LES HOMMES DE L'EMPIRE
Le duc de Morny
Le duc de Morny était te gentilhomme sceptique du ZBC* siècle ; il eo avait la figure, il en avait l'eS' prit. On voyait dans son expression je ne sais quoi de chevaleresque, tempéré par l'accent de la raillerie moderne. S'il n'était pas fils des croisés, il n'était pas non plus fîls de Voltaire. Nul n'a traversé plus librement la forât des préjugés, sans jamais se laisser prendre aux branches ni aux épines; aussi, en toutes choses, il ne lui fallait pas se recueillir longtemps pour formuler son opinion : 11 jugeait vite et sans appel. Nul ne reconnaissait plus vite la fausse monnaie parmi les hommes. Je l'ai vu à l'œuvre dans les heures dif&ciles de soa If I)
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ministère, quand tout le inonde lui voulait apporter ses idées : dans les idées de tout le monde, il n'en trouvait pas une seule dont l'or fût pur de tout alliage ; aussi ne perdait-il pas un temps précieux à écouter ces belles divagations des idéologues qui voulaient sauver la France déjà sauvée. Il répétait le mot de l'abbé de Vertot : « Mon siège est fait. >
Ce fut cette liberté d'esprit qui, au 2 Décembre, lui donna tant de force. Au ministère de l'intérieur, il arriva pour ainsi dire comme un générar sans armée. Quand on songe qu'il jouait sa tête en homme qui sait ce qu'il joue, quand on songe à toute cette révolution à faire d'un seul coup, à Voûtes les tempêtes à conjurer, à tous les abymes de l'imprévu, on demeure sinon étonné par tant de bravoure, du moins confondu partant d'audace.
Cette nuit-là, la France était en mal d'enfant; que dis-jc la France? le monde! II devait mettre au jour ses destinées pour dix-huit ans. Le ministre du 2 Décembre appartient à l'histoire universelle par cette vaillante page de sa vie.
Quoique M. de Morny fût bien de son tems, quoiqu'il ait respiré souvent sur le turf aux courses d'Epsom, quoiqu'il ait beaucoup étudié la vie politique en Angleterre, il rappelait un peu la cour de Louis XVI, comme si sa grand'mère. M"»' de Souza-Sévigné II avec plus de tenue, avec moins d'esprit — l'eût façonné sur le modèle de ses héros de romans. Tout en traversant les luttes politiques, les révolutions, les enfanlemens industriels, il avait gardé cette fine fleur d'aristocratie ancienne qui perce encore çà et là sous l'aristocratie moderne, cette politesse un peu hautaine que tempère une familiarité un peu réservée.
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Très jeune encore, le futur président du Corps législatif fut dominé par le sentiment des arts. Il fut poète, — un Boufflers qui aurait lu Lamartine au lieu de lire Voltaire ; — il fut musicien — on ferait un joli opéra de tous les morceaux qu'il a éparpillés vers sa vingtième année dans quelques salons intimes. — Il ne fut pas peintre, mais nul ne vivait dans une meilleure intimité avec les peintres français et les peintres fla* mands; il ne fut pas peintre, mais il aurait pu enseigner pourquoi on faisait de bons tableaux et pourquoi on en faisait de mauvais; il aurait pu reconnaître du premier regard si tel tableau était de la première, de la seconde ou de la troisième manière du maître.
M"** de Souza disait à Sainte-Beuve : t Vous voyez bien ce jeune homme dont Tvennir me préoccupe parce qu'il tiendra une grande place, il aime les livres, savezvous quels livres? Vous pensez peut-être qu'il lit des romans ? il ne lit pas même les miens ; il est tout entier à la métaphysique et à la théologie. >
Ne croyez pas d'ailleurs qu'il se penchât alors toute la matinée sur les in-folio poudreux ; il montait beaucoup à cheval, courait les steeple-chases, allait à l'Opéra, donnait un coup d'épée pour avoir mieux la pratique des armes, et s'escrimait, armé de beaucoup d'esprit, dans les salons politiques aujourd'hui disparus, mais si bruyans vers 1830.
Chateaubriand avait dit de Victor Hugo Venfant sublime. Morny avait à peu près le même âge que l'enfant sublime, quand M. de Talleyrand lui prédit sa destinée, t Ce petit bonhomme là, souvenez-vous de ce que je diSy sera un jour ministre. » L'écolier ne s'imagina pas qil'i) deviendrait ministre de la guerxe, mais il voulut
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porter Tcpée, pensant que c'était encore la meilleure préface du livre de la vie ; il entra à l'École d'état-major, d'où il sortit à vingt ans sous-lieutenant au premier régiment de lanciers, en garnison à Fontainebleau. Le jeune sous-lieutenant étudia l'histoire de l'avenir dans l'histoire du passé. Les deux grandes ombres de Louis XIV et de Napoléon venaient travailler avec lui quand il s'enfermait seul dans la bibliothèque du palais. Ce ne fut pas sa seule bibliothèque, car ce fut vers ce tems-là que le duc d'Orléans écrivait au duc de Nemours : € A propos de femmes éplorées, Morny part pour l'Afrique. »
De Fontainebleau, il partit pour l'Afrique. Il fut de l'expédition de Mascara et ne revint de là que par miracle, puisque ce fut en traversant toute l'armée d'Abdel-Kader. Au siège de Constantine, il sauva la vie du général Trézel en sauvant la sienne, par miracle encore, puisqu'il fut atteint de quatre balles. Il avait payé sa dette à son pays ; il revint en France avec la croix et déposa son épée pour combattre à la tribune. Le soldat se fit député.
Un de ses concurrens , jaloux de ses chances d'élection, lui demandait tout haut ce qu'il avait promis à ses électeurs. On parlait beaucoup d'une prochaine éclipse de soleil, c Je leur ai promis une éclipse de soleil pour le 10 juillet. Toutefois, en loyal concurrent, j'ai dit que vous-même vous pourriez leur en promettre une autre, mais que votre jour n'était pas encore arrêté. » On ne pouvait pas mieux faire la satire de toutes les stériles et ridicules promesses des pipeurs de voix.
Dès son entrée à la Chambre, il représenta le renouvellement des idées en politique, en industrie et en
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agriculture, car il fut de ceux qui croient que le monde marche. Il se mit à la tète du petit groupe de députés qui, s'élevant au-dessus des théories et des sophismes au jour le jour, voulaient la dignité du pouvoir pour la dignité de la France, mais avec les enfantemens du monde nouveau. En lisant les discours et les articles de M. de Morny, témoin le célèbre article de la Revue des Deux-Mondes, qui prédit la révolution de Février, on reconnaîtra que le député de Clermont était déjà un homme d*Ètat très préoccupé des métamorphoses futures de la France. 11 n'en était pas plus morose pour cela ; il courait tous les steeple-chases ; on le proclamait roi de la chasse et THorace Walpole des salons.
Morny conduisait d'une main sûre, avec un sourire sur les lèvres, ses passions altières, avec sa même grâce à conduire ses chevaux dans la cohue des Champs- Elysées. La veille du coup d'État, tout autre eût été s'enfermer dans ses desseins et se donner la fièvre pour se diminuer le lendemain. M. de Morny qui a appris la vie en vivant — ce qui est encore le meilleur traité de philosophie — courut le monde et les théâtres le sourire sur les lèvres : bien vivre et bien mourir !
Avant de jouer son rôle, qui était un grand rôle, dans co drame hardi du coup d'État, M. de Morny, jusque-là très aimé des anciens partis royalistes, avait tenté par toutes les éloquences, celles de la courtoisie comme celles de la raison, celles de l'esprit comme celles de l'expérience, de ramener les opinions à une seule, ridée napoléonienne.
11 n'était pas dupe de la haute comédie que jouaient alors pour la France les hommes d'État. Il en savait le dernier mot; mais confiant dans les destinées de la
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France, il attendait sans impatience que son jour fût venu, prêt à reprendre son épée pour défendre sa cause.
Une nouvelle politique fut inaugurée par le coup d'État. C'en était fait des hommes de tribune qui parlent pour déguiser la pensée de la France ; Téloquence stérile était morte pour avoir trop vécu. En feuilletant les dépêches du 4 décembre, on reconnaît que c'est la raison qui parle — sans périphrase — par la bouche de M. de Morny *.
La veille du coup d'État, Morny, familier à tout, même à la chimie, entra dans le laboratoire d'un membre de l'Académie des sciences : «Qu'est-ce que cela? — C'est de l'acide prussique. — Vous allez m'en donner pour deux sous. — Ni pour deux sous ni pour deux napo-
• Le Préfet de police au Ministre de l'intérieur.
« On annonce l'arrivée à Saint-Germain du comte de Chambord.
« J'y crois bien peu. »
Réponse de M. de Morny.
« Et moi je n*y crois pas du tout. »
Le Préfet de Police au Ministre de Vintérieur.
9 Rassemblements sur le Pont-Neuf, coups de fusil au quai aux Fleurs. On tire par la grille : Que faire? »
Réponse de M. de Morny,
« Répondez en tirant par la grille. »
Et le préfet de police n'était pas homme à se croiser les bras.
Dans ses Mémoires sur le Second Empire, M. de Maupas a été injuste envers M. de Morny qui avait été injuste envers lui. Le Préfet de police, la nuit du 2 Décembre, a vaillamment joué sa vie, ayant foi dans le salut de la France par les destinées impériales, comme le Ministre de Tlntérieur a joué la sienne, ayant foi dans la dictature napoléonienne.
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léons. — Pourquoi? — Parce que vous avez des heures de spleen. — Après tout, dit Morny en prenant dans la poche de son gilet un bijou qui s'appelait un revolver, voilà qui fera mieux mon affaire, parce que quand il y en a pour un il y en a pour deux. »
Avec cette belle sérénité de caractère, M. le duc de Morny a toujours vécu sa vie sans permettre aux événemens d'envahir son cœur. Jeune encore, ne s'est-il pas dit comme Martial : « C'est vivre trop tard que de vivre demain : le plus sage est celui qui a vécu aujourd'hui.» Mais, tout en vivant aujourd'hui, il dirigeait les hasards de demain. Il a gouverné l'opinion publique, mais jamais l'opinion publique ne l'a gouverné.
Pas un seul jour de sa vie ne s'est passé sans qu'il donnât une heure à ses amis et une heure à ses ta«* bleaux.
Pendant toute une période on aurait pu prendre aux matinées et aux soirées de Morny d'excellentes leçons d'art et de philosophie : mots spirituels jetés au passage, fines critiques* faites sans parti pris, vérités profondes dites en riant. On abordait sans peur toutes les rives connues et inconnues. Un jour qu'on parlait de cet âge fatal dans la vie où l'horloge du tcms sonne impitoyable la dernière heure de la jeunesse, Eugène Delacroix nous dit avec mélancolie: «Ah I si on l'entendait sonner, que de sottises de moins et que de bonnes pages de plus dans la vie des poètes et des artistes qui, eux aussi, comme les femmes, croient à l'éternelle jeunesse et s'épuisent à la retenir par les ailes quand les plumes leur restent dans la main. Il faudrait qu'une voix sévère les avertît à tems, tous ces enfants prodigues qui ne mettent de l'eau dans leur vin que s'ils
ne peuvent plus boire du tout. On devrait leur crier, comme à ces promeneurs attardés dans les jardins publics : c On ferme, Messieurs, on ferme I »
M. de Morny avait l'art de manier la raison comme il maniait l'esprit, avec une grâce toute chevaleresque. Sa raison fut d*autant plus souveraine qu'elle n*était jamais armée de colère ; elle avait toujours un air de belle humeur qui confondait les docteurs les plus parcheminés. Il aimait la vérité pour la vérité, non pas avec Tamertume de Saint-Simon, mais avec les gaies couleurs de la vie *.
L'abbé de Choisy disait de Louis XIV : c Les réponses qu'il fait sur-le-champ effacent les discours les plus étudiés. > Morny, homme d'action, homme d'État, homme d'esprit, était aussi mieux armé par la parole que par la plume ; la plume a des habitudes trop tempérées même dans ses emportemens ; la parole, quand elle lance l'idée et le mot, dévore le tems et l'espace.
* Morny dit an jour à Loais-Napoléon : « Donnez-moi donc une copie de ce beau portrait de la reine Hortense? — Pourquoi? • demanda le futur Empereur d'un ton glacial.
Morny furieux dit à Persigny : « C'est lui qui n'est qu'une copie, moi je suis roriginal. >
Les deux frères ont été, à la même heure, amoureux d'une comédienne. Quand venait Morny, il se mettait au piano et jouait à quatre mains avec la dame des airs de la reine Hortense. Il aimait à montrer son pied, un des plus finement taillés de la sculpture humaine. « Ce n'est pas mon frère qui vous montrera un pareil pied ! » disait-il avec une pointe de jalousie.
Quand venait Napoléon III, il ne manquait pas d« dire — lui aussi avec une pointe de jalousie : « Oh! oh! ça sent la romance ici !» Et la comédienne, pour piquer l'Empereur au jeu : « Oui, quand vient Morny, nous partons toujours pour la Syrie. »
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Morny savait la vie et le monde. Ha tout vu et tout compris, parce qu'il avait le coup d'œil vif et juste. Il a été poète, mais il n*a pas voyagé dans le bleu. Il voyait de haut mais il voulait toucher à ce qu'il voyait. Il parlait partout et partout il parlait bien, à la tribune comme au Jockey-Club, à la Cour de Russie comme dans une distribution de prix d'horliculture. Il étendait sur tout son gracieux protectorat. Je l'ai vu défendre avec beaucoup d'esprit les droits imprescriptibles de la rose rose contre les prétentions de la rose bleue. « A force de chercher la rose bleue, disait-il aux révolutionnaires des jardins, vous finirez par perdre la rose rose. »
Pour peindre d'un seul mot M. de Morny, il faudrait dire que c'est la raison anglaise armée de l'esprit français; ou plutôt, pour ne pas brouiller les deux nations, je dirai que c'est la raison armée d'esprit.
Le duc de Persigny
Persigny avait quelque peu du caractère de l'Empereur, le napolconisme était sa religion , le rêve était sa pensée. Il croyait qu'on taille un empire comme une statue. Ainsi que Napoléon III, il était socialiste et autoritaire, mais aussi comme Napoléon 111 on ne le trouvait pas toujours quand on lui parlait. C'est de l'Empereur et de son ministre qu'on disait si souvent : Ils sont partis! Ils étaient là, mais il y avait chez eux de l'idée fixe. Pendant un temps, on a cru qu'ils s'étaient bien façonnés au parisianisme, suivant pas à pas les
modes de Tesprit comme celle de Thabit ; mais ils retombaient bientôt dans leur rêve. Rien alors ne pouvait les distraire, c'était Tastrologue qui se laisse choir dans un puits. L'homme chez eux n*était plus qu'une théorie.
La France est gouvernée tour à tour par des soldats, des hommes de lettres et des avocats ou plutôt par tous les trois en même tems. Sous la République beaucoup d'avocats, sous l'Empire beaucoup de soldats, sous le roi citoyen beaucoup d'hommes de lettres. Napoléon III n'avait d'abord dans son entourage que des soldats ou anciens soldats; Persigny, Morny, Walewski, Fleury. Persigny avait commencé par l'école de cavalerie de Saumur. En 1828, Persigny sortit de là pour cavalcadcr dans le plus beau des régiments de hussards. Après cinq années sous les armes il jugea qu'il s'était trompé de route. Il vint à Paris et se risqua au milieu des Saints-Simoniens croyant, comme tant d'esprits inquiets et chercheurs, que la France allait étonner le monde. Il lui fallut bientôt en rabattre quand on mit en prison les dieux nouveaux. Il ne perdit pas pied. Il rêva à un empire inouï, l'empire d'Occident qui effacerait toutes les splendeurs orientales. Il lui fallait pour cela une figure napoléonienne. Il pensa d'abord au frère de l'Empereur, au roi Jérôme qui de tous les Napoléons survivans portait mieux le masque impérial. Mais Jérôme Bonaparte n'aimait plus les aventures. Persigny alla frapper à la porte du second fils de la reine Ilortense. 4L Je vous attendais, lui répondit le Prince. » Jamais le hasard des choses n'avait mis en présence deux pareils rêveurs. On se demande encore s'ils étaient bien réveillés ^uand ils tentèrent l'aventure de Strasbourg et l'aventure
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de Boulogne dans un pays de sceptiques comme la France.
En politique, c'est la foi qui sauve. Louis-Napoléon et son apôtre Persigny donnèrent la foi à tous les vieux soldats de l'Empereur comme à tous les Français qui chantaient Déranger. Les autres riaient de ces enfantillages, mais combien qui finirent par les prendre au sérieux. Quand toutes les femmes de la banlieue, des bonapartistes sans savoir pourquoi, vinrent, en 1848, assiéger TAssemblée nationale, chantant sur Tair des lampions : c Nous Taurons, nous Taurons I > on ne savait pas encore qui elles voulaient. Elles Font eu.
Mais ce fut surtout le futur historien de TEmpire qui avait ravivé Tidée napoléonienne en envoyant le duc de Joinville chercher le mort de Sainte-Hélène. Quand le mort fut arrivé à Paris, il ressuscita.
On n'a pas beaucoup plus pénétré l'esprit de Persigny que l'esprit de Napoléon III. Persigny, moins fataliste, croyait aussi que les grandes choses sont gouvernées par un maître invisible. Comme son ami couronné, il ne doutait pas, l'orgueilleux, que sa destinée fût écrite là-haut. Il eut le malheur de survivre aux désastres, mais il n'y survécut que pour les voir, comme si Dieu lui eût imposé la moralité de son œuvre. Du moins lui, ne signa point la guerre néfaste. En toutes choses, d'ailleurs, il fut plus sage que Napoléon 111. Quoique soumis à la fortune de son maître, il ne se soumettait pas à toutes ses idées. Je l'ai vu disputer avec lui pied à pied, à propos du couronnement de l'cdifice. Nous avions les mêmes presciences d'une chute terrible, mais l'historien de César ne voyait pas Brutus. Persigny descendant des nuées politiques était l'homme du monde
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le plus charmant, à part ses heures de distraction, car il n*était jamais maître de lui. Il semblait qu*un démon familier l'arrachât à toute heure à la réalité. Mais quand il se possédait, nul n'était plus sage et plus aimable, parlant en toute lumière et voulant le bonheur de tout le monde, car c'était là le but de sa politique : la France grandiose au milieu d'un peuple heureux.
On a reproché à Morny d'être de toutes les affaires bonnes ou mauvaises. On n'a pas fait le même reproche à Persigny qui avait horreur des affaires comme le prince Napoléon. Avec un goût moins sûr que celui de Morny, il aimait les tableaux et les marbres. Il m'a donné une figure charmante de la Renaissance, statue demi-nature qui est une des meilleures choses de mon cabinet de travail.
On jugeait souvent Persigny détaché de tout, ne s'inquiétant de rien.
C'est qu'il était réfugié en lui-môme méditant plus que tout autre. On aurait pu, en l'étudiant, ajouter plus d'une scène à la comédie du Distrait. Il connaissait bien le cœur humain; aussi ne se laissait-il pas prendre aux embûches. Il savait tout, ayant l'air de ne rien savoir. Avant son mariage il eut pour maîtresse une femme du monde jolie et aventureuse. Comme elle avait trompé son mari pour lui, elle trouva tout simple de le tromper à son tour pour un jeune duc fort à la mode dans l'attelage doré des crevés. Persigny était toujours l'amant en titre. Voilà qu'un jour la dame donne un rival de plus à son mari, à Persigny et à Caderousse. Elle était partie pour la Suisse avec le dernier charmeur, un secrétaire d'ambassade qui regagnait son poste. Caderousse n'espérant pas avoir raison tout seul, arrive
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un matin, ému et pâle, devant Persigny pour lui dire qu'il est indigné de la conduite de la dame : « Tromper un homme comme Persigny qui est beau, qui a fait le coup d'État, qui est ministre ! — Je vois bien quelle mouche vous pique, dit en riant Persigny, faites donc vos affaires vous-même. »
Je retrouve des lettres de Persigny, entre autres celleci. Il était ministre de l'Intérieur et il m'écrivait à la Comédie-Française.
c Le théâtre est une tribune d'où on prêche le bien et le mal. A côté de la censure qui s'arrête aux détails, il faut qu'une pensée plus élevée domine l'ensemble. Depuis trop longtems, le théâtre a mis en scène le pauvre et le riche pour prouver que le pauvre a toutes les vertus et que le riche est capable de tous les crimes. Les crimes et les vertus n'ont pas de parchemins, ils sont tour à tour et tout à la fois grands seigneurs et plébéiens. Le théâtre a fait la guerre à la société chaque fois qu'il a mis les deux classes en lutte : le théâtre ne doit pas vivre de politique mais de passion, il doit moraliser par le beau et non démoraliser par la discorde. >
Persigny, comme Morny, comme Fleury, ne voulait pas que la politique créât des abymes entre les opinions puisque toutes les opinions partent du même point: l'amour de l'humanité.
Le comte Waiewski
Le comte Colonna Waiewski, fils de Napoléon 1% tenait de lui bien plus la figure que le génie. Il espéra un instant devenir roi de Pologne, mais il lui fallut se contenter d'être soldat français. Comme Morny, il fit sa campagne d'Afrique.
Tout d'un coup il déposa le sabre et prit la plume; autre campagne qui fut moins brillante. C'était un homme d'esprit, mais il voulut s'improviser homme de génie. Le Théâtre- Français représenta sa grande comédie: VÈcole du monde, qui ne fut une école que pour lui. C'est à propos de cette comédie célèbre par sa chute que M. Thiers, qui était aussi napoléonien que le comte Waiewski, lui dit avec sa courtoisie bien connue : t Pourquoi avez-vous fait cela > Il est si difficile de faire une comédie en cinq actes et il est si facile de ne point faire une comédie en cinq actes ! » Des amis non moins courtois lui dirent : t C'est de votre faute: il vous était bien aisé d'y mettre beaucoup d'esprit, mais vous avez eu peur que l'esprit n'étouffât le sujet. »
Après cette chute, le comte Waiewski fut célèbre : Thiers lui donna une mission en Egypte, Guizot l'envoya à la Plata. Vint l'Empire, il fut ambassadeur, il fut ministre, il fut président du Congrès de Paris, ce qui a été l'honneur suprême desa vie. Depuis qu'il avait abandonné l'idée d'être roi de Pologne, il était tout de cœur et d'esprit à la France ; aussi ne donna-t-il jamais dans la folie des nationalités.
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Les nationalistes disaient de lui : c II est suffisant et insuffisant. > Ce n'était qu*un mot. Il portait la tête haute, parce quMl portait un peu la tête de son père; mais c'était une tête toute pleine de beaux sentimens. L'idée de la grandeur le dominait : il eut dans sa vie des pages médiocres sans pardonner à tant d'ambitieux leur médiocrité.
Il avait un certain air impérial en toutes les actions de sa vie. Il fut deux ou trois ans mon ministre quand j'étais inspecteur général des beaux-arts. Il prenait tout à cœur. Ce fut lui qui, sur un mot de l'Empereur, a qui j'en avais donné l'idée, ordonna des fouilles pour la découverte du tombeau de Léonard de Vinci. Pendant que je dirigeais les fouilles à Amboise, il m'écrivit une belle lettre sur t le plus grand des peintres ». C'était son expression. Il n'était plus ministre quand je découvris le tombeau, mais il m'écrivit une seconde lettre pour me prouver que s'il ne gouvernait plus les beaux-arts, il n'avait pas fermé ses yeux de ce côté-là. On l'accusait d'être trop solennel, mais la solennité est la marque des nobles passions. Il était d'ailleurs d'un accueil charmant dans les fêtes que donnait avec tant de grâce la très charmante, la très aimée et la très fêtée comtesse Walewska.
Cet homme d'État qui commença par faire une comédie se laissa prendre par une tragédienne. Il est vrai que c'était M*** Rachel. Ce fut un mariage de théâtre, mais ce fut un mariage. Paris crut un instant qu'ils finiraient tous les deux comme Philémon et Baucis, tant ils se croyaient alors dans leur destinée. On trouvait tout naturel que la fille d'Eschyle enchaînât sa vie au fils de l'impérial ami de Taima.
2o8 Les Confessions
Walewski était un enfant naturel ; Rachel lui donna un enfant naturel ; cela est fort bien porté au xix" siècle ; du reste tout le monde sait que ce fils de Rachel est le gentilhomme par excellence. On en peut dire autant de son frère comme de quelques autres hommes hors ligne qui ont eu le sacrement de Tamour, sinon du mariage : Morny, Emile de Girardin, Alexandre Dumas. Le génie en politique et en art a ses hauts privilèges et ses indulgences plénières.
Le général Fleury
Le général Fleury aurait pu dire aussi : < J'ai fait un beau rôve » s*il ne se fût réveillé une heure trop tard ! En effet, voyez le rêve et le réveil :
A seizeans, Emile Fleury est au collège Roliin où il commence à jouer le rôle des enfans prodigues. Il étudie à la diable, mais il étudie. Seulement, en ses jours de sortie il lui arrive de ne pas rentrer au collège — comme cela était arrivé à Voltaire et à tant d'autres. Dès qu*il est bachelier, il s*embarque sur le navire pavoisé de la jeunesse dorée. Les joies de Tenfant prodigue n*ont qu'un temps : Emile Fleury s'aperçoit un jour qu'il n'a plus un sou ; il pourrait faire des dettes, mais il voit de plus haut.
En ce temps-lày l'Afrique était pour les enfans prodigues ce que la Nouvelle-Calédonie est aujourd'hui pour
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les coquins. Emile Fleury s*engage dans les spahis du jour où sonne sa vingt-deuxième année. C'était pour faire une fin : ce fut un commencement.
Le dandy parisien trouve qu*il a tout gagné quand ij se voit sur le cheval et sous Thabit du spahi. Au bout de quelques mois, il est brigadier, presque aussitôt maréchal des logis : c*est qu'il a vu le feu sans détourner la tête. Grâce à son attitude et à sa distinction, il donne du style à tous ses camarades, parce qu'il leur inspire le sentiment du beau dans le sentiment de Théroïsme. On le rencontre dans tous les défilés où il faut risquer sa vie : il est blessé trois fois avant d'être officier. Non seulement il est souvent cité à Tordre du jour, mais on parle de lui déjà comme d'un futur chef de corps. Les princes d'Orléans l'ont remarqué, comme l'ont remarqué Mac-Mahon, Canrobert et Saint-Arnaud. C'est bientôt le plus jeune capitaine parmi les engagés volontaires.
Comme il est heureux d'avoir mal joué sa fortune puisqu'il prend ainsi sa revanche ! En 1848, dès que le Président le voit^il est séduit par ce beau commandant, il se l'attache comme officier d'ordonnance. Au bout de huit jours c'est Tami du Président. Au bout de quinze jours, il est un des maîtres de l'Elysée.
Celui qui a donné plus de style aux spahis joue déjà les Cambacérès et les Caulaincourt au palais de la Présidence. Sous sa main tout est métamorphosé, depuis les salons jusqu'aux écuries.
Le prince pourrait le nommer colonel, mais il repart pour l'Afrique, voulant revoir le feu avant d'accepter un nouveau grade.
Il revient à Paris avec Saint-Arnaud qu'il ramène pour faire l'Empire. Le Prince lui dit cette belle parole: IV 14
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c Vous revenez à temps, car depuis que vous n*êtes plus ici, je ne distingue pas mes amis de mes ennemis ; il n*y a que vous qui sachiez marquer i*or. »
Puis le coup d'État, puis les grands jours où on sent l'âme de Napoléon !•'. Fleury peut prendre tous les titres : il se contente du titre de grand écuyer. Il donne lui-môme des fêtes. Ses dîners sont légendaires. L'Empereur lui dit un jour : « Il parait qu'il n*y a qu*une c maison à Paris où Ton dîne bien : c'est chez vous. — c Et Votre Majesté ne peut pas y venir », dit Fleury.en riant. Le mot de l'Empereur était vrai, car on dînait mal aux Tuileries. Bientôt le général épouse une des femmes les plus charmantes et des plus dignes : rien ne manque à son bonheur puisqu'elle lui donne des fils. Il faitia campagne d'Italie, il est nommé général de division, enfin sénateur. Après quelques missions, l'Empereur juge que c'est le meilleur de ses diplomates. 11 l'envoie en Russie comme ambassadeur. C'est son dernier rôle. Il le joue si bien, que M. Thiers, dans son voyage en Russie, est frappé de l'amitié du Czar pour le général et pour la France.
C'était trop beau. Voici le réveil : L'Impératrice a voulu la guerre pour que son fils reçût le baptême du feu, mais surtout pour être saluée fille aînée de l'Église 1 Elle a voulu la guerre malgré l'Empereur, malgré Persigny, malgré Thiers, malgré tout le monde — hormis Girardin. — Fleury demande à reprendre son épée. On le condamne à rester en Russie. Il assiste de loin, puis de près, à toutes nos défaites sans avoir le droit de mourir sur le champ de bataille!
J'ai vu le général Fleury sur son lit de camp dans son uniforme. Hélas ! la main ne tenait plus Vépét, mais
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la bravoure éclatait encore dans toute cette belle tôte si virile, quoique les yeux fussent fermés. La Mort, ce sculpteur terrible qui met un dernier accent aux figures humaines, donne ainsi je ne sais quelle expression plus altiëre que ne fait la vie elle-même. En voyant Fleury dans la mort, on jugeait encore qu*il n'a jamais accepté. la figure d*un vaincu.
Sceptique comme un Parisien du boulevard, il se mettait bien vite au-dessus des événements, pareil à tous ceux qui ont joué leur vie — et il l'avait rudement jouée, en Afrique et au coup d'État ; — aussi, après la Commune, quand il reparut au retour de Russie, s'apercevant que, pareil à tous les hommes de l'Empire, il n'avait pas thésaurisé, il fit très philosophiquement le sacrifice de sa vie de haut luxe. Je me suis promené plus d'une fois avec lui au Bois dans un fiacre à deux francs l'heure. 11 y avait d'ailleurs quelque coquetterie de sa part à se montrer ainsi, lui qu'on avait vu dans les plus beaux équipages pendant vingt ans. Il semblait braver avec une pointe de gaieté la mauvaise fortune. 11 n'avait jamais été plus heureux qu'après être tombé du haut des honneurs. C'est que tout était perdu fors Thonneur ; et puis il reconnut alors que la vie de famille donne les joies sereines de toutes les heures, tandis que Torgeuil est battu en brèche à tout moment par le flux et le reflux de l'opinion.
Il contait avec beaucoup d'esprit la grandeur et la décadence des empires et des hommes. Il disait un jour chez moi, dans un dîner où je lui avais donné la place d'honneur : « Oh ! oh ! voilà à quoi je ne suis plus habitué. Voyez l'instabilité des choses de ce monde. Il fut UQ temps où le vieux baron de Rothschild me
donnait la place d'honneur — peut-être parce que mes vins n'étaient pas plus mauvais que les siens. Après la guerre, je fus encore invité dans cette bonne maison, mais on me mit au second rang, puis au troisième rang, puis au bout de la table — où se trouvait d'ailleurs la meilleure compagnie. — C'était bien naturel; je ne pouvais passer qu'après les ambassadeurs, les ministres et autres gens officiels. C'est la parole de l'Écriture : « Les premiers seront les derniers *. »
Le général disait cela sans la moindre amertume, comme s'il parlait d'un autre. Fleury était toujours d'ailleurs le plus charmant des convives, quels que fussent ses compagnons de table. Il dînait chez moi avec des généraux de toutes opinions : Chanzy, Schmitz, Cissey, Pothuau, Pittié, Tûrr, qui tous étaient sympathiques à l'ancien soldat d'Afrique. Le général Fleury mettait les opinions au-dessous du savoir-vivre, aussi Thiers et Gambetta lui donnaient-ils cordialement la main. Ils sentaient bien que ce n'était pas là un ennemi de la France, cet ennemi de la République.
Et encore il eût accepté sans arrière-pensée la République ouverte tant promise, même avec les portes fermées devant lui, car il était revenu de tout et n'y voulait pas retourner — hormis à la bataille un jour de guerre!
Il n'y avait pas de plus charmant philosophe. Il n'était
* Fleury avait le mot juste et pittoresque. Il disait d'un sénateur avare : « Oh I il ne se refuse rien — chez les autres. » Un financier bien connu débitait mille impertinences sur le malheur d'être riche : « Prenez garde, Monsieur, remarqua le général. Vous parlez trop haut, on vous volera pour faire votre bonheur, s Avant de connaître Gambetta, il disait : « C'est un fort de la halle aux phrases », mais après l'avoir vu : « C'est le plus admirable des despotes. »
Les hommes de l'Empire 2i3
pas revenu à ses chères études comme M. Thiers, mais il se trouvait plus heureux dans ses studieux loisirs que daus le tourbillon doré des honneurs et des plaisirs officiels. Il avait désarmé ses ennemis parce qu*il ne fut jamais Tennemi de personne. Il disait : c II n*y a encore rien de meilleur que d*être bon. » Et il pratiquait tou* jours ce cri du cœur.
Il aimait les livres, aussi disait-il : « Quand les amis s'en vont, les amis reviennent. » Et pourtant, ce sont peut-être les livres qui ont tué avant l'heure le général, car les livres, en retenant au coin du feu les hommes d'action, leur donnent la goutte.
Comme Morny , il savait se défendre de tous les hommes qui dans la vie vous prennent vos forces en vous prenant votre tems, sans rien vous donner, parce qu'il n'y a rien en eux. La plupart des hommes du pouvoir meurent étouffés dans l'atmosphère des imbéciles. Morny et Fleury n'étaient accessibles qu'aux hommes d'esprit; avec ceux-là on peut cueillir gaiement l'heure d'Horace tout en prenant une leçon suprême de philosophie poli* tique: les hommes d'esprit ne sont-ils pas toujours la monnaie des penseurs >
Rouher
L'histoire écrira cette épitaphe sur la tombe de M. Rouher : CUgit un homme cFÈtat qui mourut fauvre.
Mais Rouher a été bien plus un avocat * qu*un homme d*État. Avocat, il a défendu haut la main toute la politique du second Empire; homme d*Ëtat> iln*a rien créé.
Depuis que Thomme est sur la terre, quel que soit son esprit, il y a toujours eu de la bcte en lui. Morny avait du cheval, Rouher avait du bœuf. Sur les semailles bornes ou mauvaises, il traînait la charrue sans se préoccuper de la moisson, de môme que Morny, cheval de sang échappé, piaffait, hennissait et courait Taven* ture pour le plaisir de courir l'aventure. M. Rouher respirait à peine au bout de son sillon qu'il en recommençait un autre avec le pas majestueux des bœufs que caressait Cybèle aux pieds de TOlympe.
Un jour que nous dînions chez le comte de Morny, après le coup d'État, il me dit en me montrant Rouher, Billaut, Delangle, Baroche, Rouland, Magne : c Voilà les avocats en conseil : tous ces bâtonniers de Paris et de la province méditent de sauver l'Empire, mais ils le perdront. * Je répondis : « Ce n'est pas le règne des avocats, espérons-le. — Je vous dis que les avocats perdront Napoléon III, comme les maréchaux ont perdu Napoléon I*', comme les ducs ont perdu Charles X, comme les professeurs et les journalistes ont perdu Louis-Philippe. On ne sauve les royaumes et les empires
* Boilay présenta à M. Thlers deux Aurergnats plus ou moins éloquents : M. de Parieu et M. Rouher. Naturellement ces deux Auvergnats parlèrent tous les deux pour gagner leur cause devant M. Thicrs.
Le lendemain, en allant aux nouvelles, M. Boilay demanda à M. Thiers son opinion sur ces deux Demosthèiles. « Mon bpN nion la voici : M. de Parieu est un jurisconsulte» M. Rouher est un avoué ; M . de 'Parieu connaît les Ibis' depuis celles de Moïse, M. Rouhern'a dans la tête que le Code civil. > -
Les hommes de V Empire 2i5
que par de grandes créations; les plus belles plaidoiries du monde n'y font rien. Par malheur celui qui nous gouverne aime à être défendu, même quand il ne se trompe pas. Croyez-vous que parmi ces avocats un seul soit capable de dire à l'Empereur: Sire, vous avez tort! comme j'ai fait quand j*ai jeté mon portefeuille devant Napoléon III à propos des quarante millionsorléanistes.»
M. Rouher défendit de toute son éloquence les œuvres de Napoléon III, moins VHistoire de César, Il eût peutêtre sauvé l'Empire s'il avait dépensé un peu de cette éloquence à prouver à l'Empereur qu'il se trompait, mais comme le bœuf il subissait le joug. Ce fut un rude travailleur cet homme de bien. On peut dire que celui-là voyait lever l'aurore. Ils étaient deux en France, Rouher et Girardin. Combien de discours, combien d'alinéas pour la même moisson stérile ! Et pourtant tous les deux croyaient à la force de leur logique, mais ils ne s'admiraient pas l'un l'autre: Girardin disait: Pourquoi parlet-il ? Rouher disait : Pourquoi écrit-il ? Le vice-empereur se reposait le soir, en jouant un whist avec ses amis, M. Lacaze en tête. Les cartes du whist le touchaient de plus près que les cartes de la politique; il se passionnait pour gagner cent sous; pensa-t-il une seule fois, que s'il eût mieux tenu l'autre jeu il pouvait sauver la France, les armées et les milliards qu*elle a perdus?
Un soir, aux Tuileries, M. Rouher penché sur une table de whist, ne trouvait que moi pour partenaire; enfin il s'en présenta un second. « Nous ne sommes que trois. — Eh bien, dit M. Rouher, Fould fera le mort. » C'était un mot cruel, car Fould venait de mourir. Naturellement les deux ministres éclatèrent de rire.
Dans le pamphlet de M. de Laboulaye, M. Rouher est
peint sous le nom de la Pie borgne. Ni pie, ni borgne ; •mais M. de Laboulaye arrive plutôt à la ressemblance, quand il dit que la pie borgne est Tavocat du pour et du contre, parce qu'il n*a aucune idée personnelle. Quand M. Duruy, qui fut un nos meilleurs ministres, parce qu'il n'était pas avocat, parla de mettre en œuvre ses idées pour l'instruction publique, M. Rouher s'écria: t Ne touchons pas à Tédifice, c'est déjà beaucoup d'avoir fait une révolution dans le commerce européen.» L'Empereur qui approuvait M. Duruy ne put s'empêcher de dire à Rouher : c Mais cette révolution du libre échange et des traités de commerce vous ne la vouliez pas ? — Je crois bien! dit tout bas un ministre à M. Duruy. Il a commencé par faire un discours contre, il est vrai qu'il a fini par faire un discours pour. »
Alors M. Rouher n'a jamais rien voulu — sinon parler — et il aura manqué quelque chose à cette parole d'or, un cri de dédain comme celui de M. de Guizot, un cri de prescience publique comme M. Thiers en a eu plus d^un. Dans la sagesse de M. Rouher, cette sagesse qui était de bonne pâte ferme, il fallait un peu du levain de la folie humaine qui force les hommes doués comme lui à faire de grandes choses. La folie généreuse des idées et des passions nous conduit souvent à l'abyme, mais la sagesse terre à terre ne nous en préserve pas.
Vint la guerre ; quand M. Rouher se montra il était trop tard.
Aux jours de désastre, il apparut encore, mais pour donner un mauvais conseil. L'Empereur revenait vers Paris avec Mac-Mahon. M. Rouher courut pour l'arrêter en chemin : c Vous n'y songez pas, SircI — Nous allons .raqiener l'armée à Paris, pour une défense désespérée.
Les hommes de VEmpire 2rj
Et Paris sera inattaquable jusqu'au jour très prochain où nous reprendrons l'offensive. — Et vous, maréchal, est-ce votre opinion? demanda M. Rouher au duc de Magenta. — On ne peut pas avoir une autre opinion », dit le soldat blessé, qui ne fuyait pas la bataille.
• M. Rouher se jeta à la traverse et envoya Napoléon III à Sedan.
• Depuis les désastres, M. Rouher fut un jour l'avocat éloquent de la bonne cause : il se jeta aux pieds de Tlmpératrice et la supplia de ne pas laisser partir le prince impérial au service de l'Angleterre ; il fit entrevoir que c'était le chemin de Sainte-Hélène, il rappela que la Grande-Bretagne avait été fatale aux Napoléon. Mais l'Impératrice espérait toujours les lauriers de la guerre!
M. Rouher voulait avoir la main sur tout : Un malin, Baciocchi vint me voir et me dit: < L'Empereur a décidé que vous seriez directeur de l'Opéra. Nous le voulons tous aux Tuileries, du reste vous êtes nommé. — Comment je suis nommé? — Oui, que ceci ne vous effraye pas, tout est si bien arrangé que vous ne risquez qu'une chose, celle de faire votre fortune, parce que les trois clubs vous garantissent contre tout désastre, à la condition que vous supprimerez tous les monstres du corps de ballet. — Oh ! j'accepte cette condition-là. — Vous allez venir avec moi remercier l'Empereur. »
Baciocchi m'emmena aux Tuileries. L'Empereur qui me fut toujours gracieux, me dit qu'il voulait un Opéra splendide. S'il fallait pour cela augmenter la subvention par ses deniers personnels, il le ferait, car il ne voulait plus voir c la danse macabre de M. Perrin ».
Je n'avais pas fait de stage, dans ce pays-là, mais j'étais sans inquiétude. Des Tuileries j'allai lire le cahier
2i8 Lès Confessions
des charges chez le maréchal Vaillant et je lui donnai ma parole comme je l'avais donnée à l'Empereur.
Le bruit de ma nomination se répand dans Paris, je reçois cinquante lettres pour me féliciter ou pour me demander des faveurs. Le lendemain, au point du jour, ces dames de la Halle me réveillent par des gerbes de bou* quels. J'y vais de mes cinq louis.
A dix heures, conseil des ministres. M. Rouher, premier ministre d'État, ami de l'ancien directeur qui avait donné sa démission et qui voulait la rattraper, prend la parole, pour dire au maréchal Vaillant qu'il n'a pas eu la main heureuse pour nommer un directeur de l'Opéra.
Le maréchal me défend de toutes ses forces, l'Empereur prend très haut la parole pour moi, mais Rouher impatienté s'écrie : c Que monsieur le maréchal fasse comme il lui plaira, mais je dois dire à Sa Majesté que si comme de coutume la subvention de l'Opéra est attaquée au Corps législatif, je ne la défendrai pas en faveur de M. Arsène Houssaye; car avec lui nous reverrons les beaux jours de l'Opéra de M. Roqueplan. » *
Un des collègues de M. Rouher rappela que la direction de Nestor Roqueplan avait été brillante et féconde, c Oui, s'écria M. Rouher, avec des jupes trop courtes. »
L'Empereur qui aimait quelquefois à monter achevai sur les principes, n'insista pas et pria le maréchal de me demander ma démission en ajoutant avec un sourire railleur : c Alors M. Rouher dira à son protégé de rallonger un peu les jupes de ses danseuses, car elles ont d'horribles jambes. »
Je rencontrai M. Rouher le lendemain ; naturellement ]e le remerciai avec effusion ; je lui demandai si par un de ces viremens dont-il avait le secret, il me rembour*
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serait les cinq louis que j*avais donnés aux dames de la Halle.
Il commença une plaidoirie, pour me prouver qu'il m'avait tiré d'un mauvais pa,s.«Je crois bien, lui dis-je, vous m'avez préservé, comme le philosophe ancien, de l'embarras des richesses. »
Le même jour, je vis Roqueplan.il était furieux. cAh! voilà comment il écrit mon histoire, me dit-il. Eh bien,, j'écrirai la sienne : // a beaucoup parlé pour ne rien dire, 9 II ajouta : « Ces gens-là n'aimeront jamais les gens d'esprit. — Tu as bien raison : ils sont pareils à ceux qui n'aiment pas les étrangers parce qu'ils ne parlent pas la même langue *. »
Le biiron Haussmann et le marquis de Rochefort
Monsieur le baron Haussmann fut pendant quelques années du second Empire le roi de Paris. 11 en fut même quelquefois le tyran. Armé d'une plume et d'un compas, il perçait des avenues sans s'inquiéter des hommes ni des monumens, toujours avec cette rubrique: Pour cause d'utilité publique. Un soir, chez Nieuwer-
* 11 me faudrait indiquer d'autres figures dans ce tableau esquissé à larges traits des hommes de l'Empire. Par «xcmple: Canrobert, Saint-Arnaud, Mac-Mahon, Gallifet, tant d'autres grands hommes de guerre. Et Baroche qui eut ses beaux jours, Achille Fould, un esprit à travers les chiffres; Rouland, encore un homme de chiffres qui comprenait aussi les arts et les lettres; Billaut foudroyé à son premier coup de tonnerre; Maupas qui joua vaillamment un des plus, grands rôles dans lo
kerke, après le premier acte d'une comédie, il empêchait tout le monde de passer dans l'orchestre improvisé, parce qu'il avait des jambes de géant. Nul n'osait fâcher le tyran en passant par là. Je fus assez brave pour me mettre à la tête des conjurés. Je passai donc le premier, détournant les genoux du préfet de la Seine en lui di« sant : Expropriation pour cause d'utilité publique. Il sourit, mais à moitié. Les tyrans ne rient pas.
C'est d'ailleurs le galant homme le plus cordial. Comme j'avais été moi-même exproprié à Beaujon dans les conditions les plus fâcheuses pour ma fortune, j'eus la coquetterie de remercier le Préfet par un vase antique du plus grand prix trouvé dans mon jardin. Il fut touché de cette marque de mécontentement, il devint mon ami et me mit dans le syndicat d'un emprunt ottoman où je perdis cent mille francs et où il en perdit deux cent mille, ce qui ne m'empêche pas de lui serrer la main de tout mon cœur quand je le rencontre, parce que j'aime Paris et qu'il a été pour beaucoup dans les belles métamorphoses de la capitale universelle.
Il a failli sauver l'Empire; voici comment : Henry de Rochcfort, qui n'avait pas encore supprimé la particule dans sa vie privée, était attaché à l'Hôtel de ville à mille cinq cents francs par an, là où il devait avoir un jour une part de royauté. Il commençait à prouver dans les journaux qu'il valait mieux que mille cinq cents francs
coup d'État. Il y eut aussi Victor Duruy, mais celui-là brise le cadre du tableau, parce qu'il est historien et se retrouve dans ses œuvres. Je ne parle pas des vivans, puisqu'ils n'ont pas dit leur dernier mot comme Emile OUivier et son groupe qui eussent conduit au rivage l'Empire libéral sans la guerre de 1870.
Je dis pourtant un mot du baron Haussmann, un survivant.
Les hommes de l'Empire 221
par an. Le Préfet fut tout le premier frappé de cet esprit du diable et à la diable. Il appela le journaliste dans son cabinet: « Monsieur de Rochefort, lui dit- il en lui tendant la main, il serait vraiment fâcheux de vous arrêter en si belle voie. Les Parisiens déjeunent avec votre esprit, la gaieté est un don du ciel, continuez à bien tenir la plume, au lieu de mille cinq cents francs je vous donnerai trois mille francs en ne vous obligeant à venir que quand il vous plaira. » Rochefort sourit au préfet de son œil mordant. Naturellement, se sentant si bien encouragé, il eut encore plus d'esprit. Au bout de quelque tems, nouvelle entrevue. Le baron Haussmann dit au comte de Rochefort : c Je double vos appointemens tant je suis ravi de vos derniers articles. Restez attaché à mon état-major tout en conservant la liberté de votre plume, même contre moi, si cela vous amuse. »
Cette comédie ne pouvait pas durer. Rochefort passa des bureaux de l'Hôtel de ville aux bureaux du Charivari et aux coulisses du Palais-Royal.
En décembre 1854, je vis arriver un matin le tout jeune Henry de Rochefort-Luçay. J'étais en grand deuil: il fut le bienvenu, car il m'apportait une consolation. 11 m'oiïrit une étude très sympathique sur ma vie et sur mes livres. Là n'était pas la consolation, mais je la trouvai dans quelques alinéas fort touchans et fort poétiques sur ma jeune femme fauchée en pleine jeunesse. M. de Rochefort me dit qu'il serait très heureux que ce témoignage de sympathie fût publié dans un journal sérieux, car il n'écrivait alors que dans le Charivari. Je le remerciai de tout mon cœur en lui disant que je publierais peut-être son étude dans P Artiste ou dans la Revue de Paris^ mais que j'étais bien plus fier du ma-
>I3 * .Let Confestiont
nuscrit que d'un article imprimé. Et en effet ce travair. de haute critique est encore inédit. Nous causâmes beaux-arts à propos de mes tableaux. Je m'aperçus tout de suite que j'avais aiïaire à un homme qui savait tout. Une pointe de raillerie était déjà le sel de sa parole. Nous nous entendîmes sur les maîtres eo art et en poésie. Je ne sais pas si nous nous serions entendus sur les maîtres du monde, mais c'était le moindre de nos soucis. Nous nous revîmes de loin en loin, tanli>t aux expositions, aux ventes de tableaux, chez les comédiennes. Je le croyais voué aux arts et rien qu'aux arts. Nul n'échappe à sa destinée. Rochefort, qui semblait né pour la comédie du thcâtre, voulut une s<rène plus grande. Comme Aristophane, il vit ta comédie des dieux et des rois. 11 mil les Tuileries devant la rampe — la rampe qui alluma l'incendie de la révolution. — Ce n'était d'abord que la lanterne de Diogène cherchant des hommes, mais cette lanterne mit le feu aux poudres et fît sauter les Tuileries.
En ces dernières années, nous avons souventes fois dîné ensemble à une table de haut slyle où son esprit court sur la nappe à grande volée. Il y a lA de toutes les opinions, mais au fond il n'y en a qu'une seule, car les Parisiens désarment le soir pour n'être plus que des Athéniens.