IV 2Î
Vartiste dans le poète
Il n'y a plus qu'une rhétorique : voir l'Art par la Poésie et voir la Poésie par l'Art.
J'ai aimé les arts, parce que je les ai pratiqués, jouant du violon à mes premières rimes, puis tentant sur la toile des paysages et des figures pour m'initier à l'interprétation de la nature. Je me suis cru architecte, un beau matin, dans les Champs-Elysées, quand Paris ne venait pas encore par là. Les deux hôtels contigus de Tavenue Friedland, n*»* 47 et 49, donneront aux curieux l'idée de ma manière. J'ai été beaucoup imité d'epuis ; mais on vient toujours dessiner mes façades, où Clésinger a sculpté des Syrènes et une Diane chasseresse.
J'ai consacré tout un volume aux vingt-cinq années passées au service de l'État, tour à tour inspecteur général des musées et inspecteur général des Beaux- Arts, représentant le gouvernement dans les cérémonies des distributions de prix, des inaugurations de monuments, des érections de statues. J'ai créé plus d'un musée, j'ai été nommé citoyen de la ville de Tournus pour la statue de Greuze, j'ai découvert le tombeau de Léonard de Vinci à Amboise. Je me suis surtout évertué à mettre en lumière beaucoup de jeunes artistes qui, peutêtre, se seraient éteints dans l'ombre. Mais qu'est-ce que cela, sinon le strict devoir de tout homme qui aime les arts? En 1871, mon ami Jules Simon a jugé que la République indivisible n'était pas assez riche pour payer un homme comme moi ; jl coupa mes fonctions en trois
Pages de la vie intime 3Jç
OU quatre tronçons, pour les donner à trois ou quatre esprits forts qui ne savaient pas le premier mot des arts. M. Thiers, furieux, m'a appelé à Versailles. C'était aussi mon ami : il m*a offert tout ce que je ne voulais pas, car je ne voulais plus rien. Je l'ai remercié; mais je n'ai pas voulu lui refuser de dîner avec lui les dimanches pour assister à la comédie de la troisième République. C*est dans son salon que j'ai connu les nouveaux personnages de l'État : Je n'ai fait que passer^ ils n'étaient déjà plus! ÎA. Thiers m'avait décidé à être de toutes les commissions des Beaux-Arts, ce qui ne coûtait rien à la France. Mais les illustres messieurs, Blanc et 0«, qui alors remplaçaient avec tant de gravité mon ami Nieuwerkerke et les fonctionnaires de l'Empire, ne voulaient pas qu'un œil clairvoyant fût témoin de leur pompeuse médiocrité; comme tant d'autres, ils me jugeaient un réactionnaire, parce que je n'étais pas, comme eux, un bourgeois en art. Je daigne leur dire que, tout en voulant un gouvernement autoritaire, je suis bien plus avancé qu'ils ne le sont vers les revendications sociales; je ne crois guère à l'éloquence parlementaire, mais je crois beaucoup aux hommes d'action. Un mot encore sur mes fonctions : « Pas de zèle ! » disait Talleyrand. Mérimée me répétait le mot à propos des rapports que nous faisions, lui comme inspecteur général des monumens historiques, moi comme inspecteur général des musées. En effet, que sont devenus tous les rapports que nous avons adressés au ministre, qui ne les lisait point? Tems perdu! Le Moniteur officiel en a publié quelques-uns qui m'ont valu des lettres charmantes d'Eugène Delacroix, Théodore Rousseau, Decamps, Horace Vernet, Robert-Flcury
et autres artistes savans, qui considéraient les musées comme les églises des arts. Après tout, j*aîmais mieux Topinion de ces lecteurs-là que celle du ministre.
Tous ces artistes vaillans que j'ai connus et que j'ai aimés, pourquoi ne puis-je ici donner ne fût-ce que leur silhouette? Mais c'est un monde! J'ai plus d'une fois ébauché leurs figures à propos de mes Salons de peinture. Là encore, il y aurait tout un volume à réimprimer. Mais pourquoi amonceler des nuages? Les œuvres des grands artistes parlent tout haut. J'aime mieux jouer sur mon violon un air de Lulli ou de Mozart.
^Inspiration
Les matérialistes n'ont jamais pu m'expliquer les miracles de rinspiration. Ce n'est pas l'étude, mais l'inspiration qui a parlé par la voix de Victor Hugo, d'Alfred de Musset, de Théophile Gautier, de Lamartine surtout, moins artiste que les trois premiers.
On a comparé les poètes à des harpes éoliennes, mais d'où vient la bourrasque ou la brise qui chante dans ces harpes? Combien de chefs-d'œuvre ont été créés par le poète sans qu'il ait lui-même conscience de ses créations? N'en doutons point: à certaines heures de solitude, quand l'âme court les mondes entrevus, elle s'en revient après avoir été touchée par je ne sais quel rayon divin — le feu sacré — comme on disait au tems passé.
Ou mieux encore, pendant que le poète est emporté par
Pages de la vie intimé 341
son rêve» Tinspiration, déesse invisible, prend la plume qui cherche et la conduit pendant toute une heure dans les régions inaccessibles du beau et du vrai.
Eugène Delacroix me disait : c Je n'ai pas le merveilleux don d*Horace Vernet, qui pourrait peindre ses tableaux sur le Pont-Neuf, en disant un mot à tous les passans. Pour moi, la solitude est une muse chaste, amoureuse du silence. Voilà pourquoi je ferme ma porte. -Si je vous disais toute la vérité, je vous avouerais que la solitude m'amène de bonnes fortunes ; par exemple il y a une femme qui s'appelle l'Inspiration et qui ne vient jamais quand je ne suis pas seul. Mais, quand je suis seul, à certaines heures de découragement, elle prend mon pinceau et me conduit la main. Je me laisse faire. -C'est comme un rêve radieux quand je me réveille. Je suis tout étonné de moi-même et je me demande s'il -est possible que j'aie fait cela tout seul. »
Ce qui arrivait à Delacroix arrivait à Lamartine et aux autres illustres que j'ai surpris à l'œuvre.
Vous allez me dire pourquoi cette magicienne ne vient pas trouver tous les poètes. C'est que tous ne sont pas dignes d'elle. C'est qu'elle a ses jours de raillerie, où elle ne les touche de ses doigts de fée que pour leur donner le tourment du beau et du vrai, sans leur en donner la lumière. C'est ce qui m'arrive à moi. Je sens très bien qu'en certaines nuits radieuses, l'inspiration me touche le front, mais c'est Taurore sans le soleil. Ma vie, d'ailleurs, a été trop bruyante pour ne pas effrayer les muses.
Quand je prononce ce mot, je ne vois pas apparaître les filles de l'Olympe, car elles ne représentent plus pour inoi les inspiratrices d'aujourd'hui. Voilà pourquoi de-
puis longtems l'idée m'est venue, les jours où je prends un pinceau au lieu de prendre une plume, de peindre les figures des muses modernes. Quelle belle création pour un Raphaël du xix* siècle, ce siècle, qui a touché à tout et qui a attisé le feu des enfers! Apollon ne voudrait plus se présenter dans le monde avec les neuf sœurs, il 3e ferait un plus beau cortège avec les muses contemporaines : V Inspiration, la Jeunesse, la Passion, la Rêverie, la Solitude, la Désespérance, la Beauté, la Char" merie et la Volupté,
Ahl si celle qui venait visiter Delacroix et qui visite aujourd'hui quelques jeunes maîtres, daignait venir conduire mon pinceau I En attendant, je peins des paysages à la Diaz et à la Corot, où on veut bien reconnaître une touche originale. A la vente d'Emile de Girardin, on a vendu fort cher un petit tableau peint par moi. Le commissaire-priseur Ta attribué à Corot, quoiqu'il fût signé d'une H en rouge. J'ai offert de le reprendre au prix de la vente pour que Tamateur ne fût pas volé, mais il a voulu être volé.
L'Inspiration est une fille nonchalante qu'il faut brusquer, comme toutes les femmes, pour en avoir raison. Les paresseux, peintres ou poètes, cherchent mille raisons pour prouver que l'heure du travail n'a pas sonné; mais ceux qui brûlent la toile ou le papier se mettent à l'œuvre soudainement.
J'ai presque toujours dicté mes livres ; il m'est môme arrivé de dicter des sonnets, ce qui étonnait fort Théo et Saint- Victor, car, un jour qu'ils dînaient chez moi, j'ai dicté à Coligny deux sonnets qui les peignaient bien tous les deux : Fortunio et Plume d'or.
Dès que mon secrétaire avait la plume à la main, je
Pages de la vie iuïime 3'^3
ne lui laissais guère de loisirs pour piquer des mouches. Peut-être d'ailleurs que la vue d'un homme ou d'une femme qui va écrire votre pensée est, si je puis dire, le coup de rétrier. Mes secrétaires témoigneront qu'ils:ne chômaient pas pendant les heures qu'ils écrivaient poUr moi. Je n'en crois que mieux encore à rinspiraiion. En effet, quand je tiens mon idée et que je dicte le premier mot, du diable si je sais où je vais. Je m'abandonne à la bonne ou mauvaise fortune de l'inspiration. Alors il me semble que j'obéis à un esprit qui me domine et qui m'emporte à travers les pays dangereux de l'éloquence — ou de la bêtise.
L'histoire de ma plume
st-ce la peine de dire que j'ai fait beaucoup de livres? En \érité, si le public, même mon public sympathique, ne se les rappelle pas plus que moi, ils sont bien oubliés. J'ai commencé, hélas! à écrire à dixsept ans! Je me suis fait les griffes dans le romantisme : la Couronne de Bleuets y la Pécheresse j les Galantes Aventures de mademoiselle Margot, la Belle au bois dormant et six volumes de Contes et Nouvelles avec Jules Sandeau. On a beaucoup réimprimé la Galerie du dix^ huitième siècle, parce qu'elle est une histoire vivante de cette période si curieuse. Là, j'ai fait une contrerévolution en ramenant l'esprit français vers sa source. Je me suis attardé sur d'autres points de l'histoire : Ma^ demoiselle de La Vallière, Madame de Montespan, la Vie jie Léonard de Vinci, les Charmetles, Notre-Dame de
Thermidor. Je suis revenu au roman : le Violon de Franjoléy Mademoiselle Cléopâlre^ le Roman de la Duchesse^ les Grandes Dames, les Parisiennes, que sais-je?
Si je comptais par les éditions des Grandes Dames, des Parisiennes, des Courtisanes du monde, douze volumes in-octavo qui ont paru de 1868 à 1870, je pourrais me croire Thistoriographe des mœurs de Paris pendant le second Empire. Mais qu'est-ce qu'un roman > Un chîiïon dont la mode fait un joli bonnet et qu'elle jette bientôt par-dessus les moulins. Je n'en ai pas moins reçu beaucoup d'argent pour ces douze volumes. Faut-il parler chiffres? Dentu me donnait près de deux francs par volume, total : à peu près trois cent mille francs. Davyl, qui était imprimeur avant de se faire imprimer si à propos, avait prédit le succès. Je ne trouve jamais qu'un homme de lettres soit trop payé; seulement comme le joueur qui gagne j'étais fâché de voir que tout le monde ne gagnait pas autour de moi. Combien de beaux romans alors publiés dont les auteurs ne recueillaient qu'une poignée d'or. Oh ! l'injustice des choses ! Je ne pouvais pourtant pas m'en faire mourir; je pris gaiement mon parti : je donnai des fêtes J'achetai des tableaux. Je ne perdis pas un jour pour jeter les trois cent mille francs par la fenêtre.
J'allais oublier trois in-folio : VHistoire de la Comé^ die-Française ; la Galerie flamande et hollandaise; Molière, sa femme et sa fille. Nuits stériles ! Qui est-ce •qui lit les in-folio ?
• Je crois que j'étais né poète : les Sentiers perdus, les Poèmes antiques, la Poésie dans les bois, les Cent et un sonnets, les On^e mille Vierges, Des illusions perdues! - Et combien de volumes dans les journaux et dans les
Pages de la vie intime 3^5.
revues : la Revue de Paris, la Revue des Deux-Mondes, VAriiste, la Presse, de Girardin, le Constitutionnel, de Véron : de bonnes maisons. Mais tous les journaux sont de bonnes maisons pour la pensée.
J'ai eu mes heures de philosophie : les Destinées de Vâme. Comme je ne finissais pas ce livre, Napoléon III me dit : « C'est un livre qu'on commence toujours et qu'on ne finit jamais ! »
Et après ce livre, rien : je jetai ma plume au vent. Je me perdis de plus en plus sous la forêt ténébreuse, dans la sérénité des horizons voilés. Après tous les orages, la douceur de vivre vous vient au moment de mourir; on se recueille dans la paresse des méditations, on juge sa vie avec sévérité, même si on ne condamne pas les passions qui ont troublé Tâme dans les voluptés corporelles. Je Tai dit déjà, c'est que de tous les livres, le livre de la vie est le plus difficile à faire.
Mais celui-là, comme les autres, est si vite oublié! Nous sommes comme les feuilles des arbres que le vent d'hiver disperse et que la neige ensevelit. Quand les feuilles poussent à l'arbre de la vie, l'homme, tout glorieux, s'imagine qu'il portera les beaux panaches de ses branches par delà les siècles; mais il faut en rabattre, compères. Tous ces romans et toutes ces poésies qui ont distrait ou passionné les oisifs du siècle s'en iront où vont les roses d'antan. Rien n'est plus drôle à voir que le plumet flamboyant de tant de poètes et de romanciers qui s'imaginent avoir trouvé l'adresse de la postérité. Simple affaire de mode, mes amis; les nouveaux venus vous renverront à messire d'Urfé et à M"° de Scudéry, qui n'étaient pas plus bêtes que vous.
Vieux habits, vieux galons! Tout passe. Il faut écrire
3^6 <^^* Confessions
cent mille romans pour en placer un dans une bibliothèque comme Daphnis et Chloé, Manon Lescaut, Faut et Virginie. Je ne par"e pas des vivans.
Ce sera miraculeux s'il reste cent volumes, de ce XIX* siècle, qui a compté cinq cents célébrités. Sapho est toujours glorieuse parce qu'on ne possède pas cent vers de Sapho. Nous commençons à ne plus admirer que par ouï-dire des chefs-d'œuvre de Tantiquité. Que nous revient-il du moyen âge? Le siècle de Louis XIV laisse en chemin beaucoup de ses chefsd'œuvre. Voltaire serait bien étonné de voir qu'on ne réimprime que ses contes, lui qui ne croyait qu'à son poème épique et à ses tragédies. Jean-Jacques n'est plus qu'un citoyen de Genève. On dit que Diderot est un dieu, mais on ne le lit pas. Le théâtre, par le génie ou par le caprice d'un grand comédien, redonne la vie à des fantômes ; mais Molière a tué le passé et l'avenir. Qui n'a vu Lamartine-soleil et George Sand-soleil > aujourd'hui deux clairs de lune dans un beau ciel. Balzac a encore son église, mais ses grands prêtres et ses enfans de chœur cachent l'autel en le profanant. Qui donc chante Béranger? Chateaubriand n'a plus qu'une parole d'outre-tombe. C'étaient pourtant de grandes figures, celles-là. Il y a encore celle de Victor Hugo qui domine tout son siècle littéraire, comme Ronsard domine la Renaissance*.
* II ne faut pas pourtant jeter le manche après la cognée dans cette forêt toute chantante encore du xiz* siècle. Pourquoi ne pas croire au lendemain de tant d'œuvres qui nous ont charmés : celles de Lamartine, Dumas, Balzac, Mérimée, Gozlan, George Sand, Jules Janln ? Ne relira-t-on pas toujours les beaux vers d'Alfred de Musset, de Théophile Gautier» d'Alfred de Vigny? Je ne parie que des morts*
Pages de la vie intime 5^7
La Renaissance et le Romantisme, voilà deux belles époques de l'esprit français, parce qu'un grand souffle de vie y répand Téternelle jeunesse. Boileau aura beau rire de la Renaissance; Nisard, un Boileau en prose et en belle prose, aura beau se moquer du romantisme, tous ceux qui ont vécu dans la foi de ces deux périodes de miracles poétiques garderont le rayon des beaux soleils d'avril. Qui ne donnerait après la philosophie de Victor Cousin et de son cousinage, toute la rhétorique des professeurs pour dix strophes d'Alfred de Musset, une évocation de Banville ou un sonnet de Théophile Gautier? L'esprit humain n'aime pas les moissons; c*est assez pour lui de cueillir une rose ou de respirer un bouquet de violettes.
Je voulais n'écrire plus, enfermé dans mes Confessions comme dans une tour d'ivoire^ ne mettant le nez à la fenêtre que pour regarder vers le passé. J'avais d'ailleurs à revoir tous mes livres anciens, que je voudrais brûler, mais qui ne m'appartiennent plus. Ce qui est écrit est écrit.
Mais, sans y penser, je redevins journaliste dans le FigarOy dans le Gaulois, dans VÈvénementy où j'écrivis des portraits littéraires, des contes et des romans. Vous avez peut-être feuilleté les Douze Nouvelles nouvelles , publiées en 1883 : je voulais y conter les aventures et les passions de l'heure présente, préoccupé surtout de mettre en scène la femme telle qu'elle est aujourd'hui, car on sait que les sociétés se suivent et ne se ressemblent pas. Beaucoup d'éditions m'ont prouvé que j'étais toujours sur la brèche.
Tout aussitôt, j'ai écrit la Comédienne pour venger les femmes du théâtre et pour glorifier sur son piédestal
'34S "■ Les Con/essiotti
cette immortelle statue de la tragédie qui s'appelle Rachel, en accentuant les beautés de son caractère et de son génie, sous la lumière de l'art.
Je ne sais pourquoi un bouquet de jeunesse m'est revenu au cœur. Pendant une saison — 1884— il m'a été impossible d'écrire en prose, si bien que j'ai repris la chanson du poète. Les Onze mille Vierges sont mon adieu à la poésie. Ces onze mille vierges, ce sont les muses de la vie et du rêve, les femmes aimées, les illusions perdues, les désespérances qui sourient sous leurs larmes; enfin, ce sont toutes les visions de l'âme qui se souvient, qui regrette, qui cherche toujours, qui espère encore, alors qu'elle n'espère plus.
J'oubliais un livre, le meilleur. Celui-là a pour titre : Henry Hoiissaye. C'est mieux encore de faire des hommes que des volumes.