FÊTES VÉNITIENNES
On a trop parlé de mes fêtes vénitiennes pour que j'en parle beaucoup moi-même. C'est le hasard qui les a créées. Un jour que je donnais un dîner dans ma gâterie, deux de mes amis, qui n'étaient pas invités, mais qui passaient par là pour conduire à un bal masqué de la cour quelques femmes du monde, montërenl Tescalier avec ces dames, par simple curiosité, ayant vu par les fenêtres la galerie illuminée à giorno. On juge de notre joie & tous de voir arriver à l'improviste une
Fêtes vénitiennes 363
8i provoquante mascarade. Les femmes gardèrent leur loup; mes deux amis, pour nous dépister, nommèrent vingt noms connus. Il était onze heures. A deux heures du matin, la fête continuait. Un peu plus ces dames n*allaient pas aux Tuileries. Elles ne nous quittèrent qu'en nous promettant de revenir.
C'était un mardi. Je décidai que, tous les mardis, mes amies et mes ennemies seraient conviées à un souper masqué. Le bruit de l'aventure se répandit dans le monde où on s'amuse. Le mardi suivant tout Paris voulait venir à la Redoute.
J'invitai des femmes du monde et des femmes du théâtre, dans cette idée qu'on ne manquerait pas de prendre les mondaines pour des comédiennes et les comédiennes pour des mondaines. C'était risqué, mais on s'y risqua.
Il n'y eut d'autres distractions que la causerie; mais c'était la causerie spirituelle des bals de l'Opéra de l'ancien tems. Comme entr'acte, les cantatrices de tous les ordres : Sass, Patti, Blanche d'Antigny, Thérésa, chantaient un grand air ou une chanson. On vit aussi Sarah Bernhardt, Colombier, Léonide Leblanc, Jane Essler, débiter des scènes de comédie. Mais la grande attraction, c'était de pénétrer les masques. Combien de surprises! Tel qui croyait avoir flirté avec une comédienne était quelque peu inquiet de soulever le masque d'une femme du monde. Je ne dirai pas qu'il y eût beaucoup d'impeccables, mais il y en avait au milieu des étrangères tapageuses et des Parisiennes à leur première chute.
La compagnie n'était pas plus mauvaise que dans les mascarades officielles. On s*amusait tant, d'ailleurs.
qu'on ne demandait pas aux femmes si elles avaient obtenu le prix Montyon. Je m'amusais moi-même de si bon cœur, que je ne me croyais plus chez moi. C'était un grand luxe de robes à traînes parmi les femmes, de manteaux vénitiens parmi les hommes. Et quels hommes I et quelles femmes I le génie et la beauté, l'héroïsme et la grâce! Je ne dénouerai aucun masque de femme, mais ne puis-je pas dire que, parmi mes amis, on remarquait les grands noms héraldiques, les grands noms héroïques, les grands noms littéraires, le duc d'Albe, le maréchal Canrobert, les deux Dumas, tous ceux qui étaient le luxe ou la gloire de Paris.
Le souper dans la galerie du haut était de soixantequinze couverts ; mais, comme les femmes seules étaient assises, autant de cavaliers gourmands se tenaient debout entre chacune d'elles pour souper aussi.
En un mot, hormis pour moi, il y avait de la place pour tout le monde. Et encore, je parvenais bien à me glisser entre deux loups pour les empêcher de se dévorer.
Les femmes du monde comme les femmes de la cour criaient très haut qu*elles n*y venaient pas; mais elles y venaient toutes, toutes, toutes ! J'en pourrais prendre à témoin ce petit billet de Saint-Albin, le lecteur officiel de l'Impératrice :
c Mon ami, je vais ce soir aux Tuileries. Si plusieurs c de ces dames voulaient venir encore à votre fête dans c le plus strict incognito, donnez-moi dix cartes qui porc teront toutes le nom de la Chànoinesse. Saint-Albin.i
En effet, ce charmant curieux qui passait à travers les femmes de cour et de théâtre sans jamais y toucher, m'avait amené au dernier mardi de très grandes dames
Fêtes vénitiennes 5^53
encore plus curieuses' que lui. Comme à leur arrivée je voulais en démasquer au moins une : c Chut 1 me dit-il, j'en réponds sur ma vertu. » On sait que Saint-Albin était l'homme le plus vertueux de France. Je ne doute pas qu'il ne fût, ce soir-ià, le Sigisbée de quelques honnestcs dames de Brantôme.
Pontmartin écrivait de son style si finement ciselé et si doctement coloré :
c Tout se prête à ce mirage ; l'on dirait qu'un magicien invisible vous attend sur le seuil pour évoquer avec vous les ombres lumineuses du passé : on fait trois pas, on traverse trois siècles. Les portraits vous regardent du fond de leur cadre; leur silence parle; leur ipimobilité reflète l'éternel secret de la vie dans la mort. L'escalier s'élance vers la voûte en se contournant dans sa cage. Fouillé et tordu par une main hardie, le bronze des rampes scintille sous le feu des torchères. L'épaisse tenture des portières se soulève pour laisser voir, dans les vitrines, les ors, les émaux, les ivoires, les coffrets, les dragçoirs, les buires, les chefs-d'œuvre de vieux saxe.et.de. vieux sèvres, les faïences de Limoges, les caprices des pays du bleu. — La foule, une foule d'élite! — constellée de noms vieux ou beaux, illustres ou célèbres, chers à d'Hozier ou à Vapereau, est à Taise avec tous.ces témoins des siècles plus pittoresques et plus poétiques que le nôtre. Titien sourit à Théophile Gautier. Paql de Saint-Victor salue son homonyme Véronèse d'un petit bonsoir fraternel. Quant au maître du logis, il semble fait exprès pour servir de trait d'union entre ces figures qui parlent et ces tableaux qui écoutent. Le tems a glissé avec la légèreté d'un sylphe sur ce visage aux traits si. fins , qu'ils paraissent défier le
ciseau, sur cette barbe si opulente et cette chevelure si jeune, qu*el]es défient les hivers ; il est là, passant de groupe en groupe, gracieux et bon, heureux des cordiales sympathies qu'il lit dans tous les regards, accueillant ses hôtes d*un sourire délié comme Tare souple de ses lèvres. On devine, à le voir, que la soirée est bonne pour les arts qu'il aime : la peinture, la poésie la sculpture et la musique. >
Combien de nuits pareilles en 1868 et 1869? Mais 1870, comme un coup de foudre, chassa bien loin ces dernières fêtes de l'Empire. Comme a dit le prophète : c S'il est un tems pour rire, il est un tems pour pleurer. » Je croyais bien qu'on ne reparlerait jamais de ces gais entr'acles du travail dans le monde des arts, des lettres, de la diplomatie et de la politique, mais voilà qu'en 1873, 1874, 1875, sous la présidence de Thiers et de Mac-Mahon, quand on croyait encore à la République athénienne, tout le monde me supplia de prouver que Paris voulait encore des fêtes, l'ancien monde se retrouva bientôt chez moi dans ma galerie, où l'on vit émerger quelques figures nouvelles. Le comte de Paris me fit l'honneur d'être de mes hôtes en compagnie de quelques personnages dignes de lui faire une Cour. Tous les partis se donnèrent la main parce qu'il y a en Paris tout un monde supérieur qui met la France audessus de tous les partis. Me permettra-t-on encore de laisser conter ce renouveau par les journaux. A tout seigneur tout honneur. Voici une page du Figaro — le Monsieur de Porchestre :
€ C'était une reprise plutôt qu'une première, mais la reprise d'une pièce ayant eu tant de succès qu'elle avait toutes les séductions de l'inédit. Oo-se rappelait en^
Fêtes vénitiennes 367
core les brillantes « redoutes » de l'avenue Friedland, données dans les dernières années de l'Empire, et on se demandait si, sous un régime plus Spartiate, ces fêtes auraient la même animation et le même éclat >
f Pour une fois qu'il m'est permis de parler de la pièce et des acteurs, je veux raconter Tune depuis le prologue et vous entretenir des autres jusqu'au baisser du rideau. Au prologue d'abord. Arsène Houssaye a tant d'amis et il y a tant de gens qui aspirent à l'être que, depuis plusieurs semaines^ les visites succédaient aux visites et les lettres aux lettres, toutes ayant le même but : une invitation.
« Monsieur, écrivait le plus sérieusement du monde un Américain, dont l'auteur des Grandes Dames ignorait l'existence, vous êtes un homme si universellement connu que j'ai cru pouvoir vous traiter comme si je vous connaissais. J'étais venu à Paris pour huit jours seulement, mais j'y resterais huit jours de plus si vous vouliez m'adresser une invitation pour votre fête, à l'hôtel du Rhin où je suis descendu. » — c Monsieur, écrivait une dame, une invitation en qualité de voisine, » Un autre encore — était-ce un homme d'esprit ou un naïf? — envoyait un mot à peu près conçu en ces termes : t Vous avez bien voulu penser à ma femme et à moi pour votre réception vénitienne. Merci. Mais vous savez que ma femme ne va nulle part sans M. X. Je vous prie — si vous tenez à elle — de ne pas l'oublier! » Visite de deux messieurs. C'étaient les témoins d'un solliciteur évincé, c Notre ami, lui disaient-ils, s'étonne beaucoup de votre silence. Il pense. Monsieur, que vous le jugez indigne d'assister à votre fête et il nous charge de vous en demander raison. » Houssaye sourit, puis répondit :
30S Les Confessions
« Je refuse d'inviter votre ami, mais pour lui prouver que je ne lui en veux pas, je consens à inviter ses deux témoins, pourvu que ces témoins soient des femmes. Si cette réponse vous paraît insuffisante, eh bien! nous nous battrons après le bal. i L'affaire a eu des suites.
« Enfin, le grand jour était venu quand, subitement, Houssaye tomba frappé du miserere qui a enlevé George Sand. On appelle les quatre médecins, les quatre disent que le poète ne passera pas la nuit à moins d'un miracle. Que faire > Remettre la fête? Bien que Houssaye ne pût quitter le lit et qu'il souffrît toutes les tortures, il voulut éviter à ses amis la déception d*un Relâche pour cause dHndisposition, 11 laissa à son fils Henry-Alcibiade le soin de faire les honneurs de la maison, et voulut que tout le monde ignorât, même ses plus intimes, qu'il était si près de la mort. Il n'était même pas fâché de mourir pendant qu'on s'amusait chez lui *.
€ Et comme on s'amusait I Les soirées d'Arsène Houssaye ne ressemblent en rien aux autres. L'amphitryon de Tavenue Friedland évite avant tout d'imposer à ses invités « un plaisir » officiellement réglé par programme. Pas de concert fastidieux, pas de comédie de paravent; il ouvre sa maison, il y reçoit la fleur de tous les mondes, il installe un orchestre dans un coin de sa galerie, il donne à danser, il donne à causer, il donne à manger, il donne à boire, après quoi chacun est libre de chercher son plaisir où il le trouve. Le maître de la maison lui-même n'est plus que son propre invité. Cette fois il était l'un des rares personnages n'ayant pu se rendie
* Le lendemain il était sauvé. Comme on lui demandait c« qu'il avait eu, il répondit : « J*ai eu quatre médecins. »
Fêtes vénitiennes 36g
à son invitation. Mais on croyait qu*il se cachait sous un domino — le domino de la mort.
c Au bas de Tescalier, dans un immense plat de vieux delft posé sur une chaise ancienne, gisent des monceaux de cartes ; j'en ramasse une tombée à terre et en la remettant avec les autres, sans le faire exprès bien entendu, j'y lis le nom d'un bien spirituel ambassadeur et ces mots écrits en travers : « Ma réponse est : Oui, Lucullus; oui, Sardanapale; oui, intendant Fouquet; oui, Arsène. >
€ Le loup, qui était de rigueur pour les dames, me commande une discrétion absolue. Je ne dévoilerai pas l'incognito de tous les dominos blancs, roses, bleus, noirs, vert pomme, gris perle, dont le bruissement charmant et l'adorable bavardage entre deux valses de Métra a été le plus grand attrait de la soirée. Je ne nommerai personne. Et pourtant, que j'en ai reconnu de beaux masques, y compris ce sphinx mystérieux, noir et or, portant des inscriptions détachées des tombeaux des Ramsès sur une longue tunique qui semblait sculptée dans le marbre noir!
€ Je m'arrête devant un domino jaune et noir, noyé dans les flots de dentelles sur lesquels surnagent deux bras — certainement ceux qui sont tombés de la Vénus de Milo. Les bras m'en tombent à moi-même rien qu'en y songeant. — Alexandre Dumas fils passe alors; deux petites mains l'arrêtent; se laissant gentiment violenter, il s'assied. Que propose donc Dumas au joli domino noir et jaune > Devant cette fine inconnue, un monsieur semble absorbé dans la contemplation de ce qu'elle laisse voir et de ce qu*elle permet de supposer. Comme il ne parle point, il a vraiment l'air d'écouter. Résolu- * rr 24
ment le petit domino se lève et lui adressant la parole : c Pardon, Monsieur, je cause avec M. Dumas, qui m'intéresse beaucoup ; est-ce que vous auriez quelque chose de plus intéressant à me dire ? > Le monsieur n'est pas à la réplique, c Je voulais vous dire bonjour. — Tiens I c'est une idée : dites-moi bonjour, et vous profiterez de cela pour me dire bonsoir. » Cette manière de congé n*est-elle pas bien féminine }
Lt Figaro, pariant de la dernière fête en 1869, finissait par ces mots : c Arsène Houssaye a clos hier la série de ses fêtes vénitiennes comme Bonaparte la campagne d'Italie — par un coup de tonnerre — c'est-à-dire un bouquet de femmes des deux mondes, toutes jeunes, toutes belles, comme dans l'opéra de Grétry, paroles de Sedaine. A l'aurore Thérésa chantait encore Au clair de la lune *. Le général Fleury demandait à Houssaye si la maison était solide, c Pourquoi? — C'est qu'il y a ici tant d'esprit, même dans la bêtise, que j'ai peur qu'elle ne saute. > Et une belle dame sous le masque dit à M. le comte de Paris : c Et alors que deviendrait Paris demain ** ?•
Le Figaro a parlé, la parole au Gaulois — àFervacques;
* Il faudrait un volume pour peindre toutes ces gaietés. Aubryct et Coligny ont lu chacun une dépêche arrivée de Charenton où tous les noms des convives du souper étaient assaisonnés dans le même ragoût. Par exemple : « Mesdames et Messieurs, jusqu'à Vaube riez. Alexandre tu tn'affliges en m'apprcnant ton départ. Taylor ni la grandeur ne nous rendent heureux, Karr souvent femme Vacquerie. Qui terre a la Guéronnière a. N'allez pas jeter des Thiers dans mon Girar^ din, H. de Pêne nous sortions des portes de Trézènes, avec notre chanteuse Thérésa préciée, que le vin de Champagne coulait comme un aqueâfuc d'Acquaviva à la Claretie des lustres.
*' Pour les curieux de l'avenir qui voudront connaître le Tout*
Fêtes vénitiennes Syi
€ C'est une résurrection. Pour la première fois depuis quatre ans, le Paris léger, frivole, spirituel, élégant, aristocratique ; le Paris amoureux de tous les raffinemens et de toutes les ivresses ; le Paris athénien dans racception la plus haute et la plus artistique du mot, s*est retrouvé hier dans les salons de cet Athénien moderne, égaré du siècle de Périclès dans le siècle de la Marianne, qu'on appelle Arsène Houssaye.
c Toutes les amertumes dont nous avons vidé la coupe pendant ces quatre années de disgrâce n'avaient pu nous faire passer le souvenir de ces fêtes sans pareilles où la popularité de l'amphitryon avait su fondre dans un harmonieux ensemble les élémens les plus divers et les plus disparates; où la liberté du masque, tempérée par
Paris réuni dans un salon vers la fin second Empire, sans par* 1er ici des dames, ni des princes étrangers qui étaient aussi du Tout-Paris, quelques noms au hasard de la plume : le prince Orloff, le comte de Paris, le duc d'Albe, Boittellc, Daru. Villafranca, About. Salamanca, Duruy, Vely Pacha, Pietri, Prévost- Paradol, général Fleury, Pcrsigny, Girardin, Gai, Pittié, Metternich, marquis de La Valette, Auber, Robert-Fleury, Diaz, duc d*Acquaviva, Ziem, Cabanel, le maréchal Canrobert, Nicuwerkerke de Pêne, Meissonier, Popelin, Sardou, Jubinal, Beulé, Polignac, Banville, Blavet, Burty, Lesseps, Coppée, Rouland, Gouzien, Arago, Magnard, Bencdctti, Janin, Renan, Caro, P. Gille, Chaplin, Basilewski, Turgan, Coëliogon, Dumas I et Dumas II, Du Sommerard, Gaiffe, Dcsmazes, Juvisy, Marcelin, Haussmann, Kératry, Cassagnac, Carraby, Prince d*Orange,Goncourt, don Carlos, Saint-Amand, Doucct, Païva, Morny, A. Second, Delangle, Baroche, Wolff, Taylor, La Guéronniëre, Arthur Meyer, Magne, Leconte de Lisle, Catulle Mendès et tous les Parnassiens, P. Véron, Chanzy, Champfleury, Rouville, Diguet, Halévy, Sandeau, Ricord, Lockroy, Lafayette, Flaubert, Nigra, Djemhil-Pacha, Meilhac, Scholl, d*IIaussonville, d'Harcourt, Galitzine, Fouquier,Claudin, Turenne,Ncy,Gonzalès, Gautier» Edwards, Masséna^ Heckereen, La Grenée, d'Aurevilly.
le goût, avait rendu possibles les plus invraisemblables promiscuités.
c L'hôtel de Tavenue Friedland est un cadre unique où tout semble disposé pour mettre en relief toutes les originalités de la toilette et du costume, où Tombre et la lumière sont distribuées de façon à faire valoir les draperies savantes ou les désordres voulus de la soie, du satin et du velours.
c Dès le péristyle, c'est un éblouissement. Cet escalier en spirale, qui s'enroule autour de quatre étages comme un serpent lumineux, fait l'effet de l'échelle de Jacob — une échelle aussi profane que possible, bien entendu. Tout ce qui aime, rêve, flirte, vit de son intelligence ou de son esprit ; tous les chercheurs d'idéal et tous les affamés d*inconnu; tous les poètes et tous les artistes; tous les illuminés de la palette, de la plume et du ciseau; tous les gros bonnets de la finance, de l'administration et de la diplomatie, tous les décrocheurs de timbales et tous ceux qui sont encore au pied du mât, toutes les croqueuses de pommes des deux mondes et de quelques autres encore : tout cela va, vient, monte, descend, penchés sur la rampe ou devisant sur les marches, échangeant des poignées de main et des œillades incendiaires, lançant la nouvelle à la main sur la raquette de l'esprit» au milieu du déchirement des dentelles, du froissement des dominos, du bruit des baisers qu'on dérobe sur les bras et des tailles qui craquent sous une étreinte respectueuse.
c Que d'intrigues nouées et dénouées dans cette galerie merveilleuse, aux sons voluptueux d^une musique sa* vamment voilée! Que de mains pressées, que de tendres propos, que d'aventures ébauchées ! Que de versets du
Fêtes vénitiennes 3jS
Cantique des cantiques psalmodiés tout bas à Toreillei au fond de ce buen retiro, éclairé par une lumière discrète I II y avait là comme un mot d'ordre voluptueux qui courait de bouche en bouche ; ce mot d'ordre était château. Château... de quoi? disaient les profanes. Château-Laffitte? Château-Larose ? Château-A/ar^o/, peutêtre } mais à coup sûr un cru des plus savoureux !
cQui donc étais-tu, créature vaporeuse, qui traînais dans les plis de ta jupe rose un flot d'habits noirs énamourés? Et toi, sphinx mystérieux et charmant, aux grands yeux de velours noir, divinité masquée, Isis indéchiffrable, qui donc étais-tu > Les rondeurs provo cantes de tes formes jeunes et suaves étaient vaguement cachées sous la longue robe de drap noir. désir de chevaucher ta croupe polie comme celle des Chimères antiques! Qu'as-tu dit, pendant ce long tête-à-tête de vingt minutes, à Fervacques*,dans ce petit salon rouge et or au milieu duquel le groupe marmoréen de deux amoureux sculptés par un artiste de génie s'élève avec ses reflets éclatants de blancheur } En passant auprès de vous, j'ai entendu ce seul mot : Illusions. Lequel de vous deux en a encore ?
€ Et vous, violettes! violettes, que me voulez-vous? Êtes-vous un emblème de modestie, indice de la beauté cachée qui se dérobe sous les plis soyeux du satin frou* froutant et sous les triples capuchons de dentelles?
* Andrieux a écrit dans ses « Mémoires d*enfant terrible », mais d'une si haute raiUerie, un chapitre de ce roman qui a commencé chez moi. Mais qu*on sache bien que si Fervacques a voulu vendre les lettres d*amour de la marquise qui ne l'aimait plus, c'était pour le prix d'une dernière heure d'amour* Était-ce trop cher pour de pareilles lettres?
Ëtes-vous un signe de ralliement, une manifestation bonapartiste) signifiez- vous regrets ou espérance? Vous étiez partout hier soir. Une Nuit blonde et altière, aux cheveux florescents, vous avait semées partout sur les longs voiles de gaze noire qui l'enveloppaient des pieds à la tête. Il y en avait jusque sur le masque. Une touffe de Parme retenait les tresses blondes tordues au milieu desquelles s*élevait une barrette de velours noir plaquée de trois cent mille francs de diamants. A la maîn, un bouquet venu de Nice et conservant encore un reflet du soleil qui Ta fait éclore, et un éventail surmonté d*un L et d'une couronne de marquise. Marquise, vous avez intrigué bien des cavaliers, et vous croyez ne pas avoir été reconnue. Vous comptiez sans Cassagnac. Il sait votre nom. 11 ne le dira pas : ne craignez rien.
c Autres violettes. Duo de comtesses! Pour le coup, ceci est un emblème. La première des deux nobles dames a été un peu beaucoup intriguée par un diable de petit domino noir, alerte, spirituel, vifet méchant, à la langue acérée. Ne vous désolez pas, Madame, de savoir votre secret aux mains d'une si verveuse personne. Cela se passe en famille et ne sort pas du parti. La seconde comtesse, venue tard, partie tôt. Comtesse à la voix d'or, mardiste assidue, vous n'avez eu d'oreilles que pour Ezpeleta et Meilhac — et d'yeux que pour un joli blond fauve, de cette couleur chère aux peintres de l'école de Titien et aux femmes passionnées.
« Pour en finir avec vous toutes, charmeresses, qui, sous le masque impénétrable, avez voilé vos traits fins et délicats, vos profils artistiques si connus et si aimés, vos personnalités si applaudies, salut à vous toutes anonymes exquises, reines du théâtre et du boudoir,
Fête:
3rS
beautés brunes et blondes, chastes ingénues, cantatrices en renom, coquettes provocantes, princesses hautaines, reines de léerie ou paysannes d'opéra-comique ! Le prestigieux défilé de vos personnes réunies ne pouvait se voir qu'à Paris, chez Arsène Houssaye, en celte nuit de (ête que le bruissement de toutes les beautés, de toutes les élégances, de tous les talens et de toutes les noblesses a rendue à nulle autre pareille et dont le souvenir sera toujours vivant chez ceux qui ont passé, dans le double palais mauresque de l'avenue Friediand, quelques-unes de ces heures féeriques si vite envolées aux sons harmonieux des instrumens jouant un menuet de Lulli ou une pavane du xvi* siècle. •
Je n'ai pas besoin de dire que je ne crois pas un mot de tous les complimens qu'on m'a donnés à propos de ces fêtes trop bruyantes. J'ai obéi à ma nature de fantaisiste. Ce n'était pas la peine de faire tant de bruit pour tant de folies.
3j6 Les Confessions
La kermesse
Septembre 1869.
OÙ est le tems où Sully disait : c Le labourage et le pâturage sont les mamelles de TÊtat. • Aujour* d*hui rÉtat va boire son lait aux mamelles étrangères. Est-ce que la France devient anémique > La pauvre nourrice ne donne presque plus à teter à ses enfans. La déesse Isis sème son meilleur blé en Asie et en Amérique ; c*est par là que le demi-dieu Hésiode chante les Travaux et les Jours, par là où la terre vierge se passe du fumier d*Augias. Cybèle, ô Cérès, quand donc se retournera-t-on vers vous >
En 1869, après un coup de fortune littéraire — les Grandes Dames — je m'avisai d'une grande folie : je donnai une fête à Tagriculture. Il me vint sept à huit mille convives. C'était au château de la Folie-Riancourten-Breuil, que j'avais réédifié et qui est aujourd'hui au marquis de Quikeran. J'avais convié à cette fête un grand nombre d'amis parisiens; mais au fond c'était une fête rustique, avec un tourne-broche d'un demi -kilomètre ni plus ni moins — beau spectacle digne de l'antique — car ce tourne-broche sur un grand feu de joie faisait rôtir les meilleures bétes de la création, à commencer par un bœuf, à finir par une caille.
Le vin coulait dans des fontaines où les paysans allaient boire, comme on disait, « à pleine gueule ».
Je crois que jamais en France on n'avait donné une pareille fête à l'agriculture.
Voici d'ailleurs le programme de cette fête qui fit du bruit .
La kermesse 3jy
A UNE HECRE GRANDE OUVERTURE D*OFFENOACH
Orchestre sous le bâton d'O. Mctra.
Exposition des i,ooo lots des prix et de la Tombola
et du looi* lot :
Un Ognon pour pleurer, — un Ognon de consolation,
ou une rosière s'il y en a.