‹ Les confessions: souvenirs d'un demi-siècle, 1830-1880 (volume 3)Chapitre 8 sur 21 · V II · texte numérisé non relu

V II

habille quatre à quatre et qui se couche comme s'il eût été chez lui. * Je vous garde votre place, me dit-il.

— Vous ne savez donc pas, Monsieur, que vous êtes dans le lit du prince } — Qu'est-ce que ça me fait, puisque c*est aussi votre lit } — xMon lit ! mais il est là-bas dans ma chambre; je ne couche jamais ici. — Eh bien! raison de plus pour y coucher aujourd'hui. — Mais votre ami } — Mon ami me donnera deux fois l'hospitalité écossaise. » Et autres discours superflus. Mais voilà le prince qui rentre. Je vais au-devant de lui dans le petit salon pour lui dire ce qui se passe.

— Il faut le laisser faire, me dit le prince; pour moi, je ne couche pas ici, je viens chercher ma valise, car je retourne à Compiègne. » Il mit un pied dans sa chambre et dit à Alfred de Musset : « Bonne nuit ! — Bonsoir I répondit de Musset. » Que vous dirai-jc? Je ne sais plus bien dans quel lit je passai la nuit. Ce qui est certain, c'est que mon cher Alfred de Musset est resté dix jours sans désemparer, écrivant des pages sans suite, débitant des vers amoureux ou des vers

«^ de tragédie. Je ne sais pas pourquoi il m'avait sur- « nommée Frédégonde. Je lui désapprenais le fameux <f verre d'absinthe; je l'amusais par mes chansons et « par mes pointes, car je n'avais pas quitté l'Opéra pour « Kii. Quoique je fusse bien inquiète du prince, je pas- « sai ces dix jours-là dans un vertige amoureux sachant « que c'était un bonheur éphémère. Mon poète s'en alla « un soir que j^étais sortie. Je le retrouvai au café de € la Régence, mais il m'envoya me promener. Toutes « mes prières, tous mes sourires n'y firent rien. Il ne « revint qu'au bout de six mois, sans tambour ni trom- « pettc. J'étais quelque peu déchue. Le prince n'avait

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« reparu à l'hôtel que pour y reprendre ses bibelots de « prix. Il me donna ses meubles, je croyais qu'il me « donnerait l'hôtel comme adieu. Mais, outre que l'hôtel « n'était pas à lui, il avait trop joué en ce temps-là pour « me l'acheter. Pourtant il ne fallait pas beaucoup d'ar- « gent, pas plus que pour l'hôtel de Dumas fils, rue « de Calais. Je le gardai à loyer, ce petit hôtel, pour « moins que rien, deux mille huit cents francs par an, « croyant bien que ces messieurs de l'Opéra se met- « traient en quatre pour les quatre termes de Tannée. 9 Alfred de Musset y reparut de loin en loin, mais celui-là « ne payait jamais le terme échu, quoiqu'il fût généreux à « certains jours quand on l'avait bien joué dans le mois. « Pauvre cher ami, les larmes me tombent des yeux quand « je pense que c'est chez moi que la mort lui a donné , « le premier avertissement ; c'est de chez moi que Paul « de Musset Ta emporté mourant, malgré messupplica- « tions. Il a eu une bonne garde-malade, mais j'aurais « voulu être à son lit de douleur, il me semble que « j'eusse défié la mort. Il m'a bien prise sur son cœur « avant de monter dans le fiacre où le poussait son « frère : » « Adieu ! m'a-t-il dit, viens me voir, » Quand « je me suis présentée à sa porte, on m'a dit que le mé- « decin ne permettait pas qu'on lui parlât. J'ai insisté, « mais on m'a jeté la porte au nez. Je n'ai pas osé aller ff à son enterrement, du moins j'y suis allée bien arrière V le convoi et j'ai embrassé la terre où il repose quand « tout le monde fut parti. Son frère a été bien cruel, « il me prit des lettres et des vers d'Alfred avec beau- « coup d'autres papiers laissés chez moi à diverses vi- « sites. Voilà tout ce que je sais de son histoire. Il était « bien gentil dans l'intimité, quand il ne montait pas sur

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« ses grands chevaux, car alors il ne se connaissait plus, t Mais cela se comprend, me disait-on, car ses grands « chevaux, c'étaient ceux du dieu Apollon. Je vous don- € nerai une chanson un peu décolletée écrite par lui. »

Listz et Alfred de Musset.

J'aime mes amis, les morts et les vivans ; on n'a qu'à se bien tenir devant eux, car, tant que je resterai debout, je serai la sentinelle avancée de leur renommée et de leur caractère. Je me croirais coupable d'un crime de lèse-amitié si je ne mettais en garde les lecteurs de Rome, de Londres et de Paris contre un souvenir de Listz sur Alfred de Musset.

Listz a écrit ses mémoires que publie, à Rome, la Revue internationale. Il y a là des pages de maître, mais surtout de maestro. Ce n'est pas l'heure de juger Liszt comme plumitif; je vais droit à son récit à propos d'une intoxication d'Alfred de Musset.

Cette intoxication, Liszt ne l'a pas donnée à Alfred de Musset en lui offrant un verre de château-yquem, mais en lui jouant un grand air sur le piano, ce qui ne me surprend point du tout. Quand je l'écoutais, moimême j'avais le vertige; s'il ne me prenait pas l'enviede m'en aller, c'est que Listz, comme il le disait lui-même, était le Jupiter ou le Michel- Ange du piano. S'il a marié une de ses filles à Wagner, c'est qu'il avait dépassé Wagner dans ses inspirations supermusicales.

Mais voici comment Liszt raconte l'histoire : c'était

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au temps où Alfred de Musset foudroyait George Sand de ses vers superbes, non pas quand il venait de se brouiller avec le romancier deLé/ia, comme le dit Listz, mais à quelques années de là. Peu importe la date. Musset va le voir. Listz est au piano, il continue son tapage; c'est sa manière de causer avec les survenans. Musset, déjà surexcité par la griserie de la veille, ne peut pas écouter Listz sans se trouver mal. Le musicien appelle sa mère. On jette à la face du poète du vinaigre des Quatre-Voleurs. Il ouvre les yeux, se lève et se promène à grands pas.

Ici, je laisse parler Listz :

« Oublieux des années envolées, il me conjura de le réconcilier avec sa Circé capricieuse, ne se rappelant plus que M"* d^Agoult avait réussi à mettre du froid (I) dans mes relations avec George Sand.

« Le feu des réminiscences voluptueuses qui Tassiégeaient (!) révélait une vitalité de mémoire inouïe ; il redevenait jeune, beau, fascinant. Les accents passionnés qu'il retrouvait pour me faire comprendre le vide et l'anéantissement que cette femme avait laissés dans sa vie furent ce que j*ai jamais entendu de plus navrant. »

Simple jeu d'un virtuose qui croit plus à sa poésie qu'à son cœur ! Listz continue :

«Vous crieriez au mélodrame .> Ah ! si j'étais capable de répéter ses faits et gestes I mais je vous assure, qu'en face de ces spectres d'amour, on se sentait mal à l'aise.

« Il finit par m'enlacer de ses bras, se plaignant des persécutions de Louise Collet (!), mêlant le vrai et le faux, le passé et le présent d'une manière si vivace, si effrayante même, qu'à peine ai je savais à quoi m'en tenir. Il lui échappait des strophes d'un élan fulgurant

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que je n'ai jamais pu retrouver dans ses œuvres; il disait les avoir rêvées durant mon jeu.

c Je pris enfin le parti de me remettre au piano, croyant par là calmer son exaltation fiévreuse; mais je n'y parvins point.

c Je fis venir une voiture et lui demandai où il désirait être conduit. Alors il eut un moment d'embarras et me pria de le déposer rue du Bac, ce que je fis.

« Après qu'il fut descendu de voiture, je donnai mes instructions au cocher et, quelques minutes plus tard, au tournant d'une rue voisine, je l'aperçus juste au moment où d'un pas furtif il entrait dans un cabaret de mauvais aloi. »

C'est ici que je me fâche tout rouge comme le vin que veut faire boire Listz à Alfred de Musset, lui qui n'a jamais bu que de bon vin, quand il daignait boire du vin. Je le connaissais bien alors, car c'était après nos rencontres chez la princesse Belgiojoso.

Ce que Listz appelle un cabaret de mauvais aloi, c'était tout simplement un ancien hôtel flanqué en avant par la célèbre fontaine de Bouchardon. Là demeurait Alfred de Musset avec sa mère, son frère et sa sœur; il rentrait chez lui tout simplement.

Donc le cabaret que voyait Liszt était une fontaine !

Le poète de Rolla pouvait aller partout, comme son héros, mais jamais il n'a mis les pieds dans « un cabaret de mauvais aloi », non plus qu'Edgar Poe, non plus que Hoffmann, deux autres gentilshommes de la plume.

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M. Georges d'Orcet, qui Ta bien connu aussi, écrivait il n'y a pas longtemps : « Edgar Poe rappelle Alfred de Musset; c'est la même élégance et la même précision qu'on est si étonné de rencontrer chez deux poètes dont la muse était Talcool; mais tout dépend de la manière de s'administrer ce toxique : celle d'Alfred de Musset n'avait rien de commun avec l'ivresse du cabaret, c'était un empoisonnement raisonné et non une ivresse de chiffonnier. »

Lislz dit, dans cette page de ses Mémoires : « Vous comprendrez que je ne me vantai pas de l'aventure; elle me faisait l'effet d'un sacrilège quand je pensais au génie du malheureux poète. »

Alors pourquoi, mon cher Listz, rappelez-vous ce sacrilège }

11 y eut toujours deux hommes dans Musset : Thomme naturel et Thomme qui se grisait mathématiquement, l'un comme Tautre étant digne des plus sérieuses amitiés. Si le premier avait les vertus chevaleresques du gentilhomme, le second vous surprenait par des coups de génie. Il y a des poètes qui s'arrêtent court sur les coteaux modérés de Sainte-Beuve. Alfred de Musset a dérobé le feu du ciel par la passion de Tamour et par la force de l'intoxication ; non seulement, quand il écrivait ses Nuits, il lui fallait la lumière de vingt-quatre bougies, — un soleil nocturne; — mais il lui fallait aussi cette ivresse montante et remontante qui rouvrait les yeux de son imagination sur ces images superbes peignant par leurs couleurs immortelles les désespérances de son âme.

Combien d'esprits bien doués ont dans leur cœur des trésors qu'ils ne montreront jamais à la curiosité litté-

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raire, parce qu'ils n'auront pas la force de les jeter par la fenêtre ! Le génie, qu'est-ce autre chose qu'une heure de vertige au bord des abymes ?

Et, pour les chercheurs d'absolu, tout est bon qui les jette hors d'eux-mêmes. Ils tombent avec délices dans le kief ou nirwana que le poète persan décrit ainsi : « Cet état de feu me dévore et je vois cent miracles se réaliser : des paroles claires comme la source limpide semblent m'expliquer le mystère de toutes choses. »

Et alors, qu'importe si on tombe en kief ou nin/v^ana par l'opium ou la morphine, le haschich ou Tabsinthe, puisque l'imagination donne les mêmes rêves lumineux?

Pourquoi ni Sand ni Musset n'ont-ils pas écrit leur voyage à Rome et à Venise que nous ne connaissons que par des pages éparses ? S'il fallait en croire Alfred de Musset, George Sand ne l'avait pas dominé longtemps par ses beaux yeux de Transtévérine. Il me conta ceci un jour en traversant les Tuileries : « Cette femme étrange, je l'ai aimée à Venise, parce que Venise donne toujours l'amour aux poètes et aux artistes, A première rencontre à Paris, j'avais senti un coup de foudre; mais je ne lui ai trouvé ni beaulé ni charme. Tout en jouant de la cravache en souvenir du maréchal de Saxe, un de ses trente-six pères, elle n'avait dépouillé ni la bourgeoise ni la provinciale. Je l'admirais dans son génie, mais non dans sa figure; je n'aime pas les femmes qui s'habillent en homme, pas plus que les vraies femmes n'aiment les hommes qui se déguisent en femme. Toutefois l'idée d'un voyage en Italie avec elle me grisa

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quelque peu. Je n'étais pas fâché d'ailleurs de renlever à plusieurs soupirans qui allumaient le feu autour d'elle. Le voyage fut charmant. Elle, qui n'avait rien appris, parlait de tout comme par merveille; je me croyais son maître, mais je m'inclinais devant elle. On a dit qu'à Venise elle m'avait trahi. Pourquoi pas? Je l'avais trahie moi-même avec quelque coureuse de l'Adriatique. Qu'est-ce que cela! Nous n'étions pas mariés, nous n'avions pas bâti de lendemain. Plusieurs attardés s'imaginent que je la pleure; elle-même en est convaincue, mais elle en rabattrait beaucoup si elle savait la vérité. »

Alfred de Musset n'aimait pas à parler de ses aventures amoureuses ; il ne m'ouvrit son cœur que parce que la causerie amenait naturellement cette confession, que je redis mot à mot.

On s'est imaginé que Musset n'avait recherché les griseries de l'imagination que pour se consoler de ses mésaventures avec Lélia. Il en riait tout le premier. Il faudrait dire plutôt que, dès les premiers jours de cette passion, il tenta de donner sa méthode inspiratrice à la grande romancière. Déjà, en sa dix-huitième année, au temps où la lune tombait « sur le clocher jauni comme un point sur un i », il s'était oublié en l'orgie romantique, dans son haut dédain du prosaïsme de la vie bourgeoise.

Tout homme est doué d'une passion irrésistible qu'on pourrait appeler la soif de l'infini, pour parer la marchandise.

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Il en est qui cherchent Tivrcsse dans le vin, comme Noé; d'autres dans la femme, comme Salomon. Ne voyez pas là un appétit purement humain ou purement charnel. Ce n'est que le point de départ — ivresse du vin ou ivresse de Tamour — d'une aspiration plus haute. Si nos passions étaient circonscrites dans l'atmosphère terrestre, tout homme s'emprisonnerait avec elles, sans chercher plus loin ; mais elles nous entraînent toujours vers un monde extrahumain. Les griseries du vin et les griseries de la femme nous font dieux un instant. C'est la porte ouverte des destinées entrevues, des horizons d'or et de pourpre qui nous promettent un lendemain. Voilà pourquoi les ivrognes ne pensent pas d'eux-mêmes tout le mal qu'ils entendent dire. Je crois même qu'ils plaignent ces sages impertubables, lesquels tuent en eux la petite bête qui fait marcher la pendule.

Alfred de Musset n'était pas un de ces sages-là. Il eût même dédaigné de signer les sentences des sept sages de la Grèce; mais ceux qui Taccusent d'avoir pris trop souvent le chemin du café de la Régence et de la rue des Jeux de l'Amour et du Hasard ne savent pas que, comme Hoffmann et Edgar Poe, il ne cherchait là que les visions et les sensations d'un monde surnaturel.

Quelques esprits timorés — ceux-là qui veulent qu'on ne représente les femmes qu'en buste et qu'on ne peigne les poètes que sous leur figure sacerdotale, s'effarouchent de voir les hommes illustrés dans l'exercice de leurs passions. Ils ne savent pas que, pour les grands esprits, tout a sa moralité.

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