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vénitiennes, puisque les curieuses et les romanesques venaient tout exprès de loin pour ces fêtes de l'imprévu. Les sages diront que je menais une vie légèrement risquée, mais j'aurais bien voulu voir les sages à ma place. J'ai toujours pensé que si Joseph laissa un soir son manteau chez M™« Putiphar, c'était pour avoir l'occasion de retourner chez elle. Au fond ce ne sont là que des questions de tempérament, on peut obéir à sa nature quand cela ne fait de mal à son prochain. A-t-on jamais reproché à Salomon ses femmes de la main droite et ses femmes de la main gauche ?
Et voilà comment j'ai passé de la première jeunesse dans la seconde, de la seconde dans la troisième, jusqu'à l'été de la Saint-Martin où je voudrais que la mort me prît.
vieillesse, tu viens, mais je fuis tes atteintes; Le tetns n'a pas touché mon esprit vert encor; Pourtant le pâle hyver répand déjà ses teintes Sur mes cheveux : l'argent démonétise l'or.
mort ! viens me chercher avant l'heure maudite Qui découronne l* arbre et chasse les oiseaux; Je ne veux pas survivre aux heures d'Aphrodite, La Parque me sera douce avec ses ciseaux.
Jusqu'à mes derniers jours Dieu me garde les branches, Avec Vor du feuillage et le bruit des chansons; Et qu'un dernier orage en ses colères franches Me frappe d'un seul coup et me jette aux buissons.
Je ne connais pas de plus désolant spectacle que la vue des ruines humaines. J'ai comtemplé presque en
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même tems deux hommes merveilleusement architectures : Lamartine et Dumas.
Comme le Rhin qui se perd dans les sables, ils ne se retrouvaient plus. La mort amère avait peu à peu brouillé les cartes de leur imagination. Ils jouaient au hasard, mais ils ne retournaient plus le roi. Lamartine, qui n^avait plus que des idées nuageuses, continuait à écrire son Cours de littératurey quoiqu'il fût redevenu à peine un écolier de lui* même.
Pareillement Dumas. Tout lui était étranger. Il venait à mes fêtes vénitiennes, tout en se demandant s'il rêvait. Il souriait aux femmes, mais ne leur disait plus rien, lui qui avait toujours trouvé le mot du cœur ou de la raillerie. Et pourtant, le lendemain, il reprenait sa plume et continuait son feuilleton comme aux beaux jours des Mousquetaires, Telle est la force de la dominante, que les esprits les plus troublés retrouvent encore un rayon de lumière — un seul — pour conduire leur plume, comme les bœufs attelés à la charrue, qui, tout en dormant déjà, continuent a tracer droit le sillon.
J'avais été à bonne école pour vivre gaiement : Roger de Beauvoir, Morny, d'Orsay et leurs amis ; avec Beauvoir c'était l'aventure parmi les femmes tombées, avec Morny et d'Orsay parmi les femmes qui tombent. Le premier avait plus de brio, les deux autres plus de maestria dans leurs amours à l'emporte-pièce.
Je dirai encore un mot de d'Orsay, qui mérite un portrait. Brummel, qui avait étudié le dandysme dans Lovelace, jetait son cœur à la mer pour ne pas faire naufrage dans son navire pavoisé de mauvaises passions. Le comte d'Orsay fut un autre dandy : à l'impertinence britannique; il opposa l'impertinence française : beau-
coup plus de charme parce qu'il garda son cœur ; bien mieux, il voulut que Tart fût de la partie: d'Orsay se fit sculpteur, pour se reposer de ses altitudes mondaines. Quand il prit des leçons de Pradier, c'était bien un peu Alcibiade chez Praxitèle, mais il savait mieux déshabiller les femmes que les statues. Il n*en fit pas moins des bustes charmans. Comme beauté, il dépassait aussi Brummel, parce que son front était plus lumineux. Quand Brummel tomba de toute la hauteur de sa fortune, sa chute fut lourde ; celle de d'Orsay fut légère. Le sourire de Brummel fut amer; d'Orsay garda tout le charme de sa gaieté. C'est que Brummel nourrissait un comédien sous le grand gentleman, tandis que d'Orsay nourrissait un galant homme sous le grand gentilhomme. Il y avait dans les soupers de ces messieurs du second Empire des créatures fort amusantes, jetant la saillie à pleine gueule. Si je parle ainsi c'est pour mieux marquer la fête. C'est de là que datent 4es premières floraisons du réalisme. Victor Hugo, dans les Misérables, avait donné le mot, ce fut une mode. On décida que la périphrase était bonne pour les académiciens, on parla de tout sans mettre de gants ou plutôt sans habiller son idée. Naturellement tout ce qui tombe d'un peu haut ne s'arrête pas en chemin : la langue française fit sa descente de la Courtille.
Il ne faut pas trop mal dire du Château-des-Fleurs. C'a été, dans le feu d'artifice de la vie parisienne, le portique nocturne des philosophes moadains, qui ve-
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naient là fumer un cigare pour se retrouver devant la jeunesse éternellement radieuse. Quelques moralistes, qui ne quittent jamais leur cabinet de travail, ont lancé leurs foudres éteintes contre tous les hommes sérieux qui se risquaient en pareille compagnie. Or, les hommes sérieux c'étaient: Roqueplan, Païva, Beauvoir, Fortuny, Ziem, Saint-Victor, Théophile Gautier, Du Sommerard, Diaz, Scholl, WollT, Aubryet et le duc d^Acquaviva.
C'était aussi, çà et là, le comte de Morny, qui n'avait pas peur de Topinion; Sainte-Beuve, qui la craignait quelque peu, puisqu'il ne se hasardait que dans les bosquets avec ses inconnues; Persigny, qui ne savait pas bien où il était, ce rêveur perpétuel; le grave Rouland, de la Banque de France, qui n'y faisait pas danser les écus de la Banque de France ; d'anciens ministres revenus des grandeurs et se croyant dans une seconde jeunesse ; puis tout le bataillon doré des soupers, Turenne, Caderoussc, Demidoff, Saint-Maurice, le duc de Rivoli, les trois Ezpeleta, Gaston Jollivet, George de Ileckereen, La Grenée, Bischofsheim, Aldama.
Eh bieni que faisait-on de mal dans ce jardin, où le parfum des roses et des chevelures flambantes dominait le parfum du Jockey- Club > On croyait trop que ce champ de bataille des passions n'était hanté que par les horizontales. 11 y avait aussi les curieuses, les demimondaines, les envolées de la famille, les princesses voilées. J'étais du spectacle et je me moquais haut la main des journalistes indignés qui trouvaient que le ministre des beaux-arts avait grand tort de me payer comme inspecteur général des museaux de France. Est-ce qu'on va visiter les musées entre onze heures et aiiauit> La vérité, c'est qu'entre onze heures et minuit
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nous nous amusions beaucoup. Cétait notre Cercle. Le jeu de Tamour était notre jeu de hasard. Nous étions toujours là tout une dizaine d*amis qui n'avions d'autres soucis que d'étudier les demoiselles de très près. N'avaient-elles pas toutes les vertus de celles qui s'amusent : la jeunesse, la gaieté, l'endiablement) Nous ne permettions de nous aborder qu'aux plus jolies. Toutes les Aspasies célèbres s'en souviennent encore, peut-être même celles qui sont allées valser éperdument dans les cercles du Dante autour de Francesca et Paolo.
Là, nous avons assisté un soir à une scène toute shakespearienne: qui n*a connu Mathilde, surnommée la Duchesse parce qu'elle semblait descendre d'un cadre de la Renaissance } C'était un samedi, un peu avant le feu d'artifice; elle nous apparut comme un fantôme, toute blanche avec ses yeux encore plus noirs tant ils étaient enfoncés sous l'arcade sourcilière. Beauté terrible auprès de toutes ces femmes peintes et rieuses. Pastel effacé dans une galerie de portraits vénitiens, vierge ascétique égarée parmi des comédiennes et des courtisanes en gaieté. Ce fut autour d'elle une grande émotion, car tout le monde la croyait morte : c Oui, messeigneurs, dit-elle, je suis un revenant, je viens chercher ici de quoi me faire enterrer ! Je n'ai jamais été chez moi dans la vie, je veux être chez moi dans la mort ; ne me laissez pas tomber dans la fosse comm une. » Elle souriait avec sa douceur charmante en tendant la main. Nous donnâmes tous, les femmes comme les hommes. Sa main se referma sur vingt-cinq louis ou à peu près, t Merci! vous avez payé mon dernier lit. iCc fut par des larmes qu'elle remercia; elle ne s'attarda pas dans ce jardin où elle avait eu ses heures de souverai-
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ncté. € Ahl dit-elle en sortant, si je pouvais mourir sur une valse de Métra. » C'était sur la musique de Métra qu'elle avait aimé. Car si on n'avait eu avec Mathilde que des aventures d'un jour, elle avait eu ses passions d'une semaine. Quelques tems après, une princesse étrangère nous conduisit, nous deux Anatole Duruy, dans le cimetière d'Auteuil. Elle s'inclina sur une fosse à peine fermée : c'était le lit que nous avions payé à Mathilde. La princesse parla ainsi :
€ J'aime la mort comme j'aime l'hiver, parce que la mort est la vraie fête de la purification. Cette femme perdue est aujourd'hui plus pure que nous devant Dieu, parce que la neige du linceul a tombé sur elle. »
La princesse avait raison. Dans ce lii du tombeau, il y a encore une femme, il n'y a plus une courtisane.
Puisque ce mot princesse tombe sous ma plume, je dirai sans aucune fatuité que beaucoup d'honnestes dames sont venues chez moi , comme elles allaient chez Dumas, croyant aller au confessionnal. On voulait bien croire que nous connaissions la femme et ses passions. Elles entraient d'abord sous prétexte de voir des tableaux, mais c'était pour une tout autre curiosité. Elles racontaient leurs joies et peines de cœur, comme si nous cherchions des sujets de comédies et de romans. C'est que, pour les femmes, tout homme qui a peint les passions est un miroir où elles se retrouvent.
Et le dirai-je> elles passaient çà et là de la fiction à l'aventure pour démoraliser des moralistes comme nous. Quand un homme a fait un livre où transparaît sa personnalité, il y a toujours des rêveuses qui mettent le livre sous leur oreiller, en attendant que l'auteur vienne y rêver lui-même.
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C*est avec une de ces étrangères romanesques que je suis retourné à Ems en 1865. Je croyais ne trouver que la solitude au milieu des buveurs d'eau, mais j'y rencontrai beaucoup de Parisiens : Âurélien Scholl, Pontmartin , Béchard , Albéric Second , Wolff, Villemessant, Aubryet; quelques Parisiennes, la comtesse de M—, puis celle qui signe Raoul de Navery, puis Nina de Callias, puis M"* de Spare, puis cette fille bien née qui a jeté son bonnet par-dessus les moulins de Montmartre, connue sous le nom de Diane, mais qui a son état civil sous le nom de M"* de F—, petite-fille du contre-amiral de F — . Elle a passé par le Conservatoire et elle a joué la comédie; mais, pour elle, leviai théâtre fut la comédie en action.
Elle allait partir pour Vienne, comme attachée d'ambassade, avec ce Russe en ojf qui se croit prince de par son oncle. Sans beaucoup de diplomatie je l'ai ramenée à Paris comme secrétaire détachée d'ambassade. Mais nous avons bien vite brisé.
Je commençais à m'ennuyer sans son babil spirituel et ses chansons amoureuses, quand j'ai retrouvé cette comète au Château-des-Fleurs, qui tourbillonnait non loin des danseuses patentées dans un cercle d'enthousiastes. Quoiqu'elle fut fort entourée, elle est venue à moi et m'a offert de redevenir mon secrétaire à dix sous la ligne. J'ai trouvé ça si bon marché, que je lui ai donné toutes mes clés, ce qui m'a sauvé de bien des désastres. C'est qu'il y avait là une intelligence et une âme. Combien de nobles dames qui cachent leur jeu sous desairs de sainte femme n'ont pas les vertus intimes de ces Madeleines repenties, affolées dans leurs entrainemens, mais qui se retrouvent
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souvent par la force du cœur. Le cœur sauve Tesprit.
Il faudrait tout un petit volume pour inscrire les mots d'esprit et de caractère de mon secrétaire intime qui s'était fait les griffes en lisant La Rochefoucauld, Champfort et Rivarol *.
Il y a plusieurs manières de vivre. La meilleure est celle qui nous oblige à vivre de toutes les existences : vie mondaine et vie studieuse, vie parisienne et vie rustique; être artiste, dillcltante, amateur d'art; être philosophe par ses livres ou par sa vie, mais courir en même temps la chasse, le sport, les mers, les mondes, les fêtes, l'opéra et la comédie ; avoir ses jours d'homme d'action ef d'homme de loisir, aimer les curiosités, celles qu'on vend à l'hôtel Drouot et celles qui se donnent en spectacle; devenir homme d*État sans cesser d'être un homme, être ministre sans montrer son portefeuille, être ambassadeur sans prendre des airs de sphinx, être tout ou de tout en paraissant ne rien être, accepter vaillamment les périls et les plaisirs de la vie.
Tels furent les hommes du second Empire, tel je fus.
* En 1865, quand elle avait dix-sept ans, elle osa changer la mode, à TOpéra, aux courses, partout, en s'habillant comme sous le Directoire : ni cerceaux, ni poulT, rien qu'une robe modelant la statue. Voilà qui méritait un prix à l'Académie des beaux-arts. Par malheur, on est revenu aux modes des illusions et des suivez-moi, jeune homme. On y reviendra toujours.
Sous les Égyptiens et sous les Grecs, l'art de s'habiller était un art. Sous les Français, c'est souvent la caricature du beau. Cléopâtrc et Aspasie s'habillaient comme des déesses. Nos grandes dames et nos courtisanes s*habillent çà et là comme des foUes.