NAPOLÉON UI
Cbateaubriaad me dit, un jour qu'on parlait des Athmoires <f outre-tombe : ■ Napoléon y fait ombre É toutes les figures. > Chateaubriand avait trop le sentiment de la grandeur pour n'avoir pas le sentiment <fe lâ justice, aussi reconnut-il tout le génie de Napoléon, i l'argile humaine qui reçut de Dieu le plus puissant •ouffle de vie >. U passe en revue toutes les stations Ai
68 Les Confessiom
héros et du législateur, c Son histoire est finie et son épopée commence. • Chateaubriand constate que, quoi qu*on fasse, nous vivrons par lui tout notre siècle. Quel que soit le régime nous gouvernerons par lui, par ses idées, par son Code, par ses cours de justice, par son administration régulière et puissante, c II est grand pour avoir fait renaître en France Tordre du sein du chaos, pour avoir relevé les autels et pour avoir réduit les plus furieux démagogues. Il est grand pour avoir enchaîné une tombe anarchique, il est grand pour être né de lui seul, pour avoir su, sans autre autorité que celle de son génie, se faire obéir par trente-six millions de sujets, à une époque où aucune illusion n'environne les trônes. >
Et ainsi Chateaubriand a fait le dénombrement des grandeurs de son ennemi, parce que la justice voit un homme dans un ennemi. Il le montre régnant par la force de sa volonté, parce que c'est la volonté de Théroisme ; il le montre en face de toutes les armées vaincues, maître absolu des siennes, après avoir abattu tous les rois, ses Dpposans, apprenant son nom au peuple sauvage comme au peuple civilisé, surpassant tous les vainqueurs, tous les Alexandres, tous les Césars, remplissant de tels prodiges les premières années du siècle, qu'on ne les veut plus comprendre aujourd'hui, toutes ses victoires, toutes ses apothéoses. Tacite a dit : € On entend le bruit que fait le soleil en s'immergeant. •
Napoléon, mourant à Sainte-Hélène, a fait plus de bruit dans son tombeau que tous les glorieux du xix* siècle. C'est que le xix* siècle lui avait confié ses destinées. C'est que Napoléon, sans ses défaillances et ses éblouissemens, eût refait le monde nouveau sous sa main fé-
Napoléon III 6ç
conde comme Voltaire avait ruiné le monde ancien sous sa main de feu. Napoléon disparu, l'ancien monde tenta ; de renaître, mais ce n*était pas le phénix : il ne remua : que des cendres froides. La Restauration, avec un roi qui ne croyait à rien, avec un second roi qui croyait à tout, ne ramena que des revenons, figures effacées du . tems de Louis XVI, de la République et de TEmpire. On ne contente pas tout le monde et son roi. En 1830, quand déjà les grands seigneurs n'existaient plus, on s'imaginait qu'ils allaient reprendre leur droit de jambage; on se retrempa dans le sang du peuple, car ce fut le peuple qui donna son sang pour baptiser cette petite révolution. Le roi citoyen eut le tort de ne pas faire le roi, ou de ne pas être le roi de l'opinion. Il n'y a pas de milieu, ni de juste milieu, il faut faire l'opinion ou se soumettre à l'opinion. Le roi citoyen tomba devant le peuple citoyen. Un fantôme de république remplaça tous ces fantômes de royauté, petits-fils ou petits-neveux de Louis XIV, qui n'osaient pas dire : L'État, c'est moi. Ce fut alors qu'on se tourna vers les souvenirs de Napoléon ; on demanda encore un changement de spectacle, quoiqu'il y eût en scène deux premiers rôles : Lamartine et Cavaignac.
On voulut recommencer le drame de l'Empire avec un neveu de l'Empereur. Ce qui manquait à ce nouveau Napoléon c'était le prestige : il n'avait pas changé la géographie de l'Europe; toutefois on espéra que c'était le retour de l'idée impériale. Par malheur pour celui qui fut Napoléon III, la première fois qu'il tiral'épée, ce fut contre Paris. C'était contre la révolution, mais n'étail-il pas lui-même un des enfans de la Révolution? Il blessa sa mère au Deux-Décembre. Peut-être la sauva-t-il
jo Les Confessions
de blessures plus profondes, mais sa mère outragée ne lui pardonna point. Ce fut en vain qu'il lui donna un instant, par les victoires sur les Russes et sur les Autrichiens, le grand air des nations dominatrices : il rencontra bientôt trop d*ennemis à l'étranger et en France. Aujourd'hui il n'y a pas de lendemain pour celui qui ne sème plus de grandes actions dans la moisson de l'avenir. Le second Empire a trouvé son abyme au premier jour de vertige. Cet abyme, il l'avait creusé lui-même; d'ailleurs, il s'était mis avec bravade dans la cage du lion, le lion devait le dévorer.
Et maintenant qu'il n'y a plus ni Roi, ni Empereur, y a-t-il une République? Il n'y a rien! Le gouvernement qui prend le nom de République s'est croisé les bras depuis quinze ans parce qu'il ne sait que faire de ses deux mains; le pauvre soufre, l'Étal tourne la tête vers la Tunisie; la femme du pauvre n*a plus de lait dans son sein, l'État tourne la tête vers le Tonkin.
Diogène chercherait un homme à Paris parmi toutes ces ombres qui s'agitent dans les régions du pouvoir — une ombre encore! — Et quelle agitation dans le néant! Combien de petits hommes montent sur des échasses avec les défroques de la première République sans tromper les spectateurs, car nous sommes toujours au théâtre; mais, comme la comédie nous ennuie parce qu'elle n'a plus ni feu ni âme, on reprend tous les jours une vieille pièce de plus en plus démodée. Et on attend un premier rôle sur la scène du monde, que ce soit Brutus ou César.
Je vais peindre en quelques touches rapides un empereur qui fut tour à tour quelque peu Brutus et César.
Napoléon IIl jg
Ce qui fera toujours de Tacite, dans ses sévères Annales^ un des premiers historiens, c*est qu'il a été le témoin de tous ceux qu'il a portraiturés, avant d*être leur juge. Les plus grands esprits qui ne jugent que par ouï-dire ne sont jamais de grands historiens, à moins qu'ils ne se fassent les historiens des idées à la manière de Bossuet; mais pour bien peindre un homme, il faut l'avoir vu par les yeux du corps et par les yeux de l'âme. Voilà pourquoi on refera toujours les histoires de France, qui ne seront jamais que des à peu près, même sous la plume lumineuse de Michelet.
Pour moi j'ai bien vu. Je suis un de ceux que le hasard des choses a mis en présence de Napoléon III; je l'ai étudié dans beaucoup de périodes de son règne, au tems du coup d*Ëtat comme au tems où il écrivait Vlîistoire de César ^ comme au tems de l'Empire libéral — au commencement comme à la fin. — Je pourrais donc le peindre en pied avec tous les accessoires symboliques de son règne; mais j'ai ici un cadre trop petit pour cette figure qui ne manque pas d'envergure. Jô laisserai du moins des documens qui auront leur prix devant l'histoire. Ici, je me contente de détacher quelques pages appartenant plutôt à l'histoire en robe de chambre qu'à l'histoire en manteau de cour.
Une femme de l'entourage de l'Empereur faisait son éloge et sa critique : c C'est l'ange de la concih'ation. » Oui, ce moustachu, avec sa voix de basse-taille, a été comparé pour sa douceur, sa bonté, son sentimentalisme, à un ange, comme Charlotte Corday. Ce fut cet amour de la conciliation qui le perdit : il oublia trop que pen^ dant les Cent-Jours Napoléon !•' avait voulu tout concilier. La conciliation c'est déjà l'indécision; or, l'indé-
J2 Les Conjessiont
cision c'est Tanémie du pouvoir. Après Sadowa cette anémie frappa l'Empereur, et il ne s'en releva pas. Il s'en alla de chute en chute jusqu'au 4 Septembre, cet abyme profond qui engloutit tant d'hommes, tant de milliards, tant d'héroïsmes, tant de larmes.
En étudiant la vie de Napoléon III, on se demande comme Shakespeare, s'il n'a pas rêvé t les extrémités des choses humaines », Strasbourg et Ham, la douceur du règne à TÉlysée et les angoisses du coup d'État, les fêles joyeuses des Tuileries et la victoire de Solférino, la défaite et l'agonie dans l'exil.
Nul n'a mieux jugé Napoléon III que la reine Hortense. f A propos de tout il est pris d'un doux entêtement que je ne puis combattre. Au lieu de doux entêtement, que n'a-t-il un fier caractère?» Le sang césarien de Napoléon I" ne bouillonnait pas dans Napoléon III. C'estque déjà quand le roi de Hollande fut son père, ce Corse n'était plus qu'un Hollandais, tombant dans le vague et la tristesse de Guillaume le Taciturne.
Un invalide, non pas tout a fait l'invalide à la tête de bois, disait de Napoléon III devant la colonne: t Soyons sans inquiétude, il a les papiers de son oncle. » Oui, il avait les papiers de son oncle, mais il n'avait pas ce tempérament qui brise les obstacles pour imposer sa volonté. Grâce aux papiers de son oncle, c'est-à-dire, grâce au prestige de cet héroïque législateur, grâce aussi à la révolution de Février et aux révoltes de Juin, les destinées de la France firent cortège à Napoléon III. Il était trop intelligent, d'ailleurs, pour s'y méprendre. Il savait bien que c'était moins son génie politique que l'éclat de son nom qui entraînait sa fortune. Mais quoiqu'il fût un modérateur en toutes choses, quoiqu'il vou-
Napoléon III y3
lût que le monde fût content, il n'eut pas la sagesse de se contenter du rôle que lui avait marqué sa nature : il voulut jouer les premiers rôles. Après avoir été un révolutionnaire en Italie, les grandes figures de l'antiquité hantèrent son esprit. Ce ne fut pas assez pour lui de sMnspirer de Napoléon !•', il alla prendre des leçons dans César. Déjà, en 1854, il était inquiété par le vainqueur des Gaules comme si César fût venu lui présenter ses Commentaires, Je me souviens qu'il m'appela un jour à propos de quelques pages que j'avais écrites sur Bibrax. « Vous connaissez donc César? me dit-il en souriant. — Une peu comme tout le monde, mais Votre Majesté le connaît bien mieux que moi. — Pourquoi ? — Parce que les Napoléon et les César sont de la même famille. — Pourquoi avez-vous commenté une page des Commentaires? -^Howl simplement parce que je suis né à Bruyères, une petite ville qui a des racines romaines et qui m'a paru être la Bibrax de l'histoire. — Pourquoi } Bruyères ne peut pas se traduire par Bibrax.
— Non, mais Bruyères est traversé par une voie romaine. Une des portes se nommait la porte des Romains. Parmi les ruines on a trouvé un bas-relief représentant Jules César. — Oui, oui, j'ai lu ce que vous avez écrit. Est-ce que vous avez étudié les arts sous Jules César?
— Un peu comme tout le monde. » Et je fis par à peu près un tableau rapide des peintures romaines par des artistes grecs au tems de César. «Nous en reparlerons », dit l'Empereur. Il n'écoutait qu'à moitié, car l'heure du déjeuner avait sonné.
Je ne compris pas bien quel intérêt pouvait prendre l'Empereur à l'histoire de la peinture au tems de César. Je compris plus tard quand on annonça que Napoléon 111
T4 ^^* Confessions
voulait juger cette grande figure dans l'auréole de son génie et dans la lumière du génie de son siècle.
Je fus décoré par l'Empereur de la médaille de Sainte- Hélène pour avoir été blessé au service de Napoléon I«^
Cette histoire est une légende bien connue. En 1852, je déjeunais à Saint-Cloud avec le roi Jérôme, le prince Murât, Fleury, Bacciochi et les officiers de service. Napoléon III, par une coquetterie soldatesque, portait pompeusement la médaille de Sainte-Hélène, t Que regardez-vous là? me demanda-t-il tout à coup. — Sire, je pense que cette médaille de Sainte-Hélène ferait presque aussi bien à ma boutonnière qu'à la vôtre. — Pourquoi > — Parce que j'ai été blessé au service de Napoléon !•'. »
L'Empereur me regarda d'un œil chercheur. On lui avait dit vingt fois que j'étais trop jeune pour faire un directeur du Théâtre-Français, pays de passions fantasques où il faut gouverner avec des cheveux blancs. Je n'avais guère que trente ans et on ne m'en donnait que vingt-cinq, t Allons donc, s'écria l'Empereur, vous ne me ferez jamais croire que vous êtes un vieux de la vieille. — Oui! j'ai peut-être l'air d'un enfant de troupe; mais je n'en ai pas moins été blessé au service de Napoléon l^'. — Eh bien, contez-nous cette histoire. Si ce
Napoléon III
n'est pas un conte, vous serez décoré de Sainte-Hélène. •
Je racontai ceci qui est une histoire et qui n*est pas un conte :
En 1814, à la première invasion, un tourbillon de Cosaques s'abattit sur le petite ville de Bruyères, dont mon aïeul était maire. En ce tems-là Bruyères était encore dans sa ceinture de hautes murailles toutes baignées d'eau, avec poternes et ponls-levis, une vraie ville du moyen âge, toute disposée à une défense sérieuse. Mon grand-père qui avait été commissaire extraordinaire du Directoire, après avoir été soldat de Louis XVI, fit fermer les portes et voulut résister; toute la jeunesse était aux armées, la résistance ne fut qu'un jeu, mais un jeu sanglant qui faillit lui coûter la vie. Quand l'ennemi pénétra dans les murs, tout le monde s'enfuit à travers les vignes toutes voisines; ma mère demeura vaillamment à la porte de la ville où voulaient se défendre encore le maire et les plus braves. Comme elle avait à la main la clef de la maison, les Russes s'imaginèrent que c'était la clef de l'hôtel de ville; un Cosaque voulut parlementer la lance en avant, elle lui parla fièrement et le brava avec sa clef et son regard. Le Cosaque ne voulant pas parlementer davantage, lui donna un coup de lance qui la renversa baignée dans son sang. Le coup était à peine porté, qu'un officier russe se précipita pour la secourir. Ce ne fut pas toutefois avant d'avoir tué le Cosaque à bout portant d'un coup de pistolet. Ma mère était évanouie, on improvisa une civière et on la reconduisit chez sa mère où elle accoucha en arrivant, quoique je n'eusse pas encore frappé les trois coups. Le médecin n'espérait pas la sauver : il déclara, en me jetant sur ua
jt Les Confessions
canapé, que moi-même je ne ferais pas long feu, la lance m'ayant touché. Ma mère en revint. Je n'ai pas besoin de dire que j'en suis revenu aussi.
Et voilà pourquoi Napoléon III, à ce déjeuner de Saint-Cloud, devant deux témoins de qualité, un roi et un fils de roi, détacha de sa boutonnière la médaille de Sainte-Hélène et me l'offrit gravement. Je l'attachai séance tenante à ma boutonnière, quoique j'eusse présenté le flanc devant la lance à un ennemi sans avoir la conscience de ma belle action *. Cette médaille fit plus de plaisir à ma mère que ma croix de la Légion d'honneur : c'était elle qu'on récompensait.
Ace même déjeuner, il se passa une petite scène inattendue : l'Empereur avait devant lui une bouteille de forme champenoise qui irritait la soif du roi Jérôme ; il la regardait sans cesse, quand Napoléon III se versait à boire : il voulait deviner quel était ce vin réservé pour le maître. Quoiqu'il fût très familier avec son neveu, il n'osait pas lui demander pourquoi il avait un vin pour lui qu'il n'offrait jamais à ses convives.
Napoléon I" lui aussi avait eu son vin; mais nul ne s'était hasardé à lui tendre son verre.
A la fin, le roi Jérôme n'y tint plus. L'Empereur voyait bien que son vin l'offusquait; mais il s*amusait à aiguil-
* Le général Fleury, qui était du déjeuner, conta lui-même l'histoire en 1883 à l'hôtel Païvaoù nous dînions avec quelques seigneurs des arts et des lettres, qui n'ont pas oublié tout le pittoresque de son récit : le prince Hohenlohe, du Sommerard, Turgan, de Rheims, Adolphe Gaiffe, Baudry.
Napoléon III j»
lonner sa curiosité : il buvait coup sur coup, non pas tout à fait comme un sonneur, mais presque comme un Polonais.
En ce tems-là, Napoléon III était une belle fourchette et vidait son verre rubis sur l'ongle.
f Quel vin buvez-vous donc là ? lui demanda le roi Jérôme. — C'est mon vin, répondit l'Empereur. — Je m'aperçois trop que ce n'est pas le mien. — Ah! je vous vois venir, vous voudriez bien partager ma bouteille; n'étes-vous donc pas content de la vôtre > »
On avait servi un tour de château-Yquem, on servait maintenant un vin de Bordeaux quelconque, t Je n'en suis pas plus content pour cela, répondit le roi Jérôme parce que la couleur du vôtre me tape dans l'œil. >
La causerie était familière, vraie causerie de gens de bonne compagnie. On passait des questions les plus graves aux plus intimes, c Ah! ah! dit l'Empereur, c'est que c'est un vin rare, on ne m'en donne qu'une bouteille par jour. Un abbé français disait, il y a cent ans : « Je c ne tiens que chopine • ; moi, je suis plus gourmand, il m'arrivc le matin de tenir bouteille. — Je comprends, dit le roi Jérôme, ce serait vous demander un trop grand sacrifice. — Tant pis pour moi, dit l'Empereur avec un soupir, je vais me sacrifier. •
Il prit la bouteille et nous offrit à tous, dans nos petits verres, du vin de sa bouteille, en commençant naturellement par le roi Jérôme, c Eh bien? » dit l'Empereur, en le regardant boire.
L'oncle fil une horrible grimace, le neveu partit d'un éclat de rire, i Quel diable de vin avez-vous là? • s'écria le roi Jérôme.
C'était la réflexion que je me faisais à moi-môme, car
yS Les Confessions
je venais de boire la moitié de mon verre, c Ce vin, nous dit l'Empereur, c'est du vin du cru, du vin de Suresnes ; comme vin du matin, je n'en connais pas de meilleur. —Je comprends, dit le prince Murât, pourquoi vous n'en offrez pas à vos convives. »
On ne manqua pas de rappeler Henri IV, qui, lui aussi, aimait le vin de Suresnes. t Oui, dit l'Empereur, mais ne me comparez pas à Henri IV, car il avait, bien plus que moi, le triple talent. »
Le roi Jérôme dit que tous les Napoléon pouvaient revendiquer le triple talent, hormis Napoléon !•% qui n'avait pas eu le tems d'être un vert galant.
Quand Napoléon III était bien éveillé, je veux dire quand il ne rêvait pas, il parlait avec humour. Il contait bien sans s'écouter. Un autre jour, il nous rappela ses jours d'aventures et de mésaventures en Amérique, où il avait eu des ar^is de tous les styles : les plus pauvres avaient fait fortune parce qu'ils avaient tout risqué; les coureurs de rêves s'étaient jetés dans le Niagara ou avaient écouté le dernier mot de la vie dans un coup de revolver. Il admirait le génie américain parce que c'est un génie créateur; il s'indignait du caractère français, qui s'humilie de plus en plus pour devenir fonctionnaire de l'Ëtat, depuis le ministre jusqu'au casseur de pierres.
Se tournant vers le roi Jérôme et le prince Murât : t Je suis sûr, leur dit-il, que vous ne venez pas seulement à Saint-Cloud ce matin pour boire du vin de Su-' reshes : vous devez avoir, comme de coutume, vos poches pleines de suppliques : qui pour avoir la croix, qui pour être entrepositaire de tabac, qui pour être sénateur. C'est une pitié ! Pourquoi ces gens-là ne font-ils pas fortune,
Napoléon III 79
c'est la vraie liberté ; tandis qu'ils veulent s'enrôler dans l'État pour être toute leur vie en esclavage. Les vrais hommes libres, ce sont les Américains greffés sur les Anglais; ils sont maîtres du monde parce qu'ils sont maîtres d'eux-mêmes. Par exemple, quand j'étais à New-York, je dînais à table d'hôte à côté d'un pauvre diable qui n'avait pas de chemise, mais qui me captivait par l'audace de ses desseins. C'était extravagant, mais c'était sublime. Ce sans-le-sou de haute volée, qui en France serait mort percepteur de contributions, ou plumitif à douze cents francs par an dans une administration, avait, un an après, douze millions bien sonnans. Et il ne les avait pas volés. Un jour qu'il était arrivé en retard d'une heure à la table d'hôte, il nous dit pour s'excuser : c C'est que j'ai fait fortune, voyez-vous. » Et, comme nous le regardions d'un air de doute, car il n'avait pas encore acheté de chemise, il développa sur la table un immense rouleau de papier où il avait dessiné une ville de vingt mille âmes, églises, fontaines, squares, monumens, sans oublier la Bourse, bien entendu. C'était féerique, mais raisonné d'un œil de maître; une vraie ville future, comme nous les aurons un jour en France. Mon homme ne s'était pas borné à la ville pente, il avait acheté le terrain pour la bâtir; il avait traité là avec les maçons, ici avec les jardiniers. On allait commencer les fondations, on allait planter les promenades : t Et votre ville va s'élever comme Thèbes, quand Amphion jouait de la lyre? — Oui, on ne fera pas comme en Europe une maison à la fois ; tout sera commencé le même jour, tout sera fini à la môme bèàr£:i Et après un silence : « Ce que je vous dis là, repnt Napoléon lU, a l'air d'un conte, mais notre compagnoa de table d'kôte
ai>».-
6o Les Confessions
était sérieux : il avait traité conditionnellement pour les terrains et pour les constructions; il était allé avec ses contrats chez des banquiers, qui avaient vu une fortune pour eux comme il en voyait une pour lui; on s'était jeté là-dessus à toute bride, le mors aux dents : voilà pourquoi les États-Unis comptèrent un État de plus. Ce jour-là je me suis bien promis à mon retour à Paris — car je n'en ai jamais douté — de rebâtir la capitale des capitales, ce que je vais faire si Dieu y met la main. »
L'Empereur ne parlait plus que nous écoutions encore ; ce mot — je n'en ai jamais douté — me rappelle une autre histoire, qui mérite bien d'être imprimée.
Quand Napoléon III fut empoigné à Boulogne pour avoir donné une seconde représentation du débarquement à Cannes, on le jeta au cachot et on l'emmena à Paris sans lui donner le tems de changer de chemise. On l'avait maltraité comme le dernier des coquins, si bien que, mal peigné, barbu, affamé, couvert de boue, il n'avait pas l'air d'un prétendant au premier trône du monde; aussi cet homme, qui poursuivait un but avec l'obstination et la prescience du triomphe, passait-il pour un fou. On le regarda à la Conciergerie d'un air de pitié^ ce dont il n'avait nul souci. Il voyait plus loin. Sa première idée fut d'appeler Odilon Barrot pour le défendre devant la Cour des pairs; l'avocat du parlementarisme ne jugea pas cette cause digne de son éloquence, dédain indigne d'un homme de talent, car plus les causes
Napoléon III 8i
sont désespérées plus elles relèvent l'avocat. Odilon Barrot envoya son frère à Théritier de Napoléon !•'. Fer dinand Barrot fut reçu très gracieusement par le prisonnier, qui n'avait à lui offrir pour fauteuil qu'une botte de paille.
Il s'excusa de recevoir si mal son avocat. « Tout est mal fait en France », lui dit-il d'une voix haute. Et il passa en revue toutes les bêtises gouvernementales qu'il avait observées à son arrestation et depuis son arrestation. « Quand je serai au pouvoir — dit-il d'un air d'autorité — quand je serai au pouvoir... • Il s'aperçut que Ferdinand Barrot le regardait d'un air effaré. «Tant pis, lui dit-il, si vous n'avez pas la même confiance que moi dans mon étoile. • Ferdinand Barrot gardait le silence, il fixait avec une singulière surprise ce prisonnier qui n'avait peut-être plus que quelques jours à vivre, ce prisonnier au cachot, habits en lambeaux, cheveux hérissés, dans la pâleur des mauvais jours; il fut effrayé de la cause qu'il avait à défendre; mais il avoue encore aujourd'hui que la crânerie du prétendant lui donna du courage.
Il défendit le prince Napoléon mieux que ne l'eût fait son frère, parce que ce fut avec une éloquence naturelle que l'autre, un politique qui n'avait pas connu Cicéron^ n'a jamais eue.
A quelques années de là, Ferdinand Barrot fut appelé à l'Elysée. 11 n'avait jamais revu son célèbre client. « Monsieur Ferdinand Barrot, lui dit le prince, qui était alors Président de la République, vous rappelezvous qu'un jour, dans mon cachot de la Conciergerie, je vous ai dit : Quand je serai au pouvoir... — Oui, oui, Monseigneur, on n'oublie pas de pareilles paroles...
S2 ^^^ Confessions
— Eh bien! aujourd'hui je suis au pouvoir et je vous nomme ministre de l'intérieur. »
Le règne de Napoléon III commença le lo décembre 1848. Les millions de voix qui le saluèrent ce jour-là disaient éloquemment que ce n'était pas un président qui était élu, mais un Empereur. Telle est rillusion et la puissance d'un nom illustre entre tous, qu'on ne s'inquiétait pas de savoir si Napoléon III serait digne de Napoléon I" : on voulait le nom de Napoléon. Celui-là était le neveu du grand capitaine, il eût été son arrière-cousin qu'on l'eût pareillement acclamé. On se disait bien un peu qu'il n'était pas du tout de la famille, mais on ne doutait pas qu'il ne continuât la légende. La France, troublée par les néo-révolutionnaires, respira sous le drapeau du Vieux Sergent chanté par Béranger. Le coup d'Etat se fit attendre deux ans. Napoléon III l'a-t-il médité le 10 décembre 1848.^ Ce jour-là il était tout aussi possible que le 2 décembre 1851.
On avait eu depuis 181 5 un roi selon la Charte, un roi selon la grâce de Dieu, un roi citoyen, trois republiques dans une seule République : bleu tendre au 24 février, rouge de sang au 24 juin, blanche comme un lys vers la fin de l'année. On voulait un Empereur. Louis- Napoléon, qui avait vainement frappé deux fois à la porte de la France, à Strasbourg et à Boulogne, trouva la porte des Tuileries ouverte à deux battans par les fantômes du bonapartisme. Les hommes de 1848 ont
Napoléon III 83
beau écrire l'histoire par des injures, ces injures leur retombent sur la tête. Ce n'est pas un coup d'État qui a fait le second Empire, c'est le néant de l'Assemblée. Je ne parle pas ici de quelques vaillans républicains qui ont tiré Tépée hors du fourreau, je parle de tous les braillards des clubs qui chantaient la Marseillaise on Mourir pour la patrie. Ceux-là ne se sont pas jetés à travers le feu des bataillons et ne sont pas morts pour la République. Quand un coup d'État réussit, c'est que l'opinion marche en avant : 9 Thermidor, 18 Brumaire, 2 Décembre . Si Charles X n'avait pas eu l'opinion contre lui, le coup d'État du 27 Juillet eût passé sans un pli de rose, mais il rencontra un pli de journal. Tout cela est si vrai, qu'en écrivant je crois entendre parler la sagesse des nations par la bouche de M. Prudhomme.
La victoire rouge du coup d État ne donna pas le vertige à celui qui allait être Napoléon III.
Impassible la veille, il fut impassible le lendemain. 11 était monté à cheval pour tout braver, il était descendu de cheval pour se faire homme d'État. Et il le fut, toujours calme au milieu des assembleurs de nuages. Non seulement il fut un homme d'État pour la France, mais il fut un homme d'État pour l'Europe. Étudiez-le plutôt, ce modérateur, après Sébastopol et après Solférino. Il voulut même être un homme d'État dans le nouveau monde, mais ce jour-là les destinées de la France rebroussèrent chemin. Ce fut la retraite de Moscou de Napoléon. Jusque-là le philosophe Cousin avait pu dire: « Napoléon III n'est pas l'Empereur de la France, c'est l'Empereur de l'Europe. » Jusque-là le pape s'enorgueillissait d'être Je parrain de Napoléon IV. Jusqpe-là Lamartine avait pu dire dans son amère expérience :
S^ Les Confessions
« Napoléon I" fut un conquérant, Napoléon III est un homme d'État. » Mais \t soleil de son règne n'est plus à son zénith, il descend déjà dans les nuées pour se précipiter dans la pourpre sanglante de l'horizon. Ce crépuscule, il l'avait entrevu avec horreur, quand M. de Bismarck à Biarritz lui proposa dans son langage imagé de se faire loup avec lui, pour dévorer chacun une part de l'Europe. Napoléon III qui se croyait un aigle ne voulut pas se faire loup. C'était pourtant le moment ou jamais. Il arriva que le loup d'Allemagne mangea l'aigle de France. L'Empereur d'Allemagne, s'il jugea par les idées de M. de Bismarck, a dû trouver que l'Empereur de France, qui n'avait voulu se payer que de gloire à Sébastopol et à Solférino, qui refusait noblement sa part du festin préparé par l'Allemagne, était un simple aveugle sur le trône; mais un autre Empereur a pu dire : t Ce qui élève si haut Napoléon III, ce n'est pas sa fortune inouïe, non plus que son origine glorieuse, c'est sa modération. »
Ces paroles ne seront pas oubliées dans l'histoired'un règne de vingt années.
C'est toujours cette modération qui fit plus d'une fois tomber la plume des mains de l'Empereur, quand on la lui présentait pour signer la déclaration de guerre à l'Allemagne. Hélas! il la signa. Mais malade, mais endormi, il la signa parce que l'Impératrice conduisait sa main comme celle d'un enfant. Ce fut son crime. Aussi a-t-il dit à Chislehurst : t Ah ! si je pouvais racheter le deuil de la patrie par ma vie et par mon âme! » Il avait voulu mourir à Sedan, mais la mort a des coquetteries cruelles : elle ne voulut pas de lui. Dieu l'avait condamné à mourir mille morts.
Napoléon III 85
Je ne suis pas pour les révolutions, d'où qu'elles viennent. Si elles viennent d'en haut, ce sont des coups d'État; si elles viennent d'en bas, ce sont des révoltes. Des deux côtés c*est du sang.
« L'Empire est fait I » Ce fut un cri de Thiers avant que Louis-Napoléon, président de la République, songeât à refaire l'Empire. Il croyait fermement que sa destinée l'appelait à illustrer et à féconder la République qui s'était faite sans lui, mais qui avait été prédite par Napoléon 1".
Le mot de Thiers jeta au cœur du prince un grain d'ambition impériale. Il avait rêvé le rôle de Washington ; mais il ne pouvait jouer ce grand rôle en face des partis qui, tous les jours, se disputaient le pouvoir dans l'Assemblée constituante.
Louis-Napoléon avait fait ses études politiques tantôt dans l'exil, tantôt dans l'Université de Ham, comme il le disait lui- môme. Il avait compris qu'après l'épopée impériale, il était impossible de reprendre le pouvoir par la force de Tépée.
Le bruit des idées avait succédé au bruit des batailles. Chaque jour amenait un nouveau précurseur. Vainement le jacobinisme tentait d'élever des autels à ses dieux : on saluait les grandes figures de la Révolution, mai? on voulait une autre terre promise.
Napoléon I" avait dit, à Sainte-Hélène : « Dans cinquante ans, l'Europe sera républicaine ou cosaque. • Celui qui fut Napoléon III croyait que la France repu-
86 Les Cou fessions
blicaine entraînerait peu à peu les autres nations, parce qu'elle appliquerait toutes les théories généreuses de rhumanilé. N'était-ce pas pour lui le plus beau rôle à jouer, que de marcher en avant dans le cortège des idées, comme son oncle avait marché dans le cortège des héros I
Mais, une fois président de la République, le prince s'aperçut trop vite qu'il n'avait qu'une ombre de pouvoir en face d'une Assemblée inquiète, jalouse, ambitieuse, dissolvante, où jamais la vérité ne montait à la tribune. C'était la comédie des trahisons.
La France voulait un sauveur, parce que tout allait mal. Les monarchistes voulaient la dictature du prince de Joinville, les républicains voulaient celle du général Cavaignac en attendant mieux. Dictature blanche et dictature rouge: « Il faut en finir! » c'était le mot d'ordre; on rédigeait des actes d'accusation contre le Président et contre son ministre de la guerre, mais nul n'osait monter à la tribune pour lire un de ces actes d'accusation malgré les bravades des amis du Prince. Par exemple, la plume la plus éloquente du moment, celle de M. de Cassagnac, écrivait ceci dans un premier Paris : « Allez, allez, chevaliers errans des princesses perdues, comme la femme d'Énée, dans la bagarre des trônes qui s'écroulent, conspirez tant qu'il vous plaira, promenez dans les ténèbres vos faces effarées, signalez au pays les conspirations de l'Elysée pour masquer les vôtres. Aveuglés par vos passions comme le taureau par le drap rouge, vous donnerez, tête baissée, sur la pointe de l'épée tendue et immobile qui vous attend. »
Il y avait déjà du sang dans l'encre.
Le Président ne trouvant pas un général pour donner
Napoléon lll Sj
un coup de balai — c'était le mot de Morny — il fallut en créer un.
Alors à rÉlysée un simple commandant qui avait le diable au corps comme Morny lisait à travers le masque du Président : c'était Fieury.
Après quelques années d'une jeunesse aventureuse, il était allé faire son chemin en Afrique. Brave comme une épée, on l'avait toujours vu aux avant-gardes, aimant les coups de feu comme il avait aimé les passions. Il était, à rÉlysée, de toutes les conversations intimes, parce que le Président croyait que celui-là, non plus que Persigny, ne le trahirait. Ses années de « mauvais sujet » l'avaient initié aux coulisses de la vie comme aux coulisses du théâtre. Il savait qu'on prend les hommes par les femmes bien plus encore que par l'argent. 11 mit beaucoup de femmes à la mode dans le camp du coup d'État, faisant miroiter à leurs yeux toutes les fêtes et tout le luxe d'un Directoire ou d'un Empire.
On s'était quelque peu ennuyé sous le roi citoyen; on s'ennuyait beaucoup sous la République : on se prometlait de s'amuser follement.
Le commandant Fieury voyait de plus haut; il jugeait que la France était déchirée par les partis; il croyait qu'un second Empire sans les guerres du premier serait ia résurrection de la France de 1800 à 181 2 : la France féconde, glorieuse, universelle.
Voilà pourquoi, un beau jour, Fieury repartit pour l'Afrique, disant à tous ses amis, je m'en souviens bien : c Je ne suis pas de ceux qui veulent gagner leurs grades dans un palais; je veux être nommé colonel sur un champ de bataille. •
A peine arrivé en Afrique, il alla droit à un homme de sa trempe, brave et aventureux, le général de Saint* Arnaud, qui était simple général de brigade. Cest toujours difficile à un soldat de parler coup d'État à un autre soldat. Aussi le commandant Fleury trouva-t-il bien plus sage de risquer le mot à la femme du général, sans lui dire qu'il venait surtout en Afrique pour cette ambassade.
M'"" de Saint-Arnaud était romanesque et héroïque. Elle enflamma le général qui, le lendemain, ne fit pas de façon pour dire Fleury : « Si vous cherchez un homme, me voilà. — Cest vous que je cherchais, • répondit le commandant
On était sous les armes pour l'expédition de la Kabylie. Saint-Arnaud, qui se voyait déjà ministre de la guerre, s'y révéla dans toute sa force, dans toute sa vaillance et dans toute sa sagesse. 11 fut nommé général de division, salué de toute l'armée, qui comptait un grand homme de guerre de plus.
Le Président nomma Saint-Arnaud commandant de l'École militaire. A la première entrevue, il ne lui parla pas de coup d'État, mais il lui dit : « Si les représentans veulent me mettre à la porte, j'espère bien que vous vous jetterez entre eux et moi. »
Le général répondit que la France étant redevenue napoléonienne, il était bien plus juste de mettre à la porte toutes les éloquences à vingt-cinq francs par jour.
Ce fut lui qui, le premier, dit au prince : c À quand le coup d'État ? •
Napoléon lll 8()
La paix entre la Présidence et l'Assemblée était devenue impossible en 1851. L'épée était sortie du fourreau, chacun choisissait sa position ; les spectateurs excitaient les combaltans en disant bien haut : f Ils n'oseront pas. » Celui qui portait le nom de Napoléon osa.
On dit que le 2 décembre avait été choisi parce que c'était l'anniversaire de la bataille d'Austerlitz. On ne choisit pas un tel anniversaire pour faire un coup d'Etat nocturne. On se décida pour le 2 décembre parce que cette nuit-là l'Assemblée était gardée par un régiment dont le colonel, M. Espinasse, était un ami de rÉlysée. Ce jour-là rien ne fut changé dans les habitudes du palais ni dans Tair de tête du Président. Il jouait sa vie avec le fatalisme antique, sans bien savoir s'il travaillait pour lui ou pour la France ; mais dans ses idées, travailler pour lui c'était travailler pour la Fran:e ; il y eut peu de monde à dîner et à la réception du soir. Le Président entendit parler coup d'État non loin de lui pendant qu'il causait avec l'ambassadeur d'Angleterre ; quand lord Ndrmanby se fut éloigné, le Prince dit à un groupe de députés : « Ne parliez-vous pas coup d'État tout à l'heure ? — Oui, Monseigneur, repondit l'un d'eux, mais il n'est question que des coups d'Elai de l'Assemblée nationale. — Oh ! oui, mais on ne fait pas des coups d'État avec des paroles. •
Quand le Président se retira dans son cabinet, il feuilleta toutes les pièces manuscrites qui allaient devenir de l'histoire en passant par l'Imprimerie nationale.
ço Les Confessions
La première de ces pièces avait été préparée par Carlîer: un décret de dissolution de TAssemblée nationale et du Conseil d'État, avec le rétablissement du suffrage universel. Le Prince eut un instant le regret de n'avoir plus Carlier sous la main, à ces heures terribles où on cherche les hommes de résolution, même quand on ne doute de rien.
Quoique Louis-Napoléon n'eût pas l'étoffe d'un César, il écrivit le mot Rubicon, tout en causant avec Persigny, sur ce décret que M. de Béville alla porter à Tlmprimerie : t Songez, dit-il au colonel, que si tout ce que je vous donne là n'était pas imprimé à heure fixe, nous serions demain en pleine révolution. > M. de Béville qui était sûr de se faire écouter à rimprimerie nationale, répondit en souriant : « Tout sera imprimé à l'heure dite, même ce mot-là, si vous le voulez. Monseigneur. »
C'était le mot Rubicon. Par malheur, le sang coula dans le Rubicon.
Le comte de Morny n'était pas à l'Elysée, parce qu'il courait ce soir-là les théâtres pour bien prouver par sa figure souriante, que l'heure fatale n'avait pas encore sonné. Il n'y a que les conspirateurs subalternes qui s'enferment dans les cavernes. M. de Morny fut ce soir-là d'une gaieté inépuisable à l'Opéra-Comique. Une femme du monde — de l'ancien monde — lui dit à brûlepourpoint : « On dit qu'on va balayer la Chambre. Que ferez-vous ce jour-là? — S'il y a un coup de balai je serai du côté du manche. •
En ce temps-là, les théâtres avaient pour chef suprême le ministre de l'intérieur; M. de Morny vint au Théâtre- Français où d'ailleurs il venait souvent : « Mon cher
Napoléon III 9/
Iloussaye, me dit-il, je vous attends demain pour parler théâtre. » Mais il ne me dit pas que ce serait au ministère de l'intérieur. M"* Judith était là qui causait avec Alfred de Musset; elle dit tout à coup au futur ministre : « Est-ce que vous voulez faire du théâtre? — Oui, une pièce difficile à jouer. — Vous me donnerez un rôle ? — Peut-être, car c'est un drame. »
Sur quoi il fit un doigt de cour à la comédienne qui l'amusait toujours par des mots imprévus.
Du Théâtre-Français où il avait retrouvé Léopold Le Hon, il alla droit àTÉlysée. « Messieurs, dit-il aux amis du Prince, vous savez que nous jouons notre tête, il faut y aller bon jeu bon argent. » On ne fut pas long à répéter son rôle, car chacun le savait bien, t Quand on fait le sacrifice de sa vie, on n'a pas peur d'être sifflé •, dit Morny en serrant la main de tout le monde.
On sait l'histoire du coup d'État : quand Paris s'éveilla le 3 décembre, il comprit que la France avait un maître. On fit silence, on se recueillit. Il n'y avait qu'une Assemblée de moins et un empereur de plus: Qu'est-ce que cela ? On a vu tant de fois l'affiche changée depuis 1789!
Vin
Napoléon III ne pouvait lever le voile de tristesse qui l'enveloppait. Vainement il tentait de se mettre au diapason ; quand la causerie était gaie, il affectait même des hardiesses de corps de garde ou de brasserie pour, prouver qu'il ne manquait pas d'esprit gaulois.
Ç2 ^^^ Confessions
mais il retombait bientôt dans ses abymes. On le surnomma plus d'une fois Napoléon le Taciturne. Pourquoi cette éternelle mélancolie > On le comparait à un confident de tragédie qui se conformait, comme eût dit Racine, aux tristes pensées du personnage de la pièce vers le cinquième acte. C'est que sa vie fut en effet une tragéJie. Au premier acte, la scène se passa à Strasbourg; au second acte, à Ham ; au troisième acte, à TÉlysée, le soir du coup d'État ; le quatrième acte à Solférino, quand il recommençait l'épopée impériale; le cinquième acte à Sedan, quand il la finissait. Cette dynastie est un drame shakespearien avec un prologue et un épilogue, deux visions tragiques dans le songe cher aux anciens : Napoléon !•' à Sainte-Hélène; Napoléon II, proscrit en Autriche, n'ayant pas le droit de s'appeler Bonaparte ; Napoléon III agonisant en Angleterre; Napoléon IV transpercé de zagaies 1
Le fils du roi de Hollande ne vivait pas, il rêvait dans le demi-sommeil, il ne fut jamais bien sûr de saisir la réalité. Quelle que fût sa foi en son étoile, il avait peur de se réveiller tout à fait. C'est qu'en effet il pouvait à bon droit se croire dans un roman perpétuel, soit qu'il pensât à Napoléon !•% à l'impératrice Joséphine, sa grand'mère, à la reine Hortense, sa mère. Quoi de plus fabuleux que toutes ces existences invraisemblables!
Il y a parmi les hommes les résignés et les impatiens. Les premiers savent attendre, les seconds brûlent la politesse au lendemain. C'est ce qui s'appelle manger son blé en herbe. Napoléon III fut un résigné, peut-être parce que c'était un fataliste. Les hommes qui croient en eux ou qui croient à leur étoile n'accusent pas la destinée. Ils ne courent pas après elle parce qu'ils sentent
Napoléon III Q?
qu'elle vient à eux. Aussi ne se rebutenl-ils jamais. Napoléon III tenta d'abord la fortune en Italie en s'armant avec son frère contre le pape. Son frère fut tué. Il se dit que c'était écrit là-haut. Il se retourna d'un autre côté. Héritier de Napoléon I*', il frappa à la porte de la France, à Strasbourg. Les Bourbons l'avaient exilé, il fut proscrit par les d'Orléans. Il se résigna. Il frappa à une autre porte. Il lui sembla revenir de l'île d'Elbe, mais au lieu de débarquer à Cannes, il débarqua à Boulogne. On ne lui ouvrit pas le palais des Tuileries, on renferma dans la prison de Ham. II se résigna. Pas un jour de fièvre. Il continua ses études sur l'artillerie et sur le socialisme : le socialisme français devait le dévorer, l'artillerie allemande devait le frapper au cœur! Il s'enfuit de Ham, il courut l'Amérique, il se fit citoyen anglais, citoyen de ce pays qui avait tué Napoléon I". Il se résigna encore jusqu'au jour où il se résigna à monter à la tribune des représentans du peuple français pour prêter serment à la République. Après quoi il se résigna au 2 Décembre, il se résigna à la couronne impériale, il se résigna à la guerre. Il se résigna à la mort, tout cela sans enthousiasme II avait la bonté, la raison, le courage, il voulait le bien, mais la vestale antique n'avait pas veillé sur son cœur pour y entretenir le feu sacré, parce que le feu sacré n'était pas là. C'est vainement qu'on cherchait en lui le caractère français. C'était l'homme d'une nation disparue; il n'était ni antique, ni moderne, ni du Nord, ni du Midi. Aussi nul ne l'a compris et il ne s'est pas compris.
Aux jours les plus épanouis du second Empire, M'»'' de Païva était une fervente des Italiens comme de rOpéra, car au fond elle n'aimait passionnément que la musique. Aux Italiens elle faisait face à TEmpereur, avant-scène pour avant-scène, ne craignant jamais de s'élever trop haut.
Cette voisine d'en face offusquait l'Impératrice ; mais Napoléon III s'en amusait.
Un soir, TEmpereur remarqua devant elle un magnifique écran japonais qui la masquait à demi. Tout justement il n'y avait point d'écran dans l'avant-scène impériale. La rampe brûlait les yeux de l'Impératrice. L'Empereur, causant avec un de ses aides de camp, lui dit sans arrière-pensée : « M™* de Païva est bien heureuse d'avoir un pareil écran, car l'Impératrice n'a qu'un éventail pour rire. » En ce tems-là les éventails étaient grands comme la main. L'aide de camp fait une visite à la marquise, qu'il connaissait beaucoup. Dans la conversation, lui parlant de son écran, il lui dit que l'Empereur serait bien heureux d'en avoir un pareil pour l'Impératrice. La marquise détache l'écran, le remet es mains de l'aide de camp et le prie de l'offrir à TEmpereur de la part d'une voyageuse par tous les mondes, qui l'a rapporté de Constantinople.
L'aide de camp est embarrassé : il n'ose pas refuser ; il porte l'écran à Napoléon III qui n'ose pas refuser non plus et qui le place bravement devant l'Impératrice, Mais l'Impératrice a vu le jeu : d'une main nerveuse et comme si elle donnait un soufflet, elle repousse l'écran
Napoléon III qS
devant TEmpereur, qui ne fait pas tant de façons et qui dit à Taide de camp : « Nous aimerions mieux le feu de la bataille que le feu de la rampe, i
Quelques jours après, la marquise étant seule en son hôtel, le valet d'antichambre lui apporte une carte sous enveloppe d'un monsieur qui n'a pas dit son nom et qui désire voir M"* de Païva. Elle déchire l'enveloppe et lit ce nom écrit à la main : « Napoléon III. i
Comme elle ne s'étonne de rien, elle s'avance nonchalamment à la rencontre de l'Empereur, qui lui donne le poing, à la manière de Louis XIV, pour la conduire dans le grand salon. Il était curieux de voir enfin cet hôtel dont tout le monde parlait, quoique personne n'y fût entré après les vingt-quatre amis de la marquise.
Ce n'était pas un grand connaisseur, mais il s'émerveilla devant toutes choses du goût exquis de la maîtresse de la maison. Il lui fallut monter l'escalier d'onyx. Au premier étage, il ne fut pas moins enchanté de tout l'ameublement, de toutes les œuvres d'art, posant un point d'admiration partout, jusque devant la marquise qui était toujours parée comme une châsse.
Un bruit vague se répandit de cette visite inattendue d'un prince curieux à une sultane mystérieuse.
Quand nous nous retrouvâmes au prochain dîner de la marquise, l'un de nous lui dit : « Je pensais trouver ici l'Empereur, car il est de vos amis ? — Oui, il est venu me voir avant-hier. »
Pas un mot de plus. La marquise disait tout, à la condition qu'on ne lui demandât rien.
C'était le dîner du vendredi. Elle n'y recevait jamais que dix convives, tandis qu*au dîner du dimanche on était quelquefois vingt à table. Le dîner du vendredi
ç6 Les Confessions
était plus intime, les grands de ce monde n*y posant pas. Après le dîner, on fumait dans la serre, pour s*en revenir dans la salle à manger prendre du thé ou du café glacé. C'était le bouquet. Chacun lançait une dernière fusée avant de partir.
Ce jour-là nous nous étions attardés jusqu'à minuit et demi. Tout à coup un grand laquais annonce solennellement : Sa Majesté V Empereur !
Ni plus ni moins. Silence d'outre-tombe. On entendait brûler les bougies. Tout le monde se leva, la maîtresse de la maison la première. Elle s'avança bien vite au-devant de l'auguste visiteur.
Napoléon III étendit les mains comme Jésus apaisant les vagues : « Je vous en supplie. Madame et Messieurs, je ne viens pas pour vous troubler ; je ne demande qu'une place à votre banquet qui est le banquet de Platon. »
Il avait déjà pris le bras de la marquise pour la reconduire à sa chaise gothique, se dandinant et tourmen tant sa moustache. Naturellement, elle le fit asseoir à sa droite sans s'inquiéter de celui qui était là auparavant. « Messieurs, que disiez-vous ? demanda l'Empereur. Car je veux que la conversation continue sur le même ton et sur le même sujet. — 11 veut I il veut I dit Saint- Victor, qui était à côté de moi. Ne s'imagine-t-il pas qu'il va faire le despote ici ! — Saint-Victor, vous faites toujours le difficile à vivre, lui dis-je, vous voyez bien au contraire qu'il veut se mettre au diapason. •
Napoléon III çj
Cette visite imprévue avait jeté un froid. Sainte-Beuve, ému, répondit à TEmpereur : « Sire, nous parlons des femmes, nos ennemies, c'est toute notre politique. — Monsieur de Sainte-Beuve, dit Napoléon III, je vous en félicite, k C'était une épigramme, puisque Sainte-Beuve était un opposant au Sénat. « La politique, s*écria M"* de Païva, ils ne sont pas si bêtes, mes amisi D'ailleurs, si on faisait de la politique ici, je fermerais bien vite la porte. — Comme vous avez raison. Madame, et comme je serais heureux d'être de vos amis !»
L'Empereur dit cela avec un sourire résigné, nous fixant tous de son regard nocturne et doux. Nous-mêmes, nous le regardions sans revenir de notre surprise. Comment s'était -il risqué à venir parmi nous> Cette visite, up jour de gala, nous paraissait bien singulière ; nous ne songions pas d'ailleurs à nous en offenser : le fils de la reine Hortense était d'assez bonne maison pour se faire un instant notre camarade.
Il y avait là deux orléanistes qui voulurent le prendre de haut avec lui, mais il les désarma par ce mot : ff Ceux qui ne pensent pas comme moi me donnent le courage de prouver que j'ai raison. » Il les désarma surtout par sa simplicité.
Eugène Delacroix était des nôtres : l'Empereur lui dit que la France se flattait d'avoir, sous son règne, deux hommes en un seul : un peintre qui était un poète, ou un poète qui était un peintre. En un mot, Apollon-Delacroix.
C'était une allusion au plafond des Tuileries que venait de peindre le grand artiste. Comme Eugène Delacroix était le seul peintre qui fût là, il eut la bonne grâce de vouloir rendre aux poètes ce qui était aux
ç§ Les Confessions
poètes : c Nous autres, dit-il, nous sommes de boas ouvriers qui ne travaillons que sur les idées des autres. Que suis-je devant Dante, Shakespeare, Gœthe et Byron ? »
Théophile Gautier ne pardonnait pas à Delacroix son dédain pour Victor Hugo : c Tout est dans tout, dit-tl. Eugène Delacroix est un poète, Victor Hugo est un peintre. »
L'Empereur se pencha à Toreille de la marquise pour lui demander quel était ce roi mérovingien qui prenait la parole, c Quoi, Sire, vous ne connaissez pas Théophile Gautier? c'est mon meilleur ami. — Comment donc! s'écria Napoléon III. Il a été mon charmeur à Ham, comme Sainte-Beuve et Arsène Houssaye; quand je les lisais, je n'étais plus prisonnier! » Théo s'inclina, touché au cœur, c J'espère, reprit la marquise, que Théo sera sénateur sous Napoléon III. — Tous vos amis, marquise, seront sénateurs, en attendant que je les fosse princes. »
Cette fois, un des deux orléanistes, qui n'était qu*ù demi vaincu, s'inclina avec béatitude ; l'autre, qui était à côté de moi, murmura : c II aime mieux faire quarante sénateurs que de rendre les quarante millions aux d'Orléans. »
L'Empereur s'était amusé à attaquer une galette avec beaucoup d'appétit, c Sire, reprit M"* de Païva, nous avons ce soir mis en avant la théorie de la volonté que vous avez mise en pratique. N'est-ce pas qu'on peut toujours forcer la destinée ? Je vous présente M. Albéric Second, qui a juré, tout à l'heure, de devenir directeur de l'Opéra. — S'il ne faut pour cela que beaucoup d'esprit, dit Napoléoû III, M. Albéric Second arrivera
Napoléon III ç^
sans peine à cette royauté-là. En attendant, je le nomme commissaire impérial près les théâtres impériaux. »
La causerie courut quelques instans sur la nappe; Napoléon III regardait les nuages du plafond et se tordait toujours la moustache. Quoiqu'on ne fumât pas dans la salle à manger, la marquise lui alluma une cigarette, c A tout seigneur, tout honneur. » Il fuma sa cigarette pour faire un peu de fumée.
La marquise dit à l'Empereur qu'il devrait venir quelquefois chez elle pour se reposer des solennités des Tuileries, c Ah ! oui, dit Napoléon III, car ce pays-là est bien embêtant. »
Tout le monde le regardait. Il éclata de rire : nous reconnûmes Vivier, le roi des comédiens, le sosie de Napoléon III.
Le jeu avait été bien préparé. Ce drôle de corps prit son cor sous la table et entonna un air de chasse.
Tout le monde avoua qu'on n'avait jamais si bien joué la comédie.
A quelques jours de là," Vivier fut invité à un des lundis de l'Impératrice. L'histoire avait fait quelque bruit, si bien que dans un salon on lui fit des compli* mens sur son grand art de jouer les empereurs. Voilà Napoléon III qui survient tout à coup : t Ah I bonjour, monsieur Vivier. »
Et lui tendant cordialement la main : t II paraît que vous prenez ma figure pour aller dans le monde.— Oui,
rqo Les Confessions
Sire, je suis un drôle de cor. II paraît que je ressemble à Votre Majesté quand Votre Majesté n'est pas là. — Oui, oui, on m'a conté vos prouesses : un peu plus vous faisiez l'Empereur pour tout de bon. — Je crois bien, Sire. Si j'avais eu le ruban rouge à ma boutonnière, je l'eusse passé à un homme de beaucoup d'esprit que vous avez oublié. — Qui donc ? *
L'Empereur tordit sa moustache et murmura : t J'y penserai.» Vivier s'inclina comme si l'Empereur lui eût déjà donné la croix, c Je comprends, dit Napoléon III en toisant Vivier, nous sommes de la même taille. — Et du même âge, dit Vivier, pour faire sa cour, seulement je crois que l'Empereur a le bras plus long que le mien, sans compter qu'il a la voix plus haute. — ! Simple question d'étiquette, murmura l'Empereur en souriant. Mais, dites-moi, monsieur Vivier, je voudrais bien assister à la comédie comme les convives de la marquise; donnez-moi une représentation de moi-même. — Je n'oserai pas, Sire. »
J'encourageai Vivier de toutes mes forces.
Il regarda autour de lui pour voir si ceux qui écoutaient étaient de bons spectateurs. Comme aux grands comédiens, il lui faut un public sympathique pour qu'il joue bien, t Ma foi, me dit-il, je me risque. »
Il recula de quelques pas' et alla, tout en se dandinant, saluer Persigny, tout voisin de l'Empereur. 11 avait pris •un buste d'acier, il penchait la tête mélancoliquement et noyait son regard dans le vague. « Monsieur le duc de Persigny, vous ne savez donc plus le chemin des Tuileries, car je ne vous ai pas vu depuis .trois se^ maines. » * : ' . ; • ; ;
II y avait quelque froideur entre l'Empereur, et soa
Napoléon 111'- loj
plus ancien ami. Persigny répondit gravement : « Sire, vous n'aviez qu'un signe à faire. — Comment va la duchesse? — On ne sait jamais comment vont les femmes. *
Vivier le prit sur un certain ton. t Monsieur le duc de Persigny, il ne faut jamais abdiquer. Rappelez-vous les deux abdications de Napoléon !•', rappelez-vous l'abdication de Charles X et celle de LoUis-Phitippe. »
Là-dessus Vivier fit quelques pas avec majesté. Tout le monde éclata de rire, l'Empereur tout le premier. C'est qu'en effet, Vivier n'était pas la charge comique, mais la copie exacte. La voix, le geste, l'attitude, le tortillement delà moustache, l'œil perdu, le sourire pensif, tout y était.
L'Impératrice accourut avec les dames de la fête, la princesse deMctternich,la marquise de Galliffet,la comtesse de Pourtalès. 11 était trop tard. On supplia Vivier de donner une seconde représentation, mais Vivier avait trop d'esprit pour recommencer. On le priait encore que déjà il n'était plus là.
Très peu de jours après. Vivier fut décoré et Albéric reçut sa nominjation de commissaire impérial près les théâtres impériaux, mais les orléanistes ne furent pas noknmés sénateurs.
Napoléon I*', comme le feu de la mousqueterie, disait sa pensée à brûle-pourpoint sans presque jamaistour ner Tennemi : aussi il ne lui fallait pas longtems parler Napoléon III, au contraire, semblait toujours dire comme à Fontenoy : t Messieurs les Anglais, tirez les premiers.» Obligé de conspirer pour rappeler son nom et son droit, il y eut toujours en lui du conspirateur. Même dans ses années de triomphe, on voyait passer des nuages sur son front.
Ne conspirait-il pas contre lui-même quand il appela au pouvoir du lendemain ses fiers ennemis de la veille, Ollivier en tête ? Ce jour-là, il tomba du pouvoir pour ne jamais se relever, quoique le plébiscite de 1870 lui donnât toujours ses millions de suffrages. Comme Charles-Quint, il s'était couché dans le tombeau avant l'heure de la mort, ce que voyant, les républicains s'armèrent pour lui donner le dernier coup.
Il n*y avait qu'un seul homme en France qui ne se doutât point de la situation désespérée de TEmpereur, c'était TEmpereur lui-même. Tous ses amis comprenaient qu'il ne fallait plus qu'une secousse pour l'achever : le moindre accident devait précipiter cette souveraineté qui inquiéta longtems toute l'Europe, car, après la campagne d'Italie, on a pu croire que c'était la revanche de 18 14. Napoléon III vengeait Napoléon I".
En 1870, même avant les premières batailles du Rhin,. l'Europe n'avait plus peur. C'est que Napoléon III, depuis un an, abdiquait tous les jours sans le savoir. Il marchait gravement dans sa sérénité ; l'historien de
Napoléon lll io3
César se croyait César lui-même; mais comment ne voyait-il pas Brutus dans la coulisse) C*est que tous ses flatteurs étaient au parterre. Je n'y étais point. Qui sait ! Je fus peut-être le seul à lui dire bravement la vérité.
C'était chez M"' la princesse Mathilde. L'Empereur, fuyant les nouvelles connaissances, s'arrêtait toujours dans les salons, devant les figures anciennes, jeu naturel d'ailleurs à tous les hommes qui ont dépassé la jeunesse : le moindre ami du tems passé est plutôt recherché qu'un glorieux personnage ; d'ailleurs pour les empereurs, il n'y a point de glorieux personnage. Il s'arrêta donc devant moi. Je me trouvais sur la haie entre Théophile Gautier et La Guéronnière, Théophile Gautier qui avait mes idées, La Guéronnière qui déjà comprenait toutes les opinions et qui les partageait.
L*Empereur, surpris de mon op[>osition à ses idées, me dit en raillant : c Oh! oh ! Est-ce que c'est la sibylle de Cumes qui parle ainsi ? — Peut-être, Sire. — Pourquoi voyez-vous les choses en noir? — Je ne les vois pas en noir, je les vois en rouge. »
Napoléon 11! eut un mouvement d'impatience et voulut passer outre. La Guéronnière le retint par ces mots : c Sa Majesté a raison : le monde se renouvelle. Tous ceux qui tiennent une plume se doivent aux idées de leur tems. — 11 n'y a point d'idées, dit sentencieusement Théophile Gautier. Qu'est-ce que les idées? des paradoxes. La vérité marche dans un cortège de senti mens. »
L'Empereur avait jusque-là vu très peu Théophile Gautier, c II y a au moins deux idées, dit-il en souriant : l'idée du bien et l'idée du mal. — Ces deux idées sont deux sentimens, reprit Théophile Gautier. — Je veux bien, dit l'Empereur souriant toujours. Alors on a la
to4 ^^9 Confessions
haine ou Tamour de Thumanité; on apprendra désormais à aimer ou à haïr, on n*apprendra plus à penser. » . La Guéronnière s*empressa de dire que Théophile avait beaucoup d'esprit, mais que pour lui il aimait mieux Técole de l'historien de César.
L'Empereur répondit que le moment était venu de donner à la France des airs de liberté.
' Peut-être avait-il dit : t une ère de liberté ». • c Oui, Sire, mais il fallait le faire avec vos hgmmes à vous. Il fallait le faire sans le dire tout haut.
— Je ne comprends pas, dit Napoléon III avec un mouvement d'impatience.
— Vos hommes à vous, Rouher, Persigny, Lavalette, n'inquiétaient pas vos amis, c'étaient l'idée impériale qui marchait un pas en avant, tandis que le nouveau mi^ distère semble un pouvoir à côté du vôtre; tous les révolutionnaires se sont réveillés parce qu'on a fait trop de bruit au nom de la liberté. La liberté est une amie, si on sait la prendre et la donner; c'est une ennemie si on la jette dans la rue.
— Oh ! oh ! vous faites des sentences.
. -r- Sire, j'ai lu VHistoire de César. »
L'Empereur était visiblement contrarié.
€ Ceci prouve, monsieur Arsène Houssaye, qu*on n'est jamais content quoi que fasse le chef de l'État. .
— Moi, Sire, je suiscontent, mais jedésirecre tout mon cœur que le chef de l'État soit toujours souverainement le chef de l'État. Je ne voudrais pas que le pouvoir fût ébréché.par les mousqueteries du journalisme et les injures des jacobins dégénérés.
— Je n'ai pas peur. La liberté ne se retourne pas vers ceux qui lui font le champ plus vaste.
Napoléon III io5
— Oh! je suis pour la liberté sans limites, mais non point la liberté qui chante la Marseillaise ktous les coins de rue.
— Cela se passera ; d'ailleurs, j'obéis aux idées de Napoléon !•'. Si Grouchy fût arrivé à tems à Waterloo, la bataille était gagnée et l'Empereur revenait à Paris donnant d'une main la paix, de l'autre la liberté.
— Oui, après la victoire de Waterloo, maîsencetemslà, l'ennemi en France ce n'étaient pas les révolutionnaires, c'étaient les amis des rois légitimes. L'ennemi était en haut et non en bas.
— N'ai-je pas toujours travaillé pour le peuple ?
— Oui, Sire, mais le peuple ne s'en souvient jamais*
— Le peuple s'en souvient toujours, dit La Guéronnière. Le souverain ne s'approche jamais trop près de son peuple. — N'est-il pas admirable de voir le peuple sur les marches du trône ) »
A quoi je répondis : c Si le bon Dieu ne nous eût pas mis à distance, il aurait depuis longtems perdu son prestige. — Alors, selon vous... — Selon moi qui ne suis rien. Sire, pas même un homme politique, vous avez votre bonté pour bouclier, mais il ne faut jamais réveiller le lion qui dort, car il se transforme souvent en ours mal léché, qui donne de la patte tout autour de lui. Rappelez-vous la confiance de Napoléon !•', qui se jeta dans les bras de l'Angleterre à Rochefort : le peuple c'est toujours l'Angleterre. »
Ici nous fûmes interrompus par M. de Persigny qui écoutait aux portes.
L'Empereur lui dit : c Nous sommes dans une vraie ménagerie, il n'est question que de lions et d'ours. » . Napoléon III fit un demi-^tour. Persigny entra en
Jo6 Les Confessions
scène, «r A la bonne heure, me dit le plus sérieux ami de l'Empereur, vous ne le trompez pas, tous. Est-ce qu*il s'imagine que ma main n'était pas aussi bonne que la main d'Ollivier pour donner la liberté? Au moins je n'aurais pas eu l'air de la lui arracher, car je me serais effacé devant lui, tandis que les nouveaux venus l'effacent devant eux, parce qu'ils ont le prestige de l'opposition. »
Nous causâmes beaucoup, nous devînmes plus amis que jamais. Persigny voulut ôtre du dîner des Spartiates que je présidais tous les quinze jours.
A ces dîners, on s'en souvient parmi nos amis, il exprima les mêmes* idées. Il rappela mon courage à parler au maître, c Je suis très libéral, mais avec le despotisme de la raison, nous disait-il. En passant la main à ses nouveaux ministres qui sont trop éloquents, Napoléon a passé sa force. C'est la première étape de l'abdication. »
Quand les journaux étrangers plus encore que les journaux français retentirent du succès de VHistoirt de César ^ tout en comparant l'auteur à une figure romaine. Napoléon 111 ne contint plus son orgueil. U était au moment critique où les souverains passent à l'état de dieux, aussi fut-il moins accessible aux simples mortels. Il tint les familiers à distance, il marcha plus droit etphisfiec, jusqu'à ce qu'il fût pris ds irertige : on se rappeUê le
Napoléon III toj
tems du couronnement de Tédifice. Cet édifice, c'était le Panthéon de ses œuvres politiques et littéraires, le Parthénon de la dynastie napoléonienne. Tous ses amis furent eiïrayés, mais lui se croyait hors d'atteinte. Que pouvait-on contre la démocratie autoritaire, quand Tautorité se nommait Napoléon } Après avoir été tant d'années proscrit, prisonnier, proscrit encore, comment n'avait-il pas vu le néant de ces météores qui apparaissent et qui s'évanouissent dans les abymes du Ciel } A cette heure où il se croyait Alexandre dans Babylone, nous nous rencontrions, il me saluait par un léger signe de tête mais il ne me parlait plus, ni aux bals des Tuileries, ni aux messes de la chapelle impériale, ni ailleurs. En 1866, nous avions encore causé plus d'une fois. On avait même remarqué qu'il s'était arrêté toute une minute sur son passage, en allant à la messe, pour me parler encore de Y Histoire de César et pour me remercier de ma critique. J'étais sur la haie entre La Guéronnière et Alphonse Royer qui avaient mieux parlé du livre et qu'il ne remercia point, c Sire, lui répondis-je, puisque vous êtes content de ma critique, je vous attends à VHistoire de Napoléon 1*'. » Pourquoi, au lieu de commencer par César, ne commença-t-il pas par Napoléon? 11 eut mieux compris les guerres fatales.
Entre mille et une scènes prises à l*fai8toire roma* ,nesque des Tuileries, il faut imprimer celle-ci que vient de me conter M. le marquis de C*^ :
Le marquis de C*** et le 4uc X***, écujers ou
/oV Les Confessions
'chambellans, étaient dé service aux Tuileries. Il était
•ininuit, le duc dit au marquis : t La duchesse me sait ici, mais Lady H*** sait bien où j'irai cette nuit. Ea mon absence il ne se passera rien de grave, toutefois
•soyez là. *
• A peine le duc est-il parti, que le prince de Metternîch
Centre comme la foudre. 't Comme vous êtes pâle, prince!
• — Tout est perdu, même l'Autriche. *
•■ Il lit au marquis la dépêche de Sadowa. Le marquis lève les bras au ciel et entre dans le cabinet de rÉmpereur. C'est à peine si Napoléon III détourne la tête, parce qu'il est tout à VHistoire de César, e Qu'y a-t-il?
- — Le prince de Metternich. »
» L'Empereur laisse tomber sa plume avec un mauvais
•pressentiment. M. de Metternich est entré, il relit la dépêche. L'Empereur serre tristement la main à l'ambassadeur tout en ordonnant au chambellan de dépêcher
^quatre hommes par les voitures de nuit, pour appeler Rouher, Fleury, Drouyn de Lhuys, Randon.
i On arrive peu à peu. La première parole du souverain
'est celle-ci : t L'Empereur d'Autriche nous a donné
^Venise, mais il nous fait perdre le Rhin par sa défaite.
- — Au contraire, dit Fleury, c'est le moment de refaire la carte de l'Europe. » . ; . . j
Randon déclare qu'il n'a que trente mille hommes à mettre sous les armes. Fleury s'écrie : « C'est plus qu'il n'en faut pour masquer ceux qui ne sont pas prêts. En avant I »
•r Ce cri* téméraire, c'était la sagesse. Mais la sagesse de Prudhomme parla par la bouche de Rouher. — Et totit fut perdu. Cétait la préface de 1870.
«. L'Imj)ératfice. venait de partir pour Londres* cÂhl
Napoléon III \ jog
si rimpératrice était là! » dit TEmpereur dans son éternelle indécision. Mais celle qui prêchait déjà la guerre ^ à la Prusse n'était pas là. Hélas I elle fut là en 1870,. quand il était trop tard. Le jour de Sadowail n'était pas trop tôt puisqu'on avait presque toutes les cartes dans son jeu. >
Au point du jour^ le duc Don Juan revint très gai.cEh ^ bien! lui demanda le marquis, vous avez vaincu, vousl . — Oui, mais quelle bataille l — Eh bien, nous, mon^ cher ami, nous sommes vaincus sans bataille.»
La dernière fois que je vis Napoléon III, il n'était plus que Tombre de lui-même, il voyait Tabyme à sespieds. Revenu de toutes ses aspirations césariennes, démocratiques et sociales, il ne disait pas tout haut sa pensée sur les hommes et sur les choses, mais il permettait qu'on la devinât.
Après avoir abordé la politique par la littérature,.
comme je lui disais que les contemporains s'obstinaient toujours à défigurer les gens, c'est-à-dire à les repré-' senter sous un portrait qui trahissait Toriginal, il me dit brusquement : t Vous avez raison, l'opinion publique est toujours injuste. » Il reprit: c Elle l'est surtout pour moi. Depuis que j'ai accordé la liberté des injures, ceux qui me connaissent ne disent pas la vérité; ceux qui ne me connaissent pas font de moi un illuminé qui marche, dans la nuit. Mon œuvre politique est pourtant bien
shnple : on a dit que j'avais inveuté le spectre rouge ; il existait si bien que je n'ai pu le détruire ai par la prison ni par Texil; il existe si bien qu'il se promène ea plein niidi depuis les Tuileries jusqu'à BelleyiUe; matSy moi vivant, il n'osera pas jouer du couteau. C'est donc contre lui, ce n*est donc pas pour moi, que j'ai risqué dm tête et mon nom le 2 Décembre. On ne vent pas comprendre aujourd'hui que la société était alors en péril comme au 24 juin 1848. Ah! qu'il en coûte cher pour bien bire! La France était seule, la paix à tout prix l'avait humiliée; après un coup de force, j'ai voulu un coup d'éclat : la prise de Sébastopol m'a donné raison, puisque la France a repris son rang à la tête des nations. Qui m'en a tenu compte } pas un historien; mais j'étais content de moi. Une idée généreuse, qui était une idée politique, m'a jeté dans l'aventure glorieuse des races latines. Je ne voulais pas que l'Autriche opprimât plus longtems l'Italie; je ne voulais pas que l'Amérique du Nord étouffât l'Amérique du Sud. La France a eu raison en Italie, la France aurait eu raison au Mexique, si l'Angleterre, qui ne risque jamais rien pour rien, c'est-à-dire rien pour une idée, n'eût abandonné la France, qui pourtant se sacrifiait peut-être plus pour l'Angleterre que pour elle-même ; mais la politique est faite de trahisons. Eh bien! aujourd'hui, la France ne recueille pour moi que des insultes! Et de qui ces insultes? Des Français. Car on me rend justice à l'étranger. — Croyez-vous, Sire, que la renommée de Napoléon I*" ait souffert de toutes les bêtises qui ont été débitées contre l'ogre de Corse > » Napoléon III sourit : c Non, Dieu merci, mais je ne suis pas Napoléon I" et je n'irai pas mourir à Sainte- Hélène, ce qui a été pour lui le dernier tableau de son
Napoléon III m
apothéose. — Prenez garde! Sire, les Anglais, qui ne pardonnent jamais, les Anglais, qui vous ont trahi sur la route du Mexique, viendront peut-être ici, à Saint- Cloud, vous prendre dans un yacht pour vous conduire au bout du monde. »
L'Empereur ne se croyait pas sans doute d'aussi bonne prise que son oncle, puisque fort peu de tems après, il allait demander un refuge à l'Angleterre. On remarquera d'ailleurs que, sur quatre Napoléon plus ou moins régnant, trois sont morts au milieu des Anglais*. La c perfide Albion » ne porte pas bonheur à la dynastie impériale.
On sait trop le reste. Napoléon III eut le tort irréparable de signer la guerre quand la bataille était Tabyme* Ce fut-là le crime inconscient de l'Impératrice qui conduisit la main de l'Empereur.
Et pourquoi } Parce qu'on lui criait de Rome : c La France est la fille aînée de l'Église. C'est toi-même qui seras la fille aînée de TÉgliae si tu combats l'Allemagne de Luther. »
Le nouvel Hildebrand voulait sa Mathilde de Toscane.
Une fois la guerre signée, il fallait se battre. L'Empereur avait entrevu la vérité : il la vit tout entière quand il dénombra les Allemands. Il lui vint alors une idée qui pouvait tout sauver : il voulut se jeter en Bavière pour tenter une grande aventure de guerre qui eût dérouté l'ennemi et qui eût donné à la France 1p. main de l'Autriche et la main de l'Italie.
* Et encore, un amant de Marie-Louise m*a affirmé que le duc de Reichstadt avait bu le poison de TAngleterre versé par un souverain. Pourquoi ? L'Angleterre ne fait rien sans raison, comme dit le César de Shakespeare*
zia Les Con/essiont
C'était son idée fixe en allant vers le Rhin. Mais les généraux l'arrêtèrent dans ce coup d'audace, oubliant que Napoléon I" avait souvent forcé la victoire eu de pareilles témérités.
Malade, n'étant pas écouté, simple spectateur dans le désastre, il n'avait plus qu'à rebrousser chemin jusqu'à Paris. Mais il ne pouvait fuir son destin : il rencontra les ambassadeurs de l'Impératrice qui lui dirent que Paris ne voulait plus de lui. C'était le mot de la Régente.
Ce jour-là Emile de Girardin voulut sauver l'Empire — comme il avait sauvé la royauté 1