‹ Les confessions: souvenirs d'un demi-siècle, 1830-1880Chapitre 6 sur 20 · LE COTILLON · texte numérisé non relu

LE COTILLON

Cest un jeu d'autrefois, une danse de France, Un ballet du vieux tems aux plus simples accords, Une chaîne gauloise avec le diable au corps^ Où la gaieté décrit une circonférence.

On prend pour conducteurs les plus jolis Lindors , On prend pour conductrice une fraîche Laurence ; C'est un cercle entraînant, escarpé d'espérance, Et Von y peut rentrer quand on en est dehors.

Le bal a commencé par de nouveaux quadrilles Bourrés de trémolos et saccadés de trilles ; Et puis on a valsé, causé, polké, rêvé.

Mais pour le Cotillon tout le monde est levé. Et l'alouette chante, on cotillonne encore :

Cotillon vertueux, tu vois lever l'aurore!

Pendant toute une saison ce ne furent que soirées et bals, festons et astragales, dîners et cotillons.

En 1868, TEmpire n*était déjà plus dans son auréolé, mais on s'amusait toujours. J'écrivais au lendemain d'une fête- de Cour : - - *

c Cenest donc fait des belles fêtes de l'hiver. Les lun-

dis de l'Impératrice en auront été le bouquet. Aller au bal des Tuileries n'est rien, mais aux lundis de Tlmpé* ratrice, c'est quelque chose.

« Voltaire a dit : « Le premier qui a comparé une femme c aune rose était un poète, le second était un imbécile, n Moi, qui ne suis ni l'un ni l'autre, je voudrais pourtant dire que le premier lundi de l'Impératrice a été le bal des roses, avec le sourire des roses et la Valse des Loses.

c Jamais bal du mois de mai n'aura jeté plus d'éclat et de gaieté. On dansait dans la salle des Maréchaux. Les maréchaux eux-mêmes, qui s'ennuient bien quelquefois, avaient pris une figure de circonstance, hormis le maréchal Ney, qu'on a encore fusillé au dernier Salon.

c L'Impératrice avait maintenu la robe à queue, une merveilleuse robe couleur du soleil, qui apprenait aux hommes à marcher à distance. M""* de Metternich avait inauguré la robe courte, la vraie robe Louis XV, toute fleurie de roses-thé, les plus belles qui se soient jamais épanouies sous la main d'une fleuriste.

« Tout l'escadron volant des beautés à la haute mode, la comtesse Walewska, la maréchale Canrobert, M"* de Pourtalès, M'^* Jurien de la Gravière, la marquise de Gallifet, l'Empereur, l'Impératrice, la princesse Mathilde, le prince Napoléon, toute la Cour, allaient et venaient sans la solennité de l'étiquette ; c'était intime et charmant.

c Le cotillon a commencé à minuit et demi avec le plus vif entrain ; les bannières étaient des objets d'art. Mais on se demandait où était M. de Caux, car il n'y a plus

de conducteur de cotillon depuis qo*il conduit les ballets de l'Opéra et les chœurs des Italiens.

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c La haute diplomatie était là. Mérimée, Feuillet, Gounod, Dumas, Baudry, Henry Houssaye, Gérôme, Augier, About, Sacy, Chaplin, Cabanel, Auber, représentaient le quatrième pouvoir de TEtat. Mais le quatrième pouvoir de TÉtat c'est la femme.

c Je fus appréhendé au corps, dans un des salons, par un groupe de dames qui se croyaient des impeccables; elles me donnèrent des coups d'éventail sous prétexte que je venais de les calomnier dans les Grandes Dames. Un instant j'eus peur d'être mis en pièces comme Orphée par les bacchantes. Mais une plus grande dame survint qui dit à ses amies : « Vous voilà bien ! Une autre fois, M. Arsène Houssaye paraphrasera pour vous la vie des saintes. Pour moi j'ai lu les Grande Dames, il y a là des histoires risquées; mais, quoique je ne sois pas la reine de Navarre, s'il m'eût interrogée, je lui en aurais conté bien d'autres. »

La Comédie-Française fut invitée à souper à Compiègne, par ordre de l'Empereur.

c Si ces Messieurs et ces Dames, disait la lettre de Bacchiochi, veulent bien nous jouer la comédie. Sa Majesté sera très heureuse de les applaudir. »

On ne pouvait pas faire les choses avec plus de bonne grâce.

Naturellement, j'avais déjà reçu une invitation où Bacchiochi m'indiquait les comédies à jouer. C'étaient, si je me souviens bien, les Précieuses ridicules, un

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acte des Jeux de Vamour et du hasard et // ne faut jurer de rien: Molière, Marivaux et Musset, trois hommes qui eussent fait la joie de Compiègne. Comme j'avais été invité à dîner, je partis en avant.

La représentation fut très gaie; mais TEmpercur, qui connaissait les trois comédies, me demanda s*il serait bien difficile de jouer à Compiègne des pièces inédites. Je lui répondis que rien n*était plus simple; mais je lui donnai aussi en même tems l'idée de faire jouer ces pièces par des gens du monde, comme on faisait chez Morny, chez le comte de Castellane, chez La Valette. « Ce qui serait mieux encore, dis-je, ce serait d'improviser des comédies sur des sujets donnés, comme on joue des charades. »

L'Empereur, qui n'était pas improvisateur, répondit en souriant : ije ne jouerai pas dans ces comédies-là.»

Mon conseil fut suivi. On en avait assez des comédies connues.

Celui que l'Impératrice appelait i mon bon Viollct » ou « ma bonne Violette », c'est-à-dire Viol!et-le-Duc, fut nommé régisseur du théâtre de Compiègne pour les tableaux vivans et pour la comédie. On commença, d'ailleurs, par les charades. Le régisseur, qui était un homme du moyen âge, connaissait pourtant bien l'Olympe et la Renaissance ; aussi mit-il en scène tous les dieux et demi-dieux, toutes les déesses et demi-déesses de l'antiquité, comme toutes les beautés héraldiques du XVI* siècle. C'était à qui poserait, même pour représenter les amoureuses de la main gauche dans des charades spirituellement troussées.

Ce fut un peu la comédie à la manière des opéras d'Hervé et d'Offenbach, jusqu'au jour où le marquis de

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Massa donna la vraie pièce qui pouvait amuser tout le monde Les bons comédiens et les bonnes comédiennes ne lui manquèrent pas.

C'est que Tccole de la vie et l'école du monde sont les meilleurs conservatoires dramatiques. Qui donc eût joué comme la baronne de Poilly? Qui donc eût représenté l'Angleterre comme M™* Bartholoni, la France comme M™' de Pourtalès?

Aussi nulle pièce n'a fait plus de bruit dans le monde que les Commentaires de César, Les curieux du dehors, de Paris, de Londres, de Pétersbourg, auraient payé cher une stalle à ce spectacle. Mais la comédie des répétitions fut encore plus curieuse.

Morny donnait son entrain partout. Lui aussi indiqua la comédie personnelle, se rappelant que Molière l'avait jouée à Versailles.

Le soir du souper des comédiens du Théâtre-Français, ayant ma place à la table de la Cour, je voulus souper à la table des comédiens.

L'Empereur m'envoya chercher par Bacciochi. Je le priai de dire à Napoléon III que j'irais le saluer au dessert. Mais, au dessert, ce fut Napoléon III qui vint de notre côté. Je me levai pour aller à sa rencontre, c Oh! dit-il en jetant un regard sur les comédiennes, je comprends bien pourquoi vous n'êtes pas venu par là : je changerais bien ma place contre la vôtre. »

Et il salua toute la troupe avec une grâce parfaite, donnant des poignées de main sans bien reconnaître les figures.

Comme le marquis de Massa, Albéric Second donna une comédie à Compiègne. Il n'eut jamais plus belle fête, du moins comme auteur dramatique. En effets quoi-

quMl eût été joué dans les meilleurs théâtres, il n'avait pas eu une troupe pareille à celle de Compiègne *.

C'était rimpératrice elle-même qui avait voulu cette charade, on pourrait dire cette comédie, tant elle était vivante et spirituelle. Cest qu'Albéric Second avait charmé la souveraine par sa franchise gauloise et son humour parisien.

Les répétitions avaient empêché Albéric d'assister à la chasse. En rentrant chez lui, il trouva une bourriche : chevreuil, lièvres et faisans, avec ce billet de la main de Tempereur : « Gibier que le spirituel auteur-acteur eût certainement tué sMl avait chassé avec nous. »

Les femmes de TEmpire furent une pléiade éblouissante, toutes douées de beauté, de charme et d'esprit — plus ou moins. — Qui en doutera, quand je dirai les noms de la duchesse de Mouchy, la comtesse de Saulcy,

* Voici la distribution de la pièce qu'il improvisa en

une nuit :

1" TABLEAU. — MouLiNEAU, pâtissier : M. le baron Lambert. Florestan, garçon pâtissier : M. le comte Lepic. M»* Mou- LiNEAU : M"»* la comtesse de Sancy-Parabère. Iphigénie, sa fille : M** la duchesse de Conegliano.

2« TABLEAU. —Arthur DE Colcassé : M. le comte Lepic Florida, reine de l'île Bleue : la princesse Prixoli. Dames d'honneur de la reine : MM-'* la comtesse Fleury, de Bail- LExcouRT, de Lima, d'AuvERONE. Un singe, M. Charles Gar- NIER ; un ours, M. Caffarelli.

y TABLEAU. —Le prince impérial : S. A. le Prince impérial. Vercingétorix, membre de l'Institut préhistorique et de la Société protectrice des bêles à cornes; I'Auteur. Un maçon : M. Charles Garnier. Quatre petits veneurs : MM. Maurice Fleury, Adrien Fleury, Louis Conneau, Espinasse* Trois chasseurs : MM. de Lezay-Marnezia, duc de Coneolumo, Caffarelli.

Orchestre, M"« la marquise de LatoIjr-Maubouro. Souffleur,

M.- VlOLET-LE-DUC,

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la baronne de Vatry, la comtesse Walewska, la duchesse de Persigny, la comtesse de Moltke, M°* Bartholoni, la comtesse de Pourtalès, la princesse Poniatowska, la marquise de Gallifet, la comtesse de Sancy-Parabère, la duchesse de Morny, la vicomtesse Aguado, M"* de Lima, la baronne de Beyens, M"* Pereira, la baronne Alphonse de Rothschild, M"« Magnan, M"" Bechwith, la marquise de Canisy, M*"* Moulton, la comtesse de Mercy-Argenteau, la marquise de Chasseloup-Laubat, M"** Pillié, la comtesse de Castiglione, M"* de Montaut, la maréchale Canrobcrt, la duchesse de Malakoff, la générale Callier, M"* Jankoswka, M^^* Carter, la comtesse de Brigode et M"* Carette, pour bien finir. Que d'autres on pourrait nommer qui n'étaient pas belles selon Tévangile de Téglise du beau, mais qui étaient belles à force d'esprit, comme la princesse de Metternich.

Avec de telles femmes, les fêtes de Cour et les fêtes mondaines étaient magiques. On ne s'étonnait pas d'entendre dire : c L'Empire s'amuse. » Pourquoi pas.^ On ne se contentait pas des bals des Tuileries où tout le monde officiel avait droit d'entrée ; on imaginait chez l'Impératrice, chez les dames d'honneur, chez quelques ministres, des plaisirs nouveaux ; mais surtout les bals costumés avec le loup pour les femmes. Moi-même, n'ai-je pas donné dans ces folies plus ou moins innocentes par mes redoutes Vénitiennes ! On a brûlé les Tuileries ; on danse encore à l'Elysée ; mais le cotillon est mort. Où sont-ils d'Ayguesvives, Castelbajac, Jaucourt ? De Caux lui-même, qui pirouette encore sur son jtalon rouge, n'entrerait plus dans un cotillon, même si ia fauvette Adelina chantait à l'orchestre. Oui, on cotil-

lonne encore, mais qui donc conduit le cotillon? Il me semble voir des croque-morts mener le diable en terre dans un chœur de diablotins roses et bleus. Cest que l'escadron volant ne vole plus. La comtesse Walewska pleure sa fille ; la duchesse de Metternich, cette Parisienne, est redevenue Viennoise — Paris numéro deux. — On voit encore passer dans leurs beautés mûries la comtesse de Pourlalès et ses amies ; mais combien de figures dans les demi-teintes, qui ont rayonné sous le soleil de la Cour: — je n'aurais pas assez d'encre! — Et la reine de toutes ces féeries, l'Impératrice, où estelle } Dans le royaume des larmes, comme la générale Fleury, comme tant d'autres! Il y a encore les philosophes, les Sévignés revenues de tout comme la comtesse Tascher de la Pagerie, qui écrivent les mémoires de la Cour en jetant sur leur papier du sable de diamant. 11 y a encore M™' Careite, lectrice de la souveraine, qui lisait bien plutôt par ses beaux yeux à livre ouvert dans la chronique au jour le jour. Comme ce beau monde a disparu ! Celles qui ne sont pas mortes ont vieilli, ce qui est bien pis, mais Dieu ne fait pas à toutes la grâce d'une seconde jeunesse. Il y a des moissons qui meurent sur pied, il y a des roses qui tombent feuille à feuille.

Le général Fleury ne se contentait pas d'avoir la meilleure table de l'empire : il inaugura des fêtes fabuleuses qui rappelaient l'ancienne Cour de France sous M"' de Montespan, sous M"' de Pompadour, sous Marie-Antoinette. Il mit en scène, à l'hôtel d'Âlbe, les quatre élémens : ce n'était pas trop pour recevoir l'Impératrice et son Décameron. Ce fut un enchantement. Le général qui, en Afrique, ne voulait pas qu'un soldat

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mal cloffé par la nature défigurât sa célèbre compagnie de spahis — tout un régiment — car le capitaine commandait mieux que le colonel, n'avait pas permis qu'une femme mal dessinée et mal étoffée par la nature défigurât ses bals légendaires. On avait fait comprendre aux petites bourgeoises de la Cour que ce n'était pas leur jour de se décolleter, si bien que toutes les élues formaient une compagnie, je ne dirai pas invincible, mais irrésistible. C'était charmant de voir batailler au cotillon le Feu et l'Eau, le Ciel et la Terre, comme deux siècles plus tôt au palais de Versailles. Aujourd'hui nous avons un cinquième clément, c'est l'Ennui qui vient sans être invité à toutes les fêtes et qui conduit le cotillon. On s'amusait tant alors que l'Empereur lui-même, qui plus d'une fois a joué le rôle de l'Ennui dans les fêtes des Tuileries, dansait gaiement avec la princesse Mathildc quand le prince de Metternich ou le prince de Croy dansait avec l'Impératrice. On avait supprimé les volcans.

Et toute cette jeunesse expansive parce qu'elle éclatait en verve et en esprit — et en passion — où est-elle éparpillée } Aux quatre coins du monde et des mondes, Saint-iMauricc, Finot, La Redorte ? le prince d'Orange, Caderousse, Rivoli, Heckereen, Massa, Ezpelelta, sans oublier les figures plus ou moins méditatives, mais toujours ouvertes : Morny, La Valette, Persigny, Girardin, Laferrière, Nigra, Mérimée, Fleury, Edgar Ney, Conegliano, Pisani. Pourquoi ne pas citer Troplong, qui aimait les plaisirs des autres et qui aurait pu écrire le code de la société polie? C'était fête partout, chez la duchesse de Morny, chez la duchesse de Bassano, chez la comtesse Walewska, chez M"»' de La Pagerie, chez la duchesse d'Albe, chez les ministres, chez les séna-

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leurs. Que d'argent jeté à propos par la fenêtre! Aussi la Seine se pactolisait; on était riche jusque dans les faubourgs, parce que toutes les fées du travail étaient à Tœuvre. Aujourd'hui on ne jette rien par les fenêtres et Paris se nourrit de principes: la démocratie fait danser, mais ne danse pas.

Combien se rappellent encore ce bal costumé de la duchesse de Bassano où le marquis de Gallifet était déguisé en coq; quelle crête, quels ergots et quel chant aigu pour réveiller les cœurs ! La marquise n'était pas déguisée en poule. M"'° Chauchat jouait à la pie voleuse ; M"*® de Borneman, en nuage orageux ; M""' de Mackau, en Nubienne; M"'** du Hallay, en facteur de la poste aux lettres, distribuant des vérités et des énigmes; M"® de Saint-Germain, en Velléda, toute une poésie neigeuse; la princesse Troubetskoï, en domino fantastique, .qui ne cache rien de son cœur ni de son esprit; M""® de Faverney, en Médicis, moins le poison ; la baronne Decazes, en chatte blanche — Voulez-vous courir les toits.^-M^^deRumforljen diablesse, sans avoir le diable au corps; M""® Bartholoni, en nuit — Combien d'étoiles? M"** Paixhans, en chasseresse. — Combien de flèches dans le carquois? M™® Say, en reine Elisabeth, avec tous les diamans de la reine; M*"° de Conegliano, en mousquetaire — Et quel mousquet I M'"*' de Barthélémy ; une très belle directoricnnc M"'" de Fontenay; pareillement M"*' Legendre. Voici l'Orient : M'°^ Taigny, en jolie Chinoise, à mettre sur une étagère; M"»° de Bourgoing, en sultane, éblouie elle-même par ses diamans, éblouissant tout le monde par sa beauté; la princesse Anna Murât et la duchesse de Morny, en paysannes italienne et hongroise, pour se reposer des grandeurs ; M"* de

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Lima, en pluie, avec un parapluie tout constellé de pierres fines : celle-ci n'a pas manqué son entrée; la princesse Ypsilanty, en mine d'or ; la princesse Bibesco, en princesse Bibesco ; M"* de Verdière, en heure de minuit; M'°* Jouest, en Napolitaine volcanisée. TropdeVellédasI Le côté deshommes n'était pas moins varié: des Figaros, des Gilles, des pierrots, des photographes, portant aux épaules des images de beaucoup de ces dames.

L'Empereur, en domino, s'attarda pour regarder ces photographies. Il en arracha deux en disant de la première : « Que vient-elle faire ici, celle-là ?» Le photographe répondit à l'Empereur par cette autre question : « Seigneur, vous la connaissez donc } — Et la garde qui veille aux barrières du Louvre n'en défend pas les rois. »

On s'est demandé si c'était le portrait d'une célèbre grande dame italienne.

Je ne sais, mais j'ai entendu un domino dire à l'Empereur : « Sire, puisque vous avez l'original, pourquoi voulez-vous la copie ? j

Août 1858.

Les Eaux-Bonnes n'ont jamais été à pareille fête. On est obligé de se loger sur les branches des arbres ou dans les creux des rochers. Tous les jours de brillantes cavalcades bravent les orages, tous les soirs la viole de Lamazou chante des sérénades au soleil qui ne se montre pas et à l'Impératrice qui ne se montre guère. Si le soleil ne fait pas de bien en ne se montrant pas,

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Sa Majesté en fait beaucoup en se cachant. Elle court les montagnes sans écrire son nom sur son simple chapeau Louis XIII.

Je vais vous dire une jolie histoire à la Henri IV. L'Impératrice gravissait le pic du Ger en vraie montagnarde, un bâton à la main. Elle rencontre une Ossaloise qui cueillait des fleurs de tilleul : «Que cueillez-vous là, ma bonne femme? — Eh! Madame, c'est du tilleul.

— Voulez-vous me vendre ce que vous avez cueilli là>

— Oh! Madame, ce n*est pas la peine, car il n'y en a pas pour trois sous. »

Sa Majesté prend les fleurs de tilleul et donne trois louis.

Comme elle s'éloignait, la paysanne la saisit par le bras. « Eh ! Madame, je ne connais pas cette monnaie-là. Je n'ai jamais vu de si beaux sous I Seriez-vous la femme de l'Empereur? — Oui, je suis la femme de TEmpereur, dit l'Impératrice avec son beau sourire. — Eh I comment va votre homme? continue la paysanne. — II va très bien, et le vôtre ? demande l'Impératrice. — Le mien? il est là-bas qui fait des fagots avec ses trois enfans.— Trois enfans! répond l'Impératrice, il faut que je vous donne encore trois sous pour vos trois enfans. »

En 1863, l'hiver fut très clément aux patineurs. On peut dire qu'il frappa au vin de Champagne le lac réservé. On pouvait se figurer que le salon des Mare-

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chaux un jour de bal s'était par magie retrouvé au bois de Boulogne. L'Empereur et l'Impératrice, tout leur escadron volant; les ministres, les ambassadeurs et les ambassadrices, les familiers des Tuileries et de Compiêgnc se retrouvaient là, tantôt sous le brouillard de trois heures, tantôt sous les étoiles du soir accompagnées de lanternes vénitiennes. C'était fort amusant. A une de ces fêtes hivernales je reçus une invitation, pour M""* Arsène Houssaye et moi. Nous n'y allâmes point, je ne sais pourquoi; deux jours après comme nous regardions en simple curieux les évolutions des Majestés, des Altesses et desExcellences, l'Empereur nous dépêcha Baciocchi, pour nous faire entrer dans l'enceinte réservée. Il nous avait salué d'un léger signe de tête, nous voyant à ce spectacle. Vrai spectacle en effet. L'Empereur Napo- ^I•on III semblait être sur son élément, car il y avait 6eaucoup de glace dans son caractère et dans son esprit, sinon dansson cœur. TousIes patineurs sillonnaient le lac, les dilettantes le calligraphiaient. Napoléon III, lui-même, quoique mauvais calligraphe, dessinait des 0: je ne suppose pas que ce fut l'image du soleil, ni de lo lune, ni de la terre. Était-ce plutôt pour montrer sa désinvolture? car il était fort gracieux sur la glace. L'Impératrice semblait encore plus vaillante que lui. Elle ne glissait pas, elle volait. Mais combien de courtisans qui lui évitaient le contre-coup des rencontres I Les courtisans n'empêchèrent pas M'"* de Persigny de faire comme quelques dames une chute éclatante, mais elle fut la première à en rire. « Encore faut-il bien tomber! » disait-elle à ceux qui la remirent sur patins. En effet, deux de ses amies étaient mal tombées, levant au ciel les jambes comme les bras. Ma femme se risqua

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gaiement avec sa grâce à valser. Pour moi le plaisir des femmes tombées me suffisait. Depuis mes gaminages sur les étangs de Bruyères, je ne m'étais pas hasardé sur la glace ; je ne me donnai donc pas en spectacle les quatre fers en Tair.

L'Impératrice était un ange de douceur blonde, mais elle ne pouvait vaincre ses colères brunes.

L'orage espagnol grondait sous les sérénités du ciel

des Tuileries.

Écoutez ces deux histoires :

Il ne faut pas mal dire des sous-officiers. Nous en avons eu un qui fut ministre et un autre qui fut préfet de police, deux esprits supérieurs du même régiment. C'est parce que M. de Persigny a connu M. Boitellc, qu'il Ta fait préfet de police. Il ne pouvait mieux faire. M. Boitelle cultivait une petite terre dans le Nord : Cincinnatus revenu de tout sans y être allé. Mais M. de Persigny l'appela à tout, voici comment :

11 alla voir un beau matin son ancien camarade* de régiment qui avait épousé par amour une des plus charmantes femmes de la Lorraine. Quoique le ministre trouvât bien heureux ces épousés agrestes dans le silence de la villégiature, il nomma son ami sous-préfet de Saint- Quentin, en lui disant : « Je vous nomme sous-préfet aujourd'hui, mais vous serez préfet dans trois mois.

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Si cela ne vous amuse pas, vous retrouverez voire bonheur avec votre charrue. »

M. Boitelle s'amusa beaucoup sous-prétet et préfet à Saint-Quentin, à Laon, à Auxerrc, d*où M. de Persigny l'appela pour la préfecture de police. Il y fit merveille. Nul n'a si bien connu tous les mondes. Fin comme un diplomate, brave comme un soldat, gai viveur, passionné pour les arts, se couchant tard et se levant matin. Or, pourquoi ne rcsta-t-il pas à la préfecture de police, lui, le meilleur préfet de police qui se fût jamais révélé parce qu'il y a en lui du philosophe sous le soldat ?

L'impératrice Eugénie, qui avait des expansions et des fureurs de charité, avertit M. Boitelle qu'elle serait bien curieuse de faire une petite visite à Saint-Lazare. Le préfet, qui aimait beaucoup sa souveraine, lui dit avec son franc parler : « Ce n'est pas là votre place, quelle que soit votre charité pour celles qui souffrent. » Ce n'est pas là votre place sonna mal dans l'entourage des chambellans. « La Charité peut aller partout, reprit l'Impératrice, vous me conduirez demain à Saint-Lazare. »

A Saint- Lazare, l'Impératrice s'intéressa avec trop d'abondance de cœur à toutes ces malheureuses filles, prévenues ou condamnées, qui ne se consolent guère dans les mélancolies du repentir. L'Impératrice avait la vertu des grandes âmes : la bonté. Elle la voulait répandre partout. Tout justement elle surprit les filles de Saint-Lazare saintement occupées à un reposoir pour la Fête-Dieu. Elle en eut presque des larmes. Comme elle traversait le réfectoire, elle demanda quel était le menu. € Comment, pas de dessert ! » dit-elle avec regret. Boitelle ne put s'empêcher de dire : « En vérité. Madame, Votre Majesté fait du sentimentalisme bien mal à propos.

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pu dessert à toutes ces coquines, mais alors que ferat-on pour les femmes vertueuses? »

Le lendemain, Boitelle fut nommé sénateur, c'est-àdire qu'il ne fui plus préfet de police.

Il y avait alors un autre préfet de police, préfet de police des Tuileries, M. Hyrvoix. S'il n'en avait le titre, il en remplissait les fonctions. Celui-ci perdit aussi sa place pour un mot qui sonna mal aux oreilles de l'Impératrice. C'était à la fin de la guerre du Mexique, Maximilien venait d'être fusillé, une grande rumeur inquiétait Paris. L'Empereur ne manquait jamais d'adresser le matin cette question à M. Hyrvoix : « Que dit-on ?»

Après un silence, M. Hyrvoix répondit : « On ne dit rien. — Vous ne me dites pas la vérité, reprit l'Empereur! — Eh bien, Sire, on dit... — Parlez. — Je dois toute la vérité à Sa Majesté. Paris est indigné de cette guerre malheureuse. On en parle dans tous les mondes avec le même esprit. On dit que c'est la faute... — La faute de qui? — Sire, sous Louis XVI, on disait : C'est la faute de l'Autrichienne. — Eh bien? — Eh bien, sous Napoléon III, on dit que c'est la faute de l'Espagnole. »

Sur ce mot, une porte s'ouvrit. L'Impératrice ai riva devant M. Hyrvoix comme une apparition, dans le blanc déshabillé du matin. Une belle colère empourprait ses joues, ses cheveux épars frémissaient sur ses épaules comme des couleuvres. Elle ne parla pas, elle siffla : « M. Hyrvoix, vous allez répéter ce que vous venez de dire. — Oui, Madame. Votre Majesté me pardonnera, puisque je suis ici pour dire la vérité. J'ai dit à l'Empereur que, dans Paris, on disait VEspagnole comme on disait de Marie-Antoinette rA«/nc/zîenne. — L'Espagnole I

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dit l'Impératrice avec une fierté menaçante : je suis devenue Française, mais je suis restée Espagnole pour mes ennemis. »

Et aussi soudaine qu*à son arrivée, l'Impératrice disparut par la môme porte. L'Empereur fit un pas vers elle. «Sire, je suis désolé d'avoir parlé, dit M. Ilyrvoix. — Vous avez bien fait », dit l'Empereur, en lui serrant la main.

C'était la dernière fois. Napoléon III courut après rimpératrice. Sans doute il parvint à apaiser cette belle lionne en furie, mais, le lendemain, M. Hyrvoix était nommé trésorier payeur gJnéral, c'est-à-dire exilé en province.

On pourrait s'imaginer que la chasse inspire l'énergie aux chasseurs, ou que les chasseurs ne chassent que parce qu'ils sont vaillans. Ce n'est pas encore là qu'il faut aller chercher les héros.

Napoléon I" chassait mal. Napoléon III chassait bien. Il n'a pas chassé les ennemis.

Charles X chassait à son dernier jour de royauté : il n'a pas chassé les révolutionnaires de 18^0.

Le comte de Chambord, mourant déjà tout confit en Dieu, voulut tuer un cerf, ce qui a été sa dernière action humaine en face de la mort qui l'attendait.

Les maréchaux de l'Empire, ces héros officiels, ces grands chasseurs d'hommes, ne chassaient pas.

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L'impératrice Eugénie, une Diane chasseresse de la forêt de Compiègne, était. terrible à la chasse. Mais elle fut bien douce devant les bêtes féroces du 4 Septembre.

J*ai eu quelques affaires avec des chasseurs. Ils n'avaient pas peur du fusil pour tuer des bêtes; ils avaient peur du pistolet pour tuer un homme — ou pour se faire tuer.

Depuis le moyen âge, beaucoup de châtelaines continuent les amazones et les chasseresses. On avait vu les femmes du monde s'assoupir dans les délices des passions bien plus près de Vénus que de Diane. Les deux Jeanne, Jeanne d'Arc et Jeanne Hachette, furent les dernières amazones ; Gabrielle de Vergy etGabrieilc d'Estrées furent les deux dernières chasseresses. Pourtant, sous la régence de Philippe d'Orléans, quelques femmes reprirent le mousquet à l'exemple de la Palatine, la duchesse de Berry, la d'Avernè, LaParabère. Le règne des cotillons s'annonça bientôt dans tous les feux de la Saint-Jean. Cotillon 1, Cotillon II, Cotillon III, ne vinrent qu'après les cotillons de Louis XIV. Et combien de cotillons filés de soie et d'or : les Mancini, Lavallière, Montespan et Fontanges,sans parler de tant de jupes moins royales soulevées par le vent de Versailles. L'impératrice Eugénie fut de celles qui réveillèrent les fiers plaisirs de la chasse. Celle qui fut surnommée l'ange de la charité n'avait aucune pitié pour les bêtes. Elle enfonçait de sa jolie main le couteau étincelant au cou du cerf comme une autre enfonce une aiguille dans la blancheur du lin ; le sang jaillissait sans lui faire peur. Pareillement elle armait son fusil pour frapper les plus gentilles bêtes du parc ou de la forêt. Aujourd'hui combien de hautes écolières qui font le massacre dans les boisi Impéra-

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trices et reines, princesses et marquises, duchesses et baronnes, tout le monde joue à tuer les bâtes, même celles qui n'ont pas la force de porter leur fusil. Là-bas, c'est la princesse de Galles; ici la duchesse de Chartres et la comtesse de Paris; çà et là la duchesse de Talleyrand, la duchesse d'Uzès, une intrépide entre toutes.

En 1869, aux dernières chasses à courre de Compicgne, j'avais jugé que si la Révolution frappait à la porte des Tuileries, l'Impératrice se ferait tuer dans le palais des reines. Voici pourquoi j'augurais ainsi : elle était vaillante à cheval, véritable amazone; elle défiait toutes les bêtes fauves comme tous les obstacles; on voyait qu'elle était prête à défier la mort, mais ce n'était que l'emportement de la chasse. Je la vois encore au moment dramatique : le cerf, la plus belle bête de la forêt, avait été couru, traqué, jeté dans le lac; la pauvre bcte, qui était en feu, se glaça les pattes et se traîna tout en pleurant dans son cortège de chiens furieux, qui l'apportèrent par les dents jusque sur le rivage. Là, dans son cortège aussi, chasseresses et chasseurs, l'Impératrice vint attendre le cerf; il tomba haletant sur le côté comme pour recevoir le coup de grâce ; l'Impératrice sauta sur l'herbe, prit son coutelas et frappa le cerf en plein cœur. Je fus presque effrayé de sa joie. Le cerf pleurait et sanglotait ; de belles larmes jaillissaient de ses yeux. Mais la bravoure ne se désarme pas : l'Impératrice ne vit pas les pleurs et n'entendit pas les lamentations. Il fallait tuer le cerf, elle le tua. Après quoi un homme rouge ayant essuyé le coutelas, elle le remit à sa ceinture et sauta sur son cheval, légère comme une vision. C'était cruel, mais c'était la chasse! Je me suis dit tout ému, moi qui ai du courage devant les hommes

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et pas devant les bêtes : « Voilà une femme qui se défendra pied à pied, dent à dent, à l'heure fatale, car cette heure fatale sonne toujours pour les souverains. » Eh bien ! I Impératrice qui pouvait tout sauver a tout perdu parce qu'elle n'osa pas monter à cheval le grand jour. C'était au moment où Napoléon III perdait tout lui-même parce qu'il n*osait revenir vaincu à Paris; parce que, galant homme avec Tlmpératrice mais point avec la France, il ne voulut pas troubler dans sa régence invraisemblable la mère du prince impérial.

On ne peut pas s'empêcher de reconnaître que la guerre est l'œuvre de l'Impératrice. Pourquoi ne fut-elle pas vaillante comme son orgueil ? Pourquoi perdit-elle tant de précieuses journées à s'agiter dans le néant, quand elle pouvait encore sauver la France, avec ses frontières, en dominant Paris au 4 Septembre par les Qommes de l'Empire?* Puisqu'elle ne se sentait pas régente, pourquoi osa-t-elle garder la régence ?

Elle a été une sœur de charité au lit des malades, toute de bonté et de sacrifice, mais au 4 Septembre il lui a manqué dans son sang bleu un verre du sang rouge de la vivandière. Au lieu de lire l'histoire de Marie- Antoinette, c'était l'histoire de Marie-Thérèse qu'il fallait méditer.

Elle a pleuré, elle pleure, elle pleurera : j'aurais mieux

* Quelques jours avant Sedan, Persignyet BoiteUe avertirent rimpératricc qu'il était tems encore de tenter un grand coup: BoitcUe en reprenant la préfecture de police, Persigny le ministère de l'intérieur, avec Palikao comme gouverneur de Paris. Ils juraient de mettre à la raison, c'est-à-dire au mont Valérien, tout ceux qui espéraient de plus grands désastres pour faire une révolution. Mais l'Impératrice dit en toute quiétude aux deux Gdclcs de l'Empire : «J'ai mes ministres. »

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aimé qu'elle versât une larme devant le cerf de la forer de Compiègne ! Que voulez-vous ! Les Espagnoles ont trop vu les courses de taureaux. Elles sont bonnes, mais elles sont cruelles.

L'Impératrice eut plus d*un funèbre pressentiment de l'abyme déjà cntr'ouvert. Quand le prince impérial présida la distribution des prix du concours général, Godefroy Cavaignac, qui avait un premier prix de vers latins, ne voulut pas la couronne des mains du fils de celui qui avait proscrit son père. La jeunesse des écoles fit une ovation à Godefroy Cavaignac. Cette nouvelle vint jeter un voile sur la gaieté épanouie d'un diner impérial à Fontainebleau. Tout le monde y riait aux joies de la vie. L'Impératrice surtout comprit que son fils porterait fatalement la peine du 2 Décembre. Au lieu de pleurer, elle éclata de rire — cet éclat de rire lamentable qui brise le cœur; car, Dante l'a dit, c'est le démon qui rit en nous. Et elle riait toujours et tout le monde était dans l'effroi de ce rire forcé. L'Empereur Temmena dans son appartement, la voulant consoler par les paroles les plus attendries. Mais ce rire cruel la possédait à ce point qu'on l'entendit jusque dans le parc. Elle se pencha à une des fenêtres pour implorer le ciel ; le ciel, si beau jusqu'au coucher du soleil, venait d'être envahi par les nuées d'un orage qui passait au loin. « Voyezvous ? » dit-elle à l'Empereur en lui montrant les nuéee. Il lui répondit que c'était à peine un nuage qui fuyai\

1^2 Les Con/cssious

Une amie survint, elle la prit sur son cœur et l'éclat de rire ne Tul plus qu'un sanglot.

Combien de fois ces beaux palais : Fontainebleau, Saint-Germain, Versailles, Saint-Cloud, les Tuileries, ne furent-ils pas le thcâlre de pareilles crises? Ceux qui les habitent payent un rude loyer aux douleurs humaines.

Un soir que Home, ce magicien qui retardait de trois cents ans, devait faire le sabbat aux Tuileries, il passa sur le balcon et regarda les étoiles comme pour chercher des inspirations. L'Impératrice le suivit. « Que voyezvous là-haut? — Celui qui régnera après vous. — Qui ? — Je ne puis vous le dire . »

On rentra dans le salon. L'Impératrice avait pâli; elle embrassa son fils. «Voyons, monsieur Home, ditesmoi qui régnera après moi. — C'est le prince Napoléon. >

L'Impératrice tomba dans les bras de l'Empereur. Home, se rapprochant de la fenêtre, dit alors : « Je lis là-haut le nom du prince Napoléon, pourquoi ne serait-ce pas le prince impérial? » Mais l'Impératrice se mit à pleurer. Le lendemain, quand le prince Napoléon apprit l'histoire, il sourit de son sourire sceptique : « Après tout, dit-il, pourquoi ne lirait-on pas dans les étoiles? Mais qui donc enseigne l'alphabet de ce livrelà? Ce n'est pas un Home. «

L'Impératrice méritait bien, en croyant aux diableries de Home, qu'il lui jouât ce tour de charlatan.

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Elle eût été la souveraine idéale, si elle ne se fût avisée un jour d'aveuglement de faire de la politique el de faire la guerre. Car c'est bien à elle que la France doit tous SCS désastres. Mais qui aurait le courage de ne pas crier grâce dans Thistoire quand cette femme a été si étrangement punie dans son orgueil d'impératrice et dans son amour de mère : des larmes? Des larmes! toujours des larmes! Dieu lui avait donné les vertus du cœur, en lui donnant la beauté; elle fut un instant l'ange de la charité et elle le fut avec héroïsme, en ouvrant les deux mains et risquant sa vie. En toutes ses actions, la bonté dominait ; elle ne se croyait pas d'ennemis parce qu'elle pardonnait à ses ennemis. On Ta accusée d'avoir créé une Cour riante el d'avoir inspiré toutes les fêtes de son règne. Fallait-il donc que Paris s'ennuyât pour être agréable aux esprits moroses? Une Cour sans femmes est un printems sans roses. En cela, l'Impératrice faisait bien son métier, d'autant qu'en toutes ces fêtes la part du pauvre n'était jamais oubliée.

Quand elle mit au monde un fils, elle pensa à toutes les mères pauvres; on s'en souvient encore à Paris et ailleurs. Tout ce qu'elle avait, elle le donnait — et elle le donnait bien — à l'inverse de l'Empereur, qui donnait trop au premier venu; mais, si la bonté n'était pas aveugle, ce ne serait pas la bonté. Quand Winterhalter peignit son Décjmeron, ce joli bouquet des femmes de l'Empire s'épanouissant sous le soleil et sous la gaieté, il a peint une page d'histoire. Ce fut, en effet, le symbole de toute la poésie romanesque du second Empire.

En ce tems-Ià, Tlmpératrice ne faisait que de la politique intérieure, c'est-à-dire que tout en s^amusant, pour donner du cœur aux autres, elle s'inquiétait de toutes les misères sociales, étudiant la charité dans rÉvangile. Le lendemain d'une fête, on était ravi de la rencontrer voyageant incognito dans les rues hantées par la misère, dans les prisons, jusqu'à Saint-Lazare; car, servante du Christ, elle avait une larme pour tous et pour toutes. Sa pitié redonnait la vie à Lazare et consolait Madeleine.

Tout cela était fort beau; mais voilà qu'une nuit, nuit fatale entre toutes, elle alla s'asseoir aux conseils des ministres comme future régente. Celte nuit-là, elle perdit son Empire et fit perdre à la France deux provinces. Cette nuit-là, Tange des ténèbres ne lui a-t-il donc pas dit : « Pour l'orgueil de ton fils, qui ne régnera pas, cinq cent mille Français vont mordre la poussière. * Mais Dieu a jeté les femmes sur la terre pour déjouer la sagesse des hommes; l'Empire a été précipité deux fois par les femmes.

Les historiens de l'avenir se tromperont rudement s'ils accusent Napoléon III d'avoir fait la guerre. Il ne la voulait point. 11 voyait le tombeau devant lui. Paris affolé criait : « A Berlin 1 » L'Empereur répondait : t A Paris! » On tint un dernier conseil : beaucoup d'épées hors du fourreau. Napoléon 111 sourit tristement à ces prouesses; peu à peu, à force de raison, il remit au fourreau toutes les épées. On signa la paix. Un ambassadeur extraordinaire devait partir le lendemain, avec la branche d'olivier; l'Empereur malade alla se coucher; mais, à peine était-il endormi, que l'Impératrice, reprenant tous les ministres uq par un, les rappela au con-

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seil. Il était minuit. Conseil funèbre, présidé par la Mort. L'Impératrice fut éloquente, comme le sont les avocats des mauvaises causes. Elle prouva aux ministres qu'il n*y aurait pas de Napoléon IV si la France offensée ne se hâtait de souffleter la Prusse. Elle imprima un élan chevaleresque à tous les ministres. Plus d'un était homme d'État : ô fragilité de la sagesse humaine ! Quand elle eut parlé, ce n'était plus que des hommes de Cour. Ils obéirent comme si l'Impératrice fut déjà régente, comme si chacun eût peur de tomber en disgrâce. Au lieu de regarder la France en face, ils avaient regardé Eugénie.

Ils obéirent aussi à la fausse opinion publique, affolée par les journaux, à l'infatuation du parti militaire, car les maréchaux rêvaient le titre de duc et les généraux le bâton de maréchal.

On promit de signer avec enthousiasme la déclaration de guerre. On révei.la l'Empereur, ou plutôt on ne le réveilla pas ; on lui donna une plume et il écrivit son nom en rêvant, ce rêveur légendaire.

Celui qui me conta ce revirement fatal, c'était un ministre, un grand nom sinon une grande figure. Il ne se consola pas d'avoir été un homme galant devant l'Impératrice, au lieu d'être resté un galant homme devant la France. Il en mourut.

Cette nuit fatale fut la plus belle de la saison : après une journée rayonnante, les étoiles commencèrent la fête là-haut ; pas une ne manqua à l'appel ; le ciel était tout endiamanté ; le vent caressait mollement la cime des tilleuls et des ormes ; le parfum des fleurs d'oranger se répandait jusqu'à la place de la Concorde; les rossignols amoureux et les merles railleurs continuaient

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le concert nocturne. Les maîtres du château vont s'endormir : Dieu protège la France !

Et pourtant c'est leur dernière nuit de quiétude et d'abandon : le mauvais génie de la France vient comme un chat-huant crier la mort et frapper de ses ailes les fenêtres du cabinet de l'Empereur, du salon de l'Impératrice et de la chambre du prince impérial.

C'était la nuit du 15 juillet 1870! l'Empereur était malade, l'Impératrice se portait bien : pourquoi la fièvre n'avait-elle pas pris l'Impératrice plutôt que l'Empeleur? Au lieu d'une addition de dix milliards et d'un demi-million d'hommes, on eût multiplié les pains de l'Écriture.

On commençait à pressentir le 4 Septembre, c'est-àdire un coup de main des révolutionnaires patentés. Je ne parle pas ici des chefs du parti républicain comme Jules Favre, qui aimaient mieux leur rôle d'opposans que le rôle d'homme d'action au milieu des émeutiers. Nous dînions chezM"*dePaïva, oùil y avait vingt convives littéraires ou politiques. Aubryet partit en guerre avec son éloquence stridente contre les révolutionnaires qui ne se contentent pas des révolutions pacifiques de l'esprit humain. Girardin lui cria par-dessus la nappe : c Les révolutionnaires sont jetés dans la rue par la force des choses. — Oui, dit M"** de Païva, il vient un jour où l'édifice craque de toutes parts. C'est comme un tren:i blement de terre. Ceux qui sont dedans n'essayent même

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pas de se défendre; ils ne songent qu*à s'enfuir. — Je vous réponds, dit Théophile Gautier, que ceux qui sont aux Tuileries se défendront jusqu'à la dernière cartouche et jusqu'au dernier poignard. — Nous verrons bien, dit Emile de Girardin, pour moi je suis sûr que le plus brave de la maison ne songera qu'à faire atteler quatre chevaux et une berline. C'est fatal. — Je réponds, moi, reprit Théophile Gautier, que l'Empereur et l'Impératrice se feront tuer au grand escalier, s'ils n*ont pas raison de l'émeute. »

Emile de Girardin leva les épaules et ne daigna plus répondre à son ancien feuilletoniste, si ce n'est par ce mot jeté avec dédain : poète ! Théo s'efforça alors de prouver que l'Impératrice aimerait mieux mourir que de céder le pas ; il lança ce paradoxe qu'elle était brave parce qu'elle était femme. « Non, répondit M"* de Païva, elle est Impératrice et elle ne saura pas mourir ! i

Le 5 septembre, nous dînions encore ensemble, non plus chez M""* de Païva, qui avait fui à Pontcbartrain, mais dans un cabaret qui a disparu, le petit Moulin rouge.

Nous nous rappelâmes la prédiction de Girardin. Aubryet torturait la langue française, pour mieux injurier les hommes du 4 Septembre. Théo, toujours placide, avouait que l'Impératrice ne s'était pas montrée digne de ses prédictions. « Vois-tu, lui dis-je, elle a voulu la guerre : tout devait être champ de bataille pour elle. Le devoir de l'Empereur était de mourir à Sedan, le devoii de l'Impératrice était de mourir aux Tuileries. 1

Nous recherchâmes alors comment la révolution avait eu si vite raison du second Empire. C'est toujours une faute politique dans ce pays, où la loi salique a été

décrétée, de faire des régentes, car nul ne les prend au sérieux. On leur fait des complimens et on passe outre. Les femmes ne font pas, elles défont, parce qu*elles ne hantent que les chimères.

On ne peut pas songer à cette horrible guerre de 1870 sans une indignation nationale. Jeter ainsi, de gaieté de cœur, la France abandonnée aux loups d'outre- Rhin ! Et pourtant, combien de héros qui l'ont défendue I Mais pouvaient- ils Tempêcher d*être frappée au cœur?

Comme en 18 14 on a vu les héros parmi les vaincus. N*en citons qu'un pour ne pas en citer mille : Canrobert n'a-t-il pas été le Turenne de cette autre campagne d'Alsace.^

Sur le conseil du prince Napoléon, l'Empereur s'était décidé à revenir à Paris avec Trochu pour avant-garde. Trochu partit jurant de sauver l'Empire qu'il n'aimait pas. Mais l'Impératrice acheva son œuvre en recevant du haut de sa grandeur le général qui venait au nom de Napoléon III.

C'est que Trochu n'était pas de la Cour. Pourtant erle se préoccupait de conquérir ses ennemis, mais en ces heures fatales les amis s'en vont et les ennemis ne viennent pas. Voilà pourquoi l'Impératrice Eugénie se trouva seule au moment du danger. « Il ne faut jamais entrer dans la cage des bêtes féroces, disait Louis XI. Ce n'est pas par des caresses qu'on apprivoise les lions

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et les tigres, c'est par des coups de fouet, i On avait pourtant mis en garde Tlmpératrice contre ses sympathies de la dernière heure pour les révolutionnaires. Le général Mellinet qui connaissait son monde l'avertit du danger. On pouvait tout sauver en mettant à la raison ceux qui voulaient se jeter sur le pouvoir. Les mettre à la raison, c'était les enfermer au mont Valérien. Je ne dirai pas comme le maréchal Narvaêz qu*il fallait les fusiller pour qu'ils ne revinssent pas, car les ennemis que Ton tue reviennent toujours : Brutus en tuant César a fait d'Octave un Augustus Imper ator.

Ce jour-là, l'Impératrice sentit avec angoisse toutes les épines de la couronne ; elle n'eut pas la force de lever la tète et de braver les maîtres du lendemain.

11 ne lui fallait que rappeler deux des anciens ministres de l'Empire, le duc de Persigny et le marquis de La Valette, ces amis de Morny, qui n'eussent pas laissé envahir le Corps législatif, non plus que l'Hôtel de ville, avec le comte de Palikao ou le duc de Mac-Mahon pour gouverneur de Paris, Pietri ou Boiitelle pour préfet de police — et Girardin pour sénateur in extremis !

Quand je revins de voir mon fils à l'armée, le premier mot de Girardin fut celui-ci : t Comprenez- vous ce gouvernement qui bat la campagne) Je suis nommé sénateur, mais VOfficielne publiant pas mon titre, je ne puis aller vaillantiser le Sénat. »

11 y a des momens où un seul homme peut redonner la feu sacré à tout un peuple.

L'Impératrice s*obstina dans sa régence qui acheva de perdre la France ; du même ton impérieux qu'elle avait forcé TEmpereur à déclarer la guerre à la Prusse, elle lui donna l'ordre, après les premières défaites, de

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ne pas rentrer à Paris. J'en prends à témoin une de ses dépêches à l'Empereur :

« Ne pensez pas à revenir ici, si vous ne voulez dé- « chaîner une épouvantable révolution. C'est l'avis de « Rouher et de Chevreau que j'ai vus ce matin. On « dirait ici que vous quittez l'armée parce que vous « fuyez le danger.

« N'oubliez pas comme a pesé sur toute la vie du t prince Napoléon son départ de l'armée de Crimée.

t Eugénie. »

Voyez-vous d'ici ces grands politiques .> L'Impératrice, Rouher, Chevreau, qui précipitent par leur sagesse les destinées de la France. Une femme, un avocat et un préfet I Mais un simple caporal tenant conseil avec ses quatre hommes eût été mieux inspiré et n'eût jamais conseillé à Napoléon III de ne pas venir affronter les murmures de Paris pour reprendre le gouvernement et pour faire la paix — ou pour lutter encore.

L'Impératrice — qui croyait à l'infaillibilité du pape et qui se voyait déjà proclamée la fille aînée de l'Église, pour avoir battu les protestans — voulait toute seule braver la tempête sur ce pauvre navire démâté, qui faisait eau de toutes parts, mais qui avait encore toutes ses barques de sauvetage.

Elle consentit pourtant à se jeter dans la première barque de sauvetage.

A l'heure fatale, la princesse Clotilde, vraie fille de rois, se résigna à retourner en Italie ; mais elle voulut partir vaillamment, au grand jour, t dans son landau découvert et en équipage de galai. Pourquoi Tlmpéra- Irice qui se croyait sûre d'elle-même et qui voulait se faire tuer sur le grand escalier des Tuileries, s'enfuit-

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elle dans un fiacre sous la colonnade du Louvre, traînée jusque-là, toute blanche, par le prince de Metternich et le chevalier Nigra, ses deux meilleurs amis? Cest peut-être parce que ses deux meilleurs amis étaient deux diplomates. Le comte d'Hérisson, un devineur d'énigmes, a-t-il bien pénétré leur conscience en disant que «chasser l'Impératrice des Tuileries, c'était délivrer l'Autriche et l'Italie de sermens plus ou moins officiels >i En effet, l'empereur d'Autriche et le roi d'Italie avaient promis à Napoléon d'être ses alliés, le cas échéant. Si Napoléon III fût resté aux Tuileries, dominantson armée et son peuple, ses deux alliés n'eussent jamais permis à la Prusse, qui n'était qu'une louve, de prendre une part de lionne. Or, l'Impératrice régente, c'était encore Napoléon m. Si ses amis, les ambassadeurs comme les autres, se fussent groupés autour d'elle, si elle eût encouragé à la défense de l'Empire les sénateurs, les députés, les généraux, elle eût peut-être sauvé la couronne. Mais si elle l'eût perdue, du moins elle marquait dans l'histoire l'empreinte ineffaçable de la femme héroïque.

Le prince impérial

Au tems où l'Empereur ne travaillait qu'à VHistoire de César et à Thistoire de Napoléon III, il se promenait souvent avec le prince impérial — et son chien — dans le parc de Saint-Cloud. Un jour qu'il avait em-

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porté un tome de Bossuet, pour accroître sa foi aux idées providentielles, il lut une belle page à son fils- Etcomme l'enfant demeurait rêveur, t Vois-tu, Louis, lu l'imagines que je suis le maître du monde, mais je ne suis rien, sinon lejoueldela destinée; Dieu peut me foudroyerdemain et me rejeter à l'exil. » Le prince impérial se mit à rire comme si son père eût voulu lui faire peur. ( Louis, je ne ris pas, tu sais déjà que toute ma vie est un rêve, j'ai beau croire que je bâtis sur la terre ferme, la terre tremble. Tu connais la grande parole r t Demain est à Dieu ! » — Père, pourquoi Dieu te frapperait-il >— Parce que Dieu s'amuse à frapper l'orgueil humain, lien a frappé de moins grands et de plus grands que moi. Tu as lu l'tiistoire de Louis XVI, tu sais par cœur Ihistoire de Napoléon. — Oui, mais maman m'a dit que Louis XVI n'a pas voulu faire le roi et que Napoléon I" — a voulu trop faire le mafire. — On ne gouverne bien un peuple que quand on marche avec lui. Et on ne sait jamais si on marche avec lui. Ce château de Saint-Cloud où nous sommes si heureux a été le château deNapoléon le Grand. — Il y en aura deux ! s'écria le jeune prince. — Si on pouvait dire seulement Napoléon le Sage! *

Il y eut un silence. L'Empereur songeait alors à l'Empire libéral comme si VHisioire de Cés:ir lui eût appris à honorer Brulus. L'enfant le voyant méditatif et sombre, lui dit ; « Vas, ne t'inquiète pas et ne m'inquiète pas. Ce beau château de Saint-Cloud où je vois toujours passer l'image de Napoléon I*', nous gardera dans ses murs, toi, ma mère el moi. ■

L'homme qui croyait aux destinées providentielles, avait-il vu l'ombre éplorée de la sienne? Il ne se passa

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pas longtems sans que Dieu — si Dieu daigne — fit évanouir ce règne du second Empire. Le père proscrit et mourant dans cette Angleterre fatale aux Napoléon ; le fils proscrit et mourant assassiné pour la gloire de Victoria ; la mère deux fois tuée sans mourir dans le linceul des brumes ; le château de Saint-Cloud offrant la vue de ses ruines aux méditations de Thistoire.

Ce fut chez M"* la princesse Mathilde que le prince impérial c entra dans le monde ». 11 passait de Tenfance ta lajeunesse des princes». On donnait un bai pour lui : le premier bal où il dansa; jusque-là, il n'avait assisté que de loin aux fêtes de la Cour. Ce fut un spectacle de le voir danser avec sa grande cousine ; pas un pli de rose sous ses pieds, pas un nuage au ciel du salon. Jamais l'atmosphère n'avait été si douce, aussi ne voyait-on que des sourires dans ce beau monde, un beau monde ce soir-là, caries refrognés étaient restés à la porte. Parmi tous les sourires, il y eut pourtant une grimace, ce fut celle de l'ambassadeur de Turquie, qui, ayant vu passer avant lui le vice-roi d'Egypte, salua la compagnie et s'en alla fâché. On n'y prit pas garde. Il y eut aussi des figures qui ne semblaient pas de la fête : Mérimée et Sainte-Beuve — ni Apollon, ni Adonis. — Mérimée me disait, en voyant danser le Prince : « Un prince ne devrait apprendre qu'à faire des armes. » Sainte-Beuve, plus féminin, dit que c'était bien de danser et que cela avait manqué à son éduca-

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tion ; qu'il fallait savoir, selon la chanson, « entrer dans la danse » ; que Louis XIV avait dansé dans les ballets de Lulli, ce qui lui avait porté bonheur pour conduire le concert européen.

Quelques tems après on courait le steeple-chase à Fontainebleau. L'Empereur etTImpératrice s'évertuaient à présenter dans le monde des courses le prince impérial, comme feraient de bons bourgeois de Paris. Ils croyaient devoir se montrer plus familiers pour faire aimer Tenfant*.

Tout joyeux le gentil prince demandait à sauter luimême par-dessus les haies. C'était une bonne école que de lui montrer les officiers et les genllemen-riders se risquer dans ces batailles pacifiques. Qu'est devenu M. de Merlemont, qui a été héroïque ce jour-là? héroïque contre son cheval, qui ne voulait pas arriver; héroïque, pour avoir couru le galop le plus vertigineux qu'on eût jamais vu } Le prince impérial, émerveillé comme tout le monde, voulut embrasser ce vainqueur inattendu. L'Empereur a dit : t En voilà un qui ira loin. » Un peu plus il lui donnait la croix sur ce champ de bataille. Le petit prince a dit son mot : « Après une telle course M. de Merlemont mérite de l'avancement. »

* L'Empereur nous dit ce jour-là à La Guéronniëre et ù moi : « Vous autres hommes de plume, vous faites tous les jours la course au clocher dans les journaux et vous vous imaginez volontiers que vous ne tombez jamais de cheval.— -0 mon Dieu si, mais nous nous rattrapons aux branches. — Et les branches cassent!» Napoléon III repiit sa figure sérieuse en se tournant vers le palais de tant de branches cassées.

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Les fils des deux Napoléon ont été marqués du sceau fatal ; chacun d*eux a payé de sa vie, en pleine jeunesse, les hécatombes de Moscou et de Sedan. Je ne sais rien de plus triste que les belles années du roi de Rome, si ce n*est les belles années du prince impérial. Le premier, abandonné par sa mère, le second, dominé par la sienne, assistant tous les deux, non pas au parterre des rois, mais par une porte entr'ouverte, au spectacle de la France blessée, trahie, humiliée, relevant avec douleur sa tête de reine des nations.

Que vouliez-vous que fissent le duc de Reichstadt et le prince impérial, nés sur le trône le plus glorieux et condamnés par la politique des rois comme des peuples? Que vouliez-vous qu'ils fissent? qu'ils mourussent! Ils sont morts. Le premier, prisonnier à la cour d'Autriche, se jeta éperdument dans les femmes, comme on se jette à la mer. Le second, prisonnier de l'Impératrice déchue, eut-il la consolation de mourir pour une princesse prise à sa figure et à sa légende? Il alla se faire tuer en Afrique. Il mourut pour avoir servi les Anglais comme Napoléon I*' mourut pour les avoir combattus. C'était une autre Sainte-Hélène. L'Angleterre, mauvaise à tous les peuples, n'est pas bonne pour les Napoléon.

Il est impossible de penser à cette horrible mort du prince impérial sans ressentir l'émotion de l'histoire. Seul contre tous ! Et mourir sans gloire, frappé mille fois par des sauvages, peut-être par des révolutionnaires, car un noir nuage couvrira toujours cette mort.

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Mais n'était-ce déjà point la mort pour lui, que son exil en Angleterre) Il était insulté par la démagogie parisienne; les amitiés s'éloignaient jusqu'à disparaître; il aimait une princesse qui peut-être Taimait, mais il voyait Tabyme entre elle et lui. Cr-gît qui a voulu vivre et qui n'a pas vécu !

Le prince impérial a voulu du moins braver la destinée en bravant la mort. Il a répondu éloquemment à toutes les injures de ses compatriotes : il est mort en soldat français, sacrifiant tout à son nom, même à sa mère.

On disait un jour au prince impérial je ne sais quel conte d*enfant surpris et dévoré par des loups. Le prince interrompit le récit et s'écria : « Pourquoi ce petit garçon ne s'est-il pas défendu?» On lui répondit qu'un enfant isolé ne pouvait résister à plusieurs loups : « N'importe, répliqua le prince, on se défend toujours. »

L'enfant impérial s'est trouvé seul en présence d'une bande de loups, il s'est défendu et il a appris à ses dépens qu'au milieu des loups un enfant seul ne pouvait que mourir.

Oui, ce fut un enfant dévoré parles loups*. «Un jeune cadavre nu, criblé de blessures sauvages, voilà donc ce qui devait rester, vingt-trois ans plus tard, de celui dont les cloches des églises, les canons des Invalides et

* Cette mort fatale a inspiré les pages les plus éloquentes — des mots à la Bossuct — à Henry de Pêne, à Paul de Cassagnac, à Louis Veuillot. Ils ont retrouvé à la fois les accens souverains de Chateaubriand, de Lamartine et de Joseph de Maistre. Le prince lui-même n'a-t-il pas prouvé quMl comprenait la grande éloquence chrétienne quand, si jeune encore il s*agenouillait devant son père mort en disant : Que votre volonté soit faite, à mon Dieul

La Cour sous Napoléon III

les strophes des poètes annoncèrent la venue au monde le i6 mars 1856, jour de la fête des Rameaux. » On eût dit que, même le calendrier, voulait, lui aussi, rendre son hommage à l'héritier de Napoléon I". Je me rappelle quelques-unes des stances que Théophile Gautier rima ce jour-là pour célébrer la Nativilé,

Oh ! quel avenir magnifique Pour son enfant a préparé Le Napoléon pacifique Par le vœu du peuple sacré I

Avenir magnifique ! Dites encore que les poètes sont des prophètes ! Les grains d*encens se sont changés bien vite en clous de croix, t Celui qui avait débuté dans la vie au chant des hymnes, devant des palmes de bienvenue, comme un jeune dieu entrant dans Jérusalem, n'a pas même eu sa part d'existence, ni sa place au soleil. È

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