IV II
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artistes n'avaient pas encore un budget de princesse du sang. Quand elle achetait un tableau, il semblait qu'elle ne le payât pas tant elle paraissait reconnaissante envers le peintre.
Tous les ans, tantôt pour la nuit de Noél, tantôt pour la nuit du 31 décembre, elle courait les magasins de meubles rares, de faïences d'art, de bronzes renommés, de tapis d'Orient, elle donnait à toutes ces belles choses Tair de la maison par un sentiment exquis pour dire, le moment venu, à ses hôtes : « Tout ce que vous voyez là est à vous, emportez chacun ce qui vous plaira. » Et là-dessus elle chargeait les uns et les autres de tout ce qu'elle avait amassé pour ses amis. Cétait une vraie fête pour tout le monde, mais surtout pour elle.
Au XVIII* siècle, la marquise du Défiant et la bonne M™*Geo(îrin se contentaient de donner des pâtés et des culottes. Il est vrai qu'en ce tems-là les artistes et les poètes dînaient de deux jours l'un et que les culottes étaient un objet de luxe.
La princesse Mathilde eût été la meilleure des impératrices par son grand air comme par son grand cœur. Elle donnait toujours, mais en grande dame qui semble ne rien donner. Elle donnait le Sénat à Sainte-Beuve, malgré l'Empereur; le Conseil d'État à celui-ci, la croix à celui-là; elle me fit la grâce de me donner son buste par Carpeaux et un de ces beaux pastels qu'elle dessinait comme si la Rosalba etM"« Vigée-Lebrun eussent conduit sa main royale.
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Le prince Napoléon
Pour ceux qui aiment les figures vivantes de Thistoire, la tête toute romaine du prince Napoléon n'était-elle pas celle d'un César et d'un Napoléon? C'est la domination qui s'exprime avec toute l'éloquence de la tradition. Le prince est ^rand ; quoi qu'il fasse, il a je ne sais quoi de noble, de fier, d'impérieux. Son œil profond dévoile les masques. Il n'y a point d'âmes qui ne se sentent surprises devant lui au premier abord : même quand il sourit il a des nuages sur le front, c'est qu'il a soif de savoir et qu'il étudie toujours les hommes. Nul n'a plus que lui le don de la parole. Tribun, il seraitacclamé dans les assemblées sérieuses comme dans les faubourgs ivres de démocratie. Mais sa grandeur l'attache au rivage. Il est contenu par le souvenir de Napoléon I*'. Comme Napoléon I", il parle de tout avec une langue pittoresque et concise, savante et imprévue, il ne convainc pas toujours, mais il entraîne toujours. C'est qu'il est de bonne foi, même quand il révolte ses auditeurs. Quoique ennemi des chimères, s'il se fût trouvé au pouvoir il eût tenté de grandes choses. Il a été forcé de se croiser les bras, lui qui a des épaules de Titan. On lui reproche de trop parler, c'est qu'il a le tempérament plus français qu'italien, c'est que la vérité éclate en lui jusqu'à la colère : il s'indigne de voir toujours le gouvernement de la bêtise chez le peuple le plus spirituel de la terre. Dans nos soupers, rien n'était plus curieux que de le voir combattre Girardin qui fut
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si souvent son ami. Ils allaient quelquefois très loin : « Ah I quel suprême gâchis, Monseigneur, si vous arriviez au pouvoir. — Cependant, mon cherGirardin, je ne vous prendrais pas pour premier ministre. » Son premier ministre c'eût été lui-même.
Le prince dit la vérité à tout le monde, même à lui, ce qui met tout le monde à Taise dans son intimité. Il a d'ailleurs horreur des courtisans. J*en ai vu plus d'un à ses pieds, mais je ne les ai jamais vus deux fois. Ce qu'il a le plus en horreur c'eet la platitude des aspirans au pouvoir : il veut bien qu'on reconnaisse qu'il est prince, mais il ne veut pas qu'on s'humilie, il a le respect de l'humanité dans l'homme. Molière est un de ses dieux. Il voudrait que tous les tartuffes fussent jetés sur la scène, ceux de la réaction comme ceux de l'intransigeance ; quand il parle d'eux sa parole siffle. Il s'indigne de ne pouvoir faire justice, il est un peu dans le monde comme un lion dans une cage, il n'a jamais eu la liberté de montrer sa force. Ceci explique peut-être ses aspirations vers l'étrange, Timpossible, l'imprévu. Il est né ennuyé, malgré son prodigieux esprit, malgré son amour de l'art, malgré sa soif de science; il s'ennuie, ou plutôt il s'ennuierait s'il n'avait pas mis les femmes d'esprit dans son jeu. Quoi qu'on fasse autour de lui il n'obéira jamais qu'à la destinée — une femme encore — et cellelà il n'a pu la dompter.
Le prince Napoléon est le prince charmeur par excellence quand il peut dominer ses brusqueries d'enfant gâté. A notre première rencontre en 1848 le prince me prouva que pas un artiste en France ne sait comme lui l'histoire de Tart. Au Théâtre-Français où le prince venait souvent, nous nous revîmes à toutes les représen-
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tations hors ligne, surtout les grands jours de Rachel. Là encore le prince était un juge souverain. Quand il venait à la dernière répétition d*une pièce nouvelle il ne se trompait pas sur le succès ou sur la chute, même quand tout le monde se trompait. Il m*avait pris en amitié parce qu'il me voyait toujours en lutte, tantôt avec les sociétaires, tantôt avec les ministres. Ce fut autant grâce à lui que grâce à Victor Hugo et à moi-même que Charlotte Corday^ ce beau drame de Ponsard, triompha de la censure de TÂssemblée nationale et du gouvernement. Tout le monde avait peur, on croyait que les passions révolutionnaires allaient sortir tout armées de la première représentation pour jeter feu et flammes dans Paris. Ce fut au contraire un apaisement, parce que Ponsard, plus que jamais à l'école de Corneille pour peindre la grande action de cette descendante des Corneille, avait parlé avec la- souveraine raison politique. Avec le prince Napoléon les amitiés se brisent souvent, maison garde de lui un si bon souvenir qu'on lui revient toujours. Par exemple il arriva ceci à propos d'un de nos amis. Victor Hugo exilé ne voulut emporter qu'un peu de terre de France à la semelle de ses souliers; il détourna la tête et décida qu'on vendrait tout ce qui avait été, dans sa maison, la joie de ses yeux, tout, jusqu'à sa dernière plume. Auguste de Châtillon avait modelé pour lui un cachet où les Trois Grâces de Germain Pilon se donnaient la main; à la vente — quelque chose de triste comme après décès — je voulus avoir le cachet pour l'offrir un jour au proscrit. Certes je ne voulais pas m'en servir — quoique ce fût presque mon cachet retourné — si ce n'est pour écrire à Victor Hugo lui-même. Ce petit chef-d'œuvre ne me coûta pas cher, à peine sept ou huit
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louis. J*appris le lendemain, par une comédienne, que le prince Napoléon était désespéré de ne pas avoir mis d'enchères, car il était à la vente. Je donnai le cachet à la comédienne pour Toffrir au prince. Six mois se passèrent; je rencontrais le prince comme de coutume, au théâtre, chez lui, ailleurs ; nous dînions et nous soupions ensemble : pas un mot du cachet. Un jour on me dit que le prince Napoléon me Tavait acheté; je bondis comme un cerf blessé : j'écrivis au prince avec un peu d'amertume; aussi me renvoya-t-il le cachet*. Pendant plus d'un an nous nous revîmes de très loin ; je croyais ne plus jamais être des fêtes du prince lorsqu'un soir qu'il était au théâtre il m'emmena au Palais-Royal, où je soupai en belle compagnie, sous la présidence de W^ Rachel et de M^^ Plessy.
Il faut voir les choses de près et les juger de haut, voilà pourquoi je ne crois pas à Suétone, mais bien moins encore à tous les Suétones d'aujourd'hui. Je prends en pitié tous ces fureteurs de scandales qui en inventent quand ils n'en trouvent pas dans leurs malsaines passions pour les horreurs historiques. Et, ce qu'il y a de triste, c'est que l'Histoire, née grande dame, n'est plus aujourd'hui qu'une femme de mauvaise vie qui, sans vergogne, s'acoquine à tous les styles, aimant la mauvaise compagnie comme elle a aimé la bonne, jusqu'au
* J'en eus d'autant plus de regret que le jour même je le confiai à un sculpteur pour qu'il le reproduisit à trois exemplaires, un pour Victor Hugo, un pour le prince, un pour M"* Rachel, ce qui me laissait toujours l'original. Je ne revis plus jamais ce petit chef-d'œuvre de Châtillon. Ce sculpteur vit encore; si le cachet ne me revient pas, je finirai par dire son nom.
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jour où elle se repentira et où elle fera pénitence. Ce jour-là elle reprendra à son bras la Vérité.
J'ai vu de près presque tous les personnages qui ont marqué au xix* siècle, même les personnages de la Restauration, même quelques figures de TEmpire. J'ai pu juger que le monde est moins mauvais que ne le dit l'histoire. Selon un ancien : « Le hasard seul est coupable de tous les crimes, j En n*admettant pas l'absolutisme de cette pensée, il faut reconnaître que c'est une pensée. On a dit qu'il fallait faire la part du diable : traduction libre, c'est la part des passions. Mais les passions ne nous entraînent pas tant à mal faire sans nous entraîner aussi à bien faire. Toute action humaine a son jour et son lendemain. Souvent celui qui commence par le bien finit par le mal, tandis que celui qui commence par le mal finit quelquefois par le bien. En un mot l'homme est meilleur qu'il ne paraît. Louis XIV disait du duc d'Orléans : c Mon neveu est un fanfaron de vices. « Ce mot pourra toujours être appliqué à propos : nous sommes tous des fanfarons !
Par exemple, que n'a-t-on pas dit de la cour amoureuse de Napoléon III, dans des pamphlets qui menacent de devenir historiques Ml n'y a encore que des Suétones de seconde main, mais prenons garde aux Juvénals de l'avenir I
On a représenté Napoléon III comme le libertin des liaisons dangereuses, c'était un Werther. Pareillement on a calomnié l'Impératrice qui çà et là dans son Décaméron aimait ouïr, des histoires amoureuses, comme ces voyageurs du coin du feu qui aiment à lire des récits de voyage autour du monde. On s'est attaqué, dans le délire des accusations, aux mœurs intimes du prince Napo-
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léon, sous prétexte de dîners chez des comédiennes et des courtisanes comme faisaient les sages de la Grèce. Eh bien, oui ! il a dîné un peu partout, depuis la table des impératrices jusqu'à la table des comédiennes. Mais les Suétones du coin de la rue n'ont jamais dîné en si bonne compagnie. Car à la table de ces femmes soutachées d'aspasianisme, on y voyait, écrivait Colombine, < des artistes comme Eugène Delacroix, des philosophes comme Renan, des poètes comme Théophile Gautier et Arsène Houssaye, des critiques comme Sainte-Beuve, des malins comme Roqueplan ». De radieux convives, dirais-je, si je n'y voyais mon nom. Et on s'imagine peutêtre que la causerie tombait dans le libertinage de l'esprit } Mon Dieu non ! c'était la causerie tantôt gauloise, tantôt française, où on agitait tour à tour les plus hautes questions d'art, de politique, de littérature. La question de la femme heureusement n'était pas exclue du répertoire, mais je suppose qu'à la cour de Charlemagne, de François ]•', de Henri IV, de Louis XV, un roi homme d'esprit, on ne parlait pas mieux de la femme. Presque toujours c'était le prince Napoléon qui jetait sur la nappe le sujet de la conversation : je ne lui ai jamais entendu dire un mot qui fût une atteinte aux mœurs ou à la langue, quoiqu'il parlât de la libre parole qu'on lui connaît. Et, avec quelle éloquence tout à la fois naturelle et princière il disait toutes choses *.
Les bourgeois gentilshommes ou les gentilshommes bourgeois d'aujourd'hui me demanderont pourquoi ces dîners qui ressemblaient de loin aux soupers de la
* Quand l'Empereur eut signé la déclaration de guerre à la Prusse, il rappela par dépêche son cousin parti avec Renan pour lo pôle Nord. Dès que le prince lut la dépêche, en je ne sais
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Régence n'étaient-ils pas donnés au Palais-Koyal ou à la maison Pompéienne }
Nous dînions des deux côtés, des trois côtés, car nous dînions aussi au château de Meudon. Mais quand le prince fut marié il lui arriva de dîner où cela se trouvait, pourvu qu'il retrouvât son monde, pourvu surtout qu'il ne retrouvât pas le monde officiel. Si sa destinée le fait empereur, aimera-t-il son monde officiel ? Il disait avec quelque raison : c Ces gens-là s'évertuent à faire tout le contraire de Napoléon !•'. » Et il le prouvait bien vite avec sa verve railleuse. Maintenant je vous accorde que ce prince, mal connu de tous ses ennemis, a eu « ses quarts d'heure d'humanité, c'est-à-dire ses quarts d'heure de passion», comme disait le Régent, un autre grand prince mal connu. Un prince timoré se fût caché comAe un bourgeois; mais lui, comme il ne faisait pas de mal, il a toujours vécu dans une maison de verre.
Le prince Napoléon a aimé l'art antique et l'art moderne avec la même passion. Pas un peintre, pas un sculpteur, parmi ceux qui vont à la villa Médicis, ne sait comme lui les merveilles des Grecs ni même des Romains. Que de fois, dans son palais Pompéien, nous nous sommes attardés jusqu'au plus profond de la nuit, pour discuter sur une fresque, sur un bas-relief, sur un bronze, sur une des raretés apportées jusqu'à nous par une arche toute divine jetée sur le déluge des vaincus ! Peutêtre ceux qui voyaient de loin les lumières de la maison romaine s'imaginaient qu'on s'y amusait bruyamment dans quelque fête nocturne. La fête nocturne, c'était
quel port de mer, il cria au capitaine de chauiTer à toute vapeur : c Où allons-nous. Prince ? — > A Charcnton ! » cria-t-U d'une voix de tonnerre.
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l'horizon ouvert sur le passé, c'était l'histoire éloquente des mondes disparus, c'était l'évocation des grands artistes, qui mieux encore que les historiens nous ont transmis ce rayonnemcaC du beau qui est un autre soleil. J'ai parlé du palais Pompéien, cette savante restitution des belles maisons romaines où on jouait la comédie antique : It Joueur de flûte et h Femme de Diomède. Ce palais est toujours debout. Quand le prince l'a vendu, je fus un de ceux qui l'achetèrent avec le marquis deQuinsonas, le comte de Beauregard et Jules de Lesseps. Je l'ai habile pendant près d'une année, m'imaginant un peu vivre en Romain du tems des Césars. Je m'aperçus un jour qu'en moi le Parisien s'cffaçail sous l'archéologue, aussi je me hâtai de secouer le linceul du passé et'de redevenir un habitant de Paris.