‹ Les confessions: souvenirs d'un demi-siècle, 1830-1880Chapitre 13 sur 20 · COUTURIÈRE EN CHEMISES · texte numérisé non relu

COUTURIÈRE EN CHEMISES

La portière et mes amis de la première heure étaient dans le secret. Pourquoi n'avouerais-]e pas que, si on sonnait, bravant cette consigne. M"* Ninon, dont j'ai chanté en vers les cinq vertus, venait gravement à la porte en disant que les chemises de la duchesse n'étaient pas finies.

Je n*en avais pas fini avec la rue du Bac. Je descendis jusqu'au n* 36 où je trouvai un oiseau charmant — fauvette, linotte ou rossignolette — qui me chanta l'amour le matin et le soir. J'avais beau la menacer de la conduire au Conservatoire ou dans les chœurs de l'Opéra: c'était un solo à tue-tête. Que dis-je ? Elle trouvait l'art de faire à elle seule des duos et des trios. Un jour elle s'envola par la fenêtre. Je croyais ne plus l'aimer. Mais, à peine envolée, l'appartement me parut si désolé que j'eus peur d'y mourir de tristesse.

Du numéro 36 je remontai au numéro 90. Là ce fut une autre chanson — la plus belle chanson de ma. viel car c'est là que j'ouvris la porte au bonheur sous la figure de la plus belle et de la meilleure des femmes : l'idéal dans la réalité ; une figure qui eût arrêté Corrègc et Vinci à son charme mystérieux et pénétrant. Aussi cet appartement fut-il décoré et paré par un amoureux et par un artiste. En ce tems-Ià le luxe était rare. Je fus

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prodigue de tapisseries, de tentures et de merveilles Louis XVI. On parla beaucoup de cet intérieur qui enchantait tous les regards. Les femmes disaient : « Ah ! comme on doit être heureux ici I » A quoi la dame de céans répondait : « Aussi je n'y perds pas mon tems. »

Après deux années de joie filée d*or, pourquoi ai-je eu la fatale idée d'aller loger mon bonheur au quai Malaquais, dans un petit pavillon de Thôtel de Gasq } Ma femme avait mis au monde une petite fille charmante qui avait deux ans déjà. Elle avait à peine vécu sa troisième année quand la mort la prit. Ce petit pavillon devint un tombeau. Je m'enfuis quai Voltaire où je me trouvai, sans l'avoir voulu, dans le célèbre appartement où mourut M. de Voltaire. C'était beau; mais ma douleur tendit les murs de mon deuil.

J'ai donc habité le salon de M. de Voltaire, quai Voltaire, au-dessus d'une caricature de Voltaire. Je n'en suis pas devenu plus voltairien. J'ai passé près de deux années dans l'appartement de ce grand esprit, conduit là par hasard et non par religion pour la ligure du patriarche. C'était un beau point de vue : je voyais tout Paris, depuis l'Arc-de-Triomphe jusqu'à Notre-Dame. En un jour elle passait devant moi, la ville éternelle, y compris le Roi et la Seine. Mais qui oserait peindre ces soudaines métamorphoses ? Qui oserait décrire ces mille odyssées quotidiennes ? Quel tableau I quel voyage ! quel livre ! Sous ces lambris dorés — dorés pour Voltaire et non pour moi — sous cet harmonieux plafond où les Muses de Boucher tressent toujours des couronnes, comme s'il était encore là, celui qui les aima toutes sans passion sérieuse, je préférais lire les contes de Voltaire.

Cette fois je me logeai rue de Lille, tout à côté de la

Chambre des députés, ce qui me permit, en 1848, de voir la révolution de tout près sans aller bien loin. Là naquit Henry Houssaye, l'historien d'Alcibiade. Dieu me donnait un fils pour une fille qu'il m'avait prise. Mais, de quelles angoisses il me fallut payer cette bienvenue ! Quand on a perdu un premier enfant, on croit toujours que la tombe va s'ouvrir pour le second. Dieu eut pitié.

La révolution de février me mit à pied. Il me fallut remonter au cinquième étage, toujours rue du Bac. Mais j'avais à un si haut degré l'art de l'intérieur, qu'on me trouva toujours bien — et moi aussi. — Je descendis bientôt de deux étages, grâce aux libraires, quand les journaux ne payaient presque plus. A peine installé je fus nommé de par Rachel, directeur du Théâtre-Français. Je pris pied rue de Verneuil, dans un premier étage que je pavoisai de tableaux de maîtres. Les chefsd'œuvre n'étaient pas chers en 1849 : les Delacroix coûtaient cinq cents francs, les Decamps un peu plus ou un peu moins; on avait un Théodore Rousseau eu un Jules Dupré pour vingt louis et un Diaz pour cent écus. Horrible tems pour les peintres comme pour les poètes !

On n'était pas mal rue de Verneuil. J'y reçus la Cour et la ville, le monde et le théâtre. Mais on ne se trouve jamais bien où l'on est. Je m'avisai alors d'acheter un petit château gothique bâti par le comte de Lancosme. J'aurais eu la sagesse de ne pas toucher à ce jardin de Candide, si le baron Haussmann n'eût mis là sa main qui, semblable à la lance d'Achille, créait la mort et la vie.

L'avenue Friedland, dans sa ligne droite, coupa mon jardin et emporta mon château. Louis XIV disait à ses derniers jours ; c J'ai trop aimé les bâtimens. » Cette fureur me prit alors. Je bâtis sept hôtels à Beaujon,

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qu'on appela bientôt les Sept Châteaux du roi de Bohême. J'étais à moitié ruiné, je le fus aux trois quarts; mais j'étais familier au va-et-vient de la fortune et je ne me désorientais jamais. J'ai habité ces hôtels que je ne trouvais alors ni à vendre ni à louer, tant on croyait que c'était loin de Paris. Et pourtant j'aurais déjà pu dire :

Rome n'est plus dans Rome, elle est toute oiije suis.

Je n'étais pas au bout de mes prouesses. Je bâtis trois châteaux en Champagne, moi qui n'aurais jamais dû bâlir que des châteaux en Espagne. Je les ai habités tous les trois. Aussi quand Lamartine me parlait de ses trois châteaux, je lui disais pour le consoler: « J'en ai sept ou huit, donc je suis plus pauvre que vous. » C'était de la pure démence. La Fortune m'a puni : c'est bien fait I

La tête me tourne devant toutes ces demeures d'un poète qui, le plus souvent, nhabite que les nuages. La plus célèbre fut l'hôtel double de l'avenue Friedland, hôtel Renaissance et hôtel vénitien, où j'ai donné des fêtes légendaires. Ce fut là que naquit mon second fils^ Albert Houssaye qui s'est engagé à dix-huit ans et qu est à cette heure un beau cavalier de l'armée d'Afrique.

Restons-en là, s'il vous plaît. Je ferai encore un déménagement, si j'en crois une tombe anonyme qui est dans la grande avenue du Père-Lachaise, au voisinage de mon ami Alfred de Musset.

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