FIGURES PARISIENNES
La mort de Balzac
30 août i8;o. — 3o aoQt 1884.
Je ne sais rien de plus profondément dramatique que les dernières heures de Balzac. Il s'élait beaucoup préoccupé de faire de la Tragédie bourgeoise — tout un cycle, comme la Comédie humaine. — Or, il
* Il me faudrait quatre volumes, peut-être huit, pour portraiturer mes amis, puisque j'ai connu tout le monde pendant plus d'un demi-siccle, puisque par 1^ seule Torce de l'amitié j'ai pénétré dans toutes les consciences comme dar.s tous ies intérieurs. Je ne puis ici, en ces pages rapides, que donner te trait caractéristique des physionomies pour les curieux de la vie intime.
n*eût jamais trouvé un cinquième acte plus désolé ni plus foudroyant que le cinquième acte de sa vie.
Il voulut sourire encore en son dernier voyage en Russie où il allait épouser cette jeune mariée de cinquante ans qu'il trouvait plus belle que ses femmes de trente ans. La mort fut de son voyage de noces I M"* Hanska l'attendait,- toute parée de feuilles de pampre, puisque ce n'était plus l'heure des fleurs d'oranger. Hélas ! le chercheur de l'Absolu arrivait trop tard pour vendanger dans cette vigne-là. Adieu, paniers ! les ren-dan g es sont faites.
Quand Balzac revint à Paris, fier de sa jeune épousée qui avait commencé le siècle avec lui — seconde édition de Monsieur et Madame Denis -~ il s'imaginait avoir ravi à la Russie tout un printems couronné de roses. Illusions perdues! La Russie avait neigé sur tous les deux. Quoique à deux pas de sa tombe, Balzac vivait avec ses chimères. Il se croyait amoureux et riche. Il allait enfin étonner Paris — et ses anciens créanciers I Son beau rêve ne dura ce que durent les rêves. Aussi quand il envisagea la mort, il s'écria comme le philosophe indien : c J'ai passé à côté de ma vie. »
Dans l'après-midi du 20 août 1850, je venais de sonner à la porte du petit hôtel de Balzac, quand je vis descendre Eugcne Giraud. t Balzac? me dit-il, je viens de le voir : il n'y est plus, c'est fini! » Je me sentis pâlir. € Déjà ! Ji m'écriai-je.
Giraud ouvrit son portefeuille pour me montrer un magnifique dessin aux trois crayons : la vie dans la mort. C'était Balzac sur scn lit funèbre. La comtesse elle-même, toute voisine de l'artiste, était allée le prier de conserver cette figure à l'histoire.
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Je regardais avec émotion Timage du grand mort, c Je savais bien qu'il n'irait pas loin, repris-je ; mais je ne le croyais pas si près de la mort. — Ni lui non plus. » Je priai Giraud de remonter avec le portrait sous prétexte de retouche, pour pouvoir monter avec lui. Une religieuse nous accueillit avec ce digne sourire de résignation qui parle du ciel à la terre.
La mort avait mis la grandeur et la dignité de la vie éternelle sur la face quelque peu rabelaisienne de Balzac. Je saluai respectueusement le grand romancier en lui touchant la main. Grandeur et misère de Thommel Ce front qui avait créé tout un monde vivant ne rayonnerait plus sous la pensée. Nous repassâmes par le cabinet de travail, où nous trouvâmes M"* de Balzac, qui nous dit : c La mort défait tout, mais elle ne changera rien à ce qui est ici. Cette table encore toute chargée du génie de Balzac, nul n'y touchera. Le tems épuisera Tencrier, mais moi-même je ne prendrai pas cette plume. >
Sur cette table, beaucoup de lettres et de cartes ; une épreuve déjà jaunie, fortement raturée; plusieurs pages de l'écriture de Balzac, fragments d'une comédie dont je n'ai pas vu le titre ; enfin le dernier mot de la vie et de la mort : l'ordonnance du médecin, datée de la veille *.
* J'ai eu la curiosité de demander au pharmacien de Beaujon les ordonnances in ejr^remts pour Balzac. Or, voici son dernier repas au banquet de la vie :
« Le malade dans un repos absolu prendra toutes les heures une cuillerée à café de la potion suivante :
« R. iodure de potassium 8 1/2 ; teinture de jusquiame, 5, idem de digitale, 5; sirop de salsepareille composé, 250. »
Je ne parle pas de la potion à Teau bouillante, administrée
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L'histoire est une statue d'or, de cuivre et de bronze, qui se fait peu à peu par la menue monnaie des contemporains. Eugène Giraud était un puits de documents intimes et il puisait à bonne source. Il contait en maître dans son atelier et dans deux maisons parisiennes où il était de lia maison : chez M"** la princesse Mathilde et chez Adrien Delahante.
L'atelier d'Eugène Giraud touchait à la maison de Balzac. Quand nous eûmes salué la veuve désolée, je l'accompagnai chez lui. «Tu ne sais pas, me dit-il, comment est mort Balzac ? Écoute. *
Il me conta une scène plus terrible que les scènes les plus dramatiques des romans de Balzac.
Le malade, qui n'était pas trop inquiet parce que M"** de Balzac avait l'art de le tromper, voulut pourtant interroger son médecin : c Mon cher docteur, lui dit-il, je ne suis pas un homme comme un autre; je ne voudrais pas être surpris par la mort : j'ai encore bien des choses à faire pour achever mon œuvre. — Oui, vous avez élevé un des monumens du dix-neuvième siècle. — Combien de fenêtres manquent à ce monument 1 Combien d*orncmentations, combien de statues I >
par M. Purgon. C'était la seconde ordonnance. Par la troisième il fallait combattre les évanouissemens par de fréquentes inhalations d*éther sulfurique pur et avoir recours à la respiration d'oxygène. C'est presque toujours ainsi que nos médecins rédigent notre dernier menu... Il est vrai qu'on ne nous présente pas la carte à payer.
Mais nous n'avons que le tems de prendre l'express, car ii y a encore une ordonnance du médecin : « Faire ouvrir les portes et les fenêtres, battre les tentures et les tapis après avoir p lacé en plusieurs endroits de la chambre mortuaire djs assiettes bien remplies par une solution à l'acide phénique. • Ohl la un des finsi
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Balzac se frappa la tête . c Le fronton est encore là. II y a des gens qui ne comprennent pas : la lumière, c*est la clef du génie. » Il s'animait en s'enfiévrant. € Docteur, je vçux de vous toute la vérité. Vous êtes un prince de la science. Vous m*estimez assez pour ne pas me cacher la vérité. Écoutez : je vois que je suis plus malade que je ne le croyais. Je sens que je perds pied. J*ai beau surexciter ma faim par Timagination, tout me fait horreur. Combien de tems croyez-vous que je puisse vivre encore > »
Le docteur ne répondait pas. « Voyons, docteur, me prenez-vous pour un enfant? Je vous dis encore une fois que je ne puis pas mourir comme le premier venu. Un homme comme moi doit un testament au public. »
Ce mot de testament fit ouvrir la bouche au médecin. Si Balzac devait un testament au public, il en devait peut-être un à sa famille et à sa fenime : c Mon cher malade, combien vous faut-il de tems pour ce quil vous reste à faire > — Six moisi > répondit Balzac, de Tair d'un homme qui a bien compté.
Et il regardait fixement son médecin. « Six mois I six mois ! répondit le docteur en hochant la tête. — Ah! s'écria douloureusement Balzac. Je vois bien que vous ne m'accorderez pas six mois... Vous me donnez bien six semaines, au moins ^.. Six semaines avec la fièvre, c'est encore Téternité. Les heures sont des jours... Et puis les nuits ne sont pas perdues... >
Le médecin hocha la tète comme la première fois. Balzac se souleva, presque indigné. Croyait-il donc que le docteur fût maître d'allonger ou de raccourcir son existence comme une autre Peau de c/iagrin ?
Le docteur avait pris trop au sérieux la sommation de son malade : il s*était décidé à dire la vérité.
Balzac, anxieux, surélevait sa force morale pour être digne de la vérité. « Quoi ! docteur, je suis donc un homme mort? Dieu merci! je me sens encore des forces pour combattre. Mais je me sens aussi du courage pour me soumettre : je suis tout prêt au sacrifice. Si votre conscience ne vous trompe pas, ne me trompez pas moimême. Que puis-je espérer encore ? Vous me donnerez bien six jours I »
Le docteur ne pouvait plus parler; il se détourna pour cacher ses larmes. « Six jours ! répéta Balzac. Eh bien, j'indiquerai par de grands traits ce qui me restait à faire pour parachever; mes amis mettront les points sur les i. J'aurai le tems de jeter un regard rapide sur mes cinquante volumes. Je déchirerai les pages mauvaises : j'accentuerai les meilleures. La volonté humaine fait des miracles. Dieu a créé le monde en six jours : je puis donner une vie immortelle au monde que j'ai créé. Je me reposerai le septième. »
Ici, un douloureux regard et un soupir plus douloureux encore.
Depuis que Balzac posait ses terribles points d'interrogation, il avait vieilli de dix ans. Il ne trouvait plus sa voix pour interroger encore le médecin qui ne trouvait plus sa voix pour répondre, t Mon cher malade, dit enfin le docteur en essayant un sourire — un sourire de médecin — qui peut répondre d'une heure ici-bas? Tel qui se porte bien mourra avant vous. Mais vous m'avez demandé la vérité ; vous avez parlé de testament à votre public... — Eh bien ? — Eh bien, ce testament au public, il faut le faire aujourd'hui. D'ailleurs vous
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avez peut-être un autre testament à faire : il ne faut pas attendre à demain. »
Balzac souleva sa tète : « Je n'ai donc que six heures ! > s'écria-t-il avec épouvante.
Il retomba sur Toreiller. Ce dernier mot du médecin, c'était le coup de la mort.
Celui qui s'était appelé Balzac entra dans l'agonie. Cette tête créatrice prit les dernières pâleurs; cet esprit lumineux s'évanouit dans les ténèbres. Il avait voulu la vérité : la vérité l'avait tué avant l'heure.
C'a été le tort de ce grand médecin — dont je ne dirai pas le nom — de dévoiler la mort qui était là, quand il pouvait la masquer. Nous n'aurions pas une page de plus, mais Balzac eût vécu quelques jours encore et n'eût pas entendu sa condamnation à mort. Il s'en fût allé dans l'autre monde avec les illusions d'un homme qui croit s'endormir pour se réveiller.
Mais un pareil esprit se réveille toujours, quelle que soit l'horreur de la nuit.
. Il y a aujourd'hui bien près d'un tiers de siècle que le créateur de la Comédie humaine est mort. Ses enthousiastes, je veux dire ses lecteurs, s'indignent de ne pas voir s'élever le monument de Balzac. Il n'a pas sa statue sur une place publique ni sur sa tombe ; il n'a pas son buste à TAcadémie ; mais à quoi bon un autre monument que celui de ses œuvres! En ce siècle de statuomanie, le marbre n'est plus assez pur, le bronze n'est plus assez fier pour représenter l'homme de génie. Molière non plus n*a pas de statue I
Quand George Sand voulut tenter la fortune littéraire, elle porta un roman à Kéralry. Le romancier, déjà en cheveux blancs, venait de se marier. € Vous falles des romans, Madame, lui dit-il, faites plutôt des enfans. — Faites-en vous-même », dit George Sand, piquée au vif. Là-dessus Kératry courut chez sa femme. Moralité : elle lui donna un fîls, qui fît parler de lui plus que ses romans.
Latouche fut aussi un saint Jean-Baptiste pour George Sand. Dans l'œuvre de George Sand, on voit qu'elle a eu ses lunes, hormis la lune de miel. Ces lunes, c'était tour à tour Sandeau, Musset, Litz, Gustave Planche, Delacroix, Chopin, Michel de Bourges, Pierre Lero>j)c,Lameanais,Ledru-KolltD- sans compter
'jor
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les vieilles lunes et les éclipses. Quel que fut son génie, elle a subi les reflets ; ce qui a fait dire à Delatouche .: c C'est un écho qui double la voix. >
Quand George Sand entra dans la vie par le chemin des iniquités sociales, elle leva un front superbe et jeta un défi à Dieu en déifiant Thumanité. Elle prit le rôle de Manfred, celui de l'histoire plutôt que celui de Byron. Elle reprocha à Dieu d'être trop loin puisqu'il n'entendait pas le grand cri de nos misères, puisqu'il ne pardonnait pas à Satan, et qu'il lui imposait l'empire du mal. Elle voulut rejeter Satan de l'humanité, ou lui donner droit de cité de par le sang et les armes de Jésus.
Ainsi George Sand tailla sa plume comme une épée. Elle avait cherché la vérité dans l'histoire. Elle avait salué les martyrs de la révolte comme les martyrs de a foi, les interrogeant de son grand œil dantesque, dans sa descente aux enfers des vivans. Elle aurait voulu parler haut contre la force perpétuelle de la bêtise hu^ maine; elle se contenta des paraboles du roman.
Comme les femmes qui traversent le monde en voilant leur beauté, on a pu dire que George Sand s'eiïorçait de faire oublier par sa simplicité touchante, sa personnalité radieuse. Elle aimait l'amitié plus que l'amour. Son bonheur était de voir ses amis dans les nuages de ses cigarettes. Presque toujours silencieuse, elle se contentait de nous passer à tous les cigarettes de la conversation. Les joies bruyantes ne la prirent jamais; c*est qu'il y avait dans son imagination tout un monde de figures créées par elles, vivant par son souffle, parlant par son génie. Cette adorable romancière devint bien vite la femme la moins romanesque du monde, parce qu'elle vivait dans le roman toujours rajeuai de
son imagination. Elle n*avait rien trouvé dans la vie réelle de comparable aux magies de sa pensée.
Le génie n*a pas de sexe, il y a des femmes qui écrivent comme des hommes. On a dit qu'aucun chefd'œuvre n'était sorti de la main des femmes : c'est une calomnie. Et tout d'abord les femmes font des enfans — je me trompe — elles font des hommes. Mais les femmes ne se contentent pas de faire des enfans et des hommes, elles font des œuvres et des chefsd'œuvre.
Pourquoi nier aux femmes le droit de penser comme les hommes? Croit-on que Dieu, en les créant, ait voulu les doter moins bien pour en faire des mères de famille? Combien d'hommes de génie et de héros ont reconnu qu'ils devaient tout à leur mère ! En quoi les femmes sont-elles inférieures à l'homme? Est-ce parce qu'elles ont secoué avant lui l'arbre de la science ? Les Grecs qui ont créé des dieux n'ont-ils pas symbolysé la sagesse par Minerve? En France, tout en exaltant la femme, nous l'avons presque toujours métamorphosée en Cendrillon.
Chaque fois qu'elle a osé, la femme a prouvé sa force sous un sourire féminin. Clorinde avait beau se battre comme Tancrède, elle gardait sa figure de femme. George Sand avait beau prendre le style d'un apôtre, elle ne pouvait cacher son sexe. Qui dira que ses pages enflammées sous ses idées enthousiastes ont moins de virilité que celles de Jean-Jacques, son premier maître? C'est que son second maître fut son cœur.
c Et moi aussi j'ai été du cortège des dieux y, disait un ancien qui avait entrevu l'Olympe sans doute dans ses songes. Enfant j'ai vu passer dans leur auréole, non
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pas en rêve, les grandes figures de TOlympe romantique. Elles marchaient du pas des dieux. La Révolution avait mis au monde toute une Iliade littéraire. Ces grandes époques enfantent toujours de grands hommes, parce que les mères, émues des spectacles surhumains, ont senti passer en elles le frémissement des sommets et des abymes.
Gfeorge Sand fut de cet Olympe improvisé qui jeta feu et flamme pendant toute une génération. Quoique déjà les dieux fussent salués, quoique déjà toutes les places fussent prises, dès qu'elle parut, les rangs s'écartèrent devant ce front rayonnant où éclataient tous les sentimens et toutes les pensées du siècle.
Les femmes n'apprennent rien, elles devinent tout. Chaque nuit George Sand reprenait sa plume éloquente qui n'avait jamais manqué d'encre — et quelle encre I Quand on est doué comme Lamartine, comme Victor Hugo, comme George Sand, on trouve tout en soi sans chercher; la nature a mis dans Tesprit des maîtres une bibliothèque merveilleuse qui donne comme par magie les idées et les sentimens. Aussi, en art et en poésie, il n'y a que les inspirés. Eugène Delacroix, qui ne peignait jamais sans la fièvre du génie, répondait un jour à George Sand, qui demandait pourquoi il peignait des roses : « Je me fais la main en attendant l'inspiration. » George Sand n'attendait pas : dès qu'elle prenait la plume, elle était possédée. En montant à son cabinet de travail, elle montait sur le trépied. Et quelle bonne fortune pour les lecteurs de France et de tous les pays ! Ces heures nocturnes du romancier étaient des heures toutes rayonnantes, prodiguées à ceux qui adoraient ses livres. Que ne lui doit-on pas pour nous avoir fait oublier les
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mauvais jours de la vie par le charme irrésistible de ses récits tour à tour tendres et passionnés, de ces figures toujours vivantes qui nous ont fait une autre famille humaine, de ces pages émues et brûlantes qui ont ramené tant d'esprits égarés au sentiment du beau, qui est toujours celui du bien.
L'impératrice Catherine disait à Diderot, après avoir perdu deux ou trois heures en causerie : « Et maintenant allons tous les deux à notre gagne-pain.» Et tandis que Diderot allait écrire un conte philosophique, Catherine allait présider le conseil des ministres. Pour George Sand, il y avait de cela dans son métier de romancière^ Elle allait à son gagne-pain avec Thumilité du brave ouvrier qui n'a pas le droit de perdre sa journée. On peut traverser ses adorables paysages en toute confiance, on y respirera toujours l'air le plus vif et le plus pur. Dante a choisi Virgile pour se promener dans son enfer ; il semble que George Sand ait pris aussi le bras du poète latin pour se promener dans ses paysages. C'est la môme poésie. Ce ne sont plus les mêmes personnages, mais George Sand a beau s'égarer dans la forêt romantique, on y entend autour d'elle chanter les airs virgiliens. C'est qu'il y avait en elle de la Muse sacrée, c'est que les abeilles d'or de l'Hymète avaient parfumé ses lèvres. Cette femme, qui ne s'est jamais attardée aux jeux des rimes, fut un poète sans le savoir. Les beaux vers de Lamartine et de Victor Hugo ne nous ont pas emportés plus haut que sa prose passionnée, nuage de pourpre et d'or qui se perd dans l'infini. Elle conte avec la simplicité d'une femme sans rhétorique, mais tout à coup la musé éclate dans la femme et marque l'accent djvin. C'est ce contraste du grand et du fami-
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lier qui fait son génie. Quand on se retrempe dans un livre de George Sand, on est effrayé de voir comme le roman est tombé de haut depuis qu'elle ne conte plus. L'an passé, j'ai parlé devant la statue de George Sand et devant la statue de Corneille, comme Président de la Société des gens de lettres. Des deux côtés j'ai salué rame du g<^nie français.
Sainte-Beuve
J'ai connu Sainte-Beuve beaucoup plus qu'il ne se connaissait lui-même*, car il promenait sa lanterne tout autour de lui en restant dans l'ombre. Il y avait bien çà et là des réverbérations, mais c'était presque toujours
* Voici une de ses premières lettres à propos de mes premières poésies :
» J'ai couru et recouru tous vos sentiers, cher pocte. Ils ont « été comme un ressouvenir et un parfum du printems et des « Isolines que je n*ai plus. Cela m'a remis au tems de Rose; « mais, en infidèle que j'étais, je lui préférais votre Tavernière « à la yorge orgueilleuse^ votre amoureuse au corsage séditieux. « Le Beau tems des foStes^ qui de nous ne l'a chanté et pleuré « dans son cœur! Où sont-ils? Ou sommes-nous? Tous dis- « perses, blessés, atteints de mille sortes : les plus heureux sont
• ceux qui regrettent:
« Gardons un épi d*or de toutes nos moissons, « Gardons le gai refrain de toutes nos chansons,
t Vous qui gardez et qui ajouterez même encore, vous m'avez
• rendu en idée plus d'une de ces joies fanées. J'ai été bien fier « de me voir à l'endroit qui me nomme ou qui me sous-en- « tend.
• Amitiés de cœur « Sainte-Beuve.»
pour lui des éblouissemens. Vaillant esprit, il s*épuisait en de vaines aventures. Portraitiste, il se croyait historien. Il s'efforçait de se donner le caractère d'un homme politique, parce qu'il avait touché à toutes les politiques. Il entassait volume sur volume pour se faire un piédestal ; mais ses livres ne sont ni de bronze, ni de marbre, ni même de pierre,c'est un piédestal de sable où il y a des lames d'or. Il croyait de sa dignité de trahir ses amitiés, disant que la vérité était son seul culte. Il a trahi Dieu lui-même, qui avait été son ami, un ami de jeunesse! Il a trahi l'Empereur, parce que l'Empereur lui avait donné un siège au Sénat. Et toutes ces trahisons, pour ne pas trahir la vérité.
Or, qu'était-ce que la vérité pour lui? Ua idéal qu'il avait métamorphosé mille fois sous ses mains capricieuses. Il faut lui rendre cette justice qu'il ne trahissait point les femmes.
Cet homme à figure de moine n'était pas né pour la solitude : Malheur à l'homme seul I Sitôt qu'une femme apparaissait, le poète se réveillait sous le critique. C'était le charmant Sainte-Beuve. Par malheur pour lui on ne lit plus ses poésies.
Je l'ai rencontré la première fois au café Procope, où Jules Sandeau me présenta à lui comme un • rimeur vivant de tems perdu i. Il avait dépassé les trente ans, je n'avais pas vingt ans. Il aimait à se retourner vers la jeunesse d'où qu*elle vînt. Il me pria de dîner avec lui le lendemain au cabaret. J'étais ravi de la rencontre; pour moi Sainte-Beuve était une des figures les plus curieuses de l'école romantique ; il n'avait ni les hardiesses sublimes, ni le fier dessin, ni les larges coups de pinceau, mais il avait osé redorer d'une touche amou-
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reusCytout imprégnée de lumière, les poêles du xvi* siècle condamnés par Boileau. Je m*étais égaré bien des heures dans les méandres de sa poésie. Il me semblait qu'il eût découvert un nouveau sentier pour descendre dans le cœur humain. C'était pour moi un Marivaux mélancolique, en vers plus qu'en prose. Il y avait bien un peu de commérage dans son affaire, mais c'était ce commérage môme qui me donnait l'envie de le voir de plus près. Je n'étais pas encore initié aux mystères d'Eleusis, il allait tout me dire.
Mais dès les premières minutes du dîner je m'aperçus que c'était un poseur de points d'interrogation. Il me fallut lui conter mes aventures, il me questionna sur les années déjà lointaines, sur mes perspectives dans l'avenir. Ce ne fut pas tout : « Dis-moi des vers de toi, je te dirai qui tu es. » Il me fallut lui débiter des sonnets. € C'est bien, c'est bien, me dit-il, je donnerai cela à Buloz. Nous ferons un bouquet rustique qui aura bien sa saveur. »
Il finit par me parler de lui, mais on eût dit qu'il parlait hébreu, tant j'avais de peine à le comprendre dans sa ténuité, dans ses images, dans ses nocturnes.
Nous avions vidé une bouteille de vin de Moulin-à- Vent, la seconde devait y passer. Il était amoureux dans sa paroisse Saint-Sulpice, il rappela le vers ancien :
Le vin nous fait aimer et V amour nousjait boire.
Nous parlions d'amour et nous buvions encore. Mais nous étions sous la treille romantique et là ou ne s'enivrait jamais.
Ce jour-là Sainte-Beuve fit la conquête de mon esprit. J'avais reconnu un cœur téméraire trop irritable, mais
dont les colères mêmes avaient un accent généreux; une intelligence inquiète, lumière et nuage, vrai ciel de printems; une science profonde et troublée jusqu'à Tabyme.
En ce tems-là il avait encore Dieu pour compagnon de voyage, mais il le laissait quelquefois en route.
Notre amitié dura jusqu'à sa mort, l'espace de trentequatre ans, Tâge que Sainte-Beuve avait ce jour-là. Durant les premières années, elle fut d'abord intime jusqu'à la confession. On se perdait un peu de vue, on se retrouvait avec un cordial sourire; on se reperdait, on se retrouvait encore. Nous dînâmes souventes fois chez le prince Napoléon, chez la princesse Mathilde, chez Marie Garcia, chez M"** de Païva, chez le docteur Véron, assis à côté l'un de l'autre, discutant belles-lettres et beaux-arts, mais très heureux, lui comme moi, quand nous étions séparés par quelque belle voisine. Tant il est vrai qu'il n'y a de belle amitié que si l'amour y répand son bouquet.
Mon dernier dîner avec lui se passa bien peu de tems avant sa mort. C'était chez lui. Il m'écrivit que Marie Sass serait du dîner. La maison du Montparnasse était tout en fête : des fleurs dans le jardin, des fleurs sur la cheminée, des fleurs sur la table.
Tel était Sainte-Beuve trente-quatre ans auparavant, tel il était encore avec son doux et vif esprit. La mort frappait à la porte, mais il la bravait en philosophe païen qui va se coucher dans l'éternité avec sa conscience à côté de lui.
Qui le croirait? ou plutôt qui ne le croirait pas? puisque c'est la voix de l'humanité. Quoique nous le jugions bien malade, le dîner fut très gai. Jamais Sainte-Beuve ne fut meilleur convive. On apporta tous
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les vins de la cave, il trempa les lèvres dans les six verres qu'il avait devant lui. Bien mieux! il voulut boire dans le verre de Marie Sass, comme s'il dût y prendre un peu de la robuste santé de la cantatrice endiablée.
Il eut des mots charmans pour tout le monde, il me rappela mes vers de vingt ans : Gardons un épi d'or de toutes nos moissons. Camille Doucet était là. Il lui parla de la première représentation du Baron Lajleur. Il but au succès de VHistoire d'Atcibiade, de Henry Houssaye, qui était aussi du dîner. Il improvisa un joli toast à Marie Sass, reine de TOpéra. Pas un mot de sa santé, bien entendu ; il avait Tair le plus vaillant : c'était son banquet des Girondins.
Il me rappela le mot, ce mot du malin Louis XV à l'ambassadeur de Venise : « Combien sont-ils au conseil des Dix ? — Quarante », dit l'ambassadeur, se croyant plus malin que le roi. Mais Sainte-Beuve prouva bientôt que le roi n'était pas si bête. « Â l'Académie, les Quarante, combien sont-ils > demanda M"* Sass. — Dix », répondit Sainte-Beuve. Et il en compta dix sans se compter.
On chanta jusqu'à minuit, du moins il écouta chanter Marie Sass et le jeune baryton Maurel, qu'elle avait caché dans un pli de sa robe. On lui chanta ce qu'il aimait. Lulli, Mozart, Gluck, Gounod, Verdi furent évoqués tour à tour dans leurs plus beaux airs ; Sainte- Beuve était tout yeux et tout oreilles, sa figure s'illuminait, lumière de l'aurore future! Il écoutait son chant du cygne.
Tout le monde voulut l'embrasser en le quittant. Nous partions pour l'Italie, nous espérions bien le retrouver vivant, mais nous ne devions plus le revoir.
Chose singulière , ce fut à Florence, où nous étions venus sans songer à nous rencontrer, Marie Sass et moi, que nous apprîmes en lisant le Figaro la mort deSainte- Beuve.
Nous devions dîner ensemble avec Paul de Saint- Victor, Henry Houssayc, Ziem et trois ou quatre voyageurs amis de Sainte-Beuve. Ce dîner fut consacré à sa mémoire, on ne parla que de lui. Je crois que si son esprit est revenu quelquefois, il est revenu ce soir-là parmi nous. « Vous rappelez-vous, me dit Marie Sass, qu'il a bu dans mon verre ? » Elle prit son verre pour boire à Sainte-Beuve : une larme tomba dans le vin.
Alphonse Karr
^^^uoique Karr ait joué du violon romantique, Sous \Jles Tilleuls et dans le Chemin le plus courte toujours épris du Fa dièze, il a répudié l'accoutrement romantique. — Ni gilets rouges, ni cheveux tombans, ni bottes à la Souvarow. — A son premier livre il était déjà coiffé à la malcontent. Oncques depuis on ne l'a vu coiffé à une autre mode. C'est qu'il a toujours été malcontent de tout — mais pas de toutes — car il est de ceux qui se tournent vers les femmes — en mépris des hommes. — Non pas de l'homme tel que Dieu l'a fait, mais des hommes du dix-neuvième siècle, empanachés dans les sept péchés capitaux de la Révolution et de la sottise.
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Quand Alphonse Karr conimença à penser, il s'étonna de ne pas penser comme tout le monde, aussi à son premier livre on cria au paradoxe, si bien que Karr s'écria : « Qui donc déraisonne ici? »
Il me dit un jour : « Depuis la Révolution l'esprit de ce pays-ci est si perverti qu'on est sûr d'avoir raison, en disant le contraire de ce que tout le monde dit. » C'est ce que fit Karr, seulement il le fit avec tout l'art que donne l'esprit, avec tout l'humour d'un penseur de la famille de Montaigne et de Voltaire — car c'est un écrivain de race— et de race française. On a voulu lui reconnaître d'abord un air de famille avec les Allemands. — Oui, les Allemands comme Henri Heine, qui ne sont que lies réverbérations de l'esprit français. Ce que j'aime en Karr, c'est qu'il travaille son style en lame de poignard, pour frapper les imbéciles d'où qu'ils viennent. Comme Molière, il est sans pitié pour la sottise humaine : il frappe dru et toujours ; Candide a beau cultiver son jardin, il se retourne pour jeter des pierres dans le jardin des autres. Des pierres précieuses souvent, mais toutes les pierres sont bonnes. On a fait un livre sous ce titre : VEsprit d* Alphonse Karr. Si un jour on ne lit plus ses romans, des livres charmans où le cœur est toujours en scène, son esprit aura encore cours, comme une monnaie bien frappée qui tourne à la médaille. Combien d'axiomes venus tout d'une pièce, qui seront toujours des vérités : en politique, en morale, en religion, je dirais en philosophie, si les vérités hantaient ce pays-là. Les sophistes prétentieux comme Proudhon passent comme des nuées pleines de vent. Ils jettent de l'ombre sur leur chemin, en disant que c'est la lumière; mais un rayon en fait justice. Les penseurs comme Karr,
qui déchirent les nuages au lieu de les assembler, s'affermissent en pleine lumière. Aussi est-ce une vraie fête que de passer une heure avec lui^ soit qu'on Técoute, soit qu'on le lise. Qu'il parle ou qu'il écrive, c'est le même homme. S'il raille, c'est toujours gaiement, parce qu'il est de ceux qui croient que ce n'est pas la peine de pleurer. C'est un démocritien qui a gardé tout l'atticisme de son maître. Je l'ai vu un peu partout, depuis le tems où il cultivait des tulipes au septième étage de la rue Vivienne, jusqu'en sa maison close de Saint-Raphaël. Il a toujours été un homme, ce qui n*est pas un médiocre éloge, un homme avec les hommes, un homme avec les femmes, un homme devant le danger, un homme devant la joie, prôt à tous les duels de la vie.
Et à ce propos je raconterai comment nous avons assisté un jour comme témoins à un duel inouï. Un de mes amis, un romantique échevelé qui fut dans ce tems* là surnommé Perruquophile, avait des passions superromantiques; sa maîtresse, tout aussi chevelue que lui, n'était pas moins violente. Ils passaient tous les deux de Tamour le plus délirant aux colères les plus déchaînées. Ils ne trouvaient rien de mieux que de se prendre aux cheveux : c'était horrible et c'était beau, car on eût dit un lion se roulant avec une tigressc. Donc un matin nous arrivâmes à point; on n'imagine pas avec quelle douceur nous arrêtâmes le duel ; les combattans partirent d'un grand éclat de rire quand Karr et moi, obéissant à la même pensée, nous offrîmes, lui à Théophile, moi à sa maîtresse, en signe de réconciliation, toute une poignée de cheveux ramassés sur le champ de bataille. Ce qu'il y eut de plus drôle, c'est que la dame mit de ces cheveux-là dans un médaillon et que l'amoureux, adouci et
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Figures parisiennes 2^
repentant, noua ceux de sa maîtresse autour d*une petite médaille qu*il portait toujours au cou.
Lamennais
Je vis venir un matin Lamennais chez Béranger, Ils demeuraient à Beaujon presque porte à porte, n** 5, rue Chateaubriand, et n* 5, rue Lord-Byron. J'étais du déjeuner du poète, c'est-à-dire que je déjeunais comme avec Balzac, d'une grappe de raisin. Le philosophe m'attrista par sa pâleur. Il penchait déjà vers la tombe. Toute sa vie se lisait sur son front : la révolte et la défaite. II était bon camarade avec Béranger ; sans doute il avait quelque chose à lui dire, car il me regardait de profil avec impatience. Je faisais un trop bon déjeuner pour céder la place. D'ailleurs je n'étais pas fâché de voir, même de profil, cet apôtre qui avait lancé la foudre contre l'Église. Béranger, qui connaissait bien l'évangéliste selon Saint-Just, lui demanda du nouveau : c Je ne suis pas de ce monde. — Eh bien, donnez-moi des nouvelles de l'autre. » Lamennais sourit amèrement. 11 avait joué le rôle de Satan, mais il ne croyait pas plus au diable qu'au bon Dieu. Béranger lui dit mon nom; il me parla tableaux comme M. Ingres parlait de son violon. Il eut cinq minutes d'éloquence à propos des visions de Rembrandt. Il m'offrit de me montrer chez lui un portrait de ce maître ; c'était un portrait de liais. Béranger dit .gaiement qu'en peinture il ne voyait que des
2^4 ^^* Confessions
couleurs et que les petits poètes comme lui n'aimaient que les petits peintres.
Déchéance de Tesprit ! Lamennais n*en était plus à ('apocalypse de Satan ni à ces belles paroles de sa première poésie : t Vois-tu le voyageur qui cherche sa patrie et marche la tête baissée? Il faut lever les yeux pour reconnaître sa route. » Lamennais ne reconnaissait pas sa route parce qu'il marchait les yeux sur ses pieds. « Jeune soldat, où vas-tu > — Je vais combattre pour que tous aient au ciel un Dieu et sur la terre une patrie. — Que tes armes soient bénies, jeune soldat !• Lamennais, qui écrivait ceci dans les Paroles d'un croyant, aurait pu dire que c'était l'épigraphe de la vie — s'il fût resté un croyant — mais à force de se pencher sur i'abyme du doulc, il tomba dans Tathéisme.
Au point de départ, il marchait sous une auréole de lumière. Que voulait-il > Il voulait consoler ceux qui pleurent par la vue du royaume du ciel, du royaume des âmes ; il voulait que les grands de ce monde fussent humiliés et que les pauvres qui travaillent fussent glorifiés ; mais peu à peu ce grand esprit perdit son point d'appui qui était le ciel, oublia son maître qui était Jésus, ferma son livre qui était l'Évangile, pour prêcher la révolte. Il croyait ne prêcher que le bien contre le mal, mais les ombres obscurcirent son front et il prêcha le mal contre le bien. C'est toujours l'histoire de l'orgueil humain, du Titan qui défie Dieu, de l'homme qui ne sent plus son cœur et qui jette ce mot de révolte contre le ciel : « Il n'y a personne là-haut. • S'il n'y a personne là-haut, que fait l'homme sur la terre ? Lamennais n'avait-il pas dit : « Ceux qui pensent ainsi sont marqués pour être la pâture de la bête, i
Figures parisiennes 2^5
Puisque la première patrie de sa révolle était TÉvangile, pourquoi ne s'est-il pas contenté de traduire en français du xix* siècle cette bible républicaine *•
M. Thiers et les Princesses
e dîne le dimanche chez M. Thiers en compagnie de Mignet, Barthélemy-Saint-Hilaire, Arago, Renan, quelques députés du tiers-parti — ne cherchez pas là un jeu de mots — quelques membres de l'Académie française, un jeune historien néo-grec, cousin d'Alcibiadc, une princesse russe et une duchesse italienne, une femme artiste en politique et une femme artiste en sculpture, deux grandes dames s'il en fut. La princesse Troubetskoï est agitée comme les événemens. Elle est toujours dans le flux et le reflux, tandis que la duchesse Colonna est grave et calme comme le marbre. Rassurezvous, c'est le marbre qui descend de son piédestal — pour y remonter.
Avec la princesse, on perce à jour tous les voiles de la diplomatie européenne, elle voit clair non seulement dans les actes, mais encore dans les âmes des souve-
* Veuillot ne lui eût pas dit :
t L'Évangile est un petit livre qui obtint autrefois à son apparition une certaine vogue ; il eut douze éditeurs, nommes apôtres, qui le répandirent dans le petit univers alors connu. Ces éditeurs furent décapites ou crucifiés à cause de ce livre» ce qui n'est jamais arrivé encore à M. Lamennais.»
2jf6 Les Coufcssioûi .
rains. Elle m'avait prédit la nouvelle révolution d'Espagne, elle m'a prédit une autre révolution à une date plus éloignée. Ce que j'aime en elle, c'est qu'elle ne flatte aucun pouvoir ni aucune majesté. Elle discute pied à pied tous les orgueils; dans la discussion, elle ne veut pas qu'on la traite en femme ni en princesse; comme Saint-Simon elle aime la vérité, jusque contre elle-même. Elle parle avec passion, mais elle ne se passionne pas jusqu'à l'erreur, comme font tous ceux qui prêchent pour l'humanité.
Elle adore l'homme d'État en question, mais à la condition de ne pas le flatter lui-même. Mais n'est-il pas au-dessus de toutes les flatteries } Rien n'est plus amusant que de les voir tous les deux monter à l'assaut des idées et des théories. Ils se combattent Tun l'autre à armes courtoises, mais tranchantes. Quand la princesse est à bout de raisons, elle dit à son adversaire : « Vous n'êtes qu'un grand historien •, ce qui veut dire : Vous n'étudiez les hommes qu'à travers l'histoire, tandis que moi, je les étudie d'après nature.
Eh bien, ni la princesse ni l'homme d'État ne savent la bonne manière : le sage n'a-t-il pas dit : « Pour apprendre à connaître les hommes, pratiquez les femmes. •
La princesse a un art e.xquis de mettre tout le monde à sa place. Entrons chez elle un soir de réception. Voyez quelle harmonie avec toutes ces discordances ^ On dirait en vérité que l'abbé de Saint-Pierre prêche ici la paix universelle; non seulement toutes les nations, mais tous les partis se donnent la main dans ce salon miraculeux. C'est la trêve des inimitiés sinon la trêve des passions. Le prince Orloff cause avec la Sublime Porte, M. Thiers avec le général Fleury, l'ambassadeur d'Al-
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lemagne avec Léon Gambetta, le commandeur Nigra sourit à TAutriche, qui sourit à la France, qui sourit à l'Angleterre. L'Amérique vient dire son mot pacifique. M. Jules Simon fait comprendre l'instruction obligatoire â un prince de Bourbon. Je vous Iq dis en vérité, c'est un congrès universel que ce salon. Mais rassurez-vous, tout ce qu'on a laissé dans l'antichambre, on le reprend avec son manteau; quand on monte dans son coupé, on a retrouvé sa nationalité et ses théories. La princesse n'a travaillé qu'à la toile de Pénélope. Mais qu'est-ce autre chose que la vie? Bienheureuses celles qui ont une toile de Pénélope sous la main.
Talleyrand disait de M. Thiers : « C'est un gamin qui a le feu sacré. » Gamin de Marseille et gamin de Paris. Le feu sacré c'était le diable au corps. Mais le gamin s'est élevé jusqu'à la dignité d'historien et d'homme d'État. Historien, il s'est incarné dans la Révolution et l'Empire. Il a été tour à tour révolutionnaire et impérialiste, passant des girondins aux montagnards, passant du Consulat à l'Empire. Homme d'État, il a été tour à tour révolutionnaire et monarchiste, faisant verser le char de l'État quand il ne le conduisait pas.
Par son étude rapide des hommes et des choses, M. Thiers aurait pu sauver Charles X, Louis-Philippe et Napoléon HL II fut pour beaucoup dans leur chute. N'est-ce pas grâce à lui qu'a été fondé le National? N'est-ce pas lui qui en inspira toute la politique à la Machiavel. « Enfermez Charles .X dans la Charte, fermez les portes à double tour, il sautera par la fenêtre. » Charles X a sauté. Apres les journées de juillet 1830, il pouvait faire la République. Par esprit de contradiction,
24S Les Confessions
il fit la royauté, comme il fit la République en 1871 quand il pouvait faire la royauté. Il se croisa les bras sous le second Empire, parce que Napoléon III Taimait mieux comme ami que comme ennemi; et pourtant si, au lieu d'appeler de^ ministres sans expérience, l'Empereur eût pris M. Thiers, M. Thiers aurait sauvé l'Empire.
Pourquoi John Lemoinne a-t-il dit de M. Thiers : t C'est M. Prudhomme ayant le courage de ses opinions. » Mais M. Thiers n'a jamais eu d'opinion, hormis une seule, celle d'être Monsieur Thiers. Il ne croyait ni à Dieu ni au diable ; croyait-il à la France ? Au moment où Victor Hugo niait les frontières des peuples, M. Thiers élevait des frontières à Paris, regrettant de ne pouvoir surélever les Pyrénées, les Alpes, les bords du Rhin, les. citadelles et les côtes du Nord. Il n'était ni royaliste, ni républicain, ni impérialiste, il était Monsieur Thiers, comme Voltaire son maître était Monsieur de Voltaire. Le pouvoir était toujours bon, pourvu qu'il fût au pouvoir. Plus d'une fois il étreignit de ses petits bras l'opinion publique, jusqu'à la faire crier comme s'il la violait. Cormenin disait : « Il n'a pas été élevé sur les genoux d'une duchesse », mais les duchesses le trouvaient charmant, à la condition qu'il restât à leurs pieds. Nul n'avait une hardiesse plus galante et plus fine; aussi était-il recherché du coin des femmes. Je l'ai vu à l'œuvre avant minuit; passé minuit, je crois que les femmes aimaient mieux continuer la conversation avec un autre. On disait aussi de M. Thiers : t C'est le dictionnaire Bouillet des assemblées. » C'était quelquefois U dictionnaire philosophique de Voltaire.
Quand la princesse russe et la duchesse napolitaine
Figures parisiennes 2^ç
dînaient aux côtés de M. Thiers, il les prenait à témoin de tout ce qu'il disait; bien mieux, pour appeler leur attention, il les touchait ici et là de sa petite main patricienne sans qu'elles songeassent à s*ofTenser.
Un soir il nous a conté sa vie en tout abandon, sans se faire plus grand qu'il n'est. Je me rappelle bien la conclusion :
t Journaliste, j'ai plaidé la cause de la liberté, homme d'État je l'ai plaidée encore en la combattant parce qu'il faut mettre des gardes-fous pour ceux qui sont fous. J'ai fait fortune parce que j'ai voulu faire fortune. Savezvous pourquoi ? C'est parce qu'il faut avoir de l'argent pour marcher le front haut. Quand on se voue à la politique, on ne peut être Homère mendiant. L'armoire de fer condamne toujours Mirabeau. J'ai fait comme tout le monde, je me suis marié. On ne peut pas trouver une meilleure femme que la mienne, voyez-la plutôt qui dort là-bas et jugez si nous avons bien dormi ensemble. »
M. Thiers se mit à rire et poursuivit tout en joignant ses deux mains sur le bras de la duchesse : « J'ai beaucoup aimé les femmes et les chevaux. Un journaliste a dit en me voyant passer à cheval aux Champs-Elysées pendant la question d'Orient: « M. Thiers peut courir tous € les steeple-chases, sans crainte de se faire de mal, € parce qu'il ne tombera jamais de haut. » Je suis tombé € du pouvoir plusieurs fois, mais jamais de cheval. »
C'était M. Ingres, jouant du violon. M. Thiers, qui n'était jamais déplacé, a manqué à l'académie du Jockey-Club.
On a beau tout expliquer par les lois de la nature (?), j'avoue qu'après avoir étudié à l'amphithéâtre avecThoré et Esquiros, la géographie des idées dans la cerveau , je
aSo Les Con/essiotis
n'ai pas bien compris le travail des songes, témoin celui-ci :
. C'était hier, à un dîner en l'hôtel Thiers, M"* Dosne m'avait parlé d'une surprise. Voilà qu'à peine à table, ^comme une place était réservée en face d'elle, j'y vois venir M, Thiers, en langue redingote, dans sa pâléuf déjà spectrale, tel il est dans le portrait- de Bonnat 11 nous salua tous de son sourire cordial, comme à ses dîners habituels, quand il arrivait le dernier de ses hôtes, parce qu'il dormait avant le repas du soir.
Tout ceci, direz-vous, n'est qu'une réverbération des choses vues en pleine lumière des candélabres, dans cette salle à manger, toute verte, où on a vu passer les illustrations des derniers temps. Oui, mais voici où le rêve vient déjouer toutes les mathématiques de la raison. A peine assis à table, M. Thiers nous regarda tous et prit la parole pour faire l'historique en traits de feu de toutes les bêtises en politique depuis sa mort, mais surtout de toutes les bêtises en germe qui alhiient s'épanouir. Il fut éblouissant comme dans ses plus éclatantes causeries. En quelques mots, il peignit à vif toutes ces célébrités d'une heure que le hasard des révolutions jette sur la scène du monde. C'était amusant comme une comédie politique de Sardou, quand Beaumarchais lui taille la plume.
On sait que M. Thiers n'était jamais interrompu, t Je ne dirai pas tout, dit-il en se levant; mais j'ai déjà bien fissez soulevé le rideau. Souvenez-vous de ce que disait Napoléon au docteur O'Meara, à Sainte-Hélène : c Si M mon fils devient empereur, qu'il ne fasse jamais la « guerre à l'Empereur de la Chine. »
Et, sur ce mot, il essaya un sourire en murmurant
Figures parisiennes zSi
d'une voix qui fit tressaillir tout le monde: c Je n*ai que la permission de dix heures. >
Béranger
Combien d'amis ! L'amitié de Lamennais fut salutaire à Béranger qui aimait trop les coteaux modérés pour traverser les Alpes du grand Inconnu avec ce croyant qui ne croyait pas. Plus Lamennais voulait Tentraîner, plus il se rapprochait du Dieu des bonnes gens. Après tout, sa chanson contient une philosophie qui survivra peut-être aux volumes ambitieux de l'illustre Breton qui, pareil à son compatriote Chateaubriand, un autre grand ami de Béranger, a voulu trouver la vérité dans les régions où on ne trouve que les nuées.
La figure de Béranger était la moins poétique du monde. Brizeux, qui, lui d'ailleurs, n'avait pas la tête de lord Byron ni de Lamartine, surnomma Béranger : le Père Lathuille, C'est qu'il n'avait pas bien regardé ni la flamme des yeux, ni la malice des lèvres, ni la lumière du front.
Ce fut rue Fortunée que pour la première fois, je serrai la main de ce brave homme, aujourd'hui dédaigné, parce qu'on ne chante plus que les chansons de M. Libert et de M°* Faure. Mais on reviendra à Béranger pour le lire sinon pour le chanter. On reconnaîtra qu'il appartient à l'histoire politique comme à l'histoire littéraire. Poète national, a-t-on dit. Oui, poète national, puisque pendant bien des années la France a eu, en l'écoutant, des bat-
2 5a Les Confessions
tement de cœur et des éclats de rire. Son malheur a été sa popularité, c'est la vague — ou la vogue qui vous submerge en vous couvrant de sable et d'écume; mais ce n'est pas un affront, c'est un autre baiser rouge de la Muse.
A mon arrivée à Paris, j'avais vécu à la condition de faire « des chansons à la manière de M. de Béranger ». Il ne me fut pas bien difficile, quand j'écrivis le Quarante et unième fauteuil^ de faire les cinq strophes célèbres qui ont été chantées sur toutes les orgues de barbarie de Paris et de la province.
L'imprimeur attendait. Je déjeunais avec quelques amis; tout en causant je me mis à crayonner la chanson et je la chantai sur un vieil air pour avoir l'opinion de mes convives. Gautier me prédit ce qui est arrivé, à savoir que cette chanson serait attribuée à Béranger et non à moi, tant elle était bien dans le style du bonhomme.
En cette Histoire du Quarante et unième fauteuil, au chapitre consacré à Béranger, l'Académie en corps se présentait chez lui pour qu'il voulût bien accepter un fauteuil; mais Béranger qui « ne voulait rien être », répondait en chantant cinq couplets dont voici le dernier :
Vos verts rameaux ceignent des fronts moroses, Il ne faut pas les toucher de trop près ; Je veux mourir en respirant des roses, Et vos lauriers ressemblent aux cyprès.
Roseau chantant, déjà ma tête plie.
Laissez-moi Tair ! Laissez-moi Thorizon !
Immortel, moi! Mais chut! La mort m'oublie. •• Si vous alliez lui montrer ma maison!
La chose plut beaucoup à Béranger. Le meilleur et le plus doux des hommes vint un matin sonner à ma porte;
Figures parisiennes 253
il se jeta dans mes bras et m'embrassa avec effusion. € Ah çà! me dit-il, la chanson est-elle de vous ou de moi? » Eh bien, la chanson fut toujours allribuée à Béranger. On le représenta venant la chanter dans une revue du Palais-Royal; on la cria dans les rues pour deux sous : t Voilà la dernière chanson du célèbre chansonnier. » Ce qui ne fit de tort ni à Tun ni à Tautre.
Béranger a eu comme Gœthe et comme Voltaire son bouquet de vieillesse ou plutôt ses roses de Noël, ce sage qui, certes, ne jouait pas à TAnacréon, se levait à l'aurore et se couchait comme les oiseaux, un dernier refrain sur les lèvres, car il n'a jamais fait ses chansons qu'en les chantant.
Une jolie fillette, nièce d'une fruitière de la rue de rOratoire-du-Roulc, portait tous les jours des fruits à Béranger. Les fruits étaient son seul luxe et sa seule gourmandise. Il avait remarqué cette fillette, toujours chantante, qui lui demanda un jour défaire une chanson pour elle. La vieille Lisette répondit du haut de ses soixante-seize ans à celle qui n'ea avait que seize : € M. de Béranger ne chante plus, Mademoiselle. » C'est que Lisette n'était plus la folle du logis.
Béranger fut plus doux à cette enfant. Il la fit asseoir un matin à sa table et la pria de chanter. Elle avait entendu Déjazet, elle chantait dans cet esprit-là, si bien que le bonhomme fut ravi. 11 y avait si longlems qu'il n'entendait plus ses refrains par une bouche si fraîche.
Survint Lamennais, voisin de Béranger presque porte à porte, là où s'embranche la rue Lord-Byron dans la rue Chateaubriand.
M"* Seize Ans ne s'interrompit pas pour si peu : un philosophe I Et voilà nos deux vieux amis qui applau-
ai^ . LejÈi Confessions .
dissent, touches jusqu'aux larmes, c Et bien, embrassezmoi, monsieur Béranger, car si vous saviez comme je vous aime! » Ce fut fait avec une bonne grâce charmante. « Comme ça sent bon la jeunesse I » dit le poète en respirant les cheveux brunissans de la petite fruitière. . Ce fut à cet instant que j'entrai en scène pour entendre dire cette amère et belle parole à Lamennais : c La douceur de vivre est dans la renaissance éternelle du cœur. Vous avez été heureux jusqu'à la fin, vous Béranger, car on vous a aimé ; tandis que moi, ni à la fin, ni au commencement! >
Pour achever le tableau : la vieille Lisette humait son café sans paraître s'occuper des autres. Regrettait-elle le tems où elle suspendait, en guise de rideau, son châle à la fenêtre de la mansarde ? Non. On avait trop parié d'elle. Elle était comme Béranger, surchargée de gloire. Et puis sa vie n'était alors qu'un arbre aux branches mortes où ne chantaient plus les oiseaux bleus.
Nieuwerkerke
Je ne saurais mieux peindre Nieuwerkerke surintendant des Beaux-Arts, que par ce trait caractéristique : Un matin je me rencontrai chez Alfred de Musset déjà bien malade avec cet odieux Viel-Castel. Le poète nous dit que son plus grand regret avant de mourir était de ne pas revoir ses amis Raphaèl, Giorgionc et Léonard de Vinci. Il nous était difficile de lui amener ces amis-là. « Vous devriez, lui dis-je, venir les voir aux
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flambeaux, car Nieuwerkerke vous invitera, si vous voulez à une de ces fêtes éblouissantes qu'il donne la nuit aux souverains c de passage à Paris >. 11 en vient tous les jours. — Ce serait mon rêve, dit de Musset en s'animant, mais je voudrais être seul. — Rien que cela! s'écria Vicl-Castel. C'est à peu près comme si je demandais au directeur de TOpéra de me donner une représentation à moi tout seul. — Pourquoi non ? » reprit de Musset qui n'aimait pas qu'on jetât une pierre sous ses pieds.
Le lendemain — Viel-Castel ne Fespérait pas, mais je n'en fus pas surpris — Nieuwerkerke envoya une très gracieuse invitation à Alfred de Musset pour visiter le J-ouvre aux flambeaux. Ce ne fut pas tout, il vint le prendre chez lui. Quand le poète fut arrive au Louvre, celui qui allait être nommé surintendant des Beaux- Arts dit à son hôte: «Mon cher de Musset, si vous voulez être seul en face des maîtres que vous aimez, j'irai vous attendre dans mon cabinet avec Houssaye et Vicl-Castel qui ne sont venus que pour souper avec nous. — Eh bien ! oui, dit Alfred de Musset en serrant les mains de Nieuwerkerke, j'Irai tout à l'heure vous remercier de tant de bonne grâce ; mais si vous restiez là, je serais avec vous et non pas avec Raphaël ou Vinci. »
Qiie se passa-t-il avec Raphaèl et Vinci ?
Que se passa-t-il dans cette dernière effusion du poète vers les grands peintres? Je n'ai jamais pensé «sans être ému à cet éloquent adieu aux chefs-d'œuvre de la tribune du Louvre par un homme qui allait ne plus rien voir !
Alfred de Musset dit une dernière parole à la Joconde et: à la Fornarina; après quoi, pâle et les yeux humides
il s'en vint remercier Nieuwerkerke de son exquise bonté : t On voit bien, mon cher Nieuwerkerke, que vous êtes né grand artiste et grand seigneur. » C'était la première fois qu'on traitait un poète en souverain; aussi quand je serre la main de Nieuwerkerke, Alfred de Musset y est pour quelque chose.
Il y a aussi le Nieuwerkerke artiste et sportman. Le sculpteur a signé quelques belles statues et quelques bustes charmans — Guillaume le Taciturne et le buste de rimpératrice. — Le mondain a été l'exemple du grand seigneur en toutes choses. La nature lui a donné une des plus belles architectures humaines. Aussi le Louvre des chefs-d'œuvre ne sera-t-il pas de longtems si bien représenté. Pas un des ceni-gardes n'aurait pu se mesurer avec lui. Et par-dessus tout cela un homme d'esprit. Qui ne se rappelle ses fêles du Louvre? C'était radieux, surtout les soirs où Rachel apparaissait dans la salle des pastels comme un portrait florentin ou comme une statue grecque. Où sont les neiges d'antan>
Mérimée
Il fut de la Cour où il a passé pour un homme de beaucoup d'esprit. Je ne lui ai jamais entendu dire un mot spirituel, quoiqu'il s'évertuât toujours contre son prochain. Il y a pourtant un mot de lui qui a fait fortune. Il disait de M. Viennet, un des quarante : c Ne parlons pas trop mal de ses tragédies, par exemple ; quand il était au siège de Leipzig, il en avait une sur son cœur qu'il destinait à Talma et au parterre des rois ; un
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obus lui vint en pleine poitrine par ricochet, mais il fut sauvé par la tragédie, car Tobus n'eut pas la force d'aller plus loin que le troisième acte. »
- Au fond, Mérimée fut l'homme des demi-malices et des demi-visées. Jamais un mot franc du collier, jamais un coup d'œil d*aigle : il se confina dans les demiteintes de son cabinet ou dans les chatteries de quelques femmes surannées. Il faisait le joli cœur, ce qui lui donnait des airs de caricatures avec la figure de porte de prison; il manquait du courage littéraire qui dit tout haut sa pensée; il assassinait les gens dans la nuit après les avoir profondément salués dans la journée; il n*avait ni cœur ni estomac ; il nourrissait son cœur de passions refroidies; il nourrissait son estomac d'une tisane perpétuelle qui n'était même pas de la tisane de Champagne. Je le vois encore au coin de son feu, dans le milieu de l'été, devant sa cafetière qui psalmodiait je ne sais quelle triste chanson ; aussi était-il mécontent de tout cet homme à qui tout avait réussi, mais il n'a jamais été mécontent de lui.
Un romancier, il le fut et de haute lignée, trouvant la situation comme le mot, peignant avec force, avec relief, avec cruauté. On sent dans chacune de ses pages qu'il n'aime point l'humanité ; qu'importe, puisque là il fut un artiste; mais là seulement : l'auteur dramatique fut sifflé, le critique n'a pas laissé une page, l'historien n'a pas mis une figure debout, l'homme politique ne fut qu'un diplomate de l'ancienne école qui se cache pour dire la vérité.
Puisqu'il voyait ce que tout le monde voyait, hormis ses augustes amis, l'Empereur et l'impératrice, pourquoi De leur disait-il pas la vérité? C'est qu'il était trop occupé iT 17
à la Cour à toucher les uns et les autres. Parlait-on d'un de ses contemporains devenu sénateur, il le disait tombé en enfance ; parlait-on d'un nouveau venu, il déclarait que c'était un nouveau venu qui ne serait jamais nouveau; tout lui faisait ombre à cette ombre.
Un soir, on faisait cercle autour de l'Empereur qui parlait des hommes de lettres touchés de politique. L'Empereur, avec sa bontéhabituelle,les prenait sous sa protection, même ceux qui lui étaient opposés. Mérimée n'en fit qu'une fricassée. L'Impératrice était survenue avec deux ou trois femmes de la Cour, affolées de Mérimée : « Mon Dieu ! comme il a de l'esprit ! » Ce n'était pas l'opinion de l'Empereur; aussi lui tomba-t-il des lèvres ce mot qui m'est resté jusqu'au jour où je l'ai mis dans un sonnet : c Monsieur Mérimée, j'ai plus d'esprit que vous, parce que je suis bon. »
// eut beaucoup d* esprit ^ Alceste-Mérimée : Un soir qu'il voulait plaire à Napoléon trois^ Il flagella les dieux, les hommes et les rois, Avec une malice un peu trop imprimée.
Il frappait tout le monde; aussi quels désarrois! Pas un homme vivant qui ne fût un pygmée^ Et comme il s* enivrait de sa gloire en fumée Pendant qu'il attachait ses amis à la croix!
Napoléon lui-même eut sa part de supplice, Il lui fallut gaiement boire à l'amer calice Et se laisser marquer en noir par ce charbon.
L'Empereur souriant ne daignait contredire.
A la fin il ne put s'empêcher de lui dire :
c J'ai plus d* esprit que vous, parce que je suis bon. c
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Mérimée n'aimait pas les gens de lettres ; il les trouvait encore plus bêtes que les illettrés, t La comédie qu'ils jouent n'est pas comique du tout, le public les sifflerait s'ils ne se sifflaient eux-mêmes. » Et quelles incroyables impertinences contre Victor Hugo, un souverain qu'il ne reconnaissait pas ! Ce ne fut donc pas là qu'il plaça ses amitiés. Il fut pourtant camarade de quelques-uns : Sainte-Beuve, Alfred de Musset, George Sand. Mais il eut une plus vive amitié pour du Sommerard et Courmont. Quoiqu'il aimât la solitude et qu'il ne se trouvât bien, cet homme refroidi dès l'enfance, que dans sa villa de Cannes avec son ami le soleil, il fut un homme de cour ; on le rencontra souvent aux Tuileries, à Fontainebleau, à Compiègne, à Biarritz, mais, tout en s'intitulant le fou de l'Impératrice, il n'y jouait bien que le rôle d'Alceste.
Ce fut au point que, plus d'une fois, l'Impératrice conseillait à son fou de retourner au fond des bois. Mérimée n'était content de rien, lui qui devait être content de tout. Certes, la vie avait été facile à celui-là. Ses amis de collège lui avaient donné en sa première jeunesse de hautes fonctions dans les beaux-arts. Le succès le prit à son premier livre sans permettre qu'il fût jamais contesté. Dès qu'il frappa à la porte de l'Académie, la porte s'ouvrit à deux battans. Quoiqu'il raillât tous les partis, ou parce qu'il les raillait, il fut toujours bien avec tout le monde. Il eût été pair de France sous la monarchie, il devint sénateur dès que l'Empire fit un sénat. Vous direz que tout cela ne fait pas le bonheur. Vous avez raison, mais tout cela ne gâte pas le bonheur. Quel fut donc le point noir dans cet horizon sans nuages } Le point noir, c'est que cet
homme, qui avait l'art de parler et d'écrire, n'eut jamais l'art d'aimer et d'être aimé. Il ne s'est jamais jeté à bras ouverts sur un cœur loyal. Il avait trop peur d'être pris en flagrant délit de ridicule. C'est l'histoire de Fontenelle.
Mérimée s'égara hors du roman, mais il n'a vécu et il ne vivra que par ses romans. Il n'a fait de l'histoire que pour la pose et pour les Académies ; il savait bien qu'il n'entrait pas dans l'àme des personnages historiques, il ne leur donnait que la vie factice de l'électricité. Qu'importe! combien d'historiens célèbres qui voudraient s'en aller dans l'autre monde — dans le monde de la renommée — avec Colomba, la Vénus dllle et autres petits chefs-d'œuvre incomparables! Ce simple volume est un piédestal de bronze.
Pour finir, rappelons la belle pensée de Vauvenargues : « L'esprit est l'œil de l'âme et non sa force. » Sa force est dans le cœur, dans l'âme, dans la passion. Mérimée a voulu tuer la nature par la raison, la passion par l'esprit. Comme il était bien doué, son génie a résisté. Mais combien de branches en fleur il a sacrifiées dans la belle saison qui eussent donné des fruits à son automne. Il a trop voulu c faire le malin > au lieu de faire l'homme. Heureusement qu'il fut un galant homme.
Alfred de Vigny.
Alfred de Vigny était le joaillier de la. cour d'Apollon ou encore le Benvenuto Cellini du romantisme. En sa jeunesse y il 3e contenta de sa belle prose et de
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sa fière poésie; mais, dès que fut tombée sa jeunesse, il ne se contenta plus des féeries de son imagination. Ce fut alors qu*il s*écria : Seul le silence est grand. Il ébauchait cent choses sans en vouloir parfaire aucune , tout en s'impatienlant, ce poète du silence, de ne plus faire assez de bruit par ses œuvres passées. 11 me disait, un jour : « Ce ne sont pas nos livres qui font du bruit dans le monde, ce sont nos actions, ce sont nos folies. »
Il reprit : t M. de Balzac a commencé par être plus célèbre par sa canne, grâce au roman de M™' de Girardin, que par ses premiers romans. » Ces paroles me rappelèrent qu'au temps où M. de Balzac faisait ciseler sa seconde canne par Froment Meurice, cet autre merveilleux joaillier du romantisme, M. de Vigny s'occupa beaucoup de se faire sculpter et ciseler une épée , trouvant sans doute que c'était la vraie canne du gentil homme. Le gentilhomme Alfred de Vigny avait commencé par la vie du soldat. Mais il eut beau ressaisir toutes les épées connues dans les musées, il n'en trouva pas une qui fût, je ne dirai pas à' sa taille, mais à sa main.
Je lui représentai que la première plume venue ferait bien mieux son affaire, t Prenez une plume d'aigle ou une plume d'oie, c'est avec cette épée-là que vous êtes soldat aujourd'hui. — Pélion sur Ossa! s'écria-t-il. Voulez-vous donc que je fasse, comme les autres, des pièces qui ne finissent pas et des romans qui recommencent toujours : des romans de stratégie, comme Clarisse //ar/o);;e? Vingt-quatre volumes pour décrire le siège et la prise d'un cœur; c'est digne de Vauban. »
Alfred de Vigny me promit pourtant, en 1852, un
drame pour M"« Rachel. Mais il se contenta de voir le drame en songe : la réalité l'effrayait. Il causa avec M"* Rachel, il m'indiqua les décors, il fixa le soir de la première représentation. Or, ce soir-là, il demeura au coin de son feu , le drame se passa au fond de son âtre le poète n'était plus qu'un philosophe. Singulier homme ce gentilhomme et ce galant homme. Pour lui, tout ce qu'il rêvait était arrivé, aussi ne daigna-t-il jamais descendre des hauteurs. Il est vrai que le comte Alfred de Vigny demeurait alors au quatrième étage, presque au septième ciel.
Il s'imaginait être toujours dans son rôle de grand seigneur, parce que son imagination complaisante lui donnait des équipages et des gens. Sa cuisinière était tout son domestique; mais il croyait avoir des serviteurs sans nombre. Il fallait le voir dire d'une voix de souverain : c Où sont mes gens ) » Il ne disait jamais : t Allez chercher un fiacre », mais : • Faites avancer ma voiture. » Sur quoi sa bonne à tout faire courait à la prochaine station pour revenir tout essoufflée : • La voiture de monsieur le comte est avancée. » Si un ami descendait avec lui, il lui ofl'rait la place d'honneur dans son carrosse à trente sous. J'ai joui un jour de cette prérogative. Un autre jour, comme je lui disais adieu, il sonna ses gens. « Reconduisez M. Arsène Houssaye », dit-il tout haut, comme s'il parlait à un valet de chambre. Mais ses gens n'arrivant pas, il daigna me reconduire .lui-même jusqu'à l'escalier, tout en s'indignant contre les domestiques d'aujourd'hui qui ne sont jamais là. C'est que la bonne à tout faire était allée acheter des œufs et des pêches pour le déjeuner.
Et il m'avait invité à le partager I Pourquoi ne point
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passer cette illusion à ce galant homme? Il a rimé de si beaux vers et il a conté de si beaux contes! Molière, le grand peintre des ridicules, en traînait quelques-uns sur ses pas comme beaucoup de ses victimes. C'est Thuma* nité.
Alfred de Vigny, bien mieux que tant d'autres, méritait un hôtel, un landau et des gens. Mais le génie n'est pas payé ici-bas — ni là-haut.
Son cabinet était son Olympe. Le bruit l'offensait, normis le bruit des applaudissemens quand on jouait son Othello ou son Chatterton. Il croyait volontiers que tout le monde était occupé à discuter ses œuvres. Il n'aimait la Vérité que vêtue d'un péplum, tant il avait peur de la réalité. II remettait tout au lendemain, même son bonheur, même sa gloire. Pendant des années je l'ai vu tantôt chez moi, tantôt chez lui, pour la reprise d'Othello et de Chatterton. Quelle que fût la distribution des rôles, il disait toujours : « Je vais étudier les comédiennes. » Il venait au théâtre, mais il s'en allait plus indécis encore. C'était à mourir. Il y mettait tant de bonne grâce, qu'il était impossible de ne pas prendre patience. C'est ainsi que, voulant le jouer, je n*ai réussi qu'à perdre agréablement mon tems.
Il n'y avait pas d'ailleurs avec lui de profonde intimité. Selon Jules Sandeau, qui Ta bien connu, personne n'a vécu dans sa familiarité, <r pas même lui ». Ratisbonne, qui a parlé de lui comme un fils et comme un poète, rappelle qu'il s'enveloppait d'une haute réserve comme une armure d'acier poli, même contre lui.
Nul ne peut dire qu'il fut son ami, pas même Dieu qu*il tenait à distance comme les autres avec une poli-
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tesse de grand seigneur. Voilà sans doute pourquoi on a dit qu'il était mort sans confession.
Alfred de Vigny se croyait déjà dans Tempyréc. Aussi avait-il pris la solennelle désinvolture d'un dieu. On ne le surprit jamais terre à terre ni dans ses inspirations, ni dans ses amours. Il métamorphosait sa femme et ses maîtresses en archidéesses de TOlympe. Jamais l'aristocratie de race ni l'aristocratie littéraire ne s'éleva à un tel diapason.
Pourquoi oublier ici, à propos d'Alfred de Vigny, son histoire avec M"' Dorval? Il Tadorait : elle avait joué Kitty Bell comme un ange; il allait la voir tous les jours : ce n'étaient que bouquets de fleurs et bouquets de vers. Quoiqu'elle fût fort engageante., il n'avançait point d'une coudée. Il parlait d'elle comme en parlait Banville dans ses Camées parisiens. Cette figure désolée, même dans la joie, c'était déjà l'âme extra-humaine qui s'envolait, en lui faisant ombre. Il avait peur de toucher t ces lèvres folles de passion, ces yeux brûlés de larmes, ce corps palpitant, ces bras brisés par la fièvre». Il se contentait de l'idéale musique de cette voix si brutalement douce quand elle disait : c Je vous aime ! »
Si Alfred de Vigny se jetait à ses genoux, elle le relevait dans ses bras; mais, tout effrayé d'être si près de son rêve, il prenait son chapeau. Le lendemain, c'était la même comédie : M™* Dorval la trouvait mauvaise. Jamais poète n'avait poussé si loin l'art de filer le parfait amour. Alfred de Vigny eût inventé le superplatonicisme. Un soir qu'il s'évertuait de couvrir de fleurs sa princesse, elle finit par lui dire, tout impatientée : » Voyons! à quand la noce> »
Gavamî
Gavarni, tout en se jouant, a écrit sur pierre, par la langue expressive du dessin, la page la plus vive du roman de notre jeunesse. Combien de mots jaillis de son esprit qui sont l'esprit de son tems, avec les mots qu'il recueillait de première main!
Sont-ce les romans qui font les mœurs, ou les mœurs qui font les romans? Balzac et G.ivarni ont créé tout un monde qui n'avait vécu que dans leur esprit. Mais là est la force du génie : ce monde. écrit et dessiné, a pris un corps sur cette âme soulll.e par ces deux maîtres. Les héros et les héroïnes de Bol/ac, comme les héroïnes et les héros de Gavarni, sont aujourd'hui vîvans parmi nous.
Je ne suis pas absolu. Je ne nie pas que la Comédie humaine de Balzac et de Gavarni — tomes 1 et 11 — n'ait aussi ses muutages à vif, ses photographies en plein soleil, ses contre-épreuves de la Vérité. L'âme du romancier et du pein;re est le miroir d'acier poli dj
la Fable antique que la Poésie agitait devant les philosophes et les courtisanes. Balzac et Gavarni étaient hommes du monde et savaient leur monde. Mais ils avaient trop dlmagination pour se contenter de peindre le jeu de la vie et le jeu de ramour» tel qu'il se joue à Paris, où le peuple le plus spirituel de la terre manque beaucoup de relief, de couleur — et d'esprit *.
J'ai vu , pour la première fois, Gavarni au bal de rOpéra. C'était le dandy par excellence. Je croyais voir le comte d'Orsay. J'étais avec un peintre plus fort par les épaules que par la main. Il haussa les épaules et s'éloigna de Gavarni en s'écriant : « Extrait de fleurs d'oranger! » Je lui demandai quel était ce dandy si bien frisé. € Un dessinateur de modes, qui se nomme Gavarni. — Mais il a beaucoup de talent, dis-je. Lawrence ne dessine pas mieux; M. Ingres ne dessine pas si bien. » Michel-Ange haussa les épaules et me quitta.
Cinq minutes après, Roger de Beauvoir ~ extrait de violette de Parme — se promenant avec Gavarni, vint à moi. On dit des folies aux égarées du foyer. Je fus émerveillé de l'esprit imprévu — et pourtant philosophique—je dirai presque mathématique, de Gavarni.
Gavarni signait ses chefs-d'œuvre d'une main légère, comme il signait un billet galant , avec la fine moquerie d'un esprit supérieur qui ne croit qu'à l'heure vécue.
Il a commencé par r Artiste, C'est là qu'il a ouvert sa série des bals de l'Opéra et des fêtes du monde. En 1843, quatre de mes amis achetèrent /'Ar/w/e pour m'en
* En quelques mois, Méry, Roger de Beauvoir, Gozian, Ga* varni, sont morts avant l'heure. C'est le train express de l'esprit français. Les Parisiens s*en vont, les Velches arrivent, dirait Voltaire.
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donner la direction. J'écrivis aux illustres de la littérature et de Fart. Hugo m'envoya une eau-forte et Gavarni une pièce de vers. Il écrivait en prose et en vers; mais sa véritable écriture, c'est le dessin : c'est là qu'il est éloquent, c'est là qu'il est philosophe, romancier et poète avec tout l'imprévu, tout le brio, toute la désinvolture d'un esprit original qui imprime son sceau tout en se jouant.
On a comparé Gavarni à Hogarth, à Goya, à Hoffmann, à tous les humoristes. Gavarni est né de Gavarni pour mourir Gavarni , Parisien par excellence des derniers jours de Paris; car Paris s'en va. Dans un quart de siècle, Diogëne pourra allumer sa lanterne pour chercher un Parisien.
La fin de Gavarni a été sombre. Il habitait une villa célèbre par ses arbres verts. Il y méditait , non plus les fourberies de femmes, mais les problèmes de Newton. Sous le dandy, il y avait un grand artiste; sous le grand artiste , il y avait un mathématicien : seul le mathématicien avait survécu. Çà et là, il ouvrait sa fenêtre vers Paris, comme s'il entendait encore les airs charmans de son carnaval — un autre carnaval de Venise. Mais à peine avait-il souri au passé, qu'il fermait sa fenêtre et remontait, par l'esprit, les spirales de l'algèbre.
Il ne croyait pas à Dieu ni à son âme t pour deux sous 1. Deux sous! Il n'en fallait pas plus pour passer autrefois TAchéron. Deux sous donnés à un pauvre avec la charité chrétienne, il n'en faut pas plus pour passer au ciel.
Qui a été bien étonné là-haut? C'est Gavarni, quand il a retrouvé son âme qu'il avait perdue.
AP^ Mars et M^ Doze
Mademoiselle Mars fut la comédienne par excellence, parce que M"* Mars, disparaissant sous la figure qu'elle représentait, pouvait jouer tour à tour, dans le Mariage de Figaro, le rôle de Suzanne et celui de la Comtesse. C'était bien Suzanne, c'était bien la Comtesse; M"« Mars demeurait dans la coulisse. Aujourd'hui, ce sont les figures de la pièce qui restent dans la coulisse, pour la personnalité de la comédienne.
Roger de Beauvoir me présenta un jour à M"* Doze. Il aimait les aurores depuis son aventure avec la comtesse Dash, qui s'est envolée de ses bras pour devenir reine en Allemagne. Moi aussi, j'aime les aurores, ce qui ne nous a pas empêchés d'aller souper ensemble chez M"* Mars. Mais M"* Doze était du souper, et aussi Jules Janin, et aussi Loève-Veimar, qui aurait bien voulu naguère rimer avec Mars.
Il nous dit qu'il arrivait tout exprès de son consulat de Bagdad pour la Célimène des Céllmènes.
Nous avions apporté des bouquets à la maîtresse de la maison. Quand on les mit sur la table, elle nous dit : c Vous vous figurez donc que je joue la comédie.^ » Ce fut le point de départ de cent et un madrigaux, c Oui, oui, dit-elle, tout cela est pour la comédienne; mais, heureusement, il n'y a plus rien pour la femme. »
Roger de Beauvoir, qui ne fait pas les choses à demi, prit M"° Mars dans ses bras et l'embrassa à toute volée, pour lui prouver qu'il y avait encore une femme sous la comédienne.
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Loève-Veimar aurait bien voulu en faire autant; mais la mollesse orientale le clouait sur sa chaise. Il se souleva. De sa main blanche, M"* Mars lui montra sa patted'oie invisible pour les spectateurs, mais trop visible déjà pour les adorateurs, t Pourquoi, dit-elle. Dieu n'a-t-il pas mis les rides aux talons?» Elle eut toutes sortes de mots pendant le souper : de très anciens, mais aussi de tout nouveaux. J'aurais voulu les saisir au vol comme on prend les papillons. En voici un qu'il ne faut pas oublier : M"* Doze disait à M"* iMars, qui l'appelait sa fille — encore une coquetterie — qu'elle désespérait toutes les comédiennes par le charme de son jeu : c Ah! ma belle enfant, j'aurais bien mieux joué encore, si je n'avais pas voulu si bien jouer! »
Roger de Beauvoir, qui n'aimait que le vin de Champagne, regrettait de ne pas en avoir apporté une bouteille dans son bouquet. M'^*" Mars le connaissait bien; aussi lui dit-elle : c Et moi aussi, je vais vous oiïrir un bouquet. » On apporta deux bouteilles d'aï qui firent leur poussière d'or. Cette fois, Roger de Beauvoir dégaina et débita les plus belles folies. M"* Mars lui dit tQut à coup : c Monsieur de Beauvoir, puisque vous contez si bien, je vais vous dire une histoire que vous écrirez avec votre plume de Tolède. — Après moi », dit Jules Janin.
Naturellement, on fit silence, c Vous savez que, de mon tems, dit gravement M*^* Mars, j'ai passé pour une bonapartiste, dans ma fureur des violettes. Pourquoi pas > J'aime les grands spectacles, car les grands spectacles font les grandes nations. — Avec ça, s'écria Roger, que Napoléon a créé une belle littérature! — Ingrat, dit M*^ Mars, ce sont les hommes de ce tems-
là, des géants, qui vous ont mis tous au monde, Victor Hugo en tête. — Votre histoire est donc un poème épique? demanda Loève-Veimar. — A peine un conte, reprit M"* Mars. Mais ne rions pas, car je ne ris jamais quand je parle de Napoléon. D'ailleurs, ce que je vais vous dire m'arrache toujours des larmes. » M"* Doze me dit tout bas : t Elle n*a jamais pleuré. »
M"* Mars nous conta une page de sa vie, que Beau, voir a contée, une page dramatique et touchante s'il en fut, comme le Cachet rouge, d'Alfred de Vigny. Et, sans jouer la comédie, elle faillit nous arracher des larmes. Elle était si émue à ce souvenir de jeunesse, que les siennes perlèrent; mais, pour les cacher, elle prit sa coupe de vin d'Aï et la porta à ses lèvres, comme si elle voulût donner raison à M"* Doze.
Pour moi, je trouvai que c'était une bonne fortune d'avoir vu pleurer Célimème.
A quelques jours de là, Roger de* Beauvoir épousa M"* Doze. Ce fut l'orage dans le ciel bleu, Tarc-en-ciel sur les nuées ; et pourtant c'était un beau spectacle de les voir passer tous les deux, lui beau, vaillant et gai , elle belle comme la beauté souriante, cheveux blonds, yeux d'azur. Et de la poésie et de l'esprit comme Roger de Beauvoir. Elle lui donna deux fils et une fille. Les deux fils courent, comme lui, les hasards littéraires. La fille, qui était fort jolie, fut adoptée par M"* de Païva, qui lui eût laissé pas mal de millions, si la belle ne se fut pas fait enlever un jour du château de Pontchartrain par un beau capitaine, qui la prit en croupe. La pauvre enfant ne survécut pas à cette folie.
On oublie trop Beauvoir. Le « Musset brun », disait le grand critique d'Aurevilly. — -Moi, je ne l'oublie pas.-
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De Monsieur et de Madame Ingres
En 1850, on m'annonça M. Ingres à mon cabinet du iThéâIre- Français. Je n'avais jamais vu ce grand artiste que j'avais tantôt admiré, tantôt critiqué, pour son dessin savant et sa palette protestante. Je le reçus comme un prince des arts. Il commença par admirer deux bustes de comédiennes du xviii* siècle qui étaient sur ma cheminée; après quoi il leva les yeux sur mon plafond, une tapisserie représentant Apollon conduisant les Muses. Il y avait là un violon qui le toucha au cœur. Ce fut en vain que je lui parlai peinture; il me répondit par la musique et la poésie. Racine était son dieu, comme il fut le dieu de Delacroix. Racine seul aurait donc pu mettre d'accord ces deux peintres si opposés.
M. Ingres finit par me dire pourquoi il venait. C'était pour M"' Ingres : « L'Académie des beaux-arts a ses entrées au Théâtre-Français, ce dont je suis très heureux, mais M"' Ingres et moi nous ne faisons qu'un, voilà pourquoi je frappe à votre porte. — Je comprends, je vais inscrire tout de suite le nom de M"* Ingres; vous continuerez à ne faire qu'un ; c'est si beau que j'en suis touché ; mais tout en ne faisant qu'un vous aurez deux stalles de balcon chaque fois que Racine sera en scène, même quand M"' Rachel jouera Phèdre ou Hermione. » M. Ingres me tendit la main, c La Comédie n'y perdra rien; je ne veux pas vous donner pour le foyer un tableau tout fait, je veux vous faire un tableau tout exprès. J'y ai déjà pensé en venant ici : par exemple,
2J2 Les Confessions
Racine frappé à mort d'un regard du roi pour le punir de s'occuper de politique, ou mieux encore Louis XIV servant à déjeuner à Molière. — Deux légendes, dis-je à M. Ingres, mais qu'est-ce que l'histoire sinon la légende ? D'ailleurs, quand vous aurez fait un de ces tableaux ce sera une page officielle. — Eh bien ! je me mettrai à l'œuvre demain, mais vous n'aurez pas le tableau après-demain, car je ne suis pas comme les grands hommes du jour, je n'improvise pas. »
Le soir môme M. Ingres mena M"« Ingres à la Corné die. On jouait r École des femmes. J'allai le saluer aux stalles de balcon, en lui proposant une loge dont il ne voulut pas. Il me présenta à M"* Ingres. Qui vit ensemble se ressemble : tel homme, telle femme, mais pour cela il faut vivre ensemble quelque cinquante ans. La vieille dame avait à ce point la religion de son mari, qu'à tout instant elle le regardait. On eût dit deux bons bourgeois du Marais, ou Monsieur et Madame Denis, voués au noir. Certes ceux-là suivaient les modes à distance respectueuse. La femme avait l'air d'être habillée en homme. C'est qu'en effet la brave créature n'était plus autre chose qu'un bon camarade, c Savezvous ce qui m'indigne, me dit tout à coup M. Ingres, c'est que les spectateurs de 1850 ne voient pas toute la beauté de ce chef-d'œuvre qui est pourtant joué par les premiers comédiens du monde.» Et se tournant vers l'orchestre : c Mais misérables, admirez donc», cria-t-il à quelques jeunes gens qui étaient là pour jouer du lorgnon.
Comme il me l'avait dit, M. Ingres n'improvisait pas. Il reprit et abandonna dix fois la Source. Il recommença le Molière, le laissa de côté, le continua, l'oublia, y
Figures paris ienties zjS
vint encore et finit par le donner au Théâtre-Français. Ce fut en 1857, un an après mon départ. Ce qui m*empôcha naturellement de lui mettre le beau cadre XVII* siècle que je lui avais promis.
Voilà donc comment M. Ingres peignit cette légende du déjeuner de Molière avec Louis XIV. Et il a compris la scène en historien profond. Il avait trop de génie pour ne pas chercher à mettre le génie à sa place. Cette scène, tout en élevant Molière à la dignité des grands seigneurs, fait le roi plus grand parce que le roi donne une souveraine leçon* aux courtisans. C'est déjà la porte ouverte sur Tavenir, les gens les plus nés ne prendront plus le pas sur les pauvres diables de génie venus au monde dans une boutique de tapissier. Il nV a pas de grande page au musée de Versailles qui soit plus éloquente que cette petite page.
Quand je rencontrai M. Ingres après avoir vu ce tableau je lui pris la main pour le remercier d'avoir si bien fait, t C'est tout -simple, me dit il, j'ai pris mon temps, le génie c'est la patience. • Je lui répliquai sans être convaincu : c Le génie c'est le génie, voyez plutôt Molière qui n'a jamais eu le temps d'être patient. — Tant pis le murmura M. Ingres qui ne voulait jamais avoir tort.
Gérard de Nerval
Un matin que j'étais de très bonne heure au Théâtre- Français, dictant à Verteuil un rapport que le ministre m'avait demandé la veille, un homme survint, tout
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essoufflé, forçant la porte : r Monsieur, me cria-t-il sur le seuil, accourez vite, M. Gérard de Nerval vient d*ètre dépendu rue de la Vieille-Lanterne.» Dépendu! ce verbe me frappa au cœur. Dépendu I Je ne perdis pas une seconde: rhomme était venu en fiacre; ce fiacre nous conduisit en dix minutes rue de la Vieille-Lanterne, en passant par les quais pour aller vite: Verteuil avait voulu m'accompagner : t S'il s'est pendu, me dit-il, ce n'est pas pourtant par misère, car il n'y a pas longtems que je lui ai remis quinze cents francs. >
C'était pour une traduction ûe Misanthropie et /^e/>cn- /ïV, que j'avais demandée à Gérard dans son intérêt et dans l'intérêt du théâtre.
Nous arrivâmes; nous avions laissé la voilure sur le quai pour suivre les sinuosités impraticables qui menaient comme à cache-cache rue de la Vieille-Lanterne. D'un côté il fallait descendre un escalier. Nous arrivâmes par ce côté-là. Deux à trois cents personnes s'y étouffaient. Ce qui me frappa d'abord, ce fut le silence; on se parlait à mi-voix, comme si l'on craignit de réveiller le mort, quoiqu'il fût alors transporté au poste de l'Hôtel de ville.
Pauvre cher mort! il n'avait pas rendu le dernier soupir quand une laitière et un ivrogne le découvrirent au point du jour à cette grille de malheur. Comme un de ses pieds posait sur une petite pierre de l'escalier et comme il avait son chapeau sur la tête, ces deux personnages s'imaginèrent qu'il s'était rangé contre le mur pour les laisser descendre. L'ivrogne salua, mais la laitière s'écria au même instant : c Vous ne voyez donc pas qu'il est pendu ' »
L'ivrogne murmura : c Allons donc, on ne se pend
Figures parisiennes ayS
pas avec son chapeau sur la tête. — Par un pareil tems, pourquoi pas } » reprit la laitière.
11 existait à deux pas de là un cabaret mal famé, tout à la fois coupe-gorge et souricière, où Gérard avait passé, dans la salle commune, quelques heures delà nuit, la plume à la main.
On nous dit que « le pendu était là ». Nous fendîmes la foule avec les armes violentes de la volonté ; mais à peine avions-nous franchi le seuil que Togresse et une de ses coquines à gorge provocante, bravant le vent glacial qui soufflait la neige, nous crièrent que <r le monsieur » était au poste. Je crois même qu'elles dirent qu'il était c au violon ».
Nous aperçûmes le commissaire de police qui venait vers nous pour faire une enquête. Je lui remis ma carte. Il nous conduisit au poste de THôtel de ville où j'embrassai Gérard. On avait pu le saigner, mais sans le faire revivre. Le médecin de passage nous dit : t On a coupé la corde une minute trop tard ! »
Je priai le commissaire de police de faire conduire mon ami chez moi. On trouva plus près, parce qu'on conduisit Gérard à la Morgue. — Pourquoi? — C'est que je n'avais aucun titre, pas plus que Théophile Gautier ni Roger de Beauvoir, pour réclamer Gérard. Il avait une famille, nous n'étions que ses amis. On dépêcha un ambassadeur chez son père officiel, M. Labrunie. Il refusa de recevoir son fils, disant qu'une telle émotion le tuerait. Oh! l'égoïsme de ceux qui ont perdu leur cœur dans les batailles de la vie! Je revins à midi demander encore cette chère dépouille ; mais on était entré dans la série des formalités : il fallait passer par toute la hiérarchie de la justice parisienne.
Je rencontrai Théo à la Morgue. Il avait la pâleur du mort ; il ne pouvait croire à cet horrible spectacle. Gérard sur la dalle des suicidés, nu et froid comme une statue, Tœil ouvert encore, nous regardant sans nous voir. Il ne fut jamais plus beau. La strangulation n*avait pas altéré ses traits, une sérénité presque radieuse passait sur sa figure. Nous lui prîmes la main ; nous lui parlâmes, comme dans les Vocerari, rappelant son rare esprit et son cœur d'or: « O Gérard, qu'as-tu fait? Pourquoi n'es-tu pas venu hier te jeter dans nos bras. » Et Gérard, dans sa douceur inaltérable, semblait nous demander pardon de nous faire un pareil chagrin.
Tout Paris était ému par cette mort mystérieuse. Ce fut le Théâtre- Français qui paya les funérailles de Gérard. Ces funérailles furent dignes du théâtre et du poète. Notre-Dame de Paris fut pleine de monde. Plus de trois cents amis suivirent le cercueil au Père- Lachaise *. Nous avions jugé avec Théo que la seule oraison funèbre qui pût être éloquente, c'était le silence. On ne pouvait parler de sa vie sans parler de sa mort. Or, sa mort, c'était Tincxplicable !
Et comment Téglise s'ouvrait-elle pour les funérailles
* Gérard de Nerval et Charles CoUgny, ces deux poètes amis qui n'ont jamais connu les joies de Tintérieur dans leur incorrigible amour de la vie de bohème, reposent à cette heure en face de Balzac. Ç*a été pour moi un pieux devoir de leur offrir aussi l'hospitalité dernière à eux qui avaient bien voulu vivre çà et là chez moi. Il y a quinze ans, quand je fis transférer Gérard de Nerval de sa tombe provisoire dans sa tombe à perpétuité, nous assistâmes nous deux Théophile Gautier à cette lamentable exhumation. Oui, lamentable I La tète du mort, cette tète qui avait été hantée par tant de pensées profondes et tant de rôves éclatants, portait comme une couronne je ne sais combien de grappes de vers morts à leur travail.
Figur.
parts
d'un suicidé? J'étais allé la veille trouver l'archevêque de Paris, qui y mit une parfaite bonne grâce. Il ne me demanda qu'une lettre du docteur Blanche « pour couvrir l'église*. Cette lettre, la voici :
Monseigneur, Gérard de Nerval s'est pendu parcequ'il a vu sa folie face à face. Le docteur Blanche.
Gérard était fataliste : il s'est pendu un vendredi, le vingt-six du mois — deux fois treize — rue de la Vieille-Lanterne, au bout de la rue de la Tuerie, au voisinage d'un corbeau et sous une clé symbolique.
A-t-il pensé à tout cela? Les événemens ont leur moralité et leur sens profond dans leur forme pittoresque.
Alexandre Dumas II
Alexandre Dumas, premier du nom, a vécu dans l'orage et dans le roman. Du commencement à la fin, il s*est demandé s*il marchait sur la terre ferme, soit qu*il fût sur le théâtre de la vie, soit qu*il fût dans les coulisses des théâtres.
Alexandre Dumas, deuxième du nom, n'a pas bâti Monte-Cristo t{ n'a pas traversé la passion d*Antony; mais, quoique poète, lui aussi, il vit bien campé sur la terre, dans les joies de l'étude et de la maison.
La maison ! le père a bâti un château — sans parler des châteaux en Espagne — mais il n'a jamais eu une maison. Son foyer était trop le foyer des théâtres; son cabinet de curiosités et sa galerie de tableaux étaient au Louvre. Est-ce qu'il avait le temps d'avoir quelque chose à lui*?
* Un jour, pourtant, il voulut se bâtir an petit Escurial à Paris. C'était, je crois, dans la rue Saint*Georges. Il loua dix mètres carrés dans la cour d'une maison. Pourquoi louer et ne pas acheter ? C'est qu'il ne voulait pas emporter la patrie à la semelle de ses souliers pour aller dans Tautrç monde. Sur ces dix mètres carrés, il bâtit— à la légère, heureusement — toute une maison, un seul étage, où il eut l'art de faire un vestibule, une salle à manger, un salon, une chambre à coucher, un cabinet de travail et une salle de bain ! Quand ce fut bâti, il voulut me conduire dans ce chef-d'œuvre en miniature qui était en si curieuse opposition avec lul-méme. Aussi, quand il entra et qu'il se mit à rire, l'édifice trembla sur sa base. Dumas avait un pied dans le vestibule, un pied dans la salle à manger, toui en déposant son chapeau dans le salon. « N'est-ce pas que c'est complet ?» me dit-il. Je m'extasiai. « C'est admirable» lui ré-
■ J. I iLl - .
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Quand on voit à distance ce grand homme trop sacrifié — mais on lui rendra justice, — ne semble-t-il pas qu'il n'ait été préoccupé que d*uiie seule, idée : écrire des chefs-d'œuvre pourdonner des nlillions aux théâtres; écrire des romans merveilleux pour donner des millions à ses libraires } Ce poète qui a remué autant d'or que Lamartine n'en a jamais eu sous la main.
Je ne sais pas si son fils a beaucoup d*or, mais je sais qu'il a beaucoup de tableaux : une fortune pour ses yeux, en attendant que ce soit une fortune réalisée. C'est que, à l'inverse du père, le fils vit chez lui ; il faut bien qu'il ait son Louvre sous sa clef.
Cet homme tout moderne, qui a créé plus d'un chefd'œuvre du théâtre moderne, qui a renouvelé l'esprit moderne, ne pouvait pas donner dans l'antique ni dans l'ancien. Aussi ne s'est-il passionné que pour les œuvres contemporaines.
Il est né en pleine action romantique, dans le flux mystérieux qui se brisait au rivage. 11 ne devait vivre que de la passion de son tems, sans trop de souci des horizons du passé dans leurs grandes lignes mélancoliques, pareilles à ces nuées qui vont s'effaçant dans les pourpres du couchant.
La vie, encore la vie, toujours la vie : c'est le mot de son œuvre. Où en serions-nous pour l'histoire intime de chaque siècle, si les écrivains et les peintres revenaient toujours d'Athènes et de Rome > Il faut que les uns sou-
pondis-je ; mais quand vous serez ici, où irez-vous dîner, où irez-vous travailler, où irez-vous coucher ? — Je n*y avais pas songé ; mais n'est-ce pas que c*cst joli ? » C'était si joli, que le lendemain il donna cela à une femme : il n'avait pas peur qu'elle y reçût deux hommes à la fois.
lèvent le rideau de Tantiquité ; mais il faut que les autres jettent en scène nos passions toutes vivantes.
Alexandre Dumas a toujours voulu vivre dans un hôtel, parce qu*il avait l'amour des tableaux et des marbres. Dans un appartement, on n*est pas chez soi. C*est la tente des Hébreux et des Arabes qui n*ont jamais pratiqué Tart; tandis que les Grecs et les Romains avaient des palais ou des villas, tout peuplés de fresques, de tableaux et de statues.
Quand Dumas n'était pas riche, il n'en avait pas moins une maison à lui tout seul: Beaucoup d*entre nous se rappellent encore son infiniment petit hôtel de la rue de Boulogne. Quand il arrivait un troisième visiteur, il fallait le recevoir dans la rue. Aujourd'hui, il a un hôtel qui contient le c Tout-Paris » de ses premières représentations.
Dans la galerie, on est accueilli par un air de violon. C'est-à-dire que Meissonier, voyant M*** Janine Dumas jouer du violon avec la grâce juvénile qui défie la grâce savante, a voulu donner un violon à cette charmante musicienne. Il s'est mis à peindre à l'aquarelle un vrai «stradivarius, qui se vendrait mieux encore qu'un stradivarius. Il est d'un ton si harmonieux que la mélodie chante tout autour les beaux airs des maîtres anciens. Ce violon chanteur de Meissonier ne sera pas toujours dans la galerie. M"' Janine veut bien l'exposer pendant six. semaines ; mais il ira chanter dans sa chambre, car, elle aussi, a ses tableaux : peintures et aquarelles, toutes signées de maîtres modernes, des infiniment petits parmi les petits chefs-d'œuvre.
Comment donner, par quelques coups de plume, une large idée des cinq cents tableaux qui expriment là
Figures parisiennes 261
presque tous les caractères de Técole moderne)^ Ainsi^ il y a six pages de Mcissonier. Vous vous rappelez le portrait dAlexandre Dumas, un peu trop haut en couleur, mais portant bien la marque du maître — que dis-je ! — la marque des deux maîtres : Tesprit de la plume et l*esprit du crayon. Comme on sera heureux dans cent ans de retrouver ce petit chef-d'œuvre qu'on saluera deux fois.
Mais le vrai Louvre des créateurs, comme les deux Dumas, c*est bien plutôt encore le monde des figures qui vivent dans leurs œuvres et qui enrichissent le trésor littéraire de la France. Quelle galerie variée! Combien de physionomies, combien de caractères, depuis Antony jusqu'à VÊirangère ! Ce sont là des portraits parlans. Aussi quelle joie chez Dumas I*' de voir sa galerie continuée par Dumas II.
Alexandre Dumas est le contemporain par excellence^ II ne s'aventure pas dans les ténèbres rayonnantes de l'histoire comme son père, comme Victor Hugo, comme Alfred de Musset, comme Victorien Sardou. Il est tout aux figures et aux caractères du jour. C'est dans son œuvre plus que dans toute autre qu'on retrouvera l'école des mœurs de la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Comme Térence, comme Molière, rien ne lui est étranger qui est du domaine de l'humanité. On pourrait même dire que sous ce charmeur qui peint si juste il y a un savant. Avant la mort de Jean-Baptiste Dumas, le chimiste, on disait, pour ne pas les confondre, Dumas le savant. Or Dumas, tout souriant, disait pour se distinguer de l'autre : Je suis Dumas l'ignorant. Eh bien, rigoorant en savait beaucoup plus que le savant.
Cela rappelle un autre mot de Dumas premier du nom.
Il existait vers 1840 un autre Dumas — Adolphe Dumas, auteur du Camp des Croisés, — Après la première représentation de ce drame héroïque, comme le grand Dumas le complimentait, il lui dit modestement : c On dira plus tard les deux Dumas, comme on dit les deux Corneille. > Alexandre Dumas le salua et répliqua : « Bonsoir, Thomas. » Dans les deux Dumas père et fils il n'y aura point de Thomas.
Si Tesprit parisien, qui est Tâme de Tesprit français, n'eût pas existé, c'est Alexandre Dumas II qui l'aurait inventé. Cest l'esprit du jour — avec des lendemains perpétuels. — Il est bien difficile d'être le fils de son père, quand on est le fils d'Henri IV, de Napoléon et d'Alexandre Dumas ; mais Dumas fils, qui ne voulait pas être Racine fils, rejeta bientôt sa pourpre romantique et se tailla dans le simple drap d'Elbeuf un habit largement étoffé qui était toujours à la française, mais d'une coupe si caractéristique et si cavalière que la mode le donna à toute la jeunesse de 1850. Je ne parle que de Thabit; car, si Dumas fils fit école, pas un écolier ne rappela le maître, même de loin. C'est que pour l'imiter il fallait être doué de cet air railleur qui voit juste et grave à l'eau-forte, doué aussi de cette lèvre moqueuse qui à chaque sourire jette un mot de haute marque. Nul ne parle d'or comme lui.
Et le mot l'emporte malgré lui. Combien de mots connus, combien d'oubliés I Un personnage célèbre par les amans de sa femme, lui disait avec mélancolie : « C'est un fils comme vous qu'il me fallait. — Mon cher monsieur, quand on veut avoir un fils comme moi, il faut le faire soi-même. » Dumas fils est bien le fils de Dumas père.
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Une mort romaine
Après avoir aspiré à tout, il était revenu de tout fort désenchanté ; il avait trempé sa lèvre mince et froide dans toutes les coupes sans y trouver autre chose que l'amertume de la vie. Cet homme aurait pu être content des autres, mais il n'était pas content de lui ; il avait des inspirations, mais il manquait de souffle; il était ambitieux, mais il manquait de force; il jouait à l'orateur, mais il manquait d'éloquence ; il remuait les grands noms de l'histoire, mais il ne remuait que des fantômes. Dieu ne l'avait pas doué de ce qui fait les grands hommes : Tamour. Cet esprit n'aimait rien de l'humanité, hors lui-même. S'il a voulu mourir, ce fut pour se faire immortel, car il ne croyait pas à Dieu. Il espérait du moins marquer un nom connu sur le marbre de Paros de son académie ; mais l'immortalité est une fière déesse qui ne prend dans ses bras que les hommes à sa taille ; celui-ci serait déjà oublié, s'il n'avait eu une femme, noble cœur, esprit charmant, qui cultive d'une main pieuse les fleurs du souvenir.
L'ambition ! H trônait dans le domaine des arts, il tomba dans l'abyme politique. Quand il se sentit dans le néant du bruit, il aspira au silence. Un soir, après avoir joué au whist pour tuer le temps en attendant qu'il se tuât lui-même, il rentra chez lui et fit un examen de conscience; il récapitula toute sa vie, il fit l'addition et la soustraction de la fortune et de la misère de son esprit. Ce qu'il avait à dire il l'avait dit, ce qu'il
avait à faire il Tavait fait. Son cœur, il Tavait versé dans le néant des choses ou dans les choses du néant. Il fut philosophe celte nuil-là. Pourquoi condamnerait-il plus longtemps sa femme belle et jeune à vivre en regard de sa figure morose? Avait-il le droit de la mettre à l'ombre de ses tristesses? Il prit un poignard, il le regarda, il le baisa. Cétait un cher souvenir. Il joua avec ce poignard qui en une seconde pouvait le jeter dans rinfini. Il découvrit son sein, il posa la pointe du poignard sur son cœur, puis il s'éloigna, puis il le posa encore. La mort a ses entraînemens comme Tamour. Ses yeux se troublèrent. « Vivre ? • dit il. Et il regarda le sombre horizon des désespoirs, c Mourir ? » murmural-il. Et il vit rayonner rinconnu.
Il enfonça doucement la pointe, sans être encore bien décidé à cette mort romaine; son sang perla sur son sein; tout ce qui est rouge effare la raison; on ne peut regarder en face ni la pourpre du soleil ni la pourpre du sang. Cette fois il n'était plus maître de lui, il enfonça peu à peu le poignard jusqu'au moment où il s'écria : « Ah! c'est fini I » A ce cri, il vint une femme, tout éperdue et tout affolée, qui ne voulut pas que son mari se fût tué. Elle prit le poignard, elle le lava de ses baisers et de ses larmes; puis elle le remit dans sa gaine, croyant ainsi cacher ce suicide; mais on ne met pas de masque à la vérité.
Son nom ? Il s'est effacé , hormis sur son orgueilleux tombeau.
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Edmond About
Sa mort fut encore un voile de deuil jeté sur la pensée humaine et sur Tidée française*.
Beaumarchais a dit : t Ma vie est un combat. 1 About aurait pu prendre ce mot pour épigraphe de sa vie. Combien de traits de ressemblance, d'ailleurs, il a eus avec Beaumarchais? C'est souvent le même esprit, c'est toujours la même hardiesse et la même vaillance. Ils n'ont peur de rien, ni Tun ni l'autre, pour combattre la sottise humaine, d'où qu'elle vienne, par les armes de la raillerie la plus française. Fils de Voltaire tous les deux, ils en ont la moquerie lumineuse et implacable.
About n'a pas moins aimé l'humanité que Voltaire; mais il a aimé chacun de ses enfans comme Beaumarchais a aimé sa fille. Jamais je n'ai assisté, dans un intérieur parisien, à des scènes de famille plus touchantes que celles qui riaient et tressaillaient dans la maison d'Edmond About. Et quelle amitié pour ses amis ! L'immortel portrait que fit de lui Baudry en témoignera toujours.
Théophile Gautier et moi, amis de la première heure, nous avons reconnu tout de suite l'or de cet esprit, avant qu'il fût une des monnaies les mieux frappées du dix-neuvième siècle. Nous l'avons vu revenir d'Athènes cachant sa science profonde sous la moquerie attique.
* Puis-je mieux faire que de rappeler les paroles que j'ai dites sur sa tombe. Je Tavais remplacé à la Présidence de la Société des Gens de lettres et je parlais au nom de tous, mais aussi comme son ami.
286 Les Cou/espions
Son front était tout plein de beaux livres. Cet esprit si français aurait fait école si Voltaire D*eut écrit ses contes avant lui.
Cet ami charmeur, si bon à ses amis, n*a jamais eu que des ennemis de parti. Et encore, les hommes politiques qui se combattent ne sont pas des ennemis, puisqu'au fond ils croient tous travailler pour Thumanité. Les hommes de lettres qui, comme moi, pensent que toutes les révolutions fécondes sont Tœuvre de la philosophie et de la littérature, regrettent pourtant que tant de beaux esprits soient entraînés par des batailles souvent stériles. Combien de chefs-d'œuvre la politique a étouffés en prenant les hommes de lettres ! Et combien d'hommes sont tombés en combattant : Courier, Carrel, About !
Les pauvres gens qui travaillent au voisinage de la richesse s'imaginent que la fortune renferme toutes les joies; mais la fortune a ses cruautés et ses jalousies; elle ne porte en ses bras ni la quiétude ni le bonheur. About avait vu de près la noble pauvreté qui ne désespère pas. Sa mère lui avait donné longtems ses jours et ses veilles, voulant faire un homme de son fils. Eh bien, cet homme fut heureux tant qu'il ne vécut que de ses livres et dans ses livres. La fortune, qu'il n'attendait pas, le surprit tout d'un coup. Il n'en fut pas plus fier; mais son argent l'obligea à s'inquiéter de la question d'argent, lui qui n'y entendait rien, lui qui jusquelà, ne s'était inquiété que des questions de son tems. Ce fut la première atteinte à cette robuste santé des montagnes de l'Alsace. Quand je dis la première atteinte, je me trompe, car, plus que tout autre, il avait souffert, en 1870, de se voir arracher son berceau.
Figures parisiennes 2S7
De quelques femmes oubliées
Rivarol disait en entrant dans un salon : « Il n*y a que des hommes ici, 1 et il s*en allait. Devant tous ces portraits d'amis dont je rappelle les physionomies qui me sont précieuses, le lecteur doit dire que ça manque de femmes. Il a peut-être raison. Il me serait très doux de portraiturer toute une pléiade de femmes du second Empire qui ont été plus ou moins la joie des yeux et du cœur. Combien de mondaines et de demi-mondaines, combien de comédiennes et de courtisanes qui ont touché à ma vie et que j'ai peintes dans mes romans. Hier encore j'en voyais quelques-unes passer dans l'allée des Marronniers sous l'auréole du souvenir. C'est à peine si je te reconnais, ô magique Circassienne, toi qui m'écrivais de si jolies lettres illustrées. Tu as passé comme l'ouragan sur le Paris de 1869. Quand on t'épousait de la main gauche, il fallait armer sa main droite d'une épée et d'un pistolet. Ton beau corps était le jardin des duels. Te souviens-tu qu'un soir dans un dîner j'arrivai avec une comédienne à mon bras. On me plaça à côté de toi; tu me fis jurer à l'instant avec ton despotisme tartar-î de ne plus jamais regarder la comédienne, moyennant quoi tu m'enlevas au dessert. Un homme veillait sur toi, un enragé, qui voulait t'épouser de la main droite. Le lendemain j'avais une affaire sur les bras, mais tes bras étaient si beaux ! Et quel beau mot, 6 Messaline du Nord, est tombé de tes lèvres : c Celui qui reviendra de ce duel trouvera en moi une rude femme. > Nous revînmes tous les deux.
Et toi, grande diablesse du nouveau monde, qui avais
2Ç0 Les Confessions
rapportés de ses voyages ! C'est avec lui qu'il faut voyager aujourd'hui au coin du feu. Il est plus saisissant que la vérité, parce qu*il répand sur la vérité le rayonnement de Fart.
C'était une fête d'être avec lui, en voyage, dans le monde, chez lui ou chez soi. Quelle abondance de pensées I quelles bonnes fortunes d'expression ! quel art de bien direl il rappelait toujours qu'il était le grand artiste de la plume et qu'il travaillait Tart du style comme les orfèvres florentins.
On croyait que Victor Hugo, ce coloriste suprême, avait répandu sur la poésie le plus vif rayon, mais Théo son disciple, devenu un maître à son tour, fit jaillir de sa palette des éblouissemens imprévus. La critique décida doctoralement que sous ces éblouissemens, il n*y avait rien, comme elle avait déjà dit pour Delacroix. Mais tous les lecteurs de bonne foi se passionnèrent pour cette plume flamboyante qui était le miracle de la lumière sur la pensée. Qui donc a pensé plus que Théo, qui donc a mieux connu les mondes modernes, qui donc a si bien pénétré les figures épiques et les symboles mystérieux des tems disparus, qui donc a peint avec plus de sentiment et avec plus de volupté l'amour qui jaillit du cœur et Tamour qui brûle les lèvres > Païen ! a-t-on dit : fallait-il donc qu'il se couvrît d'une robe de trappiste, pour chanter l'éternelle chanson de la jeunesse et pour rimer en strophes admirables les battemens de son cœur ^
Il avait toujours étudié avec l'œil du poète et du philosophe. On pouvait dire de lui comme de Voltaire : c Sa tête est une encyclopédie. » Jamais point d'interrogation ne se posa devant son esprit pour le trouver muet.
Figures parisiennes 29/
Quand il discutait avec Renan et Berthelot,Ie philosophe et le savant s'avouaient vaincus par le poète.
Aujourd'hui qu'on a élevé tant de statues à des hommes d'un jour, pourquoi ne taillerait-on pas du marbre à cd homme qui a déjà son lendemain, à ce romantique qui est aujourd'hui le premier classique du style?
J'ai dit, à propos de Théo, dans un sonnet imptrimé au livre qui porte pour titre : le Tombeau de Théopkik Gautier : t Les morts ne sont pas morts pour ceux qu'ils ont aimés. » Il faudrait dire aussi « pour ceux qui les aimaient ». La mort de Théo et de Gérard ne m'a pas empêché de vivre avec eux, tant ils sont toujours dans ma vie. Je les vois venir à moi, je me promène avec eux, nous continuons la causerie interrompue. Si l'âme est un vain mot, pourquoi les morts ont-ils une pareille action sur les vivans } Les amis couchés dans le tombeau agitent notre esprit comme les amis debout ; on ne les voit plus par les yeux du corps, mais l'eau-forte de leur figure s'est gravée plus profondément dans le coeur par le souvenir. Le rêve lui-même, ce travail mystérieiix, vous parle bien plus de ceux qui sont partis que deceux qui sont restés.
Les morts reviennent vivans par les songes. Uae nait j'étais au coin du feu après un travail obstiné, j'entendis frapper trois coups. Je sentais que je dormais daasinon cabinet de travail. « Qui donc me vient réveiller >» j^allai ouvrir la porte. C'était Théo qui secoua son maaiteau couvert de neige — son manteau de 1836. — Je m'-étiianai quelque peu de le trouver si jeune. C'était l'éprewe avant la barbe, quand il ressemblait avec ses fines mouetaches et ses cheveux au vent à quelque cavalier espagnol. Il me tendit sa main de marbre, c Comme ta
froid ! lui dis-je tout frissonnant. — Ne t'îmagines-tu pas que j'arrive tout droit du Sahara > » Il secoua encore la neige et vint présenter un pied devant le feu. « Tu ne sais pas pourquoi je. viens > » me dit-il, avec son sourire d'amitié.
Je savais bien qu'il venait de l'autre monde, mais je ne savais pas pourquoi il venait me voir. Il ne me donna pas le tems de réfléchir : c Je viens te prendre pour aller au Doyenné. — Voilà une idée folle. Que diable veux-tu aller faire là, au milieu de la nuit ? — Tu ne devines pas? Je veux voir Victorine. » C'avait été sa passion la plus furieuse. Je lui dis qu'il était fou. c Non, je suis mort. Les morts ne sont pas fous. »
Cette parole me glaça, mais j'essayai de masquer mon émotion par un sourire. Je lui représentai qu'il était bien tard pour aller surprendre Victorine. c Penses-tu donc que je puisse revenir sur la terre en plein midi? » 11 nii'entraîna ; le trajet ne fut pas long. Les morts qui reviennent n'ont pas de tems à perdre. Nous causions d'ailleurs comme autrefois ; mais le nom de Victorine revenait souvent sur ses lèvres. Ce fut lui qui reconnut la maison, car j'avais bien oublié son architecture. € Voilai • dit-il. Et il sonna. Quoiqu'il fût plus de minuit, l'escalier était vaguement éclairé, c Monte en avant, me dit-il, car on aurait peut-être peur de moi. — Pourquoi ? je suis plus pâle que toi. »
J'obéis, non sans être quelque peu inquiet de mon message. Une servante vint ouvrir. « Que voulez-vous à cette heure > — Je veux voir Victorine? — Madame est couchée. — Qu'est-ce que cela fait? »
J'avoue que je trouvai quelque peu étrange que Victorine fût encore là, elle qui avait couru les fortunes
Figures parisiennes 2çJ
les plus diverses vers 1836- 1846. Pourquoi était-elle revenue au point de départ ? Attendait-elle donc Théo qui arrivait tout exprès des profondeurs du tombeau. Je fis signe à mon ami de monter, t Tu arrives à point : Victorine est couchée. — Je veux la réveiller moi-même. •
Mais, halte là. La servante reparaît et déclare que Madame ne veut pas recevoir. « Dites-lui que c'est Théo. — Quand ce serait le diable! — Je voudrais bien voir cela! » Et Théo s'aventura dans l'appartement. Je suivis mon ami, tout ébloui par mes souvenirs de jeunesse. J'étais enchanté de revoir ce salon qui avait abrité tant de rêves d'art et de rêves d'amour.
Cependant Théo voulait forcer la porte de la chambre à coucher. Victorine demi-nue, comme une jeune beauté qu'on arrache au sommeil, vêtue de ses cheveux noirs autant que de sa chemise de nuit, apparut en criant. Mais la voix se glaça sur ses lèvres quand elle reconnut Théo. Il avait ouvert ses bras, comme pour la saisir et l'étreindre. Mais elle rentra précipitamment. Elle voulait refermer la porte, quand Théo la prit par les cheveux. € Que me veux-tu ? Tu vois bien que je ne suis pas seule. — Comment, tu n'es pas seule ! — T'imagines-tu donc que je t'attends encore ! Voilà une illusion! 1
Et Victorine disparut. Cette fois Théo ne tenta pas de la suivre. Il se tourna vers moi. c Oui, une illusion, me dit-il avec amertume. La Victorine que j'ai tant aimée est plus morte que moi. Vouloir se retourner vers le passé, c'est se heurter aux tombeaux. Tout bien considéré, j'ai bien fait de mourir. »
Il regarda tout autour de lui : « Tu vois, reprit-il, c'est toujours notre salon. Rien n'a été changé. Voilà mes pastels; voilà tes Watteau.» Et après avoir mis ses
aç^ Les Conjexxiont
yeux sur les tableaux : « Eh biea, je ne suis pas fâchi d'être revenu ici. J'y respire une bouiïée de mon meilleur tetns. Après tout, qu'est-ce que je ferais de Victonne> Nous nous arracherions bientôt les cheveux. Vois-tu, il n'y a encore que cela de bon : faire des vers. Je vais continuer la Comédie de l:i mort. ■
Et me regardant fi-iement : « Mais, à propos, de quel droit es-lu encore sur la terre quand je n'y suis plusl N'avons-nous pas vécu notre vie ensemble ?> Théo me prit par les bras pour m'entrainer. Je me réveillai : je via passer une ombre. N'était-ce pas celle de mon ami ? Edgar Poé n'en douterait pas.
Vingt fois j'ai revu Théo en rêve, avec une si vive sensation du réel que je croyais à un miracle. Le metteur en scène qui nous donne la nuit ta comédie des songes, est plus vrai et plus saisissant que la vérité etlemëme. Mais, n'est-ce pas l'âme des morts qui nous joue cette étrange comédie >
Si je vois si souvent Théo en songe, esl-ce parce que j'étais son compagnon de toutes les heures quand il écrivait la Comédie de la mort?
Les larmes de M"' Dorval
On s'imagine volontiers que les passions ont toujours la même figure. Ceux qui, comme moi, ont vécu parmi les femmes romantiques, parmi les romanesques du second Empire, parmi les naturalistes d'aujourd'hui, ont reconnu que l'nrt d'aimer subissait, comme toutes choses, les métamorphoses de cette despote qui s'appelle la Mode.
Par exemple, retrouveriez-vous à cette heure une Dorval parmi les passionnées ou les affolées de 1884?
N'y a-t-il pas là une curieuse étude de mœurs pour quelque Balzac en herbe >
Singulière destinée que celle de cette comédienne qui fie maria deux fois pour avoir un appui dans la vie, et qui deux fois fut l'appui de son mari.
I^ premier était un comédien d'aventure, qui courait
la fortune sur le char de Thespis. Il trouvait cela gai de crever de misère, d'épouser une jeune fille de quinze ans, de la trahir le lendemain et de la soumettre à toutes les épreuves des comédiennes qui courent la province.
Cette brave créature, qui allait devenir une des étoiles du dix-neuvième siècle, se soumettait à tout, parce qu*ellc sentait en elle un dieu qui la consolait de tout. Âllan mourut à la peine et au plaisir. Celle qui s'appelait alors M""* Allan-Dorval ne porta pas plus longtems le nom de son mari . M"* Dorval et c'est assez I Nom romanesque et prédestiné « comme le mien » , disait M"' Valdor, son amie, en vers et en prose.
Elle aussi, la pauvre, mourut à la peine — mais pas au plaisir — à force d'avoir joué la comédie en jetant au parterre ses flammes vives, à force d'avoir dramatisé sa vie à toute heure. Il est des comédiennes qui ne jouent que du masque ; M"* Dorval jouait de l'âme.
Pauvre femme de génie I Ce n'était pas assez de s'être embroussaillée dans son chemin par un premier mari ! elle en prit un second. C'était toujours M. Sans-Ie-Sou ; mais au moins cette fois elle tombait dans les bras d'un galant homme. Tout le monde Ta connu, son nom seul — Merle — rappelle toute une période de la Restauration, quand les gens d'esprit déjeunaient et chantaient après boire. Désaugiers! ô Déranger!
Merle était beau et faisait le beau Merle, comme on disait. Je l'ai connu en 1840; je l'ai revu en 1850. Le Théâtre-Français lui faisait une petite pension comme critique du lundi, non pas certes pour acheter ses éloges, mais parce qu'il était tombé en paralysie. Naturellement je continuai sa pension ; mais je lui fis une visite pour qu'il fût bien entendu que sa plume restait libre, c Je
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crois bieni me dit-il, en me serrant la main ; ma femme elle-même n'a jamais eu d'action sur moi. Ne Tai-je pas toujours sacrifiée à M"* Rachel? — Et vous avez eu tort, car M"* Dorval est une des trois grandes actrices du siècle. — Vous avez raison. Mettons-en quatre et n'en parlons plus. »
Le beau de la Restauration n'était plus que l'ombre de lui-même. Emprisonné dans son lit, il se croyait déjà dans le drap funéraire. Plus un ami ! Je me trompe : les enfans de M"* Dorval veillaient doucement sur lui comme s'il les eût mis au monde. Il trouvait cela bien naturel, «ce charmant égoïste », selon le mot de sa femme.
Il est des comédiennes qui, une fois dans la coulisse, se moquent des larmes du public. M"** Dorval pleurait dans la coulisse; elle pleurait dans sa loge, parce qu'elle y trouvait une trahison ; elle pleurait dans sa maison, parce que la pâle inquiétude lui parlait du lendemain.
C'est par les larmes qu'elle s'était élevée au génie du drame; c'est par les larmes qu'elle avait reconquis cette blanche chasteté, cette sublime pudeur, cette touchante tendresse, cette vibrante passion de la mère, de Tamante, de la désespérée 1
Telle elle était sur la scène, telle elle était dans la vie, la plus douce et la plus emportée des femmes, la plus fondante et la plus indomptée. Les gaietés de l'enfant et la désolation des désolations. Quel beau rire jailli du cœur ! Quel beau regard jailli de l'amour ! Quel beau cri jailli de la douleur !
Héroïque femme, la nature n'avait rien fait pour elle. . Une figure triste et vulgaire, des yeux glauques, des lèvres mal dessinées, une voix d'écaillère, un corps de
2ç8 Les Confessions
servante. Il lui fallut tout conquérir. Elle fut si vaillante dans sa bataille contre elle-même, qu'elle gagna peu à peu la grâce de la femme et le charme de la maîtresse. C'est qu'elle répandit autour d'elle tout ce feu qui brûlait son âme. C'est que l'art — l'art sacré — embellit tout ce qu'il louche.
J'étais en cordiale amitié avec M"** Dorval, quand elle devint amoureuse de X. X. Était-ce Alfred de Musset, Alfred de Vigny ou Jules Sandeau } Supposons un instant que c'était Jules Sandeau. Elle me dit un soir : € Croyez-vous qu'il m'aimera? — Pourquoi pas? — C'est qu'il aime toujours George Sand I — Ce n'est qu'un souvenir perdu. — N'en croyez rien; chaque fois que je lui parle de cette femme... il ne m'arrête jamais pour me parler de moi... »
M"*' Dorval baissa la tête. • S'il m'aime un peu, c'est parce qu'il me sait l'amie intime de George Sand, c'est parce qu'il retrouve sur mes joues les baisers de sa maîtresse... — Après tout, ma chère amie, l'amour est toujours une greffe ancienne sur un arbre nouveau. Que vous importe, puisque cet arbre a des fleurs et des fruits ! »
L'amoureuse était devenue sombre. « Ah ! reprit-elle, on voit bien que vous n'êtes pas amoureux!» Deux belles larmes tombèrent de ses yeux. Elle était si affolée de Jules, qu'elle venait souvent dans sa chambre quand il n'y était pas. Elle me disait : « J'y trouve autant de plaisir qu'à côté de lui ; j'y respire sa vie et ses pensées. » Elle remuait tous les papiers du romancier d'une main jalouse et les regardait d'un œil inquiet.
Quand je demeurais avec Jules, le plus charmant des compagnons, elle vint un jour en son absence. Comme
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nous causions, elle aperçut le commencement d'un portrait à la plume que Jules écrivait pour les Belles Femmes de Paris. J'ai conservé ces vingt premières lignes ; le nom de George Sand n'y est pas ; mais M""* Dorval la reconnut et s'écria : • Elle, toujours elle! Cette femme me tuera. »
Cette femme, elle venait de la quitter et de l'embrasser tendrement. C'était son inséparable, t N'allez pas vous emporter pour rien, lui dis-je. D'ailleurs vous aimez autant George Sand que Jules? — Mais vous ne comprenez donc pas que j'aime cette femme parce qu'elle a aimé Jules, ou parce que Jules l'a aimée... Je ne lui parle que de lui... — Voyons ! vous l'aimez aussi pour elle-même, repris-jc avec quelque raillerie; sinon, comment expliquer cette inséparabilité } Car vous êtes sa lumière quand elle est votre ombre, et vous êtes son ombre quand elle est votre lumière. »
Pendant que je parlais, l'amoureuse exaspérée, qui avait saisi un couteau à papier — il n'y avait pas là d'autre poignard — s'en donna un violent coup dans la poitrine, tout en relisant la feuille autographe de Jules.
Vraie scène de mélodrame ! M"* Dorval s'évanouit dans mes bras. La pauvre égarée avait frappé ferme, car le sang jaillit. Je dégrafai son corsage et je vis une entaille très sérieuse.
Je pris le rôle d'un médecin improvisé, pour la rappeler à la vie. Son premier mouvement fut de ressaisir la feuille de papier et de la baigner dans son sang ; non pas que le sang eût jailli à flots, mais enfin le sein était tout déchiré.
Cette scène peint la femme. Quand Jules revint, il n'en voulut rien croire, car il jouait toujours au sceptique,
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quoiqu'il eût beaucoup de cœur. Il me dit même un mot que je ne puis rappeler ici. Je lui demandai à garder le papier dans mes autographes : c Oui, me dit-il, mais vous le montrerez à George Sand. •
A huit ans de là, il y eut un dernier rendez-vous. Jules monta les cinq étages de la comédienne, appelé par un petit billet d'une seule ligne : Venez me dire adieu, II trouva la porte toute grande ouverte ; il aperçut la fille de M*"*" Dorval la tête cachée dans les mains, c Elle est donc bien malade } lui demanda-t-il. — Hélas ! » répondit-elle.
Il pénétra dans la chambre à coucher : « Marie ! parlemoi I »
La pauvre comédienne, qui avait tant porté sa croix, tenait un christ dans les mains. Elle venait d*expirer en odeur de sainteté, dans la blancheur des statues. Le romancier se rappela alors les paroles de Shakespeare à une comédienne de son tems :
« Le voile de ta blancheur couvre toutes tes souillures. Dans quelle suavité enfermes-tu tes vices } Tu fais de tes fautes un cortège de grâces. Ton nom aimé fait d*une calomnie une bénédiction. »
Jules Janin et la marquise de La Carie
Un de mes amis — je n'avais pas encore l'honneur d'avoir des ennemis — écrivit une préface contre moi. M"** de Girardin trouva que c'était trop de deux
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préfaces c pour ce jeune Arsène Houssaye, à son premier roman ». Je venais de publier la Pécheresse dans le demi-jour de Tinconnu. La célèbre courriériste écrivit ce mot : « Ce nouveau venu entre deux préfaces a publié un roman dont j*ai lu le premier volume, qui est charmant, mais je n'ai pas voulu lire le second, parce ce qu'on m'en a dit trop de mal. » Ce fut le point de départ du succès, on ne pouvait pas mieux recommander un livre. J'avais connu Balzac par la Couronne de Bleuets, je connus Jules Janin par la Pécheresse. Il m'écrivit ce mot qui me tourna la tête : c Vous avez fait un livre dont je raffole, venez déjeuner un de ces matins. » Certes, je ne manquai pas à ce déjeuner si gracieusement jeté sur ma route. Jules Janin, dans sa première manière, était tout à la fois Horace et Lucullus, esprit ouvert et table ouverte. Je ne m'attendais pas à trouver si bonne maison. Il habitait alors un somptueux appartement de la rue de Tournon, avec un luxe de marquis du xviii* siècle. Livres rares dans de belles bibliothèques Louis XVI, canapés et fauteuils dorés du plus beau tarabistocage, tapisseries des Gobelins dans l'antichambre, tableaux et pastels, bronzes et chinoiseries. On me fit traverser un salon splendide qui s'ouvrait sur un jardin inattendu : un petit parc tout peuplé d'arbres centenaires. Jules Janin, qui lisait un journal sur le perron, me salua du meilleur sourire. Je fus charmé de cette tôte enjouée, presque enfantine, dans son cadre de cheveux noirs bouclés par la nature avec plus d'art que par le meilleur perruquier. Il me dit les choses les plus gracieuses et me conduisît par une pelouse, pour prendre le chemin le plus ciniit, vers la maîtresse de céans qui babillait avec un amoureux, c Madame, lui dit-il,
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je vous présente Arsène Houssaye, qui fait des pécheresses encore plus jolies que vous, i
Janin avait traduit à la soldatesque le n)ot pécheresse.
La marquise de La Carte, car c*était elle, donna à Jules Janin le plus joli soufflet du monde, sans doute par habitude, car il ne s'en fâcha pas.
Elle me répéta le mot de M"*' de Girardin : • J'ai lu votre premier volume, mais je n'ai pas voulu lire le second. »
En venant ce matin-là, je faisais d'une pierre deux coups, car au lieu d'un ami, j*en trouvai deux ; le second c'était Tamoureux de la marquise, Nestor Roqueplan, un dandy, un beau ou un fashionable, pour prendre les mots du tems. On ne s'imagine pas comme il jouait alors à la grâce et à la désinvolture, tout habillé à la mode du lendemain, tout parfumé d'arômes. La marquise de La Carte était chez Janin un luxe qui le ruinait, mais il n'avait pas le courage de briser. Elle était si belle d'ailleurs, cette fille du baron Bosio, que c'eût été chasser de la maison l'œuvre d'art la plus parfaite. La voir c'était le plaisir des yeux, même pour Janin, dont ce n'était plus le plaisir du cœur. La marquise ayant laissé tomber son mouchoir, je fus très surpris, en le lui ofl'rant, d'en voir un autre dans sa main. C'était celui de Roqueplan, mais le maître de la maison le saisit et me le présenta d'un air de raillerie : t Tenez, me dit-il, voyez où vont les gens d'esprit, n'est-ce pas là le mouchoir d'un damoiseau ^ » En effet, c'était un mouchoir de femme tout parfumé d'eau de Portugal, t VoisTtu, Roqueplan, poursuivit Jules Janin, tu finiras paç écrire dans un journal de modes, Figaro est déjà ton perruquier, i
On sait que Roqueplan avait fait <iuelque bruit dans
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le Figaro, Janin souligna son mot par un vîf éclat de rire, mais la marquise de La Carte consola Roqueplan par un sourire tout plein de promesses. J'entrais à vif dans un roman.
Roqueplan n'était pas invité à déjeuner, mais quand la femme de chambre vint avertir la marquise, il dit à Janin : « Tu sais que je déjeune. — Tu vas être bien attrapé, s'écria Janin, car ici, quand il y en a pour trois, il n'y en a pas pour quatre, i Ceci ne désarçonua pas Roqueplan, qui n'avait faim que de M"* de La Carie. On se mit gaiement à table. Ce n'était pas un déjeuner à la Balzac, il y avait de quoi se mettre sous la dent, quoique tout le monde eût de belles dents. Nous avions tous les quatre nos trente-deux dents, sans compter les dents de sagesse.
Janin voyant trop le jeu de Roqueplan, prit la bête par les cornes: «Vous voyez bien ce beau monsieur et cette belle dame, c'est Estelle et Némorin qui parfiient le parfait amour pour me donner du loisir. Ah! Roqueplan est un ami précieux, s'il ne venait pas.me voir le dimanche, je ne ferais jamais mon feuilleton du lundi, i Et Janin riait toujours à gorge déployée. Roqueplan ne prenait pas non plus la chose au tragique : « Ah ! mon cher, il en coûte cher d'être le prince des critiques. — C'est égal, continuait Janin, si tu marches sur les pieds de la marquise, ne lui fais pas de mal. Va toujours, tu auras beau faire, tu ne feras pas sauter la carte. » Ce n'était pas la première fois que Janin jouait sur le nom de sa maîtresse. J'avoue que je fus de la partie, il était si facile de dire des bêtises à propos de ce nom de La Carte; sans doute j'en dis de fortes, car Janin, toujours riant, m*iaterron)Pit par cet autre jeu de mots de la force des
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autres : • L'esprit d'Houssaye, on sait où c'est. — Ou plutôt, dis-je, on ne sait pas où c'est! »
Je ne savais pas un mot de l'histoire de cette belle marquise de La Carte. Se souvient-on aujourd'hui de cette belle créature qui, après avoir pendant plus de dix ans ébloui le beau monde parisien, tomba dans le demi-monde aVec de la naissance, avec un titre de marquise, avec une beauté nonpareille) Pourquoi cette chute soudaine > L'amour des aventures romanesques. Cette fille de statuaire avait trop vécu au sortir du couvent dans le déshabillé des statues. Elle se croyait en marbre, elle défiait les passions en disant que Tamour de l'art la préservait de l'art de l'amour.
Quelques jours après, comme j'étais retourné chez Jules Janin, je me trompai de porte et je tombai comme un aéroliihe dans la chambre à coucher de M"^ de La Carte. Elle descendait dans sa baignoire. Suzanne la chaste se fût jetée à l'eau jusqu'aux cheveux, mais la marquise me dit avec son beau sourire : « Ah ! c'est vous, donnez-vous la peine d'entrer, vous allez me tenir compagnie pendant une demi-heure. — Je suis bien heureux. Madame, de m'être trompé de porte, i Et nous voilà en gaie causerie. La marquise était couchée dans sa baignoire, non pas vêtue de l'air du tems, mais de l'eau qu'elle agitait de sa main blanche ; naturellement, je ne regardais pas de l'autre côté. Elle était charmante en naïade, avec ses cheveux opulens qui la voilaient à demi. Elle était ainsi plus habillée que si elle fût allée au bal. Nous parlâmes de Janin et de ses amis, même de Nestor Roqueplan : c Vous me croyez amoureuse de lui, n'est-ce pas) •» Oui et non ; je crois que vous êtes trop belle pour chercher un autre amour que
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Famour de vous-même. — Je ne m'aime pas du tout.^ Pourquoi > — Parce que je ne suis contente de rien, surtout de moi-même. Si je n'étais pas si paresseuse, je chercherais le bonheur, il doit être quelque part, mais il me semble que c'est trop loin ; en attendant, je m'abandonne au vent qui passe. A tout prendre, j'aime encore mieux Janin que Roqueplan, si l'un est trop rond, l'autre est trop aigu. Et puis je mène Janin comme un enfant gâté, tandis que Roqueplan , si je le laissais faire, serait mon maître. Mais rappelez-vous ce que je vous dis : cela coûte trop cher à Janin; un de ces jours il me renverra à mon mari qui ne me reprendra pas pour deux raisons... la seconde c'est que je ne veux pas le revoir. »
Je ne songeais pas le moins du monde à aller voir Janin ce matin-là, mais la marquise me dit d'un air malin : c Je vous avertis que je vais sortir du bain. » Et souriant d'un sourire attractif qui me retint, car je m'en allais comme un Champenois : c Donnez-moi la main. »
Je vis alors la plus belle statue du baron Bosio.
Honni soit qui mal y pense : la marquise était vêtue de ses cheveux — et de sa pudeur — et de mon amour de l'art !
Janin, qui avait quitté M"* Georges pour la marquise de La Carte, quitta la marquise de La Carte pour sa femme, ce qui fit dire qu'il avait perdu la carte.
La marquise est morte après Janin, dans une masure du Tréport, où elle avait voulu se faire oublier, elle qui avait été une des reines de Paris par sa grâce de déesse comme par sa beauté éclatante. Ah ! celles qui veulent ôtre oubliées le sont bien vite. Paris ne se souvient pas.
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Sombre dénouement à toutes les splendeurs de la vie mondaine et de la vie galante ! Devant le sombre miroir de rOcéan, la belle marquise reconnut qu'elle avait dépassé Tâge. Elle chercha sa beauté et ne la trouva plus, c Mourir!» dit-elle. Elle regarda les vagues furieuses, elle eut peur d'être emportée trop loin, elle aima mieux s'enfouir sous six pieds de terre.
Elle survécut pourtant à ce désespoir de n'être plus belle, mais elle n'osa plus reparaître à Paris. Qui le croirait > Elle vécut des années au Tréport comme une élégie en deuil, voilant sa figure dans la saison des bains, ne se montrant qu'à l'église devant Dieu qui ne s'offense pas des rides. On se demandait quelle était cette femme toujours en noir, toujours attristée, toujours bonne aux pauvres, jusqu'au jour où elle fut conduite au cimetière : Ci-gît qui a été aimée.
M^'*" Adèle Huet avait épousé Jules Janin, croyant qu'elle serait la princesse des critiques. Elle était aussi jolie que la marquise de La Carte était belle. Par malheur, elle fut un peu fille de procureur normand avec son mari : au lieu de lui apporter sa dot, elle la laissa chez son père pour que Janin n'en abusât point, si bien qu'il ne se trouva pas plus riche qu'avec la marquise, puisqu'il fut obligé de nourrir et d'habiller sa femme.
M""* Jules Janin était restée la ménagère normande. Elle voulut que tout allât en Normandie, dans sa ville natale, où le pauvre Janin repose bien loin de ceux qui Font aimé.
Le prince des critiques était l'initiateur par excellence ; il ne s'est pas trompé une seule fois sur l'or pur et sur la fausse monnaie des renommées contemporaines. Son feuilleton ne fut que la moitié de son œuvre. IL
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avait débuté comme romancier par un livre qui survivra, l'Ane mort et la Femme guillotinéey chef-d'œuvre étrange qui est à la fois Tâme et la raillerie de la littérature romantique. Quand Nisard, son ami, fit une révolution en s'indignant avec tant d'atticisme contre la littérature facile, Janin qui la défendit si bien, ne lui avait-il pas déjà donné le coup mortel >
Selon une épitaphe de VAnthologiej Platon disait en mourant : c Mon âme sera libre de courir dans les rosées avec les cigales babillardes.» Ne pourrait-on pas écrire ainsi dans TÂnthologie française Tépitaphe de Jules Janin : c Ci-git un rayon dans la rosée où jouent les cigales babillardes. »
Janin dit dans un de ses livres: c Je taillais les hautes futaies de ma fenêtre en lisant quelque chef-d'œuvre des anciens jours. » Tout Janin est là ; il cueillait l'heure présente en s*égarant dans l'heure passée.
Marie Taglioni et Fanny Essler
En 1847 nous revenions du Lido, trois gondoles de front, avec Meissonier et Ziem, deux amoureux de Venise; nous rencontrâmes deux Vénitiennes par à peu près, qui avaient été deux déesses de l'Opéra, Marie Taglioni et Rosine Stollz.
Nous nous levâmes tous les trois pour saluer. Nous fûmes nous-mêmes salués, d'un côté par un charmant
3oS Les Confessions
sourire, de Tautre par un air presque glacial. La cantatrice y allait de tout cœur, tandis que la danseuse ne s'inclinait qu'avec une dignité chorégraphique.
Quand nous abordâmes sur le quai des Esclavons, on causa quelque peu de ces deux étoiles qui avaient filé du ciel de TOpéra. Tout justement, le consul de France à Venise, Léon Pillet, ancien directeur de TAcadcmie royale de musique, vint fumer un cigare avec nous. Nous avions à qui parler. Il était toujours éperdument amoureux de la grande cantatrice. Il appréciait beaucoup moins inappréciable sylphide : elle posait à Timpeccable. Elle se croyait encore dans les airs. Quand on lui demandait pourqiioi elle était venue à Venise, elle répondait invariablement : « C'est parce que c'est le seul pays où il y ait deux ciels : un en haut, un en bas. »
Aussi cette incomparable danseuse ne savait pas marcher. On ne la voyait guère, d'ailleurs, que dans son palais ou dans sa gondole. Le lendemain, pourtant, je la rencontrai chez la duchesse de Berry, où elle avait été appelée pour une œuvre de charité. La duchesse voulait qu'elle dansât pour ses pauvres le moindre pas de la Sylphide, « Pour les pauvres, oui, dit-elle, car je n'ai plus le courage de danser pour ceux qui s'amusent. »
Taglioni ne se doutait pas qu'un jour viendrait où elle ne trouverait pas une Taglioni qui danserait pour elle, car elle a fini dans la misère comme son ami Mario.
La duchesse de Berry me présenta en me disant : c Voilà les vraies reines et les vraies princesses ; celleslà ne tombent jamais du trône. — Comme les autres I répondit Taglioni avec une soudaine expression de tristesse qui me frappa. Seulement, reprit-elle, celles qui tombent du trône sont toujours des reines et des prin-
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cesses, tandis que les artistes tombent du haut de leur orgueil, pour n'être plus rien du tout. —Allez, allez! dit la duchesse d'un air vaillant, je ne suis pas inquiète pour vous, car il vous restera toujours vos palais, vos diamans et vos adorations. »
Je ne l'avais jamais vue que sur la scène ou plutôt audessus de la scène, dansant dans le style un peu étudié des plus chastes déesses; on eût dit une symphonie visible, cette idéale échappée du chœur des nymphes de Diane. Elle était toujours tout à son art, comme si les . passions terrestres n'eussent pas chiffonné sa robe ; aussi n'eut-elle jamais pour elle les vieillards de l'orchestre, non plus que les collégiens en rupture de bans.
Sa rivale, Fanny Essler, vint à point pour prouver que la danse n'était pas un sacerdoce, une ascension, un nuage qui monte, mais bien plutôt un régal des yeux, une attitude voluptueuse, une envolée provocante.
J'ai sous les yeux ces deux figures de la Danse peintes par Camille Roqueplan sur deux grands panneaux du salon blanc et or du comte Gilbert de Voisins. Ces deux peintures, qu'il me donna en 1850, sont deux portraits fort ressemblans, d'une touche spirituelle et d'une couleur toute pleine de ragoût : on en mangerait, mais en commençant par Fanny Essler. Elle est en train de danser la cachucha; par malheur, il semble que le duc de La Rochefoucauld ait trop descendu les jupes : sur sa robe en satin rose la dentelle de Chantilly pourrait mesurer vingt-cinq mille francs; mais elle mesure le plus beau corps sculpté pour les yeux. Et quels bras, et quelles jambes, et quelle désinvolture cythéréenne ! Les yeux jettent des flammes — de ces flammes qui ont consumé le duc de Keichstadt.
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Voici le contraste, voici Taglioni. Celle-ci n'est pas une femme dans sa robe nuageuse, enlevée par ses ailes bleuâtres ; ses yeux sont doux, mais ne flambent pas, rien de provocant dans le regard, dans le sourire, dans Fattitude ; elle porte sur le front une couronne de roses et de marguerites. — Pourquoi pas des nénuphars? — Loin d'appeler les adorations, elle semble les rejeter par toute une atmosphère de candeur. C'est le charme souriant dans le bleu, qui prend le cœur et non les yeux.
Quand je revis Taglioni, c'était en 1852, chez le comte de Morny, quelques jours après sa démission de ministre de rintérieur. Il avait réuni à un dîner ses amis les artistes. Quoique ce fût un dîner d'hommes, il avait deux femmes à ses côtés : M"* Taglioni et M"* Rachel. On eût dit deux très grandes dames, tant elles gardaient le haut style de la simplicité. J'étais placé entre Delacroix et le comte Gilbert de Voisins, qui arriva quand déjà on était à table. Son premier mot fut celui-ci : « Quelle est donc cette institutrice qui est à la droite de Morny? »
Je ne craignis pas de lui faire une trop grande émotion en lui disant : « C'est votre femme! »
Il chercha bien loin dans ses souvenirs avant de me répondre : « Après tout c'est possible. »
M"* Taglioni, indiquant son mari, demanda à Morny pourquoi il avait eu la singulière idée de la faire dîner en si mauvaise compagnie.
Après le dîner, Gilbert de Voisins, qui n'avait peur de rien, pas même de sa femme, eût l'impertinence de se faire présenter à Marie Taglioni. Elle prit bien la plaisanterie : « Il me semble. Monsieur, que j'ai déjà eu l'honneur de vous être présentée vers 1832. »
C'était l'année fatale de leur mariage. Mais dès le len-
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demain des noces, Gilbert de Voisins avait oublié qu*i était marié.
En 1852 la déesse Taglioni était agréable encore, quoique déjà bien effacée. Cette femme, qui était une déesse sur les planches, avait un peu Tair d'une c insti* tutrice » dans le monde, bien qu'elle y jouât son rôle. Les beaux jours passèrent vite ; elle eut un adorateur fort à la mode tant qu'elle fut elle-même à la mode ; mais quand elle ne dansa plus, on ne Taima plus, pareille à cette amie d'Orphée que les corybantes n'aimaient que pour son violon. Elle avait mis au monde une fille fort jolie, qui partit un beau matin avec un prince, ami intime de la maison. C'en était fait des joies de la vie et des joies du cœur. La ruine vint peu à peu. Elle avait trop de dignité pour remonter dans le ciel des danseuses, comme M"* Saqui remontait sur la corde.
De chute en chute; elle tomba jusqu'à devenir maîtresse de danse pour les ladies et les misses.
C'était un triste spectacle de la voir en cheveux blancs, vêtue comme si elle fût sa femme de chambre, conduire toute une école anglaise à Hyde-Park en hiver, à Brighton en été. Elle donnait des leçons de maintien à la Cour où on sait que la Reine tient toujours une académie de beautés. La princesse de Galles apprit de Marie Taglioni à faire les révérences royales à peu près comme Napoléon apprit de Talma l'art de paraître grand. 11 fallait la voir, accompagnée d'un vieil Italien tout petit, tout petit , dont les basques de Thabit balayaient la terre, jouant de la pochette du maître à danser: un vrai personnage d'Hoffmann.
Et ainsi, lui et elle, ils enseignaient les danses de caractères : la pavane, la romanesca, la gavotte, la
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h'énitz et toutes les figures du cotillon. On entendait la voix chevrotante de la pauvre femme : Pliez^ pliez, miss Helenal Glissez^ glissez^ miss Arabella. C'était sa dernière chanson, mais miss Helena non plus que miss Arabella ne glissaient dans la grâce française et ne pliaient dans la désinvolture italienne, ce qui désolait Marie Taglioni .
Enfin c'était encore pour elle une consolation de voir danser, même des Anglaises !
Taglioni s'en est allée mourir à Marseille, dans la misère de ses quatre-vingts ans. Que la terre lui soit légère, à celle-là qui ne posait pas le pied sur la terre!
Jules Sandeau
Il y a des amis qui sont des amis et des amis qui sont des ennemis. Jules Sandeau fut. un ami parmi les amis. J'ai passé avec lui deux belles années de ma jeunesse"". J'étais à l'école des beaux sentimens. S'il y avait un millier d'hommes comme celui-là à Paris, c'est alors que Paris vaudrait bien une messe.
C'était en 1839 et 1840, dans le pavillon d'un grand hôtel de la rue du Bac, d'où nous causions des yeux avec M"* Dorval et avec Merle, nos voisins de la cour voisine. Çà et là Lélia, inséparable de M"* Dorval, le-
* J'étais à peine né en littérature quand il voulut bien mettre son nom à côté du mien dans cinq ou six volumes de contes et nouvelles, mais il poussa la gentilhommerie, ce gentilhomme de lettres, à ne vouloir pas signer autrement que sur la couverture' par nos deux noms. Il n*y avait d'ailleurs pas de doute, on reconnut bien vite le maître et l'écolier.
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vait un regard de notre côté, mais Sandeau ne voulait plus continuer la conversation. Il avait trop souiïert dans sa première passion pour reprendre sa chaîne. D*ailleurs, Lélia ne voulait pas retrouver un amant en lui, elle rêvait Tamitié dorée par l'amour passé. Ce fut la comédienne qui prit la place de Lélia.
On sait combien Jules Sandeau et Lélia se sont aimés. Première passion chez Lélia, premier amour chez Jules Sandeau. Premier coup de soleil dans l'aurore épanouie, premier arc-en-ciel sur les nues de l'orage.
Voulez-vous savoir ce que deviennent toutes les illusions du cœur et toutes les poésies de l'âme ? Le marquis de La Valette m'a conté ceci :
Une femme qui n'avait plus rien de la femme, sinon la bonté, attendait que le ministre de l'intérieur — c*était le marquis de La Valette — l'appelât à son tour d'audience. Un homme arrive. Cet homme avait été mince, svelte, désinvolte, avec toutes les grâces de la femme; mais la chair l'avait envahi, sans étouffer la spirituelle et charmante expression de la figure. L'homme et la femme venaient pour recommander un sous-préfet de leur pays. L'homme dit à l'huissier de service : « Qu'est-ce que cette vieille femme ? Est-ce qu'elle en a pour longtems avec le ministre? — Oh! oui, Monsieur, je ne sais plus son nom; mais quand elle y est, elle en débite beaucoup. »
Le ministre sonne, la femme entre et conte sa supplique, mais tout à coup elle dit au ministre : c Je m'en vais parce qu'il y a dans la salle d'attente un monsieur qui m'a lancé des regards furieux : il a peur que je lui fasse perdre son tems.» Et la dame s'en va. En passant devant ledit monsieur elle échange avec lui un regard
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d*impatience. Il entre chez le ministre; son premier mot est celui-ci : c Quelle est donc cette matrone sempiternelle qui vous a pris un quart d'heure r — Allons donc! dit le ministre, vous me faites poser? Vous la connaissez mieux que je ne la connais. — Je vous jure que je ne la connais pas du tout.»
Le ministre éclata de rire : c Eh bien, mon cher ami, cette femme c'est votre première passion , c'est Lélia. »
Voilà donc le surlendemain de Tamour!
Dans une camaraderie de tous les jours, dans des causeries à perte de vue, dans — des silences — non moins éloquens, où la rêverie pour ainsi dire transparente succède à la parole, je n'ai jamais rien surpris chez Jules Sandeau qui ne fût grand et beau. Les sept péchés capitaux ont peut-être frappé à sa porte, mais il n'a ouvert qu'au dernier — et encore par bonté d'âme.
Oui, la paresse a souvent pris pied chez le romancier d'élite, voilà pourquoi le rêveur a tué l'ouvrier. Jules Sandeau a passé sa vie dans le nuage des Orientaux, enfumé par le cigare, remuant le souvenir de la jeunesse tout imprégné des arômes évanouis.
La rêverie est comme Saturne, elle dévore sesenfaos. Que de romans perdus! Que d'images effacées dans leur épanouissement! Que de pages jetées au feu qui eussent fait de beaux livres I Sandeau ébauchait des figures sous des couleurs radieuses, mais sa plume lui tombait des mains. 11 se mettait à sa fenêtre pour s'enfuir avec les nuées, ou bien il se penchait sur son feu pour y brûler ses pensées. Combien de chapitres charmans il m'a lus qui n'ont jamais été imprimés I Content des autres, il n'était qu'à demi content de lui. Quand on lui parlait de ses romans et de ses comédies, avec des
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points d'admiration, il disait : « Qu'est-ce que cela ? » avec son accent byronien et je ne sais quoi d*amer dans l'ironie. Blessé au cœur, dans la luxuriance de la jeunesse, il avait senti sa foi atteinte. Il ne croyait ù lui que par bouffées, à l'inverse de tant d'imbéciles qui ont une foi profonde dans leur esprit.
Je suis tombé à point pour voir faire à Théo la Comédie de la mort et Mademoiselle de Maupin, comme à Sandeau Marianna et Mademoiselle de La Seiglière, des œuvres qui sont des dates rayonnantes dans la vie de chacun d'eux. Le romancier charmeur avait éveillé autant d'enthousiasme chez les jeunes femmes, que le poêle original chez les jeunes gens.
Jules Sandeau a vécu comme un sage du Portique, sans se donner les ennuis d'imprimer sa philosophie. Un amour violent le jeta dans la vie littéraire. Il fallait un maître à George Sand ; quoique plus jeune que rillustre romancière, non seulement il fut son maître, mais il lui donna son nom. Qui sait si sans cette conjonction d'astres, encore nébuleuse, George Sand et Jules Sandeau eussent marqué leur physionomie dans la République des lettres ? Ils débutèrent par Rose et Blanche^ un roman que Paul de Kock aurait dû signer. Indiana fut commencé par tous les deux, on pourrait dire presque achevé. Mais quand Jules Sandeau découvrit qu'il y avait un homme sous la femme, il comprit que son rôle était fini et il refusa de signer /niianj, en disant qu*il n'était pas de moitié dans le roman Haute probité littéraire qui n'est pas si commune aujourd'hui. Par exemple, s'il a signé le Gendre de M. Poirier avec Emile Âugier, c'est qu'il était bien de moitié dans cette admirable comédie.
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Souriante et brave figure. Les dieux lui ont été doux jusqu'au jour où ils lui ont pris son fils. C'est qu'il n'y a point d*horizon sans un point noir.
Je ne sais pas de carrière plus poétique et moins orageuse que celle de cet adorable romancier. Chaque pas fut un triomphe dans les régions azurées de ce charmeur perpétuel, de ce délicieux peintre des passions qui a eu le grand art de cacher son scepticisme pour mieux prendre les larmes» mais qui l'a montré pour prendre les caractères. Aussi n'a-t-on pas été étonné de trouver un auteur dramatique sous le romancier.
Vous savez par cœur tous les romans de Jules Sandeau, depuis Marianna jusqu'à Madeleine. Nul n*a mieux parlé la langue romanesque. Aussi, dès qu'on entr'ouvre un de ses livres, on est pris du commencement à la fin par toutes les charmeries du style comme par toutes celles de l'imagination, quoique plus d'une page ait pâli comme les pastels bleus et roses. On adore ses jeunes filles, on se passionne pour ses femmes ; c'est le monde réel, mais c'est le monde idéal, comme dans Alfred de Musset. C'est la profonde vérité du poète ; la vérité éclairée par la poésie ; ce n'est jamais le réalisme brutal du trompe-l'œil.
L'œuvre de Jules Sandeau n'est pas volumineuse, mais nul n'a eu plus d'imagination. Il est de ceux qui, dans la peur d'un naufrage littéraire, jettent presque toutes les marchandises à la mer, quel que soit leur prix. Aussi il n'y a pas pour ceux-là de naufrage dans l'oubli.
Je n'ai pas connu de plus profond ami des lettres. Il disait que l'amour des lettres est pareil à la flamme du bois d'aloès qui ne fait pas de fumée.
La mort d'Alfred de Musset
En sa dernière saison, il se prit d'une vive colère contre un piano qui monlait dans sa maison. C'était rue du Mont-Thabor. Il jura tout haut qu'il ne coucherait pas si près d'un piano.
Mais à peine le piano fut-il sous les doigs de fée de M"* d'Artigo, sa voisine, qu'il s'abandonna aux charmeries de la musique, comme les monstres au violon d'Orphée. La musicienne jouait te Roi des Aulnes. 11 lui cria de recommencer. C'était bien là l'homme et le poète.
Très peu de jours avant sa mort, j'allai lui serrer la main. Il me fallut attendre dans un salon qui n'était pas digne de lui; on pouvait se croire chez un gentilhomme ruiné. Ni Lamartine ni Alfred de Musset n'étaient doublés d'un artiste, comme l'est Victor Hugo.
3i8 Les Confessions
Il est vrai que Ingres et Delacroix vivaient dans le pur acajou. La plupart des grands poètes, comme des grands artistes, se contentent du luxe de leur imagination. Ils regardent par les yeux de l'Esprit et ils habitent les palais de la Rêverie.
Alfred de Musset mourut deux Tois. En 1849, ^' ^"^ rait pu dire lui-môme : Ci-gU mon esprit; en effet, il tenta vainement de se retrouver corps et âme. Quand il se voyait dans un miroir, reconnaissait-il le poète qui, à travers les Lamentations du Tasse, arrivait encore, après tant de défaillances, devant les Trois marches de marbre rose du palais de Versailles, où sa Muse se pencha, belle et souriante, pour la dernière fois>
Il perdit pied souvent, comme s*il dût échouer en pleine jeunesse; mais, grâce â sa fierté native, à son caractère hautain, grâce surtout à son génie, il ne fit pas naufrage.
Il fallait qu'il se sentît déjà bien près de sa fin littéraire, quand il écrivait à sa marraine, une La Sablière jeune et charmante, ce sonnet qui l'accuse et l'excuse, ces vers éplorés plus tristes que la tristesse :
Est-ce à vous de me faire une tetle injustice, Et m'avez'vous si vite à ce point oublié?
Dans la coupe où je cherche à noyer mon supplice^ Laissez plutôt tomber quelques pleurs de pitié!
La gouvernante de Musset, M"* Martelet, qui a eu pour lui toutes les douceurs d'une sœur de charité*,
* La gouvernante était avec lui par la volonté de sa mère depuis 1848. Ce fut une amie, tant elle eut la bonté et la patience, ces deux hautes vertus. Il lui a donné des autographes et des dessins que je voyais encore aujourd'hui. Il y a U
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m'arrêta au passage pour me dire qu'elle était désespérée. € Je suis bien heureux de vous voir, dis-je au malade. — Il était tems, mon cher ami, cinq minutes plus tard, vous ne me trouviez plus de ce monde! Je ne suis même pas bien sûr de n'être pas un revenant. Mais je ne crois pas aux revenans, parce que je ne crois pas à Tautre monde. — Voilà une idée qui n'est pas de vous. Rappelez-vous VEspoir en Dieu , du poète Alfred de Musset :
Malgré nous, vers le ciel il faut lever les yeux. »
Le malade me dit : « Je parlais en vers; mais, pour parler en prose, l'autre monde, c'est le Père-Lachaise. — Ce ne serait pas la peine de partir, mon cher ami. — Aussi, je ne suis pas pressé de partir. Ce monde est mauvais, mais c'est la lumière ; l'autre monde, c'est la nuit. »
Je tentai de le réconforter, c Pouvez-vous croire un instant que votre âme, toute rayonnante , votre âme qui a parcouru, en un vol radieux, les mondes disparus et les mondes promis, ira s'ensevelir, un jour ou l'autre, sous six pieds de terre, dans un campo-santo? — Pourquoi pas, si mon âme a joué son jeu.^ — Le jeu qu'elle a joué prouve que vous n'en êtes pas à vos dernières cartes. La vie n'est qu'un commencement. — Si c'est un commencement, c'est une fin. Donnez-moi une cigarette. — > Oui, à la condition que vous ne la fumerez pas. y
Je passai une cigarette à Alfred de Musset, qui la
quelques pages de sa vie, entre autres de curieuses lettres de M"' Rachcl et de la princesse Beigiojoso. M** Marteiet est une bijoutière qui a de fort belles choses; mais son véritable écrin renferme ses souvenirs d'Alfred de Musset.
mordit. «Du feu! du feul pour me rafraîchir la bouche.» Tout en disant cela, la toux le reprit de plus belle; il m^efTraya par sa pâleur; il se cacha la tête dans son troisième oreiller. «Pourquoi ai-je vécu? dit-il en se relevant. J'ai toujours attendu quelque chose, ce quelque chose n'est pas venu. — Vous avez vécu pour allumer des âmes. Combien de générations qui seront consolées par votre poésie? — Oui, mais moi, je ne suis pas consolé du tout. Plus on monte ou plus on descend dans la vie, plus on reconnaît que l'homme est une machine qui pleure ou qui fait pleurer. Voilà pourquoi le moyen âge était bien heureux de croire au lendemain. — Qui vous empêche de croire au lendemain } Le lendemain est écrit là-haut. Il est impossible de regarder le ciel, le jour sous l'éclat du soleil, la nuit sous la splendeur des étoiles, sans être convaincu que c'est là notre pays. Nous sommes tous des exilés, comme Mignon. Mais nous retrouverons le pays où fleurit l'oranger. — Vieille chanson I Je vois distinctement le noir, noir le tombeau, noir le linceul blanc. — Comment voulez-vous que l'âme qui a créé des merveilles comme les vôtres s'en aille en fumée? — Comment voulez- vous que la femme qui met au monde un enfant ne meure pas avant lui? »
Ici unétoufTement. Je me levai et je pris la main d'Alfred de Musset : c Adieu, mon ami, vous êtes dans un jour noir ; je reviendrai après-demain ; j'espère vous retrouver dans un jour rose. »
Le sommeil allait le reprendre : il dormait beaucoup en ses dernières heures. Je lui serrai encore la main. Il me fit un signe de tète. Je m'éloignai, non sans me retourner, comme si je voulusse ressaisir, pour la mar-
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quer encore une fois dans les eaux-fortes de ma mé« moire, cette figure que la fièvre avait faite plus belle et plus expressive : les lignes du front s'étaient accentuées, l'œil jetait plus de feu, la bouche avait un vaillant sourire de résignation. L*air de tête conservait toute la fierté des meilleurs jours.
Paul de Musset nous conta, un soir, chez M*"' la princesse Mathilde, les dernières heures de son frère, qui était pour lui un dieu. Alfred de Musset ne se croyait pas si près de la grande nuit, quoique , selon son expression, son cœur battît le rappel funèbre. Le docteur Rostan avait dit que le péril était encore conjuré. Alfred de Musset parla de retourner au Havre, croyant y retrouver les douces gaietés des dernières saisons.
Tout d'un coup il dit, en portant la main à son cœur : € Si j'allais pourtant mourir! * Il vit apparaître tous ceux qu'il avait aimés. « C'est fabuleux, dit-il, comme j'ai le don d'évoquer le théâtre de ma vie : ceux qui ont joué un rôle avec moi sont là sous mes yeux, les morts comme les vivans. » Puis tout s'effaça devant les figures adorées de sa mère et de sa sœur. «Voilà des femmes I» murmura-t-il. Il était un peu plus de minuit; il se souleva à moitié en portant la main à son cœur. Il voulut parler encore, mais sa tête retomba sur l'oreiller. Ce fut à peine s'il eut la force de tendre la main à son frère en disant : Mourir! Je vais dormir!
Vers quatre heures du matin, après une somnolence route silencieuse, il se souleva et dit tout à coup aux femmes qui le veillaient : c N'entendez-vous pas^ » Elles le regardèrent avec inquiétude. « Vous n'entendez pas> C'est le Roi des Aulnes. »
Il croyait entendre le piano et la voix de M"* d'Ar-
tigo, quoiqu'elle eût quitté la maison depuis quelques jours.
Ce fut sur cet air-là qu'il passa dans l'autre monde, avec tous les sacremens de la poésie*.
Eugène Delacroix
Écrit en 1863.
J'ai connu Eugène Delacroix de loin et de près. Je l'ai étudié dans ses œuvres, je l'ai aimé dans sa vie. Je conserve précieusement ses lettres, je garde avec religion son souvenir. La première fois que je l'ai vu, c'était à un souper de M"* Rachel. L'amitié colora nos âmes, comme un vin généreux empourpre les coupes.
Eugène Delacroix était tout aussi bon convive chez
* Quand vint le jour, c'était le 2 mai, Alfred de Musset, transfiguré par la mort, qui, elle aussi, a son auréole, avait pris la beauté sculpturale. C'était encore la vie dans la mort. Il rappelait l'épitaphe du poète Boufflers : Mes amis, croyez que je dors.
J'étais du dernier adieu. Nous nous «comptâmes avec désolation : nous étions vingt-sept! Pourquoi si peu? C'est que de Musset, qui avait des amis, n'avait pas de camarades. Ah! si ses admirateurs fussent venus, quelles magnifiques funérailles! Mais on n'envoie pas de lettres de faire part à ceux-là. Et, parmi ces vingt-sept, combien peu qui l'avaient connu 1 Un jeune étudiant me dit : « Je me suis risqué à l'église dans mon admiration pour le poctc, mais je n'ose l'accompagner au Père- Lachaise. » Je l'entraînai. J'aurais voulu entraîner tout Paris. Un peu plus je criais aux curieux qui formaient la haie, comme le spectateur de Molière : Pleure donc, sot parterre, c'est Alfred de Musset qui passe.
Heureusement, il était de ceux qui passent et qui reviennent.
Figures parisiennes 323
lui que chez les autres. Sa table était exquise; le tour de sa table représentait tout un Olympe en habits noirs de demi-dieux de l'art : peintres, poètes et musiciens. Par malheur, beaucoup de demi-dieux ont des cheveux blancs. La gloire aime cela. La Muse de Tintimité versait aux convives d'une main familière le vin pur des vieilles amitiés toujours jeunes ! Ces heures qui répandaient des roses comme les heures de Raphaël à la Farnésine et qui retournaient en perles égrenées dans l'océan de l'infini, qui les retrouvera? Socrate disait : c La mort ne permet pas aux mêmes convives de revenir à la même table. »
Le soleil, ce maître de Delacroix, celui qu'il osait peindre face à face dans son char de feu à la Galerie d'Apollon, le soleil revient indifférent tous les matins à son atelier de Paris et de Chamrosay, mais le maître ne lui prend plus ses rayons. La nuit éternelle s'est répandue sur le grand peintre de lumière.
La figure de Delacroix était mal dessinée selon la grammaire de l'art, mais non point mal dessinée pour la passion. Il avait comme la Dorval les pâleurs vertes quand ses yeux lançaient la foudre. Et pourtant quel charme étrange dans ce visage aux lignes brisées. Il y avait là de Tange rebelle qui a racheté son âme par la grandeur du génie*. Et il était tendre comme Michel-
* Étudiez sa figure, c'est le masque du génie. Ce front cherche et se heurle aux nues; ces cheveux, toujours noirs, toujours abondans, marquent la persistante jeunesse ; ces yeux profonds, ombragés de cils et de paupières, défient les rayons du soleil; ce nez fin, si bien attaché, bat des narines avec impatience ; cette bouche est dédaigneuse, mais la bonté s'y révèle. Les joues sont sillonnées par les passions de l'art. L'âme se recueille, mais au moindre choc elle va éclater comme le tonnerre»
32éf Les Confessions
Ange, cet autre ange rebelle. Comme Michel-Ange, il adorait la femme ; il ne la peignait jamais sans lui donner les grandes attitudes des déesses. Déjà, en 1836, quand je le voyais chez la princesse Belgiojoso, il n'aimait que le coin des femmes, à moins qu*il ne rencontrât parmi les hommes des sympathies glorieuses comme celles de Thiers, de Guizot, d'Alfred de Musset, de Théophile Gautier, de Chenavard, de Sainte-Beuve. 11 disait que Tœil de la femme pénétrait mieux le génie de Tartiste, ce qui était d'ailleurs un paradoxe, mais il faut reconnaître que, si à Paris les femmes prennent un homme de génie à ses débuts, c'est que ce sont des voyantes.
Le féminisme de Delacroix le jetait dans le romanesque de ses créations, aussi Shakespeare était-il son dieu. Qui donc l'a mieux compris et l'a mieux joué?
Les immortels de l'Institut ont-ils assez longtems fermé les yeux sur les miracles de ses créations et de sa palette : vainement Thiers saluait son génie devant la Barque du Dante, vainement Guizot reconnaissait un maître devant tant de figures radieuses, ces messieurs de l'Institut osaient fermer la porte de leurs expositions à Eugène Delacroix. Qui le croira jamais? Ce ne fut que bien peu de tems avant sa mort qu'ils le firent immortel, mais combien de fois avait-il frappé à la porte de l'Académie des beaux-arts } justice! c'est surtout parmi les intelligences que tu passes les yeux fermés. Il faut te violer pour te vaincre.
Les tableaux d'Eugène Delacroix prouvent que tous
Eugène Delacroix, l'homme de l'action, ne s'asseyait que pour se mettre à table. Il pensait debout, il parlait debout, il travaiUait debout.
Figures parisiennes 325
les chefs-d'œuvre du romantisme remontent à la période de 1830 dans les arts comme dans les lettres. Ce que le peintre de Dante et Virgile a fait de plus beau porte la date de sa première jeunesse, au tems où on lui appliquait le mol trouvé pour Shakespeare : « Sauvage ivre. » Oui, sauvage, si on le compare à tout ce vieux monde de rinstitut civilisé par les sottises du temple du goût. Oui, ivre, mais ivre de génie ! Eugène Delacroix n'en était pas moins doué de la plus haute raison. En tout c'était un maître. Chaque mot qu'il disait avait sa lumière, quoiqu'il parlât beaucoup les jours d'expansion, mais il était rare qu'il s'abandonnât. Il ne risquait que son avant-garde; bien malin celui qui pénétrait dans sa citadelle, même quand il était de la maison comme Robert Fleury et comme moi. On ne le désarmait que par surprise. C'est qu'il avait la prudence du serpent depuis que son génie lui avait créé tant d*ennemis. Je le voyais dans le monde comme à l'atelier. Dans le monde il était plus ouvert parce que l'homme se dépouillait de l'artiste. C'est dans le monde que j'ai surpris son idéal par ses admirations. Ainsi, j'avais deux sœurs : il adn^irait la moins belle ; c'est que la plus belle rappelait quelque peu la statue grecque, tandis que la moins belle, bien plus vivante, avait le rayonnement des grandes héroïnes modernes. Chez mes belles-sœurs il marquait le même principe : l'une d'elles le charmait par je ne sais quoi d'altier, je dirai presque de sauvage, avec ses cheveux ailes de corbeau, ses yeux de flamme, son teint de marbre à peine rosé.
Ce peintre héroïque appartenait à la grande famille des maîtres, des despotes, des tyrans. C'était un artiste de grande race, main Aère, âme rayonnante.
C'est surtout pour les natures violentes comme la sienne que le mot génie a été créé : en eiïet, le mot talent ne convient pas à ce maître impatient, fiévreux, emporté, qui dit que le fini c'est l'infini. Le talent, c'est la placidité de Gérard Dow; le génie, c'est la/wrîa de Michel-Ange ; le talent s'applique au pinceau qui s'épuise à parachever une tulipe, comme celui de Van Huysum; le génie c'est le pinceau qui crée des mondes, qui dévore Tespace, qui jette feu et flamme, qui traduit par la grandeur et par la oeauté Tœuvre de Dieu. C'est Eugène Delacroix.
Il ne faut pas dire d'Eugène Delacroix que c'était un coloriste, il faut dire que c'était le coloriste, quoiqu'il ait vu violet. Véronèse avait le coloris éclatant, Rembrandt le coloris magique, Eugène Delacroix était tour à tour éclatant et magique ; il jouait de la couleur comme Paganini jouait du violon, toujours maître de sa gamme et ne détonant jamais. La critique lui conseillait d'oser faire des sacrifices et de ne pas si souvent étouiïer la ligne sous le pinceau ; mais dans sa lumineuse ivresse il était si éloquent qu'il enivrait tout le monde, même la critique.
Pour ce grand peintre de la passion, la vie a été une lutte quotidienne, la lutte du génie contre l'opinion. Quand il était enfant, un fou lui tira son horoscope. Sa gouvernante l'avait conduit à la promenade, un homme lui prend la main, l'examine trait par trait et lui dit en hochant la tête : « Cet enfant deviendra un homme célèbre, mais sa vie sera des plus laborieuses et des plus tourmentées. » Eugène Delacroix, qui n'avait pas oublié les paroles du fou, disait souvent : « Voyez, je travaille toujours et je suis toujours nié. Ce fou était un devin. Je vais me croiser les bras »
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Mais le rien faire de ces âmes de feu effrayerait les ouvriers les plus robustes, ceux-là qui demandent toujours le droit au travail. L'homme de génie est condamné aux travaux forcés à perpétuité *.
Quelle bonne fortune pour celui qui Tarrachait à sa palette et le tenait à sa table deux heures durant, car Eugène Delacroix était Thôte le plus gai, le plus imprévu, le plus lumineux qu'on pût avoir. De même qu'il était artiste sans cesser d'être homme du monde, il était homme du monde sans cesser d'être artiste. Tel était Rubens, tel Van Dyck, tels les maîtres vénitiens. Il parlait de tout comme un homme qui a voyagé non pas sur la terre classique ou dans les forêts vierges, mais par tous les mondes de l'imagination. Il n*est pas un grand poète, depuis Homère jusqu'à Byron, dont il n*ait eu l'intimité, pas un philosophe dont il n'ait habité les châteaux de cartes, pas un artiste dont il n'ait traversé l'atelier. L'idéal ne le dominait pas au point qu'il
* En ses derniers jours un ami le vint voir, un ami pauvre, mais fier. Eugène Delacroix lui mit dans la main un billet de mille francs ; l'ami voulait refuser : « Allons donc ! dit Delacroix, qu'est-ce que cela en face de l'éternité. »
Le grand peintre ne s'est jamais inquiété des richesses de ce monde. Il y avait en lui du philosophe antique et attique. Il vivait de rien, il déjeunait avec des figues, des raisins, un biscuit, un petit verre de vin de Clos-Vougeot ou de la Tour- Blanche. A l'inverse de tant de peintres qui croient aux forces vives du déjeuner, Eugène Delacroix ne croyait qu'aux forces vives de l'âme.
Il a voulu par son testament la simple tombe antique sur la colline la plus solitaire du Père-Lachaise, là où le soleil seul vient à son couchant. On a dit de Poussin que c'était le philosophe des peintres et le peintre des philosophes, on pourrait graver sur le marbre d'Eugène Delacroix : « Ci-git le peintre des poëtes et le poète des peintres.»
ne descendît des fiers sommets aux simples actions humaines. II a vu de loin, il a vu de près. II savait la vie. Il avait étudié les hommes et les choses hors de son atelier. Il y a des artistes qui ne sont supérieurs que dans leur atelier, Delacroix se montrait partout supérieur. Son esprit était subtil à ce point qu'il comprenait au premier mot. Si c'était un fâcheux, il ne le laissait pas achever; si on parlait bien, il laissait dire, car il aimait l'éloquence pour l'éloquence, comme il aimait les roses sans lendemain. Il savait tout et savait oublier, ce qui est le sublime de la science, car il faut au génie les heures nocturnes : le soleil est plus beau parce qu'il se couche tous les jours.
Il me faudrait préciser comme La Bruyère pour dire en peu de mots tout le charme et tout l'esprit de ce beau convive des dîners parisiens, qui était tour à tour sévère comme Part et gai comme l'esprit. M"* de Maintenon faisait oublier le rôti, il eût fait oublier M"* de Maintenon.
Il a tant vécu dans ses œuvres que je me demande s'il a pris le tems de vivre ailleurs. Mais les grandes natures vivent partout. Elles dévorent vingt siècles en un siècle, puisqu'elles vivent du passé et du présent. Pour Vivre ainsi, il faut avoir été trempé dans l'acier du Styx. Si Delacroix eût vécu cent ans, on ne l'aurait pas accusé d'avoir été avare de ses jours comme Fontenelle qui n'osait ni rire ni pleurer, qui étouffait en son àme tout amour et toute haine. Eugène Delacroix est mort dans sa dernière émotion quand ses bras n'avaient plus la force de retenir les ailes de son âme.
Autour de ce maître radieux combien d'autres figures d'artistes amis dont je voudrais aussi marquer Teffigic:
Figures parisiennes S19
Bauriry, Cabanel, Carolus Duran, Henner. Ziem, Dijz, Chaplin, Dupré, Decamps, Rousseau, Millel, Clésinger, Gounocl; la couleur, le dessin, le style, le caractère.
Je ne puis oublier Meissonier, un vrai peintre d'histoire, plus grandiose dans ses bstailies lilliputiennes qu'Horace Vernet dans ses toiles géanfès. 11 m'a donné un tableau : Deux jeunes mères qui font embrasser leurs filles. C'est la joie de mes yeux, puisque je retrouve là ma femme et ma fille.
Meissonier a été pris comme moi par le démon de l'architecture. Voilà je ne sais combien d'années qu'il met pierresur pierre à Poissy et à Paris pour se bâtir des palais. Tous ses tableaux y ont passé. Albert Durer lui dirait comme à moi : « mortel, pourquoi te donner tant de peine pour bâtir la maison où la mort te viendra prendre! »
Du moins la mort n'ensevelira pas la renommée de Meissonier.