LES ACADÉMIES D'A COTÉ
Les soirées du Louvre
Académus fonda la première académie dans son jardin; Conrard fonda l'Académie française dans sa chambre à coucher ; le comte de Nieuwerkerke fonda une académie universelle dans le palais du Louvre. C'était en 1850, quand il fut nommé directeur des musées et qu'il prit pied au milieu des chefs-d'œuvre. Qui ne se rappelle ses merveilleux vendredis qui ont fait dire à l'Empereur : c La cour n'est pas aux Tuileries, elle est au Louvre. > En effet, toutes les gloires modernes irradiaient en ces fêtes de l'intelligence illustrées par les chefs-d'œuvre des grands maîtres de l'art. € Mais cela
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manque de femmes, disait Nieuwérkerke à Tempereur. — Mon cher Nieuwérkerke, ne vous plaignez pas, les femmes en peinture de Raphaël, de Titien et de Latour, c'est de l'idéal. >
Quand Nieuwérkerke montra à l'empereur le buste de rimpératrice qui n'était encore que comtesse de Téba, Napoléon III déclara bien haut* que Tœuvre du très gracieux sculpteur serait le buste officiel de Timpératrice. Ce buste est le portrait d'une belle jeune fille plus encore que celui d'une souveraine : la couronne l'a surprise. C'est la comtesse de Téba que Nieuwérkerke avait voulu faire : c'est l'impératrice qui sortit de ses mains.
On a fait bien des bustes de l'impératrice, mais le ciseau n'a plus été qu'un courtisan dans les mains des sculpteurs. Nieuwérkerke était de la cour, mais il n'était pas courtisan, surtout en face du marbre. 11 a sculpté d'autres bustes charmans avec le sentiment de la vérité, tout en donnant à la figure cette lumière idéale qui est la vie du marbre.
Je demandai un jour à Nieuwérkerke pourquoi il n'avait pas sculpté son buste, lui qui avait la tête fière et souriante des artistes de la Renaissance :
« Mon cher ami, me dit- il, la première année de mon mariage, j'ai fait un buste de moi, et je crois qu'il était crânement enlevé dans le vrai caractère de ma figure. Quand il fut coulé en plâtre pour le donner au praticien qui devait le sculpter en marbre, je pris ma femme par le bras et je la conduisis à mon atelier, c le beau buste ! s'écria-t-elle en entrant. » Elle s'approcha du plâtre et murmura en me regardant : « Qui est-ce ?» Je n'avais qu'une réponse à faire, je fis sauter le plâtre en vingt morceaux. »
324 ^^^ Confessions
Nieuwerkerke me conta aussi Thistoire de sa belle statue équestre de Guillaume le Taciturne.
La duchessse de Grammont, chez qui nous nous sommes souvent rencontrés avec d*Orsay et Guiche, lui dit un jour: «Vous ne savez pas, mon chez Nieuwerkerke, à quoi j'ai rêvé cette nuit ? — Ma chère duchesse, je n'oserais pas dire que c*est à moi. — Vous pouvez le -dire: Hier, j*ai reçu une lettre du roi de Hollande, où il me parlait de Guillaume le Taciturne. Cette nuit, cette figure légendaire m'a frappée dans mon sommeil; il passait à cheval devant moi et s'arrêtait pour me saluer. Tout à coup, le cheval et l'homme se changèrent en statue équestre. Or la statue était de vous, vous y mettiez le dernier coup de pouce. »
Nieuwerkerke remercia la duchesse de faire un rêve où il était si bien en scène. Elle lui dit : t Pourquoi ne feriezvous pas cette œuvre-là ? — Parce que je ne suis pas un grand sculpteur. — Qui sait I c'est l'œuvre qui fait l'artiste. »
Rentré dans son atelier, Nieuwerkerke se mit à faire une maquette réussie à ce point que Marochetti, son maître, lui dit qu'on ne pouvait pas mfeux travailler en Italie ni en France.
Et voilà Nieuwerkerke parti pour la Haye. Il présente sa maquette au roi, qui en est ravi et dit au sculpteur : « Eh bien I mon cher comte, je vous commande la statue en marbre ou en bronze. »
Si la duchesse de Grammont, au retour de Nieuwerkerke, tut contente, vous n'en doutez pas.
Les Académies d*à côté SiS
De quelques salons
En ce XIX* siècle, frappé partout et à toute heure par l'orage et la tempête, Tesprit français a toujours retrouvé la barque de Noé pour échapper au naufrage ; mais combien de fois pourtant les vagues ont-elles failli l'ensevelir! On le cherchait, on ne le trouvait plus. Sous' le premier empire il courait le monde, tantôt par écrit, tantôt emporté dans les batailles. A peine s'il trouvait un rivage à Paris. Sous la Restauration, les belles femmes du Directoire lui rouvrirent la porte à deux battans. Après la révolution de Juillet on retrouva la société polie du passé, avec l'esprit à la diable des nouveaux venus dans le salon de M"""* Emile de Girardin comme dans l'oratoire de M"** Récamicr.
En 184S, quoique tous les gens d'esprit fussent debout, ou se demandait si Tesprit n'allait pas faire faillite dans le chaos politique. Le premier salon où on se retrouva fut celui de la comtesse de Castellane, qui recevait tous les mondes, trente-deux quartiers de noblesse, et trentedeux quartiers de génie. On jouait la comédie chez elle et on soupait. C'était charmant; le faubourg Saint-Germain avait le bon esprit et la bonne grâce de donner aux comédiennes leurs coudées franches. M"' Rachel et M"' Brohan entre autres vivaient là en très bonnes camaraderies avec les duchesses. Il fallait la main de fée de M™' de Castellane pour faire ce miracle. Mais M. de Castellane mourut, l'hôtel du faubourg Saint-Honoré fut fermé. Même histoire quand M"* de Girardin mourut: Thôtel des Champs-Elysées fut fermé.
La plupart des grandes dames piquées par la mouche
académique ont échoué dans leurs salons comme de simples bourgeoises, mais, dans le monde d'à côté, quelques femmes bien douées, comme la comtesse de Loynes, ont ouvert sans prétention de fort spirituelles réunions de célébrités avec une grâce parfaite. C'a été une vraie joie pour les dernières générations littéraires d'être appelées dans quelques rares salons où tout le monde avait de l'esprit.
Déjà son amie Marie Garcia avait créé dans son hôtel de la rue de Beaujon, un des plus attrayans salons littéraires où se rencontraient Âbout, les dçux Dumas, Barrière, Baudry, Clésinger, Augier, Ponsard, Théophile Gautier, Albéric Second, Roger de Beauvoir, Léon Gozlan, Saint-Victor. On se coudoyait en toute familiarité avec des princes français et étrangers panachés de princesses de théâtre.
Le duc d'Orléans, le duc de Montpensier, le comte de Morny, le prince Napoléon, ont aussi voulu que les artistes et les poêles fussent de leur cour. Ils y étaient même en majorité, mais les hommes d'épée et les hommes de robe donnaient un relief de plus à ces séances radieuses où les grands comédiens et les grandes comédiennes venaient aussi rehausser l'attraction de ces fêtes de l'esprit.
Histoire d'un soufflet
Je reviens au salon de M"® Emile de Girardin, où les hommes de lettres battaient les hommes de la politique, ce qui est bien naturel : pour être homme de lettres il faut être doué, tandis que pour être un homme
Les Académies d*à côté 32j
politique il suffit de passer à propos sur le chemin. Le prince Napoléon fut longtemps le leader du salon des Champs-Elysées par sa parole vibrante, par ses bonnes fortunes d'expression, par ses hardiesses d'idées, car il n'avait ni les préjugés du trône ni les préjugés du monde.
Par malheur, le salon de M"* de Girardin tomba un jour dans le spiritisme, parce que la mort avait fait un premier salut à cette femme d*élite déjà trop oubliée.
La France est le pays de toutes les idées, de toutes les opinions, de toutes les folies, avec un grain de sagesse. C'est le pays de ceux qui croient en Dieu et de ceux qui ne croient qu'en la science. C'est le pays des gens d'esprit, mais aussi le pays des imbéciles.
Comment faut-il classer les spirites ? Faut-il les mettre parmi les spiritualistes et parmi les spirituels, ou parmi ceux qui ont perdu la tête sous l'empire des visions? Grâce à Dieu, on ne fait plus tourner les tables, mais on fait encore tourner les têtes.
Je rappelais hier, chez la princesse Mathilde, celte histoire que nous contait autrefois son frère le prince Napoléon à propos d'une soirée spiritiste de jM"*® Emile de Girardin :
« Ne rions pas trop, car la nuit dernière j'étais couché tout seul au château de Meudon, il faisait un vent à décorner M. dé Y. — le vent qui rendit fou r homme à la carabine — chanson de Victor Hugo. — Ce n'étaient que hurlemens et sifflemens par tout le château. Je me demandais, ne pouvant dormir, ce que devenaient dans de pareilles bourrasques les esprits évoqués par M"** de Girardin. Tout d'un coup, comme pour me punir de me moquer ainsi de ce culte nouveau, je reçus un soufflet
Les Conjtssic
en pleine joue; ce soufflet me fut d'autant plus crut que c'était ie premier que je recevais. Un vrai spirit eQI offert son autre Joue pour avoir l'insigne honneu d'Être souffleté une seconde fois par l'Esprit. Moi, j< levai la tète avec colère et je cherchai une allumette Or, le second soufflet, je le reçus sur la même joue Pour cette fois, je sautai hors du lit et je parlai haut On ne répondit pas. J'allumai entin la bougie; je ne vi: personne; je ne voulus pourtant pas réveiller les gens je me recouchai, pensant toujours à M*"' de Girardin e à sa table tournante; mais j'eus beau faire, il me fu impossible de rejeter mon scepticisme.
* Et pourtant comment m'expliquer ces deux souf llels si galamment appliqués sur ma joue? Ce qui achevait de me troubler un peu, c'est que les soufflet; avaient été donnés d'une main légère, une vraie mair d'Esprit.
« Peu à peu, je me rendormis, ne voulant pas croire quoique j'aie senti une main me souffleter; mais voiU qu'un troisième soufflet m'arrîve; je rallume ma bougie, décidé à laver dans le sang cette offense ou à embrasser la religion de M°" de Girardin.
* Je ne fis ni l'un ni l'autre, car, à peine la bougie fut-elle allumée, que je vis sur le manteau de la cheminée, se débattant dans l'agonie, un beau chal-huant qui venait de se casser la tête dans la glacé. Je le pris dans mes mains; il me regarda avec de grands yeux épiorés, un regard si tendre et si doux que j'en fus touché au cœur. Je lui fls des caresses, j'essayai de le ranimer, mais il mourut dans mes mains.
c Le matin, je l'enterrai pieusement et j'aillai déjeuner avec M""* de Girardin.
Les Académies d'à côté 3^g
« Eh bieni lui dis-je en entrant, je crois aux esprits frappeurs !
— Enfin! me dit-elfe en me serrant la main avec plus de force que jamais.
— Oui; cette nuit, à Meudon, j*ai été frappé trois fois sur la joue par un esprit des ténèbres.
— Comme cela se trouve, mon cher prince! Cette nuit, je ne sais si c'est à cause des coups de vent, tous les esprits que j*ai évoqués hier ont fait le sabbat dans ma chambre, c'est à peine si j'ai dormi une heure.
t Je racontai à M"' de Girardin, pour la calmer dans sa fièvre spirite, que mon esprit frappeur était tout simplement un beau chat-huant du château de Meudon descendu par ma cheminée et qui sans doute tout effarouché de me voir couché là, avait battu des ailes jusqu'à en mourir.
t La pauvre femme ne voulut pas en rabattre; elle me dit que mon chat-huant était un esprit incarné, et elle me remercia de l'avoir enterré avec piété. »
Cette tant spirituelle M"»* de Girardin ne se doutait pas qu'elle donnait la comédie quand elle s'avisa de faire tourner les tables. Il y avait là des acteurs et des spectateurs, mais si tous les acteurs étaient, de bonne foi, pris au spiritisme, on ne voyait que des réfractaires parmi les spectateurs, par exemple le maître de la maison, Emile de Girardin, un sceptique qui ne croyait qu'à lui, et le prince de la maison, Jérôme Bonaparte, qui disait comme saint Paul : « Il n'y a en ce monde que des apparences. )»
33o Les Confessions
Je me rappelle qu'un soir une séance de spiritisme a fort troublé Tesprit de quelques hommes d'esprit, surtout Albéric Second, le prince de Polignac, M"' Sand et le prince de Villafranca.
C'est Balzac, que Ton a forcé à revenir sur la terre et à manifester sa présence ici-bas par de petits coups frappés sous une table.
Balzac s'est rendu de la meilleure grâce du monde à cette invitation, a refait en quelques minutes le grand voyage. « Toc, toc, toc, a-t-il dit, me voilà! »
On Ta alors interrogé à la ronde : « Es-tu content de tes romans > lui a-t-on demandé. — Je ne pouvais mieux faire, a-til répondu. — Peux-tu nous donner des nouvelles d'Alfred de Musset > — Oui, il habite avec moi. — Que fait-il > — Il lit les romans que George Sand et Louise Colet publient sur lui. »
Balzac a ensuite parlé de Gérard de Nerval et d'une certaine Aglaé, une Grecque, avec laquelle il paraît être fort bien.
Tout le monde était plus ou moins impressionné. M"* de Girardin s'est trouvée mal, le prince de Villafranca n'avait pas l'air de se trouver bien, Albéric Second ne dissimulait pas qu'il avait de forts battemens de cœur.
C'était bien Balzac, c'étaient bien ses idées et sa manière de les exprimer. Mais j'ai surpris un sourire railleur de plusieurs assistans beaucoup plus spirituels que spirites : le prince Napoléon, Théophile Gautier, Emile de Girardin, — lequel ne partageait jamais les opinions de sa femme.
Un financier, on ne sait pourquoi, succéda à Balzac. C'était tout simplement M. de Bcaujon, un ancien habi-
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tant des Champs-Elysées. 11 ne parla que par chiffres. Le prince Napoléon lui demanda à brûle-pourpoint de lui dire, puisqu'il savait si bien compter, combien il avait de louis dans son porte-monnaie : « Si vous tombez juste, les louis seront pour vous, Monsieur. — On entendit aussitôt frapper vingt coups. M"® de Girardin saisit le porte-monnaie dans la main du prince. En toute hâte, elle compta. H y avait vingt louis. M"* de Girardin cria au miracle, que dis-je! au spiritisme. — Mon cher prince, je garde ces vingt louis pour mes pauvres. — Bravo, dit le prince, je ne les croyais pas destinés aune aussi bonne fortune. — Vous voyez, dit le prince de Villafranca, que le spiritisme n'est pas un vain mot. » Je n'étais pas convaincu, ni quelques autres.
Les hommes de lettres n'aiment presque tous que la société des hommes de lettres, où ils n'apprennent qu'à aiguiser leur esprit et à effacer leur originalité.
L'école du monde appelle partout ceux qui se piquent de peindre le monde. Aussi, bénies soient-elles les femmes qui ouvrent leurs salons aux hommes de lettres et aux artistes I Tel a fait la princesse Mathilde depuis bientôt un demi-siècle.
C'est une académie mondaine le hall de M"* la princesse Mathilde. Dieu merci ! on n'y donne pas de prix d'éloquence, mais on a beaucoup d'esprit. C'est que là, les académiciens s'appellent Théophile Gautier, Renan, Dumas I, Dumas II, Albéric Second, Doucet, Saint- Victor, Nisard, Sainte-Beuve, Augier, Octave Feuillet, Emile de Girardin, de Concourt, Théodore de Banville, Henry Houssaye, Gustave Flaubert, Sardou, — j'en passe
r Con/ei
et d'excellens sinoa des meilleurs, après avoir cit' pëJe-mêle ceux qui sont ou qui ne sont pas de la.vietll académie, sans bien les reconnaître, car je n'ai jamai: su si M. Empis était de l'Académie et si M. Michèle n'en était pas.
A une des brillantes causeries du dimanche, les poêle et les artistes regardaient avec une sympathie respec tueuse la belle tête si intelligente et si douce de la grande duchesse de Russie, Marie Nicolaewna, la protectric des arts et des lettres. On dirait une de ces figure historiques de Van Dyck ou du chevalier Lély, qui, dan les musées, attirent tous les yeux, parce que l'âme rayonne, parce que le caractère y domine. Un russo phile disait: > Les czars ont donné raison à la Volonté Vouloir c'est pouvoir : il ont voulu être beaux, ils I sont. Beaucoup de rois n'en peuvent pas dire autant.
Il y a à Paris quelques autres académies, des palai hospitaliers, où se retrouvent ceux qui font l'opinio publique en matière de poésie, d'art et de pfailoso phie, car l'opinion publique est le fleuve qui ne vers qu'un verre d'eau à sa source et qui bientôt eotraîn dans son lit — lit souvent impur — les ruisseaux, le torrens el les rivières, pour les jeter dans les mers oi il se perd; car l'opinion publique ne dure qu'un jour.
Le Salon de Morny
Morny recevait en dilettante beaucoup d'artiste dans son salon des Champs-Elysées. Ministre d l'intérieur et Président du Corps Législatif, il o'oubli.
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jamais ses amis les artistes, qui trouvèrent toujours leur place à sa table ou à ses fêtes. J'en prends à témoin cette page que je retrouve dans mes notes datées de 1865 :
Hier, le comte de Morny avait réuni dans un dîner les plus illustres contemporains.
Après le dîner, on s*est promené dans les beaux salons du Corps législatif, et l'on s'est arrêté devant les vingt chefs-d'œuvre que possède M. de Morny et sur lesquels il a si bien l'art de répandre la lumière. C'était comme une salle du Vatican ou du Louvre vue aux flambeaux. On sait que M. de Morny a des Rembrandt, des Watteau, des Terburg, des Greuze, des Ruysdaél, dignes des musées les plus orthodoxes. Nieuwerkerke, qui s'y connaît, voudrait bien avoir dans son incomparable musée, ne fût-ce qu'un jour par semaine, les tableaux de Morny.
A la fin de cette soirée, où les artistes se croyaient chez eux, tant M. de Morny a les belles familiarités de l'esprit et du grand seigneur, Français a chanté avec sa voix brave et sympathique quelques-unes de ces vieilles chansons qu'il chante si bien et qui ont charmé tout le monde; Gustave Nadauda eu sa part de succès, comme de coutume, avec des chansons qui n'ont pas encore couru Paris. J'ai chanté ensuite le vieil air de Lulli :
Cest Vamour qui relient dans ses chaînes Mille oiseaux quen ces bois nuit et jour Von entend.
Si Vamour ne causait que des peines, Les oiseaux amoureux ne chanteraient pas tant.
Enfin y Emile Augier, qui a une fort belle voix, a chanté
l'Amour nous mène, une cbaason du tems de Louis XIV, à la grande admiration de M. Ingres,qui,on]esait, serait un grand musicien s'il n'était un grand peintre.
Girardin continua les soirées de Mornyavcc la même grâce cordiale. Ce fut dans ce beau salon que, par une charmante surprise, nous vîmes entrer une belle com^^dicnne qui fit semblant de n'ctre point attendue. Rachel est morte, vive Sarah Bernbardt ! La nouvelle venue nous prit, du premier coup, le cœur et l'esprit ; le cœur, par la passion qu'elle mit à dire des vers de Victor Hugo et d'Alfred de Musset, l'esprit par sa verve humoristique.
Chez la mar:juise de Paii'j
Les gens de lettres et les artistes, ceux>là qui sont quelque peu mondains, se demandaient, à la révolution de 1848, comme Lafontaine, à la mort de M"" de la Sablière : * Où irons-nous? »
Léon Gozlan me dit un jour : « J'ai trouve, ou plutôt M"" Hertz, devenue ia marquise de Païva, elle ne sait pas pourquoi, a trouvé à travers le monde un grand seigneur d'Oulre-Rhin, qui lui verse un million par an pour ses menus plaisirs. Elle va pendre la crémaillère place Saint-Georges pour réunir tous les gens d'esprit s'il y en a encore. >
Celte femme élrange — qui disait que l'esprit c'est la raison et qui fut le triomphe de la volonté, — ouvrit donc ses salons de la place Saint-Georges à quelques esprits d'élite qui avaient été plus ou moins ses amis :
Théophile Gautier, Paul de Saint-Victor, des ambassadeurs étrangers, Eugène Delacroix, Baudry, le bibliophile Jacob, Léon Gozlan. Elle nous donna carte blanche pour lui amener d'autres convives à ses dîners, qui étaient les plus fastueux, sinon les plus beaux diners du monde.
Nous ne fûmes pas en peine; mais on allait aux voix pour l'élection. Une seule femme fut élue, à cause de sa beauté, pour faire face à Tamphitryonne. Ce fut M™« Roger de Beauvoir. La marquise de Païva nous disait gaiement : « Quand vous voudrez des femmes du faubourg Saint-Germain, vous me le direz, je suis assez riche pour vous payer des duchesses. » Nous ne l'avons pas condamnée à cette extrémité. Nous étions trop bien entre nous. Jamais causeries ne furent plus vives et plus imprévues. Je crois que cette table somptueuse, où les serres du château de Pontchartrain, un château royal, nous donnaient des raisins, des cerises et des pêches quand tombail la neige, valait bien, pour exciter l'esprit, la table frugale de M"* de Maintenon.
On n'avait pas eu besoin d'en bannir la politique, quoique Emile de Girardin fût parmi les convives. Mais l'art, la littérature, l'éternel féminin, éclataient sur la nappe, comme les topazes du vin de Champagne, les perles du vin du Rhin et les rubis de tous les châteaux du Bordelais. Jamais les gens de lettres et les artistes n'avaient été plus royalement fêtés.
Ce fut encore mieux quand la marquise eut bâti son hôtel aux Champs-Elysées, demi-merveille d'architecture et d'ameublement. On n'élève ces palais qu'à coups de millions. Baudry, Cabanel, Gérôme, sont là dans leurs plus belles peintures. Des sculpteurs de marque ont écrit
Les Académies d'à côté 33j
leur nom jusque sur les cheminées des petits appartemens. Un ambassadeur extraordinaire est allé aux Indes pour y trouver des étoffes introuvables, tant la maîtresse de la maison cherchait l'impossible. Or, cette demi-merveille n'est connue à Paris que par ouï-dire, puisque la marquise de Païva ne l'ouvrait qu'à ses amis. On avait beau être une personnalité de la politique, de la fortune, de l'aristocratie, on ne passait pas.
Un soir, chez M"' de Païva, après avoir salué Eugène Delacroix roi de la couleur, la causerie fut toute la soirée consacrée aux coloristes. Tout à coup Léon Gozlan, qui avait gardé le silence, partit comme une fusée.
« Comme je suis un peu fou, dit-il, j'ai toujours rapporté, je ne sais trop pourquoi, à une couleur ou à une nuance les sensations diverses que j'éprouve. Ainsi, pour moi, la piété est bleu tendre, la résignation est gris-perle, la joie est vert-pomme, la satiété est café au lait, le plaisir rose velouté, le sommeil est fumée de tabac, la réflexion est orange, la douleur est couleur de suie, l'ennui est chocolat. La pensée pénible d'avoir un billet à payer, est de mine de plomb; l'argent à recevoir est rouge chatoyant ou diablotin. Le jour du terme est couleur de terre de Sienne, vilaine couleur. Aller à un premier rendez-vous, couleur thé léger, à un vingtième, thé chargé; quant au bonheur... couleur que je ne connais pas. »
Gozlan fut salué par tous d'un vrai feu d'artifice de complimens.
La marquise voulut connaître la couleur favorite de chacun. J'ai bien un peu oublié les réponses de mes amis, mais voici la -mienne:
La plus belle couleur
La gamme des couleurs m*a toujours enchanté : J'aime le bleu du ciel sous la blancheur des nues. L'outremer qui m'appelle aux rives inconnues Et le coup de pinceau du soleil en gaité;
Les pâleurs du bleuet et de la rose-thé, Le vert tout ondoyant sur les forêts chenues, Les ors des beaux cheveux sur les épaules nues Et la fraise qui point sur un sein velouté ;
L'éventail de Junon : la suprême palette; L'œil bleu de la pervenche et de la violette, Les tons voluptueux qui s'allument dans l'air;
Les miroirs éclatant des gouttes de rosée,
La pourpre des grands vins dans la coupe irisée...
Ce que j'aime encor mieux, c'est la couleur de chair.
La causerie à l'hôtel Païva était toujours étincelante, imprévue, ruisselante d'inouïsme. Comme dans la salle à manger du docteur Véron, on ne réinvitait pas les causeurs qui n'avaient jeté que Tennui sur la table. Théophile Gautier était, même avant Léon Gozian, le roi du paradoxe. Aucun de nous d'ailleurs ne se fût permis de rebattre les oreilles par des lieux communs. « Prenez garde, disait quelquefois la maîtresse de céans, voilà Théo qui prend son crayon. » En effet, Théophile Gauthier, quand on débitait des vérités familières à M. Prudhomme, prenait son crayon et dessinait des figures au revers du menu. La marquise s'en emparait en disant : € Voilà qui payera mon dîner. » Un soir, elle fit apporter sur la table de l'encre et du papier : c Mon cher Théo,
Les Académies d'à côté 33g
puisque vous dessinez si bien, faites-moi le portrait de votre première maîtresse. » Et tout aussitôt, le poète se mettant à Tœuvre dessina le portrait de Cydalise, dont les seins abondans rappellent la coupe renversée des dieux. M"** de Païva me donna ce portrait à la plume parce que j'avais connu Toriginal.
Quand le prince de Hobenlohe était ambassadeur à Paris, je le rencontrais souvent à la table de la marquise de Païva. Il me paraissait tout aussi Français que peut Tètre un ambassadeur étranger. Il parlait avec beaucoup d'esprit comme sMl fût cousin d'Henri Heine. 11 dit un jour à la marquise : < Arsène Houssaye est un homme charmant, et je voudrais bien pouvoir lui être agréable. » Ne lui parlez pas de l'Aigle noir, répondit M"* de Païva, car il ne porte plus de décorations depuis la guerre; n'est-ce pas, Arsène Houssaye ? — Prince, puisque vous désirez m'être agréable, c'est bien simple, apportez-nous un jour au dîner les clefs de Metz sur un plat d'argent. — Pas si simple que cela, répondit le prince, mais enfin il ne serait pas impossible que, par le jeu de la destinée et delà diplomatie, Metz ne redevînt une ville de France. — Ce serait, repris-je, une bonne fortune pour l'Allemagne comme pour la France, puisque cela éteindrait des haines stériles de peuple à peuple. »
Le général Fleury, qui écoutait, applaudit à ce mot.
11 y aura bientôt dix ans de cela. Où est la marquise? où est le plat d'argent? On a enterré contre son vœu M"' de Païva en Silésie, et le prince de Hohenlohe gouverne l'Alsace et la Lorraine.
340 Les Conjtssions
Une aulre marquise, M"" Anforti, tenta de ses mains blanches de conduire la barque de l'esprit. Elle y réussit : tout un hiver, nous nous retrouvâmes avec Emile de Girardin, Paul de Saint-Victor, Henry Houssaye, le chevalier Nigra, Caro, le comte de Moltke, le duc de Bancs, le prince Gédroyc, Carolus Duraa et Charles Laffîtte,; mais sir Charles Laffitte mourut, on prit le deuil dans le petit h6lel, la marmite fut renversée.
Depuis ce tems-là, nous nous retrouvons plus ou moins au diner des Spartiates.
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Lkcadémie de l*Hirondelle
On ne se souvient plus de cette jolie hirondelle que Carie Vernet, un jour qu'il n'avait pas d'argent, peignit sur le plafond du café Foy, pour payer son déjeuner. On n'imagine pas combien de provinciaux et d'étrangers, sans compter les Parisiens, sont venus déjeuner sous l'hirondelle, tant la mode était là.
Plus tard, quelques-uns de mes amis ayant jugé que le plus court chemin pour nous voir, Roqueplan et moi, était de venir au café Foy, nous surprendre vers midi. Roqueplan dit un jour que nous avions fondé l'Académie de l'Hirondelle.
Les membres de cette académie s'appelaient : Roqueplan, Albéric Second, Edouard Houssaye, Xavier Aubryet, Banville, Dumas, Théophile Gautier; çà et là, Clésinger, Beauvallet, Musset, Augier, About, Dressant, Cormenin, Claudin, Beauvoir, Léon Gozlan, Méry, Ernest Hamel, Brindeau. Ces séances duraient une heure et ne coûtaient guère que cent sous, mais on dépensait beaucoup plus d'esprit et de gaieté que d'argent. C'a été la fin du café Foy, nous étions trop bruyans pour les pacifiques habitués. Nous nous envolâmes un beau jour sans savoir pourquoi. La place que nous avions prise aux anciens ne fut plus occupée; le silence se fit; le le célèbre café aux admirables sculptures sur bois prit des airs de tombeau, parce que ceux qui venaient encore avaient des physionomies funèbres. La faillite aux pâles
couleurs y amena des huissiers : Ci-gît le café Foy,
Le maître du café était l'homme du monde le plus aimable. Il nous regardait comme ses enfans et riait de nos folies. Celui-là, au moins, n'a pas vu la ruine de la maison, puisque la mort le prit la veille des échéances — des déchéances, hélas !
Je veux donner un exemple de sa bonne grâce. Il m'arrive souvent de sortir sans argent — ' ce qui ne m'arrivait jamais quand je n'avais pas le sou. — Le premier matin que je déjeunai au café Foy, je sortis sans payer, après avoir demandé l'addition ; j'avais ce jour-là trois ou quatre convives. Le lendemain je ne songeai même pas à payer, le surlendemain je trouvai très commode cette mauvaise habitude. Cela dura si longtemps que, quand je demandai la carte, mon gracieux créancier me dit avec un air quelque peu préoccupé : « Vous en parlez bien à votre aise, Monsieur, c'est tout un travail ; donnez-moi le temps de mettre mes lunettes ; la semaine prochaine, si vous voulez > — Oh ! mon Dieu, quand il vous plaira. » Un mois après : t Et l'addition > — Je vais vous l'apporter. »
L'addition n'était rien moins qu'un volume relié en maroquin violet, tranches dorées, avec ce titre : c Offert à M. Arsène Houssaye. » C'était un prodige de calligraphie. «Voilà une exquise galanterie, lui dis-je. J'en suis d'autant plus touché que vous êtes de ceux qui ne font pas payer la dorure. » Je ne lus qu'une seule page de ce beau livre, la dernière : Total, 4,556 fr. 25.
Je croyais à un chiffre plus gourmand, car j'avais déjeuné longtemps et j'avais eu plus d'un convive.
Je n'en étonnai pas moins les graves habitués du voisinage, qui n'ont jamais compris qu' « un chef d'éta-
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blissement » pût faire un pareil crédit à un homme de lettres.
Mon hôte me raconta que ce n'était pas une nouveauté dans sa maison. En 1802, un chevalier de Saint-Louis était venu déjeuner pendant tout un hiver d'une tasse de chocolat quMl payait régulièrement ; mais, Thiver passé, il ne paya plus; du moins il payait par un salut et par un sourire. C'était un homme si bien né, ses airs de ci-devant tournaient si bien la tête à la maltresse de la maison, qu'on résolut de ne jamais lui dire un mot ; il déjeuna ainsi jusqu'en 18 16, au temps du milliard des émigrés. Un matin, sans que rien parût changé en lui, il se présenta au comptoir, offrit une prise, secoua son jabot et dit ce seul mot : « Combien ? — Combien ? monsieur le chevalier, nous n'avons pas compté. — Eh bien 1 rien n'est plus sim pie rquinze années à trois cent soixante cinq jours, chaque jour à i franc, total...
Il paya; après quoi il se tourna vers les garçons : « Il faut bien, dit-il, que ces coquins-là aient leur part du milliard des émigrés. » Et il fit voler vers eux un billet de 1,000 francs.
On a dépensé beaucoup d'esprit sous l'hirondelle de Carie Vernet, mais les paradoxes de Théo, de Dumas, d'Âlbéric et d'Aubryet, étaient la belle monnaie de ces causeries hyperboliques. Les bonnes gens qui déjeunaient non loin de nos quatre tables se croyaient dans une maison de fous, tant on souffletait les idées bour* geoises, tant on y exaltait les hardiesses vertigineuses. Quand un nouveau venu littéraire se hasardait parmi nous, il ne reparaissait pas le lendemain, tant il avait peur de n'être pas au diapason.
344 ^^s Confessions
Le Divan et la brasserie des Martyrs
Les Arabes disent : • H y a le chemin du bonheur, mais les voyageurs n'arrivent jamais. » Tout Paris est sur ce chemin-là ; dans les provinces, on se résigne à son sort quel qu*il soit, on accepte l'humble destinée sans tendre les bras vers l'impossible; les chercheurs d'inconnu, qui sont considérés hors Paris comme des fous, viennent échouer dans la capitale des capitales; mais les braves gens qui ne croient pas avoir d'étoile se contentent de vivre comme il plaît à Dieu, sans vouloir forcer la carte de leurs aspirations. Ce sont les sages ; ils n*en sont peut-être pas plus heureux pour cela; mais, ne montant pas sur les sommets, au moins ne tombentils jamais de haut.
Les Parisiens ont tous la prétention de jouer un grand rôle à tous les diapasons de Torgueil humain; ils ont beau gravir les escarpemens de la fortune ou de la . renommée, ils trouvent qu'ils n'ont jamais assez monté. Ceci explique ce steeple-chase de tous les instants ; on se rencontre, on se salue à la hâte, on court en avant, on arrive — jusqu'au tombeau — pour reconnaître qu'en fin de compte on aurait mieux fait de s'arrêter à cueillir des fleurettes sur les marges du chemin.
Quel que soit le site, quel que soit le ciel, quel que soit l'horizon, on ne se trouve jamais bien.
Celui qui habite un hôtel aux Champs-Elysées, comme celui qui habite une mansarde à Ménilmontant ne se trouvent pas chez eux. Celui qui est aimé et celui qui ne Test pas, celui qui fait fortune et celui qui se ruine, celui qui trahit sa femme et celui qui est trahi par sa mai-
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tresse, celui qui est ministre et celui qui veut le devenir, celui qui travaille et celui qui se croise les bras, tous aspirent au lendemain, parce que le lendemain est plein de promesse pour tout le monde; mais le lendemain est comme Fonlenelle, qui avait les mains pleines de vérités et qui ne les ouvrait pas. Cette foi au lendemain, cette aspiration perpétuelle, cette recherche de l'inconnu explique les noctambules ; ils ont tant de fois attendu vainement le bonheur le jour, qu'ils se tournent vers la nuit.
La nuit a aussi son soleil, mais ce soleil-là ne se montre qu'aux initiés, les buveurs d'absinthe, de bière et d'eau-de-vie; l'ivresse les transporte dans un monde tout rayonnant qui leur fait prendre en pitié le monde des buveurs d'eau. En effet, vous avez beau vous enivrer d'orgueil ou d'amour, vous n'arrivez pas à ce haut dédain des choses d'ici-bas, à ces visions radieuses que donne l'ivresse du bock ou du petit verre. Edgar Poe, Alfred de Musset et Charles Coligny l'ont dit en se le prouvant à eux-mêmes.
On croit que les derniers bohèmes sont morts, mais une promenade dans Paris, de minuit à six heures du matin, vous montrera des bohèmes de tous les ordres, à la Halle, sur les boulevards, à Montmartre et au pays Latin.
La bohème galante de Gérard de Nerval, la bohème enfumée d'Henry Mùrger, la bohème chantante de Gustave Mathieu, toutes les anciennes bohèmes, en un mot, ont mis au monde une multitude de petites bohèmes éparses dans Paris : bohème des hommes, bohème des femmes, où Ton passe sa nuit à refaire le monde comme il devrait être, à escalader le ciel, à détrôner les imbéciles, à mille et mille jeux innocens, qui s'évanouissent dans la fumée du dernier cigare matinal.
Les beaux-esprits sans portefeuille avaient baptisé leur café le Divan, parce qu'ils voulaient y vivre à la turque en évoquant un harem d'occasion.
Combien de dieux qui n'ont pas eu leur Olympe dans ce café académique !
C'étaient pourtant de bons diables ; quelques-uns avaient un esprit d'enfer. Ce qui me plaisait en eux, c'était leur mépris de tout ce qui n'était pas Tart et leur horreur de la littérature bourgeoise. Les habitués étaient jeunes — ou se croyaient jeunes, — ce qui est tout un.
Il ne faudrait pas s'imaginer pourtant que ce fût là celte folle jeunesse, celle qui, depuis six mille ans, jette gaiement son bonnet par-dessus les moulins, en narguant l'avenir et la vieillesse. Non. Ces jeunes gens étaient graves, même quelque peu sombres, ce qui était la faute de l'époque; Chatterton, Antony, Rolla, avaient plus ou moins déteint sur eux.
Ces jeunes hommes, dans leur ardeur à chercher dans le champ de l'art un filon inexploré, dans la fièvre qui les poussait vers l'inconnu, allaient toujours en avant sans calculer leurs forces, en comptant seulement sur leur courage ; c'était ne pas compter sans son hôte. Mais combien furent emportés par ces vagues qui devaient les conduire aux succès, comme si le courage menait à tout en France ! Ils mouraient du moins avec sérénité, sans une parole amère, confessant, au seuil de l'éternité, que l'art avait été la religion de leur vie et qu'ils en mouraient les martyrs. L'enthousiasme — que les tems sont changés! — l'enthousiasme, cette passion des grandes âmes, était ce qui les tuait tous. On a ajouté que l'absinthe collaborait en cela avec l'enthousiasme; mais que n'a-t-on pas dit contre l'absinthe! Voltaire, qui ado-
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rait le café, aurait dit que Tabsinthe n'est pas un poison lent ; Voltaire, qui a fait si souvent boire la ciguë à Fréron, aurait accusé Fréron de ne boire que Tabsinthe.
Plus d*un a imité Fréron, mais aucun n'a fait un autre Candide, L'imagination était si vive et si capricieuse chez ces vaillans esprits qui brisaient leurs armes, qu'ils se contentaient d'esquisser à grands traits le sujet entrevu sans vouloir jamais descendre au détail mécanique. Ce détail — qui restera toujours trop ingénieux pour qu'on puisse s'en passer, — ils l'appelaient, dans leur dédain, « le métier ! » Voyez-vous cela ! un métier qui consistait à jeter sur le papier les créations de ces natures primesautières ! La plume eût tout gâté !
Au divan de la rue Le Peletier, on entendait souvent retentir cet aphorisme : « Les plus beaux livres ne sont pas ceux qu'on écrit ! » Les auditeurs d'élite, qui se groupaient chaque soir, jambe de-ci, jambe de-là, sur les vastes divans du café, jouissaient seuls des chefsd'œuvre qui chaque soir, naissaient là pour mourir à l'aube. Aussi quelque censeur morose,voulant stigmatiser la griserie intellectuelle où se consumaient tant de forces et de talens, avait-il surnommé le divan le Club des fumeurs d'opium. C'est un nom qui lui resta longtemps. Les buveurs* d'opium ont été dispersés par la mort ou par l'oubli, quelques-uns par la gloire ; quelques autres se sont odieusement embourgeoisés. Bien peu ; — voilà la leçon -^ ont pu sortir de la foule pour briller parmi les élus.
Un beau jour, on m'apprit que le cénacle du Divan, chassé par l'ange exterminateur des révolutions et des démolitions, s'était retrouvé érigé en académie à l'ombre
de Téglise Notre-Dame de Lorette. La Brasserie des Martyrs gardait un rameau vert des appelés et des élus du Divan Le Peletier.
La brasserie des Martyrs était-elle ainsi nommée parce qu'elle était située au début de la rue des Martyrs } Les esprits avancés disaient que le nom lui venait des martyrs de l'art, de la poésie et de la science, qui s'y donnaient rendez-vous ; ce qui rappelle d*un peu loin un mot de Jules Janin à un dramaturge qui portait un manuscrit accusateur : « Je sais où vous allez. — Je vais lire une pièce à des amis. — Je le savais bien! vous allez rue des Martyrs. »
L'ancienne fraternité qui unissait les habitués au Divan Le Peletier, alors qu'il s'agissait d'une expédition contre les Rajahs, les Sardanapales, les Cambyses et les faux Smerdis de la littérature, ne se retrouvait pas à la brasserie des Martyrs. Il y avait deux partis bien tranchés : les fantaisistes et les réalistes.
Cette académie tenait ses assises dans une grande salle, divisée en plusieurs files de table qui rappelaient la menuiserie bavaroise. Crispin Baptiste en faisait les honneurs et croyait que tous ses hôtes étaient des personnages de Molière et de Lesage.
La bière du cru rappelait la bière de Munich, qu'adorait tant cette fière Lola Montés qui a failli créer l'académie des cravacheuses.
Je ne sais si c'était le pays où fleurit Lo'la Montés sous les traits romantiques de Mimi Pinson et de Manon Bréda, ni si c'était le théâtre où s'essayaient plus d'une Maupin, mais entre les deux partis, fantaisiste et réaliste, il en existait un troisième qui manquait au décor — je ne dis pas au décorum — du Divan Le Peletier et
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qui servait de trait d'union aux deux autres : c'était le parti ou plutôt Télément féminin. N'étant rien moins qu'absolu en fait de doctrines, il fusionnait assez volontiers tantôt avec les fantaisistes, tantôt avec les réalistes — simple question de budget.
Cette luxuriance de sève était pleine de généreuses aspirations. Là on ne péchait jamais par la vulgarité, une ennemie avec laquelle je demande à ne me point réconcilier. Malgré les toilettes tapageuses, les cris d^oiseaux et les propos truculens, je n'ai pas caché ma sympathie pour cette académie toujours éveillée. D'ailleurs, je ne jurerais pas qu'il n'y eût eu là des gens austères et très austères, tels que le docteur Herbeau, Daniel d'Arthès, le second ou le troisième des Canalis, Z. Marcas, et d'autres Z et d'autres X. Et de ci et de là, Olympia Junior, Nadar et Carjat, le neveu de Rameau, peut-être Rameau lui-même, et Franjolé avec son violon, et Fortunio avec son verre de Bohême, et Gambetta-César et sa fortune.
Je ne sais pas si l'académie de la rue des Martyrs a eu une influence sur les destinées de la langue française. On ne s'y enfermait pas précisément pour travailler au dictionnaire perpétuel, mais je crois qu'on l'enrichissait de plus de mots nouveaux quedansl'autreacadémie. Ceque je veux constater, c'est qu'on n'allait pas à l'académie des Martyrs pour boire de la bière; comme dans les jardins d'Académus, on y allait pour parler des dieux. Et combien de dieuxy étaient jetés tous les jours du haut de l'Olympe! Combien de fois Saturne a été chassé par Titan et Titan par Jupiter! Mais tous ces Apollons de l'Académie de la brasserie des Martyrs n'ont-ils pas eu leur part de l'Empyrée ?
Les Spartiates de Pjris
Faute de grandes dames pour réunir à sa table la belle compagnie littéraire et artistique panachée d'ambassadeurs, de minisires et de généraux, je créai la petite académie des Spartiates.
On a beaucoup parlé du dîner des Spartiates, donl on m'a donné la présidence, parce que je m'entends au brouet noir.
Cette année, quand lordLytton, un des nôtres, revint
Les Académies d'à côté 35i
en France à titre d'ambassadeur, je lui écrivis que nous voulions commencer 1888 sous ses auspices. Il me répondit ainsi :
AMBASSADE d'ÂNOLETERRE
Ce samedi soir.
Mon cher roi de Sparte^
La gracieuse salutation dont je viens d'être honoré de la part de Votre Majesté a bien réjoui le cœur de votre exilé.
Je ne suis arrivé ici qu'en particulier pour installer ma famille, et je repars demain matin, pour prendre congé de la Reine; mais je compte être de retour le jour de l'an. Il me tarde de rejoindre mes compatriotes dans votre beau pays, et je prends pour témoin les dieux tutélaires de votre Sparte. Vous savez que, depuis treize ans, je suis resté votre sujet fidèle,
Lytton.
Les armes de lord Lytton : couronne de marquis, portent cette devise : Hoc virtutis opus.
Le 17 janvier, le Figaro et le Gaulois publiaient notre histoire :
« Hier, les Spartiates de Paris ont donné, au Lion d'Or, un festin au brouet noir à leur fidèle Spartiate lord Lytton, ambassadeur d'Angleterre, qui est de la confrérie depuis quinze ans. Quand il était vice-roi des Indes, il envoyait tous les ans son toast à ses chers Spartiates. Mais donnons la parole à l'ancien président, l'his-
torien du 4i^ Fauteuil de r Académie française. Voici comment, hier, il a fait en quelques mots l'historique de ce fameux dîner :
« Après avoir porté à lord Lytton un toast très chaleureux, il s'est fait ainsi l'historiographe des Spartiates :
c En 1869, à la veille des révolutions plus ou moins sociales, déjà nous songions à serrer les rangs, nous autres, pour qui les joies de l'esprit et des lèvres sont la seule ambition, et nous avons créé, Théophile Gautier, Paul de Saint-Victoretmoi, le dîner des Spartiates. On m'en donna la présidence, parce qu'on disait — dans ce temps là — que je portais bonheur (je n'ai pas l'orgueil de me comparer au cochon porte-veine). Le bibliophile Jacob, le duc de Persigny, Edmond de Concourt, le comte Nigra, Henry Houssaye, Paul Baudry, le duc d'Acquaviva, voulurent être de la fête. Mal dîner cela les changeait.
« Il nous vint bientôt d'autres convives : Gaston Jollivet, le comte de Laferrière, Raoul Duval, du Boisgobey, Banville, Coppée, Dupray, Valfrey, Molinari, le général Read, le prince Galitzine, le général Schmitz, Ziem, pour finir par la dernière lettre de l'alphabet.
c Nous avions déjà deux ambassadeurs : Nigra et Read, quand lord Lytton, vice^roi des Indes, voulut, pour changer son menu, prendre place à notre table. Nous élûmes ensuite Ferdinand de Lesseps, Dumas, Magnard, Jules Claretie, Gaston Berardi, Octave Uzanne, de Lescure, Albéric Second, le prince Stirbey, P. Gille, Meilhac, du Sommerard, Paul Perret, Monselet, Hérédia, Mitchell, José Paz et Bardoux, ci-devant ministre des lettres et des arts. Il y a aussi des absents :
Les Académies d*à côté 353
Lafayetle, le marquis de Rougé, le baron de Heekeren. Qui encore ? Madrazzo, si je me souviens bien.
« Par malheur, il y a des absents qui ne reviendront pas.
« Tous lesjoursaii4i' régiment d'infanterie, à Tappel du matin, on ne manque jamais d*évoquer la figure de La Tour-d'Auvergne. Le sous-officrer de semaine répond : • Mort au champ d'honneirr. » Tradition su • blime !
• Pourquoi ne ferais-je pas ici Tappel des soldats de la pensée, de nos amis les Spartiates qui sont morts au champ de gloire? Théophile Gautier, Persigny, Paul de Saint-Victor, du Sommerard, le bibliophile Jacob, Albéric Second, Raoul Duval, Paul Baudry, Monselet et le duc d'Acquaviva.
« Tous ces noms, dignes du Livre d'or de l'Amitié, prouvent que, si les alouettes rôties manquaient quelquefois à notre table, l'esprit courait sur la nappe. Ç*a été, en effet, une encyclopédie vivante. Nous nous sommes toujours placés au-dessus de toutes les politiques et de toutes les écoles, parce qu'il n'est pas un seul d'entre nous qui n'eût le haut scepticisme du dédain pour tout ce qui n'est pas l'éternelle vérité, c'est-à-dire la raison armée d'esprit.
« Celte académie des Spartiates a été créée, comme toutes les belles choses, sans préméditation. Dieu n'avait prémédité ni la vigne, ni la rose, ni la femme. On a mis en gerbes des amitiés franches comme le blé. Dans chaque génération, les esprits fraternels s'appellent les uns les autres, quels que soient le devoir, le travail, l'aspiration contraires. L'harmonie se fait par les oppositions. Nous sommes soldats et poètes, artistes et V 23
rêveurs, historiens et hommes d'État ; nous sommes un monde et non une secte ; nous touchons à tout.
« Et nous représentons tout, vraie synthèse de l'homme libre et vaillant. Ce nom de Spartiates, nous le méritons par notre mépris des préjugés, notre dédain des vanités — et surtout par la frugalité de notre dîner. — Cueillir t heure, c'est la sagesse quand l'heure est charmante et que le brouet n'est pas trop noir.
« Les anciennes académies ont trop psalmodié le dialogue des morts.
« Savez-vous pourquoi ces académies sont tristes ? C'est parce qu'on n'y dîne pas.
«t Ce qui fait la force de l'académie des Spartiates, c'est qu'elle ne siège qu'à table. Sa fourchette, c'est sa plume. Elle ne prononce pas d'oraisons funèbres, parce que ceux des siens qui tombent sur le champ de bataille de la vie se relèvent plus vivans dans le pays des âmes, qu'il ne faut pas confondre avec le pays des ombres.
« Nous voulons tous porter un toast à Lytton, non pas seulement parce qu'il a été vice-roi des Indes et qu'il est ambassadeur d'Angleterre, mais aussi, mais surtout parce que ce rare esprit, fils de Buhver, ce grand cousin de lord Byron, est un des meilleurs écrivains de l'Angleterre de par la poésie, l'imagination, l'ironie et l'humour.
« Lord Lytton n'a-t-il pas créé toute une comédie humaine parses fables lyriques où, comme La Fontaine, il a montré par les bêtes et les choses toute la folie et toute la sagesse de l'humanité. Écoutez ces belles strophes, ne les dirait-on pas tombées de la plume d'or de lord Byron?
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