LA VIE PARISIENNE
Un déjeuner et un dîner chez M. de Balzac
Je dédie ce chapitre à Jules Janin, qui fut le plus cordial des amis. Tous les matins il tenait table ouverte. On déjeunait chez lui coitime chez un prince ; après quoi il vous mettait à la porte ou vous présentait une plume pour écrire sous sa dictée. Celte dictée durait deu.^ heures, mais le plumitif ne perdait pas son tems, parce le prince des critiques jetait sur le papier les diamans de son style. On sortait de là tout ébloui.
Non loin de la table somptueuse de Jules Janin il y avait la table chimérique de Balzac.
Je ne sais si Brillat-Savarin et Charles Monselet eussent inscrit sur leurs menus le déjeuner que
des intransigeans du romantisme, je trouvais étrange que Balzac ne fût pas étrange.
Je dis cela à Sandeau tout en le complimentant sur son art de bien s'habiller. Il portait crânement son chapeau, il était chaussé comme une femme, il avait Tair d'un fils de bonne maison qui s'amuse à Paris.
Quoiqu'il m'eût dit que je déjeunerais mal chez M. de Balzac, je ne tardai pas à aller rue Cassini frapper à sa porte : maison mystérieuse où il voulait faire croire qu'il se cachait contre les femmes, tandis qu'il se cachait contre ses créanciers. On me laissa sonner trois fois. Enfin un serviteur qui avait l'air d'un homme d'église m'ouvrit et me demanda pourquoi je sonnais. « Je viens déjeuner avec M. de Balzac. — En étes-vous bien sûr, monsieur ? — Comment ! je n'en doute pas, à moins que M. de Balzac ne déjeune pas. »
Le bonhomme avait l'air fort contrarié : j'allais le déranger et j'allais déranger son maître. Il me fit entrer dans la salle à manger, non pas sans doute parce que je venais pour déjeuner, mais parce que le salon, pareil au salon de ces dames du demi-monde, attendait encore les miracles du tapissier. Rien sur les murs, rien aux fenêtres, mais Balzac avait écrit lui-même sur les panneaux : € Là un Raphaël; ici un Titien. » Tous les panneaux étaient couverts de chefs-d'œuvre imaginaires, dont Balzac parlait avec une foi robuste comme s'il les voyait tous les jours. C'était le chaos par les livres et les journaux, par tous les matériaux de la Ct?méiic humaine, ce monument! Balzac se contentait de ce capharnaûm pour son cabinet de travail.
Au bout de quelques minutes, le grand romancier parut, à peine réveillé, dans sa fameuse robe de. moine,
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cheveux ébouriffés, pantoufles chinoises rôties par le feu. « Ah! je suis charmé de vous voir! Nous allons déjeuner ; mais je vous préviens que je ne déjeune pas comme un moine. — Je déjeunerai comme vous ; le déjeuner pour moi n'est pas une affaire d'État, il m'est arrivé plus d'une fois de ne pas déjeuner du tout. — Vous avez raison de ne pas vous attarder à table le matin, quiconque déjeune sérieusement à Paris n'arrive à rien. L'homme de génie ne déjeune guère : Napoléon restait dix minutes à table quand il ne déjeunait pas debout.
Hélas! j'avais une faim de loup ce jour-là. Tout ce que me disait Balzac aiguisait encore mes dents. Son pâle serviteur arriva, apportant sur un grand plat de Chine , six grappes de raisin et quatre petits pains d'un sou. c A la bonne heure, dis-je à Balzac, vous aimez les belles porcelaines, c'est déjà un régal. — N'est-ce pas? Par malheur, mes gens me cassent tout ; voyez plutôt, celui-ci nous a servi des assiettes ébréchées. »
Le serviteur avait pris dans le buffet je ne sais quelle faïence ornementée à la française, vers 1830, quand il n'y avait plus un atome d'art dans l'industrie.
Cependant je me disais : « Voilà le dessert, mais le déjeuner? » Or, le déjeuner ^c'était le dessert. Balzac me fit signe de me mettre à table ; il se plaça pompeusement en face de moi en me disant de l'air le plus aimable du monde: « Si vous êtes un gourmand, parlez! je vous enverrai chercher une poularde ou un perdreau. >
J'allais dire oui pour le perdreau, mais Balzac me coupa mon appétit : « Un pocte comme vous ne doit vivre que de l'air du tems... Vous voyez bien ces
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jolis verres de Venise que m'a donnés la duchesse de Duras, vous y boirez le meilleur vin de Chypre.
Disant ces mots, Balzac me versa de Teau, après quoi il me passa les raisins. « Une seule grappe ? vous avez droit à trois grappes, mon hôte. » Il renversa le plat sur mon assiette et ne garda pour lui que les trois grappes les plus légères.
Et nous voilà gaiement à ce déjeuner fastueux. « N'est-ce pas que mon vin de Chypre est bon ? Il m'a été donné par un arrière-petit-fils de doge, un Contarini. Vous verrez quand vous serez célèbre, vos lecteurs vous enverront les meilleurs vins; moi, j'ai du Johannîsberg, j'ai du vin de Champagne, j'ai du vin de Malaga, j'ai de tous les vins hormis du vin ordinaire. C*est bien simple, on me donne les grands vins et je n'ai pas de quoi acheter le vin du cabaret. — Monsieur de Balzac, je ne doute pas que votre vin de Chypre ne soit délicieux, mais nous n'en avons pas encore bu ? — Voyez ma distraction, dit Balzac en allant lui-même au buffet, j'étais convaincu depuis dix minutes que nous buvions du vin de Chypre. »
Telles étaient les illusions de Balzac qu'il avait cru vraiment que nous buvions du vin de Chypre tout en nous versant de l'eau de Seine.
Il ne trouva pas de vin de Chypre, mais il trouva une bouteille à long museau contenant quatre verres de vin du Rhin que nous bûmes avec onction.
Cependant j'égrenais ma troisième grappe de raisin. Balzac, me voyant rompre mon second pain : « Attendez, nous ne sommes pas au bout, nous avons du thé et du café. »
Je lui dis que je n'avais pas l'habitude de manger du
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pain avec du thé, encore moins avec du café. « Oui, mais j'arrose mon thé et mon café d'une vapeur de lait. Et quel lait! Vous m'en direz des nouvelles. Une grande dame qui a un château en Normandie fait arriver chez moi, tous les matins, une bouteille cachetée à son chiffre, qui renferme tout Taromc de ses prairies. La vache lo n'a jamais donné de lait plus savoureux. — C'est bien naturel, n'êtes- vous pas un demi-dieu de l'Olympe? — Oui, un dieu de la fable; mais je suis déjà revenu de toutes les glorioles de la plume. Voyez-vous, mon jeune ami, il n'y a ici-bas que l'argent. Avec tout mon génie, je ne fais pas encore grande figure dans le monde; mais quand je serai richissime, j'aurai enfin raison des imbéciles. — Pourquoi pas, dis-je, puisque vous avez raison des gens d'esprit ? — Ne trouvez-vous pas que c'est irritant de n'avoir pas le sou ; par exemple, j'ai dîné hier chez M""' de Girardin, j'ai dépensé mon dernier louis en route à prendre un fiacre et acheter des gants; j'ai rencontré un ami et un pauvre, si bien qu'à minuit, en revenant chez moi, je n'avais pas un sou pour passer le pont des Arts. On m'a dit : « Halle-là. » Je me suis demandé sérieusement, en levant le poing vers mon étoile, si je ne ferais pas mieux de me jeter à la Seine que de me détourner pour prendre le Pont-Neuf. »
On apporta alors le thé et le café ; Balzac me servit du café et me passa le fameux lait cacheté aux armes de la grande dame. Je trouvais donc l'occasion de manger mon second petit pain. Le grand romancier ne se contenta pas de mettre du lait dans son café, il y mit du thé. Je finis par l'imiter, parce que tout était bon pour apaiser ma faim.
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Mais Balzac voulut nourrir mon esprit. Il m'enseigna Fart d'être un grand romancier en me disant ceci : « Voyez-vous, mon cher ami, il faut commencer par avoir vingt-quatre mille livres de rente (c'était un chiffre sérieux en ce tems-là), courir le beau monde, se payer un cheval de selle, se prendre aux passions, pour le jeu de l'amour, entre deux femmes; mourir pour l'une, tandis que l'autre se désespère pour vous; se faire chercheur d'or avec l'âpreté d'un avare, jeter l'argent par la fenêtre avec la prodigalité d'un fils de famille ; fouiller Paris la nuit avec les gens mal famés ; avoir la meilleure place et la meilleure lorgnette au théâtre; ne pas oublier les coulisses pendant l'entr'acte; voir la mort de près, soit à la guerre, soit dans un duel. Et puis ne jamais parler en vain, poser partout des points d'interrogation; parler c'est perdre son temps, écouter c'est étudier; il n'y a point d'ignorant qui ne vous apprenne quelque chose. Tout homme vous montre l'homme, si vous savez regarder en lui. >
Ainsi me parla Balzac. Je le regardais dire avec quelque scepticisme tout en admirant la leçon. « C'est bien, lui dis-je, mais si je fais tout ce que vous me dites là, il ne me restera pas le temps d'écrire. Et puis votre théorie n'est pas à la portée de tout le monde. Je ne doute pas qu'un homme d'esprit ne devienne un grand romancier s'il vous écoute à la lettre, mais s'il a vingtquatre mille livres de rente, il n'écrira pas, il se contentera de ses romans en actions ; il aura peut-être raison, ceux-là sont encore les meilleurs. »
Balzac souriait avec amertume. « Je crois, reprisje, qu'il n'y a point d'école, même la vôtre, pour faire des romans ; vous n'avez pas, j'imagine, vingt-quatre mille
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livres de rente; vous n'avez pas couru toutes les aventures que vous recommandez. Voyez-vous, mon cher grand romancier, il n'y a que les métiers qui s'apprennent, l'art ne s'apprend pas. Vous avez raison d'étudier les hommes, c'est le devoir de quiconque tient la plume. Et encore quand on s'appelle M. de Balzac, on étudie l'univers et l'infini dans son cœur; tout homme de génie est un exemplaire du livre de Dieu : tout y est ! — Eh bien, s'écria Balzac, portons un toast à Dieu, le premier romancier du monde ! »
Et nous nous quittâmes le cœur léger et l'estomac aussi.
J'ai revu Balzac en son fameux Château de cartes des Jardies, où j'allai dîner un dimanche avec Edouard Ourliac. Balzac avait plusieurs fois reparlé de moi à propos de mes Portraits de xviii* siècle ; dès qu'il me reconnut à la porte de son jardin, il vint à moi, me prit la main et me dit que j'avais bien raison de conter l'histoire de sa famille. Et comme je ne comprenais pas, il poursuivit : c Les gens d'esprit : Voltaire, Beaumarchais, Diderot, sont nos ancêtres ; je me retrouve en eux et je les retrouve en moi. Mais si j'aime les morts, ah! fichtre, je n'aime pas les vivans. Figurez-vous que ma cuisinière, qui s'est attardée aux vêpres, a tout oublié pour le dîner! Est-ce que vous n'apportez rien, Ourliac? La marée manquera et je n'ai pas d'épéc pour me percer le sein ! Nous en serons réduits aux mots de Laurent Jan. Ce n'est pas tout, j'ai un maçon qui m'avait promis ma salie à manger pour aujourd'hui et qui me condamne à
dîner dehors. Tous les malheurs du irionde ! Ce n'est pas étonnant, un maçon qui fait des vers! »
Ourliac dit gravement comme eût fait Boileau luimême : « Si c'est votre métier, soyez plutôt maçon. >
— Après tout, dis-je à Balzac, le luxe de la villégiature, c'est de dîner dehors. — Oui, mais nous serons brûlés par le soleil. Si j'avais un autre jardinier, il me ferait des surprises, comme le duc d'Antin à Louis XIV: je trouverais, un beau matin, des arbres centenaires dans mon jardin. Mais mon coquin de jardinier me plante des arbustes qui meurent de soif, parce qu'il boit toute la journée. Encore si on n'avait pas saisi mes grands vins!
— Oh mon Dieu ! dit Ourliac, le petit vin du cabaret de là-bas est très gai à boire. — Chez Balzac qui fait des miracles, dis-je à mon tour, le vin du coin se changera en chamberlin. — N'est-ce pas nous, s'écria Balzac avec indignation, qui devrions boire les meilleurs vins de France et d'Espagne? Quand je serai riche, vous verrez comment j'entends la vie : tous ceux qui aurontmal dîné chez moi prendront leur revanche. — Vos amis vous ruineront, ô Balzac ! dit Ourliac. — Ils me ruineront? — Oui, bête sublime! s'écria Laurent Jan, nous te ruinerons, si nous dînons bien chez loi autant de fois que nous y avons mal dîné. — Je comprends, dit Balzac en éclatant de rire; mais tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Si vous dîniez trop bien, vous n'auriez plus d'esprit. »
J'étais quelque peu inquiet ; je me rappelais le déjeuner de la rue Cassini ; mais voilà tout à coup Albéric Second qui arrive les mains pleines: il connaissait la maison, il apportait un pâté de gibier et un homard. « La manne dans le désert ! s'écria Balzac, S Albéric
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premier ! on voit bien que vous connaissez les grignoleuses de l'Opéra : vous venez ici comme si vous alliez en partie fine. — Trop fine! dit Albéric » en voyant le menu.
Or, le menu, c'était une botte de radis, un vol-au-vent et des pieds de cochon. « Comment ! dit Balzac avec fureur, on n'a pas truffé les pieds de cochon } »
Laurent Jan l'apaisa en lui disant : « Voilà ce que c'est ! tu ne penses qu*à truffer ton style. »
Balzac embrassa Albéric tout en mettant le nez sur le homard et sur le pâté. « Vous sauvez la vie de mes convives, lui dit-il; nous boirons à votre santé. Ourliac, courez au cabaret : vous êtes malin, vous nous dénicherez sous les fagots quelques bouteilles du temps de la comète. »
Ourliac soupira : « Ce Balzac est décidément marié à rillusion, il veut trouver du vin de la comète dans un cabaret qu'on a bâti l'an passé ! »
Le dîner fut gai, n'en doutez pas. Ourliac avait fini par dénicher deux bouteilles de vin de Champagne et six bouteilles de Moulin à vent.
Aussi les têtes tournèrent quelque peu. Naturellement on réforma le monde; on fit des maréchaux de France littéraires et on fonda une maison rivale de la maison de Rothschild. Au dessert, tout le monde était riche et glorieux; ce qui est, après tout, la plus belle ivresse.
Balzac redevint silencieux, car il poursuivait son rêve; il continuait un roman; aussi nous étions encore à table quand il disparut, t II est admirable, dit Laurent Jan. C'est beau d'avoir la foi ! Pendant que vous allez fumer comme des cheminées, Balzac va écrire dix pages.
ï Conje,
Nous autres, nous disons : « A quoi bon? car il n'y a point de livre qui soit lu si ce n'est un almanachl >
Je résumai la moralité de tout ceci : « Pauvres moulins à paroles que nous sommes 1 Balzac ne parle pas, il veille ; quand nous serons reatrés à Paris, il veillera encore ; peut-être que demain matin, quand se lèvera le soleil, il dira comme Titus et Mademoiselle Déjazet : • je n'ai pas perdu ma nuit ! i
Le Tout-Paris du tems raconta de bouche en bouche, de plume ea plume, que M. de Balzac avait donné un festin sardanapalesque à ses amis. 11 le croyait I
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Le Réel et l'Idéal
Chateaubriand, un de nos maîtres du romantisme, disait que l'idéal c'était le réel ; mais il cherchait trop son idéal en dehors du réel.
Ce fut surtout dans les poètes de la Renaissance que je pris mes belles leçons de grammaire poétique. Les maîtres qu'on donne pour exemple dans l'Université sont ceux qui datent du règne de Louis XIV : ainsi le législateur du Parnasse. C'est le tiers état de la poésie, il ne sait ni descendre ni monter. Il n'a pas les fiertés de la noblesse, il n'a pas le coloris risqué de la canaille. Il trie sur le volet les mots de la langue, rejetant tout ce qui blesse son goût bourgeois; aussi ce législateur a édicté des lois fatales qui n'ont, servi qu'à embourgeoiser la poésie. J'étais ravi de trouver dans les victimes de Boileau des mots de vérité et de nature qui donnaient une physionomie aux vers comme les femmes se mettent audécolletagepouraccentuerleurexpression. Voici, par exemple, deux mots que je souligne dans deux jolis quatrains de la Pléiade :
Sur la vague caressante Elle était jusqu'au nombril, Comme l'aurore naissante Peint les roses en avril.
Avouez que ce joli tableau d'une fraîcheur si matinale n'est pas déparé par le nombril, non plus que dans celui-ci les draps ne déparent l'action :
Vamour ne vit que de mensonges.
Jeanne se roulait dans les draps, Les yeux clos comme en proie aux songes, Pour qu*il la prenne dans ses bras.
C^était une bonne école littéraire que celle de Timpasse du Doyenné, d^abord parce que les poètes y étaient tous un peu peintres, et parce qu*on y avait en horreur la vaine solennité. Théo était un maître excellentissime; il nous disait : « Fuyez toujours Tépithète musicale pour Tépithète qui peint, et prenez garde d'ensevelir votre style sous les épithètes. »
La question du Réel et de Tldéal était souvent sur le tapis vert du jeu de Tesprit, témoin ce sonnet que je rimais en 1835 :
Le Réel et l'Idéal
Sous le soleil f ai vu ce tableau dans la rue De Lape-aux' Auvergnats : un batteur en gaieté^ Yeux vertsj nez rubicond orné d'une verrue, Marquait sa lèvre noire au front de sa beauté.
Tu ne t'en souviens pas, marchande de morue?
Il t'emmena riante au comptoir à côté, Et la cataretière, en chemise accourue, Vous versa deux canons avec sérénité.
Sur quoi le chaudronnier prend la dame à la taille. Des manières? Pif! paf! On se prit aux cheveux. Ah! mais la poissonnière avait des bras nerveux!
A ce moment critique, entra dans la bataille Une enfant blanche et rose, une fleur de pommier, Un bouquet de jeunesse étoilant ce fumier!
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Voltaire disait : c Je n'ai jamais fait une phrase, > Un jour, un enthousiaste se présente, s'inclinant jusqu'à terre. « Lumière du monde, je vous salue. — Ma nièce, s'écrie Voltaire en riant, allumez la chandelle. > C'est la grammaire en action.
Dans la Bohème romantique, chacun de nous s'efforçait d'être simple, étudiant la nature, mais, sans contraindre son tempérament. Nous avions tous notre manière en prose et en vers. Nous n'étions pas plus de la nouvelle école que de l'ancienne, à cela près que nous nous efforcions de peindre en écrivant.
Tout homme est son maître et se fait sa grammaire. Mais il faut savoir lire avant de savoir écrire, savoir regarder la nature avant d'en peindre les tableaux. Les petits esprits soutiennent que, par les règles, on arrive à l'éloquence; les grands esprits sont éloquens sans penser à l'être. Bossuet est souvent trop étoffé, mais Voltaire est souvent trop court vêtu. Quand un styliste vous éblouit, vous dites : « Il fait des phrases. » Prenez garde : la nature fait aussi des phrases. N'est point simple qui veut, mais n'est pas prodigue qui veut. Il faut tour à tour surprendre et charmer, tantôt avec la robe à queue, tantôt avec la jupe légère.
S'il y a une école, c'est la grande école de Dieu. Or Dieu lui-même ne hait pas les phrases.
Le monde est un livre écrit dans tous les styles. Moïse n'est pas plus grand, Homère n'est pas plus beau, Salomon n'est pas plus passionné, Corneille n*est pas plus sublime. Les orages et les tempêtes, les mugissemens de la mer, les ténèbres de la forêt, les avalanches des Alpes, les éruptions des volcans, les hurrahs de la victoire, les déchiremens de la passion, ce sont des
phrases. Le Niagara avec i ses colonnes d'eau du déluge >, ses îles suspendues, ses lorrens, ses cataractes, ses lourbilloQS, ses arcs-en-ciel, est un prosateur qui fait des phrases poétiques, comme la vallée de Tempe est une muse qui fait des vers amoureux. Le mont Ossa, tout peuplé encore des ombres des Titans révoltés, est un philosophe, qui, à travers le bruit, se recueille pour étudier les dieux du passé. Il voit sans sourciller les colères du torrent qui se brise sur les rochers pour tomber un peu plus tôt dans le goufTre invisible. C'est la vie, c'est la révolte, c'est la mort, c'est l'infini. Oui, la nature, l'œuvre du maître des maîtres, a toutes les notes de la gamme du style. Elle chante le poème comme le sonnet, la tragédie comme la chan- SOD. Elle est épique comme elle est rustique. Est-ce donc avec le même slyle qu'elle salue le printems et l'autamnc, l'été et l'tiiver, le pommier de la Normandie et le pampre du Pausilippe, les moissons du Soissoanais et les neiges des monts inaccessibles?
Il n'y a guère, qu'un demi-siècle que nous oous conoaissons. Vous souvicDl-il, mon cher Karr ?Les femmes vous acclamaient, parce que votre premier roman leur faisait tourner la têle de votre côté. Vous avez débuté par toutes les bonnes fortunes : celles du cœur et celles de l'esprit. Les jeunes gens juraient par vous et pour vous; aussi nous sommes allés, Théophile Gautier et moi, vous serrer la main dans votre jardin de la rue Vivienne, prés de la Bibliothèque royale, impériale, nationale, oii, grâce à Dieu, nous Démettions jamais les pieds. Votre jardin, parlons-en. Ceux de Sémiramis n'étaient pas dignes de monter jusque-là, car votre jardin, comme une île volante, était perché au septième étage, presque au pays des étoiles. Un merle qui sifflait non loin de là parachevait l'illusion. Les arbustes me semblaient des chéoes de la forêt de Dodoae. D'ailleurs, je suis bien sûr que les trois arpents de Platon n'ont
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jamais donné tant de fleurs que les trois fois trois mètres de votre promenoir. C'était éblouissant : des roses partout, des roses de ^toutes les paroisses, de tous les parfums, de toutes les couleurs, moins la couleur bleue que vous cherchiez déjà. Vous avez tout trouvé, hormis cela.
Vous aviez un saule pleureur et un frêne pleureur. Ces deux arbres, aux deux bouts du promenoir, versaient toutes les larmes du Stéphen et de la Magdeleine de Sous les Tilleuls. Or, Stéphen, c'était vous; or, Magdeleine, c'était elle. Combien de femmes montaient vos six étages pour vous consoler de la mort de Magdeleine! Mais vous ne vouliez pas être consolé, — afin d'avoir toujours des consolatrices.
Quel accueil charmant I Théo n'avait jamais fumé; il tint de vous son premier cigare. C'est grâce à vous qu'il noya dans les rêveries des Indous les heures grises de la journée. On causa bien un peu littérature, quoiqu'on fût du bâtiment, mais on parla surtout des femmes. Théo en dit tant de mal — il ne les connaissait pas encore — que vous lui prédîtes qu'à la première occasion il se roulerait, désespéré, aux pieds d'une fille quelconque. Prédiction qui s'est réalisée, puisque le plus furieux amour de Théo tomba aur une demoiselle de Brédastreet et que bien peu de jours après notre visite au jardin babylonien de la rue Vivienne, nous séparâmes Théo et sa maîtresse qui se battaient galamment par jalousie. Vous lui avez dit, en voyant qu'on s'était arraché des mèches de cheveux : « Vous vous aimez donc bien ! »
Ce jour-là on nous retint à dîner. Pendant la fête, jamais amoureux ne furent plus doux et plus tendres;
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c'était Daphais et Chlo£. Aussi, en hommes bien élevas, nous ne nous attardâmes pas à table, pour laisser les combaltaos en face d'eux-mêmes.
J'avais été quelque peu surpris de ne pas trouver en votre célèbre jardin une petite pièce d'eau. Mais à la saison suivante, j'allai déjeuner avec vous dans votre second jardin, rue de la Tour-d'Auvergne. Là, non seulement il y avait un lac où vous nagiez, ô homme- de la mer, mais il y avait un chien de terre-neuve pour sau- ' ver les nageurs moins intrépides que vous. Plusieurs de vos amis qui avaient la fatuité de se croire des Neptunes n'ont dû la vie qu'à votre chien. Vous-même, un jour que vous avez piqué une tête trop profondément, le terre-neuve vous saisit par l'épaule et vous ramena tout ensanglanté au rivage, ne comprenant pas que vous aviez voulu jouer à cache-cacbe. Le terre-neuve est l'ami de l'homme, à la condition qu'il finisse par le manger.
Votre troisième jardin, ce fut l'Océan. Le qualriéme fut la Méditerranée. La mer était votre boulevard des Italiens, mais la mer, toute fascinante qu'elle soit, ne vous a jamais arraché au pays des roses. Aussi, pendant que d'autres moins savants que vous ne laisseront dans le souvenir des hommes que l'odeur des rats de bibliothèques et d'académies, vous lais.<;erez le parfum du jardin des racines grecques, des fleurs latines et des roses françaises.
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Vieille lune
Tout salon doit être un théâtre, voilà pourquoi il y faut des acteurs de haute lignée; quel que soit le décor, la pièce doit être bonne; mais, s*il y a des flux de grands hommes, il y a des flux de médiocrités. En la Restauration, on eut, sous la présidence de la duchesse de Duras, des assauts d'esprit par Chateaubriand, de Maistre, Bonald, Lamartine, Hugo, Lamennais, Laplace, Cuvicr, Vigny, de moins illustres, sinon de moins spirituels. Le baron Gérard et M°** Sophie Gay se disputaient alors les célèbres comédiens des salons. Le Directoire riait de la Restauration, mais la Restauration fermait sa porte au Directoire. M™*^ Lebrun, toute vieille qu'elle fût, avait Tart de réunir les figures les plus opposées squs prétexte qu'elle avait peint les femmes de toutes les opinions pourvu qu'elles fussent belles. On s'étonnait de la voir encore toute vivante avec un air de coquetterie; elle parlait de son troisième printemps comme une ingénue parle de son entrée dans le monde.
M""* Sophie Gay jetait toujours feux et flammes, nouant, dénouant, renouant des passions comme en ses jeunes années.
J'ai étudié de près ces deux Célimènes surannées; c'est bien loin de moi, mais combien de figures sont loin de moi !
J'ai vu beaucoup de ces prodiges qui nous font un instant contemporains de six ou sept générations.
C'est ainsi qu'en 1836, je me suis aventuré dans le petit salon de cette quasi-centenaire qui avait retrouvé
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des amis et des amies. Un peu plus, elle peignait mon portrait; du moins elle me crayonna.
Cette quasi centenaire qui était déjà célèbre en 1775 et qui sera encore célèbre en 1975 et qui sera toujours célèbre c'était M""* Vigée-Lebrun, une incomparable portraitiste qui a imprimé un charme inouï sur toutes les figures qu'elle a peintes depuis les reines jusqu'aux bergères — on dit aujourd'hui jusqu'aux vachères, et on a raison.
Le hasard lui avait mis entre les mains un de mes romans ; aussi elle m'a parlé avec ce joli sourire romanesque des femmes qui ont aimé sous Louis XVI. Je la croyais morte depuis longtemps. « Je m'habitue à vivre, même depuis que je ne vis plus,» me dit-elle bien doucement.
Si elle n'eût été fagotée comme les femmes de 1836, si au lieu de ce chapeau cabriolet qui encadrait mal les visages, elle eût porté allègrement le chapeau rembranesque à plumes d*autruches, on eût reconnu encore une des habituées de Trianon.
Au fond, elle ne se retrouvait plus. Où étaient, en effet, toutes les figures de son temps? Elle se consolait en peignant toujours et en écrivant ses mémoires. « Quoil lui dit Janin, vous faites encore de ces admirables portraits qui font la joie de mes yeux? — Non, dit-elle tristement, on ne veut plus poser devant moi, on a peur que je fasse vieux. »
Janin offrit de poser comme un ange. « Non, repritelle, je me contente de peindre des paysages. La nature ne fait pas de façons quand je reprends mes pinceaux. Et puis, n'ai-je pas peint toutes les expressions de la figure humaine? Savez-vous que j'ai fait six cent soixante-deux portraits, tout un monde dans toutes les capitales de l'Europe I II n*y a pas de grande famille qui n'ait un
portrait de moi, j'ai saisi partout le caractère et la race. Je suis une historienne ! » La vieille artiste dit ces mots avec une noble fierté. Elle disait juste; j'aimerais bien mieux les six cent soixante-deux portraits de M"' Vigée- Lebrun dans une bibliothèque que toutes les histoires écrites depuis trois quarts de siècle.
Naturellement, chacun de nous lui secoua Tencensoir d'une main pieuse. Elle nous dit ensuite que la nature, toute bonne et toute belle qu'elle soit, ne la consolait pas. « Quand je faisais des portraits, poursuivit-elle, je peignais pour des gens qui me flattaient et qui me couvraient d'or, tandis que la nature ne me flatte pas et ne me paye pas. »
M"' Vigée-Lebrun en était à son deux centième paysage, dont oh ne voulait pas, quoiqu'elle eût encore de l'œil et de la main. Les nouveaux venus, Rousseau, Dupré, Marilhat, avaient démodé tous les anciens paysagistes français.
Pradier était parmi nous. M™* Vigée Lebrun lui demanda brusquement si on faisait des chefs-d'œuvre dans le tripot académique. « Je n'y vais jamais, répondit Pradier. — Vous avez bien raison ; je ne pardonne pas à cette vieille folle, plus vieille que moi, de ne m'avoir pas nommée dans mon temps, car je suis de toutes les autres académies du globe. — Ce n'est pas cela qui vous a fait une belle jambe, reprit Pradier. — Ah! ah! ah! sous le règne de Louis XVI, vous m'auriez suivie sur les quais par les coups de vent, ô faiseur de déesses ! »
Elle parlait bien du passé et ne comprenait rien aux mœurs de 1836. Je crois l'entendre encore nous conter avec quelque poésie son retour en France, car on sait que pendant la Révolution elle avait couru
La Vie parisienne
le monde. Ecoutez-la parler si je me souviens bien : « Après tous mes pèlerinages, je suis revenue en France, mais je n'ai pas retrouvé mon pays. Que voulezvous, le pays de l'artiste et de la femme, c'est la jeunesse; or il commençait à neiger sur mon front. Le doux règne de l'espérance était ppssé : le devoir sévère de la vie dessinait déjà des rides sur ma figure, ma beauté avait pâli comme un soir d'automne, l'hiver s'annonçait déjà et je ne retrouvais pas les amis qui nous refont un printems par leurs souvenirs.
« Voilà pourquoi je me souviens toute seule ; mais j'ai beau tendre les bras vers les ombres évanouies, elles ne reparaissent qu'avec un suaire. ma jeunesse! J'ai du moins cette consolation de vous avoir couchée dans le tombeau blanche et pure comme le lys.
<r Et maintenant que j'ai égrené le chapelet des souvenirs, maintenant que je n'ai plus d'espoir qu'en Dieu, je donne une dernière larme à mes vingt ans, en remerciant le ciel d'avoir consolé par les joies de l'art celle qui ne devait jamais avoir les joies de l'amour. » Elle penchait tristement la tête. Je lui dis : « C'est que Dieu n'est pas prodigue pour ses meilleurs snfans. Ceux qui ont ceci, n'ont pas cela, mais tous trempent leurs lèvres dans la coupe amcre; si on aimait trop l'hôtellerie de la terre, on ne songerait pas au ciel. C'est le pays natal où tout le monde retourne. »
La jeunesse dorée
A Paris, je fus vite déproviocialisé, d'autaot mieux que j'étais originaire de Paris et que j'y retrouvais je ne sais quoi d'un autre pays natal. J'appris tout de suite l'art d'être raisonnable sous des airs de paradoxe et de fantaisie. J'appris aussi la géographie de l'amour parisien, qui n'est pas du tout la géographie de l'amour en province. La vertu départementale ne baisse son pont-levis qu'après 'jn siège en règle, sinon de quelques semaines, du moins de quelques jours. Un soir de mars 18^7 le frère de Champfleury, ce grand archéologue qui a signé des in-folios, me conduisit rue Marie-Stuart dans un atelier de fleuristes oti il étudiait l'histoire des races préadamiles. Une des jeunes fleuristes, M"* Athénaïs, retenez bien son nom, me demanda si je voulais apprendre l'art de faire des lys et des roses. Elle était fort jolie. Je me penchai sur elle en lui demandant quel jour elle voulait venir souper avec moi. Je croyais qu'elle allait me remettre à huitaine, mais elle me répondit: « Ce soir, chez moi
La Vie parisienne grj
rue Marie-Stuart sur le coup de minuit. » I£t elle me donna sa clef. Je compris que je n'étais pas à Laon ni à Soissons. Ce coup de minuit me prouva qu'à Paris on ne remet pas les soupers au lendemain.
Au bout de quelques jours, comme je devenais héroïquement amoureux d'elle, je m'aperçus qu'elle ne remettait pas non plus les choses au lendemain avec d'autres amoureux. Un amoureux averti en vaut deux. Cela me mit en garde contre les anges d'occasion. Je ne les aimai pas moins, mais je fis bon marché de ma foi en elles et je ne tombai pas dans la sainte bêtise des Roméos qui chantent leur désespoir sous le balcon des Juliettes.
Je fus d'ailleurs bientôt affilié à une mauvaise compagnie, qui ne passait jamais par le pont des soupirs et qui vivait sur cette morale : « Un galant homme doit avoir plusieurs femmes dans son jeu et ne pas se contenter de la dame de cœur. » Il faut aussi jouer avec la dame de pique, la dame de trèfle et la dame de carreau.
Qui n'a passé par les griseries des Vendanges de
Bourgogne? Bien avant qu'Eugène Sue ne jouât le
Rodolphe des Mystères de Paris ^ où il osa conduire le
grave lecteur du Journal des Débats dans la rue aux
Fèves, il se déguisait en maquignon pour maquignonner
les jolies coquines qui se risquaient à la descente de
•la Courtille. Beaucoup d'autres camarades se dégui-
saient pareillement en amis de ces dames : Il arrive! il
arrive l Et on voyait défiler le comte Germain, ce pair
de France que les filles appelaient mon cousin Germain;
Gilbert de Voisins, qu'on appelait mon voisin et qui
ne savait jamais s'il avait épousé la Taglioni; d'Alton-
Shée, qui dansait la carmagnole; Roqueplan, qui
haranguait le peuple sous le masque de Figaro; Je V 7
ç8 Les Confessions
prince de Belgiojoso, qui changeait tous les jours de princesse; Romieu, ce fléau des hannetons, qui bourdonnait son esprit en ses vacances de préfet.
Dans la Bible, le livre des livres. Job pleure sur son fumier, et Salomon chante le Cantique des cantiques. Le monde passe ainsi des larmes à la gaieté, parce que c'est la loi de la vie. Il faut saluer ceux qui pleurent, mais il faut rire avec ceux qui rient, car le rire a ses vaillantes vertus.
J'ai vu les scènes les plus folles au cabaret des Vendanges de Bourgogne, au temps des descentes de la Courtille. Nous soupions mal, mais en très gaie compagnie : Théo, Beauvoir, Clément de Ris, La Fayette, d'Alton-Shée, Belgiojoso, Gavarni, Rogier, Malitourne, Roqueplan, Seymour, combien d'autres qui sont encore vivans ! Le fils des trois Dupin, comme on disait, y fit un jour son entrée dans le monde; je crois même que son précepteur attendait à la porte. Il était habillé en dandy irréprochable. « Ce n'est pas la mode du jour, lui dit Roqueplan, vous voyez bien que nous sommes tous habillés comme milord Arsouille. >
Le fils des trois Dupin, déjà digne de ses pères, était confus de se voir trop bien habillé. Clément de Ris lui conseilla de jeter un peu de vin de Bourgogne sur son gilet blanc pour être à la hauteur de ses autres compagnons. Il obéit gaiement en se versant sur la poitrine toute une coupe à vin de Champagne remplie de vin rouge. Alors il fut parfait. C'était le baptême de la vie orageuse — style du temps.
Romieu était en ces rencontres l'animal le plus railleur et le plus sentimental. 11 dit tout à coup : t Vivent les grisettes ! Ces demi-comédiennes qui se grisent
La Vie parisienne çç
avec nous sont jolies dans leur dépenaillement ; mais qu'est-ce que cela prouve ? — Vous avez bien raison, dit le prince de Beigiojoso, ce sont des filles sans cœur : on leur dirait de se jeter par la fenêtre pour nous faire plaisir, pas une n'obéirait ! »
Malitourne prit la parole en sage de la Grèce. « Voyez-vous, dit-il, il n'y a encore de bon que la petite ouvrière qui a un amant comme moi et qui s'en contente. — Eh bien, celle-là n'est pas difficile o, dis-je à Malitourne. H se gendarma, c Ah I vous croyez qu'on ne peut pas être aimé pour soi-même par une simple fleuriste qui ne songe qu'à ses fleurs et à ses amours ) »
Malitourne, à moitié gris, essuya une larme. Je demandai s'il n'y avait pas là un médecin, mais il continua avec abondance de cœur: « Vous n'imaginez pas comme je suis heureux depuis plus de trois mois que j'ai rencontré Alhénaïs, car elle s'appelle Athénaïs tout comme la Montespan, mais elle vaut mieux que la maîtresse de Louis XIV. Je lui ai loué, rue Marie-Stuart, deux jolies chambres sous les toits, où elle chante comme un oiseau. Elle a déjà acheté, pour le printems qui vient, des fleurs naturelles... « Qu'elle arrosera de ses larmes, dit Roqueplan. — En attendant, dit le prince Beigiojoso, je suis sûr qu'elle arrose des fleurs artificielles. — Ne riez pas, reprit Malitourne, vous voudriez bien être à ma place, car Athénaïs est une vertu de neige. »
Un grand éclat de rire. « Pourquoi pas > dit une des drôlesses du souper, il y a des jours où je suis aussi une vertu de neige, car je fonds dans les bras. »
Malitourne redemanda le silence. « Je vous dis que ma maîtresse est la huitième merveille du monde,' *
ioo Les Confessions
car elle est heureuse sans argent. — Je m'en rapporte à vous, 6 iMalitourne! — Je ne lui donne .pas un sou pour lui faire aimer son travail. Il faut voir courir ses mains de fée! — Pourquoi ne Tépousez-vous pas> — I.e mariage tuerait Tamour. — Une motion, Messieurs, dit le prince : si nous allions voir cette huitième merveille du monde? — Eh bien! dit Malitourne d'un air impérial, vous la trouverez chastement couchée dans un lit blanc comme un lit de vierge. — Oui, le sommeil de rinnocence. En route, Messieurs. »
Malitourne paraissait indécis; il voulait et ne voulait pas montrer celle qu'il avait conquise par occasion dans un bal des dimanches. Comme il revenait d'une mission en Espagne, il avait fait accroire à l'ingénue qu'il était ambassadeur à Tombouctou. « Voilà Malitourne qui recule », dit Roqueplan; son Athénaïs eât une invention. » Devant ce mot, Malitourne se leva et nous invita à trois, lui quatrième, à monter dans la voiture du prince.
Un quart d'heure après, nous étions rue Marie-Stuart. On viola le silence de cette vieille maison tout endormie; la portière y mit pour cent sous de bonne grâce ; elle passa une jupe et alluma une chandelle, v Je croi?, Messieurs, que M"' Athénaïs est sortie. — Comment, à quatre heures du matin } »
Malitourne dit que c'était une calomnie. Il prit la chandelle des mains de la portière et il nous montra une clef, de l'air d'un homme qui ne doute de rien.
Nous entrâmes. Athénaïs était envolée, mais elle avait laissé un mot sur le manteau de la cheminée. Je reconnus l'écriture déliée et l'orthographe avancée : « Mon chair ami, si tu vient de bonheur tu ne me
La
• par.
• trouvra pas j'ai été portez un bouquet de mariée
• chez la pratique Vient jeudi dans la journée demain
• jattan le cousin du prefé. »
Je dis à Malitourne : < Etde trois! sans compter que moi-même j'ai eu l'honneur de dénouer les souliers de la demoiselle. » Il était pâle et stupéfait comme un homme qui a reçu un pot de fleurs sur la léle. « Pourquoi trois ? » demanda-t-il. Je comptai sur mes doigts : « i» Celui qu'elle est allée rejoindre au bal ou chez lui ; 2" celui qui devait la réveiller ce matin ; 3° le cousin du préfet qui doit venir dans la journée, »
Ce qu'il y cul de comique en ceci, c'est que Malitournc, à son tour, compta sur ses doigts, ne sachant plus où il en était. Heureusement, le philosophe reparut sur l'amoureux. « Ah! mes amis, dit-il devant les rieurs, toutes les femmes sont la même, comme a dit La Rochefoucauld, ou plulôt vous aurez beau aller à l'Ëcole des Femmes, vous ne les connaîtrez jamais. 1
En vérité, le carnaval me semblait amusant en ce tems-là avec les Athénaïs. C'est peut-être parce que j'avais vingt et un ans.
J02 Les Confessions
M Résignation
J'étais un rêveur, mais le cœur content je souriais de tout, même des amertumes de la vie. M. de Voltaire disait en pensant aux optimistes : « Il faut être content. » Puis se tournant vers les misères de la vie, il s'écriait : € De quoi ?» 11 était injuste envers sa destinée celui que j*ai appelé le roi Voltaire. N'a-t-il pas eu toutes les royautés } A dix-huit ans, il était acclamé au Théâtre- Français pour sa première tragédie. Après quelques jolies amourettes, il devenait Pâmant de cette belle Adrienne Lecouvreur, tout un roman et tout un poème. Et par surcroît, elle le trompait, ce qui lui apprenait la passion. Roi, il l'était encore parmi les philosophes et parmi les mondains. Beau joueur, il devenait riche en pleine jeunesse : autre royauté. Il lui suffisait de rimer un compliment à madame de Pompadour pour obtenir un brevet de gentilhomme de la chambre du roi, ce qui était à la mode en ce tems-là. Il se payait même la royauté des folies, puisqu'il devenait chambellan du roi de Prusse. Après quoi, il fondait son royaume à Ferney, d'où il écrivait des lettres toutes royales à sa cousine la grande Catherine de Russie. Il daignait môme s'occuper de son cousin le roi du ciel, puisqu'il bâtissait une église et la dédiait à Dieu. J'en passe et des meilleures parmi les pages glorieuses de sa vie. Il n'y avait donc pas de quoi se mettre en colère, puisqu'il vivait gaiement} mais il était du bel air alors, comme aujourd'hui,
La Vie parisienne io3
de se moquer des optimistes, surtout quand on riait entre amis devant une table généreuse ou au coin d'un bon feu. Il fallait prouver qu'on était philosophe. On me dira : Voltaire ouvrait sa fenêtre sur Thumanité pour Tétudier sous ses larmes. Je crois qu'il ne l'ouvrait pas souvent, quoiqu'en ses derniers jours il fût bon apôtre, trouvant l'éloquence du cœur, lui, le railleur perpétuel, pour se faire Tavocat des sacrifiés. Quoi qu'il en soit, Voltaire demeure et demeurera un optimiste malgré lui et malgré son admirable conte. Moi qui n'ai pas l'esprit de Voltaire, j'avoue, comme Candide, que je suis un résigné. Voltaire disait encore : « Tout est bien, tout sera mieux. » C'est mon rêve: comme tant d'autres, j'ai fait un pas en avant vers l'avenir espéré, dans un profond amour de l'humanité, mais je n'ai jamais cru qu'il fallût servir son prochain en pleurant sur son sort. Les doléances sont d'un cœur lâche, la gaieté est une des vertus de l'esprit, puisqu'elle le réconforte. Cachons nos larmes et ne pleurons que chez nous.
Après les larmes de Job et de Jérémie, Salomon vient et s'écrie : « Je vivrai en toutes délices. » Il avoue que tout n'est que vanité, mais il avoue aussi qu'il n'y a rien de meilleur que de c s'éjouir et faire bien sa vie ». Omnia tempus hâtent, Tempus flendi et tempus ridendi, tempus flangendi et tempus saltandi. J'aime mieux Salomon que Jérémie. Je ne veux pas me lamenter, je veux chanter le Cantique des cantiques.
Bien loin de montrer le néant à la femme, je veux lui dire comme Salomon : « Tes seins sont des colombes lavées de lait, tes dents sont comme un troupeau de jeunes brebis remontées du lavoir chacune avec deuic
104 ^^^ Confessions
agneaux blancs. Tes joues sont des vergers où rougit la pomme, tes lèvres sont des roses distillant la myrrhe précieuse, tes mains sont pleines d'hyacinthes, tes cheveux, branches de palmes effluées, sont noirs comme un corbeau. Je descendrai au jardin pour regarder la vigne. »
Les luxuriances radieuses de la nature prouvent que Dieu sourit à tous les hyménées des bois et des prairies. A chaque pas, notre pied heurte un nid d'amoureux. Puisque le mot amour remplit toute la terre, ne voyons pas en Dieu un maître jaloux qui veut les flagellations et les désespérances, ouvrons notre cœur à tout amour et à toute joie, dans les interrègnes des douleurs que nous impose notre passage sur la terre. Voilà la science et la philosophie.
Faisons la tombe moins noire par Taurore du réveil. Aimons la vie dans toutes ses phases, souriante ou désolée. Si nous ne sommes pas en scène, ne sifflons pas de parti pris ceux qui jouent leur rôle. Ne soyons pas aveugles devant les miracles de la création.
De quelque côté que Ton se tourne, le monde est un tableau de maître; pourquoi ne pas voir le monde en beau? L'injustice, dites-vous, jette un voile sombre sur toute chose. Mais n'est-ce donc pas déjà un privilège divin que d'avoir le sentiment de la justice? Et n'étesvous pas plus heureux dans la dignité de votre misère que ces âpres chercheurs d'or qui vous dépouillent pour ne mettre que le néant dans leur cœur? « lisse sont élevés haut comme les cèdres du Liban : j'ai passé et ils n'étaient plus! »
Ne nous divisons pas en deux. Vivons corps et âme d'une même vie pendant ce voyage qui a ses angoisses
La Vie parisienne io5
mais qui a aussi ses rivages aimés et ses horizons rayonnans. Que la science et la philosophie se prennent enfin d'un même amour. Que ce soit aussi un mariage intime, pour qu'elles nous conduisent toutes les deux à la douceur de vivre.
Est-ce Platon ou Épictète qui a dit ce beau mot : « Assieds-toi au banquet de la vie, mais ne t'y accoude pas, car l'esprit des dieux court sur la table. » Eh bien, mes amis, loin de renverser la table si elle est mauvaise, évertuons-nous à la faire meilleur^
Dès mon entrée dans la vie j'ai étudié ces deux philosophies : Heraclite et Démocrite. J'ai fermé bien vite la porte au pleurnicheur sempiternel. Si la vie n'est qu'un enterrement, pourquoi ne pas se faire enterrer tout de suite ? En ma première jeunesse, je pouvais pourtant dire, comme Voltaire, qu'il n'y avait pas de quoi être content. J'ai déjà conté comment il me fallut traverser des jours très rudes par le froid et la faim, abandonné de ma famille, dans l'âpre travail de la pensée, cet abyme ou plutôt ce tonneau des Danaïdes. Depuis ma première jeunesse, ma vie a paru toute joyeuse aux curiosités du dehors, mais pour ceux qui regardent de plus près, combien de tristesses cachées î Tout homme, même le plus heureux, monte son Golgotha. Tout rayon de bonheur se paye par des jours d'orage. Je n'en suis pas moins resté obstinément résigné, parce que j'ai reconnu que Dieu avait daigné donner à ses créatures une table bien servie: s'il y a des coupes empoisonnées, n'y a-t-il pas des roses au festin }
Le pessimisme est une mode qui reparait en toute période comme le mercredi des Cendres. Mais quand j'étudie les pessimistes de près, je m'aperçois qu'ils en
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prennent gaiement leur parti. Ces malades se portent mieux que le Pont-Neuf. Ils dînent à fond et ils sont amoureux de toutes les femmes. Ce sont bien là les gens qui se plaignent que la mariée est trop belle. Ce qui achève de tuer le pessimisme, c'est que jamais un pessimiste ne s'est jeté du haut des tours Notre-Dame. Us veulent bien pleurer sur les misères d'autrui, mais ils ont trop le culte d'eux-mêmes pour attenter à leurs jours; ils s'en viennent d'un air douloureux à toutes les gaietés de la vie. Je continue à prétendre qu'il est bien plus brave de prendre un masque souriant pour cacher son cœur s'il souffre. C'est le soldat qui se jette en avant pour donner du courage à ceux qui n'en ont pas. Dieu a mis bien de l'amertume dans nos larmes; mais ayons la vaillance de rire de tout pour ne pas pleurer de tout.
Le Lendemain de l'Amour
J'étais depuis quelque temps le... superflu d'une comédienne qui ne demandait qu'à s'échapper de ma prison. Les femmes ont la fureur de se mettre en cage pour avoir le plaisir de s'envoler à la première occasion. Trahison, trahison ! c'est la devise inscrite sur le blason de la femme; seulement la femme le traduit par un autre mot. Combien de charmantes créatures ne prennent uD amant que pour le trahir!
Ma comédienne qui était fort courue, mais qui jouait hautement la rébellion — sa vertu la retenant au rivage — c'était son expression — . méditait contre moi un tour de son métier. Non seulement elle voulait briser, mais bri-
io8 Les Confessions
ser avec éclat el à Timproviste, pour que je fusse désespéré. Elle en avait désepéré quelques-uns avant moi, qui ne s'en étaient pas encore consolés, tant son éclat de rire déchirait leur cœur. En amour, celui qui quitte n'a pas de chagrin, celui qui est quitté en a toujours. C'est le vainqueur et le vaincu ; la dame savait cela, et elle avait médité de me jeter dehors avec son impertinence accoutumée. Mais le chagrin des autres m'avait mis sur mes gardes; d'ailleurs depuis quelques jours je la voyais très distraite, parce que son cœur n'était plus là, non pas qu'elle fût déjà amoureuse ailleurs, mais, comme dit Shakspeare, elle tentait l'orage. Un soir, elle me demanda de la conduire au bal de l'Opéra. J'y étais attendu, mais elle ne le savait pas; elle y était espérée, mais je ne le savais pas. Nous fîmes donc le voyage ensemble, moi vêtu en diplomate, elle en domino blanc, disant que c'était là se refaire une virginité. Une fois au foyer de l'Opéra, ni vu ni connu ! On se donna rendez-vous pour aller souper, mais nous savions bien que nous ne souperions pas ensemble.
J'avais reçu le matin un petit billet parfumé à la violette qui m'appelait à minuit et demi dans une des avant-scènes. Patte de chat, point de signature. Je n'ai pas peur des rendez-vous anonymes. Il est si ennuyeux de voir toujours les mêmes figures, qu'il est amusant d'entrer en conversation plus ou moins criminelle avec des figures qu'on ne voit pas. Il y avait trois ou quatre dominos dans l'avant-scène, mais je reconnus tout de suite, du premier regard, la femme qui m'attendait ; elle portait d'ailleurs un domino de satin noir émaillé de violettes qui me rappelèrent le parfum de son billet du matin.
La Vie parisienne loç
En ces rencontres, je vais bon jeu, bon argent, ouvrant le feu sur toute la ligne; il faut vaincre du premier coup; il sera toujours tems pour une retraite savante, quand tombera le masque, si on n'a pas deviné la figure. J'étais tombé sur une femme d'esprit, peut-être un peu sentimentale; mais tout est bon à première volée. Je me grisais déjà dans les beaux cheveux du domino noir, quand tout à coup je vis en face mon domino blanc acoquiné avec un homme vêtu comme moi en diplomate, mais chez lui ce n'était pas un déguisement, car il passait les plus belles heures de sa journée à cacheter des lettres. Je jugeai du prem.ier regard que c'était là mon successeur; la dame en avait assez de la bohème; ce coup d*œil me jeta un peu plus dans les bras du domino noir. Toutefois nous n'étions encore qu'au commencement. Des amis survinrent. On se promena. Voilà que bientôt dans le foyer je me trouve face à face avec le domino blanc appuyé au bras du diplomate : « Tu vois que je me venge, me dit la dame. — Moi, je suis déjà vengé, lui répondis-je. — Tu t'es vengé dans le noir. — Noir ou blanc, c'est toujours la même femme. »
La comédienne était redevenuejalouse; sous prétexte de me serrer la main, elle me tordit les doigts, tout en me disant: t Nous soupons toujours ensemble. » Sur quoi, pour me désespérer, elle s'appuya comme une élégie au bras de son diplomate. On eût dit qu'elle allait se fondre en lui.
Quand je retournai dans Tavant-scènc, je surpris dans le petit salon le domino noir, à visage découvert, ce qui me réjouit les yeux et le cœur. — J'étouffais, me dit la dame; si mon visage vous offusque, je vais renouer mon masque. — Jamais! m'écriai-je. Pour les autres
iio Les Confessions
oui, pour moi non. Comment êtes-vous si jolie et pourquoi ne vous ai-je pas encore vue? — C'est que vous n'avez pas l'œil des chercheurs d'étoiles. Du reste, je ne suis à Paris que depuis cet hiver. — Qu'aimez-vous à Paris? — A/oi, dis-je^ et c'est assez. — Vous avez bien raison de vous aimer, car moi si j'aimais quelqu'un, je n'aimerais que vous seule. —Oui, mais vous ne seriez pas seul. Ainsi, quoique je sois la femme la plus vertueuse, j'ai trois, ou quatre amoureux qui ont la prétention de souper avec moi. — Souper avec vous ? voilà une bêtise. — Voulez-vous me traduire cette phrase ? — Eh bien, c'est tout simple, on soupe avec une grue, mais avec une femme comme vous, on ne va pas au cabaret, on la reconduit chez elle et on soupe de sa beauté. — Voilà, monsieur, un nouveau chapitre « Brillât-Savarin ».
La causerie dura quelque temps sur ce ton; vers quatre heures du matin, la dame me permit d'aller souper chez elle. J'étais deux fois heureux en descendant Tescâlier de l'Opéra, heureux de me venger avant la lettre du domino blanc, heureux de courir l'aventure avec le domino noir. Ce fut cette nuit-là que je forgeai cet axiome : « Il faut se planter ailleurs avant d'être planté là. »
En effet, l'ancienne passion qui m'avait envahi du cœur à la tête tomba comme par enchantement; je sentis mes fers se briser âmes pieds, comme si la coupe des délices et des amertumes fût tombée par accident.
Vers le soir, je vis arriver chez moi le domino blanc, tout en noir. La comédienne s'était mise en deuil pour me toucher et me ressaisir. Elle fut plus charmante que jamais dans son abandon et dans ses larmes. J'essayais de la ramener à la diplomatie, mais elle était devenue
La Vie parisienne iii
si douce et si triste que je faillis lui sacrifier le domino noir. La vérité, c'est que mon cœur était encore tout à elle, mais je pressentais que si je me rejetais à ses pieds, j'y resterais bientôt malgré elle. Ce qu'elle voulait, c'était me réenchaîner sans renouer la chaîne à son cœur. Je fus héroïque, je jouai le scepticisme, je feignis d'avoir perdu mon cœur dans la nuit, j'offris une amitié teintée d'amour qu'on rejeta bien loin, car on voulait tout ou rien. « Oui, lui dis-je, je vous connais: ce n'est pas tout ou rien que vous voulez, c'est tout pour rien! Vous avez commencé la chanson, mais vous me laisseriez bientôt chanter le refrain tout seul. » Elle n'en revenait pas, car c'était la première fois qu'on la quittait. Encore si elle avait su que je la quittais en l'adorant !
Elle leva la séance. « Adieu donc, me dit-elle, ne vous y méprenez pas, j'ai joué la comédie de l'amour pour voir jusqu'où vous étiez tombé dans le piège de ce domino noir. Ce sera votre linceul; adieu. »
Elle sortit comme une reine de théâtre.
J'étais à demi consolé par la victoire que j'avais remportée sur moi-même. Je fus bientôt tout à fait consolé par le Sphinx. C'était le nom de guerre de la dame. Mais quelle était cette dame ?
Une singulière créature qui avait soif du romanesque. Femme de trente ans, je ne sais si elle cultivait « les souvenirs et regrets », mais elle ne parlait jamais du passé. Demain pour elle était le jour de fête. Elle avait le grand art de s'attacher tous ceux qui papillonnaient autour d'elle (Augicr, John Lemoinne, Feuillet, Alfred de Musset, Ponsard, Beauvoir et quelques princes étrangers), par des chaînes de roses presque chaînes de fer, tant elle tenait bien son monde par ses caji^leries. Comme
Célimène, elle donnait tout, moins elle-même; ni veuve ai demoiselle, elle prétendait ne s'être mariée que pour la forme. Son mari ayant passé la première nuit des noces avec une maîtresse sous prétexte de dire adieu à sa vie de garçon, elle s'était séparée de lui sans même vouloir garder son nom, quoiqu'il portât le titre de comte et qu'elle fût née simple bourgeoise. Depuis son mariage, elle avait voyagé, très coquette partout, mais ne se laissant pas prendre. S'il fallait l'en croire, elle avait voulu se consoler dans la solitude de ce mariage ridicule, mais sa mère étant morte, sa mère qui la consolait de tout, elle avait enfin débarqué à Pans pour y vivre en toute liberté avec vingt-cinq mille livres de rentes, ce qui lui permettait en ce tems-là d'avoir une voiture au mois pendant l'hiver. Sa maison était sur un très bon pied : elle donnait à dîner une fois par semaine, ce qui ne l'empêchait pas tous les soirs à minuit de recevoir son monde après l'Opéra ou la Comédie française; son monde se composait de quelques hommes politiques, de quelques artistes et poètes.
Quand elle m'emmena souper chez elle la nuit du bal de l'Opéra, son premier mot en entrant dans le salon fut celui-ci : « Ah ! si mes amis le savaient! » Et elle ajouta : « Parmi mes amis, il y en a beaucoup des vôtres. — Eh bien, dis-je, ils ne le sauront pas. • Elle me quitta pour donner des ordres à la femme de chambre à propos du souper. J'étudiai le salon pour le mieux connaître. C'était le style composite : le Louis XVI de seconde main, mal marié à l'ameublement Empire, tout cela se détachant sur des tentures de damas rouge qui eussent offensé les yeux sans quatre tableaux de Baudry et de Cabanel, une Vénus et une Eve, une Aurore et une Bai-
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gueuse. C'était bien, mais il y avait aussi des tableautins répandus çà et là, qui faisaient mauvaise figure. Quand elle reparut, elle me dit : « Ne faites pas attention, tout cela m'a été donné, Tamilié m'interdit d'avoir du goût, du moins de prouver que j'ai du goût, mais je sais bien ce qui est beau ». Elle montra la Vénus, après quoi elle me dit encore : « Ah! si mes amis le savaient! — Vos amis sont donc vos tuteurs? — Non, mais mes amis sont mes amoureux, ils veillent tous sur moi; ils veillent les uns sur les autres; si je trébuchais, ils seraient tous là pour m'empêcher de tomber. Ils me tiennent en chartre privée. Il fallut le bal de l'Opéra pour que je puisse m'envoler. — Que diable faites-vous avec de tels amis? — Je vous dis que ce sont mes amoureux, ils m'amusent et ils amusent mon cœur. Dans mon désœuvrement, ne voulant pas prendre un amant, je me contente de vingt amoureux. — Vingt amoureux ! — Oui, Monsieur, vingt amoureux, pas un de moins. Le soir, ceux qui sont libres me viennent tenir compagnie, je leur verse le thé en y mettant un peu de mes maléfices, pour qu'ils n'aillent pas trop chanter leurs sérénades ailleurs. Ils espèrent tousl'emporter l'un sur l'autre. Quelquefoisilsm'obsèdent. — Que voulez-vous faire contre vingt? — Je m'évertue à les tempérer et à les rallumer s'ils s'éteignent. Me voyez-vous au milieu d'eux comme si j'étais entourée de vingt bougies qui m'éclairent trop ou qui ne m'éclairent pas assez ? Je les éloigne ou je les rapproche. » Je croyais lire un roman, d'autant mieux que la dame était revenue dans un déshabillé charmant : peignoir blanc à la pompadour, bouillonné de dentelles nouées de rubans roses, cheveux désordonnés, petits pieds jouant dans des mules de satin bleu.
ir^ Les Confessions
Je voulus dénouer un ruban, mais la belle fit la rebelle, ce qui m'inquiéta, quoiquej'eusse toutes les bonnes cartes dans mon jeu. «r Voyons, lui dis-je, est-ce que vous vous figurez que je vais être votre vingt et unième amoureux? — Non, dit-elle ; d'abord vous ne seriez pas assez sérieux pour cela, ensuite les vingt autres vous assassineraient au coin de la rue. Figurez-vous que tous ces Othellos, quand je leur dis que je vais me coucher, s'entraînent les uns les autres jusqu'au dernier. Ce n'est pas tout : quand ils sont dans la rue, ils se suivent des yeux. Quelques-uns reviennent pour observer mes fenêtres; si je veux les inquiéter, je n'ai qu'à laisser les bougies allumées. »
Tout ceci n'était pas un conte, car la dame m'avait nommé ses amoureux; je me rappelais même que déjà on m'avait parlé d'elle comme d'une coquette incomparable. J'étais enchanté d'avoir passé par la fenêtre : j'aurais désormais la gaminerie de les regarder du haut de ma conquête. Pourquoi me donnait-elle le pas sur eux } c'est parce qu'elle ne me connaissait pas — la force de l'inconnu! c'est parce qu'elle m'enlevait à une passion, c'est parce qu'elle était affamée de romanesque, comme je l'ai dit déjà. Je n'y étais presque pour rien, il n'y avait donc pas de quoi m'enorgueillir, mais il y avait de quoi m'amuser.
Que vous dirai-je du souper, un souper froid, mais très animé ; la femme de chambre ne parut pas, si bien qu'on put boire dans le même verre. Je n'ai jamais vu une provinciale se parisianiser ainsi à l'imprévu de l'esprit et à l'esprit de l'imprévu. Je me disais : « Je veux bien croire que les vingt amoureux ne sont que des amoureux, mais combien qui sont venus comme moi après l'heure des
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sérénades ! Qu^importe ! en amour on n'a pas besoin d'un certificat de vertu pour être heureux. » Je dois dire que le Sphinx se défendait comme un beau diable de ne s'être jamais aventurée en pareilles frasques. J'eus le bon goût de la laisser croire que je n'en doutais pas. Comment ne serait-on pas bon prince avec une femme charmante, qui vous abandonne une gerbe de cheveux blonds répandant des senteurs de foin coupé?
Par malheur, elle eut l'idée de continuer le roman. Comme je ne voulais pas, elle s'obstina; voilà pourquoi elle se prit d'une belle passion.
Après cette passion brûlée jusqu'à la dernière flamme, je ne revis plus que de loin en loin la comédienne et la femme du monde. A une première représentation de rOpéra-Comique, je lorgnais çà et là, quand je vis ces deux grandes coquettes dans une loge de galerie.
Oui, toutes les deux ensemble, jouant à la plus belle. On était dans l'entr'acte. Je ne fis qu'un saut de l'orchestre aux premières loges. Je donnai ma carte à l'ouvreuse, qui reparut en me disant que j'étais attendu. J'entre : Trois éclats de rire. C'est que nous étions si loin du temps où on pleurait! C'est vous! C'est toi ! Est-ce bien lui? Est-ce bien elles ?
Je leur demandai si elles étaient venues pour méditer un mauvais coup.
— Oui, mais pas contre toi.
— Oh ! je sais bien : un homme qu'on n'aime plus est moins qu'un chien.
— Oui, dit l'une, c'est étonnant comme je t'ai oublié.
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— Oui, dit Tautre, si je n'avais pas chez moi votre portrait, je ne vous reconnaîtrais plus.
Partant de là, toute une causerie philosophique sur les ascensions et les chutes de Tamour.
Le cœur humain est comme la terre. On a beau la bien cultiver, elle se rebute aux mêmes semailles et aux mêmes moissons.
Le Sphinx me demanda si j'avais mis mon cœur en jachères.
— Oui, lui répondis-je. Et vous n'imaginez pas, ma belle amie, comme il se repose sous les herbes sauvages, môme sous l'ortie et sous la ciguc.
— Oh ! je vous connais, dit la comédienne, vous y replanterez de la vigne.
— Oui, pour que de vos belles dents vous mordiez à la grappe, mais tout est bien fini entre nous trois. Contez-moi vos prouesses d'à présent.
— N, i, ni, c'est fini, dit le Sphinx ; je suis revenue au rivage pour ne plus m'aventurer dans la tempête.
— Ni moins non plus, dil la comédienne.
Sur ces jolis mensonges, le rideau se leva, et ce fut une autre comédie.
Le lendemain la comédienne, qui n'était pas au bout de ses coups d'éventail, voulut me repêcher en me renvoyant une ancienue lettre : « C'est tout ce qui me reste de vous, j'ai failli dire de toi ». Je ne voulus pas me laisser reprendre ; je fus content d'avoir ma lettre pour me prouver toute ma folie passée; je la donne telle quelle :
« Comédienne, j'ai soulevé ton masque adorable et sous ton masque je n'ai pas trouvé de femme.
« Tu sais jouer tous les rôles, excepté un seul : le « tien !
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« Je t'ai adorée, ô toi qui n'existes pas! mais je puis « maintenant passer devant toi sans vouloir te jeter à € mes pieds ou me jeter dans tes bras.
« L'amour à deux, dis-tu ? Ce qu'il te faut, abyme « de ténèbres et de rayonnemens, c'est l'amour à « trois; — ou plutôt tu ne nourris ton cœur que des « larmes des deux amans qui s'en disputent les mor- « ceaux — et les morceaux n'en sont pas bons. — Ce « que tu cherches dans l'homme, c'est une musique « joyeuse, passionnelle, déchirante — et quand tu en « sais la gamme, tu veux briser l'instrument.
« C'est égal, tu es charmante, et quand on t'a aimée, « on s'en souvient.
« Tu as joué avec le feu, tu n'as brûlé que moi. — « Et moi, pour voir brûler quelque chose de loi, j'ai « brûlé tes lettres, fleurs inouïes mais artificielles du « sentiment, des cris de cœur appris au Conservatoire.
« Adieu ou plutôt, puisque nous sommes réveillés, « Bonjour! »
Quand ees dames m'écrivaient, elles s'arrangeaient bien aussi.
Je recevais tous les jours des lettres de la comédienne du monde sur la comédienne du théâtre, laquelle avait un rude bec de plume. La première m'écrivait :
« Elle a trois amans, elle ne se trompe pas en leur t écrivant, puisque c'est toujours la même lettre; je ne « dirai pas la même flamme, car c'est une fille sans feu • ni foi. Elle t'envoie aussi des fleurs; combien n'en a- « t-elle pas envoyé du même jardin à Octave et ià « Emile! Pauvres fleurs 1 étoiles tombées du ciel sur la « terre. Et quelle terre! du fumier.
Ji8 Les Confessions
« Tout mon monde est parti, que n'arrives-tu? Mais « tu ne crois plus à rien, pas même à mon cœur. As-tu « perdu, ma chère âme, les croyances et les illusions, « Tauréole du poète ? Viens à moi. Je redonnerai Tenfer « et le paradis à ton cœur. Tu boiras mes baisers qui € sont des fleurs et des âmes.
€ Je rêve à vous, je rêve de vous, c'est tout ce qui « me reste.
« Et toi, tu t'emprisonnes dans ses bras!
« Le théâtre vous a perdu, vous n'aimez plus que le « mensonge de l'amour, quand je meurs de la vérité de « ma passion. ;»
Vendredi, minuit.
<r Voilà tout mon monde dehors, je puis causer avec
toi.
« C'est en vain que j'ai erré dans la rue Richelieu. Je « n'ai aperçu que des comédiens dont les figures gri- « maçaient à la lune. Pour reposer mes yeux, je cher- « chtÀs tes yeux, j'ai vu deux étoiles au ciel qui m'ont « dit que tes yeux riaient chez elle.
ff 11 me faut donc supprimer mon cœur encore ce « soir, quand je voulais qu'il éclatât en fanfares «f joyeuses. »
Et tant d'autres lettres de la comédienne du monde qui ne croyait peut-être pas un mot de tout ce qu'elle écrivait.
Voici quelques billets qui me venaient de l'autre comédienne :
« 11 est minuit. Qu'importe, puisque je t'aime à toute c minute et que je te veux à toute heure I
« MaiSy si je te rencontre encore avec cette sentimentale
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• romantique, je te ferme toutes mes portes, Reavoîe-la « donc à son bataillon d'adorateurs dont pas un ne > dénouera le ruban de ses cheveux. Son amour est » lâche, puisqu'elle avoue ses larmes; moi, je cache les t miennes parce que j'ai la fierté du cœur. Aussi tu ne « sauras jamais combien je t'ai aimé; si je te le dis
< aujourd'hui, c'est parce que je ne t'aime plus.
■ Va donc à elle et ne te retourne pas vers moi, car « tu ne verrais plus que le fantôme de la passion d'un
< jour.
Et tout un volume où elle jouait ainsi de la rhétorique du cœur. Ce volume d'ailleurs serait un chef-d'œuvre à publier.
Elle disait un jour en les relisant chez moi : « Comment, elles sont encore là? Je croyais qu'elles avaient pris feu ! »
Le Sjge et le Fou
J'ai parlé de mon amitié fraternelle pour Gérard de Nerval, je n'ai pas dit assez combien j'admirais ce sage qui passait pour un fou peut-être parce qu'on mettrait aujourd'hui à Cliarenton les sept sages de la Grèce.
Il y avait ceci d'original, qu'il ne fallait qu'un plus fou que lui pour que Gérard devint raisonnable.
Je dînais un jour avec lui au café de Paris, désespéré de ses divagations orgueilleuses. Les jours de calme, c'était une violette, les jours d'orage c'était une primerose.
Ce jour-là, j'avais beau faire pour le parquer dans la réalité, il fuyait par tous les chemins inaccessibles; par exemple, il voulait me prouver que son amour pour la reine de Saba était bien mieux qu'un amour platonique. Par la vertu des renaissances et des réincar-
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nations, elle venait, à certaines heures, dans le silence de la nuit, se jeter dans ses bras pour remporter dans un nuage de volupté. Comme il élevait la voix, j^étais quelque peu ennuyé, à cause du voisinage, non pas dans la peur de dîner avec un fou, mais parce que je ne voulais pas qu'on pût rire de lui.
Survint Roger de Beauvoir, qui était en train de divorcer et qui parlait de sa femme d'un air trop dégagé, car, sans le savoir, il Taimait toujours. Gérard se tut pour Técouter. H admirait celle qui fut M"' Doze, il s'étonnait qu'à peine marié, Roger de Beauvoir courût à d'autres aventures. Aussi il le chapitra vertement; pendant cinq minutes il lui parla des beautés et des vertus de M'"^ Roger de Beauvoir, comme si elle eût été sa sœur.
« Vous avez commis deux crimes, poursuivit-il doucement pour n'être pas entendu des curieux qui avaient rœil et Toreille sur nous. Le premier a été d'arracher au théâtre cette adorable ingénue qui fût devenue une merveilleuse grande coquette. Vous savez que M"' Mars l'appelait sa fille. Elle serait à cette heure sociétaire de la Comédie-Française. Le second crime c'est de l'avoir épousée pour ne pas en faire une femme du monde. Tout le théâtre vous en veut; c'est bien naturel, vous savez bien qu'une actrice est la fiancée du parterre. Vous avez pris M"* Doze à ses cent mille amoureux de chaque soir. On vous eût pardonné si on avait pu dire : « Elle est bien heureuse! » mais elle pleure toutes ses larmes. Que récolterez- vous de cette moisson-là.^ Vous aviez des amis sans nombre, prenez garde de n'en avoir bientôt plus un seul. C'est l'esprit qui tue votre cœur"; prenez garde à votre esprit! Pour moi, je resterai
pourtant votre ami, mais, de grâce, ayez pitié de cette jeune femme qui vous aimait bien, puisqu'elle a jeté à vos pieds sa couronne de comédienne. »
Roger de Beauvoir avait voulu interrompre Gérard par un éclat de rire, mais celui qui était fou le regardait avec tant d*àme et. lui parlait avec tant de cœur qu'il rentra en lui-même. Le coup frappait juste. Pour la première fois il vit Tabyme ouvert devant lui comme devant sa femme : tous les deux avaient le vertige. Il fut pris d'une soudaine tristesse et il dit à mi-voix : « Pas si fou ! »
Il se fit servir à dîner à côté de nous. Gérard continua à parler comme un sage. Il s'était enfui, la veille, de la maison du ÏV Blanche. Je ne pensais qu'à l'y reconduire ; mais, grâce à la folie en action de Roger de Beauvoir, Gérard retrouva tout son équilibre.
Pendant plus de trois mois, on put l'abandonner à lui-même sans qu'il courût aucun risque*.
Ce fut pendant ces trois mois que Roger de Beauvoir, qui ne passa jamais par une maison de fous, continua ses bruyantes folies. On sait qu'un jour il se déguisa
* Toutcfr»is le docteur Blanche, Théo et moi, nous avions toujours peur du lendemain pour lui.
Il me dit un jour qu'il voulait en Unir avec la vie. Il ne disait pas, comme Gcorf,'e Sand, « J'ai trop bu de la vie *; il disait : « Je n*aime plus le vin de la vie ».
Il était sérieux, mais avec une pointe de folie dans la sagesse.
« Prenez garde, lui dis-je, il y a en nous un petit oiseau qui s*appel1e r;!^me; prenez garde de tuer l'àme, car le petit oiseau ne s*envolcrait pas dans le ciel. »
Cette pensée l'arrêta tout couit : « N'ayez peur, me dit-il; je ne me tuerai pas encore aujourd'hui, mais quand je me tuerai, ce ne sera pas d'un coup de pistolet, car la balle pourrait atteindre l'oiseau. » . .
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avec le célèbre Bâche, en juge d'instruction et en commissaire de police, pour inquiéter sa femme par une visite domiciliaire. Ce haut fait l'appela devant les tribunaux. Quand je me mis en campagne pour le sauver de la prison, je rencontrai Gérard, qui voulut venir avec moi chez le président Perrot de Chezelles, qu'il connaissait un peu. Je plaidai la cause de Koger de Beauvoir, mais il la plaida bien mieux que moi. « Il ne faut pas lui en vouloir, disait-il avec son doux sourire: pour lui, la vie est une comédie perpétuelle, il se croit toujours en scène; on rit et on est désarmé. •
Mais tout en jouant ainsi le Capilan et le Fracasse de bonne maison, Beauvoir avait ses heures d'étude oi!i il méritait le mot de d'Aurevilly : « Beauvoir est un Alfred de Musset brun . « On devrait lui élever au moins le monument de ses œuvres, un beau volume de prose, un beau volume de vers, car il faut sauver de l'oubli ce caractère original, ce cœur vaillant, cette imagination toute de lumière, cette poésie qui rit à belles dents et qui pleure à belles larmes. Il faut que ses fils se mettent à l'œuvre pieusement pour l'éclat de sa mémoire toute française.