LA SECONDE JEUNESSE
Après les luttes sérieuses, vers la fin du second Empire, les plaisirs parisiens me redonnèrent bientôt le vertige et me rejetèrent dans tous les abymes.
Mais Théophile Gautier a dit : « Si Houssayc se jette éperdument dans les folies, il ne va jamais au fond parce qu'il nage allègrement. »
Ces folies, c'étaient les passions des vingt ans continuées jusqu'à l'été de la Saint-Martin. C'était le jeu du hasard après le jeu de l'amour. Celait le roman à outrance, comme les Grandes D.vnes. Tout cela ne m'empêchait pas de revenir souvent au rivage de la sagesse, mais pour m'embarquer encore quel que fût le péril des océans de la vie.
C'est vainement que je portais dans mon cœur de pâles figures absentes^ toujours aimées et toujours
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pleurées. Je croyais qu'un homme nouveau avait pris la place de l'ancien, ou plutôt comme il y a le jour des morts pour les catholiques, je célébrais le jour des mortes tous les dimanches. En effet, le dimanche, je ferme toujours ma porte pour me retourner vers les figures du passé. Je crée autour de moi la solitude et le silence afin d'évoquer religieusement les images les plus douces à mon cœur. Nul n'a plus vécu avec les vivantes et nul n'a plus vécu avec les mortes.
Ces pâles figures me suivaient partout — et je ne les fuyais pas.— Il m'était doux de les revoir par les vagues pastels du souvenir. Fannie et Jane m*apparaissaient avec un visage presque souriant sous l'expression de la mort, mais Marie semblait n'avoir point passé par la transfiguration du tombeau. Je voyais plus souvent Fannie et Jane, mais l'autre venait me parler en songe. En l'hiver de 1 865 , ce fut une obsession. Marie me reprochait de ne pas lui avoir mis au bras un bracelet où mon nom était gravé avec le sien. C'était un oubli. L'obsession s'accentua étrangement. Bientôt il ne se passa pas une nuit sans que la morte me montrât son bras nu. La vision m'arrivait tantôt en comédienne, tantôt en cantatrice, tantôt en voyageuse. Elle m'apparaissait à sa fenêtre, au coin de son feu, dans un souper. Et toujours elle levait son brassons mes yeux, en me disant : « Mon bracelet ! » Il m'était impossible de prendre cela gaiement, mais je ne le prenais pas non plus au tragique. Une fois réveillé, je n'y pensais plus.
Je voyageai pour les musées. Loin de chez moi, ce fut bien pis. Il me semblait qu'elle fût du voyage dès que je m'endormais la nuit. Et toujours le bracelet, le bracelet, le bracelet. J'en parlai à quelques amis qui
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me regardèrent fixement, ayant peur que je ne fusse tourné au spiritisme. Les songes me frappaient par des coups de vérité. Je finissais par reconnaître la voix de Marie. Je sentais le froid de sa main. Un livre me vint mal à propos. C'était l'œuvre d'un prêtre qui avait subi lui-même l'obsession d'une morte qui lui demandait des prières. En ce livre, il rappelait tous les saints qui avaient été visités par des morts. Quoique je ne fusse pas un saint, je finis par croire aux âmes en peine. Pourquoi ne pas apaiser cette morte en lui donnant son bracelet, mais comment ? La tombe est sacrée. La mort veille en sentinelle devant chaque cercueil. Elle creuse un abyme infranchissable devant celle qui est partie et devant celui qui reste. Je n'espérais pas obtenir l'autorisation d'ouvrir le cercueil de Marie Garcia. Le préfet de police refuse cette funèbre faveur aux plus hauts personnages à cause de la majesté de la mort et à cause du danger pour celui qui soulève le couvercle de la bière. Combien de fois on a vu les plus aguerris tomber foudroyés! J'arrachai pourtant cette autorisation. Un matin, à huit heures, on exhuma Marie Garcia pour la transporter dans l'Orangerie. Chose étrange, chose horrible, sept ou huit chiens du quartier avaient franchi la porte du cimetière malgré les gardiens. « Ces carnassiers-là, nous dit un jardinier, ne manquent jamais à pareille fête, y*
J'avais emmené avec moi une des cousines de la morte et une de ses amies, la comtesse de L — . Quand on ouvrit 1^ cercueil, l'amie tomba à la renverse dans les bras d'un des plombiers. Elle s'était penchée trop tôt pour toucher des lèvres le front de Marie Garcia. Et pourtant, telle on l'avait mise au cercueil dans sa robe blanche, telle oq la jretrouva, la figure encadrée dans ses cheveux, les mains
jointes sur un crucifix. Tout chancelant je lui mis le bracelet et je lui baisai les doigts. C'était du marbre.
L'œil est plein de visions, car il me sembla qu^un sourire passait sur la figure de Marie. On referma les trois cercueils, celui de sapin, celui de plomb, celui de chêne...
Et depuis ce jour, Marie me réapparut de loin en loin, toute souriante, me montrant son bracelet.
A Varenture
Le comte Napoléon Daru n'avait pas trouvé beaucoup de femmes cruelles dans le monde des femmes qui ne le sont pas. Un soir qu'il donnait à souper à ces dames, une belle douzaine d'Aspasies et de Phrynés, Tune d'elles fit remarquer tout haut que toutes avaient été douces à l'amphitryon. « Toutes ? dit-il, il faudrait voir ça. » Et se levant : « Mesdames, que celles qui ont été à moi veuillent bien lever la main. » Elles lèvent toutes la main. Il les lorgna les unes après les autres. € Oui, dit-il, en regardant celle-ci. Oui », dit-il, en regardant celle-là. Mais pourtant il remarque une toute jeune fille qui a levé la main et qu'il n'avait jamais vue. Il se promet de débrouiller ce mystère. Quand on quitte la table pour prendre le café, il va droit à la jeune fille et lui demande des explications. Elle lui répondit par cet admirable mot d'ingénue : c Mais, Monsieur, si je n'avais pas levé la main j'aurais été déshonorée*. »
* Ce qui rappelle une histoire de M** Sophie X. — C'était encore à un diner, cette fois un dîner de corps donné par le
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Cette histoire de Dara fut quelque peu Thistoire de tous ceux qui, comme moi, ne fuyaient pas les aventures. Non seulement nous avions sous la main les belles filles à la mode, mais il nous arrivait aussi d*au* très bonnes fortunes. Les grandes dames étrangères ne venaient pas à Paris pour faire leur salut, elles y venaient plutôt pour y faire la part du diable. La femme qui voyage a des indulgences plénières. Ne sait-on pas que les curés qui vont et viennent de par le monde ont droit de faire gras le vendredi? Les poètes et les romanciers qui sont lus à l'étranger ont en outre le privilège de prendre les femmes par la curiosité. J*avais en surcroît une galerie de tableaux qui permettait aux femmes de venir me voir sans qu'on pût les accuser de venir chez moi. Je n'y avais pas songé, mais cela se trouva ainsi. Ce fut bien mieux encore au tems de mes fêtes
général à tous ses officiers. Le nom de la dame court sur la table : « Charmante, dit le général, elle m'a consolé d'une piegrièche. — Moi aussi, dit le colonel. — Vous aussi? dit le général au lieutenant-colonel. — Et moi donc ! s*écrie le commandant. — A la bonne heure, reprend le général en éclatant de rire. Et vous, capitaine ? — Oh mon Dieu oui, mon général. ~ Et vous, lieutenant? — Pourquoi pas? — Il n'y manque que le sous-lieutcnant. — Mais moi aussi », dit le sous-lieutenant, rougissant comme une jeune fille.
C'était un tout jeune homme qui sortait de Saint-Cyr, à peine avait-il des moustaches. « Eh bien ! reprit le général, la dame reçoit aujourd'hui. Âllons-y tous pour finir la soirée. »
On y va.
Le général trouve drôle de conter l'histoire à la consolatrice des affligés. Elle rit de bon cœur comme eût fait la vivandière du régiment. Mais tout d'un coup, voyant le sous-lieutenant, elle lui crie : « Pas encore ! »
Et s'avaoçant vers lui : « Pourquoi diable vous étes-vous Tante de cette bonne fortune ? -— Mon Dieu, Madame, pour dire comme les autres. ■