PAGES DE LA VIE D ALFRED DE -MUSSET
Un Souper avec des Muses
On ne saurait mieux faire, quand on a parlé de Rachel, de parler d'Alfred de Musset, deux figures éclatantes qui apparaîtront toujours dans leur jeunesse éternelle, puisque la mort les a prises en même temps avant l'âge fatal qui condamne les cœurs les plus vaillans aux neiges de la vieillesse.
En 1845, nous nous rencontrions souvent Alfred de Musset, Eugène Suc, Nestor Roqueplan, Malitourne aux Frères Provençaux à l'heure du dîner avec le docteur Véron qui payait la carte : chapitre de profits et pertes du Constitutionnel.
Un jour que nous montions l'escalier, nous fûmes surpris par toute une avalanche de femmes qui s'étaient trompées d'étage: un eût dit une descente de la Cour-
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Ces dames criaient, chantaient et riaient comme si elles fussent chez elles. Le chef de l'établissement intervint pour faire respecter sa cravate blanche, un peu plus il leur eût dit comme Montrouge : En classe, Mesdemoiselles.
Elles passèrent devant nous en nous reluquant d'un regard séditieux. Tout, d'ailleurs, en elles, était provocant : cheveux en révolte, ceintures relâchées, couleurs tapageuses. M. de Montyon n'eût pas, j'en ai peur, trouvé parmi elles à distribuer un prix de vertu.
Une grande amazone qui marchait en tête, dit tout à coup : « Comment Alfred n'est-il pas là ? »
Une autre s'écria : « Il manque à tous ses devoirs. »
Là-dessus l'avalanche, transformée en vague tempétueuse, disparut dans un des grand salons.
Le docteur Véron, qui était très fort sur la morale, avait déjà passé de l'autre côté, suivi d'Eugène Sue et de Malitourne. Malitourne tout essoufflé, car il arrivait en retard, mais il arrivait toujours. Cet homme de plume qui n'écrivait pas ne dînait qu'à la condition de jouer les confidens chez le docteur.
Plus curieux, nous deux Roqueplan, nous étions restés sur le palier. Voilà que tout à coup, nous voyons apparaître Alfred de Musset chantonnant et agitant sa badine, a C'est l'Alfred de ces dames, » me dit Roqueplan.
Il arriva à nous d'un air moitié vainqueur, moitié fâché. On se tire toujours d'un mauvais pas par une citatien ; le poète crut s'en tirer par un vers dont on a bien abusé, au théâtre et hors du théâtre : La place m'est heureuse à vous y rencontrer. Mais tout heureuse que lui fût la place, il passa outre sans vouloir écouter
nos complimens et sans nous inviter à sa petite fête. Pourtant il nous dit : « Si vous vous ennuyez trop par là, vous pouvez venir par ici. »
Nous rejoignîmes nos compagnons et nous causâmes quelque peu de la rencontre. Le docteur nous dit qu'il était bien heureux de voir que ses écus s'amusaient. « Ce sont pourtant des écus du Constitutionnel! s'écria Roqueplan. — Oui, reprit Véron ; s'il ne faut jamais ouvrir ses mains pleines de vérités, il ne faut peut-être jamais les ouvrir quand elles sont pleines d'or. »
Il nous raconta que le matin, Alfred de Musset était venu lui apporter son manuscrit de Carmosine. Selon ses habitudes, Véron, avait joué au grand seigneur : au lieu de lui donner 500 francs par acte, prix convenu, il lui avait donné 3,000 francs pour les trois actes. Depuis bien longtemps, Alfred de Musset ne s'était trouvé à pareille fête, et lui-même avait voulu jouer au grand seigneur en donnant un festin en l'honneur de Carmosine. Comme le faubourg Saint-Germain était alors en ville-, giature, le poète avait été forcé d'inviter des femmes d'un autre monde.
Le docteur qui demeurait alors rue Taitbout, pensait que c'était peut-être ses « voisines ».
Après avoir mangé une soupe à la tortue et bu un verre de Château-Yquem, le docteur se mit à prêcher contre les mœurs du siècle avec l'autorité que lui donnait l'austérité de sa vie.
Nous étions tous édifiés. Pourtant nous lui fîmes remarquer qu'il avait soupe lui-même plus d'uae fois en très galante compagnie; mais il riposta que l'usage qui fait loi, puisqu'il est l'expression de la sagesse des nations, octroyait grâce au corps de ballet comme aux
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comédiennes qui ont des indulgences plénières pour le commerce de Tamour.
Pendant le prêche de Véron, on entendait caqueter nos voisines, mais nous avions beau ouvrir l'oreille, la voix de de Musset ne perçait pas la cloison.
Quoique nous fussions de mœurs irréprochables, nous aurions bien voulu voir la figure de l'amphitryon, car si ce dîner en pareille compagnie était une étude de mœurs pour lui, c'était pour nous une étude bien plus curieuse de percer à jour Tâme de ce grand poète dans ses heures d'abandon : voilà pourquoi je priai l'homme des Frères Provençaux de nous dire comment Alfred de Musset se tenait à table.
Il lui fit une visite de cérémonie et nous revint bientôt en nous disant : « Il se tient très bien, — droit et ferme. — Il cause avec ces dames, mais comme un général avec ses soldats.
C'était bien là le caractère d'Alfred de Musset : quoi qu'il fît, il portait la tête haute, défiant l'opinion. L'ivresse la plus troublante n'obscurcissait pas son front. C'est que la poésie était là toujours qui veillait, vestale infatigable, sur le feu sacré.
Le docteur Véron prêcha une seconde fois. Le docteur Malherbe vous a dit dans ses souvenirs que son ami prêchait beaucoup; mais ce n'était pas avec les coups de foudre de Bossuet. Ce soir-là, quand il eut bien parlé, quand Malitourne, admirable confident, eut dix fois salué son éloquence, il retomba dans ses habitudes de viveur : il envoya une coupe de vin de Champagne bien frappé à cet éternel enfant prodigue, qui était Tenfant gâté du siècle, comme Victor Hugo en fut l'enfant sublime.
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Alfred de Musset fut touché du souvenir, il y répondit par une coupe de vin de Champagne tout aussi bien frappé, mais cette fois ce ne fut, pas le maître de l'établissement qui devint le messager. Nous vîmes entrer, la coupe à la main, Tamazone du régiment, une belle créature nourrie de chair, comme on dit des femmes de Rubens. Par malheur pour elle, elle n'avait point passé par le Conservatoire, où M. Samson lui eût appris le grand art des attitudes. Elle marchait comme une grue; elle nous fit la révérence comme une oie; à cela près, une créature accomplie et superbement bête, comme les aimait Goethe — pour reposer son esprit.
Le docteur prit la coupe et fit à cette fille une question impertinente : « Combien Alfred vous donne-t-il à chacune de vous pour payer votre marchand de gants > :# L'amazone qui s'était inclinée, répondit que ni elle ni ses amies n'étaient venues pour « les gants », mais par amitié pour l'amphitryon.
Je rappelle la question de Véron comme trait de caractère : il avait donné l'argent, il voulait savoir comment on le dépensait. Il congédia la messagère en lui disant : « Si je redeviens un jour directeur de l'Opéra, c'est vous qui dirigerez les chœurs. — Les cœurs? ditelle en s'en allant, il n'en faut pas ! »
Quand je revis Alfred de Musset, je lui demandai s'il s'était bien amusé. «Ohl mon Dieu, dit-il, d'un air insouciant, c'était une simple étude de caractères. Les anciens, qui n'étaient pas bêtes, avaient mis neuf femmes dans le cortège d'Apollon ; les Apollons d'aujourd'hui sont des hommes de cabinet, des poètes en chambre, qui ont quelquefois une femme et une maîtresse ; mais qu'est-ce que cela? •
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Autre souper avec des Muses
En 1852, cette fête eut une seconde édition revue et corrigée par le personnel ; voici ce qui se passa :
Un soir que j'avais donné au Théâtre-Français : // ne faut jurer de rien après Phèdre, tout simplement pour qu'un billet de 500 francs fût offert comme droits d'auteur à Alfred de Musset, il m'invita à souper aux Frères Provençaux.
Je lui avais remis par avance les cinq cents francs, ce qui ne me coûtait rien et ce qui, pour lui, doublait le prix.
Comme le marquis de Belloy et Roger de Beauvoir étaient dans mon cabinet, il les invita aussi, jugeant qu'ils étaient d'assez bonne maison pour ne pas le discréditer, car il choisissait son monde. S'il est devenu l'ami de Grassot, c'est parce que Grassot était gentilhomme du bock, comme Guichardet et autres ivrognes de haute lignée. Alfred de Musset ne se commit jamais avec des gens de lettres sans lettres ni avec des buveurs de mauvais vins, comme il y en a trop. Nous nous étions d'ailleurs déjà rencontrés tous les quatre, ici et là. Belloy fit bien quelques façons, parce qu'il n'aimait pas à souper; mais Beauvoir, qui était de la vieille France soupeuse, n'eut pas de peine à entraîner le marquis.
Alfred de Musset nous donna rendez-vous pour minuit et demi.
Pourquoi partait-il en avant? Nous nous imaginions
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souper à quatre et nous perdre en paradoxes littéraires ou mondains. Aussi fûmes-nous quelque peu surpris de voir arriver cinq demoiselles inattendues. Le poète nous les présenta comme des femmes du monde qu'il avait rencontrées à une réception officielle. « En effet, disje, ces dames sont fièrement décolletées. Eh bien! dit Alfred de Musset, si vous êtes offusqué, jetez-leur le mouchoir.
Il faut dire tout de suite que ces cinq grandes dames ne venaient ni de la rue Taitbout ni de la rue du Hasard — que Musset lui-même appelait la rue du Jeu-del'Amour et du Hasard. — C'étaient des odalisques sans sérail fixe, des comètes éperdues, des étoiles filantes. Elles répondaient à Tappel d'une dame espagnole — Madame de Planés, qui avait, en ce tems-là, plus de crédit que M™* Leroy aujourd'hui. Elle avait un salon ouvert au boulevard des Capucines, où ses jeunes amies venaient goûter au retour du Bois, quelquefois souper au retour du théâtre. Véritable agence de mariages éphémères, pas beaucoup plus immorale que toutes les agences affichées dans les journaux; aussi ladite dame se disait-elle patentée avec garantie du gouvernement, sous prétexte que les hommes de cour venaient chez elle.
Cette fois donc, Alfred de Musset s'était adressé à cette agence matrimoniale, où il était bien connu et où, d'ailleurs, on ne recevait que la meilleure société.
En nous quittant, il avait passé boulevard des Capucines et il nous était revenu avec les cinq soupeuses. Tout comme la vertu, le vice a ses degrés. Certes, ces soupeuses-là étaient mille fois plus perverties que les dîneuses de la première fête, quoiqu'elles fussent moins
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médaillées, mais elles appartenaient à ces femmes tombées, plus ou moins séparées de corps, qui ont passé par l'école du monde.
Toutes les cinq étaient jolies, ce qui est bien rare dans ces compagnies-là, puisque celles qui sont belles ont la faveur d'avoir des amies laides comme si Tombre donnait plus d'éclat à la lumière. « J'ai pris cinq femmes, dit Alfred de Musset, parce qu'il y en a toujours une qu'il faut mettre à la porte. » Toutes les cinq se récrièrent à la fois : « Ce n'est pas moi I ce n'est pas moi ! »
Le souper fut très gai et d'un admirable décousu : les femmes changeaient de place, elles n'étaient pas trop bêtes pour des femmes d'esprit. Beaucoup de phrases imprimées déjà, mais aussi beaucoup d'imprévu. Quand une pointe de vin de Champagne fait jaser les femmes, elles trouvent sans chercher. C'est le flot qui passe plus ou moins frappé de soleil. Alfred de Musset jetait des mots à tort et à travers, des mots d'un effroyable scepticisme. 11 développa avec beaucoup d'éloquence ce paradoxe que je reproduis par à peu près :
« La femme est née perdue avec toutes les perversités des Vénus et des Èvcs,avec toutes les férocités des bêtes fauves. Les comparer aux jeunes lionnes serait les flatter, il faut les comparer aux jeunes tigresses. L'innocence première n'est qu'une fable pour les enfants qui vont au catéchisme; ce n'est qu'en traversant toutes les stations des crimes amoureux, qu'elles finissent par s'élever à la vertu ; le vers de Victor Hugo n'est pas vrai : la femme revient à la virginité idéale sans l'avoir perdue; elle ne s'élève qa'à force de chutes : voilà pourquoi Madeleine Pécheresse est plus simple que les plus simples. Voilà pourquoi Vénus garde la souveraineté de
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roiympe, quand Junon n'est qu'une petite bourgeoise de qualité. »
Les cinq soupeuses écoutaient Alfred de Musset avec admiration. Quand il eut parlé pendant un quart d'heure, elles détachèrent des roses de leur corsage et improvisèrent une couronne, que la plus pervertie alla poser sur le front du poète avec un baiser sonore. Il voulut d'abord jeter cette couronne, mais il la porta gaiement, comme eût fait Horace, c Après tout, dit-il, j'aime mieux ça qu'une couronne d'épines ou qu'une couronne impériale. »
C'était au temps où on parlait du couronnement de Napoléonlll. cEtpourtant, reprit de Musset, je voudrais bien pour huit jours porter cette couronne-là; je me reposerais peut-être le dimanche, mais je ne laisserais pas grand'chose à faire.
La femme qui lui avait posé la couronne lui dit : c Qu'est-ce que tu ferais pour moi ? »
Il la regarda. « Toi, tu es née comédienne, je te ferai un rôle. — Et moi } » dit une autre.
C'était la moins tombante des cinq, elle prenait çà et là des airs de biche effarouchée. « Toi, je te jetterais à Saint-Lazare pour t'apprendre à vivre. — Et moi, dit la troisième, qui jouait au bel-esprit. — Toi, je te condamnerais à trois ans de Buloz et de la Revue des Deux Mondes, »
Au nom de Buloz, Roger de Beauvoir partit comme une fusée. Buloz était son antipode. A tout propos, il le hachait menu comme chair à pâté.
Tout en parlant, on buvait; on finit par parler si haut, qu'on ne s'entendit plus. Cependant on prit plaisir à continuer cette comédie sans queue ni tète; on oublia
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l'heure, on ne songea pas à s'en aller, si bien que Taurore aux doigts de roses nous ouvrit les portes du soleil.
Je ne sais plus qui rapatria les femmes, mais il fallut rapatrier Alfred de Musset lui-même.
Le lendemain, dans les coulisses de la Comédie française, il eut Tair d'avoir tout à fait oublié le souper, tant il se montra grave et digne. « Vous êtes-vous bien amusé cette nuit? lui demandai-je après avoir causé théâtre. — Moi, je me suis amusé plus que vous et les autres, plus que les femmes elles-mêmes. — Pourquoi.^ — Parce que je n'étais pas là. »
Le prince de Chimay nous louait pour \J Artiste un pavillon de son hôtel, quai Malaquais, ce qui nous donnait un petit air seigneurial. Là, nous avions d'abord succédé à la Revue de Paris. Alfred de Musset, qui en savait bien le chemin, nous arriva un jour à Timproviste. Ce fut Gérard de Nerval qui le reçut ; ils eurent toutes les peines du monde à s'entendre ; car, si, d'un côté, Alfred de Musset arrivait après avoir savouré jusqu'à la griserie le kiew du poète persan, Gérard de Nerval, d'un autre côté, venait d'échapper à la folie. Je survins tout à propos en compagnie de Henry Mûrger, qui posa trois ou quatre points d'admiration devant Alfred de Musset. « Allons donc ! dit le poète de Namouna^ qui est-ce qui n'est pas un grand poète aujourd'hui ? Moi, vous, lui, tout le monde. Ne voilà-t-il pas une belle équipée de mettre des rimes, comme les sauvages se mettent des verroteries, à tous les beaux sentiments que nous avons dans le cœur ! Tout bien compté, il n'y a que la poésie en action. »
Nous fûmes tous de cette opinion ; seulement Gérard soutint que la poésie en action c'était de faire le tour du
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monde. Comme il n'avait jamais voyagé qu'en Grèce et en Egypte, il aspirait aux chutes du Niagara et aux œillades des Japonaises. Mûrger ne voulait pas aller si loin, il ne demandait que six mille livres de rente pour courir en noctambule le pays latin.
Alfred de Musset salua la compagnie, la mauvaise compagnie, puisque c'étaient des gens de lettres.
Je le reconduisis sur le quai : à tout seigneur tout honneur! « Ce quai est insupportable, » murmura-t-il, «des livres, des livres, des livres î — Sans compter, » lui dis-je, « qu'il conduit tout droit à l'Institut. — Oui, mais ce n'est pas mon chemin. — Pourquoi ? — Vous savez bien que je vais tous les soirs dans une autre académie plus gaie et plus spirituelle. »
On avait dit à Alfred de Musset, moi tout le premier, qu'il n'avait qu'à se présenter à l'Institut pour que la porte s'ouvrît à deux battants. Entre Hugo et lui, il y avait eu quelques nuages. Il aima mieux faire sa visite à Victor Hugo en ma compagnie. Victor Hugo lui fut charmant et lui dit que l'Académie le recevrait tout d'une voix, mais il lui rappela que lui, Victor Hugo, avait frappé trois ou quatre fois à la porte pour voir passer des médiocrités de l'ancien tems.
Comme ces médiocrités avaient presque toutes disparu, Victor Hugo présageait que le poète de Rolîa et de VEspoir en Dieu — des antithèses I — ne trouverait plus d'opposition : « Toujours ! dit Musset; ainsi M. Nisard se présente : on va dire que je ne suis que la littérature facile devant la littérature difficile. — Difficile à
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lire, dit V^iclor Hugo; ne vous inquiétez pas; cette fois, la poésie passera devant la critique. »
Ce fut la critique qui passa devant la poésie.
Alfred de Musset fut élu pourtant, mais bien tard dans sa vie, puisqu'il était déjà mort à moitié.
Alfred de Musset nous disait, un soir, dans les coulisses du Théâtre-Français, par devant M'^^^* Rachel et Brohan qui lui reprochaient de fuir leur compagnie pour des aventures et des aventurières indignes de lui :
€ Votre sagesse me jette un froid ! Si je traîne à souper des créatures qui ne sont encore des femmes que parce que l'habit fait le moine, c'est qu'elles me mettent sur le chemin de mes visions. Tandis que vous restez attachées à ce monde comme des chiens à leur niche, moi, je prends mon billet pour les mondes inaccessibles. La coupe vous donne une ivresse blanche, clic me donne à moi une ivresse rouge. Non seulement je parcours les mondes évanouis où je me fais un cortège de toutes les Cléopâtres et de toutes les Impérias, mais je parcours aussi les mondes futurs, dans les horizons radieux de l'avenir; je me crée des royautés inouïes avec une cour de femmes adorables, émaillée de Lucrèces et de Messalines. Écoutez bien : la question, quand on est poète, n'est pas de vivre comme un bourgeois; c'est de lâcher la bride aux quatre chevaux qui emportent nos passions. Croyez-vous que je tienne beaucoup à une épitaphe comme celle-ci, que j'ai vue hier au Père-Lachaise, où je suis allé pour rire un peu : « Donjils, bon épouXy ton
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citoyen; regrets éternels de sa mère, de sa femme et de sa patrie » ? Bon fils, oui, parce que j'ai une bonne mère; bon époux, peut-être, parce que je ne sais pas le nombre de mes femmes; bon citoyen, sans doute, mais je suis obligé de dire « ingrate patrie I »
L'ingrate patrie a garde les os d'Alfred de Musset et elle va permettre de lui dédier une statue; mais elle doit reconnaître qu'elle a été l'ingrate patrie, puisque, en 1848, elle Ta destitué de son titre de bibliothécaire. Les républiques, depuis celle de Platon, n'aiment pas la poésie.
En 1848, Musset avait fait tous ses chefs-d'œuvre; l'Académie aurait dû le venger de la République; elle s'en garda bien. Deux ans après, elle daigna songer à lui. C'était en 1850; mais elle ne lui donna d'abord que cinq
voix !
Alfred de Musset, cet esprit tout français, avait aussi çà et là l'humour de lord Byronet de lord Lytton. Son esprit mordait à vif. Je neveux citer qu'un mot entre mille.
Une comédienne, peut-être était-ce M"* Figeac, une vraie comédienne, qui eut ses beaux jours en 1855, avait la manie de vouloir passer pour impeccable ; mais elle ne passait pas. Alfred de Musset lui avait fait deux doigts de cour, comme on boit deux doigts de vin de Porto. Mais il s'était enchaîné au bras d'une de ses camarades. Ce qui n'empêcha pas que le bruit des coulisses n'accusât la belle d'avoir été trop douce au poète. Comme elle était jalouse de son amie, elle prit de grands airs devant Alfred de Musset, lui parlant du bout des lèvres ou ne lui parlant pas.
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Un jour elle le rencontre dans mon cabinet au Théâtre- Français : c Ah c'est vous, monsieur Alfred de Musset? »
Le poète regarde la comédienne en face tout en la saluant à froid.
Elle reprend : « Dites-moi, Monsieur, il nous faut une explication devant témoins, et bien à propos voici un témoin digne de nous.
La comédienne se tourna vers moi : t Non pas, répondis-je : un galant homme et une galante femme ne doivent avoir d'explications qu'en face d'eux-mêmes.
Mais elle, n'en voulant pas démordre, posa nettement cette question à Alfred de Musset, croyant l'embarrasser beaucoup : « Monsieur, vous vous êtes vanté d'être mon amant .^
Alfred de Musset, pas du tout embarrassé, lui répondit en souriant : « Mais, Madame, je me suis toujours vanté du contraire. »
C'est la comédienne qui fut attrapée !
Le soir même au, foyer des artistes, elle se vengea. Sa rivale était grosse comme la tour de Babel, quoique très agréable. On se demanda pourquoi Alfred de Musset ne paraissait pas au foyer, puisqu'on l'avait vu dans les coulisses. « Vous ne savez donc pas, dit la comédienne outragée, qu'il vient d'entreprendre de faire le tour de sa maîtresse ? »
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Il était minuit, j'allais rentrer chez moi par un beau clair de lune, quand une femme que je n'avais pas vue me prit par le bras et me fit faire un demi-tour, c Vous
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passez bien fier, monsieur le lunatique. » Je regardai la créature, tout en voulant passer outre. « Voyons, Arsène Houssaye, vous ne me reconnaissez pas ? — Pas du tout. Mais je ne me reconnais pas moi-même.
— Oh! je sais bien qu'il y a longtemps que nous n'avons soupe ensemble avec notre cher Alfred de Musset. »
Je reconnus alors, toute ravagée sous soa maquillage, cheveux en spirale, chapeau à la diable, robe hors de ser\'ice, une femme qui avait eu ses beaux jours et ses belles nuits. « Que diable faites-vous là, Georgette?
— Vous le voyez bien, je suis comme Diogène, je cherche un homme. — Je vous ai toujours connue cherchant un homme : vous ne l'avez donc pas encore trouvé.^ — C'est mal, ce que vous dites là; vous savez bien que quand j'avais trouvé Edgar Ney, le prince* Murât, Alfred de Musset, je n'en cherchais pas d'autres.
— Non, à cela près que vous les trompiez tous les trois avec un quatrième. — Vous n'êtes pas un philosophe ! Tromper les hommes, c'est le génie de la femme.
— Ma pauvre Georgette, comment diable en étes-vous arrivée à cette extrémité de vous promener après minuit et à pied vers l'Arc-de-Triomphe ? »
Georgette soupira. « Oui, autrefois, quand j'avais dansé à l'Opéra, si je venais à l'Arc-de-Triomphe, c'était dans mon coupé ou dans ma Victoria, avec des chevaux à moi. — Oui, et avec des hommes qui n'étaient pas à vous. — Toutes mes frasques m'ont fermé l'Opéra. J'ai couru les théâtres étrangers, mais ce n'était plus ça. J'ai pourtant amusé le vice-roi en Egypte; j'ai eu beau me décolleter à l'inverse devant les pyramides, les Pharaons ne sont pas sortis. Après avoirtenti toutes les
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fortunes, je suis revenue à Paris ; mais il n*y avait plus personne pour moi, sinon un carabin à l'hôpital. »
Georgette soupira profondément, (k Vous n'avez donc pas réservé une poire pour la soif dans tous vos festins, ma pauvre Georgette? » Ici, la figure de Georgette, un instant blanche et lumineuse, se rembrunit comme si un nuage fût passé sur la lune. « Une poire pour la soif.^ J*ai faim 1 »
Je vis les dents de Georgette s'allonger sous un sourire amer. « Venez souper avec moi, » reprit-elle?
Elle était logique : j'avais soupe chez elle, pourquoi ne pas lui offrir à souper.^ C'est que le temps avait passé sur nous; c'est qu'elle n'était plus belle ; c'est que je ne soupais plus : « Tenez, ma chère enfant, lui dis-je en lui donnant quelques loiiis, allez souper où il vous plaira et avec qui il vous plaira. — Mais je veux vous revoir. — Je ne demande pas mieux. Écrivez-moi vos souvenirs sur Alfred de Musset et venez me les apporter un matin. — Tout pour la plume maintenant > Mais savez-vous que j'écris comme une danseuse ou comme une cuisinière? — Tant mieux, vous serez plus sincère en écrivant vos souvenirs. — Combien me donnerez-vous de la ligne? — Deux francs; mais ne dépassez guère cent lignes. »
Georgette s'en alla souper, elle ne se fit sans doute pas servir des cailles ou des ortolans en chaudfroid.
Je n'attendis pas longtemps ses cent lignes. Le surlendemain matin elle m'apportait le manuscrit, en me disant : « Je n'avais pas la plume de George Sand; mais j'ai écrit avec une vieille plume d'Alfred de Musset que je garde comme un fétiche. »
Je croyais qu'elle peindrait mieux l'homme dans Al-
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fred de Musset. Mais la plupart des feiimes qui n'écrivent pas ne savent pas écrire. Elles ne trouvent ni l'accent, ni la couleur, ni la curiosité. Toutefois, il m'a paru que cela valait la peine d'être imprimé.
Le manuscrit se compose de sept feuillets écrits à la volée en un seul alinéa, ce qui prouve que, pareille à Alfred de Musset, elle ne péchait pas à la ligne.
« Un soir que je soupais avec un prince, fils d'un an- « cien roi, bon prince et galant homme, voilà que M. Al- « fred de Musset arrive au dessert. Il fit crier ses dents « par un grincement extraordinaire pour me dire que « j'étais jolie. Je lui répondis que je n'en doutais pas, mais « il ajouta que j'étais plus jolie que ça. 11 se mit à table « et m'offrit des pêches en nous racontant une histoire « invraisemblable sur la vertu des pêches appliquée aux « jeunes demoiselles. Je lui demandai s'il me prenait « pour une Jeanne d'Arc ; alors il leva le front et parla or plus haut : « Jeanne d'Arc, sachez qu'elle fut mon ar- « rière-grand'tante! » En disant cela il but son troisième « verre de vin de Champagne après y avoir jeté un petit « verre de fine Champagne. Il nous conta mille folies. Le t prince l'encensait à chaque instant en lui récitant ses « vers. Et moi donc! car j'avais lu Frédéric et Berne^ « re//eet j'avais chanté l'Ania/oMse. Et puis il me restait « dans la mémoire une foule de vers de sa fabrique. Le « temps passe vite pour une femme quand elle a deux « hommes à ses côtés, deux gentilshommes comme di- « sait Alfred de Musset. Le prince, qui était mon prince, « mais qui était toujours aux Tuileries, me confia le
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« poète en me disant à Toreille : « Tu vas rester avec « lui ; quand il parlera de s'en aller, tu le feras monter « dans mon coupé et tu le conduiras chez lui, rue Mon- « thabor, à moins qu'il ne veuille aller au café de la « Régence. » Alfred de Musset ne parlait pas de s'en « aller; à la fin je lui fis remarquer l'heure à ma montre. « Minuit! Il me dit que ma montre était trop belle pour « bien marcher. Il tira la sienne, une tocante de quatre « sous qui ne marchait plus depuis longtemps. « Tu vois « bien, me dit-il, qu'il n'est pas minuit. » Mais comme V j e nouais les brides de mon chapeau, il se décida à se lever « detableetàprendrelesien. «Oùallons-nous?» luidis-je. « — Pardieu, chez toi. — Vous ne savez donc pas que chez « moi je ne suis pas chez moi, puisque c'est le petit « hôtel du prince } — Ne t'inquiète pas : ton prince est « un prince Charmant qui trouvera tout naturel de nous « revoir ensemble, même si nous sommes couchés. — « Ah ! par exemple, voilà une forfanterie; sachez d'ailes leurs que je couche toujours seule. — Cela te «r changera » Explique ça qui pourra : j'étais devenue «f amoureuse du grand poète comme par miracle; d'ail- « leurs, depuis trois mois, mon amour avec le prince « s'était envolé. Je n'avais jamais fait une si longue staft tion. J'oubliais de dire que j'étais danseuse à l'Opéra, « où je ne reconnaissais jamais mon amant quand je « m'en allais après la représentation. Le prince seul « avait fait long feu ; je ne me jetai pourtant pas « comme une affolée dans les bras d'Alfred de Musset. « En arrivant à l'hôtel je le conduisis dans la chambre « du prince en lui disant : « C'est ici que nous l'atten- « drons. )• Je croyais qu'il allait bien se tenir ; mais sans « plus de façon et malgré mes cris, le voilà qui se dés-