SOUVENIRS DE JEUNESSE
La Femme
Les Muses anciennes ont fait leur temps. Vers 1860 je priai quelques peintres de mes amis de créer les Muses nouvelles. Delacroix esquissa la Passion, Baudry, la Solitude, Cabanel, la Jeunesse. Neuf poètes devaient consacrer cette renaissance par des sonnets. Banville et Mendès s'en souviennent bien. Je fis mon sonnet sur la Solitude. Muse de la Solitude, combien de fois je t'ai appelée en mes stations de silence et d'oubli, à la Folie-Riancourt, à Valbon et à Parisis! Combien de fois j'ai voulu m'évanouir dans ses bras comme une âme en peine. Vivre loin du bruit, avec le dédain des vanités, dans la communion de la nature, c'est la sagesse! Aussi, bien souvent j'ai rejeté avec tristesse et avec confusion ces pages de mes souvenirs
eh me disant : « A quoi bon revivre une heure de plus ? Pourquoi ramener la lumière sur ce qui a été moi et qui n'est déjà plus rien> Pourquoi rouvrir mon cœur pour les curiosités de mon esprit ? »
Mais, quand je veux m'ensevelir sous le blanc et froid linceul filé par la mort de toutes choses, les amis viennent qui me prouvent que le devoir est de vivre — de vivre d'hier, d'aujourd'hui et de demain.
Quand je me suis pendant quelques mois perdu et reperdu dans le tourbillon de Paris, la voix des bois, des vignes, des prairies me rappelle à Bruyères. Non seulement j'y retrouve ma famille que je ressuscite, mais j'y retrouve aussi quelque chose de moi qui ne me suit pas à Paris, une vague poésie de pays natal que je réentends chanter en mon cœur dans l'hymne universel. Ma première jeunesse est couchée là sur un lit de roses pâles que, grâce à Dieu, ces grandes utilitaires qui s'appellent la Vapeur et l'Électricité n'ont pas profané.
Pourquoi ces deux volumes encore de Confessions > C'est qu'il me restait à peindre bien des tableaux et bien des physionomies de ce siècle où j'ai joué plus d'un rôle sur le théâtre officiel et sur le théâtre libre. D'ailleurs, tout en voulant disparaître de la scène du monde, je sentais que mon cœur avait encore quelqxie chose à dire; par exemple j'ai retrouvé en ces derniers temps une petite clef d'or, la ciet d'un meuble d*ébène que j'avais oublié quand j'ai écrit mes quatre volumes, quoique ce fût le vrai chiffonnier du cœur.
J'y avais jeté pêle-mêle des lettres de toutes les paroisses : autographes passionnés ou autographes railleurs ; envolées dans le bleu et gaietés sceptiques ; des amours de la veille ou des amours de Tavant-
Souvenirs de Jeunesse
veille; papiers de toutes les nuances, de toutes les coquetteries; des battemens de cœur et des larmes; cachets armoriés, enveloppes de coqmnes; style de Sévigné et naïvetés s^s orthographe^: tout un monde de sentiment, depuis le pôle jusqu'à Téquateur.
Je me promettais toujours de relire ces chefs-d'œuvre ; mais le flot montait sur le flot. Çà et là, pourtant, en ces amours défuntes, ces pastels effacés, ces souvenirs charmeurs, je me retrouvais avec les joie^attristées de mon âme et la mélancolie des rêves évaiRuis. Mais j'avais peur de troubler le silence des mortes. N'était-ce pas un sacrilège de dévoiler encore le secret des femmes qui ont été trahies, car dans la bonne foi de l'heure fugitive, n'avait-on pas juré à toutes de les aimer plus que toujours, plus loin que jamais, jusque dans les profondeurs du ciel! •
Un jour, pourtant, j'ai pris ces lettres par poignées, je les ai appuyées sur mon cœur et sur mes lèvres, les larmes me sont revenues, j'ai pleuré sur tous ces tombeaux du bonheur. Et puis, j'ai voulu revivre des joies passées. Hélas! c'étaient, pour parler en vieux style, les épines sans les roses; car les roses effeuillées n'avaient plus que le parfum des asphodèles. Combien d'images! les unes encore tout en relief, les autres s'effaçant dans la pénombre, celles-ci dans tout l'éclat de leur radieuse jeunesse, celles-là se perdant dans la suite des âges.
Rien n'est plus doux et rien n'est plus cruel que le souvenir. H jette souvent la nuit sur les figures les plus aimées, tandis qu'il se moque quelquefois de nous, en nous représentant des visages grimaçans. Nous arrivons pourtant à ressaisir le sourire des lèvres, l'éclat des yeux, les lignes de l'ovale ou du profil, le charme
Lt^es Confessions
de la déeinvolture, les tons nuancés des cheveux, selon les reflets de la lumière. Et quelle joie quand la pensée inquiète a recréé celle qui n'est plus! Mais ce sont là des portraits fugitifs qui s'évanouissent dans nos bras.
Sans avoir la prétention de chiffrer les sept cents femmes et les sept cents concubines du roi Salomon, quand on a, comme moi, traversé en tous sens la vie parisienne pendant trois jeunesses successives, on serait le dernier des hommes si on n'avait pas connu plus ou moins beaucoup de femmes. 11 n'y a aucune fatuité^à le dire. Si on a le goût du féminisme, on est entraîné malgré soi dans mille et un embarquemens pour Cythère, pavoisant le joli navire de Watteau ou la mystérieuse gondole de Canaletti.
A côté des passions, il y a les camaraderies, les rencontres fortuites aux heures de carnaval, les liaisons dangereuses et celles qui se brisent du premier coup. Je n'ose dire comme Napoléon les « duos de canapé ».
De toutes ces effusions diurnes et nocturnes, il reste, ainsi que le disait le poète :
Quelque chose de doux comme l'odeur du thé,
OU des roses-thé, qui versent l'idéal des parfums.
On est sur la terre pour les joies de l'amour ou pour les joies de l'orgueil.
Tout jeune encore,j'aimesuré l'orgueil et je l'ai trouvé bien petit devant les splendeurs inouïes de la femme.
Celui qui n'aime pas la femme ne connaît ni la joie des sacrifices, ni les suggestions de l'infini. La femme vous apprend tout : le connu et l'inconnu, le visible et l'invisible. Cette écolière de Satan vous apprend Dieu, — Dieu lui-même I
Souvenirs de Jeunesse
On trouve par la femme tout ce qu'il faut croire et aimer. Elle est le charme de la famille, elle est la fleur de la solitude. Que d'autres qui se croient plus sages courent à la fortune, aux inquiétudes de la vie publique, aux vanités briiyantes du forum, au néant de la souveraineté, aux angoisses de l'argent, aux goinfreries pantagruéliques, aux saoûleries de vins frelatés : — moi je n'ai jamais couru qu'aux joies du travail dans l'atmosphère d'une femme aimée.
Les sentencieux, plus ou moins vermoulus, crieront au libertinage du cœur et des lèvres, parce qu'ils ne comprennent pas qu'en aimant la femme, on est possédé de l'amour du beau, du bien et du vrai. Jéaus-Christ l'a compris, puisque la femme parfume l'évangile. Homère, notre premier maître, n'a-t-il pas peuplé l'Olympe de femmes ?
Et maintenant, si vous n'êtes pas convaincu, ami lecteur, jetez ce livre au feu, car ce serait du sanscrit pour vous. Si, au contraire, vous êtes de mon opinion — une opinion bien douce à suivre — vous trouverez ici, dans les évolutions d'un cœur passionné, des récits, un peu risqués souvent, mais toujours dominés par la sublime religion de l'amour.
Aimer la femnie est un don comme l'art et la poésie. La plupart des hommes ne recherchent la femme que comme des bêtes plus ou moins féroces à l'heure des secousses et des emportemens de la chair. Les privilégiés, en fort petit nombre, aiment la femme à toute heure comme on aime le soleil, le ciel bleu, les forêts, les Océans. Elles inspirent à l'esprit la douceur de vivre, elles répandent autour d'elles des rayonncmens et des parfums que seuls les initiés savent voir et res-
pirer. C'est toujours Eve qui a pris à Adam une part de lui-même, une part qu'il veut sans cesse reconquérir.
Il n*y a pas de mot plus juste que celui dont on se servait autrefois, « ma moitié ». Sans la femme, rhomme n'est qu'un commencement et un inachevé.
En toute période de ma vie j'ai voulu ma moitié, je parle plus encore peut-être en idéaliste qu'en réaliste.
J'avais le culte profond et sévère d'Aphrodite sans tomber dans la bêtise des Français, ces traducteurs qui ont trahi toute la poésie grecque. Vénus était la grande déesse génératrice; non pas la blonde catin mère des amours, mais la noire aphrodite Mélania, la victorieuse et la dominatrice s'appuyant sur Éros et Antéros. Oh ! non, celle qui portait lecroissant surmonté d'une étoile à huit rayons n'était pas la drôlesse des petits poètes français.
En ces derniers volumes, que je n'écris que sur la prière des curiosités sympathiques et inespérées qui me sont venues de toutes parts, je suis bien forcé de me remettre au point de départ de ma vie, puisque les pages qu'on va lire me reverront dans le même monde, mais dans d'autres aventures. Je voudrais bien ne plus parler de moi, maintenant que l'oubli file déjà mon linceul, mais il n'y a pas de meilleure école que soimême pour démasquer les passions. On finit toujours par dire avec Alfred de Musset :
Le cœur humain de qui, le cœur humain de quoi ?
C'est donc par l'étude et le souvenir de mon cœur que j'ai mieux étudié celui des autres. Voilà pourquoi on me retrouvera en scène pour mieux peindre la comédie des passions au xix« siècle.
Ce XIX* siècle est si plein de toutes choses qu'il
Sou
de Jeunesse
faudrait cent volumes pour tout dire. Si je m'étais contenté de ne parler que de moi, un volume eût été -déjà trop; mais, voulant peindre la plupart des figures glorieuses uu originales, les actions de celle-ci ou de celle-là, le tableau varié de tout un siècle tourmenté par des passions plus altières et plus profondes riue celles des siècles passés, on trouvera bien naturel que, repassant ma vie et me remettant au point de vue de mon esprit en chaque période, j'y retrouve toute une moisson de souvenirs qui ne seront pas seulement une distraction pour ceux qui aiment les bleuets et les coquelicots, mais qui seront-une gerbe pour l'histoire.
Je ne parle pas des pages toutes personnelles comme les infiniment petits romans qui suivent et que je donne en passant pour marquer comment dans les gamineries de l'amour on gagne ses titres en philosophie- Je compris bien alors cette vérité : le silence est d'or et la parole est d'argent — quand elle n'est pas de la fausse monnaie.
Daphnis et Chlôé — Alceste et Célimène
Les passions ne prennent le cœur de Thomme qu'après les amorces de Tamour, c'est l'histoire des batailles qui commencent par des escarmouches.
J'avais seize ans, cheveux blonds et yeux bleus ; on disait le gentil Iloussaye, mais je n'étais pas gentil du tout. Je faisais le désespoir detoute la maison, parce que j'avais quitté le collège pour faire le diable à quatre.
Quel est le rustique qui n'a rencontré les Chloés pour jouer les Daphnis? Je devins sans le vouloir amoureux de ma voisine, — un ange, vous n'en doutez pas. — Je ne lui disais rien, et elle ne me répondait point.
Un jour, je la suivis dans les bois. A la lisière, devant les chênes et les ormes, je lui pris le bras. Elle rougit et marcha du môme pas. Nous voilà loin. Pas un mot. Je vois des violettes, j'en cueille une poignée et je les mets dans son sein. Elle pâlit. Nous marchons toujours. Voici une source dans les rochers. Rosina se penche et se mire, je lui donne à boire dans ma main ; nous buvons bientôt du môme coup à la même coupe. C'est divin. Nous reprenons notre éloquente promenade. Voilà maintenant un nid de rossignols dans une aubépine. « Chut! dis-je. — Je n'ai pas parlé, » murmure-t-elle.
Plus loin, un rebord moussu : on s'assied. Je prends la main de ma voisine et je regarde ses beaux yeux, t Je vous aime, Rosa. » C'est tout. Survient un bûche-
Souvenirs de Jeunesse
ron. « Oh ! si maman le savait ! » Rosina se lève et s*en va. Je lui reprends le bras; nous revenons par un autre chemin : un second bûcheron ! Nous sortons du bois, je montre un jardin à Rosina; là il n'y a pas de bûcheron. Nous franchissons la haie et nous nous cachons dans un massif. 11 y a un banc de pierre sous un arbre de Judée; je casse une branche pour Rosina, mais une voix de tonnerre: « Que faites-vous là} — Rien du tout. » Le maître du jardin nous met à la porte du Paradis avant le péché. Une heure après, tout le pays est ému.
« Mademoiselle, que faisiez-vous ? — Rien. — Que vous disait-il? — Rien. — Que lui répondiez-vous ? — Rien. »
On ne nous envoya pas en cour d'assises. Ce rien, c'était tout !
Nous nous étions adorés dans le silence des bois au rhylhme chanteur de la source vive!
Ce n'était que le premier chapitre. Le second fut encore plus éloquent, c'est-à-dire -plus silencieux. Le sage élève un autel au Silence, se rappelant les paroles de Pythagore: «Tais-toi, ou dis quelque chose qui vaille mieux que le silence. i>
Qu'est-ce que la poésie des mots devant la poésie des choses?
Quand je devins un Parisien, je rencontrai dans le monde une très jolie dame dont on vantait les hautes coquetteries à pied et à cheval. Elle parlait toujours, non pas sans esprit, et on avait beau vouloir l'emprisonner dans la passion, on ne pouvait pas la tenir en place. Je me risquai à recevoir des coups d'éventail et de cravache. Je jouai l'amour éperdu en vers et en prose. Combien d'éloquence en pure perte ! Combien de
jo Les Confessions
sonnets chantés sur tous les airs! Pour elle, je repris mon violon, croyant la charmer avec du Lulli, du Gluck et du Schubert ; mais elle était trop occupée à parler, à parler encore, à parler toujours, pour ouïr la voix tendrement élégiaque de mon violon.
On me demandait souvent si j'avais brisé les ailes du moulin à paroles.
Je répondais que ce moulin-là était inassiégeable, tant il avait toujours le dernier mot.
J'obtins la faveur d'aller prendre le thé chez cette éternelle chercheuse d'esprit.
Dès que je fus dans le petit salon, je voulus embrasser la dame ; mais elle parla avec tant de volubilité que je ne pus placer un point, pas même une virgule.
Elle fut spirituelle, je fis semblant de l'être. Je tentais d'en découdre autant qu'elle-même.
Je répondais, elle répliquait.
On parla de tout, journal du matin et journal du soir.
On continuait à se griser par la parole. De temps en temps je voulais happer Célimène; mais elle avait encore un mot à dire, puis un mot.
On servit le thé : de l'or dans du vieux chine. La causerie ne fut plus qu'une chinoiserie : comme la corneille, on abattait des noix trop vertes; comme le vent d'automne, on effeuillait la forêt de Shakespeare.
Devenu furieux, je tentai encore l'aventure.
— Nous n'y sommes pas, dit-elle.
— Qu'est-ce donc que l'amour pour vous?
— C'est une conjonction d'astres qui se disent...
— Bonjour }
— Bonsoir! je n'ai plus que le temps de m'habiller pour aller au bal. »
Souvenirs de Jeunesse ii
Elle sonna.
Tant pis, je la pris sur mon cœur, sans souci de l'habilleuse ; mais soudain l'oiseau babillard s'envola gaiement. Je voulus suivre la belle dans son cabinet de toilette ; mais sur le seuil de la porte elle me tint un discours à perte de vue sur les périls de Tamour et sur les contentemens de la vertu. J'étais exaspéré, je pris mon chapeau :
— Adieu, moulin à paroles.
— Adieu, faiseur de sonnets; je vous attends demain. Le lendemain, ce fut la même comédie. Toujours Toi-
seau babillard, toujours Toiseau qui s'envole pour chanter sur une autre branche.
Je me rappelai alors la douce et silencieuse Rosa.
N'est-ce pas qu'en amour il faut élever un autel au Silence? le Silence, qui parle mieux que toutes les Célimènes. Je n'eus raison de celle-ci que dans la silencieuse Venise.
Les passions d'une heure
Il y a des aurores amoureuses qui s'impriment plus profondément, comme eaux-fortes de la mémoire, que les réalités brutales parce que les souvenirs embaumés par la poésie vivent plus longtemps que les souvenirs tombés dans la fosse commune.
Ce ne fut pas sur la Chimère antique, mais sur un beau cheval, robe de corbeau, que je vins la seconde fois à Paris, avec mon père pour compagnon de voyage. Nous descendîmes rue de la Monnaie, tout près
d'un ami de ma famille, le célèbre Jennesson, .qui fut préfet de police, moins le titre. C'était d'ailleurs pour lui que mon père s'était mis en route.
J'espérais que Jennesson, qui était fort répandu, me promènerait quelque peu dans ce Paris enchanté, mon rêve depuis que ma tête parlait. En effet, il fut bon prince; dès notre arrivée, il nous proposa non seulement de nous conduire dans les grands théâtres, mais aussi à une fête de l'Opéra qui promettait d'être sans seconde, une fête de charité organisée par la reine pour adoucir le rude hiver de 1831. Les billets qui ne coûtaient qu'un louis, avaient été disputés par le beau monde. On les rachetait maintenant jusqu'à cinq louis. Mon père ne parut pas curieux à ce prix-là, mais Jennesson avait des billets de faveur. « Vous pouvez bien les accepter, nous dit-il; vous n'en serez pas quittes à si bon marché, il y aura une quête faite par les plus belles femmes de Paris. »
Vint le jour du bal. Quoique mon père aimât l'argent, vrai père de famille qui prévoit que ses enfants en jetteront beaucoup par la fenêtre, il fit bien les choses. Tout enchariboté qu'il fût dans ses terres et ses bois, il avait encore ses heures de jeunesse. Il ne faisait pas le beau comme au temps où il caracolait dans la brigade Nansouty, mais il n'était pas fâché de prendre çà et là un air de mode.
J'avais un caractère si contradictoire, en ce tems-là surtout, que j'étais tour à tour hardi et timide. En entrant à cette fête, où j'étais venu en fiacre, je ne me sentis pas fier du tout.- Je marchais sur des charbons. Tout Paris était là; on me montra dans les loges les personnages de la cour, de la politique et des lettres. Je ne
Souvenirs de Jeunesse i3
remarquai bien que mon compatriote Alexandre Dumas et Alfred de Vigny, un de mes poètes, coquetant tous les deux dans un bouquet de femmes.
A qui parler? car j'étais le plus étranger des étrangers. Heureusement que je fis une rencontre dans cet océan de lumière, de diamants et de roses. C'était le général de la Houssaye, qui avait fait amitié avec mon grand-père, au sacre de Charles X, sous prétexte que mon grand-oncle, le général Houssaye, lui avait sauvé la vie en Vendée.
Jennesson, qui connaissait tout le monde et qui savait rhistoire de tout le monde, me présenta au général de la Houssaye comme un poète en herbe, qui ne serait sans doute pas indigne de son grand-oncle. Le général me fut très gracieux. Voyant quelques belles jeunes filles qui n'avaient ni danseurs ni valseurs, il me jeta sur la proie, en vieux soldat qui aime toutes les batailles. Quoique je n'eusse que dix-sept ans, je n'avais pas trop l'air d'un écolier, peut-être parce que j'avais toujours fait l'école buissonnière. J'y allai bon jeu, bon argent.
Me voilà donc sur le champ de bataille de la valse avec M^^** Caroline ***, une belle personne tout habillée en roseaux. Les Ophélies étaient à la mode. Elle me prit pour ce que j'étais : un joli valseur, comme on dit dans le monde. Celte belle personne était, d'ailleurs, connue du général. Elle appartenait à la famille d'un des derniers maréchaux survivans. Sa mère l'accompagnait sans presque la perdre de vue. Je lui dis quelques mots pour la comparer à Ophélie. Elle me répondit qu'elle n'était pas une héroïne de roman. Je voulus lui prouver qu'une jeune fille, quand elle est douée de toutes les
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beautés, est toujours Théroïne du roman de son cœur. Elle me regarda doucement. « Nous danserons tout à l'heure et nous causerons, » me dit-elle. Après la valse j'étais troublé, après le quadrille j'avais pris feu.
Je ne sais par quel caprice soudain eile s'était abandonnée à mon rêve shakspearien. A la fin de la seconde valse Caroline à demi évanouie dans mes bras me dit : « Valsons toujours, valsons toujours I Je veux mourir en valsant avec vous. Cachez-moi bien, car il y a là-bas une figure qui me fait peur. »
Mais je ne devais jamais plus ni valser ni danser avec elle. Ses paroles mystérieuses bruissent encore à mes oreilles, tant le cœur se souvient! J'ai été dieu pendant cinq secondes — cinq siècles I
Après le quadrille, ce fut le galop; la jeune fille passa aux mains d'un jeune monsieur tout confit que lui imposa sa mère. Je regrettais de ne pouvoir continuer la fête avec une si charmante figure, dont le sourire avait pour moi toutes les éloquences. Je pris la première venue pour galoper dans le même tourbillon comme si je poursuivais un rêve.
Ce fut pour moi une grande surprise quand tout à coup un jeune lieutenant de hussards, entraîné dans notre cercle, lâcha sa danseuse et saisit M"* Caroline***. Celait par droit de conquête. 11 l'arracha des bras de son danseur sans plus de façon que dans un bal de barrière.
M"* Caroline *** poussa un cri qui domina l'orchestre et qui alla jusqu'au cœur de sa mère, quoiqu'elle fût alors du côté opposé, car le hussard avait bien choisi son moment.
Souvenirs de Jeunesse i6
Je vis cette étrange action avec un battement de cœur; il me sembla que c'était un maître qui reprenait son bien. Je fus horriblement jaloux; un peu plus, je me jetais à la traverse. Mais le flot nous emportait, Je repassai devant la mère qui était blanche comme la mort. « Ma fille! ma fille ! » criait-elle, soutenue par deux amies.
Elle s'évanouit, mais elle rouvrit les yeux en criant encore : « Ma fille! »
Elle voulut courir, comme si elle dût la retrouver.
« Ne criez pas ainsi, lui dit une dame qui avait vu le jeu, vous allez perdfe votre fille. — La perdre! murmura la mère avec un inexprimable sourire d'amertume et de désespoir. »
Et elle marchait toujours à travers ces vagues joyeuses et bruyantes. Cependant M"* Caroline*** ne reparaissait pas. Était-elle dans un autre cercle de cet eûfer des plaisirs? Quand la galope fut finie, je m'aventurai çà et là pour retrouver ces deux figures romanesques. Je croyais lire un roman, un roman où j'aurais dû jouer un rôle; mais je ne retrouvai pas l'héroïne.
ia mère elle-même avait disparu. Tout ceci n'avait fait du bruit que dans un tout petit coin de la fête. On e^^fparla à peine pendant un quart d'heure; on jugea que la mère avait retrouvé sa fille; on supposa que le hussard, un peu allumé par l'ivresse, avait agi comme en pays conquis; puis on parla d'autre chose ; d'ailleurs chacun était là pour soi, cherchant une aventure, sans s'inquiéter de celles des autres. Mais moi j'avais toujours sous les yeux la figure toute pâlissante de M"* Caroline ***, et le cri qu'elle avait jeté retentissait encore dans mon cœur.
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Nous déjeunâmes chez Jennesson vers midi, après quelques heures de sommeil. Je lui racontai Thistoire, du moins ce que j'avais vu de l'histoire : « Oui, oui, je vous en dirai des nouvelles. »
Le lendemain, comme nous déjeunions encore ensemble, il me dit : « Vous aviez raison de voir là une scène de drame, mais le dénouement est bien plus terrible. »
Il me passa un journal. « Lisez cela. » Je lus ces lignes, qu'il avait encadrées d'un trait de plume :
« La fête a été splendide, c'est 50,000 francs pour les « pauvres. On s'est amusé jusqu'au matin. Décidément, « M"* d'Aponye a mis la galope à la mode. C'était une « furia. Nous avons pourtant à regretter un cruel évé- « nement. Une jeune fille s'est évanouie dans le tour- « billon, on l'a transportée dans le foyer de la danse, « où elle a bientôt succombé à la rupture d'un ané- « vrysme. On dit que sa mère en mourra de désespoir. « La reine, toujours si bonne et si sympathique à ceux « qui souffrent, a envoyé un chevalier d'honneur vers la « désespérée. «
J'étais tout ému et tout pâle, t Eh bien.^ me dit Jennesson. — 11 me semble que je rêve; comment, tant de beauté dans un linceul! — Ce n'est pas tout. » Et Jennesson me montra ces quelques lignes, aussi encadrées de noir :
« Nous avons aussi à déplorer un autre malheur; on a nous assure qu'à la fin du bal un jeune officier de « hussards s'est brûlé la cervelle sans dire pourquoi. Il « s'était battu en duel ces jours-ci avec un de ses ca- « marades. Question de femme, sans doute. »
Souvenirs de Jeunesse ij
Le journaliste partait de là pour paraphraser ses sentiments sur le duel et sur le suicide. « Je ne comprends pas, dis-je àjennesson. — Je crois bien, me répondit-il, c'est le journal qui parle; mais les journaux ne savent rien, à moins qu'ils ne fassent semblant de ne rien savoir. Maintenant, écoutez-moi, car mon métier est de savoir tout. M""" *** n'a pas retrouvé sa fille à l'Opéra parce que sa fille n'a pas été, comme le dit le journal, au foyer des artistes. Où est-elle allée > A-t-elle marché de bonne volonté ou a-t-elle été entraînée? Ce que je sais déjà très bien, c'est que la mère ne voulait pas que la fille vît le hussard, parce que les deux familles sont en guerre comme deux familles corses. D'ailleurs, le hussard était bien jugé par le monde comme un libertin fieffé. Mais M^^**** aimait M. Emile***, quoiqu'elle en eût peur, ou parce qu'elle en avait peur.
« Or, la mère, tout affolée, ne retrouvant pas sa fille, est venue chercher le préfet de police. On m*a appelé et on m'a donné la mission de trouver la demoiselle ou la damoiselle, si vous voulez, avec pleins pouvoirs de requérir la force armée, si le lieutenant faisait des siennes, car on ne doutait pas que M'^*' Caroline *** ne fut avec lui.
- « Naturellement, je ne trouvai pas le hussard à la caserne du quai d'Orsay ; mais j'appris là sans beaucoup de diplomatie, qu'on le trouvait souvent la nuit soit à l'hôtel de Champagne, soit rue de Bourgogne, dans l'appartement d'un de ses camarades presque toujours en voyage. J'allai tout droit rue de Bourgogne; le concierge me jura ses grands dieux qu'il n'avait pas vu le lieutenant depuis quelques jours. — Combien vous at-il donné pour que vous me disiez cela ) — Pas un sou,
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monsieur. — Eh bien, conduisez-moi dans l'appartement.
« Cet homme refusa; je montai rapidement l*escalier. Je sonnai au premier étage. Ce n'était pas là, mais on m'apprit que je n'avais plus qu'un étage à monter. Je sonnai, l'oreille à la porte. Il me sembla entendre un bruit de pas. Quoique seul et sans écharpe, car je ne voulais pas que l'affaire fît du bruit, je criai, après avoir frappé violemment: « Au nom de la loi, ouvrez. » J'ai une voix qui perce les murs; une seconde fois, je criai : « Au nom de la loi, ouvrez. » Une forte détonation me répondit. J'avoue que je fus effrayé, non pas pour moi, bien entendu, mais effrayé de l'action de la police.
« Le coup de pistolet n'était-il pas parti parce que j'avais parlé au nom de la loi? Je ne pouvais pourtant pas rebrousser chemin. Le concierge m'avait suivi avec inquiétude; il faillit se trouver mal quand il entendit la détonation. « Vous avez une double clef? lui dis-je. — Oui, monsieur. » Il alla tout défaillant chercher sa seconde clef. Nous entrâmes. Je traversai l'antichambre et le salon. J'ouvris la porte de la chambre à coucher. Horrible spectacle ! un homme venait de tomber mourant, la tête dans l'âtre. Je courus à lui, je le soulevai dans mes bras, il remua les lèvres, mais il ne dit pas un mot ; il avait frappé juste en se frappant au cœur. i>
Je dis à Jennesson qu'il eût frappé plus juste en se frappant à la tête, cette mauvaise tête. « Ce n'était pas tout, reprit-il; à peine l'eus-je relevé à demi contre un fauteuil que je vis sur le lit M"* Caroline ***, toute blanche dans sa robe de bal, cette robe de roseaux qui vous avait paru si poétique.
Je m'écriai : « Ah ! mon Dieu ! — Ah ! mon Dieu ! répéta Jennesson, c'est le cri qui tomba de mes lèvres, mais
Souvenirs de Jeunesse iç
elle ne Tentendit pas. Je lui saisis la main. Une main glacée. Les yeux étaient ouverts, la bouche souriait presque, mais il y avait déjà bien des heures qu'elle était morte. On courut chercher un médecin. Rue Saint- Dominique, on rencontra Magendie, qui ne se fit pas prier pour venir. — C'est fini, dit-il du premier mot, après avoir jeté son vif coup d*œil. — Je vois bien, lui dis-je, comment il est mort, lui; mais elle ? — Elle? dit Magendie tout en dégrafant la robe. Voyez, elle est morte de la rupture d'un anévrysme. — Comment, si jeûne? à dix-sept ans? — Oh ! mon Dieu, oui; dans ces robes de bal qui emprisonnent le cœur, il ne faut qu'une émotion violente pour tuer une femme. — Alors le coupable est là! — Oui. Voyez : il s'est fait justice. » Magendie poursuivit son examen : « Le coupable n'est peut-être pas si coupable que cela. — Alors, on pourra ensevelir M"* *** dans le linceul sans tache? — Je ne veux pas le savoir, dit Magendie; j'ai trop le respect de la mort. A quoi bon, d'ailleurs ? C'est bien le moins que cette belle créature s'en aille au tombeau dans sa blancheur.»
Quand, le soir, à force de prières, je parvins à accompagner Jennesson et le juge d'instruction dans la chambre mortuaire, je vis la malheureuse mère éplorée, embrassant sa fille comme pour lui redonner une âme ; mais Caroline n'était plus de ce monde où on aime et où on pleure.
On envoya quelques lignes à deux journaux pour déguiser la vérité. L'enterrement devait se faire le lendemain à Saint-Thomas d'Aquin, à la chapelle de la Vierge, mais sans pompe et sans bruit, comme les douleurs qui se cachent.
Jennesson espérait que la vérité n'éclaterait point. La fanjilledu lieutenant avait le matin emporté sa dépouille pour la conduire en Bretagne dans une chapelle de famille. On a prié les journaux de ne pas reparler de son suicide, par respect pour Tarmée. « Si le concierge se tait, reprit Jennesson, il ne sera plus question ni de lui ai d'elle. Requiescant in pace, »
J'écoulais encore, le cœur oppressé. Jennesson me prit la main. « Mon jeune ami, faites-vous enlever par les femmes, mais ne les enlevez pas... surtout en robe de bal... Cette jeune fille est peut-être morie étouffée par sa robe et par ses battements de cœur. Et pourtant...»
Bien longtemps après, je causais avec Alexandre Dumas de cette tragique aventure, en lui rappelant que je Tavais entrevu à cette fête célèbre. « Oui, oui, dii-il, je sais Thistoire, mais je croyais que c'était une femme mariée. Cela m'a servi pour Antony. C'est en me demandant pourquoi le hussard s'était tué que j'ai trouvé mon dénouement. »
Un ami de Dumas nous dit alors qu'on ne savait pas encore bien pourquoi le hussard s'était tué : « C'est pourtant bien simple. Il se croyait le maître de la destinée de cette jeune fille. Ce n'était pas la première fois qu'il l'entraînait rue de Bourgogne. La pauvre enfant n'avait pas la force d'échapper à cet oiseau de proie. Quand il la vit morte dans ses bras, il s'imagina sauver son honneur en se tuant lui-même pour faire croire qu'elle lui avait résisté. »
Je pensai alors que puisqu'elle s'était tournée vers moi au bal, j'aurais dû ne pas la quitter d'une semelle pendant toute cette fête de l'Opéra.
Ce n'est pa-s la pensée de Pascal, le roseau pensant^ ni
Souvenirs de Jeunesse 2/
le roseau chaulant d'Ovide, qui me fait songer à la blanche figure de M"* Caroline ***, avec sa robe de roseaux. C'est que je la retrouve toujours dans mon cœur ; c'est que je cherche encore à pénétrer cette mort mystérieuse de la jeune fille après ses paroles aiïolées, pendant que nous valsions.
Le pays natal
L'âme universelle qui répand sa lumière sur les âmes humaines projette un rayon magique sur chaque berceau. Les fées ne sont que la légende de toutes les images des aïeux qui viennent souhaiter la bienvenue aux petits enfants. C'est là le caractère sacré du pays natal. Ces images des aïeux qui ont aimé et qui ont souffert avant nous forment toujours le pieux cortège invisible poétisant les chemins, les sentiers, les paysages où à notre tour, nous aimons et nous souffrons la vie.
Quand je quitte les solitudes de Bruyères pour le doux enfer de Paris, je dis toujou rs un adieu attendri au pays natal.
11 y a plus d'un pays natal, celui de nos yeux, celui de notre esprit, celui de notre cœur, je veux dire celui de notre famille, celui de nos joies enfantines et celui de notre premier amour.
Bruyères est un des meilleurs pays de France, respirant l'air des forêts et des montagnes, buvant aux sources de la fontaine minérale, cultivant la vigne et le froment. On vit cent ans dans ce pays-là. Mon père et ma mère, qui n'avaient pas quarante ans à eux deux quand je suis né, m'ont donné un
sang généreux dans un corps robuste, quoique souple et mince. Mais l'air vif et savoureux de Bruyères a achevé leur œuvre. Il paraît que je suis trempé dans Tacier, puisque je n'ai jamais connu les abattemens qui font chanceler tant d'hommes vers la fin de leur première jeunesse. J'ai subi de terribles maladies, qui eussent couché beaucoup d'hommes superbes dans le tombeau. Mais les quatre médecins légendaires avaient beau me condamner, je riais de leurs prédictions. Je n'ai même pas cru à celle de Louis Veuillot, que ma sœur Cécile m'avait amené un jour pour Textrême-onction, comme un vrai médecin de l'âme. 11 voulait me faire monter au ciel en état de grâce avec une amitié expansive dont j'ai gardé le meilleur souvenir. Mais il dit bientôt à ma sœur en hochant la tête : « Quel malheurl il était sauvé, le voilà encore perdu ! » Cela voulait dire que, revenant à la vie dans le cortège de mes passions, je reperdais mon âme.
Certes, si j'ai conservé un air de jeunesse à travers les âges, ce n'est pas par la volonté de me sauvegarder. Nul n'a été plus prodigue de ses forces, nul n'a joué pareillement avec sa santé, nul ne s'est autant dépensé dans le travail et dans le plaisir. Ce qui a fait dire à mes amis, qui suivaient consciencieusement les lois de leurs saisons : « Il n'y a point de justice, puisque Houssaye est toujours jeune et que nous sommes d'autant plus vieillis que nous avons été plus sages. » Quoi qu'il m'arrive, on reconnaîtra que j'ai été vaillant contre l'hyver de la vie, puisque j'ai presque prouvé, comme tant d'autres, d'ailleurs, que la vieillesse n'était qu'un mot à l'usage de ceux qui veulent se reposer.
Parlerai-je en passant du pays natal de mon esprit?
Souvenirs de Jeunesse 23
Mon grand-père Mailfer, qui avait trouvé le sentiment de l'art en sculptant sur bois; sa sœur Rose-Aurore Mailfer, qui avait vécu, moitié dame pour accompagner et moitié dame d'atours, dans le Versailles de Marie- Antoinette; son mari, tour à tour peintre de la reine et de l'impératrice; ma mère, une femme de hautes vertus, mais romanesque; un oncle naturaliste, qui avait couru toutes les antiquités de l'Inde, de TÉgypte et de la Grèce pour deviner l'énigme de la vie; des tantes fort belles, vraies statues de chair, qui me donnaient le sentiment du beau ; un autre oncle, qui ne savait que rire, mais qui avait le rire de toutes les gaietés : voilà quels furent mes convives, au premJer festin de mon esprit. J'allais oublier toute une petite bibliothèque donnée à mon grand-père par les filles de Louis XV, car, dès que je sus lire, je ne voulus des contes d'enfans que les contes de Perrault. J'allai du premier pas aux poètes : Homère, Théocrite, Dante, Shakespeare, Molière, me passionnant aussi pour Ronsard, Saint-Amand, Régnier. Je na parle pas de La Fontaine, que je savais par cœur.
Puisqu'aussi bien on recherche aujourd'hui toutes les origines, voilà le berceau de ma pensée, le berceau où se sont penchées l'Imagination et la Poésie — et la F'antaisie qui fut la mauvaise fée.
Les petites Alpes de Soissons à Laon, qui vont s'étageant de la colline à la montagne, renferment les paysages les plus variés, tantôt sur les rives de l'Aisne, tantôt dans les anfractuosités de toute cette région pittoresque presque partout boisée. Il y a peu de contrées où les révolutions du globe aient pareillement bouleversé la terre. On monte, on descend, on remonte plus haut, on redescend plus bas; on passe de la prairie
24i Les Confessions
encadrée d'arbres, à la colline toute luxuriante de vignes, des sillons fertiles aux steppes infécondes; on y cultive le blé, la betterave, le colza, tout ce qui fait la richesse de Tagriculture ; en même temps, on y jardine dans les vergers; voilà les asperges dans les sables, les artichauts dans les zones humides. Et combien de villages et de châteaux qui se cachent dans les arbres, ou qui se démasquent orgueilleusement sur le versant des coteaux! Mille sources vives jaillissent des rochers et s'en vont, par leurs serpentemens, donner la vie aux vallées perdues.
Celte chaîne de montagnes qui s'étend vers Château- Thierry et qui sépare Reims des deux capitales de l'ancienne France, Laon et Soissons, est merveilleusement cultivée. Il y a là toute une population agricole qui vit de son terroir sans jamais tendre la main. C'est la vraie France, puisque c'est l'ancienne Ile-de-France: le paysan y est humouriste, laborieux et fier. On y trouve les meilleurs soldats. Jusqu'en 1814 c'a été la région des batailles. On s'y souvient que sous Philippe le Bel toutes les communes se révoltèrent pour payer par le sang leur droit à la vie dans la liberté. Oui, c'est là que fut fondée la vraie France, Soissons capitale, Laon capitale, Reims, où Ton sacrait les rois. D'autres rois que Clovis, et Louis d'Outremer y sont venus ensuite, rois qu'on ne détrône pas : Racine, Lafontaine, Condorcet, Camille Desmoulins, Alexandre Dumas Mous nés avec l'air de gaieté et de raillerie que donne le vin de Champagne. En est-il en France de plus spirituels que ces cinq-là .^ J'en pourrais citer d'autres dont les œuvres répandent le bouquet des vignes champenoises. J'ai vécu mes plus jeunes années dans
Souvenirs de Jeunesse 25
ces beaux paysages, devant les merveilles architecturales des cathédrales de Reims et de Soissons, les flèches hardies de Saint-Jean des Vignes, les quatre tours, plus hardies encore, qui font de la cathédrale de Laon la huitième merveille du monde, comme l'ont dit Lefuel, Nieuwerkerke, Viollet-Leduc.
Quoique Parisien d'origine, je suis né à deux pas de Laon*, en TIle-de-France, dans cette petite ville de Bruyères qui elle-même, était encore une merveille d'architecture gothique. Bruyères érigée en commune, une des trois ou quatre premières villes du royaume, avait une première enceinte fortifiée autour de son église et une seconde défendue par quatorze tours, autour de ses habitations, avec quatre portes massives, la porte de Reims, la porte de Laon, la porte des Romains et la porte de la Fontaine minérale. Par malheur, j'ai vu tomber tout cela; la Restauration permit ce sacrilège. On fut plusieurs années à toujours abattre. N'a-t-on pas alors abattu, à Laon, la tour de Louis d'Outre-mer ? Aujourd'hui Bruyères garde à peine les vestiges de ses anciennes forces murales. Il lui reste cependant deux monumens d'architecture : l'église, du x* siècle, avec ses curieuses sculptures et ses fresques des premiers âges de la peinture en France ; la léproserie de la grande rue qui mérite, comme l'église cathédrale, la sauvegarde des monuments historiques. L'archéologue y trouve encore des curiosités anciennes, quelques fragments de sculpture romaine et la maison surnommée la «Maison d'Henri IV», parce que Henri IV y a couché pendant le siège de Laon. Mon père, qui possédait
• Henry de Pêne a dit : « Il en est qui naissent Provinciaux à Paris, mais Arsèrie Houssayc est né Parisien en province. »
cette maison, y voulait fonder un musée archéologique, mais il s*est contenté de créer à Thôtel de ville un tout petit musée et une toute petite bibliothèque.
Cette contrée pittoresque dans l'ancienne Ile-de- France, ne veut pas qu'on lui applique le mot « provincial » dans le sens nouveau du mot. Laon, Soissons et Reims, ont gardé le caractère de la capitale : le Tout Paris est là. On y trouve des poètes, des artistes, des archéologues, des bibliophiles. 11 y a même des académies. N'oublions pas le mot de Voltaire qui en voulait à Soissons, où il n'avait pu se cacher avec Pimpette. Un jour il frappa d'un mot cruel l'Académie soissonnaise : « Cette fille trop vertueuse qui n'a jamais fait parler d'elle. »
J'en ai trop dit déjà pour marquer mon berceau.
On ne saurait nier le charme pénétrant du pays natal ; c'est toujours avec joie que je retourne à Bruyères, où il n'y a pourtant plus guère pour moi que des tombeaux, mais le pâle fantôme de ma jeunesse ne me retient qu'une heure au cimetière. Les souvenirs des premières années volent devant moi comme de blanches colombes, je les retrouve battant des ailes dans tous les vieux arbres qui sont mes contemporains, au chœur de cette église où je n'étais pourtant pas un catholique fervent, dans ces montagnes où, tout en buvant au rocher, je m'enivre encore du vin capiteux de mes seize ans.
Silhouettes et tableaux
Bonaparte ouvre le xix* siècle avec fracas dans le nuage d'or qui portait les destinées de la France. C'est le tonnerre, c'est Torage, mais c'est l'arc-en-ciel.
Souvenirs de Jeunesse 27
Son rayonnement éclaire à la fois deux siècles, celui qui finit et celui qui commence. Il nous enivre de gloire jusqu'à la satiété ; il n'y a plus de place aux Invalides pour les drapeaux de Tennemi; il n'y a plus de place aux Tuileries pour y recevoir les héros.
Comme VIliade avait été ma bible, je voulais devenir Achille ou Homère, pas plus que cela. Aussi à la première occasion je m'engageai dans le 2°'° lanciers. On dirait vraiment que les soldats sont des femmes, tant ils sont soumis à la mode. Chaque ministre de la guerre décrète, selon ses goûts, que les cavaliers et les fantassins seront triomphans ou ridicules. L'œil s'habitue si bien à toutes les formes et à tous les chatoiemens que dans le temps où je m'engageai dans les lanciers, les filles de Bruyères me trouvaient superbe dans mon accoutrement romanesque, shapska polonais, belle veste plastronnée de blanc etpassepoilée de rouge. A pied et à cheval, je me croyais irrésistible, mais surtout la lance à la main. J'avais trop de confiance en moi, car au départ, après quelques heures de route, avant d'arriver à la frontière des Flandres, j'avais toutes les peines du monde à me tenir bien équipé.
C'est que si on s'improvise soldat quand la patrie est en danger, on ne s'improvise pas lancier. Mais il m'a suffi de deux jours de marche pour faire bonne figure, meilleure figure que presque tous ceux qui s'étaient engagés à Laon. « Voyez-vous, pour être lancier, me dit mon brigadier, il faut être d'ordonnance, c'est-à-dire être grand, élancé et maigre à faire frémir. » J'étais d'ordonnance. On aurait même pu m'engagera l'Opéra-Comique. Edmond Lepelletier rappelait ces jours-ci les agrémens du lancier. « Vous souvient-il encore de ces jolis soldats,
élancés et fringants, dont la coiffure bizarre évoquait une armée orientale en marche, et qui, dans un défilé, joyeusement, faisaient luire les flammes rouges et blanches de leurs lances, comme des coquelicots dans les blés ? » Les lanciers ont été les héros d'une foule d'aventures. Je ne serai pas bien fat en disant que nous faisions la conquête de la Flandre par les Flamandes. Notre capitaine, qui était un homme de cour, ne nous avait pas chanté Pair à boire; mais, par ses façons galantes dans les villages où nous faisions halte, il nous avait indiqué Tart de mettre les femmes de notre côté; aussi on ne nous eût pas dit : « Comment, des lanciers qui font pleurer une femme, des lanciers qui se conduisent comme des dragons et des carabiniers* ! »
* Si je voulais bien, je conterais quelques-unes de nos prouesses. Quoiqu'on fût en guerre, on ne perdait pas en Flandre l'habitude de faire la noce, car on savait bien que nos escadrons ne devaient pas lutter à outrance. On eût dit d'une démonstration pacifique. Tcniers et Brauwer eussent fait plus d*un joli tableau de nos campcmens en plein village, quand nous prenions d'assaut les cabarets et les Flamandes — avec toute la courtoisie française. Je me rappelle encore une noce qui n'attendait pas nos violons : on sortait de l'église en toute gaieté pour aller à ces festins gargantuesques où tout le monde reste sous la table sous prétexte de dénouer la jarretière de la mariée. Chacun de nous s'invita à la noce sous le titre de garçon d'honneur, mais en pavant son écot. Le marié ne prit pas trop mal la chose, la mariée s'en amusa, toutes ses amies furent enchantées d'être pour un jour délivrées de leurs gars. Nous ne parlions pas flamand, ces demoiselles ne parlaient pas français, mais l'amour, c'est la langue universelle. J'avais pour voisine de table — je suis trop discret pour dire camarade de lit — une luxuriante Hollandaise plus éloquente que les autres. — Pif, paf, elle avait de la vertu. — Aussi, j'allais abandonner la. partie et me retirer en bon ordre, quand elle me prouva qu'elle savait assez de français dans les grandes occa-. sions, car elle me dit: « Eh bien! lancier, on s'en va comme ça? i» Je revins à la charge, je repris mes positions, et — nous dansâmes toute la nuit.
Souvenirs de Jeunesse 29
La moralité de ceci c*est que pour livrer bataille, quelle que soit la bataille, il faut un bon capitaine. Je ne devins pas plus sage après ma promenade militaire contre les Hollandais. Je revins comme j'étais parti, après [m'étre fait la main dans quelques escarmouches. Comme Alexandre, j'avais emporté mon Homère, me croyant déjà dans une Iliade. 11 fallut me contenter bientôt de l'Odyssée delà famille.
Je me passionnai pour la poésie; j'avais aimé quelque peu Béranger, je devins un idolâtre de Lamartine et de Hugo, de Vigny et de Musset. C'était un ciel nouveau où, tout ébloui, je levais les yeux avec enchantement. Jusque-là j'avais chansonné celle-ci et celle-là, mais alors je tentai les grandes aventures : — un drame antique, des ballades, des strophes à perte de vue. Je sentis que j'avais une troisième famille : les poètes nouveaux prenaient mon cœur à côté des poètes anciens, ceux de la Renaissance et de l'Antiquité. Nous avons beau faire, les figures idéales s'emparent de nous comme les figures familiales, comme les figures des amis. Elles sont tout aussi vivantes. Nous avons encore une autre famille, celle des figures créées par les poètes, une fois qu'elles ont pris pied dans notre imagination, nous ne pouvons les anéantir, c'est là la grandeur et la force de la poésie. Quand on veut franchir le seuil des Muses sacrées, on y regarde à deux fois, comme César devant le Rubicon. On est pris d'un religieux effroi. Comment oser montrer sa figure devant toutes ces pléiades radieuses? On croit entendre de toutes parts le : « Que vient donc faire ici cet inconnu? » Combien qui se sont avancés et qui s'en vont tout confus! Être inconnu, c'est être aimé des dieux, puisqu'ils ne sont pas jaloux. Être connu,
3o Les Confessions
c'est presque toujours une déchéance, puisque presque toujours on est connu pour mal faire. L'inconnu a le droit de marcher fier devant soi. On ne lui reproche ni son orgueil ni ses œuvres, tandis que Thomme connu, si rarement couronné, est presque toujours lapidé. Aussi, quand on veut tenter la célébrité, il faut se jeter au combat dans toute Tivresse des batailles, sans jamais écouter les conseils de la raison. C'est ce que je fis ; tout autour de moi, on me représentait cette mer périlleuse de la littérature, qui vous prend furieusement pour vous jeter à toutes les tempêtes, presque jamais au rivage espéré. Je m'embarquai sur une coquille de noix sans écouter aucun de ceux qui levaient la main pour me montrer les nuées du ciel sur toutes les vagues de rOcéan. Je croyais que dans les naufrages littéraires, comme dans tous les naufrages, on trouvait toujours une barque de sauvetage pour revenir à terre; mais on ne veut pas revenir à terre pour ne pas s'avouer vaincu. On tente d'autres traversées pour découvrir quelques parages inconnus des autres poètes. On s'y proclamera roi. Mais pour cette parcelle entrevue dans quelqu'île voyageuse de la poésie, combien de milliers de poètes disparaissent dans le tourbillon des vagues!
J'eus au moins la vaillance de tout risquer pour cette aventure. Je pris le chemin de Paris avec les malédictions démon père, trois ou quatre louis en poche et deux larmes de ma mère. Mais la politique se jeta à la traverse. Je me trouvai entraîné dans l'insurrection de Juin à côté de Godefroy Cavaignac. J'allais au feu comme à une partie de plaisir. J'ai déjà conté cette page. Un peu plus je payais cher les délices de la guerre civile.
Souvenirs de Jeunesse 3i
Ma mère avait en haut degré le respect de la femme, le respect d'elle-même et des autres. Aussi était-elle très délicatement charitable pour toutes celles que frappait la misère irréparable. Selon elle, le malheur des femmes était toujours Tœuvre des hommes ; elle avait une pitié profonde pour ces mères de famille qui ont beaucoup d'enfans et qui travaillent avec tant de sollicitude à en faire des hommes. Elle ne pardonnait pas à ceux qui insultent ou qui blessent la femme.
Elle était une idolâtre de Napoléon I". H a plus que décimé sa famille ; mon père a risqué sa vie à la bataille de Craonne et à la bataille de Laon : rien n'avait pu éteindre l'enthousiasme de ma mère pour cet autre Alexandre. A quatre-vingt-quatre ans, quand les nuages de la mort obscurcissaient déjà son intelligence, un livre lui tomba sous la main , YHistoire du duc de Reichstadt. « Les lâches! dit-elle, ils Tont condamné à ne pas porter le nom de Napoléon, tant ce nom leur faisait peur ! » Et, tout à coup, elle nous quitta agitée et fiévreuse. Cinq minutes après, elle reparut tout en noir, un livre de messe à la main, a Où allez-vous, ma mère? — Je vais aux funérailles du fils de Napoléon. — Voyons, embrassez-moi, vous savez bien qu'il est mort depuis longtemps. »
Sa présence d'esprit lui revint, mais elle n'en voulut pas démordre. « Croyez-vous donc, mes enfans, que je ne serai pas agréable à son âme en allant prier Dieu pour lui? » Et la voilà partie pour la messe.
Dieu ne se venge ni ne pardonne : il oublie. J*ai cru pourtant aux vengeances divines. J'étais jeune et sceptique. Je chassais à Bruyères avec un de mes amis qui professait Tathéisme. Mon scepticisme ne m'empêchait pas de saluer au passage Jésus-Christ sur son calvaire. J'eusse ainsi salué Socrate buvant la cigué.
Passant devant le christ du mont de Saint-Pierre, je saluai gravement; mon ami éclata de rire.
a Tiens, me dit-il, tu vas voir comment je fais le signe de la croix. » Il appela son chien, lui mit sa casquette et lui secoua la tcte pour qu'il saluât. Ce ne fut pas assez, il lui prit la patte et lui fit faire le signe de la croix. La pauvre bête se mit à aboyer douloureusement, étrangement, furieusement. « Eh bien ! es-tu contenir dis-jeà mon ami. — Très content, » me répondit-il. Mais il était pâle comme la mort.
Nous chassâmes comme de coutume, mais voilà qu'à notre retour, repassant devant la même croix, mon ami se met à aboyer tout comme son chien, avec un cri plus désespéré encore. Je croyais que c'était un sacrilège de plus, mais je vis à sa figure que cet aboiement était involontaire. Un instant après, il se remit et essaya de rire comme s'il eût joué la comédie. Mais, en rentrant chez sa mère — une sainte femme qui portait une croix à son cou, — il aboya. Le lendemain, il aboya, puis le surlendemain, puis toujours. Cet esprit fort tomba dans Tesprit faible, jusqu'à aller en pèlerinage à Notre-Dame de Liesse, qui ne l'empêcha pas d'aboyer.
Ma tante Rose Mailfer m'initia à tous les mystères de la cour de Marie-Antoinette. J'ai dit qu'elle n'était pas dame d'honneur, mais dame suivante. Son rôle consistait surtout à dessiner des robes et des chapeaux. M°"Vigée-Lebrun, qui l'a bien connue à. Versailles, m'a confirmé que la reine la tenait en très haute estime pour son esprit autant que pour son goùl, car elle Était bien douée. J'ai encore d'elle des croquis aux trois crayons, où elle campait des dames de la cour avec une grâce ficre et douce à la fois. Son affaire n'était pas de parler chiffons pendantqu'ellecroquait de jolies figures sous les yeux de la reine; elle se permettait de caricaturer, par ses dessins et ses railleries, les belles dames qu'elle portraicturait. On aimait trop à rire à Versailles pour ne pas lui laisser son franc parler.
Je n'ai pas oublié ce détail bien curieux. La reine et ses amies qui, je n'en doute pas, croyaient comme Platon que la propreté est une vertu, ne se lavaient pas la figure à pleine eau. A peine si elles passaient sur leur visage une serviette de batiste trempée dans de l'eau de pluie attiédie au soleil ou devant le feu. C'est que les médecins de la cour avaient dit que moins on
34 ^^"5 Confessions
touchait à sa beauté, plus elle durait longtemps. A quatrevingts ans, ma tante conservait la fraîcheur attiédie des fruits mûrs. Aussi je ne faisais pas de façons pour Temtrasser.
Quand elle mourut, je me souviens que son mari dit à mon père : « J'ai quatre-vingt-cinq ans, je ne puis vivre seul, veux-tu me donner un coin dans ta maison? en revanche, je te léguerai ce que j*ai. » J'écoutais avec une vive curiosité, parce que le peintre de Marie- Antoinette, de Timpératrice Joséphine, d^ la duchesse de Berry — un aquarelliste et un miniaturiste hors ligne — avait une galerie de tableaux dont j'étais émerveillé. « Quel bonheur s'il venait à la maison avec tous ses tableaux! » dis-je à ma mère. Mon père refusa, sous prétexte que mon grand-oncle avait d'autres héritiers. « Eh bien ! reprit le bonhomme, je vais me remarier. » Mon père ne put s'empêcher de sourire, t Pourquoi pas? lui dit-il; une femme vaut encore mieux qu'un neveu. » Mon oncle ne riait pas. Le même jour, il demanda en mariage une jeune institutrice qui, dans sa terreur de coiffer sainte Catherine, se hâta de donner sa main. Je perdis bientôt tout espoir sur la galerie de tableaux, car, au bout de neuf mois, la mariée donnait le jour à une héritière. Après tout, le père n'avait que quatre-vingt-cinq ans. Or, ces peintres, ce sont des gens terribles. N'avez-vous pas vu Titien vivre jusqu'à cent ans? et le comte de Waldeck n'est mort qu'à cent dix ans — par accident, comme le Titien de la peste. * Ne riez pas, dit l'accoucheur aux malins, je vous réponds que cette petite fille est une miniature de son père. »
Ma tante Rose m'apprenait à dessiner au temps où Montfleury m'apprenait à jouer du violon. Voyez Iplutôt ce croquis qu'elle fit de moi en 1820. Le violon était ma passion, je jouai de vieux airs jusque sur l'Arbre de Marligny, un tilleul gigantesque planté par Sully au temps de ses plantations géographiques. (Sully a possédé un petit château dans la vallée voisine, qui a gardé sa magnifique porte à tourelles jusqu'en 1850.) Ce tilleul de Marligny, qui n'avait guère que trois siècles, semblait là depuis le commencement du monde, tant il prenait ses coudées franches. On le voyait de quinze lieues à la ronde; c'était avec un sentiment de respect qu'on s'arrêtait sous celte végétation fabuleuse. Dix jeunes filles se donnant la main pouvaient à grand'peine l'embrasser. Les jours de soleil, toute une fête de village y eût dansé à l'ombre ; on se promenait sur ses branches comme dans une forêt. Il y avail des surprises: on secroyait seul, tout d'un coup on rencontrait des amoureux qui avaient trouvé là leur lit nuptial.
Tout s'en va; cet ami de ma jeunesse, qui m'avait inspiré tant de vers enthousiastes, fut frappé par la foudre et décapité par un tourbillon. Avant de mourir il eut rhonneur de recevoir la visite de M, de Humboldt en cheveux blancs, qui n'avait jamais rien vu de plus beau dans ses voyages Ils se saluèrent tous les deux.
J'ai eu dans mon enfance une première vision bien étrange de l'immortalité de l'âme. Une de mes tantes, mère d'une demi-douzaine d'enfans survenus coup sur coup, tomba malade toute jeûne et toute belle, pour mourir après quelques jours de délire. Grand désespoir dans la famille, car elle était charmante au milieu de sa nichée, ce qui n'empêcha pas, le jour de sa mort, ses trois gamins et ses trois gamines déjouer avec les cousins d'alentour. A Bruyères, la coutume est de jeter le drap sur la figure comme si c'était déjà le linceul. Ma tante était morte le matin ; quand vint le soir, un cri retentit dans toute la maison : « Elle n'est pas morte! » Nous voilà tous courant à la chambre funèbre. Ma tante avait rejeté le drap loin de sa figure. Elle parlait très vite et elle agitait les bras avec violence. « Ah ! mes enfans, dit-elle, en respirant et en ouvrant de grands yeux, je reviens de loin ! — D'où revenez- vous donc, ma tante .^ — Je reviens du paradis. Ah! si on savait quel beau spectacle! des anges, des soleils, des saints et des saintes ; des chants de l'orgue comme dans la cathédrale de Laon, des joueurs de violon de tous les côtés. L'encens fumant partout, des robes toutes parfilées J*or ; enfin une fête rayon-
Souvenirs de Jeunesse 3j
nante. J'ai retrouvé tous les morts de notre famille qui m*ont promei>ée vers le bon Dieu. Mais je n'ai pas vu le bon Dieu. C'est comme à la Cour, où le roi n*est pas toujours visible. »
Et ainsi elle parla pendant tout un quart d'heure. Ceux qui l'écoutaient étaient émerveillés. Son père et sa mère pleuraient de joie, ses enfans riaient comme à la comédie. Tout à coup elle prit le plus jeune qui venait de grimper sur son lit, elle l'appuya sur son cœur et murmura: e Adieu, mes enfans !•»
Sa tête était retombée sur l'oreiller; le médecin qu'on venait d'avertir arriva, et alors nous demanda si nous étions fous, après avoir constaté qu'elle était bien morte. Cette fois, elle ne se réveilla plus. Explique qui pourra le réveil, le rêve, la vision de cette femme ressuscitée pour remourir après avoir parlé du ciel avec une volubilité incroyable.
Chaque fois qu'on s'est inquiété devant moi de l'âme mortelle ou immortelle, j'ai toujours vu réapparaître ma tante et je me suis toujours souvenu de son éloquence inaccoutumée, car ce n'était pas là une femme savante. On peut dire qu'elle ne connaissait du monde que ses enfans. Elle n'avait jamais lu que les contes de Perrault. Pourquoi alors cette vision du ciel, s'il n'y a rien au ciel?
Le roi des Canaques
Je dois un souvenir à un de mes amis de première jeunesse. Parmi les caractères qui m'ont le plus frappé, mon ami le roi des Canaques mérite bien
un coup de crayon, non pas parce qu'il est encore mon ami, mais parce qu'il a occupé un des trônes les plus invraisemblables de l'univers.
Fils de M. Dollé, maire de Laon, il s'annonça au sortir du collège par la fièvre des aventures et par des voyages où il perdait de vue les hautes tours de sa cathédrale. Ce fut ainsi que, tournant autour du monde, il fut jeté un jour dans cette île de l'Océanie devenue célèbre par les figures de la Commune, celte île où mon ami le marquis de Rochefort aura un jour sa statue.
Dollé aborda à Nouméa dans une tempête. Comme il était optimiste, il trouvait que tout était bien, même la tempéle, même l'île sauvage. Il avait sauvé son fusil du naufrage; il s'aventura dans le pays par amour de la géographie, par amour de l'histoire, par amour de la chasse. Il s'aventura si loin qu'il se trouva tout à coup dans une bande de Canaques armés jusqu'aux dents qui le capturèrent en poussant des cris de joie. « Pourquoi sont-ils si contens } » se demanda-t-il tout en riant avec eux. Mais il lui arriva de ne plus rire quand il comprit qu'on se disposait à le mettre à la broche. Les femmes surtout semblaient affamées devant un si beau blanc. Mais ce furent pourtant les femmes qui le sauvèrent. Le bûcher qui lui était destiné ne fut qu'un feu de joie. On avait tenu conseil. On l'avait proclamé roi, ce qu'une créature lui fit comprendre en réclamant Thonncur d'être sa reine la première nuit.
Qui donc a refusé une couronne ici-bas ? Dollé ne fut pas fâché d'être proclamé roi des Canaques. Il ne devait cela qu'à lui-même, il n'y avait pas eu de sang versé dans une révolution, il n'était pas enchaîné par une ou deux assemblées. On le saluait comme souve-
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rain absolu ayant droit de vie et de mort sur ses sujets.
Pourquoi tant de gloire soudaine? Qu'avait-il fait pour cela ? Rien du tout ; mais son père, en le créant très grand, très beau, très vaillant, lui avait donné le droit à la couronne des Canaques. On n'avait jamais vu un pareil homme pour la porter ; aussi ce furent des réjouissances sans nombre. 11 se trouva tout d'un coup à la hauteur du roiSalomon,qui avait sept cents femmes légitimes et sept cents concubines. Il aurait sans doute mieux aimé une jolie fille des chœurs de TOpéra ou une plantureuse paysanne de son pays, mais avec son optimisme il prenait le temps comme il est et les femmes comme elles sont.
Voilà donc mon ami Dolié roi des Canaques, écrivant ses Livres de la Loi sur des feuilles de palmier ou des feuilles de vigne, faisant la justice sous un chêne du temps, de saint Louis, n'ayant qu'un regret, le regret de ne pas recevoir tous les matins son courrier, d'autant plus qu'il avait quitté la France en pleine Révolution — 1848.
Bon gré, mal gré, il lui fallut supporter la royauté pendant plus de deux ans. Il avait parlé çàet là d'aller faire un tour en France pour créer des relations diplomatiques; mais, dans la peur qu'il ne revînt pas, on lui avait signifié que, le jour où il tenterait de prendre le large, on lui réservait le supplice déjà préparé à son arrivée, c'est-à-dire qu'on le mangerait à la croque au sel.
Il parvint pourtant à avertir sa famille. Il avait eu de son premier mariage une fille, un miracle de beauté, femme d'un Anglais presque aussi aventureux que lui. Aussi le mari et la femme mirent tout en œuvre pour le délivrer. On vint à Nouméa, mais on ne se risqua pas
parmi les Canaques, sachant que par violence le mari serait vice-roi et la femme vice-reine, condamnés à partager la couche de roseaux des chefs du pays.
Par correspondances secrètes, le roi Dollé fut averti qu'à trois jours de là sa fille et son beau-fils l'attendraient dans un brick — vraie barque de sauvetage — en vue de la capitale de son royaume.
Il offrit à son ministre des finances et à son ministre des cultes de faire une petite partie de campagne maritime. Les deux Canaques obéirent, pareillement les deux nautoniers de la pirogue royale. La pirogue n'eut pas plus tôt pris la mer que les courtisans canaques qui avaient accompagné le roi à distance respectueuse crièrent à la trahison, parce qu'ils venaient d'apercevoir sous voiles le brick de sauvetage. Mais le tour était joué. Le roi Dollé confia aux ministres qui l'accompagnaient qu'une héroïne de beauté, sa fille, qui passait par là, était venue dans l'océan Pacifique pour l'embrasser. Il paraît que ces deux Canaques avaient des cœurs de père, puisqu'ils trouvèrent cela tout naturel. Le roi Dollé leur offrit de présenter leurs hommages à la belle voyageuse, ce qu'ils acceptèrent sans révolte. Une fois à bord du brick, on les cajola, on leur promit monts et merveilles en France. Et on ne les trompa point, puisqu'on les exhiba au Cirque olympique.
Depuis cet essai de royauté, Dollé, revenu des grandeurs, a vécu comme un philosophe à deux pas de chez moi, dans la vallée de Vorges, où nous nous rencontrons souvent. Il porte vertement ses quatre-vingts ans au voisinage de M. de Moydier, chez qui nous avons joué ensemble la comédie en 1833. M. de Moydier est un ancien officier né vers la fin du xviii** siècle. On voit
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une fois de plus qu'on se porte bien dans nos montagnes. Il y a un an, nous avons encore perdu un centenaire qui voulait ne pas mourir avant M. Chevreul. Il disait : « Je suis aussi savant que lui sur l'art de vivre » ; mais il se trompait.
Nous avons, Champfleury et moi, conseillé au roi Dollé d'écrire l'histoire de son règne pour l'éducation des rois de France, mais il nous a répondu : « Les royautés heureuses n'ont pas d'histoire; mon peuple n'a été malheureux que le jour où je l'ai abandonné. »
Les deux moi
Le moi n'existe pas, ou plutôt il y a en nous plusieurs m^i.
Dans notre fragile cuirasse de chair, nous élevons un autre nous-même : l'Homme-Esprit , lequel n'est souvent qu'un imbécile. Mais sous la cuirasse, nous ne le laissons entrevoir que dans ses meilleurs jours. On n'imagine pas. toute notre sollicitude pour cet enfant gâté, à qui nous sacrifions souvent toutes nos joies corporelles. Et pourquoi ? pour les fumées d'une renommée passagère, d'un vain orgueil, d'un contentement presque toujours amer.
Cet enfant gâté nous commande impérieusement toutes les actions capitales de la vie. C'est lui qui nous conduit devant l'ennemi, c'est lui qui nous fait monter aux barricades ou qui nous arme pour le duel ; c'est lui qui nous tue sous les veillées, pour un travail perpétuel et une gloire éphémère ; c'est lui qui nous fait braver le
givre, la neige, la pluie, pour chanter des sérénades sous le balcon; c'est lui qui trahit Tamitié, mais c'est lui aussi qui se dévoue à son ami; c*est lui qui trompe sa maîtresse, mais c'est lui qui nous condamne à mourir pour elle.
Combien de fois cet être invisible est en opposition avec les aspirations de notre corps I C'est la guerre perpétuelle, guerre d'escarmouches, avec des trêves mensongères où aucun adversaire ne désarme, dans l'inquiétude du lendemain.
Cet autre nous-même n'a pas pitié de notre sommeil. Vrai Don Quichotte, il combat les moulins à vent, pendant que notre tête repose sur l'oreiller. Mais c'est son droit absolu. Il paraît que notre corps n'est que poussière, et que ce moi intérieur a la prétention d'être une âme immortelle. Il faut bien qu'il y ait quelque chose de vrai ; sans quoi, nous ne nous soumettrions pas à toutes ses hautes fantaisies.
Nous nous évertuons à montrer dans une beauté idéale notre moi invisible, tandis que nous négligeons le plus souvent notre moi visible. Tel philosophe qui serait désolé de laisser surprendre son esprit en déshabillé montre sans vergogne une tête mal peignée, une robe de chambre en lambeaux et des pantoufles transpercées.
Je n'ai pas été si philosophe que cela. J'ai toujours tenté de vivre « à vœu découvert » dans une maison de verre. Je n'ai rien caché de moi-même, oubliant l'ancien précepte : « Cache ta vie ! » Aussi mes deux moi n'en font qu'un. Mes yeux, mon sourire, ma tristesse, ont toujours tout dit.
11 est rare de voir régner l'harmonie entre nos deux
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forces, le corps et l'âme. Que de fois la force matérielle remporte sur la force immatérielle ! Que de fois aussi nous voyons le contraire par l'exemple de ces poètes et de ces artistes, de ces philosophes et de ces savans qui semblent ne point marcher sur la terre tant ils sont tout esprit! Voiscnon a pu dire avec raison : « Ah J si Dieu m*eût doué d'un peu de bêtise, quel grand homme il eût fait de moi ! » C'est que Voisenon ne sentait pas la terre sous ses pieds, hormis pourtant, j'imagine, quand il aimait M"** Favart, car celle-là n'était pas une spiritualiste. Que j*en ai vu de ces âmes ardentes qui criaient terre! et qui n'abordaient jamais! mais que j'en ai vu aussi de ces hommes de chair, de ces corps de plomb qui se traînaient misérablement sur le fumier de la vie sans jamais se heurter la tête aux nuages !
Pour moi, j*ai toujours tenté de rétablir l'équilibre ; mais dès que je perdais pied, je ne pouvais plus rentrer chez moi. J'ai habité toutes les régions de la pensée et du rêve, oubliant de faire mon chemin dans la vallée des larmes, comme c'est le devoir de tout homme né sur la terre et pour la terre. Du moins si je n'ai pas fait mon devoir envers moi-même, j'ai fait mon devoir envers les autres. Quand je ne travaille pas pour moi, je ressaisis tout mon courage.
J'aurais voulu êlre tout un, mais deux hommes en moi se sont disputé mon âme, l'homme du passé et l'homme de l'avenir; tantôt je chevauche à toute bride vers la terre promise des générations futures, ne craignant ni les casse-cou, ni les précipices, ni les vertiges ; tantôt je me retourne vers le passé avec un profond sentiment de regret, me prenant et me reprenant à la poésie des Ruines, aux tristesses de l'Histoire, à
révocation des mondes disparus, si bien qu'il y a en moi d'amers déchiremens; j'aurais voulu être ceci, j'aurais voulu être cela. Dans mes plus altières chevauchées vers les visions nocturnes des civilisations qui viennent, je m'arrête tout à coup par la vue du moindre vestige des anciens temps : un vieux chapiteau renversé sur le chemin, une église gothique, un fronton brisé, un buste antique. Le temps aussi a ses tombeaux, où les fanatiques du passé répandent des larmes. Quelquefois il me suffit de voir se découper dans le ciel les silhouettes des ormes deux fois centenaires qui ombrageant une voie romaine. Souvent même, si je dîne au café des Ambassadeurs, je salue les ormes deux fois centenaires que le duc d'Antin a plantés aux Champs-Elysées. Et me voilà pour quelques minutes en plein XVII® siècle, voyant passer les ombres plaintives des Lavallière, des Montespan, des Fontanges, de toutes ces femmes royales qui ont pleuré comme de simples mortelles.
C'est le charme attristé des souvenirs qui m'a inspiré tout un livre sur la cour de Louis XIV. J'ai navigué à pleines voiles sur le navire pavoisé des passions, vers ce rivage doré qui retenait la grandeur du roisoleil. Pendant toute une année j'ai vécu à Versailles, jugeant toutes ces folies grandioses, mais m'y abandonnant moi-même , tout en voulant rester un historien sévère. De là je passai à la cour des Sforza, emporté par le sentiment du grand art vers la merveilleuse figure de Léonard de Vinci. Et je vécus si bien de sa vie à Milan, à Florence, à Fontainebleau, à Amboise, qu'après avoir conté sa mort, je voulus retrouver son tombeau. J'ai passé trois années de ma vie à écrire
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la vie et étudier les œuvres de Léonard de Vinci ; j'ai passé trois mois à faire des fouilles à Amboise.
Quand je découvris cette dépouille augusie, je fus plus heureux que si j'avais découvert une mine d'or. Alors j'ai vécu de la vie du seizième siècle, tour à tour italien du moyen «ge cl Français de la Renaissance, couranL les ateliers des maîtres suprêmes de Venise, de Florence et dé Rome comme les palais de Fontainebleau, d'Amboise et de Saint-Germain, amoureux des belles créatures des deux nations, depuis la Violante, la Joconde et la Fornarine, jusqu'à Agnès Sorel. à Diane de Poitiers et Gabrielle d'Eslrées. Je me hâte de dire que c'était un amour moins assidu que celui du philosophe Cousin pour les femmes du grand siècle français ; car, tandis qu'il se consumait, confiné dans sou cabinet de travail, je courais les mondaines et les demi-mondaines après les heures d'étude, pour ne pas ensevelir mon esprit sous les pages jaunies des documens historiques.
Le château des Chouettes
Je ne dois pas oublier ici un roman qui traversa ma vie. Je ne le conle d'ailleurs que pour mettre en contraste l'amour il y a cinquante ans et l'amour aujourd'hui. C'est toujours l'amour, mais la passion est comme une femme, qui change souvent de robes. Au château de C. — surnommé le château des Chouettes, une jeune hlle à peu près jolie vivait en solitude. Son visage eQt été parfait avec des arcades sourcilières moins prononcées, avec un nez marquant qaelque millimètres de moins. Mais beaux yeux, belle bouche et belles dents, lèvres de fraises et de framboises, cou bico attaché, corps svelte, petits pieds, petites mains, seins adorables — deux colombes au bec rose, — grâce nonchalante dans tous les mouvemens, — point du tout coquette, spirituelle sans le savoir. M"° de Léancourt, pour ne pas dire son nom, était surnommée la Châtelaine par
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dérision, sous prétexte qu'elle habitait les ruines d'un château qui ne faisait plus bonne figure. Si le château était abandonné, la jeune fille Tétait bien un peu. Elle avait perdu sa mère au premier âge. Son père, colonel de cuirassiers, grand coureur d'aventures ne venait la voir qu'une fois l'an, au temps de la chasse. Elle vivait avec une gouvernante quelque peu revêche, mais qui avait ses bons quarts d'heure, M"'' Ursuline, surnommée Ourseline par les paysans. Comme j'avais chassé avec M. de Léancourt, le vieux château m'était ouvert quand je passais par là. Or j'y passais souvent, si bien que nous étions en très bonne amitié, la Châtelaine et moi. La gouvernante elle-même me prodiguait ses sourires, parce que j'apportais souvent des fruits, des perdreaux et des romans que je volais à mes tantes.
Sans vouloir lire des romans, Camille était romanesque ; elle avait môme voulu qu'on l'appelât Camilla, mais elle avait abandonné ce caprice. Pendant que la gouvernante, un livre à la main, s'enfonçait sous les massifs du jardin, Camille et moi, nous franchissions les haies pour courir un bois de quelques hectares qui appartenait au château. M»^® de Léancourt me semblait plus belle à l'ombre des chênes, cette grande fille nonchalante, qui marchait sur les violettes sans les cueillir et qui égrenait les mûres sans les manger. J'étais en. proie à toutes les indécisions, je préméditais mille hardiesses pour aboutir à quelques bêtises éloquentes comme celle-ci : « Mademoiselle, vous êtes adorable. » Si bien qu'un jour, elle me dit tout naturellement : « Eh bien ! adorez-moi I »
Je ne savais pas encore comment on adorait. — Surtout une demoiselle à château — Je croyais naïve-
ment que c*était l'histoire d'un siège, c'est-à-dire qu'il fallait procéder par toute la science stratégique d'un chef d'armée, tandis que, presque toujours, pour prendre une femme, il faut commencer par la fin. Après tout, il n'est peut-être pas mal, à dix-sept ans, de commencer par le commencement.
Or, que de commencemens avec Camille! Je revenais toujours au château, très décidé à être vaillant, mais ses beaux yeux limpides me clouaient sur l'herbe. Nous reprenions notre duo sentimental, sans jamais dépasser le plus pur platonisme. Elle s'imaginait que tout cela n'était que la préface du mariage, ne doutant pas que je ne demandasse sa main à la première arrivée de son père. Par malheur, il n'y avait rien dans ses mains, pas même des espérances. Camille vivait, au château des Chouettes, avec deux mille livres de rente, les bonnes fortunes du potager, de la basse-cour et du verger en plus. Tout rustique et tout forestier que je fusse alors, je ne voulais pas m'embarquer dans un mariage pauvre, rêvant une existence luxueuse pour la femme qui partagerait ma destinée. Et puis, ce n'est pas à dix-neuf ans qu'on risque cette aventure. Alors pourquoi toujours revenir au château ? Parce que cela m'était doux et que Camille m'attendait, quelle que fût l'heure où j'apparaissais dans l'avenue. On jasait bien un peu dans le pays. Aussi, le colonel y revint à l'improviste pour me conseiller de bifurquer. Il ne voulait pas, pour sa fille, un mari si jeune, ne faisant rien sous prétexte qu'il faisait des vers. Non seulement il mit M'^' Ursuline en sentinelle pour me défendre l'entrée du château, mais il mit mon père en garde. Je ne revis plus la jeune châtelaine, si ce n'est à l'église, si ce n'est par rencontre à
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Laon et ailleurs. Ainsi, un soir, nous nous retrouvâmes à la grille du parc d'un château voisin où elle était au bal; nous nous retrouvâmes aussi en pèlerinage à Notre-Dame de Liesse, tout près Tun de l'autre pendant la grand'messe. Mais sainte Ismérie ne fit pas de miracles pour nous, c'est à peine si nous parvînmes à nous dire quelques paroles de regret : « Je meurs de ne plus vous voir, b lui dis-je. Elle était très pâle; elle me répondit : « Je meurs de vous revoir. » Je lui demandai si elle était descendue à l'hôtel des Trois- Rois, le seul bon gîte de Notre-Dame de Liesse. Elle me répondit que sa calèche centenaire l'attendait au sortir de l'église, pour la conduire au château de Marchais, où elle devait déjeuner. J'étais devant la calèche quand elle voulut y monter, mais M"* Ursuline lui donna la main en me foudroyant du regard.
Un soir, franchissant la haie, je me risquai dans le parc du château; dès qu'elle m'aperçut, Camille se risqua à y descendre.
Mais bientôt nous fûmes surpris par un des plus beaux orages qui aient éclaté sous les cieux. La nuit survenue était sillonnée d'éclairs, le tonnerre, plus violent que jamais, retentissait dans les bois. Ce fut bientôt un déluge, tant les ondées tombaient sans miséricorde. Non seulement cet orage dura longtemps, mais, chassé par les vents du midi, il rencontra un autre orage chassé par les vents de l'ouest. Tout un cataclysme. A minuit, la pluie tombait encore dans le morne silence qui succède à l'orage. Nuit noire : la lune n'était pas levée et les dernières nuées masquaient les étoiles.
5o Les Confessions
Nous étions rentrés au château, qui tremblait dans ses ruines. M"® Ursuline, malade depuis la veille, s'était nichée dans son lit. Nous errions dans le grand salon, nous arrêtant de fenêtre en fenêtre pour interroger des horizons. « Vous ne retrouverez jamais votre chemin, me dit Camille. — A la grâce de Dieu I — Après tout, reprit Camille, vous pourriez bien vous coucher là-haut. — J'y pensais, » dis-je aussitôt.
La vérité, c'est que je n'y pensais pas du tout, mais je la pris au mot dans l'idée que c'était déjà presque une bonne fortune de passer une nuit sous le même toit que Camille. Qui sait si elle ne me permettrait pas de veiller devant son lit pendant cette nuit horrible?
Je m'aperçus qu'elle avait rougi jusqu'aux oreilles : « Ne vous effarouchez pas, mon gentil oiseau bleu, car je vous aime trop pour ne pas trop vous aimer. Vous vous coucherez, vous m'appellerez et je vous conterai des contes pour vous endormir. » Mon cœur battait violemment, tant j'étais ému à cette espérance sans trop voir plus loin, c Eh bien, oui, dit-elle ingénument. Ce sera Roméo et Juliette ; mon lit sera le balcon, vous me chanterez bien doucement votre sérénade, mais vous vous en irez avant l'aurore. *
Camille parlait ainsi dans toute l'innocence du cœur. « Eh bien, repris-je, montons. — Oui, mais en silence pour ne pas éveiller Ursuline. » Elle ajouta presque aussitôt en souriant : « Vous la connaissez, elle trouverait peut-être que ce n'est pas bien. — Et pourtant, Camille, quoi de plus naturel } nous nous aimons, nous sommes surpris par l*orage, vous avez peur et je vous protège. »
Nous entrons dans la chambre de Camille. Un grand
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lit blanc à baldaquin du temps de Louis XVI, un canapé du môme style, quatre fauteuils bois doré et lampas, une pendule rococo marquant mal les heures, une ancienne tapisserie de Beauvais sur le parquet, une table à ouvrage, quatre portraits sur les quatre faces du mur. Tout cela éclairé par un chandelier à trois branches que j'avais porté moi-même, c'est-à-dire éclairé pour l'amour de Dîqu dans cette nuit si sombre. Camille commença par me montrer le portrait de sa mère. Tout en la saluant par un signe de croix, ce qui était son salut de tous les soirs. « N'est-ce pas qu'elle est jolie? me dit elle. — Tout comme vous. — Oh! elle est bien plus jolie que moi. »
Ce signe de croix devant 1q portrait d'une mère me désarma. En montant l'escalier, j'avais médité d'aller jusqu'au dernier mot du roman, du moins du premier volume, mais la figure de la mère refoula toutes mes aspirations amoureuses. D'ailleurs la confiance de Camille m'avait touché profondément. Le véritable amour est bien plus fort dans la lutte que s'il lui faut vaincre sans combat.
Camille continua son rôle d'innocente sans le savoir. Elle se coucha tout habillée sur le lit en me disant d'approcher le canapé. J'obéis, tout en admirant cette vertu naïve. Je traînai le canapé devant le lit, je m'agenouillai dessus, je pris les mains de ma belle amoureuse et — nous pleurâmes tous les deux. — Explique cela qui pourra. Tout en pleurant, nous nous embrassâmes avec un abandon charmant. Je n'ai pas souvent retrouvé cet ineffable battement de cœur, sous le rayonnement de l'âme.
Naturellement, nous ne nous endormîmes pas; tantôt nous parlions tous les deux à la fois, tantôt nous écou*
lions le silence. Et combien de rêves parfilés d'amour! Nous étions l'un à Tautre sous la magie des voluptés de Tâme, sans qu'aucun frémissement corporel nous eût agités. C'était divin tout simplement. Nous nous aperçûmes à peine que les bougies s'éteignirent. Presque aussitôt, d'ailleurs, Camille reprit une de ses mains de Tune des miennes pour me montrer le point du jour à la fenêtre.
Déjà l'aurore rougissait la prairie lointaine et l'alouette reprenait en chantant son ascension matinale. Camille se jeta du lit pour ouvrir la fenêtre. En passant devant le portrait de sa mère, elle fit le signe de la croix, mais gaiement, sans manières. Je regardai le portrait •M"»'' de Léancourt me parut bienplusbellequela nuit, a Ah ! oui, me dit Camille, vous regardez ma mère, elle ne nous en veut pas, car son sourire n'a jamais été plus doux; figurez-vous, mon ami, que je me suis toujours imaginé que cette figure peinte changeait de physionomie selon que j'étais gentille ou colère, car vous ne connaissez pas mes colères } on pourrait les comparer à l'orage de cette nuit. » Et après un silence, Camille regardant encore le portrait en croisant ses mains sur mon épaule: cr Vous n'y croirez pas ! Quand mon père vient, s'il oublie, pendant un jour, de venir saluer ma mère, ce charmant sourire que vous voyez là s'efface je ne sais sous quelle expression de tristesse. »
Nous allâmes à la fenêtre, il nous sembla que l'orage n'avait été qu'un rêve, tant le ciel avait repris sa sérénité aurorale. Les ondées de la nuit nous semblèrent une rosée éblouissante. « Comment, me dit tout à coup Camille, Roméo est encore avec Juliette! mais si jamais Ursuline vous voyait ici, que dirait-elle } » Nous revînmes
Souvenirs de Jeunesse 53
devant le portrait. « Et ma mère ! reprit Camille, que pense-t-elle de vous et de moi ? — Elle pense que je vous aime... — Et que je vous aimerai toujours... «poursuivitelle avec le plus adorable des sourires.
Une minute après, je reprenais le chemin de Bruyères à travers les bois.
11 m'est arrivé plus d'une fois de revenir à Taurore, après une aventure galante, plus ou moins fier d'avoir joué le Don Juan, mais je ne fus jamais si content de moi que ce matin-là, où je n'avais triomphé que de moimême.
Quelques jours après, je partais pour Paris, où j'oubliai bien un peu mes amours idylliques, car j'avais déjà élevé, dans mon cœur, plus d'un autel aux héroïnes des champs et des bois, des châteaux et des chaumières.
Je n'ai revu Camille que trois ans après, en la saison des chasses. Elle avait perdu son père et elle était plus belle dans son deuil. Nous étions du même dîner chez une de ses amies. « Vous m'avez bien oubliée ! me dit-elle. — Vous .^ jamais! Vous êtes une des «Imes de ma jeunesse. — C'est donc pour cela que vous faites de si mauvais romans. — Peut-être, car j'ai un peu perdu la tête en vous perdant. Vous m'avez donc lu } — Je crois bien! Vous me coûtez tous les ans sept francs cinquante. — Comment n'êtes-vous pas encore mariée ? — Parce que le prince Charmant n'est pas venu réveiller la Belle au bois dormant. »
Comme on se rappelait mes promenades amoureuses au château des Chouettes, toutes les oreilles écoutaient de notre côté, ce qui nous força à parler comme un journal, de choses que tout le monde sait.
54 l^cs Confessions
Nous continuâmes la conversation intime par nos regards rallumés au premier feu. Mais ce fut tout.
Nous avions vingt-cinq ans quand nous nous rencontrâmes enfin à Paris. Or, à Paris, Tamour ne perd pas son temps comme sur les chemins verts. Quoique M"* Ursuline fût toujours là, elle n'avait pas cent yeux; d'ailleurs, elle-même était femme et cherchait l'occasion.
Et puis Camille ne voulait pas rester vieille fille. C'est peut-être le ridicule du mot qui la jeta sur mon cœur. Elle s'imaginait que le mot vieille fille n'est appliqué qu'aux impeccables. H y a des femmes qui sont capables de tout dans la peur du ridicule. Il y en a aussi qui s'imaginent qu'un peu de folie donne un aiguillon à la beauté. Camille avait pris son château en horreur. Il lui semblait que la vie provinciale jetait sur la figure un masque attristant et glacial. Elle aima mieux donner son âme au diable que de retourner là-bas pour effeuiller les pâles austérités. Sa jolie figure avait toujours la fraîcheur et le charme des vingt ans. Je respirais près d'elle les parfums des primevères et des aubépines. Sa chevelure surtout me donnait les ivresses du cœur quand je la versais en gerbes d'or sur ses blanches épaules.
Combien de rêves et combien de choses palpables donnent l'ivresse à l'âme et au corps I Si les yeux jettent le feu dans le cœur, la chevelure n'enivre-t-elle pas les lèvres par son parfum capiteux et sauvage? Quel est donc le roi du temps de Moïse qui devint amoureux d*une gerbe de cheveux que le Nil avait apportée à ses
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pieds? Un historien affirme que ces cheveux-là pesaient deux cents sicles. Était-ce les cheveux de la princesse Mautirilis de la XÏX* dynastie, celle qui était surnommée la Palme? Le noir de sa chevelure c'est le noir de la nuit. Elle aussi sans doute était vêtue encore de ses cheveux quand elle venait de se déshabiller. « Vêtue de ses cheveux », voilà une expression qui date du Paradis perdu. Saint Paul a dit aux Corinthiens que les cheveux ont élé donnés à la femme comme un voile pour la couvrir. Quand Vénus sort des ondes dans le cortège des Grâces et des Cupidons, n'est-elle pas plus belle encore par cette chevelure surabondante qui va rayonner sur elle? Car Vénus était blonde; blonde était Hélène ; plus blonde était Daphné. Toute l'antiquité a adoré les cheveux blonds; pour les poètes grecs, être blond, c'est déjà être beau. Mars était blond comme Achille; quel est donc le héros farouche qui teignait ses cheveux en blond pour avoir la crinière du lion? Messaline était brune, mais sa perruque était blonde, soit qu'elle allât au lupanar, soit qu'elle ouvrît le lupanar chez elle. Ovide a beau s'indigner contre les perruques blondes, « les dames romaines persistent à acheter leurs cheveux des Germaines et des Gauloises; » en Bretagne, il y a une chanson qui dit que depuis Eve les filles du pays vendent leurs cheveux; c'est encore là que les achètent nos courtisanes à la mode. Mais Vénus, Hélène, Daphné et les autres, n'achetaient pas leurs cheveux, qui semblaient a filés en or fin et qui baisaient leurs pieds. » Grande dispute des poètes et des amoureux sur les cheveux noirs et sur les cheveux blonds, f Couvre-toi de tes cheveux, dit Saadi, je l'aimerai comme la nuit et j'irai oublier la lumière dans
tes bras. » Moi aussi, j'oubliai la lumière dans les cheveux de Camille.
Elle retourna pourtant bientôt au château des Chouettes pour vivre encore en compagnie des corbeaux et des chats-huans, sans parler du curé de la paroisse et de quelques vieilles dames du voisinage.
On vante la magie de la nature et la magie des magiciens — Magnétisme — suggestion — hypnotisme ! Comme disait Victor Hugo, il faut croire atout. N'est-ce pas plus logique que de ne croire à rien? Croire, c'est créer. Ne pas croire, c'est vivre dans la nuit et dans le néant. Pourquoi ne pas peupler le ciel comme la terre? Puisque nous vivons par l'esprit, pourquoi dépeupler le monde pour l'esprit? J'avais dit à Camille en lui donnant une bague enchâssant une opale : « Les pierres vivent et meurent. Ainsi cette opale vivra si vous m'aimez toujours, elle mourra si vous ne m'aimez plus. » Camille regarda l'opale et la baisa : « Cette opale ne mourra pas, mais elle mourra si c'est vous qui ne m'aimez plus. » L'opale était très belle. Camille dit, au château, qu'elle l'avait trouvée, ce qui lui permit de la porter. A chaque rencontre, je lui disais : « Et l'opale ? — Voyez! — Oui, vous m'aimez toujours. — - N'est-ce pas que l'opale est plus belle que jamais? »
Je ne croyais pas du tout à celte légende qui fait mourir les opales au doigt de la femme qui n'aime plus; mais Camille y croyait, seulement elle me disait toujours sans rire que l'opale mourrait si c'était moi qui n'aimais plus.
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Nous continuâmes le roman par lettres. Lettres bien naïves et bien touchantes, celles qui venaient du château des Chouettes; bien sceptiques et bien refroidies celles qui venaient de Paris. L'opale pâlit. Au bout d'un an, elle ne jetait plus de feux. Camille pleura et s'enferma dans sa dignité, car elle cessa de m'écrire après un adieu en quelques mots : « Vous ne m'aimez plus, l'opale me Ta dit; c'est la dernière fois que je vous écris. »
Quelques semaines après on m'apprit que Camille était bien malade et qu'elle m'appelait dans son délire. Je l'avais trop oubliée, mais l'amour me ressaisit. Le lendemain, je frappai à la porte du château des Chouettes. On était au désespoir, le prêtre venait de donner l'extrême-onction. Je demandai la grâce de m'agenouiller devant le lit et de baiser la main de Camille. Ce qui me fut accordé. Camille me reconnut quoique toujours dans le délire. Elle me tendit la main — la main que portait l'opale. Elle me sourit amèrement: «Voyez! «me dit-elle. Dans le demi-jour, en effet, l'opale me parut éteinte. Une de mes larmes tomba sur la bague. Mon émotion était telle, que je ne trouvai pas un mot : « Ce n'est pas moi, c'est vous! murmura-t-elle sans s'inquiéter d'une de ses tantes qui pleurait aux pieds du lit. — Je reviendrai demain, lui dis-je. — Oui, demain. » Elle avait vu mes larmes; elle porta la bague à ses lèvres et me fit un signe d'adieu.
J'avais peur de ne pas la revoir, tant elle me parut déjà dans les bras de la mort; mais, le lendemain, elle respirait mieux. Sa pâleur s'était légèrement colorée. Elle avait demandé des fleurs sur son lit, toute une moisson. Nous restâmes seuls un instant. — «Je sens que
VOUS m'aimez encore, dit-elle; d'ailleurs je le vois bien à ma bague qui a repris ses feux. »
L'opale avait peut-être un peu pâli, mais elle n'était pas morte. « C'est une grande joie pour moi de la voir revivre >, me dit-elle, en me donnant ses beaux yeux par un regard d'amour. Je me penchai doucement sur elle pour baiser ses cheveux, t A demain, dis-je, en prenant une rose blanche sur son lit. — Non, dit-elle, prenez celle-là. )» Elle me donna une autre rose. « Je l'ai embrassée, » murmura-t-ellc tout bas. Je vis alors qu'elle ne mourrait pas, car une belle rougeur se répandit sur ses joues.
J'avais cru moi-même à la maladie de l'opale. Ce que nous avons dans le cœur nous l'avons dans les yeux.
Il se présenta quelques prétendans pour faire le bonheur de Camille, mais pour elle le bonheur n'était pas là: elle rêvait la vie à Paris. Elle y revint et s'y trouva mal faute d'argent. Et puis je n'étais plus prenable. Il lui fallut donc se contenter de sa solitude.
Tous les ans, quand j'allais par là, je me promettais de la voir; mais la destinée ne le voulut pas, quoique Camille eût mis à la porte M"* Ursuline. Je me contentais de lui envoyer mes livres. Elle m'écrivait des remerciemens en vingt lignes très joliment parfilées où elle me rappelait toujours que je n'allais pas la voir, même quand je passais de son côté.
De 1842 à 1862, nous ne nous étions plus rencontrés. Il vint un temps où elle m'écrivit : « Ne venez plus me voir, vous ne me reconnaîtriez pas, puisque je ne me
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reconnais plus. » Elle avait la coquetterie du souvenir. Moi-même, je ne voulais plus la voir, de peur de me gâter une des plus charmantes images du passé.
Elle avait quitté le château des Chouettes pour aller vivre plus oubliée encore dans une vieille maison des bords de la rivière. C'était le tombeau avant la mort. Il y a ainsi de belles filles qui sont condamnées à Toubli et à Tabandon, comme les roses sauvages des bois. Ce fut là que je voulus la revoir, espérant respirer encore une senteur agreste de mes dix-sept ans, dût cette senteur être celle d'une fleur fanée. Je me la représentais toujours souriante dans les visions de ma jeunesse, avec je ne sais quoi d*amer dans le souvenir. Je pris un jour mon courage à deux mains, pour aller me jeter à ses pied?, pour lui dire que je l'avais toujours bien aimée et que ce n'était pas la faute de mon cœur si d'autres destinées avaient traversé ma vie. Je lui devais bien ce cri de repentir, pour tant de gentillesses. Je lui écrivis donc ce simple mot. « Je veux vous voir et vous embrasser. Il me sera bien doux de repasser par votre porte; ditesmoi quel jour et quelle heure. Je suis a Bruyères pour toute la semaine. » Elle me répondit par le même courrier : t Je vous attends depuis toujours ; venez demain soir, »
Je ne parlai à personne de mon rendez- vous. Le lendemain, dans la soirée, ie m'acheminai vers sa maison. Je me rappelai alors une aventure plus ou moins semblable, arrivée au chevalier de Boufflers, aventure déjà pressentie dans son joli conte, Aline, reine de Golconde,
Au bas du perron, M"^ Elisabeth, une grosse gaillarde,
6o Les Confessions
qui remplaçait avec avantage M"<» Ursuline, descendit quelques marches en me priant de la suivre. Je faillis me casser le cou, car la nuit était déjà sombre, t Vous n'avez donc pas de bougie ou de lampe ? — Oh ! monsieur, mademoiselle est très originale. Voyez -vous, c'est comme au château des Chouettes. Mais je vais vous conduire. »
Et toujours sans lumière, M"« Elisabeth qui m'avait pris la main, me fit traverser une grande et une petite pièce pour me mener dans le salon de Camille. Et toujours dans le noir je distinguai, mais bien vaguement, mon ancienne amoureuse qui venait au devant de moi. Je la pris sur mon cœur pour Tembrasser. « Dieu soit loué! je puis mourir, » me dit-elle, d'une voix fraîche encore.
Elle me présenta un fauteuil : « Voyons, grand diable, contez-moi vos hauts faits. Vous devez vous étonner de ne pas être reçu a giorno? — Non, mais au moins avec un chandelier à deux branches, car je n'aime pas la njit. — Et moi, je n'aime pas le jour. »
Je fis semblant de croire que ce n'était pas la coquetterie qui parlait.
Camille avait été belle jusqu'au tems où je l'avais délaissée ; elle ne voulait pas être revue par moi dans sa déchéance.
La lune elle-même était pour elle un flambeau indiscret, car la lune ayant paru à la fenêtre, Camille se mit un peu plus dans l'ombre. « Eh bien, reprit-elle, vous ne me contez pas votre vie } — Ma vie ne vaut pas la peine d'être contée; vous croiriez lire un roman sans action. — 11 y a longtemps que je ne lis plus de romans. Depuis que je lis les vôtres, je suis revenue à
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rimitation de Jésus-Christ et aux Actes des Apôtres.
— Ce sont encore des romans. — pécheur! je vous croyais converti quand j'ai lu le premier chapitre des Destinées de rame. — Ma belle amie, il y a pourtant un roman que j'aurais dû faire avec vous.
— Lequel ? — Le roman de notre vie, si nous avions eu l'esprit de vivre ensemble. »
Et là-dessus, comme j'ai encore de l'imagination, je me mis à lui conter tout ce qui nous serait advenu si j'étais resté à Bruyères et si elle fût devenue ma femme.
Ce roman l'intéressa sans doute, car elle se pencha sur mon sein et elle se mit à pleurer. « Oh ! je vous remercie, me dit-elle, pour ce roman que vous venez de faire à mon intention; mon cœur me dit que c'est le meilleur. Hélas! je ne vous dirai pas combien de fois je l'ai fait moi-même. »
Et moi, pour la consoler : « Puisque la vie est un rêve, peut-être avez-vous mieux fait de rêver que de vous jeter dans la bataille. » Et après un silence: 9 Ce n'est donc pas assez de vivre dans la solitude, il vous faut encore vivre dans le noir } — Oh ! les autres soirs, je suis en pleine lumière devant un grand feu, car si je me suis trop habituée à la solitude, j'ai toujours eu peur de la nuit. iMais n'avez-vous donc pas déjà compris que je veux toujours pour vous rester la Camille d'autrefois } — Comment ! je ne vous reverrai pas en plein jour ? — Jamais! — Me permettezvous au moins de fumer une cigarette } »
Et sans attendre que Camille me répondît, je fis jaillir d'une allumette une lumière qui frappa la figure de ma ci-devant amoureuse. Mais vous êtes toujours très jolie, Camille ! »
Elle avait mis sa main sur sa figure. Ce n*était pas un vain compliment, car elle avait encore un air de jeunesse dans une beauté pâlissante. « Maintenant que je vous ai vue, allumons les bougies. — Non, mon ami, laissez-moi le rêve et ne me tuez pas sous la réalité. »
Toutes mes éloquences furent vaines. J'allumai jusqu'à trois cigarettes pour revoir encore cette figure qui m'avait tant charmé :ce fut tout. Je pouvais bien moi-même, par violence, allumer les bougies. Mais je ne voulus pas faire envoler les dernières illusions. Après tout, moi-même n'avais-je pas changé et ne devais-je pas aussi trouver que la nuit avait raison ? »
J'embrassai encore Camille ; c'était bien pour la dernière fois, c'était bien l'adieu des adieux.
Elle sonna. M"* Elisabeth vint me prendre la main et me reconduisit jusqu'aujiaut du perron.
Je revins à Bruyères avec une vraie tristesse au cœur, pensant que la vie n'est autre chose qu'un De profundis perpétuel. Il nous faut enterrer jour par jour toutes les chimères, tous les orgueils, toutes les amours qui font vivre l'esprit par le cœur.
Comment je faillis devenir visionnaire
Ceux qui n'ont pas interrogé l'Invisible, ceux qui ne se sont pas égarés dans l'abyme des ténèbres pour trouver un autre ciel et un autre soleil, ceux qui n'ont pas, ne fût-ce qu'une heure, arraché leur âme aux joies
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et aux peines matérielles, ne comprennent pas les visions surnaturelles. Ils sont comme le spectateur arrivant pour la première fois devant le rideau d'un théâtre, tandis que ceux qu'on appelle les illuminés ou les illusionnaires finissent par déchirer le voile qui leur cache le spectacle de Tlnfini.Les sceptiques disent : « Il n'y a rien si je ne vois rien. » Mais l'enfant ne commence-t-il pas à vivre les yeux ouverts sans rien voir? En toutes choses, il faut commencer par le commencement. Je m'étais égaré dans Tétude des sciences occultes pour avoir raison une fois pour toutes des contes bleus des devins et des sorcières. J'avais frappé trois coups devant la sybille de Cumes qui ne parle plus; mais dans le monde contemporain n'a-t-elle pas pris une autre forme, celle des fantômes, une voix plus mystérieuse, la voix des âmes en peine, une forme plus vaporeuse. Mon séjour, tout un hiver, dans les bois de la Chambre-aux-Loups, solitude profonde et ténébreuse, m'avait prédisposé à la recherche de l'Impossible. Je ne voulais pas m'y jeter tête perdue, mais je ne voulais pas non plus opposer l'aveugle négation. Trop d'esprits plus clairvoyans que moi ne s'étaient-ils pas laissé prendre au monde surnaturel ou tout au moins au doute? J'étais né d'ailleurs dans un pays où les légendes ont toutes leurs forces, même parmi les moins superstitieux. Combien qui ne croient pas à Dieu et qui croient au diable ! Ainsi mon grand-père Mailfer, camarade des philosophes de V Encyclopédie^ on le venait chercher pour éteindre un incendie par des signes cabalistiques.
Faut-il tout nier ou faut-il croire au démon de Socrate, au diable de saint Antoine, aux âmes en peine des
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Pères de l*Églisc, aux apparitions des philosophes mystiques ?
Qui n'a subi l'obsession des songes } Tout philosophe doit s'étudier lui-même, puisqu'il tient sous sa main un exemplaire du livre universel de la vérité. On découvrira un jour la vraie clef des songes. S'ils continuent la nuit la vie de l'âme, ne sont-ils pas une preuve de plus que l'âme est incorporelle, puisque, dégagée des liens du corps, elle voit ce que nous ne voyons pas quand nous sommes éveillés ; elle ose aller plus loin que ne lui permet notre corps, son compagnon de voyage; c'est l'école buissonnière des enfants sublimes.
Les songes et les visions nous prouvent que notre âme survivante n'est pas étrangère au delà du tombeau, non seulement à nos amours et à nos amitiés, mais encore à l'histoire de notre pays. C'est que notre âme ne perd rien de sa personnalité. Peut-être qu'après le tombeau, pareille au soleil couchant, elle projette encore sa lumière à l'horizon des choses. Pourquoi se perdrait-elle dans la nuit éternelle, si elle a échappé à la nuit du tombeau?
Qui n'a eu ses songes et ses visions? Faut-il croire à tout ou ne croire à rien dans les régions du mysticisme? Je ne suis pas un visionnaire, mais voilà pourtant ce que j'ai vu, voilà ce qui m'a prouvé que le tombeau ne prend pas l'âme et que l'âme garde la figure du corps :
J'ai passé les après-midi de toute une belle saison à la Folie-Riancour, un' pavillon de chasse dans les bois, entre la citadelle de Laon et la redoute de Bruyères, à peu de distance du champ de courses. Je ne savais que faire de cette châtellenie en ruines. La rebâtir ou l'abandonner tout en réglant la coupe des bois ? Il n^
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restait debout qu'une petite aile portant la date de 1593, un dernier souvenir de la Renaissance. Dans le jardin^ découpé sur le parc, on retrouvait encore un cadran solaire, un cabinet de verdure sous des ifs gigantesques, une statue toute mutilée, un banc de pierre moussu, des murs en ruines revêtus de lierre, images attristées de Tabandon. Mais comme la nature ne se croise jamais les bras, elle était là luxuriante, donnant sa sève à toutes les plantes parasites. J'allais tous les jours dans les bois et à mon pavillon, un fusil sur Tépaule et un livre dans la poche. Cette solitude m'avait pris par je ne sais quelle séduction occulte : le sentiment religieux des choses qui ne sont plus. C'était l'abandon dans toute sa sauvage poésie. Pas une âme qui vive à une demi-lieue à la ronde ; la cathédrale de Laon, ce chef-d'œuvre de pierres parlantes, à l'horizon septentrional ; de l'autre côté la sombre forêt de Lavergny, où on retrouve les ruines d'un ancien couvent de femmes. Dans le pavillon, sur la cheminée, une peinture du seizième siècle, une ébauche toute primitive, abusait mes yeux, parce qu'elle me peignait naïvement l'ancienne châtellenie. C'était d'ailleurs tout l'ameublement du pavillon avec deux petits fauteuils style Louis XV, revêtus de velours de Gênes gorge de pigeon.
Je me promenais souvent dans les allées toutes droites du jardin qui continuait le bois, tant il était couvert d'arbres, arbres fruitiers et arbres forestiers, bras dessus, bras dessous. Un jour que j'étais en méditation, appuyé à une des portes, il me sembla voir quelque chose de surnaturel dans le rayon de soleil qui transperçait les branches d'un pommier. Peu à peu je vis se dessiner une figure humaine, mais transparente- V 5
comme un nuage léger qui prendrait les formes d*une femme. C'était bien la figure d*une femme. Elle descendit les marches du perron et s'avança lentement, gravement, solennellement, vers le cabinet de verdure, où elle disparut. Quoique cette apparition fût vague, je distinguai pourtant son chapeau à larges bords et sa robe à queue. C'était tout à la fois le chapeau Louis XIII et le chapeau Marie-Antoinette. On voyait qu'elle avait peur du soleil. Quoique je n'eusse pas eu l'honneur d'être présenté à celte belle dame, j'allai droit au cabinet de verdure. Après tout, elle était sur mes terres; c'était bien le moins qu'on se dit deux mots. Mais dans le cabinet de verdure je ne trouvai âme qui vive. Je montai dans le pavillon, qui me sembla plus solitaire et plus abandonné que jamais. Pas l'ombre d'une ombre. Après quoi je continuai ma promenade, sans trop penser à la robe traînante de la dame.
Le lendemain, j'avais oublié cette illusion ou cette apparition. Toutefois j'allai m'appuyer encore à la porte du jardin, le regard fixé sur l'allée qui conduisait du perron au cabinet de verdure. Rien. Ce jour-là, d'ailleurs, il bruinait. Le surlendemain, même promenade. Cette fois, ce fut le même tableau. Je vis descendre la dame, abritée du soleil de juillet par son grand chapeau, allant du même pas rhythmé à sa retraite sans doute bien-aimée. Je voulus rire de moi-même ; mais au bout d'un instant mon scepticisme ne m'empêcha pas d'aller encore à la rencontre de cette étrange inconnue. Après avoir fait un pas en avant, j'en fis deux en arrière avec un sentiment de respect pour la Mort, pour le Silence, pour la Solitude, ces grandes figures qui ont eu des autels chez les anciens, nos maîtres, quoi qu'on fasse. Je me contentai
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de me remettre à mon observatoire presque masqué par un bosquet de lilas où s'enchevêtrait la clématite. J'attendis comme un spectateur qui a vu le premier acte.
Il se passa tout un quart d'heure. Je ne pensais plus à la dame, quand tout à coup elle sortit de sa retraite et retourna au pavillon. Je ne tenais plus sur mes pieds, mais je me sentais enchaîné à la porte. En passant devant le cadran solaire, l'inconnue, la très inconnue, se pencha dans l'attitude d'une curieuse : elle voulait savoir l'heure, cette morte ! Elle monta bientôt les trois marches extérieures du pavillon, où elle disparut. Cette fois, je voulus la suivre en toute hâte, mais ce fut vainement que je la cherchai dans le pavillon, dans la cour, dans la tour du colombier, dans l'ancienne maison du jardinier et du garde-chasse.
J'allai chez le notaire pour étudier les titres de propriété; je découvris que la dernière châtelaine était une Kiancouri. On me conta dans le pays qu'elle avait passé à la châtellenie toute sa seconde jeunesse, recevant souvent la visite du gouverneur de la province, le duc d'Estrées, son amant en titre, et d'un officier au régiment de Champagne, son amant caché. Le cabinet de verdure avait-il abrité une passion ardente ou un sentiment profond ? La dame revenait-elle, comme une âme en peine, pleurer encore une trahison ou ressaisir des joies perdues?
Les jours qui suivirent, je voulus mieux me convaincre de l'apparition, mais c'en était fait, les moissonneurs de la vallée avaient commencé à couper les
• Marquise Louise-Charlotte-Thérèse ci*Ye de Riancour, veuve d'Armand de Lusignan, marquis de Champigneule. Elle vendit Riancour en Breuil à M. de Beaubrenil.
, Con/es
foins et les blés. C'était un grand bruit de chariots et de chansons. Le silence, la solitude, la mort, tenaient ailleurs cour pléniére.
Mais puisque tout a sa raison d'être, pourquoi cette apparition } Je pensais en ce temps-là à mon livre longtemps retardé : Les Destinées de l'Ame. Celle qui m'est apparue venait-elle me rappeler un souvenir d'une vie antérieure? venait-elle me prouver la survivance de l'âme par une vague réapparition de la figure charnelle? Dieu, voulant que toute Ame pécheresse reconnaisse bien la gravité de ses fautes, ne permet-il pas qu'elle se retourne vers le monde pour assister au spectacle du bien ou du mal? Quand on voit de haut et de loin, on juge mieux. Dieu laisse-t-il les âmes en peine jouer un rôle occulte sur la scène de l'humanité ? Délivrées des chaînes corporelles, ayant la conscience de leurs actions, sont-elles, comme l'ont dit les Pères de l'Église, les bons ou les mauvais anges des âmes encore prisonnières?' La seule apparition de la châtelaine descendant du pavillon et marchant vers le cabinet de verdure, ne me parlait-elle pas éloquemment des destinées de l'âme?
buveuse de rosée
Le comte de Lamare, cet ami de Morny, aussi beau joueur sur le tapis vert des clubs que le duc le Tut sur le tapis rouge de la politique, vivait au temps des chasses en son magaifîque château de Marchais, qu'il joua un jour sur un coup de cartes. L'enjeu était, si je me souviens, de trois cent mille francs. Ce château est au voisinage de Bruyères, j'y ai passé souvent deux ou trois jours avec les amis du comte, qui formaient la jeunesse dorée sous le roi-citoyen et au commencement du second Empire. Quoique alors les femmes du monde ne fussent ni chasseresses ni sportwomen, on en voyait là quelques-unes plus célèbres par leur ligure que par leur vertu. Le comte avait ses petits apparte mens comme Louis XV à Versailles, mais on y reacontrait aussi de très hobnestes dames.
Je devins à Timproviste amoureux d'une de celleslà, Angèle ***. Son nom, pourquoi Técrire, puisqu'elle repose aujourd'hui dans quelque campo santo, où on ne va pas prier pour elle? Mais ce que je veux dire, c'est que sa figure anglo-parisienne inspirait l'adoration des adorations; seulement c'était la femme bien gardée, moins par elle-même que par son mari, un ci-devant libertin qui ne transigeait pas avec les volageries, pas même avec les œillades idolâtres. 11 voulait bien qu*on admirât la beauté de sa femme, mais à distance. Si on était en tête-à-tête avec elle, il arrivait comme la statue du commandeur. S'il criait dans le parc c Angèle! » la croyant égarée, c'était avec une voix de tonnerre qui éclate.
Mon principe était de laisser la femme au mari, dans un temps surtout où il y avait tant de femmes qui divorçaient par la séparation de corps; mais, quand on est bien amoureux sans l'avoir voulu, il n'y a pas de principe qui tienne; je poursuivis donc mes attaques à travers tous les périls. La dame, d'ailleurs, ne demandait qu'à s'amuser dans le jeu d'amour. Quoiqu'elle fût très nonchalante, elle se levait matin : ce qui me fit lever matin pour la rencontrer errant dans le parc, où selon son expression, elle allait boire les fleurs, cela voulait dire qu'elle y cueillait des roses ou des fleurettes pour humer les gouttelettes de rosée, disant comme Cléopâtre: «Je bois des perles. » Elle-même, passant par les ramures toutes mouillées, fut un matin emperlée de rosée, ce qui m'enhardit à lui baiser les cheveux sous prétexte que je voulais boire aussi de la rosée.
La vie de château est très favorable à tous ces jeuxlà. On se rencontre même quand on se fuit. On ébauche
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beaucoup de passions, grâce à la familiarité; on boit du vin de Champagne par désœuvrement; si bien qu*il arrive le soir qu'on se trompe de coupe et de porte. Je n'en étais pas encore là, quand la très honneste dame me dit un malin : t On va chasser ; restez avec moi, nous irons faire un tour à Notre-Dame de Liesse. — A pied ou en carrosse? — En carrosse, grand Dieu! on dirait que c*est un enlèvement. — Je ne demande qu'à vous enlever. — Pas de bêtises. A pied, la route est charmante, c'est à quelques portées de fusil, pour parler comme un chasseur. — Eh bien, madame, nous irons faire notre salut à Notre-Dame de Liesse. »
Ce petit bout de causerie pouvait être pris au sérieux ou à la plaisanterie. Le mari, qui nous écoutait, prenait tout au sérieux. Du petit salon voisin, où il lisait les journaux, il avait tout entendu.
On déjeune, on part pour la chasse, nous partons pour Notre-Dame de Liesse, croyant le mari dans les profondeurs du parc.
Nous passâmes bien trois quarts d'heure pour arriver à Notre-Dame de Liesse. Ce petit voyage fut charmant, vraie pérégrination d*amoureux, où Ton effeuille des marguerites et où l'on cueille des noisettes sous les poétiques mélancolies d'automne. Je méditais d'entraîner Angèle à l'auberge des Trois -Rois, trouvant que nous étions trop à ciel découvert, t Oui, me dit-elle, on y fait de bonnes gaufres à l'hôtel des Trois-Roisy mais nous irons d'abord saluer les trois chevaliers dans l'église. »
Nous voilà bientôt à l'église regardant, encore une fois, toutes les offrandes des pèlerins pour qui la princesse Ismérie avait fait des miracles. « Vous ne don-
nez rien à Notre-Dame ? me demanda Angèle. — Si elle fait un miracle pour moi, je lui donnerai ma montre, d'autant plus qu'elle retarde comme elle. — Impie! quel miracle? — Le miracle de vous jeter dans mes bras. — Mais c'est un sacrilège! — Non, puisque je vous aime. — Encore des bêtises I »
Nous passons dix minutes à errer dans Téglise, après quoi nous revenons vers la porte dans Tidée d'aller manger des gaufres à l'auberge des Trots-Rois,
C'est ici que la comédie tourne au tragique. Tout à coup nous apercevons sous le portail la figure du mari. « Ciel ! mon mari. » Angèle voulait retourner vers Tautel. « Non, lui dis-je, faisons bonne figure, esi-ce donc un crime de venir à la messe? »
Nous allons vaillamment vers le mari. Jugez de notre surprise, comme on dit dans les romans : le mari, qui s'était approché du bénitier, prend del'eau bénite ei nous en offre à tous les deux.
Il avait la pâle sérénité d'un homme qui vient d'échapper à un grand danger.
J'avais parlé de donner ma montre qui retardait pour un miracle; le mari était à l'heure, car s'il fût arrivé cinq minutes plus tard, quelles bonnes gaufres nous mangions à l'hôtel des Trois-Rois! Mais nous les mangeâmes ailleurs.
Quand Charles Voillemot peignit cette délicieuse figure qu'il a nommée la dame aux perles, c'était avec des ressouvenirs de la beauté d'Angcle. Seulement comme il la peignit toute nue sous des voiles illusoires, il s'est contenté de l'exposer dans son atelier quand le mari refusa le portrait.