‹ Les confessions: souvenirs d'un demi-siècle, 1830-1880Chapitre 4 sur 20 · LA COUR SOUS NAPOLÉON III · texte numérisé non relu

LA COUR SOUS NAPOLÉON III

L'Impératrice

Figure sculpturale. Elle aurait voulu être la Vénus victorieuse ; elle fut la Diane des forêts impériales. A Compiègne, no l'a-t-on pas vue la plus fière chasseresse } Mais elle avait bien plutôt le caractère des femmes de la Renaissance, de celles-là dont le sentiment chrétien a légèrement brisé les lignes pour adoucir l'expression. Elle donna le caractère de sa beauté t tout

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l'escadron volant des femmes de sa cour, depuis I< duchesses aitières ou rieuses jusqu'à sa lectrice, u; autre beauté souveraine. Après avoir été la Muse di fêtes des Tuileries, elle devint la Musc de la charité. < jour-là elle fut plus encore la souveraine. Pour son ma heur et pour le malheur de la France, l'ambition ii quiète germa sous ce front couronné de roses et ( violettes. Elle qui était faite pour le gouvernement de Cour, pour répandre autour d'elle les lumières d'or d'azur de ses cheveux et de ses regards, elle aspira i gouvernement des choses de ce monde. Ce fut l'abyn pour tous. Elle y tomba, mais la France y tomba aus; Les femmes ont perdu toutes les royautés et tous l empires.

Autant l'Empereur faisait la nuit autour de lui, auta l'Impératrice faisait la lumière. Autant chez lui le ma que était impénétrable, autant chez elle la figure éU ouverte. Ici l'énigme, là le mot.

Ce beau front lumineux disait tout. On lisait cet flme à chaque page; c'était le poëme de la beauté avi toutes les strophes de la grâce. ' "

On lui a reproché son sourire, on lui reproche S' larmes. Cette chevelure tumuHueuse qui rayonnait soi la couronne, s'est changée en branches de saules pic reurs. Mais qu'esl-ce que la douleur d'une femme quat la France, blessée presque mortellement, souffre depu quinze ans! Aussi l'histoire ne lui pardonnera jamaj même devant tout le charme de sa beauté et de sa grâc même devant les tableaux de sa vie qui la représente penchée sur le lit des mourans, sous l'auréole de la cfa rite,

Comment o'a-t-elle point pâli quand elle a pris

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main de TEmpereur qui n'était déjà plus qu'un fantôme d'empereur, pour lui faire signer cette déclaration de guerre qui allait coucher tant de Français dans le tombeau ! Elle aussi a donc cru que son fils avait une étoile?

Ce fut un jour de surprise dans Paris, le jour où se répandit le bruit que Napoléon III allait épouser M"« de Montijo. Tout le monde espérait qu'à défaut d'une princesse étrangère, il aurait le patriotisme d'épouser une Française, qu'elle fût plébéienne, bourgeoise ou grande dame. On croyait surtout qu'il prendrait une des jeunes pensionnaires de la Légion d'honneur. Mais les aides de camp en décidèrent autrement, croyant que la beauté, d'où qu'elle vienne, est la vraie souveraine, espérant que rimpératrice de leur élection serait toujours la sauvegarde de leurs vanités. C'était une nouvelle édition des Importuns qui firent Anne d'Autriche régente.

Il y a la légende de Mérimée : on a dit qu'il était le père de la comtesse de Téba, ce qui fut flatteur pour lui et pas du tout pour elle *. La nature ne ment pas ainsi. La tête quelque peu ingrate de Mérimée ne se reflétait aucunement sur le masque rayonnant de l'Impératrice.

^Dans leur fureur de curiosité, les chroniqueurs, oubliant que la recherche de la paternité est interdite, ont aussi donné pour père à rimpératrice un historien de rAcadémic française. Il ^tait sans doute bleu plus •simple dé- croira à M., de. MoDtijo»

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Mais, selon la légende, ce fut tout autrement que Mérimée marqua dans cette aventure.

Sans être la marquise de Sévigné, M"* Eugénie de Montijo savait écrire à bride abattue, et le dessus du panier de son esprit avait une saveur mi-étrangère, mi-parisienne. Mais il n'y avait pas de quoi tourner la tête à celui que Chateaubriand appelait un écrivain de grande lignée. Mérimée, qui était un malin, qui aimait à mettre tout le monde dedans — les empereurs comme les abonnés de la Revue des Deux-Mondes — s'amusa à dicter des lettres, vraies lettres de romancier, à la belle aspirante. Mérimée m'a dit d'un air railleur : i Tout ceci n'est qu'une légende. » Mais pourquoi l'a-t-il contée comme une histoire ?

La première surprit l'Empereur, la seconde le fit rêver, la troisième le passionna, la quatrième le mit hors de lui.

Mérimée s'amusa à ce roman en action. Il se surpassa dans l'art de prendre un cœur.

A la douzième lettre. Napoléon, troisième du nom, qui avait entrevu dans les fêtes la belle Espagnole, voulut rêver avec elle au clair de la lune, sous les grands arbres de Compiègne.

Compiègne ! n'était-ce pas là que Napoléon I** avait donné le premier baiser à Marie-Louise ; n'était-ce pas là que Louis XVI avait salué pour la première fois Marie- Antoinette? Si M"* de Montijo était Espagnole, n'étaitelle pas digne d'être Autrichienne .> D'ailleurs, elle avait bien un peu les lèvres de la race des Césars, Sis de Vénus.

Et quand ils furent sous les grands arbres : c Qui vous a donc appris, Mademoiselle, Tart de si bien dire? — C'est Mérimée. Ne savez-vous pas qu'il a été mon

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premier maître > » La jeune fille ne mentait point, maïs elle ne dévoilait pas toute la vérité.

L'Empereur soupa avec elle. Il s'imaginait qu'il triompherait en un tour de main de cette belle étrangère. Pourquoi ne serait-elle pas impératrice de la main gauche, comme eussent voulu l'être tant de belles étrangères qui couraient Saint-Cloud et Compiègne, où on immolait presque autant de vertus que de cerfs dix cors > Pourquoi ? C'est le secret des dieux.

La passion de l'Empereur, affolée par la résistance, car Napoléon ne croyait pas que la vertu serait de la fôte, s'éleva au-dessus des fumées de la volupté toute flambante. Il aimait, d'ailleurs, à monter sur le trépied, se croyant élu pour jouer son rôle dans la comédie des destinées humaines. Mais ce rêveur dans les nuages € oubliait souvent d'être là ».

Napoléon III avait consulté la France qui lui avait dit: c Sois empereur. » Il ne la consulta pas pour son mariage, quoiqu'elle dût signer au contrat. Signa-t-elle ?

Les meilleurs portraitistes de l'Impératrice sont Nieuwerkerke, la duchesse Colonna et Winterhalter. Le buste de Nieuwerkerke, qui la représente dans Tépapouissement de sa beauté et de son efflorescente jeunesse, restera comme l'expression la plus vraie. Jamais la main savante du sculpteur n'a répandu plus de charme et n'a donné plus d'éloquence au marbre. Winterhalter est moins réel, parce que pour lui le réel se

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noyait dans la grâce romanesque. La chair semble pétrie de roses et de lys. Tout en lui mettant un diadème au front, il a bien plutôt peint la femme que Timpératrice ; mais la femme elle-même n'est qu'une figure de keepsake. La duchesse Colonna fut plus vraie dans son beau marbre. Les autres portraitistes n'ont pas saisi le charme dans la grâce ni la ligne onduleuse dans la couleur de la vie. Ils l'ont faite moins belle, parce qu'ils avaient peur de ne pas la faire assez belle.

Quelle que fût sa confiance en sa beauté, la future Impératrice ne pouvait entrer dans la réalité de sa grandeur, même quand les équipages de la Cour vinrent la chercher, fiancée impériale, devant la maison de la place Vendôme.

La place Vendôme ! Elle habitait à deux pas de l'hôtel du Rhin, où le futur Napoléon 111 était descendu au retour de l'exil.

Ces deux oiseaux de passage, qui s'étaient posés sur la même branche, allaient s*aimer et faire leur nid dans ce vieux palais des Tuileries, jusqu'au jour où la bourrasque les rejetterait dans les pays étrangers.

C'était, ce jour-là, une fête officielle; mais était-ce une fête nationale? Le canon parlait haut; mais parlaitil au cœur de la France } Les soldats qui faisaient la haie regrettaient de ne pas voir le souverain épouser une fille de roi ou une fille du peuple.

Toutes les fenêtres étaient pavoisées sur le parcours. Combien de dignitaires et de personnages dans leurs chamarrures d'ori L'archevêque, les évêques, les prêtres, n'avaient jamais été plus fiers de leur sacerdoce ni de leur robe.

C'était un beau spectacle, seulement, on se demao

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dait si c'était un mariage. L'Empereur marchant vers l'autel, distrait comme toujours, se tordait la moustache, tandis que la future Impératrice, escortée du grand chambellan, toute blanche comme une rêverie ou une apparition dans sa robe de dentelle, dont la traîne serpentait joyeusement, suivait, radieuse et pensive, Napoléon III.

Un ami me dit : a Voyez comme elle est déjà accoutumée à son bonheur! — Vous savez bien, répondis-je, que les femmes ne doutent de rien. » Je me trompais. Eugénie de Montijo était aussi dans un rêve. Le rêve dura longtems puisqu'elle ne se réveilla que le 4 septembre 1870. Mais, cette fois, elle fut bien réveillée.

Ce fut longlems après que Napoléon III reconnut les malices de Mérimée, car, sans Mérimée, l'Impératrice alla en Ecosse, et, sans Mérimée, elle écrivit à l'Empereur. Et les lettres valaient bien mieux !

Pour n'être ni une princesse étrangère ni une fille de France, M"* de Montijo n'en fut pas moins une belle Impératrice, qui a été tour à tour la Muse de la grâce et l'Ange de la charité.

Hélas ! l'Impératrice fut régente — et la régence porte malheur aux femmes — quand elles ne s'appellent pas Blanche de Castille ou Anne de Beaujeu.

On se rappelle que les Expositions universelles amenèrent à Paris tous les souverains de l'Europe. L'Empire était à son zénith. Les opposans disaient à ce propos quQ Paris était l'auberge de l'Europe, mais les

impérialistes pouvaieni dire qu'elle en était le palais et la capitale. Avec un peu d'enthousiasme on pouvait se croire aux Tuileries dans l'Olympe, quoiqu'il y manquât Jupiter tonnant. Je ne fus pas, Dieu merci, le Dangeau de ces beaux jours, mais je retrouve sur les bals de la Cour des vers, bouquets fanés qui donnent pourtant le parfum de ces années si lointaines:

Comme au lents de Versatile et du grand Trianon, Pourquoi le Chant royal n'esl-il plus à /a mode 7 Il élMt au-dessus du sonnet et de l'ode ; Des poèmes royaux c'étail l'Agamemnon.

Il pourrait celle nuit lever son gonfanon, Comme aux beaux jours d'autan broder sa période, - Et dans le Carrousel, respectueux rhapsode. Sonner de la fanfare et tirer le canon !

Jamais fronts plus princiers n'ont dans les Tuileries Promené leur grandeur, montré leurs pierreries; Jamais décor plus beau, ni bal plus enchanté!

Un océan dejleurs, un congrès de féeries, La noblesse donnant la main à la beauté.

Et l'Altesse qui danse avec la Majesté.

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