PAGES DE I.A VIE INTIME
Les Voyages
J'ai beaucoup voyagé sans faire le tour du monde, mais, comme le philosophe 3ocien,i'ai fait le tour de moi-même. J'ai couru d'ailleurs du nord au midi, d'Amsterdam au Caire, de Londres à Athènes, de Paris à Venise, étudiant le monde vivant et le monde des arts. Je regretterai toujours de n'avoir pas fait une station aux Indes, quand mon ami Lytton y était vice-roi. j'aurais couru les Amériques, sans mon horreur de la mer. Chaque fois que je me suis abandonné à cette haute capricieuse elle m'a fort malmené. A mon premier voyage à Naples, j'ai pu dire: voir Naples et mourir, car je suis resté deux jours en vue du tombeau de Virgile, sans pouvoir toucher au port, tant la tempête s'acharnait à notre navire.
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En une autre traversée nous avons fait naufrage dans ic golfe de Gônes avec Paul de Saint-Victor, deux jolies passagères, vingt-cinq bœufs et cent cochons. Jugez des cris de détresse. C'était la désolation de la désolation. Quand l'eau nous submergea — comme le comique traverse toujours le tragique — en échappant à la mort dans une barque de sauvetage, nous sauvâmes malgré nous un cochon qui s'obstinait à vivre. 11 était si louchant dans son désespoir que nous n'eûmes pas le courage de le jeter à la mer pour qu'il rejoignît ses frères. Toute ma vie j'entendrai le De profundis de tous ces cochons italiens.
J'ai fini par croire que de tous les voyages, le plus beau c'est le voyage à son balcon, aussi ai-je écrit un livre sous ce titre : Voyage à ma fenêtre.
Les Nids du poète
S 'H y avait une carte de l'avenir je n'y jetterais jamais les yeux. A quoi bon savoir le secret du lendemain? Pourquoi bâtir d'avance un palais ou une chaumière qui tombera en ruines le jour où on y posera la girouette!
Le prince Radziwill me disait : « Je vous connais bien parce que je me connais bien. Nous sommes tous les deux les vrais habitans de la terre, nous n'y vivons pas, nous passons. Nous aimons toutes les branches parce que nous ne nous arrêtons sur aucune. Dès que nous dormons une heure sur une branche, l'orage vient
et la casse — ou bien nous la cassons nous-mêmes. » Et pourtant, nul plus que moi n'a travaillé à bâtir le bonheur — le mien et celui des autres, — J'ai commencé mon premier château dans un petit pavillon de Folie-Riancourt, à Bruyères, un ancien manoir qui
or'e encore sa date — 1568 — sur une aile bien con-
ervée.
A mon premier voyage à Paris, je n'eus pas mon logement puisque j'avais le logement de tout le monde, c'est-à-dire l'hôlel garni. A mon second voyage, on m'a vu hôtel de Malte, place Cambrai, en plein pays latin, puisque c'est aujourd'hui la place du Collège-de-France. Quand je revins, je pris pied c dans mes meubles x,rue Saint-Marc, pour être dans le Paris nouveau.
Tel était mon diable de goût pour les réceptions, que j'y donnai, quoique n'ayant pas le sou, des soirées fulgurantes à mes amis de la bohème, car je les connaissais déjà avant d'habiter avec eux. De là, je passai dans la fameuse ruche du Doyenné, où je demeurai assez longtems. O regrets éternels, ô vaillante jeunesse, ô belles illusions du travail littéraire, ô bonnes fortunes de Tamour sans lendemain!
La bohème s'éparpilla. Nous allâmes, nous deux Théo, nous loger comme deux philistins, dans un appartement sérieux de la rue Bonaparte. Première vanité, premier valet de chambre, premier cordon bleu. Ce train de vie ne dura qu'un hiver. Théo partit pour voyager. 11 ne me restait qu'un ami, un chien; mais quel chien I un colosse pareil à celui qui m'a cassé la patte en 1884.
Je lui louai tout un balcon de la rue des Beaux-Arts, prenant pour moi une niche sous les toits. L'homme est l'ami du chien.
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Je me trouvais bien haut placé à ce cinquième étage et je n'aspirais qu'à descendre. Je descendis bientôt du cinquième à Tentresol: Un entresol, place de TOdéon, en face du café Voltaire où j'allais déjeuner tous les matins avec mon chien, La Fayette, Clément de Ris, L'Hôte, çà et là Gérard et Théo qui reparaissaient entre deux voyages.
Je quittai mon entresol, quand Jules Sandeau m'eut demandé de partager un appartement rue du Bac, ayant le plus radieux des horizons, les soleils couchans sur le parc de Thôtel où le colonel de Thorn, ce petit iMédicis, donnait des fêtes légendaires. C'est aujourd'hui l'hôtel du comte de Paris. Là, je me remis à jouer du violon, parce que nous avions pour voisin un soliste de l'Opéra. Jules Sandeau eut l'art de me faire partager sa paresse, dans le nuage des cigares. Il n'en fit pas moins ses deux meilleurs romans pendant notre fraternelle amitié ; nous ébauchâmes trois ou quatre drames et comédies qui ne seront jamais représentés. Ce ne fut qu'un peu plus tard qu'on publia, sous nos deux noms, cinq ou six volumes de nouvelles : les Revenans, Milla et Marie , Madame de Vandeuil et Mademoiselle de Kerouare^ si je me souviens bien.
Ce fut encore les voyages qui nous séparèrent. Je descendis la rue du Bac jusqu'en face du Petit-Saint-Thomas, où Jules Sandeau vint habiter quelque tems, regrettant mon chien que j'avais donné comme un dernier adieu à une femme sensible.
C'estià que, condamné à je ne sais combien de jours de prison pour avoir oublié de monter la garde, je dépistai les tambours amis de la discipline, qui me cherchaient partout. Ils vinrent jusqu'à ma porte, mais j'y
avais inscrit en caractères dMmprlmerie ces mots qui effarouchèrent leur pudeur :