AVANT-PROPOS
Figure-loi, ami lecteur, que nous sommes devant la chute du Niagara ou que nous faisons le tour du monde sur quelque navire rapide, mais qui nous semble paresseux.
Nous avons Pavantage de ne pas nous connaître, mais deux cour ans sympathiques ont touché notre cœur. L'amitié a cela de beau, comme l'amour, que du premier coup elle jaillit de l'ime comme un rayon de soleil sans qu'on fasse rien pour cela. Notis parlons d'abord de toutes choses ; peu à peu, la curiosité mord notre esprit; nous voulons savoir qui nous sommes. Sans faire trop de façons, nous levons le rideau de notre vie. Eh bien ! je suis un de ces voyageurs. Et si je conte mes aventures et celles de mes amis, ne voyez dans mon récit qu'une franche causerie à bâtons rompus. Ne m'en veuillez pas si je suis tout simple et tout familier, si mes phrases ne
VIll Avant-propos
revêtent pas r habit de cérémonie, si je vais étourdiment d'un sujet à un autre. Et si quelque belle et bonne bêtise m'échappe en mes menus propos, soyez surs que ce n'est pas pour avoir voulu courir après l'esprit.
On a dit fort justement que j'avais écrit les confessions de tout le monde plutôt encore que les miennes.
Il ne faut pas trop m'accuser d'avoir risqué tant de volumes pour conter un peu ma vie, tout en voulant conter celle des autres. Le sage a dit « cache ta vie ». Victor Hugo Va redit en un beau vers :
Ami, cache ta vie et répands ton esprit.
Et pourtant l'histoire serait bien plus voilée encore si des conteurs familiers aux beaux jours d'Athènes et de Rome n'eussent pas, en regard des œuvres épiques, peint par de vives couleurs la vie intime de leur tems. Saint Augustin n'a-t'il pas écrit un chef-d'œuvre de vérité en se confessant tout haut. Et avant lui et après lui, combien de pages qui sont de vives lumières dans les ténèbres du passé. Qu'importe s'ils ont mis le moi en scène, si ce moi révèle les passions et les idées de leurs contemporains . Si j'ai eu tort de m'aventurer ainsi en parlant trop de moi tout en parlant des autres, je répondrai à Pascal qui disait : le MOI est haïssable, que Pascal a beaucoup parlé de Pascal. Saint-Simon ne montre bien les fgures de son tems qu'en se mettant en scène avec elles. Il a peint l'homme elles hommes. Ainsi afait Jean-Jacques Rousseau, ainsi ont fait tous les mémorialistes jusqu'à Sand et Dumas. Et pourquoi ne pas citer Napoléon lui-même ? Certes, ce n'est pas par orgueil, c'est par humilité que j'évoque de tels noms. Je veux seulement indiquer qu'après avoir traversé tous les mondes contemporains tantôt
Avant-propos IX
poète et romancier, tantôt Directeur du Théâtre-Français, tantôt Inspecteur général des Beaux-Arts, fai trouvé presque naturel de peindre ce que f avais vu, tout en me portraiturant moi-même, fai cru ainsi documenter, comme on dit à présent, pour l'histoire future.
Un dernier mot : fai eu par la force des choses — si je puis dire — un confessionnal dans ma galerie de tableaux de V avenue Friedland et dans mon cabinet du Théâtre-Français. Je m'explique : Un homme d'imagination dont les livres ont provoqué beaucoup de cu^ riosités féminines est assailli de femmes romanesques qui dans les jours de crise ou de desesperanza viennent lui ouvrir leur cœur en révolte comme s'il avait la mission de les apaiser. Et ces jours-là les femmes les plus mystérieuses disent tout, avec abondance d'imprécations contre Dieu, contre la famille^ contre la passion. Le cri de vérité brûle leurs lèvres. Le confesseur sans le vouloir est du premier coup initié à tous les mystères intimes des belles révoltées de Paris et de l'étranger si bien peintes par A lexandre Dumas II.
Et puisque ce nom glorieux vient naturellement sous ma plume, je le prends à témoin, car bien des pénitentes qui sont venues chez moi se sont risquées chez lui. Dès ses jeunes années il était célèbre, et il était passionnant quoique moqueur. Il avait un hôtel particulier ; aussi vit-on entrer par sa porte comme je vis entrer par la mienne toute une radieuse théorie de très honnestes dames.
Et voilà pourquoi nous avons surpris, en devinant quelquefois ce qu'on n'osait avouer, les passions de notre tems. Il nous arrivait très souvent de nous dire: « Cellelà est allée chei vous, n'est-ce pas ? » Naturellement nous
A' Ayant-propos
répondions tous les deux : t Jamais ! » Nous n'avons pas trahi le secret du confessionnal.
Mais il y a des secrets qui, peu à peu, tombent dans Vhistoïre, parce que le temps a passé souvent avec la mort ; parce que V anonymat sauve tout et parce que les masques se dénouent d'eux-mêmes. Tant pis pour celles qui se sont risquées d'un pied léger dans r enfer rose ou rouge de la passion.
Tant mieux peut-être, puisque toute femme a dans son cœur le paradis à côté de V enfer, les joies de V Amour et les voluptés éplorées du Repentir. I^ temps est venu trop vite où il leur faut chanter comme moi :
Tout ne m'est rien! En ma désespérance Mon cœur se brise et je m'en vais pleurant.
J'ai pris la main de ma sœur la souffrance Qui psalmodie un adieu déchirant.
Tout ne m'est rien! O chimères aimées, Vous ne voulez me suivre, il faut partir, Jeunesse, Amour, vos portes sont fermées.
J'entre au tombeau d'où je ne puis sortir.
Tout ne m'est rien! Le monde des féeries N'était qu'un songe où me raillaient les dieux. Il est passé le tcms des charmcrics Où mon orgueil escaladait les cieux.
Tout ne m'est rien! O brune charmercsse, Vous qui m'avez souvent ensorcelé, Cher idéal, femme, rayon, caresse, C'est donc fini pour mon cœur désolé.
Tout ne m'est rien! Kn mon ûme meurtrie L'hyver blanchit ma dernière saison; Eve est partie et j'entends qu'on me crie :
Messieurs, on ferme! Adieu! cher horizon.
Avant-propos XL
Tout ne m'est rieni O pûle Solitude, Que me veux-tu? Le jardin enchanté Fuit à mes yeux. Je n'ai plus que l'Étude Qui ne croit pas à l'Immortalité.
Tout ne m'est rien ! La Nature est en fête Et les plaisirs s'en vont chanter en chœur; Le soleil verse un rayon sur ma tète.
Mais c'est en vain, car j'ai perdu mon cœur.
Tout ne m'est rien ! Les lilas et les roses S'en vont fleurir pour d'autres amoureux.
Adieu! Léa, voix d'or, yeux pers, seins roses, Bouche de pourpre et baisers savoureux.
Tout ne m'est rien! Je vais quitter la rive Où mai riant m'a couronné de fleurs ; Le nautonnier me rappelle et j'arrive Pour me noyer dans l'Océan des pleurs.
Au sixième volume de mes Confessions je vais écrire le mot Fin : — fin du livre et fin de V homme, — Je pourrais continuer ce réveil des Souvenirs^ mais fen ai trop réveillé déjà! Pourquoi tant de hors-d'œuvre, pourquoi tani d'histoires de moi quand je ne voulais écrire que les mémoires des autres ? Oest bien un peu la faute de Denlu qui voulait le litre de Confessions. Ne croyez pas que ç^aété par un vain jeu de l'esprit, car je pense avoir fait œuvre d'historien, non seulement du cœur humain, mais aussi de mon siècle. Ma vie que je n'ai pas conduite m'a forcé de m' aventurer sur la scène du monde. Tout homme de pensée, s'il est de bonne foi, travaille à dégager les nuées pour faire la lumière.
Il me semble que fêtais quelque peu destiné à écrire l'histoire intime de ce xix* siècle qui a eu toutes les aspi-
XIl Avaui'propoi
râlions des grands siècles. Quand on a vécu si longtems que moi, quand on a gravi la montagne des neiges éternelles, on se retourne pour revoir toutes les figures qui font le passé rayonnant. C'était un deroir pour moi de peindre ces figures, le hasard des choses m'ayant donné une bonne stalle au spectacle du xtx* siècle. On dégagera un Jour de mes Conîessions les pages trop personnelles et les pages qui ne vivent qu'un jour pour ne conserver que les chapitres consacrés aux choses que j'ai rues et aux grands hommes qui ont été mes amis.
ARSÈNE IIOUSSAYE.