‹ Les confessions: souvenirs d'un demi-siècle, 1830-1880Chapitre 7 sur 20 · LIVRE XXIX · texte numérisé non relu

LIVRE XXIX

Madame la princesse Mathilde

GraDd air de princesse, tête héraldique et olympienne portant bien sa couronne. Le style, l'esprit et la bonté se redètcnt sur cette ligure digne du marbre. Aussi elle a inspiré plus d'un beau buste comme celui de Carpeaux. On n'est une vraie princesse que si on est belle, belle par l'éloquence des lignes ou par les magies de la grâce, puisque la grâce, elle aussi, est une beauté. La princesse Mathilde est belle de toutes les beautés.

Elle a la beauté souveraine et la beauté des souveraines, la force et la douceur, la ligne et l'expression, le Etyle et le charme, la bonté pour tout le monde et la

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raillerie pour les sots. C'est le masque napoléonien, depuis le front qui pente jusqu'au menton despotique ; de beaux yeux, fiers et doux; le nez italien avec des narines mouvantes, plutôt que le nez grec dans l'immobilité du marbre : une bouche charmante, la bonté dans la lèvre supérieure, dans la lèvre inférieure la domination. L'art qui est son Dieu a donné un dernier trait de lumière à ce visage où dominent l'intelligence altière, l'intelligence despotique, l'intelligence prime-sautière. Et quelle démarche hautaine qui rappelle toujours ce mot d'une bourgeoise de qualité : « On voit bien qu'elle est née là dedans. »

Oui, il y a des Alpes altières, comme il y a d'humbles vallées perdues. La princesse était bien la fille de ces Césars retrouvés en Corse, devenus Français par lagrâce de M"* Pompadour, remontés sur le trône par le génie de Napoléon !•'. Elle était bien la petite-fille de cette Laetitia Bonaparte, qui ne mit au monde que des rois et des reines. Les grandes familles, comme les forces de la nature, se retrouvent dans les jours de dénuement social.

La princesse n'écoute rien des autres, mais tout d'ellemême. Les plus fermes logiciens n'auront pas d'empire sur elle, si elle n'est pas convaincue par son cœur. Elle lient elle-même les balances de la justice sans les faire pencher pour se donner raison. C'est bien l'esprit et le caractère de son frère comme de Napoléon !•'. Mais elle a plus d'amis qu'ils n'en ont eu l'un et l'autre. C'est que les femmes même les plus altières répandent autour d'elles un charme inappréciable. Elle est tout aussi cassante que son frère et que le fut Napoléon, mais elle retient par un fil d'or ceux dont elle combat les idées.

ito Les Confessions

L'amour de Tart Ta enlevée jeune encore à l'amour des honneurs. Trois fois princesse, elle a reçu les hommages de toutes les cours étrangères, comme de la cour de Napoléon III. Mais elle n'était pas née pour le bruit. Un simple compliment d'un maître contemporain devant un des charmans pastels qu'elle crayonne d'une main savante lui va plus au cœur. Â sa table, tout en jetant à ses convives la bride sur le cou, elle les maintient à deux pas du péril, ne voulant pas quela causerie prenne le vertige. Grande liberté de paroles, mais de paroles françaises et non gauloises.

On ne conspire pas chez la princesse. Elle n'a conspiré qu'une fois pour empêcher la guerre de 1870. Aussi elle me disait avec son esprit à l'emporte-piëce en pariant de son cousin Napoléon III : « Âh! si je pouvais l'empêcher de conspirer contre lui ! »

Ses amis lui sont restés après la chute de l'Empire, ce qui ne l'a point surprise, car elle ne recevait pas les ambitieux. Elle n'a jamais voulu qu'on prît sa maison pour une antichambre du cabinet de l'Empereur.

Elle a fait beaucoup de bien, mais toujours à ceux qui n'attendaient rien de sa bonté. C'étaient les surprises de Tamitié. L'Empereuravaittropoublié de faire une pension à Théophile Gautier, elle dit un jour au poète :c Eh bien! votre pension est inscrite au grand livre de la dette impériale ; seulement c'est moi qui vous la payerai. » Théo ne sut qu'en sa dernière année que cette pension était prise sur les menus plaisirs de la princesse. Ce qui était pour elle un grand plaisir de plus.

Déjà, vers 1850, la femme artiste perçait dans la grande dame. La femme artiste permet aux sympathies d'être plus intimes. La poésie est toujours en familiarité avec

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la peinture. Quel que soit le respect de Thomme pour la femme, la causerie est plus franche et plus abandonnée: la princesse est trop princesse pour vouloir mettre à la causerie une cravate blanche, même les jours de cérémonie ; pourvu qu'on sût conter une histoire et trouver un mot, elle ne faisait pas de manières : elle est de celles qui pensent que la gaieté française, sinon gauloise, est la santé de l'esprit. La princesse en a beaucoup et du meilleur, ne craignant pas même de blesser ses amis, parce que les blessures de femmes ne sont pas mortelles; par exemple quel mot charmant à La Guéronnière, nommé sénateur, qui faisait quelques façons pour voter je ne sais plus quoi, c Allons! allons, lui ditelle, vous voterez la loi pour ceci et pour cela, en un mot vous avez trente mille raisons pour la voter, x Ce qui voulait dire — car on oublie les chiffres — que La Guéronnière,comme sénateur, recevait trente mille francs par an. Elle disait encore de La Guéronniëre : « Pour ne faire de chagrin à personne, vous êtes de toutes les opinions hormis de la vôtre, j La princesse attaquait ses amis face à face, jamais en leur absence : ainsi on disait du mal de Dumas I*'. Pour se faire la dent un quart d'heure avant le dîner, Sainte-Beuve et Mérimée enlevaient déjà le morceau, quand le musicien Halévy dit à la princesse : t Vous êtes brouillée avec lui? — Je crois bien, répondit-elle, brouillée à mort, il dîne ici ce soir. » Puis un instant après : < La critique est admirable, c'est l'ombre du monument, elle sert à en mesurer la hauteur. 1 Elle ne voulait pas qu'on lui parlât de son esprit, elle ne reçut jamais à sa table si gracieusement hospitalière, ceux qiii vivaient de chroniques ou de reportages. Et quelle bonté avec les artistes au tems où les

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