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je suis, n'a pas suivi ce tel exemple, et celle qui rîous succède ne parait pas devoir le remettre en vigueur. L'individualisme s'étale sur toute la ligne, et la lutte pour la vie accomplit son œuvre surtout dans la littérature. C'est à qui dévorera son voisin, et l'esprit de commerce s'est presque complètement substitué au commerce des esprits. Nous n'avons que tien rarement de sincères amis parmi nos confrères. Je ne sais même pas si les rivaux existent encore. Nul ne se reconnaît plus le rival de quelqu'un; chacun se déclare supérieur à tous. Les nouveaux arrivants sont tout de suite des adversaires. Ce n'est même plus querelle d'écoles, c'est concurrence de toutiques. On dénigre la marchandise des maisons achalandées comme si c'était le meilleur moyen de vendre la sienne. Ça passera comme tout ce qui ne sert à rien. L'envie ne fait de mal qu'à l'envieux, t Va, petite tête, disait Tristram Shandy en ouvrant la fenêtre à la mouche qui tourdonnait dans sa chamtre et voulait inutilement passer à travers les vitres, va, petite bête, il y a assez de place pour nous deux dans le monde. » Bonne et saine appréciation de tous les bourdonnements de mouches. Il y a assez de place dans ce monde pour tous les hommes de lettres, si f en juge par le peu de vide que nous causons quand nous n'y sommes plus.
En attendant, je comprends que vous vous complaisiez dans la résurrection d'un temps où les Hugo, les Dumas, les Balzac, les Sand, les Gautier, les Vigny, les Mérimée, s'aimaient et se respectaient, et c'est un vrai régal de lire un livre comme vos Confessions, qui ne contient pas un mot amer contre qui que ce soit, même contre ceux que vous avez aimés et qui vous ont trahi. Vous n'êtes sévère que pour vous. Il est vrai que, qui dit confession dit indul-
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gence pour les autres et pénitence pour soi, A quoi servirait défaire tous les jours un pas de plus vers la mort, si Von ne devenait pas meilleur en chemin? Continuez donc cette publication qui rend la vie à tant de choses mortes et qui nous rend la jeunesse à nous qui vivons encore un peu.
Tous vos récits sont sincères, alertes, colorés, touchants. Il se peut que certaines gens vous reprochent de vous confesser trop. — Vous auriez dû, disent-ils, garder pour vous les secrets de votre cœur, — Mais si les poètes ne chantaient pas leurs amours, même en prose, ils ne seraient qu'à moitié poètes, et vous êtes poète de la tête aux pieds. Je ne vois pas Ovide, Catulle, Tibulle et même Horace ne nous parlant pas de leurs maîtresses. Mal en a pris à Virgile, sinon pour sa gloire de poète, du moins pour sa réputation d'homme, de s'en être tenu à la glorification déjeunes bergers. Ça manque un peu trop de bergères, comme Von dirait aujourd'hui, et si les créations de Juliette, de Desdémone et d'Ophélie n'étaient là pour prouver que Shakespeare savait à quoi s'en tenir sur les femmes, ses amitiés masculines nuiraient plus à sa mémoire que ne peut vous nuire la confidence de vos amours. Quant aux femmes, elles n'en veulent pas à l'homme célèbre qui divulgue l'amour qu elles ont eu pour lui ou qu'il a eu pour elles, pourvu que ce soit à l'univers entier qu'il le divulgue. Laure ne reprochera rien à Pétrarque, ni A/™*» Récamier à Chateaubriand ; et si iV/""* de Warens se retrouve avec Jean-Jacques dans un autre monde, elle passe son éternité à le remercier de l'avoir déshonorée dans celui-ci. Toutes les femmes sont prêtes au déshonneur qui les immortalise.
Parmi celles qui sont venues chercher sans le savoir la
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renommée à votre conjessionnal, il en est plusieurs, ditesvous dans la préface de ces derniers volumes, qui avaient passé par le mien, fai retrouvé en effet parmi vos pénitentes quelques physionomies connues. Par nos études, par nos travaux, par la forme que nous donnons à notre pensée, dans le roman ou sur la scène, nous sommes ces refuges tout indiqués du carrefour populeux que toutes les agitées traversent. Elles ont beau venir de différents points de Vhorizon, à un moment donné, elles passent toutes par là. Elles nous racontaient leur histoire, et, comme vous dites encore très justement, cette histoire était toujours la même, Cesl qu'il ny a pas deux histoires pour la femme, il n'y en a quune : Famour. IShisloire n'est diverse que par les circonstances, les dates et les personnages, mais le fait et le sentiment sont toujours identiques. Elles sont ou elles ne sont pas aimées, elles aiment ou elles n'aiment pas^ elles se sont données ou elles se sont refusées, elles voudraient se donner ou se reprendre, elles viennent nous demander ce qu elles doivent faire et ne Jont que ce qu'elles veulent, quitte à venir nous demander encore comment elles vont se tirer de là. Elles sont sincèrement amoureuses et ne savent pas comment elles ont été infidèles, elles sont vraiment inconsolables et n'aspirent qu'à être consolées. Elles se déclarent très séricusc?nent à la fin de leur vie affective, et se sentent tout à coup et de très bonne foi à leur premier battement de cœur. Nombreuses sont celles qui nous mentent, plus nombreuses celles qui se mentent à elles-mêmes sans s'en douter et quelquefois jusqu'à en mourir. Nous avons vécu assez tous les deux pour entendre les mêmes femmes nous raconter deux fois, trois fois la même peine, à propos de deux ou de trois hommes différents ; et la dernière fois
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elles ne se souvenaient pas plus du second que du premier. Cest pour cela que nous les écoutions, bien que l'un de nous les eût écoutées déjà. C'était toujours pareil et c'était toujours nouveau, comme tout ce qui est éternel, comme le soleil et comme la vie.
Que sont-elles devenues, celles qui venaient chez nous ? Quand j'accompagne un de nos contemporains au cimetière, en me promenant, au hasard, après la cérémonie, au milieu des morts, j'en retrouve quelques-unes sous une pierre plus ou moins jleurie, plus ou moins abandonnée.
Uagitation a cessé. La vérité est-elle venue ? L'idéal s'est-il réalisé? Linfini a-t-il exaucé les prières des années ardentes ? Quel est, dans les amours sansjîn, l'élu définitif? Dieu s'est-il chargé de faire le choix quelles n'avaient pas su faire, ou ce rêve est il à jamais éteint et la couche à jamais froide et désertée ? Quand, par accident, je vais dans le monde, dans un des mondes actuels qui n'en formeront bientôt plus qu'un, je reconnais, avec les yeux intérieurs le plus souvent, quelque survivante se défendant de son mieux contre le passé, le présent et l'avenir, teinte et badigeonnée comme un cadavre en permission de dix heures. Je la regarde errer sous les lustres au milieu de l'indifférence générale, en me disant : (c Elle a été passionnément aimée. On a souffert, on a haï, on s est ruiné, déshonoré, tué pour elle. Autour d'elle rient, dansent, tourbillonnent celles qui en sont encore oit elle n'est plus depuis longtemps et qui sont convaincues, comme elle Vêlait, quil ne leur arrivera rien de ce qui est arrivé aux autres. Que d'éternités dans une seule vie ! »
Heureux ceux qui^ comme vous, peuvent plonger incessamment dans leurs souvenirs sans en rapporter sur la
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face réternelle fâleur du sépulcre. Moi je serais incapable de ces retours en arrière.
AreZ'Vous tout dit? Je me connais, moi, je dirais tout. Ce serait abominable.
Quand je regarde ce qui se passe autour de nun, je me considère comme un saint ; quand je me rappelle ce qui s*est passé en moi, je me tiens pour un monstre. Ne le dites pas.
Bien tendrement à vous.
ALEXANDRE DUxMAS fils.
Marly-le-Roi, 25 octobre 1890.