‹ Les confessions: souvenirs d'un demi-siècle, 1830-1880 (volume 3)Chapitre 12 sur 21 · A VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

A VICTOR HUGO

Ex SON Avenue

Il n'y a pas beaucoup d'hommes à qui on pourrait écrire ainsi. Victor Hugo habite un petit hôtel qui ne se recommande que par Tameublement et le jardin, un jardin à perte de vue, un vert promenoir où jaillit une fontaine illusoire, mais où de beaux arbres secouent leurs branches harmonieuses. L'ameublement a du style, étoffé par la richesse des tentures, les caprices du japonisme et la splendeur du siècle de Louis XIV. Ce n'est d'ailleurs qu'un vague souvenir de Ilauteville House.

Ce petit hôtel de l'avenue Victor-Hugo n'appartient pas au poète. Il a été bâti par la princesse de Lusignan comme on bâtissait il y a cent ans les petites maisons de ces messieurs et de ces dames. Il vaut bien cent mille francs. Victor Hugo, dans son horreur des déménagemens, lui qui a été obligé de déménager outre- Manche, a songé à l'acheter à la princesse, mais elle lui en a demandé sept cent cinquante mille francs. 9 Sept cent cinquante mille francs I s'écrie Victor Hugo.— C'est pour rien *, reprend la princesse. Le poète regarde fixement sa propriétaire ! ♦ C'est pour rien ! — Songez

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donc, ô grand poète, que ce petit hôtel a eu l'incomparable honneur d'être habité par Victor Hugo. »

Hugo sourit : « Eh bien! moi, madame, je ne suis pas assez riche pour acheter une maison qui a été habitée par Victor Hugo. »

Et là-dessus, le poète des Feuilles d'automne a acheté dans son voisinage, toujours dans son avenue, un petit parc de quatre à cinq mille mètres. C'est là que nous verrons enfin Victor Hugo chez lui. Les architectes sont à l'œuvre. Ainsi vont s'élever deux monuments dignes de son génie : le palais de marbre et de pierre pour l'homme, sa famille, ses amis; le palais de bronze pour ses œuvres immortelles : Y Édition nationale. Ce sera le couronnement de l'édifice.

Le parc acheté par Victor Hugo pour y bâtir est tout peuplé de beaux arbres. On ne lui appliquera donc pas le second hémistiche du vers de La Fontaine:

Passe encor de bâtir, mais planter à cet âge!

Après tout, il n'a guère que quatre fois vingt ans. M. Chevreul l'attendra sur le seuil du vingtième siècle. Ce sera beau, ce spectacle : La Poésie et la Science du dix-neuvième siècle ainsi représentées.

Victor Hugo, non plus que Chevreul, n'a désemparé. 11 n'a pas perdu un cheveu dans les batailles de la pensée. Il se tient ferme et droit, bravant les saisons de l'année comme les saisons de la vie.

Une des amies les plus enthousiastes de Victor Hugo, c'est M"' Tola Dorian, qui est un peu de la fa- V ao

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•mille d'Apollon : Elle conduirait vaillamment les che vaux du soleil et elle fait des vers dans le haut styli de Victor Hugo. C'est là une des plus franches physionomies du Paris de 1884 : toujours originale, toujour imprévue, toujours charmante ; rien ne l'effraye ; si se! chevaux s'emportent, elle rit. Hugo lui-même est Itmtraireense confiant à cettetropvaillantesportwoman.Ur jour qu'elle le conduisait, les chevaux, plus fiers et plu< gais que de coutume, se mettent à danser une sarabandt infernale; mais elle les maîtrise, sans toutefois empê' cher le plus diable à quatre d'aller se casser les dent! contre un réverbère de la porte Saint-Martin. Elle ramène Victor Hugo, qui n'a pas sourcillé et qui a dit « C'est ici il y a cinquante ans que fut jouée LucrÈct Borgia. > Après quoi, du même train, elle va droit che: un dentiste et veut à toute force réparer le désastre àet dents. Elle commande un râtelier pour son pauvre édenté afin qu'il puisse encore manger au râtelier!

Les promenades de ViclorHugoavec sa Iras gracieuse sportwoman ne l'empêchent pas de courir encore Paris par les tramways; naturellement celui qui montait autrefois sur l'impériale des diligences, monte aujourd'hui sur l'impériale des tramways. Il ne se demande jamais où il va, il aime Paris dans ses vingt arrondissements, le Paris ancien mieux que te Paris moderne, le Paris pauvre mieux que le Paris riche. Il veut garder l'anonyme, mais presque toujours son voisin, charmé de la rencontre, le salue ; quel que soit le voisin, le pacte lui donne la main tout fraternellement.

Victor Ht]go n'a peur de rien. Hier la neige blanchissait Paris, M"* Dorian est venue le prendre dans son phaéton pour lui faire faire le tour du Bois ; il est

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monté lestement à côté d'elle avant qu'elle eût le temps deluifairesigne.il avait une simple redingote, comme un jeune homme qui va à une messe de mariage. « Et votre pardessus, lui dit M"® Dorian. — Mon pardessus ! je n'en ai pas, je n'en ai jamais eu, vous savez bien que tel je suis Tété, tel je suis Thiver. Mon pardessus, c'est ma jeunesse. »

Victor Hugo se lève quand il plaît au réveil. Il lit les journaux, à commencer par le Rappel. C'est son journal, parce que Vacquerie est son prophète, mais il aime tous les journaux : ce sont les oiseaux de la vérité qui vont chanter à travers le monde. Quoique tout en lui, Victor Hugo aime les autres. Comme il se sent toujours jeune, les nouveaux venus sont delà famille, aussi il les accueille comme le frère aine de toutes les générations.

Il ne craint rien pour sa royauté. 11 sait ce que deviennent presque toutes les promesses littéraires. C'est le flux stérile des vagues. On ne détrône pas les rois de la pensée, même dans les révolutions littéraires.

Ce Jupiter est un Vulcain par le travail. Il déjeune gaier ment, dents de loup, estomac de lion. Çà et là il sort pour aller au Sénat, une fois par semaine ; à l'Académie pour l'élection d'un immortel trois fois par an. H proteste souvent en donnant sa voix à Banville, à Leconte de Lisle, ou à moi contre des noms que le public ne connaît guère et que lui ne connaît pas du tout.

Quand il reste en son cabinet, c'est toujours le cabir net de travail. S'il se laisse faire, la poésie tombe encore à larges flots de sa plume vaillante, mais il s'arrfite eA

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se demandant s*il n'a pas tout dit, car il n'aime pas à se paraphraser lui-même. Son cabinet c'est tout un monde, le monde de Tesprit. On s'y heurte à mille choses et à mille idées; c'est le chaos, mais c'est la lumière, du moins pour Victor Hugo. Là est son trésor.

Qu'est-ce que son trésor ? Je ne veux pas parler de ses titres au porteur, mais de ses titres de gloire; aussi ses titres au porteur il ne sait pas bien où ils sont, mais ses titres de gloire il les a enfermés dans une armoire de fer scellée dans le mur de sa chambre à coucher, près de son fameux lit à colonnes torses qui rappelle son intérieur quelque peu gothique de la place Royale.

Dans cette armoire de fer on retrouvera tous les manuscrits autographes, du premier au dernier, que par son testament — son testament! un autre manuscrit qui fera du bruit un jour — il a légués à la Bibliothèque nationale. N'est-ce pas là toute une fortune? Le maître qui a une charmante aumônière dans la maîtresse de la maison, a un archiviste doublé d'un bibliothécaire : Richard Lesclide, qui serait le Quasimodo de cette petite Notre-Dame de Paris, s'il n'était un grand gaillard robuste, gai et malin.

* * Avril i88j

- Il est sept heures et demie, il pleut à verse, les convives arrivent peu à peu, quelques jeunes dames causent avec M"« Lockroy, quelques jeunes gens avec Victor Hugo. Un air de fête est répandu dans le salon. Par les portières, on entrevoit les faïences et les cristaux de la salle à nianger : Un appel aux armes. Entrée de Schœlcher : c Si Dieu existait, est-ce qu'il permet-

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trait que je fusse ainsi mouillé, » dit-il en secouant les perles de son habit. Victor Hugo lui répond : c Si Dieu n'existait pas, est-ce que vous trouveriez un si beau feu ? »

Le feu console tout le monde, même Schœlcher, dans son athéisme attique.

Entrée de Henri de Lacretelle. Pour aller plus vite saluer Victor Hugo, cette fois il se cogne au lustre.

€ Voilà ce que c'est que d'être grand, dit une dame qui aime les complimens.

— Je ne suis pas grand, je suis haut », dit le fils de Lacretelle jeune, qui mourut un des quarante et qui fut Lacretelle jeune jusqu'à quatre-vingt-cinq ans.

« Dites-moi, monsieur de Lacretelle, quand par une belle nuit vous rencontrez la lune elle n'a qu'à bien se tenir?

— Oh ! oui ! dit Lacretelle en souriant, mais quand je passe sous la lune, je retire mon chapeau. )»

On vient avertir que Victor Hugo est servi. Il se lève, il prend la main d'une dame, il y pose ses lèvres, il la met sur son bras et passe en avant avec la prestesse et la grâce de la jeunesse. Il y a toujours douze convives. 11 est vrai que déjà le maître de la maison, Lockroy et M"° Lockroy, Georges et Jeanne Hugo prennent presque la moitié de la table. Victor Hugo se place à un des bouts, disant qu'il veut laisser à ses amis toutes les places d'honneur. La vérité c'est que la place radieuse, c'est la sienne et il tient bien sa place par sa grâce exquise de vieux gentilhomme comme par son appétit de montagnard. Il madrigalise avec ses voisines tout en jetant çà et là aux autres convives un mot de caractère.

Le plus souvent, c'est le vendredi que je suis de la table avec Schœlcher, Catulle Mendès, un député ou un

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sénateur, par exemple Spuller, tout à la fois député et sénateur, M. et M°*' Lockroy, M. et M"^ Henry Houssaye, le jeune Georges Hugo qui sait déjà tout et qui dessine comme son grand-père, M"' Jeanne Hugo, car c'est aujourd'hui une demoiselle. J'allais oublier le bibliothécaire-archiviste, qui, bien naturellement, après avoir dépouillé la fabuleuse correspondance, déguste les mets et les vins de cette table si hospitalière. Cet homme d'esprit est indispensable à Victor Hugo par ses fonctions d'archiviste-bibliothécaire. En effet, quand Victor Hugo lui demande un livre ou un manuscrit, c'est toujours Victor Hugo qui le trouve. On peut dire qu'on duie entre amis, tant la cordialité court sur la nappe. Il y a pourtant là des combats d'opinions, mais on se combat à armes courtoises. Au fond, il n'y a qu'une opinion : la bonté.

Hélas ! combien de convives qui ne reparaissent pas à cette table où je me suis assis bien jeune pour la première fois. Les absents n'ont pas tort quand ils sont évoqués dans la causerie. Deux femmes, deux fils et deux filles ! Combien de jeunesses fauchées au cœur de celui qui vivra cent ans ! Et les amis } Combien d'ombres llottantes qui apportent encore au maître le souvenir d'une amitié héroïque. Saint-Victor, le dernier parti, inspirait vendredi dernier toute une apothéose à celui qu'il a si éloquemment glorifié en se glorifiant luimême.

Victor Hugo ne doute pas qu'il retrouvera ses amis dans les mondes futurs.

Le grand poète e&t convaincu qu'il a toujours existé

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depuis les temps antédiluviens où le Créateur Ta mis au monde. Il croit qu'il existera toujours, tant il sent en ?on âme des milliers d'hymnes, de drames et de poèmes qu'il n'a pas encore imprimés. Quand les athées lui disent : « La preuve que vous n'existerez pas demain, c'est que vous n'existiez pas hier. Vous avez beau chercher dans le passé, vous ne vous retrouvez pas. » Victor Hugo répond : « Qui vous dit que je ne me retrouve pas dans les siècles ? Vous direz que c'est la Légende des siècles. Shakespeare a écrit : « La vie est un conte de fée qu'on écrit pour la seconde fois. » Il aurait pu écrire pour la millième fois. Il n'y a point de siècle où je ne voie passer mon ombre. Vous ne croyez pas aux personnalités survivantes, sous prétexte que vous ne vous rappelez rien de vos existences antérieures, mais comment le souvenir des siècles évanouis resterait-il imprimé en vous, quand vous ne vous souvenez pas des mille et une scènes de votre vie présente? Depuis 1802, il y a eu en moi dix Victor Hugo ; croyez-vous donc que je me rappelle toutes leurs actions et toutes leurs pensées? La tombe est noire ! Quand j'aurai traversé la tombe pour retrouver une autre lumière, tous ces Victor Hugo me seront quelque peu étrangers, mais ce sera toujours la même âme. »

Victor Hugo est un génie superhistorique ; aussi a-t-il le caractère de toutes les époques. Il est impossible de le cloîtrer dans une période ; il se croit de son temps, mais son temps n'a pas de limites. Voilà pourquoi, vers 1902, on fera son oraison funèbre en une ligne : Homère, Eschyle, Dante, Shakespeare, Molière, Hugo.

M. Viennet, né malin, demanda un jour à Victor Hugo quel était le plus grand poète de son temps ; mais

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Victor Hugo, né deux fois malin, répondit : « Le second, c'est Alfred de Musset. »

Ce soir-là on compara tous les poètes à des arbres.

Le chêne est le roi des arbres. Seul entre tous, il naît à fleur de terre semé par le corbeau qui obéit aux lois de la création. Il prend racine en pleine lumière. Quelle vertu de vie ! Le sable lui est bon comme Thumus. Mais, comment va-t-il pousser au milieu de la forêt, sous les mille branchages qui s'étouffent entre eux ? Sans respecter cet ombrage temporaire qui Ta mis à l'abri des orages et des bourrasques, il prend bientôt tout le suc de la terre, il hume Tair vif, il étend ses bras vigoureux, il étouffe les arbustes, il attaque les grands arbres jusque dans leur majesté! Tous les vieux arbres vont tomber autour de lui. Et cela durera un siècle, avant que le bûcheron vienne le frapper de sa hache sacrilège. Jusqu'au dernier jour, il a gardé sa tête chenue et victorieuse. Les feuilles vertes d'un dessin si ferme et si architectural se sont changées en feuilles de pourpre et d'or, refuge encore aimé des oiseaux chanteurs.

Le chêne, c'est Victor Hugo.

Avril 1885

Victor Hugo ne veut dîner que chez lui, il refuse toutes les invitations. « J'aime mieux, me dit-il, boire dans le beau verre de bohème que vous m'avez donné et qui me rappelle celui de la Place-Royale, que dans toute la verrerie à la mode. » Il m'a pourtant promis de venir dîner chez moi avec ses fervens admirateurs, l'ambassadeur d'Espagne et l'ancien ambassadeur d'Italie. Déjà hier, il est venu au Lion d'Or fêter avec les membres du Comité des gens de letres ma nomination à la

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Présidence. Comme il était silencieux en face de moi, on le croyait somnolent; on se trompait fort. L'éloquence médite silencieusement. Il ne savait pas que j'allais lui porter un toast, mais il se recueillait pour m'en porter un. Je pris le premier la parole et je tentai de lui parler de lui dans son style. J'entendais dire autour de moi : « Hugo n'entend pas un mot de ce qui dit Houssaye » , mais à peine eus-je fini de parler que Victor Hugo se leva radieusement inspiré ; ce fut un dieu qui parla ; il m'avait si bien écouté qu'il répondit à toutes les strophes de ma prose hugolâtre.

Nous nous embrassâmes. J'avais dit un sonnet à sn gloire, je fus confondu de sa prodigieuse mémoire, toujours persistante, quand il me répéta ces six derniers vers du sonnet :

Cest là notre grandeur et notre destinée, De donner des enfans au vieil esprit humain I A ce noble métier nul ne perd sa journée.

Si ridée est proscrite, elle a son lendemain :

Que t'importe, ô ! chercheur des sphères inconnues ?

Le chasseur n'atteint pas les aigles dans les nues I

Jusqu'à sa dernière heure, Hugo est resté le vaillant Hugo.

A ce banquet Victor Hugo était tout ravi en écoutant l'ambassadeur d'Espagne qui parlait beaucoup mieux français que la plupart des gens de lettres français qui étaient du banquet. Il l'invita à dîner pour le lendemain, pour tous les jours de la semaine, hormis le vendredi, où Silvda devait dîner chez moi. Je priai donc Hugo de venir dîner le vendredi. Ce jour-là j'envoyai chez lui, pour lui rappeler mon invitation, une jeune dame de mes

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amies qui ne se fit pas prier, tant elle avait le désir de voir Hugo chez lui ! Mais cela n'était pas si facile, car le grand poète était quelque peu emprisonné en son premier étage, tant on avait peur de lui faire perdre une de ses dernières heures. Mais la dame est de celles qui ne connaissent pas de portes fermées. Elle parla haut, tout en prononçant le nom de l'ambassadeur et le mien. Hugo entendit, quoiqu'il fût tout au haut de son petit escalier. Il descendit quelques marches pour venir au-devant de la messagère. Elle monta quatre à quatre. Quand on fut sur le palier, Hugo, voyant que la dame était jolie, ne se contenta pas de lui baiser la main. Il la prit dans ses bras et l'emporta dans sa chambre. Peu de sièges dans cette chambre. Aussi le maître porta lestement Tambassadrice sur son canapé, en lui disant : t Vous serez mieux là. » Il paraît qu'il devait s'y trouver mieux lui-même, puisqu'il prit place à côté de la dame, la retenant avec énergie. Je ne dirai pas que la conversation fut criminelle, mais elle fut très éloquente. Aussi Hugo laissa-t-il à cette dame un souvenir inoubliable.

Quelques jours après une autre dame me vint voir, tout éplorée dans sa beauté pâlie, mais bien touchante. Elle m'apprit que Victor Hugo était mourant. « Hélas, dit-elle, tous mes rêves tombent avec lui. »

Je savais que la dame avait pour Victor Hugo une amitié fortement teintée d'amour. Elle le trouvait beau sous ses cheveux blancs; il lui dépoétisait tous les hommes de son entourage.

J'étais curieux de savoir si elle avait franchi le Rubicon avec le poète.

Quand une femme pleure, elle dit la vérité. « Que

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sais-je, me répondit-elle; c'a été pour moi, sinon pour lui un amour sacré. J'ai toujours espéré avoir des enfans. Dieu m'en a refusé; mais je voulais forcer Dieu, dans l'enivrement de mon idolâtrie, à me donner un fils de Victor Hugo. »

23 mai 1885

Samedi matin, quand j'ai pénétré dans la chambre à coucher de Victor Hugo, conduit par son petit-fils Georges, pour le dernier adieu, j'ai vu à travers mes larmes quatre Victor Hugo, celui que la mort avait couché sur son lit funéraire, celui que peignait Donnât, celui que sculptait Dalou, enfin le Victor Hugo que dessinait Glaize. Le plus beau, c'était encore le poète que la mort avait touché. La rfiort est un grand sculpteur et un grand peintre, puisqu'elle donne à ceux qu'elle frappe la suprême expression. Victor Hugo avait pris pour l'éternel sommeil je ne sais quoi de fier, de triomphant, de radieux. C'est qu'il était éclairé par le reflet de son âme victorieuse. Ceux qui ne croient pas à l'âme n'ont jamais vu mourir un homme de génie.

Quel regret de ne plus voir cette figure si souvent illuminée d'une auréole. Ses peintres ordinaires, tout en donnant le caractère dans la ressemblance, n'ont pas rendu le rayonnement de cette noble tète couronnée tour à tour de cheveux blonds ou de cheveux blancs. Ils n'ont pas montré le volcan sous la neige, le feu de la pensée par la contraction des sourcils; ils n'ont pas pénétré les vagues profondes des yeux ; ils n'ont pu indiquer le battement des narines. Ils ne l'ont pas vu rieur, armé toujours des dents les plus vaillantes. Qui nous rappellera cette tête ferme, noble, charmante, sur un corps d'acier!

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Aussi n'a-t-îl jamais eu rien du vieillard. Il gardait l'agilité, la souplesse, la désinvolture des belles années. Il a porté vertement jusqu'à la fin sa troisième jeunesse. Victor Hugo a toujours été de son temps, ne niant pas les miracles de la création. Chaque pas que fait l'humanité est un pas vers Dieu. Et plus la science nous prouve Dieu, même quand elle le nie, plus nous reconnaissons que Thomme porte la marque divine. Non seulement le monde où nous vivons a été fait pour l'homme, mais tous les mondes où nous aspirons. Les découvertes du dix-neuvième siècle ont démontré que les planètes les plus voisines étaient des sœurs de la terre. Tous les mondes entrevus sont de la même famille, œuvres de Dieu, créés pour des hommes plus ou moins nos semblables, avec toutes les variations imposées par les diverses atmosphères, mais avec une âme voyante parce que Dieu, qui est toute lumière, n'a pas voulu faire la nuit sur ses créatures. Et il a consolé par la fortune du cœur ceux qui n'étaient pas à la distribution des lumières. Victor Hugo était à la distribution des lumières, mais il avait la fortune du cœur.

L'archevêque de Paris ne vint pas voir Victor Hugo pour lui donner les consolations de la mort, puisque Victor Hugo les avait déjà trouvées dans toutes ses ascensions. Il savait que ce grand esprit avait navigué vers les rives inconnues, criant Cte// comme le matelot crie : Terre I Pour la plupart, Textrême-onction est le suprême coupdaTétrier, pour quelques-uns, ceuxlà qui, déjà par le génie, se sont élevés jusqu'à Dieu, le iniracle de la révélation n*est plus qu'un symbole.

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L'archevêque de Paris voulait réconcilier l*Êglise chrétienne avec le déisme de Victor Hugo sans l'obliger au billet de confession. Ne voyant pas la porte s'ouvrir devant ses prières, peut-être a-t-il dit : « Bienheureux les pauvres d'esprit ! » Mais Victor Hugo allant à Dieu les mains pleines de chefs-d'œuvre et de bonnes œuvres, dira qu'il a pris le chemin le plus court.

Selon l'archevêque de Paris : « Victor Hugo voulait bien aller à Dieu, mais il ne voulait pas que Dieu allât chez lui. > El maintenant, Seigneur, expliquons-nous tous deux.

Eh bien, l'explication a dû être d'autant plus élo-* quente que Dieu n'a eu qu'à ouvrir ses bras à un de ses plus glorieux enfans.

^ Si quelqu'un avait le droit de passera côté des pieuses cérémonies, c'était bien cet homme merveilleux quç tout le monde appelait le Maître et le Père. S*il lui eût pris la fantaisie de créer une religion, les apôtres ne lui eussent pas manqué. Son œuvre n'est-elle pas un temple immortel qui aura toujours ses fidèles }

Je jette ces lignes au cours de la pensée, comme on répand des larmes, sans avoir médité. C'est un des grands chagrins de ma vie de voir couché dans le tombeau, l'ami de tout un demi-siècle. C'est que chez lui le cœur fut à la hauteur de l'esprit. Il y avait du Dieu en Victor Hugo. Hésiode a dit : t Les hommes sont des dieux mortels. » Pourquoi mortels? Rien ne pourra ensevelir le nom de Victor Hugo. Il sera plus radieux au vingtième siècle qu'au dix-neuvième siècle, car on vivra plus encore sous la lumière de sa poésie.

. Je trouve tout naturel que Homère, Socrate, Virgile^ Voltaire,. Hugo, s'en aillent dans l'autre monde sans

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traverser le cérémonial des temples et des églises. Si on arrive à Dieu les mains pleines de ses œuvres, on a pratiqué le sentiment du beau et du bien; Dieu n'en veut pas plus.

Je trouve tout naturel aussi que l'homme qui s'en va passe par l'église où a prié sa mère, môme s'il n'a qu'un médiocre souci des psaumes de la pénitence. L'Église est la maison familiale où les ancêtres ont prié.

L'Église est donc le salon de la mort.

On peut passer à côté, sans enfreindre les lois de la sagesse, mais on peut s'y arrêter aussi pour faire comme tout le monde et pour y donner rendez-vous à ses amis.

Le cimetière est un autre rendez-vous, mais on y est fort mal pour y saluer le cercueil. Il faut donc l'Église où l'Arc de Triomphe. Mais qui donc ose songer à l'Arc de Triomphe.

M. Thiers, qui certes croyait moins à Dieu ou aux dieux que Victor Hugo, voulait qu'on passât par l'Église. lia passé par Notre-Dame de Paris, simple politesse à la religion comme à ses amis.

Ne regrette-t-on pas pourtant que le poète de Notre- Dame de Paris n'ait pas voulu que son cercueil passât par ce chef d'œuvre de pierres parlantes qui lui a inspiré un chef-d'œuvre. Pourquoi trop jouer au philosophe puisque la poésie domine la philosophie de tout son rayonnement. En 1871, je rencontrai Victor Hugo sur le parvis de Notre-Dame. « Dans les révolutions, lui dis-je, il est bon d'entrer là et d'invoquer ce sublime révolutionnaire qui s'appelle Jésus-Christ. — Non, me répondit-il, tout en révolte contre la religion, les églises sont les bastilles de la pensée. Si j'étais au pouvoir, je les mettrais toutes à l'encan au plus offrant et dernier

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enchérisseur. — Eh bien! mon cher Hugo, vous seriez bien avancé, car le plus offrant et dernier enchérisseur serait M. de Rothschild qui en ferait une synagogue, autre bastille, autre tyrannie, direz-vous. »

i*' juin 1885

Il n'y a jamais eu, même dans les beaux temps de TAntiquité, d'aussi merveilleuses funérailles que celles de Victor Hugo.

Je dois dire pourtant que celles de Napoléon ont semblé plus solennelles quand le prince de Joinville ramena ses cendres de Sainte-Hélène. C'est que ce jour-là toute Tarmée de terre et de mer éclatait au soleil sous ses casques, ses armures et ses drapeaux.

Napoléon le Grand et son poète le grand Victor Hugo ont passé tous les deux sous l'Arc de Triomphe ; le premier est aux Invalides, ce Panthéon de la gloire guerrière; le secona est allé tout droit au Panthéon* Lui aussi avait eu son exil et sa Sainte-Hélène.

Tout le monde était à ces funérailles de Victor Hugo. Une bronchite aigué m'a retenu chez moi. Et pourtant je devais parler, comme le plus ancien ami et comme ancien président de la Société des gens de lettres, que Victor Hugo avait présidée lui-même.

Heureusement j'ai un balcon sur les Champs-Elysées, un balcon d'un beau travail qui est remarqué des promeneurs parce qu'il est au premier étage. J'avais appelé autour de moi pour ce spectacle grandiose : la veuve d'Alexandre H, son fils, le prince Georges de Russie, la baronne de Poilly, la duchesse de Colobriana, la princesse Labanoff, M"** Henry Houssaye, quelques autres femmes du monde.

On m'a dit que ce groupe de femmes semblait un bouquet de plus pour la cérémonie.

Et combien de bouquets ! On assure qu'il y -en avait pour mille louis.

On sait tout Téclat de cette tête funéraire qui ressemblait trop à une fête nationale. Elle n'en était pas moins émouvante, surtout au passage du corbillard des pauvres où reposait le grand poète dans son dernier voyage.

Victor Hugo a aimé les belles antithèses, mais il a aimé les belles pensées ; aussi, devant la grandeur de son génie, nul ne s'est offensé des apothéoses de TÂrc de Triomphe et du Panthéon.

Ce culte pour un grand mort donnait pourtant des regrets. Pourquoi la France s'est-elle montrée si indifférente aux funérailles de Lamartine? Mais soyons patient, son heure reviendra.

Quand les Alsaciens-Lorrains sont passés avec leur drapeau couvert d'un crêpe où étaient inscrits ces mots si touchans : A Victor Hugo I Ceux qui ont perdu leur patrie^ j'ai senti mes yeux se mouiller, quoique les larmes me soient souvent rebelles. Et combien de pleurs sur tout le parcours ces paroles si éloquentes ont arrachés aux spectateurs 1

- La série des couronnes émerveillait mais fatiguait les: yeux, quand il nous vint quelques-uns des pigeons lâchés d'un bateau en hommage à Victor Hugo, lui qui, depuis les pigeons voyageurs du siège, n'avait jamais voulu qu'un seul parût sur sa table. Trois de ces pigeons s'abattirent l'un après Tautre sur un marronniei

CAes Victor Hugo

de l'avenue des Champs-Elysées; mais ils n'y restèrent pas, dès qu'ils reconnurent que le marronnier était habité : dix-sept curieux s'étaient juchés sur les branches au point du jour pour avoir les meilleures stalles de galerie. Les pauvres pigeons battirent des ailes de notre côté. La baronne de Poilly en saisit un et me le passa. Ma première idée fut de le jeter dans l'air pour qu'il rattrapât ses amis ; ma seconde idée fut la meilleure pour moi, sinon pour lui. Je le gardai. Ce pigeon était sacré par sa destinée, il était du cortËge de Victor Hugo, n'était-ce pas un ami que je retrouvais? l,a belle baronne me dit : < S'il s'ennuie, vous lui donnerez une colombe; s'il lui faut l'air vif, vous lui rendrez sa liberté après lui avoir attaché à la palte un ruban couleur du ciel, portant le nom de Victor Hugo. >

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