans les salons, il se met au coin des femmes. Dès qu'il voit M^^** de Montijo, il se pose en point d'admiration et lui demande la grâce de lire dans sa main. La jeune fille ne fait pas de façons. « mon Dieu î s'écrie Tabbé, je vois dans votre main une couronne ! — De duchesse sans doute î^ dit-elle ironiquement en songeant au duc d'Albe. — Oh! reprend Tabbé Boudinet, je vois une plus belle couronne. — Parlez, monsieur Tabbé ! — Je vois la couronne impériale. >

Tout le monde écoutait. Ce fut à qui féliciterait la future impératrice. Or, M"® de Montijo prit la prédiction au sérieux : elle accourut à Paris, elle se mit partout sur le chemin de l'empereur en ayant l'air de le fuir, aux promenades au Bois, aux représentations de gala, aux fêtes de TÉlysée, jusqu'au jour où elle fut invitée à Compiègne.

Mais qui ne sait toute cette histoire? la belle chasseresse prit Mérimée pour secrétaire dans sa correspondance avec Napoléon 111. Elle l'enjôla par son style comme par sa beauté, on peut même dire qu'elle l'affola, puisqu'il la conduisit à Notre-Dame de Paris.

Ce jour-là, l'abbé Boudinet ne lut pas oublié : un télégramme le manda aux Tuileries. Bien qu'il n'y eût pas de siège épiscopal vacant, il fut fait évêque.

Bientôt après, il fut appelé au siège d'Amiens, où

rimpératrice le retrouva quand elle alla soigner en sœur de charité les cholériques de l'hôpital. Elle fut héroïque. Fut-ce sa volonté ou sa destinée qui la préserva }

Il ne faut pas nier les droits de l'homme sur l'œuvre de Dieu : Dieu l'appelle, selon la nature de ses forces, au travail de l'enfantement des choses; sa main, toute petite qu'elle soit, peut tempérer les orages, précipiter les révolutions, parce que si Dieu travaille à l'œuvre humaine, l'homme travaille k l'œuvre de Dieu.

Un grand personnage allemand trouva au palais de Saint-Cloud, dans un petit chiffonnier du cabinet de l'empereur, des papiers de toutes les paroisses qui lui ont prouve que Napoléon III interrogeait les étoiles ou plutôt croyait à son étoile.

Je ne sais pas dans quel esprit Napoléon I*' était allé voir la célèbre devineresse M"« Lenormand; était-ce pour s'amuser } ou bien par je ne sais quelle superstition corse qui avait çà et là voilé cette souveraine raison ? Ce qui est certain, c'est qu'il était allé rue de Tournon dans un appartement qui est encore tel quel, meubles et décorations. Les empereurs s'en vont, les devineresses régnent toujours I Celle qui a succédé à M"' Lenormand se nomme M""' Moreau*. Or, le person-

* J'étais curieux de savoir par M"' Moreau elle-même si elle avait dit la « bonne aventure » aux hôtes des Tuileries, sous le second empire. Mon secrétaire alla chez elle et la trouva tout à point dans le délire de la pythonisse : elle venait d*initier un prince bien connu à ses destinées futures. Pendant qu'elle était

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nage allemand a eu la preuve que Napoléon Ili à son tour était allé consulter la devineresse. Elle lui dit d'abord ce que lui disait Fimpératrice : « Les lauriers des Napoléon se fanent à P ombre de l'olivier, » On a vu que l'empereur avait autant peur de la paix que de la guerre. Il est vrai que c'était sous l'inspiration de celle qui voulait la régence pendant que son fils recevrait le baptême du feu, après avoir été baptisé avec Teau du Jourdain.

Il n'en fallait pas tant, hélas I pour faire la guerre aux Zoulous.

Il y a deux récits des prédictions de la tireuse de cartes, sa prédiction chez elle et sa prédiction aux Tuileries. M. de Bismarck en a répandu quel-

en train, elle prédit à mon secrétaire du rose et du noir, après quoi elle m'écrivit une lettre, que je donne telle quelle :

a Monsieur, je m'empresse de répondre à vos questions.

c Les paroles : « Que de sang ! que de sang ! » ont été dites par moi aux Tuileries, devant quelques personnes de la cour, le jour où M"» Sass et d'autres artistes chantaient la Marseillaise sur les boulevards pour fêter un bulletin de victoire qui n'était qu'un bulletin de désastre.

Déjà j'avais eu l'honneur de recevoir l'empereur dans mon cabinet, je lui ai dit sa vie passée et sa vie future. Il m'a dit: « Je désire garder l'incognito », car je l'avais reconnu.

« Un jour, un grand personnage allemand m'a dit : « Vous avez reçu l'empereur. » Je répondis : Non. Quelques jours après M. de Bismarck m'envoya la copie d'un des manuscrits trouvés à Saint-Cloud. Je vous adresse cette copie. »

Après les salutations de la sybillc, je trouvai un manuscrit de vingt-sept pages, copie allemande, où naturellement M"" Moreau prédisait à l'empereur toutes les catastrophes, le retenant des deux mains au bord des abymes.

Je détache ces lignes :

a Sire, votre étoile brille victorieuse au zénith, mais des nuages apparaissent vers le nord. Des éclairs sanglants sillon-

ques copies, aujourd'hui contresignées par la sybille elle-même. Le premier récit est trop long pour que je vous le lise, mais je vais vous rappeler le second. . Quand la guerre de 1870 fut déclarée, on appela à Saint-Cloud M""' Moreau sans lui dire que c'était pour l'empereur et pour l'impératrice. Aussi on la reçut mystérieusement dans un salon, en présence de deux chambellans et de deux dames d'honneur.

L'impératrice, qui avait cru aux chimères de Home, voulut que la sybille fit son jeu pour Napoléon 111, c'està-dire qu'elle lui fit entrevoir des victoires sur le Rhin,

Elle ne doutait pas que la devineresse ne baptisât le

nent le ciel, ils scintillent comme des fers de lance. Les ténèbres se lèvent. >»

Et la devineresse remuant les cartes :

a Voyez-vous, Sire, toutes ces figures } ce sont vos généraux qui voudraient vous conseiller de ne pas faire la guerre. »

Les amis survivans de Napoléon III, tout en reconnaissant qu*il y avait en lui un fataliste plutôt qu*un sceptique, ne doutaient pas qu'il ne fût allé chez M"* Moreau, comme on va à la comédie, pour s'amuser plutôt de la comédienne que de la pièce.

Au coinmcncement de son règne, Napolé.on III a pu croire à son étoile, mais il a dû reconnaître à la fin que cette étoile avait filé dans les jours tragiques où il comptait sur eUc.

Tout le monde sait que César, fils de Vénus, se croyait inspiré des dieux. Tout le monde sait que Napoléon, fils de cette admirable Lxtitia qui n'a mis au monde que des rois et des princesses, croyait plus à son étoile qu'il ne croyait à Dieu.

Ceci explique le crédit de la célèbre M"- Lenormand, qui avait prédit au futur maître de l'Europe, quand il n'était encore que le général Bonaparte, les plus incroyables destinées humaines. Napoléon 111 aussi croyait-il à son étoile? Un vieux de 1^ vieille avait dit qu'il ne travaillait que sur les papiers de son oncle. Estrcc pour cela qu'il alla lui aussi /:onsulter celle qui depuis si longtemps a remplacé M"* Lenormand }

Souvenirs du second Empire 22J

Rhin allemand du nom de Rhin fiançais. Or, M"' Moreau qui n'était pas trop bête, pressentait, comme presque tous les esprits sérieux, que c'était la guerre fatale : « Du sang! du sang! » dit-elle aux premières cartes Du sang, toujours du sang, des désastres, des désastres partout. »

L'impératrice prit de haut la parole : « En Allemagne? dit-elle. — Non! en F'rance, répondit la tireuse de cartes; le Rhin, la Seine, la Loire rouleront des flots de sang ! »

L'impératrice, toujours impatiente, brouilla le jeu de lasybille.

On recommença. L'empereur jouait le rôle du Taciturne.

L'impératrice coupa une seconde fois. M"*' Moreau, toujours impassible, ne put masquer son émotion : « Des prodiges d'héroïsme, mais des désastres; — une autre retraite de Moscou. — Mais la fin? demanda l'empereur, qui ne voulait pourtant pas croire aux paroles de la tireuse de cartes. — La fin ? une catastrophe ! Que l'empereur n'aille pas au Rhin, car il n'en reviendrait pas. — Voyons, voyons, reprit l'impératrice en brouillant encore le jeu. C'est monsieur qui va couper, car j'ai la main trop fiévreuse cujourd'hui. — Des folies, dit l'empereur. »

Mais il coupa. La tireuse de cartes fit bientôt cette réflexion que les cartes étaient toujours mauvaises. « Madame, dites à S. M. l'empereur qu'elle n'aille pas au Rhin. — Allons donc! murmura l'impératrice, nous passerons le Rhin et nous irons encore plus loin. »

La sybille fut congédiée comme un oiseau de mauvaise augure.

Que dit rempereur à l'impératrice ? t Aléa jacla est! » Quel fut le cri de la France? A Berlin! Mais quand l'héroïsme français éclata, il rencontra la Fatalité sous la figure de Bazaine.

Il y eut trois grands coupables dans la guerre de 1870 : l'impératrice Eugénie, qui a voulu la guerre, l'empereur, qui ne la voulait pas et qui Ta faite, le maréchal Bazaine, qui avait promis d*étre héroïque et qui a trahi la France en se croisant les bras pendant la dernière bataille, si grandiosement héroïque. J'étais allé vers ces fumées et ces coups de tonnerre pou-r revoir mon fils avec la terreur de ne pas le retrouver dans ces hécatombes.

Napoléon III avait un bon cœur, mais une mauvaise main. Il conduisait par merveille son phaéton, mais il conduisait à rebours « le char de l'État », département de la guerre. On peut dire que là il a toujours bien mal coupé les cartes de la destinée. Il a fait la guerre à la Russie, à l'Autriche, à la République mexicaine, à l'empereur de la Chine, à la Prusse, mais c'est contre lui surtout qu'il a fait la guerre. On se demande si les bons princes valent les mauvais. J'aimerais mieux avoir pour chef de l'État Louis XI que Louis XVI, ou plutôt j'aimerais mieux ni Tun ni l'autre.

Il faut bien dire, comme Napoléon III Ta dit lui-même, on manquait d' hommes. Le roi de Prusse en avait quatre, y compris lui môme. L'empereur des Français n'en avait plus un seul, y compris lui-même. Il comptait sur Bazaine, Bazaine Ta trahi. Ah ! s'il eût compté sur Canro-

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bert, s'il eût donne le gouvernement de la guerre à ce vaillant et aux jeunes généraux comme Galliffet! s'il eût institué un tout autre gouvernement à Paris, si les cent soixante-dix mille hommes de Bazaine n'eussent pas été mis sous clef par ce maréchal d'aventure, on pouvait gagner la bataille, la dernière bataille; on pouvait sauver les provinces du Rhin, même au 4 septembre. Mais il ne fallait pas pour cela écouter de loin l'impératrice Eugénie qui, toute vaillante qu'elle fût, ne pouvait pas jouer les Amazones, si ce n'est à la chasse. Elle avait voulu la guerre, elle voulut taire le désastre en fermant les portes de Paris à l'Empereur. Il n'était pas téméraire de faire la guerre au roi de Prusse, mais il fallait bien la faire avec un général en chef et non avec des volontés éparses. On a prouvé et on prouvera encore, je n'en doute pas, que jusqu'à trois fois l'armée française a été sur le point de faire crier grâce à l'armée allemande, mais jusqu'à trois fois nous avons laissé passer l'heure et le moment.

Ce qu'il y eut d'horrible pour la France, c'est que s'il n'y avait plus d'hommes pour l'Empire, on n'en trouva pas pour la République. C'était bien la peine d'édicter la loi salique pour laisser en France le plus souvent le gouvernement aux femmes. On peut parler de tout avec une femme, hormis des choses de l'État. Le mot du duc de Grammont ne Tat-il pas prouvé. Le général Tùrr lui disait devant Cissey, et moi : « Comme vous avez eu tort, vous aussi, d'avoir voulu la guerre, sans avoir dans votre portefeuille l'alliance de l'Italie et de l'Autriche »y il répondit amèrement : « Oui, dans le dernier conseil, j'ai eu tort d'être un homme galant avec l'Impératrice, au lieu d'être un galant homme avec la V 15

France. » Et il ajouta : * Je ne m'en consolerai pas. » Et il en mourut.

Emile Ollivier dit alors : « Nous avions la parole du roi d'Italie et de l'empereur d'Autriche. Je ne savais pas encore que la parole d'un roi et d'un empereur sont des nuages dorés que le premier coup de vent emporte. On me reproche d'avoir espéré la victoire; fallait-il donc que je chantasse le De profundis au lieu d'inspirer la confiance et l'héroïsme par le Sursum corda*?

Cette guerre néfaste était la guerre de l'Impératrice et non la guerre de l'Empereur. Elle devait rappeler la guerre du Mexique.

N'était-ce pas le tome second de la guerre du Mexique où l'Impératrice avait mis les deux mains?

Un jour la Destinée alla chez Morny qu'elle connaissait bien : « Qui va là ? — La Destinée. — Quoi de nouveau? — Tu as fait l'Empire de Napoléon III. Veuxtu faire ton Empire? »

Morny offrit un fauteuil : « Où donc? — Au Mexique. »

* Kmilc Ollivier, né sous le soleil de la Provence, est de race grecque et latine. Nul n*a eu l'éloquence plus entratnante. La première fois qu'il a parle à la foule, ou plutôt à la Révolution, quoique bien Jeune encore, il dompta la révolution du geste et de la parole. Comme 0*Connell il eut Tart d'apaiser les vagues populaires rien qu'en étendant la main sur elles; d'un grand bruit, il ût un grand silence. Il joua à Marseille le rôle de Lamartine à Paris; depuis il fut toujours éloquent. Paroles d'or obscurcies quelquefois par l'enthousiasme, sacrifiant ainsi la vérité en la couvrant de fleurs de rhétorique. Le passé enseigne l'avenir. Nul n'est meilleur historien du passé qu'Emile Ollivier, mais il n'a pas toujours vu la lumière par la réverbération de l*histoire.

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Vous savez la suite. L*Impératrice voulut bien la campagne du Mexique, mais elle ne voulut pas de Morny pour Empereur. Car s'il se reconnaissait le frère de Napoléon III, elle ne reconnaissait pas qu'il fût le fils de la reine Hortense.

Vous vous rappelez les catastrophes : Morny mourut en pleine vie, on ne sait pas pourquoi ni comment.

Maximilien a été fusillé et sa femme est encore frappée de la plus effroyable folie.

Napoléon III, mort dans l'exil. Son fils, tué pafr les Zoulous, du côté de Sainte-Hélène.

Quoi encore? L'Impératrice n'ayant plus de larmes, tant elle a pleuré î

Jecker, fusillé par la Commune. Bazaine, subissant mille morts avant la mort.

Est-ce la Destinée qui a fait ce drame effroyable pour s'y amuser comme à une pièce d'Eschyle ou de Shakespeare ?

Toutes les guerres du second Empire lui ont été fatales. L'Empereur de la paix ne devait pas tirer Tépée puisqu'il n'a réussi qu'à faire l'empire d'Allemagne et le royaume d'Italie, deux ennemis à jamais irréconciliables. L'opinion était avec lui dans la question d'Orient en 1854, il fallait qu'il prouvât, par le Congrès de Paris, que la France parlait haut dans le concert européen. Mais il fallait ce jour-là briser Tépée des batailles.

L'Impératrice qui voulait la guerre pour le pape, pour son orgueil, pour sacrer son fils, acheva de tout perdre par sa régence en empêchant l'Empereur de revenir à Paris.

L'Empereur crut un instant sauver l'Empire par

Trochu ; par Trochu, l'Impératrice croyait tout perdre. Aussi le reçut-elle du haut de sa majesté, ce qui rendit bien un peu au général l'indépendance du cœur.

Quoiqu'il fût le représentant de Napoléon III, elle le tint à distance comme si elle ne le trouvât point digne de sauver le Capitole. Il lui aurait fallu un général de son monde pour qu'elle lui ouvrît son cœur et lui passât parole. Elle perdit son temps en vaines conspirations, se croyant une femme d'État qui va jouer tout le monde. Hélas ! elle joua la France.

Pourquoi l'Impératrice, qui se croyait sûre d'ellemême et qui voulait se faire tuer sur le grand escalier des Tuileries, s'enfuit-elle sagement dans un simple fiacre devant la colonnade du Louvre, traînée jusque-là tout affolée par le prince de Metternich et le chevalier Nigra, ses deux meilleurs amis ? C'est que ses deux meilleurs amis étaient avant tout des diplomates. Le comte d'Hérisson, un devineur d'énigmes, a-t-il bien pénétré leur conscience en disant que chasser l'Impératrice des Tuileries c'était délivrer l'Autriche et l'Italie de sermens plus ou moins officiels. En effet, l'Empereur d'Autriche et le Roi d'Italie avaient promis à Napoléon 111 d'être ses alliés, le cas échéant. Si Napoléon 111 fût resté aux Tuileries, dominant son armée et son peuple, ses alliés n'eussent jamais permis à la Prusse, qui n'était qu'une louve, de prendre une part de lionne. Or l'Impératrice régente, c'était Napoléon III. Si ses amis les ambassadeurs comme les autres se fussent groupés autour d'elle ; si elle eût encouragé à la défense de l'Empire les sénateurs, les députés, les généraux, elle eût peut-être sauvé la couronne ; mais si elle l'eût perdue elle marquait du moins dans l'histoire une empreinte ineffaçable.

Souvenirs du Second Empire 229

Le sang espagnol et le sang français

Tout en adorant son fils, elle le conduisit toujours d'une main fatale, celte femme née pour être belle et pour être bonne, Elle avait voulu lui donner sa nature de blonde espagnole, mais il était bien Français :

Un lundi, jour réservé par l'Empereur à la famille impériale, on dînait aux Tuileries en petit comité : Tempereur et l'impératrice, le prince et la princesse Napoléon, la princesse Mathilde, le prince impérial et quelques princes du sang. La conversation était toute familiale. L'impératrice évoquait souvent la figure de Marie-Antoinette, comme si elle eût été de la cour de Napoléon IIL

€ Ne parlez donc pas toujours de cette Autrichienne, dit un soir le prince Napoléon avec impatience ; toutes les Autrichiennes ont fait le malheur de la France : Antoinette comme Marie-Louise.

— Il faut pourtant bien, dit rimpératrice, comme Ta écrit un homme politique, que toutes les nations soient représentées dans chaque État européen par le croisement des races.

— Votre homme politique est une b'ête, dit le prince Napoléon, qui a toujours eu horreur des périphrases. »

L'Impératrice reprit d'un air hautain : « Je n'en suis pas moins heureuse, si mon homme politique est une bêle, d'avoir mis du sang espagnol dans les veines de celui qui sera Napoléon IV.

Le jeune prince bondit comme un chevreuil blessé:

23o Les Confessions

« Du sang espagnol! s'écria-t-il. Eh bien! si je savais qu'il y eût dans mes veines une seule goutte de sang espagnol, je me ferais saigner aux deux bras pour n'avoir plus que du sang français! » Mot d'enfant terrible, mais mot bien français.

Oui celui-là était bien Français. Mais Tombre noire qui s*appelle la Fatalité a passé sur le prince impérial.

Comment ce feu d^artifice, qui a eu son bouquet à la grande Exposition de 1867, quand tous les rois de l'Europe assistaient à ce spectacle, comment toutes ces fêtes splendides, comment les victoires d'Orient et d'Italie, comment cet épanouissement de prospérités, comment tout cela a-t-il fini ? C'est un empereur d'un jour, Frédéric III, qui va en écrire le dernier mot :

« 2 septembre. — Je suis sous l'empire de cet aphorisme : L'Histoire est le grand tribunal du monde •, que j'ai appris sur les bancs de l'école. Wimpffen fait des difficultés. Napoléon arrive ; il se tient au milieu d'un champ de pommes de terre, près Donchéry. Bismarck et Moltke au-devant de lui. Il voudrait des conditions de capitulation plus douces et le passage de l'armée en Belgique. Moltke croit que tout cela ce sont des prétextes car l'empereur n'est pas en sûreté à Sedan ; il craint pour ses voitures et ses bagages ! Moltke est à la recherche d'un logementconvenable.Bismarckcause avec Napoléon. Le roi insiste pour la reddition sans conditions ; les officiers peuvent se retirer en engageant leur parole d'honneur. A midi, signature de la capitulation, Bismarck et Moltke reviennent de leur promenade quotidienne ; ils ont parlé de tout, sauf de politique. Moltke est décoré

Souvenirs du Second Empire 23i

de la croix de fer de première classe. Il propose Wilhelmshœhe et demande que Napoléon soit dispensé de se montrer sur les hauteurs devant les troupes.

«Nous allons à travers les bivouacs bavaroise Bellevue, où se trouve une calèche impériale et des fourgons avec valets et postillons poudrés à la Longjumeau(5/c). Nous sommes reçus par le général Casteinau. Napoléon paraît en grand uniforme à l'entrée du pavillon vitré. Il y conduisit le roi. Je fermai la porte et restai dehors. Napoléon accepta le séjour de Wilhelmshœhe et apprit avec satisfaction qu'on lui donnerait une escorte d'honneur (!) jusqu'à la frontière.

<^ Quand, au cours de l'entretien, l'empereur émit la supposition qu'il avait eu toute l'armée devant lui, le roi rectifia en disant qu'il n'avait eu que moi et le prince de Saxe. A la question où se trouvait Frédéric- Charles, le roi répondit avec un accent particulier : « Ici et devant Melz. » Le roi fit l'éloge de l'armée française et de sa bravoure, Napoléon approuva volontiers, mais ajouta qu'elle manquait de cette discipline qui distinguait notre armée. Notre artillerie était la première du monde et les Français n'avaient pu y résister. Après l'entrevue, qui dura un quart d'heure, l'empereur, en m'apercevant, me tendit la main, tandis que de l'autre, il essuyait une larme coulant le long des joues. « Hélas I dit-il, cette guerre est d'autant plus fatale que je ne la voulais pas I »

Il ne la voulait pas, mais il se soumettait comme un enfant à celle qui la voulait !

Et il n'eut pas le courage de briser son épée quand il la remit au roi de Prusse !

Certes, ce n'est pas une plume éloquente qui a écrit ceci, mais quoi de plus éloquent dans les historiens, de Tacite à Bossuet, que les phrases plus ou moins incohérentes où chaque mot porte, parce que la vérité parle plus haut que l'éloquence avec tous ses artifices.

Frédéric III qui s*est dit Tami de Napoléon III est rude pour lui. « L'empereur veut capituler, parce qu'il n'est pas en sécurité à Sedan. » Et pour le mieux accabler, le fils de Guillaume écrit : « Il craint pour ses voitures et ses bagages. » Plus loin Moltke daigne demander au roi que « Napoléon soit dispensé de se montrer sur les hauteurs devant les troupes ». Voilà qui est bien prussien, ce vainqueur qui veut jouer avec le vaincu. Et tout de suite après, la critique — fort juste d'ailleurs — de la calèche impériale et des fourgons avec valets et postillons poudrés à la Longjumeaul

Frédéric III n'avait peut-être appris l'Histoire de France qu'à l'Opéra-Comique.

Le narrateur n'oublie pas de dire que Napoléon III est content, parce qu'on lui donne une escorte d'honneur jusqu'à sa prison. Les choses se passaient plus royalement entre François I«' et Charles-Quint.

Chaque ligne est un affront : l'empereur tend la main à son historien futur, tandis que de l'autre il essuie une larme. Enfin l'homme reparaît, mais tout aussitôt il exprime sa reconnaissance pour la générosité du roi ! Que croyait-il donc qu'on pût faire de lui ? avait-il peur que le chancelier de fer l'enfermât dans cette cage de fer promise à Napoléon I«0 Mais ne repassons pas par ce calvaire, car c'est la France qui est en croix. La France n'oublie pas!

Souvenirs du Second Empire 233

La dernière pensée de Napoléon III

On sait que Thistorien de César a toujours écrit, jetant çà et là sur des feuillets épars ses pensées, ses paradoxes, ses maximes, ses éclairs et ses nuées politiques. On a publié sous son nom plusieurs brochures apocryphes; mais parmi beaucoup de pages qu'il n'a pas écrites, il est bien facile de retrouver les idées et les sentimens tombés de sa plume.

Voici par exemple quelques-unes de ses dernières pensées :

Septembre 1870.

Pourquoi reprendre ma plume de Ham? Pourquoi, comme Dante, écrire l'histoire de mon enfer? Ah si je pouvais ne pas penser !

Il faut savoir mourir, mais il faut surtout savoir vivre. Mourir est une sottise puisqu'en mourant on sert ses ennemis.

Les niais! Ils font une révolution... sans révolution... et ils s'imaginent arriver à quelque chose ! Le même système qu'en 1848, la même légende au drapeau : République honnête. Comme s'il fallait s'embarrasser de petites vertus dans les grandes circonstances! Bonaparte a-til été honnête slm 18 Brumaire? Ai-je éié honnête au 2 décembre ? Nous n'en avons pas moins, tous deux alors, sauvé la France.

234 ^^^ Confessions

On ne conjure pas une tempête avec des parapluies. Les nouveaux hommes d'État n'ont que des parapluies.

Décembre 1870.

Oui, demain !••" janvier je m'éveillerai hors de France. Pauvre France !

Pauvre Paris ! I Pauvre moi ! ! !

Deux heures du matin. Déjà l'année 1870 est le passé. La plus triste page du passé pour moi ! J'ai froid ; j'ai laissé s'éteindre mon feu ; je vais essayer de dormir. Mais ceux qui meurent de froid et de faim à Paris dorment-ils ?

C'est la faute de l'Empire si la République est vaincue. Et pourquoi est-ce ma faute, c'est parce qu'il n'y avait plus d'hommes. Ni moi-même ?

En ces dernières lignes est toute la moralité de la fia de TEmpire.

Comédie galante

Un galant homme, Gérard de Nerval, disait : « Il n'y a que les toqués qui fassent quelque chose. » Cétait l'opinion de Morny et de Persigny parlant de Napoléon III. Persigny ajoutait : « A moins que les toqués ne ren-

Souvenirs du Second Empire 235

contrent Tabyme. » Comme Gérard de Nerval, Morny disait aussi : « Il faut à chaque toqué un homme de raison pour lui indiquer le chemin. » L'homme de raison pour Napoléon III et Persigny c'était naturellement Morhy. Aussi, aux funérailles de cet homme d'État, Persigny me disait déjà ; « Je crois que nous ne sommes plus sur la terre ferme. » La terre tremblait sous ses pieds.

Persigny était un ami intermittent. Il changeait de figure à chaque rencontre, tantôt prenant des airs sybilins, tantôt s'abandonnant sans réserve. Je l'avais connu avant les grands jours, distrait comme un homme très occupé à lire dans l'avenir. Quoiqu'il eût le cœur d'un ami, il avait ses jours brumeux avec ceux qu'il aimait le plus. A l'inverse de Morny qui montrait toujours une figure ouverte même à ceux qu'il aimait le moins.

Ce fut avec moi que Persigny se risqua pour la première fois dans les coulisses de l'Opéra au temps où Roqueplan en devint le directeur. Il se laissa tout de suite enjôler par une déesse de l'endroit qui en avait enjôlé quelques autres et qui ne s'arrêta pas en si beau chemin. Plus d'une fois il m'a dit : « Où diable m'avezvous conduit là ? » Mais il ne put se détacher de la déesse qu'au jour où il se maria. On l'accusa de n'avoir plus alors pensé qu'à être appelé M. le duc. Mais quoiqu'il fût piqué par la mouche d'or du blason, c'est sa femme qui le mit en campagne pour devenir duchesse. Il avait, d'ailleurs, pour cousin un de nos amis de la bohème, le baron de Stadler qui voulait que tous les amis de l'Empire, homme politique, soldat, homme de lettres et artiste, fussent au moins barons. Ce gentil fureteur qui avait déniché dans les archives dix mille

parchemins plus ou moins mangés aux vers, me prouva que j'avais des titres irrécusables pour m'appeler le marquis de Trychateau. Je le savais d'ailleurs, mais je n*avais garde de me draper dans un pareil marquisat. Jugez comme cela eût bien fait. On en aurait ri depuis Concarneau jusqu'à Carcassonne.

Le duc de Persigny aimait les tableaux, mais comme certains féministes aiment les femmes : un chef-d'œuvre ne le contentait pas. Il aimait mieux une douzaine de toiles de second ordre.

C'était là notre bataille. Il se connaissait mieux en hommes qu'en tableaux. Il ne recommanda jamais à l'Empereur ni un faiseur d'affaires, ni un faiseur de dupes. Il eût réédifié la Bastille pour y enfermer les manieurs d'argent.

Ce galant homme avait cru bâtir le second Empire en ciment romain. Il ne parvint pas même à bâtir le monument de- son bonheur. Il mourut de chagrin en 1871, comme un soldat dont on a brisé Tépée.

Son fils ne lui survécut guère ; né de l'orage, il fut emporté dans le premier orage de la jeunesse; tant pis, car c'était un esprit lumineux dans les régions de la science. Une de ses maîtresses disait : « Il me trompe toutes les nuits avec madame Métaphysique. »

Le duc de Persigny était souvent un philosophe, qui méritait d'être mis en scène par ses distractions. On le croyait là, mais il était bien loin. On parlait des «absences » de l'Empereur, son ministre en avait bien d'autres. Mais il rappelait bien vite son esprit.

Persigny rencontrant un jour un auteur dramatique lui demanda s'il voulait faire une comédie avec lui ? — « Contez-moi cette comédie. — Ecoutez bien: « Un mari

Souvenirs du Second Empire 2J7

qui a bien aimé sa femme, n'a plus pour elle qu'un amour attiédi, il sait qu'un duc à la mode, son ami, jette des pierres, mais pas des pierres précieuses dans son jardin. Il s'indigne, mais sa femme lui prouve qu'il est un trop grand personnage pour s'occuper de futilités, lui, l'ami de l'empereur. Il a eu sa lune de miel et il est ambassadeur! c'est tout ce que peut vouloir un galant homme. Un matin la dame part pour les eaux; l'ambassadeur ne daigne pas courir après sa femme, mais alors le duc arrive tout rouge de colère devant le mari : « Mon ami, je suis trop votre ami pour ne pas m'attrister de ce qui vous arrive : la duchesse vient d'être enlevée par ce polisson de X... — Allons donc I dit le mari, ce sont des enfantillages, on ne peut donc pas suivre à deux le même chemin } — Comment allons donc ! mais il faut courir après les fugitifs, il vous faut une vengeance éclatante, je serai votre premier témoin. » Et tout un sermon de l'amant contre les fragilités des vertus mondaines. — « Mon cher, s'écrie l'ambassadeur en riant, puisque ma femme vous tient tant au cœur, allez vousmême mettre le holà, mais ne perdez pas une minute en vains discours, j^

Ici la comédie se complique : la dame, qui a oublié ses chemises de nuit, reparaît avec le ravisseur, croyant que son mari est chez le ministre des affaires étrangères. Le mari se dérobe en disant à son ami : a Je vous passe la main. » Et la pièce continue entre la femme, l'amant et le ravisseur.

Pour le dénouement, l'ambassadeur apparaît, le duc bénit le mari et la femme après avoir fixé avec son rival l'heure du duel pour le lendemain.

Sans doute Persigny connaissait bien le mari«

Cette comédie de Persigny me rappelle une autre comédie autour d'un homme célèbre de l'Empire. Il avait Une femme charmante et passionnée, ce qui ne Tempêchait pas d'avoir une maîtresse passionnée et charmante. Ce n'était pas tout; il aimait les filles d'opéra et de la comédie. Une belle nuit d'hiver, sa femme se réveille au point du jour; elle se glisse comme une belle aurore, toute rose par ses seins et toute blonde par ses cheveux, dans la chambre à coucher de monsieur son mari, mais le coureur d'aventures n'est pas dans son lit. f Oh! mon Dieu, dit-elle, il sera retourné chez cette catin, lui qui m'avait tant promis de ne la plus voir. »

Elle monte dans sa jalousie et dans sa colère. Elle s'habille en toute hâte, décidée à tous les scandales pour en finir avec les tortures de l'abandon. Une demiheure après, elle arrivait trotte-menu chez sa rivale, une femme du monde, quoique séparée de son mari. Elle va lui arracher les cheveux et la défigurer en la souffletant. On ouvre chez la dame. Elle se précipite vers la chambre à coucher, mais le fugitif n'est pas là. « Pourquoi si matin, lui demande la dame? — Pourquoi } vous le savez bien, je viens chercher mon mari. — Mais il n'est pas ici. — Dites plutôt que vous le cachez dans une armoire. » La jalouse prend la maîtresse à la gorge : « Votre mari n'est pas chez vous? alors, il nous trompe! ».

Et voilà les deux femmes qui se mettent à pleurer et qui se jettent dans les bras l'une de l'autre. Un peu plus, elles allaient surprendre le Don Juan dans les bras de la Baruchi.

Souvenirs du Second Empire 2J9

Une autre comédie encore :

Je descendais les Ciiamps-Elysées dans un petit coupé d'un dessin nouveau, d'une simplicité de haut style, traîné ou plutôt enlevé par un cheval des écuries de l'Empereur, que m'avait donné le colonel Fleury, lorsque le comte Gilbert de Voisins, ajusté d'une fort jolie femme, — ce n'était jamais la sienne, — fit signe au cocher d'arrêter court. Il vint vers moi, souriant comme toujours. Il ouvrit la portière et dit à la dame : t Montez, vous êtes chez vous. » Elle monta. Lui, me donnant la main, me dit : « Tirez-vous de là comme vous pourrez. »

U referma la portière sans un mot de plus et continua son chemin.

Le cocher, non averti, reprit sa course. « Madame, permettez-moi de me présenter à vous. »

Ce fut elle qui se présenta, avec toutes les grâces du monde. « Je suis la marquise de ***. — Oh ! je sais votre nom par cœur, Madame. Je vous ai vue çà et là, toujours adorablement belle, mais je ne vous reconnaissais pas, sans doute parce que je ne vous ai vue qu'au bal. Aujourd'hui, vous êtes trop habillée. — Vous avez bien raison. Rien ne défigure les femmes comme les robes montantes. — Et les voiles », repris-je.

Je soulevai le voile de la marquise pour la regarder de plus près.

Un peu plus, je l'embrassais. Mais j'avais d'elle une meilleure opinion qu'elle n'avait elle-même. « Où allezvous, marquise.^ Chez vous ou chez moi? — Est-ce que je sais! Ce fou, qui m'a jetée dans votre voiture, m'a dit

que vous m*obtiendriez tout de suite une audience de Napoléon. — Oh! je ne suis pas si bien en cour que cela. Plus on va dans TEmpire, plus les portes se ferment. Et puis, cela m'inquiéterait de présenter une femme si belle. — Ne dites pas de bêtises. Il me faut à tout prix voir l'empereur aujourd'hui ou demain. — Voulez-vous venir chez moi? Je vous écrirai de ma plus belle encre une lettre d'introduction. — Non, je n'irai chez vous qu'après avoir été chez l'empereur. — Eh bien, allons aux Tuileries. »

Ce fut bientôt fait. Cinq minutes après, je demandais Bacciochi qui était de service, et qui, en ce temps-là, était l'introducteur des ambassadeurs, en communauté avec Mocquart. Il aimait mieux introduire les ambassadrices, parce que toute sa politique l'entraînait du côté des femmes. La marquise était entrée avec moi; il la reluqua. Un peu plus, il faisait le tour de cette belle statue de chair. « Mon cher Bacciochi, c'est la marquise ***, femme du préfet de ***, qui voudrait bien devenir M"* la préfète de Versailles, ou même M"' la préfète de la Seine. — Nous n'avons pas ça sous la main. Mais il y a des préfectures de première classe qui seraient dignes de la marquise. »

Elle prit la parole : « La question pour moi n'est pas d'être de première classe. J'aimerais mieux être souspréfète à Saint-Denis que d'être préfète à Marseille. — Je comprends, dit Bacciochi. Paris est votre atmosphère; vous ne pouvez pas vivre ailleurs. »

La marquise prit familièrement les mains du futur chambellan, t Oh! de grâce, faites-moi voir le maître ce matin. — C'est impossible, marquise, mais je vais "lui prouver qu'il vous adonné audience. Est-ce que Arsène

Souvenirs du Second Empire 241

Houssaye entrera avec vous? — Jamais! m'écriai-je. J'ai rencontré la marquise qui m'a prié de la conduire ici. D'ailleurs, je suis attendu pour la répétition de la Pierre de touche^ adieu. Elle plaidera bien sa cause elle-même. »

lit-dessus, je m'esquivai.

J'étais à la répétition, quand Lachaume vint m'avertir qu'une belle dame, qui arrivait des Tuileries, voulait me parler tout de suite. Je trouvai la marquise dans mon cabinet. « Eh bien, avez-vous une préfecture de première classe? — Non, parce que j'ai été une grue. — Je n'en crois pas un mot. — Figurez-vous qu'après avoir attendu une demi-heure, Bacchiochi m'a introduite. Le prince était débouta la cheminée. 11 s'avance vers moi ; je le salue, armée de mon plus doux sourire. Il ne me dit pas de m'asseoir; il m'écoute d'un air attentif, et, sans changer de figure, avec son masque glacial, il me prend la main, puis le bras, puis l'épaule, tout en disant : « Nous verrons! » J'insiste. Il demeure silencieux, mais sa main veut continuer la conversation. S'il eût changé de figure, s'il eût pris à propos une physionomie d'amoureux, si ses yeux eussent brisé la glace, je me serais peut-être mise au diapason; car, s'il faut de la vertu, pas trop n'en faut avec les maîtres du monde. Ma dignité native me fit relever la tête ; je me dégageai des mains de Napoléon avec un grand air qui le fit rentrer en lui-même. Je compris tout de suite ma bêtise ; mais il était trop tard. Il le prit bien vite sur un autre ton. « Madame, je me souviendrai, jo Et il leva l'audience par un salut impérial plus froid que toutes les glaces de la Hollande, sa vraie patrie.

Et voilà comment, reprit la dame, je n'ai plus qu'à V 16

prier mon mari de donner sa démission, car il resterait toujours préfet de troisième classe. »

Je fis à la vertu mes complimens de condoléance. On jouait le soir les Jeux de rameur et du hasard. Je lui offris ma loge, pour étudier de plus près ce caractère de provinciale grand style, affamée de parisianisme.

A quoi tient la vertu des femmes trop belles !

Une croix en diamana

A la veille du second Empire, les théâtres, qui sont des flatteurs au premier chef, donnèrent tous une représentation en l'honneur du président de la République, déjà Cœsar imperator. Je ne fis pas plus de manières que les autres directeurs. Bien mieux, Rachel n'eut pas trop de peine à me convaincre qu'il me fallait rimer des strophes au prince qui avait gravé cette parole à Bordeaux : « L'empire, c'est la paix ! » Elle me dit, cette autre flatteuse, qu'elle voulait bien paraître en muse de l'histoire pour dire des strophes si elles étaient de moi; j'écrivis sous ses yeux, sur ce thème consacré : « L'empire, c'est la paix », des vers dans le style pindarique. Je me rappelle ces strophes :

Grande ruche en travail, par les beaux-arts charmée, Paris, une autre Athène; Alger, une autre Tyr ! Des landes à peupler, des villes à bâtir, Voilà les bulletins de notre Grande Armée !

Souvenirs du Second Empire 2^3

Sous le même drapeau, vainqueur des factions, Ramener les enfants de la mère patrie, Consoler tes douleurs^ ô Niobé meurtrie !

Et convier le peuple aux grandes actions.

Refaisons des tableaux dignes de la Genèse; Que tout renaisse et vive, et que^ de toute part, Les plus déshérités puissent prendre leur part . A ces amples festins que peignait Véronèse!

Quand Rachel, en muse de l'Histoire, eut dit et bien dit ces vers, l'Empereur m'appela dans le salon de Tavantscène et m^embrassa comme on embrasse au théâtre, en me disant: « Allez embrasser Rachel pour moi. »

Depuis longtemps, sans ambassadeur, il avait fait cela lui-même; de mon côté, je n'avais pas attendu jusque-là pour embrasser Rachel.

Elle voulut bien se contenter de l'ambassadeur; mais ce qui lui fit plus de plaisir, c'est que le lendemain Bacciochi porta un bracelet de 10,000 francs à la grande tragédienne après en avoir envoyé un pareil à M""" Arsène Houssaye.

Persigny, me rencontrant, me dit : « L'Empereur me prie de préparer un décret pour vous nommer officier de la Légion d'honneur. »

Persigny, succédant à Morny, était alors mon ministre.

Ce qui étonnera peut-être quelques glorieux, c'est que je le suppliai.de n'en rien faire, parce que je ne voulais pas être promu officier pour avoir rimé des strophes d'occasion, quoiqu'elles fussent d'un large sentiment patriotique bien plus que courtisanesque. Le décret ne fut donc pas présenté à l'Empereur, qui, naturellement,oublia ceci. Persigny quitta le pouvoir, il n'en fut plus question.

2^4 ^^^ Confessions

Trois ou quatre ans après, le prince Napoléon présidait l'Exposition de Limoges. Je raccompagnais comme président de la section des beaux-arts. Quand il distribua des croix à l'hôtel delà préfecture, — le préfet était alors le comte de Coêtlogon, qui vient de mourir, — La Guerronnière lui dit: t Vous oubliez Arsène Houssaye, qui est simple chevalier depuis si longtemps ! — Allons donc ! dit le prince; Houssaye est officier depuis 1852. »

Je racontai alors comment la croix d*officier était restée en chemin. Le prince ne dit plus un mot. Mais, le lendemain de son retour à Paris, il avait vu l'Empereur et je recevais le parchemin avec la croix en diamans. Le prince Napoléon ne faisait pas les choses à demi.

Est-ce la peine de dire qu'il ne faut jamais prendre l'encensoir devant les souverains. Je fus assailli d'injures dans quelques papiers publics quand je n'étais coupable que d'avoir voulu être agréable à Rachel.

Le prince Brutus

Le prince Brutus me dit un jour, en me parlant d'une comédienne : « Comment êtes-vous avec M'»« Précieuse ? — Très bien. — Très, très bien ? — Non. Nul n'est très, très bien avec elle. — Alors, il faut renoncer à faire le siège de sa vertu ? — Mon cher prince, vous me faites là une question bien inquiétante. Platon dirait oui, Aristote dirait non. Est-ce qu'on sait jamais le lendemain d'une femme de théâtre ? — Mais votre sentiment à vous, c'est

Souvenirs du Second Empire 2^5

qu'elle est impeccable ) — Oui, impeccable aujourd'hui, ce qui ne veut pas dire qu'elle le sera demain. Mais je crois qu'il faudra faire un siège avec tout l'héroïsme de la guerre, môme si on s'appelle le prince Brutus. »

Le prince sourit et me dit adieu.

J'étais ce jour-là un simple d'esprit, m'étant laissé prendre aux dehors de Célimène, — Célimène qui croit que l'orgueil de la résistance vaut mieux que les joies de la défaite.

Le soir, tout justement, la dame jouait Célimène. J'étais dans ma loge, étudiant de plus près encore ce caractère si profondément féminin que Molière avait étudié en adorant Amande. Naturellement, le prince amoureux était là dans son avant-scène. Je l'avais salué télégraphiquement, car je n'allais guère dans sa loge que sur un signe de lui. Mais, à la dernière scène, il m'appela. « Houssaye, voulez-vous venir souper avec moi au Palais- Royal ?» Je lui dis oui, décidé à brûler un autre souper, car on soupait beaucoup alors.

Tout aussi simple d'esprit que le matin, je m'imaginais qu'il voulait me parler de cette autre Joconde impénétrable. Me voilà chez lui. On m'annonce. Le prince fait deux pas vers moi. J'avais vu en entrant une femme assise devant le feu, cachant sa figure sous son éventail. — Voulez-vous, me dit le prince, que je vous présente à une dame qui me fait la grâce de souper avec nous ?

Je m'inclinai, tout en reconnaissant M"* Précieuse, cette précieuse de haut style qui n'a jamais été ridicule, ce jour-là moins que les autres jours, puisqu'elle obéissait à son cœur.

Après quelques paroles de-ci de-là, on vint avertir

que Monseigneur était servi. Nous n'étions que trois à ce festin.

J'avais hâte de m'avouer vaincu dans ma foi en cette vestale. 11 faut toujours battre en retraite avec tous les honneurs de la guerre; rire soi-même de sa superstition, c'est mettre les rieurs de son côté.

t Mon cher prince, j'avoue que je n'ai pas été, ce matin, digne de La Rochefoucauld. Mais vous aviez avec vous trois corps d'armée pour tenter une bataille impossible : votre esprit, votre cœur et votre titre de prince. » La dame avait compris. Elle me remercia par un sourire. Mais elle s'empressa de dire : « 11 n'y a pas de prince ici !

— Oh î je sais bien que le prince est trop bon prince pour s'imposer par son titre. Mais je suis sûr que, sans cet appoint, vous ne souperiez pas ici. C'est l'histoire du Régent et de M"* de Parabère qui jurait à son mari et à son confesseur qu'elle n*avait point péché avec le Régent, puisque c'était un prince du sang. »

Au fond, le prince avait voulu, par devant moi, jouir de son triomphe, sachant que j'avais foi en la vertu de a dame, la croyant déjà revenue des passions, — retour de Russie, — tout à son art et à ses souvenirs.

Au souper, la belle fut traitée mieux qu'en pi incesse de la rampe, en vraie princesse. Pour m'apercevoir que le siège était fait, je n'eus pas besoin d'entendre Célimène dire au prince : « Monseigneur, ce château-yquem est trop sec; faites-nous donner de celui d'hier. »

Je ne doute pas que le prince ne retrouvât la coupe enchantée de la veille.

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