‹ Les confessions: souvenirs d'un demi-siècle, 1830-1880 (volume 3)Chapitre 6 sur 21 · RACHEL ET ALFRED DE MUSSET · texte numérisé non relu

RACHEL ET ALFRED DE MUSSET

Le premier et le dernier chapitre de la vie de A/"* Racket

C'est le malin; la scène se passe place Royale; quelques merles sifflent et sautillent de branche en branche, sans s'inquiéter des oiseaux chanteurs, ceux qui vivent dans les arbres et ceux qui sont emprisonnés aux fenêtres.

Mais voici d'autres oiseaux chanteurs qui vont interrompre le merle, ce curieux qui s'intéresse à la comédie humaine, puisqu'il aime mieux les jardins de Paris que les forêts sohtaires.

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Ces autres oiseaux sont une jeune fille et une fillette, mesdemoiselles Sarah et Rachel, deux sœurs qui, imitant les chardonnerets des Tuileries, cherchent leur pain en chantant.

Rachel était toute pâle sous ses oripeaux, une robe fripée à paillettes, des bas blancs mouchetés de boue, des mules orientales trop grandes pour son joli pied. Sa tête penchait tristement sous une couronne de fleurs artificielles où elle avait noué, par des rubans, des roses rouges cueillies je ne sais où. Ses beaux cheveux encore dorés, flambans sur les épaules, mais qui brunissaient déjà sur les tempes, n'avaient pas beaucoup frémi sous le peigne depuis quelques jours. Elle se contentait de les soulever et de les adoucir avec ses mains. De jolies mains comme de jolis pieds. Qui donc l'avait faite si gentille cette fillette de douze ans, qui battait le pavé en jouant de la guitare, tout en chantante

Et quelles chansons ! Ce n'étaient pas les chansons des bois, c'étaient les chansons des rues. Les refrains les plus risqués s'envolaient de cette fine bouche, comme des crapauds sortent d'une fontaine.

(*) Sarah Félix, qui a commencé comme Rachel, par le théâtre en plein vent, m'a montré une figure de sa sœur courant les rues avec sa guitare. C'est une fillette de douze ans, une silhouette presque diaphane, une pâle Mignon qui cherche sa patrie en chantant. Deux éclairs passent dans ses yeux, ce sont les premières lueurs de sa renommée. On ne croit pourtant pas, en la voyant si bohémienne et si abandonnée, qu'elle tiendra le monde sous le prestige de son génie, et ramassera dans sa scbille pour son théâtre et pour elle, plus de douze millions.

Emile de Girardin, qui a adoré Rachel, a payé cette figure mille francs à Sarah. Voilà une peinture qui compromettrait un musée, mais elle aurait droit de cité au foyer de la Comédie- Française. C'est un barbouillis, mais c'est de l'histoire.

Cette bohémienne avait de la gazelle, de la princesse et de la bacchante; on voyait en elle je ne sais quelle rébellion sauvage qui effrayait ; mais comme ses yeux de jeune tigresse captivaient son monde ! Monstre charmant qui cachait la femme et qui répandait déjà des séductions violentes, par ses cheveux tordus en serpens, par ses regards allumés, par les charbons ardens de ses lèvres sur de petites dents aiguës de bête féroce, par sa voix chaude de contralto. Mais elle était inconsciente de cette action voluptueuse -, d'ailleurs elle ne frappait ainsi les sens qu*au moment où elle chantait ses chansons. Au repos, c'était plutôt une Mignon dépaysée; sa figure, s'adoucissant sous un vague sourire de candeur, prouvait bien vite qu'il y avait encore en elle une enfant sous la comédienne improvisée. Si je dis la comédienne, c'est que déjà cette fillette avait toutes les ressources d'une artiste qui a étudié les éloquences du geste, de l'attitude et de la figure. Elle se campait en petite fille du Cid, elle mettait le poing sur la hanche comme une forte en gueule des comédies de Molière, elle débitait des gauloiseries avec la bouche gouailleuse des Parisiennes de Montmartre.

Pourquoi le sort Tavait-il condamnée à amuser les passans en cachant souvent ses larmes? car ce n'était pas la première venue, cette jolie fillette, née grande dame et grande artiste.

La sœur de Rachel n'était pas là pour ne rien faire; elle ne se contentait pas de ses coquetteries de fillette ni de ses jolies variations sur la harpe, elle chantait aussi, mais la bouche en cœur, pour jouer au sentiment. C'était la romance des salons; les cuisinières versaient une larme et donnaient deux sous. « Ça tombe de l'anse

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du panier, » disait Esther, qui trouvait déjà le mot.

Un monsieur tout de noir. habille, qui habitait en face et qui venait de descendre pour traverser la place, s'arrêta comme tout le monde, pour sourire à ce spectacle au vent.

Celui-là n'était pas un artiste du pinceau. C'était un artiste de la plume. Comme on le connaissait quelque peu dans le quartier, plusieurs spectateurs s'inclinèrent et le firent passer malgré lui au premier rang.

Il était attendu à un théâtre, mais la figure de Rachel, qui rayonnait d'intelligence, le retint une minute. Il pensa qu'il ne pouvait mieux placer une pièce de cent sous que dans la main de celte gentille vagabonde. Il lui dit : « J'aime les artistes et les enfans. » Rachel lui baisa la main. « Oh! si on voulait me faire des chansons ! » Il prit quelques feuillets dans la poche de son habit. « Tenez, mon enfant, voilà des strophes qu'un de mes amis veut mettre en musique : chantez-les sur un vieil air, j'aime les chansons des rues. Ji>

Il baisa le front de Rachel et s'éloigna en toute hâte. Rachel pâlit : « Sarah, dit-elle à sa sœur, esl-ce que tu ne vois pas une couronne sur ma tête? — Non, répondit Sarah. Ce n'est pas une couronne, c'est une auréole. » Rachel était transfigurée.

Dans les admirables gravures d'Albert Durer, il en est trois, les moins connues peut-être, qui représentent la Création du monde. Dieu, tout en débrouillant le chaos d'une main, porte l'autre à son front. Et la lumière et l'intelligence jaillissent du front de Dieu. C'est un beau symbolisme. Voilà pourquoi tous les fronts doués sont frappés de lumière et d'intelligence.

Une femme demanda à Rachel si elle connaissait le

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nom du monsieur au beau front. — Non. Et vous? — Il s'appelle Victor Hugo. »

C*est dans mon livre qui a pour litre : la Comédienne et qui est le roman de la vie de Rachel, que j'ai repris ces pages écrites d'après les souvenirs de Sarah. Est-ce de Thistoire? Si c'est une légende, c'est une belle légende. Je reprends aussi quelques pages où j'ai conté la mort de Rachel — une mort éloquente comme une des plus belles tragédies de son répertoire. — C'est qu'elle ne fut jamais en scène, dans sa vie intime, sans exprimer le caractère de la grandeur, même quand elle gaminait.

Le voyage en Amérique fut la première station de la mort de Rachel. Elle y joua pour la dernière fois Adrienne Lecouvreuf, morte jeune comme elle après avoir traversé toutes les belles passions. Un journaliste de Charlestown voyait bien le dénouement fatal quand il écrivit :

« Non ! ce n'est pas Adrienne Lecouvreur que nous avons vue, que nous avons entendue dans le dernier acte. C'est Rachel elle-même, disant adieu aux triomphes du théâtre, à l'amour, à la vie. C'est Rachel, qui ne reparaîtra plus jamais sur aucune scène, et dont la glorieuse carrière est terminée. La fiction n'a pas de ces accens; il n'appartiennent qu'à l'implacable réalité qui accablait la femm« sous le rôle de l'actrice. »

Rachel elle-même ne se faisait plus d'illusions; elle m'écrivit alors: « Attendez-moi tous, je reviens dans mon cher pays, mais hélas I vous direz encore que je

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m'en vais, car je m'en irai bientôt dans un autre monde qui n'est ni le nouveau ni Tancien. »

La mort lui fut impitoyable, car elle la frappa à plusieurs reprises. La pauvre tragédienne se défendit et s'enfuit jusqu'aux pyramides.

En Egypte Rachel m'écrivit deux fois :

Du bas des Pyramides, je contemple vingt siècles évanouis dans les sables. Ah I mon ami, comme je vois ici le néant des tragédiennes ! Je me croyais pyramidale, et je reconnais que je ne suis qu'une ombre qui passe,,, qui a passé. Je suis venue ici pour retrouver la vie qui m'échappe, et je ne vois que la mort autour de moi. Quand on a été aimée à Paris, il faut y mourir. Faites-moi bien vite faire un trou au Père-Lachaise et creusez-moi un trou dans votre souvenir. Afavez-vous

oubliée ? Moi, je me souviens.

Rachel.

f écris ceci sans bien savoir ce que je dis, mais je sèche Vencre avec la poussière des reines d'Egypte ; c'est ce qu'il y a de plus éloquent dans mon billet.

Je n'ai pas connu une femme aussi bien douée par l'esprit que la grande tragédienne. Elle se piquait de ne pas savoir l'orthographe, mais qui donc, hormis M"® de Girardin et Georges Sand, écrivait d'aussi charmantes lettres où le cœur jouait avec l'esprit?

a Thèbes, lo mars 1857.

« Voilà plus de huit mois qu'on essaye de me faire juste la boîte qui doit m' ajuster pour me recevoir dans l'autre monde; le menuisier y met véritablement de la mauvaise volonté, car je ne tiens plus sur mes jambes et j'aspire à me voir couchée éternellement dans la position ori-

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zontale. Je ne suis pas encore morte, mais je n'en vaux guère mieux.

« Je ne mourrai peut-être plus de la poitrine, mais bien certainement je mourrai d'ennui. Quelle solitude morne s'est faite autour de moi! Songez que je suis seule avec un médecin polonais qui n'est que cela, une cuisinière et Rose. Pourtant, j'ai constamment devant les yeux un ciel pur, un climat doux et ce fleuve hospitalier qui porte la barque du malade aussi doucement, aussi maternellement que la mère porte son nouveau-né; mais ces souvenirs majestueux de l'antique Egypte, ces ruines amoncelées de temples merveilleux, ces colosses gigantesques taillés dans les flancs des montagnes de granit, tant d'œuvres et de chefs-d'œuvre dégradés par la main des siècles, renversés de leurs piédestaux par des tremblemens de terre : tout ce spectacle vu à l'œil, sans compter ce que notre imagination lui prête encore d'effrayant, est trop lourd à supporter pour des êtres faibles, des esprits abattus. Aussi n*ai-je pu longtemps suivre Champollion dans sa course à travers l'Egypte. »

Dès que Rachel fut à Thèbes, elle s'y trouva si bien qu'elle résolut d'y vivre tous les hivers. Aussi pria-t-elle MM. de Montaut de lui dessiner un palais qu'elle ferait bâtir pour ses amis comme pour elle. Elle ouvrit un concours, disant qu'elle donnerait un prix au plus savant architecte. MM. de Montaut se mirent à l'œuvre et firent des croquis dans le plus pur style égyptien. J'en ai vu quelques-uns qui sont fort engageans. Un peu plus, ils m'entraînaient moi-même à Thèbes.

Mais heureusement pour Rachel, ce qui manque le plus là-bas ce sont les maçons. H lui fallut se résigner à habiter les palais de son imagination. Elle avait

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pourtant déniché une ruine quasi majestueuse dans laquelle on lui fabriqua en bois une maisonnette assez gentille, à peu près comme on voit un nid de pie juché sur les branches. On s'y trouvait à quatre un peu à l'étroit avec les esclaves nubiennes.

Ceux qui vont mourir ne songent qu'à changer d'habitation, parce qu'ils ne sont bien nulle part. A son retour à Paris, Rachel vendit son hôtel et se réfugia place Royale, là même où elle avait chanté si gaiement et si tristement ses premières chansons.

Pourquoi alla-t-elle là dans ce campo santo où s'agitent les fantômes du passé .^ C'est qu'elle se sentait déjà d'un autre tems, c'est que sa mélancolie l'entraînait dans cette solitude qui fut douce à son ami Hugo.

Elle m'expliqua avec beaucoup d'éloquence comment son hôtel, où on avait soupe, joué, chanté, valsé, n'était plus le cadre de Rachel se préparant à la mort; elle se voyait trop d'amis autour d'elle, tandis que, place Royale, ce grave salon et ce grand escalier semblaient destinés à ses funérailles.

Elle était très occupée aux tentures avec les tapissiers, passant du style italien au style flamand. « Voyez, je travaille à ma chambre funéraire. — Je n'en crois pas un mot. On m'a toujours dit que les habitans de la place Royale vivaient cent ans. Vos deux voisines. Marion Delorme et Ninon de Lenclos, sont mortes si vieilles qu'on ne savait plus leur âge. On assure même que Marion Delorme n'est pas encore morte. — Tant pis pour elle ! d'autant plus qu'elle n'était pas mère. Moi^ ce qui me retient, ce sont mes enfans. »

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Nous nous penchâmes à une des fenêtres. « Je fais Tesprit fort, continua Rachel : la vérité, c'est que, s'il était tems encore, je ne viendrais pas ici. Je vais vous dire pourquoi : ô vision de la destinée ! quand ma sœur Sarah traînait une harpe et que je jouais de la guitare ou de la mandoline, j*ai vu un matin sous la porte de cette maison un cercueil couvert de fleurs ; je me suis figuré que c'était moi qu'on avait mise dans le cercueil et j'en suis demeurée triste toute la journée. J'avais beau me dire que je n'étais pas morte, je me voyais toujours toute blanche sous les fleurs. J'ai loué ici sans que ce souvenir me fût revenu; mais hier j'ai vu passer un enterrement et je ne pense plus qu'à cela. Aussi, pour m'égayer, vous allez dîner avec moi. J'espère, d'ailleurs, que Sarah viendra tout à l'heure. Nous nous étions un peu perdues de vue, mais elle est si gaie que je lui pardonne toujours ses torts. ïl n'y a qu'elle qui m'amuse, même quand je ne veux pas être amusée. »

C'est vrai que Sarah était intarissable de toutes les gaietés : elle contait, elle contait encore, elle contait toujours. Sa causerie était émaillée de mots gaulois et de lazzi imprévus. Comme disait Rachel, on ne pouvait pas s'encanailler plus agréablement, ce qui n'empêchait pas Sarah d'avoir ses jours de grand air.

Ce soir là elle ne vint pas, mais les deux plus jeunes sœurs de Rachel parurent bientôt, deux comédiennes encore, deux comédiennes de race, qui laisseront leur nom dans le livre d'or. La première, une contre-épreuve de Rachel, qui en plus d'une soirée a rappelé les triomphes de sa sœur; moins déesse, mais plus humaine ; la seconde a joué Molière dans l'esprit du maître. Jolie, forte en gueule au théâtre, charmante femme du monde chez

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elle, sachant tout, hormis le métier de femme savante.

Pendant le dîner on s'efforça de prouver à Rachel qu'elle ne s'était jamais mieux portée. « Hélas! dit-elle, le soleil s'en va. »

A peine dans son appartement depuis huit jours, elle rêvait de courir ailleurs. Aussi elle nous parla de Madère, de Menton, d'Alger. Ceux qui vont mourir n'ont plus de patrie, sinon l'autre monde.

Rachel avait dit : Je veux habiter la place Royale pour être à moitié chemin du Père-Lachaise. Elle eut beau rire à ses enfans, la grande ombre de la mort la suivait pas à pas; déjà elle frissonnait sous le suaire, elle appelait ses amis comme pour la défendre ; mais le joyeux bataillon des Victoires et Conquêtes s'était dispersé. Rien ne dure, à Paris moins qu'ailleurs. Les figures y passent comme sur un miroir. Des songes! des songes! des songes! Et puis on ne soupait plus chez Rachel, on avait peur des attristemens. Elle se sentit dans le noir et aspira au soleil, cet ami qui lui avait été si doux en Egypte et qu'elle espérait revoir sur les bords de la Méditerranée. Elle se décida à partir, dût-elle mourir sous le baiser du soleil.

Elle partit, elle ne revint pas. Je me trompe, elle revint, mais couchée dans un cercueil de velours. Sa dernière robe! comme elle avait dit.

C'était une morte quand on la porta dans le wagon ; mais elle se ranima au départ pour pencher la tête une dernière fois vers tout ce monde qui l'adorait.

Pendant le voyage, elle fut triste, mais résignée ; le soleil ne lui apparut qu'à son déclin, vers trois heures.

€ Enfin ! dit-elle, je revois mon ami, mais c'est le dernier ! Au moins, celui-là sera fidèle.

Pendant son séjour au Cannet, ce fut lui qui la réveilla tous les matins. Elle avait voulu qu'on laissât les rideaux entr'ouverts. a Cela t'empêchera de dormir, dit Sarah. — Qu'importe! quand je serai à six pieds sous terre le soleil ne me réveillera plus. »

Ce fut une lente agonie; chaque jour la frappait plus cruellement. La mort n'avait aucune pitié pour cette belle et douce créature qui s'était mise en ses bras. Penchée sur le lit, elle ne la prenait pas, mais elle ne la quittait pas.

Le photographe a l'horrible courage du reporter. Au Cannet, un de ces portraitistes de la dernière heure osa se présenter devant Rachel mourante : « Attendez quelques jours, dit-elle, vous me fixerez dans le tombeau. » Elle jouait toujours sur les mots. Elle ajouta en souriant : « Cette fois-là, vous n'aurez pas besoin de dire : Ne bougez plus. »

Elle se résigna à descendre au jardin, la pauvre diaphane qui n'avait plus qu'un souffle et un sourire. Le soleil, ce collaborateur ordinaire des photographes, permit de faire un beau portrait de cette adorable femme qu'on n'osait plus regarder en face, tant son air de résignation déchirait le cœur. On la voit — ô contraste! —presque adossée à une statue de l'Amour, le regard perdu dans le ciel, repliée sur elle-même, les mains croicées, habillée d'une robe de laine blanche, presque un suaire. Ses yeux, ses beaux yeux, sont noyés de toutes les tristesses. Elle aspire au ciel, mais que de souvenirs l'enchaînent encore à cette patrie d'un jour qui s'appelle la terre I

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Rachel dit un soir à Sarah : « Tu vois, je savais si bien mourir sur le Ihéâlre ! tu te rappelles Advienne Lecouvreur et les autres? maintenant il me faut mourir moi-même... et je ne puis pas mourir... — C*est que tu vivras, lui répondit Sarah qui la berçait toujours du rêve delà vie. »

Mais les espérances n'étaient plus pour elle que de pâles fleurs d'automne s*effeuillant sans parfum.

Rachel cherchait des consolations plus haut, elle croyait au Dieu d'Israël et se tournait vers lui à peine confiante, le scepticisme ayant atteint son esprit, sinon son cœur. « Hélas I disait-elle, qu'irais-je faire devant Dieu } » Elle lisait la Bible et n*y trouvait pas l'âme immortelle. « La seule immortalité, pensait-elle, est celle du théâtre. On ne m'oubliera pas demain; il viendra, quelque jour, une grande artiste pour me faire revivre comme j'ai moi-même fait revivre tant de mortes. »

Elle oubliait, cette grande tragédienne, qu'aucun drame n'avait déchiré sa vie. Elle mourait jeune, mais combien de plus jeunes se sont couchées dans le tombeau toutes meurtries par les désespérances de la passion ! « Après tout, dit-elle un jour, je meurs à tems, comme Lecouvreur, comme Malibran. Au théâtre il ne faut pas vieillir; j'ai trop vu les rides de M'^'' Georges. On me gardera un souvenir poétique, parce qu'on dira : « Elle était belle encore. * Elle demanda son miroir : « Hélas 1 je ne me reconnais pas ! »

Elle écrivait beaucoup pour faire passer plus vite les heures sombres. C'était toujours l'épistolière charmeuse qui trouvait le mot imprévu.

Son dernier travail fut celui-ci : elle avait emporté, pour les relire là-bas, toutes les lettres qui lui étaient chères; elle y retrouvait sa vie de femme et d'artiste.

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Quand elle sentit qu'elle ne les relirait plus, elle fit la part de chacun : elle-même écrivit un nom sur plus de vingt enveloppes, renfermant les lettres de ses amis. Voilà pourquoi, quelques jours après sa mort, un messager fidèle porta par tout Paris tant de lettres où sa vie était renfermée et qui renfermaient un peu de la vie de ceux qui les avaient écrites : ce fut pour moi comme pour plusieurs de mes amis, une bien vive émotion, quand nos lettres à Rachel nous furent remises discrètement, selon cette délicate pensée d'une mourante. Sur Tenveloppe, je reconnus son écriture sans comprendre; je brisai le cachet, mais pas un mot parmi les lettres. C'était l'adieu d'une morte. C'était une autre lettre de faire part, c'était une pieuse restitution de sentimens qui ne la touchaient plus. Je ne sais pas d'autres exemples de cette belle manière de comprendre les lettres. Rachel semblait dire : « Ces lettres ne sont plus à moi, puisque je suis morte. »

Elle ne put écrire les derniers jours, mais ne semblaitil pas qu'elle eût prévu ses défaillances.^ Elle data du i" janvier plusieurs de ses billets écrits le jour de Noël. € Pourquoi? lui demanda Sarah. — Parce que je veux souhaiter la bonne année à mes plus chers amis et parce que je n'aurai plus la force d'écrire ce jour-là. » Et souriant de son sourire toujours charmant, quoique désolé : « Et puis j'ai voulu faire une niche à la mort, elle n'aura pas le courage de me prendre avant le i" janvier.»

En effet, Rachel écrivit au prince Napoléon :

« Je postdate cette lettre,., il me semble que cela va me forcer à vivre jusque-là,,, »

Elle croyait finir avec Tannée ; elle s'étonna de vivre le i*"' janvier, puis le 2 janvier, puis le 3 janvier.

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On venait encore de toutes parts lui offrir de la sauver; une grande dame lui envoya une nourrice, qui lui offrit son lait, au moment où son médecin lui parlait de la transfusion du sang. « Tout ce monde-là murmurait-elle, ne sait pas que je dis le mot de Hamlet et de Mirabeau : — Dormir! — tant j'ai le mal de la vie ! »

Quoiqu'elle prît la mort au sérieux, il y avait encore en elle des retours de gaieté; elle se moquait des médecins par des gestes de gamine de Paris. C'était à rire et à pleurer, écrivait Sarah à Jules Janin.

Sarah lui fut douce jusqu'au dernier moment, comme Rachel elle-même fut douce envers la mort. On retrouvera un jour une lettre de Sarah où elle conte heure par heure la journée funèbre. Dans l'après-midi Rachel évoqua encore toutes les images du passé; mais, en même tems, elle voyait plus distinctement les chères figures qui étaient parties avant elle; il lui semblait que sa sœur Rébecca venait la chercher. Elle dit à plusieurs reprises à Sarah : « Tu ne la vois pas penchée au pied du lit? J'ai plus froid, car elle est glacée. »

Rachel ne pouvait déjà plus parler, quand elle dit à Sarah : « Je suis contente de mourir un dimanche; il est triste de vivre un lundi. »

Elle dit encore à Sarah : « Pourquoi Dieu promet-il à ses élus l'étoile du matin? moi, je ne la connais pas, cette étoile-là, car je n'ai jamais vu l'aurore; je ne connais que l'étoile du soir. » Sarah répondit à tout hasard : — L'étoile du matin, c'est la résurrection. »

Rachel parut contente de cette réponse et tomba dans son sommeil éternel.

Elle avait monté jusqu'au haut de la montagne tout

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en fleurs, elle savait que le revers est toujours triste; elle avait aimé les Alpes du côté du soleil: à quoi bon descendre d u côté des neiges éternelles r Après la seconde jeunesse, il n*y a plus qu'avalanches et précipices; la chimère, attelée au char de feu qui nous emportait dans les sentiers chanteurs et parfumés, s*est cassé la tête aux roches aiguës des sommets; elle ne descend jamais l'autre versant peuplé de tombeaux où chante la desesperanzi.

La mauvaise nouvelle vint frapper tous les esprits. Quand une grande figure s*en va, Paris se désole, car il a une lumière de moins. La grande ville, comme une mère de famille, pleure tous ses enfans glorieux.

Le génie de Rachel

Quatre grandes figures de comédiennes dominent le théâtre au xix* siècle, Mars, George, Dorval et Rachel.* C'est la dernière venue qui a été la plus glorieuse, parce qu'elle a été la plus imprévue. Mars et George n'ont pas commencé, comme Rachel, par frapper un grand coup : Tart ne s'est donné à elles que peu à peu. Dorval, plus passionnée, a plus rapidement trouvé le grand cri du cœur, mais sans jamais trouver la beauté souveraine qui marque l'empreinte immortelle; elle fut belle par le sentiment, mais belle de la beauté désordonnée et grimaçante ; ses larmes nous entraînaient, mais, revenus de notre émotion, nous nous demandions si toutes ces expansions et tous ces déchiremens ne tra-

* Ces pages étaient écrites avant qoe Sarah Bernahrdt ne révclÂt son génie.

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hissaient pas la vérité elle-même î Le génie est comme le marbre, qui garde toujours sa dignité, même dans les larmes. M"' George était, elle, moins terrible et moins touchante en restant plus fière; ainsi dirai-jede M"® Rachel.

Ceux-là qui ne trouvaient pas d'âme à Rachel ne lui ont pas vu jouer la Thisbé; ceux-là savaient-ils que la tragédie ne pleure pas? Quand je décidai Rachel à jouer le . drame moderne, je ne doutais pas qu'elle ne s'y révélât avec toutes les tempêtes de la passion, tour à tour amère et railleuse, attendrie et éplorée, abandonnant son cœur à tous les déchiremens de Tamour. ïl fallait qu'elle fût téméraire pour s'incarner dans le rôle de la Thisbé, qui avait été le triomphe de M^'* Mars. Ça été aussi son triomphe. Et pourtant la tragédienne et la comédienne étaient si dessemblables I Aussi ce fut une autre Thisbé qui apparut sur la scène ; mais Victor Hugo la reconnut pour sa fille. Il dut même avouer que M"* Rachel avait mieux accentué cette adorable figure jetée vivante en pleine poésie : la courtisane qui reprend ses droits de femme par les droits de la passion. On avait peur pour Rachel, sous prétexte que la tragédie marche sur un chemin connu, tandis que le drame traverse les abymes; mais le génie de Rachel donnait le vertige sans jamais tomber dans le précipice.

Aussi, à la fin de la représentation, Victor Hugo tenait Rachel dans ses bras comme s'il eût étreint sa poésie ; « Prenez garde, lui dit-elle, vous allez vous apercevoir que je suis une femme. » Elle jura de jouer toutes les héroïnes de Victor Hugo; elle était de bonne foi; mais vrai serment de femmes de théâtre, qui oublient le lendemain ce qu'elles ont juré la veille, parce qu'elles ne savent ja-

mais si elles sont sur les planches ou dans la vie réelle.

M"° Rachel fut aussi grande comédienne dans le monde que grande tragédienne sur le théâtre, et elle joua constamment son rôle de femme avec un naturel, exquis. Le naturel abrupt est maladroit, le naturel étudié est une œuvre d'art. La vie est un livre comme un autre, il faut savoir le lire, si on ne veut vivre avec les sauvages. Bien jeune encore, Rachel apprit à lire le livre de la vie dans le meilleur monde de Paris. Ici à . TAbbaye-au-Bois avec « la société polie » du xviii® siècle; là avec les duchesses de race qui l'appelaient dans leurs salons, pour mieux comprendre Racine et Corneille; plus loin avec des hommes d'esprit qui jetaient la lumière sur toutes choses. Elle quittait donc Técole de Samson pour entrer dans Técole du monde : elle fut une grande actrice et une grande mondaine. Certes elle eut, comme presque toutes les femmes, ses jours d'entraînement où elle subit les déchéances des filles d'Eve ; mais comme elle rachetait ses péchés par les hautes vertus du génie et le haut amour de la famille! Quelle est la femme de son temps qui lui eût jeté la première pierre? Elle a aimé son théâtre et ses enfants jusqu'à en mourir. Qui donc a parlé d'argent ? Personne n'ose répondre. Je Tai vue à l'œuvre pendant longtemps ; elle aurait pu, comme tant d'autres, vendre ses œillades et ses sourires ; mais ce n'était pas l'or qui nourrissait cette grande âme, c'étaient les acclamations de ce parterre de rois qu'elle transporta toujours. Quand je dis ce parterre de rois, je parle de ces spectateurs qui pendant les belles années de son triomphe ont formé l'élite de la France.

Dès que parut M"** Rachel, elle fut victorieuse. C'a été un triomphe d'autant plus imprévu que les victoires des

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romantiques avaient tout envahi; Victor Hugo en était à sa bataille d'Austerlitz.

Le Théâtre-Français voyait tout son répertoire abandonné, depuis Corneille jusqu'au dernier tragédiste. Rachel ramena la vie dans ce campo santo : les morts illustres sortirent de leur tombeau. Ce fut la contrerévolution. Ne semblc-t-il pas étrange que tout d'un coup cette fillette qui, la veille encore, vendait des bouquets dans la rue, ait fait ce miracle inouï dans les idées? Chateaubriand, qui avait salué en Victor Hugo Tenfant sublime, fut aux anges quand il salua celte autre enfant sublime qui s'appelait Rachel, car c'a été à TAbbayeau-Bois que Rachel la juive fut baptisée pour le monde des arts. Elle entraîna dans son triomphe beaucoup de romantiques qui croyaient que Jérusalem était avec elle. Ah! s'il s'était trouvé là, parmi ces transfuges ou parmi les poètes du vieux jeu, des hommes de génie, la contre-révolution eût porté ses fruits ; mais Rachel ne vit venir à elle que lesCampistrons de Campistron.Tant qu'elle vécut pourtant, elle tint en échec tous les trouveurs duromanlisme,parcequeles spectateurs l'adoraient et ne voyaient que par ses yeux. Elle était d'ailleurs plus inconsciente que capricieuse : dans le coup de soleil de son triomphe elle fut éblouie et ne comprit pas que son devoir était de se consacrer aux maîtres contemporains comme aux maîtres, anciens. Ses amis la trompèrent. Au lieu de prendre les maîtres, elle prit les demimaîtres : ni Hugo, ni Dumas, ni Vigny, qui se fussent évertués a créer des chefs-d'œuvre pour elle. Quand j'arrivai au Théâtre-Français, je voulus consacrer encore son génie en lui faisant jouer Hugo, Augicr, Dumas; mais il était trop tard pour que ces créateurs lui fissent

des rôles nouveaux : la politique avait pris le poète d'Hernanï; Alexandre Dumas, devenu directeur de théâtre, composait des trilogies en trois journées, et Augier manqua son coup en lui donnant un drame sans couleur. Un instant je décidai Alfred de Vigny, pareillement Alfred de Musset. Mais tous deux en étaient là qu'ils remettaient les chefs-d'œuvre au lendemain; le premier parce que son printemps ne refleurissait plus, le second parce qu'il ne vivait plus que par la griserie des passions.

Rachel imposait le respect par sa dignité tragique. Même quand elle était souriante, il semblait toujours qu'elle descendît d'un bas-relief de Cléomène, sinon de Phidias. Telle elle était sur la scène, telle elle était partout, hormis quand elle se reposait d'être la grande tragédienne dans les folies d'un souper et dans l'abandon d'une fête de famille, où le jeu de l'oie était de rigueur. Je n'ai jamais vu, dans le monde non plus qu'à la cour, un si grand air et une désinvolture si altière ; c'était la dominatrice, cette fille des Grecs et des Romains, qui semblait n'oublier jamais son origine, car ce n'était pas son père qui l'avait mise au monde de l'art, c'était Eschyle lui-même. Corneille et Racine avaient bien plus francisé la tragédie que Rachel ne le fit elle-même; aussi n'avait-elle rien du siècle de Louis XIV. A ses débuts, je l'ai rencontrée un jour, au bras de sa mère, qui étudiait au Louvre les belles poses, les fières attitudes, les grâces de la tunique ou du péplum dans les déesses des vases étrusques et des bas-reliefs. Aussi fut-elle irréprochable à la scène par la vérité du costume ; c'est à ce point que, hors de la scène, si on la voyait passer enveloppée dans un châle, on reconnaissait une fille de l'antiquité. Tous les sculpteurs contemporains

Rachel et Alfred de Musset i^3

ont étudié sa suprême élégance et sa souveraine démarche ; les peintres étudiaient le style charmant de sa coiffure et les couleurs harmonieuses de ses robes comme de ses péplums.

Voilà pourquoi elle ne fut jamais la grande actrice du répertoire moderne. Elle avait trop de racines dans l'antiquité. Elle a créé un grand rôle avec ValérLi, elle n'a rien fait du tout de la Lady Tartufe de M'"* de Girardin, ni de la Diane d'Emile Augier.

Ar^" Rachel mourut en même temps que le sculpteur Simart, un autre antique qu'elle avait émerveillé. Déjà son admirateur Pradier l'avait précédée chez les morts ; Clésinger, qui l'a trois fois sculptée, lui survécut pour la sculpter encore en lui donnant l'accent contemporain ; mais Ingres et Delacroix regrettèrent profondément de n'avoir pas pris le temps de faire vivre éternellement cette figure par la vie de l'art : à peine Tont-ils vaguement représentée, Ingres par un dessin que j'ai sous les yeux, et Delacroix par une ébauche rapide qui a disparu. Heureusement Gérôme l'a peinte en pied, cette muse de la tragédie, et Muller Va peinte en buste, cette mondaine incomparable. On dirait deux femmes, quoique ces deux portraits si dissemblables expriment la vérité. J'ai trois ou quatre autres portraits de Rachel, pris aux diverses périodes de sa vie : un par moi dans son sourire charmeur et inquiétant; un de Couder, à ses débuts; un de M'"* 0' Connell quand déjà la mort avait donné son premier avertissement. Dans chacun de ses portraits, même dans les plus mauvais, on voit qu'il y a quelque chose là, parce qu'elle n'estjamais apparue sans prestige : c'est là le privilège de toutes les grandes comédiennes, de faire la lumière autour d'elles.

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