‹ Les confessions; souvenirs d'un demisiècle, 1830-1880Chapitre 10 sur 20 · NINI-YEUX-NOIRS, NINI-YEUX-BLEUS · texte numérisé non relu

NINI-YEUX-NOIRS, NINI-YEUX-BLEUS

Nini-yeiix-Jioirs, Nini-yeux-bleus, Je ne sais pas la plus jolie :

L'une a des regards fabuleux, Mais l'autre serait ma folie!

Nini-yeux-bleus, telle affolée,

A pris mon cœur : c'est mon tourment ;

Te m s perdu t85

Je Vaime tout échevelée , Cest une gerbe de froment .

Ses yeux sont des bleuets, sa bouche Est un coquelicot joyeux :

Nini, ne soyez pas farouche, Ni de la bouche ni des yeux.

Nini-yeux-noirs , vigne opulente D'oii va jaillir le raisin mûr.

N'ayez peur de la main galante.

Espalier riant sur le mur.

Cest arec la grâce du cygne Que tu penches vers mon voisin; Il dit que ta feuille de vigne L'empêche de mordre au raisin.

Buvons r amour, buvons l'ivresse.

Rayons du soleil radieux ; Et que brune ou blonde maîtresse Dise que nous sommes des dieux !

Nini-yeux-noirs, Nini-yeux-bleus, Je ne sais pas la plus jolie :

L'une a des regards fabuleux, Mais l'autre serait ma folie !

On s'en revint par le Luxembourg. Tout en regardant les statues, les jeunes filles dévoilèrent qu'elles avaient posé chez Bosio et chez Pradier, naturellement en déesses ou en demi-déesses de l'Olympe. Van-Del- Hell s'indigna : «Quoi! des jeunes filles si bien élevées! vous n'avez pas honte de vous déshabiller ainsi devant

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des curieux qui ne se font artistes que pour le nu ? — Que voulez-vous , nous sommes si mal habillées. — Eh bien alors, venez poser chez nous. — A combien la séance? » Une marchande de violettes passait : je me risquai de deu.x bouquets de deux sous. « Oui, à deux sous la séance, » dit \'an-Del-Hell.

Les deux Xini trouvèrent que c'était bien payé. Elles montèrent bientôt d'un pas léger notre escalier de VHôiel de Malte. Mais qui fut bien attrapé? Nousmêmes, car elles ne voulurent plus le descendre, nous donnant les plus mauvaises raisons, à savoir : i» qu'elles nous aimaient; 2° qu'elles seraient battues par leurs mères.

Nous nous laissâmes convaincre jusqu'au lendemain. Nini-yeux-bleus, née pour courirles champs^ ou plutôt les rues , — prenez garde aux yeux bleus ! — s'envola le matin en disant qu'elle reviendrait ; mais Nini-yeux-noirs tint bon : elle versa des larmes quand je lui parlai d'une séparation éternelle. J'avais des principes, je ne voulais pas vivre si intimement avec une maîtresse. J'ouvris mon cœur à l'hôtesse, qui, après un sermon tout maternel, me loua pour la belle une chambre au-dessus de la mienne, à moitié prix, parce qu'elle n'avait toujours personne depuis les ravages du choléra. \'an-Del-Hell me plaignit d'être trop aimé. Je le plaignis de ne l'être pas du tout. Au fond j'étais effrayé d'avoir une femme sur les bras quand je n'avais pas de quoi vivre moi-même, d'autant plus que l'homme aux chansons ne revenait plus. Mais, à dix-sept ans, on voit apparaître toute rose l'aurore du lendemain; d'ailleurs, nous avions encore du pain sur la planche avec Daphnis et Chloé. Trois ou quatre jours après, la pâle inquiétude me

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prit au cœur : on n'imagine pas ce que ces dents de fillettes dévorent du matin au soir, à commencer par les pommes, à finir par les oranges. Van-Del-Hell nie fit des remontrances d'autant plus graves que Niniyeux-bleus n'émargeait plus au budget. Je pris une résolution héroïque : quand les gouvernemens n'ont pas le sou, ils font un emprunt en donnant leur signature. J'écrivis au notaire de Bruyères qu'avec de grands travaux sur les bras, ne possédant pas de quoi acheter des plumes , je le priais de m'envoyer mille francs, moins que rien pour un homme comme lui. Heureusement il avait un fils qui romanisait aussi; il ne fit pas trop de façons pour m'apporter lui-même, huit jours après, mille francs en belles pièces de cent sous. En ce tems-là, l'or et les billets de banque ne couraient pas la poste. La pièce de cent sous était dans toute sa souveraineté.

Le notaire me surprit avec Nini-yeux-noirs, qui arrosait des fleurs sur la fenêtre. (.< Quelle est cette jeune personne? me demanda-t-il d'un air de père de famille. — C'est la fille de l'hôtesse, voilà pourquoi elle est en pantoufles. »

Le notaire comprit : il était familier aux choses de l'amour , car il était en train de se ruiner avec une demoiselle dont j'ai conté l'histoire dans Les trois filles du cjbaret. Il fut sur le point de reprendre le sac de mille francs qu'il avait déposé sur la cheminée, mais, en fin de compte, il fut bon compatriote. « \'oilà les mille francs, me dit-il; il ne faut pas mourir de misère, après Gilbert et Malfilâtre. Je ne suis pas un père comme le vôtre; il faut que jeunesse se passe; on ne corrige pas les'enfans en leur coupant les vivres; si

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mon fils veut faire comme vous, je serai tout le premier à lui tenir l'étrier pour qu'il enfourche Pégase. »

Le notaire me fit encore quelques citations de l'ancien tems; après quoi, il m'emmena, au grand désespoir de Nini, déjeuner à VHôtel de V Empereur Joseph, où l'attendait sa maîtresse que je connaissais bien.

Je croyais ingénument que ces mille francs allaient faire long feu. Je constituai Nini-yeux-noirs gardienne du trésor. Elle fut héroïque contre mes tentations, mais point contre les siennes. Elle eut beau faire: comme on ne comptait pas, on vit bientôt le fond du sac. Que voulez-vous ! trois gourmands dans la vie : ici l'amour, là l'amitié, car Van-Del-Hell était de la communauté les jours d'argent comme les jours de misère. Il me fit remarquer un soir que ma poupée était trop bien habillée. J'ai toujours aimé les objets d'art; or, le suprême objet d'art, c'est la femme : pourquoi ne pas lui donner le surachèvement de sa beauté .^

Un jour que je mis la main dans le sac, je n'y trouvai plus qu'une seule pièce de cent sous. J'en devins pâle de surprise; je pris la pièce de cent sous et je la regardai avec mélancolie. « La belle effigie ! m'écriai-je, je veux garder celle-là. » C'était la tête de Bonaparte, premier consul. « Décidément, me dit Van-Del-Hell, tu es né artiste. »

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De quelques romantiques

J'étais en vive curiosité devant les romantiques. Je disais tous les jours à Van-Del-Hell : « Montre-moi les dieux ! » Mais il ne les connaissait pas plus que moi. Ce qui ne l'empêchait point de me dire : « Je te conduirai dans l'Olympe. » L'Olympe, ce n'était pas le Collège de France, où le bonhomme Andrieux expliquait alors La Fontaine ; ni la Sorbonne, d'où s'étaient échappés tous les maîtres de l'éloquence pour devenir plus ou moins ministres. Un soir pourtant je vis quelques figures radieuses à une représentation de la Vie d'un joueur. Alexandre Dumas, Balzac, Eugène Sue étaient dispersés au balcon. Que dis-je, ils étaient en scène, tant ils jouaient le rôle de leur personnage. C'étaient des signes de tête, des sourires, des clignemens d'yeux, des poignées de main à tous et à toutes; mais Alexandre Dumas semblait dépasser les autres de dix coudées. C'était d'ailleurs lui qui prenait mes regards. Dans l'entr'acte, j'allai à sa rencontre. Ne sachant pas bien comment me présenter moi-même, je me plantai devant lui comme un point d'admiration : «Voulez-vous permettre à un anonyme de vous dire combien il aime vos œuvres? — Pourquoi pas ! vous êtes de mes amis. — Je sais, monsieur, que vous en avez cent mille, mais si j'ose vous présenter ma carte, c'est parce que je suis votre compatriote. — Je vous en fais mon compliment. La Fontaine, Racine... — Et Alexandre Dumas. — J'allais

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le dire. Est-ce que vous voulez devenir célèbre ? — Non, mais j'ai taillé ma plume, vaille que vaille. » Dumas me serra la main et me dit d'aller le voir chez lui, — où il n'était jamais.

C'était au dernier entr'acte. Mon enthousiasme pour Dumas et pour Frederick Lemaître était au plus haut diapason. Je regardais de tems en tems Balzac. « Voilà mon homme ! » me disait Van-Del-Hell. Eugène Sue aussi était son homme. C'était pour ainsi dire Eugène Sue avant la lettre ; mais mon ami avait deviné, en lisant Alar-Giill, le romancier des Mystères de Paris. « Est-ce que tous les romantiques sont bruns comme ceux-là ? lui demandai-je tout inquiet de mes cheveux blonds. — Tu es trop bête ! Il y en a de toutes les couleurs ; par exemple, Lamartine, \'ictor Hugo et Alfred de Vigny sont blonds ; ne parlons pas de messieurs de l'Académie, car ils portent tous des perruques rousses. »

Je ne dormis point de la nuit : il me semblait que Dumas m'eût donné le feu sacré. Je ne rêvais que drames violens et que romans passionnés. Mais dans ce temslà, la grande difficulté n'était pas de faire un roman ou un drame, c'était de les faire imprimer et représenter. On ne comptait pas les hommes de génie, on en rencontrait dans toutes les avenues de la jeunesse; aussi le célèbre éditeur Ladvocat pouvait-il publier un livre intitulé les Cent et un — et en laisser cent et un à la porte. — En outre, il y avait très peu de journaux. Et d'ailleurs, hormis la Renie de Paris, PArtiste et la Renie des Deux-Mondes, tous ces journaux étaient inabordables aux gens de lettres, surtout aux romantiques. Ils se croyaient trop sérieux pour « donner dans ces folies ».

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Les journaux politiques octroyaient à peine l'hospitalité à la critique de livres et à la critique théâtrale. On n'y publiait ni romans, ni études de mœurs, ni portraits littéraires; aussi tous les jeunes esprits dévorés de l'amour des lettres se résignaient-ils à vivre de rien. Je crois que la misère n'a jamais été plus aiguë, plus suraiguë que dans ces années si fécondes. Le théâtre donnait de quoi mal vivre, le roman de quoi ne pas mourir de faim. Le grand Balzac touchait à peine mille francs par mois de ses libraires. Toutefois, disons-le à la gloire de ceux qui se croyaient quelque chose là, la question d'argent n'était pas la question.

On n'en était pas moins gai, on n'en avait pas moins la foi la plus robuste dans l'art, tandis qu'aujourd'hui on a la foi la plus robuste dans l'argent. Mais il ne faut pas mal dire de l'argent qui est souvent aussi un grand artiste.

L Insurrection de Juin

Nous comptions toujours sur le lendemain, quand les événemens des 6 et 7 juin vinrent couper court. Nous nous étions jetés en curieux bien plutôt que par politique dans le convoi du général Lamarque. Les coups de fusil nous montèrent à la tète, nous fûmes bientôt de l'insurrection sans savoir pourquoi; dans les guerres civiles les jeunes et les ardens prennent tou-

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jours parti — parti contre la loi. — Nous ne nous quittâmes pas, ivres de poudre et de fumée, croyant sauver la France contre « ses oppresseurs». Le pouvoir qui se défend est toujours un oppresseur. Nous étions d'ailleurs de ceux qui croyaient que la révolution de Juillet avait été escamotée et qu'il fallait proclamer la République pour retrouver le paradis perdu. Nous fîmes très gaillardement le coup de feu aux barricades de la rue Sainte-Avoie: c'était la poudre aux moineaux, car nous n'avions pas de balles, si bien que nous courions à la mort sans autre défense que nos baïonnettes. J'étais familier au fusil, parce que j'avais chassé. Van- Del-Hell, vrai gamin de Paris, n'eut pas besoin de prendre des leçons, mais il était aussi dangereux d'être de ses amis que d'être de ses ennemis. Ce fut près du cloître Saint-Méry que je fis la connaissance — une amitié qui dura toujours — de Godefroy Cavaignac. Comme il nous félicitait, je lui parlai d'une amie de ma mère, sa cousine, M">^ de Corancez. 11 me dit en souriant : « Il ne faudra pas lui dire que nous étions là. » Nous n'y restâmes pas longtems : la troupe fit irruption, jetant la mort à tort et à travers ; nous fûmes entraînés dans l'église Saint-Méry, qui devint durant cinq minutes un vrai coupe-gorge, car nous nous défendions à la baïonnette. Il faut dire pourtant qu'une fois dans le chœur, les . soldats du roi ne firent plus œuvre de vengeance.

Je n'ai rien oublié de cette première prise d'armes qui m'a donné la fièvre des révoltes dans les jours troublés, où l'on croit à la terre promise. Voici comment s'alluma cette quasi-révolution.

Les pleureurs officiels suivaient le char funèbre du général Lamarque avec tant de recueillement qu'ils frap-

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paient d'un coup de canne tous les chapeaux ne saluant pas assez vite.

J'étais en compagnie de Van-Del-Hell et d'un étudiant de mes amis qui avait fait le coup de feu en 1830. On s'entraîna en se disant : « Nous allons nous amuser. » On enterrait un général. Nous crions : Vive la République l C'est toujours pour nous amuser. Devant un café, des joueurs de dominos ne se lèvent pas pour saluerLamarque, nous les empoignons et nous les mettons par violence dans le convoi. Le maître du café nous injurie. Nous brisons ses vitres et nous enlevons la dame du comptoir ! Jusque-là, il n'y avait point de pleureuses. Tumulte effroyable. Tout à l'heure ce n'était qu'une gaminerie, c'est à présent une émeute. Nous crions si haut, que nous voilà les maîtres de Paris. La troupe arrive, nous la désarmons. Ce n'est pas assez, ceu.x-ci cou. rent chez les armuriers, ceux-là chez les marchans de couteaux. En moins d'un quart d'heure, nous sommestous armés. Nous suivons toujours le convoi avec ce beau recueillement; par malheur, le général Lamarque ne sort pas de son cercueil pour nous conduire. Des soldats surviennent çà et là, à pied et à cheval. Nous voilà coupés comme un serpent; mais l'émeute meurt et ne se rend pas. Nous n'avons point de cartouches: A labaïonnette ! Le charivari funéraire se couronne de larmes sanglantes. On s'entre-tue sans bien savoir pourquoi. Ici, le flux nous emporte; plus loin, il nous rejette. Nos deux joueurs de dominos sont toujours parmi nous. Comme nous, ils ont crié aussi: Vire la République! Étrange épidémie de la foi républicaine. Nous leur promettons de faire ce soir une rude partie avec eux, mais auparavant nous voulons poser notre double-six aux Tuileries.

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Une ovation ! La foule se rue sur le héros des deux mondes. Il veut apaiser la foule par un de ces beaux discours où il jongle avec tous les mots à la mode ; mais on ne veut pas l'entendre, on le jette dans un fiacre, on dételle les chevaux et on le traîne à la cérémonie. Cette ovation va durer toute la journée. Il faut bien que le peuple souverain s'amuse. Tu -l'as voulu, Georges Dandin — Lafayette !

A bas les chapeaux gris ! Un monsieur à chapeau gris veut batailler, mais on se jette sur lui : c'est Roger de Beauvoir. Un autre monsieur pareillement coiffé est tout aussi violemment assailli : c'est Achille Jubinal. \'oilà une vraie comédie, car après avoir été malmenés par les révolutionnaires, ils sont mis au poste par les sergens de ville.

0 Aristophane ! M. Thiers est prisonnier au Rocher de Cancale. L'émeute est maîtresse du quartier Montorgueil. M. Thiers avait pris son parti et s'était mis à table en changeant son ruban rouge contre la croix de Juillet, mais l'émeute a voulu dîner avec lui.

•L'armée a eu raison de la révolte ; bientôt l'émeute a fui, comme la poussière devant l'orage. Nous revînmes par les rues avoisinant les boulevards, au risque de nous faire prendre à chaque pas. Par-ci, par-là, on barricadait, mais quand survenait la garde nationale: « Que faites-vous là? — Nous débarricadons. » Je vous le dis en vérité, des jeux d'enfans qui se font la main pour les futures révolutions. La nuit était venue. Quelques escarmouches, l'effarement, le silence.

Nous couchâmes àla belle étoile — sur la porte Saint- Denis ! — Le lendemain on mesura ses forces, rue Saint- Denis et rue Saint-Martin, parce que là l'émeute n'eut

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pas seulement les passans pour auxiliaires, elle eut les six étages des maisons. Les régimens décimés n'osaient plus marcher en avant contre des ennemis qui se battaient du haut en bas, surtout au cloître Saint- Méry. Le roi eut le bon esprit de faire le roi : il se montra à cheval devant l'Hôtel de Ville, les révoltés crièrent : Vire le roi ! Ce fut le dernier mot et ce fut l'épitaphe de la République de 1830.

Je croyais que la France était pour nous, mais nous nous étions levés trop matin. Le lendemain la lumière se fit en moi, je reconnus que c'est à coups d'idées et non à coups de fusil qu'il faut mener le monde. Tous les chefs d'État sont bons pour faire la justice, quel que soit leur titre, roi, empereur ou Président delà République. Je fis mon mea ciilpa, et je jurai de ne plus faire la guerre aux privilèges et aux bras croisés que dans les livres et les journaux, sans d'ailleurs garder beaucoup d'illusions sur le rôle du journaliste politique. « J'ai vu les ambitieux levant la tête comme un cèdre du Liban : j'ai passé et ils n'étaient plus. »

Godefroy Cavaignac ne fit pas son mea culpa, mais nous demeurâmes profondément amis. Pendant une longue période, nous nous retrouvâmes chaque semaine à la table hospitalière de M'"'' de Corancez, au château d'Asnières. C'était bien la plus aimable des survivantes du Directoire, Veuve d'un ami de Jean -Jacques, elle aimait les lettres avec passion. Elle maria sa fille à un autre de mes amis les plus aimés : Emile Le Dien, qui fut maire du dixième arrondissement sous le général Cavaignac.

Cependant, au bout d'une heure, le préfet de police et son état-major vinrent procéder aux arrestations, tout en

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délivrant les femmes, les curieux, les enfans que l'occasion avait chassés à Saint-Méry. Notre ami l'étudiant s'envola comme par miracle, mais nous deux Van-Del- Hell nous fûmes bien accrochés. Van-Del-Hell dit qu'il s'était battu comme un lion, sans savoir pour qui ni pourquoi : on le retint prisonnier. Vint mon tour ; le commissaire de police qui m'interrogeait dit tout à coup : « Comment, c'est toi ? » Je le reconnus aussi. « Oui, c'est moi, » dis-je en voulant le prendre sur le ton de l'héroïsme. « Monsieur, reprit Jennesson en clignant de l'œil, je vous réserve pour la fin. » Et se tournant vers deux sergens de ville : « Qu'on me réponde de cet homme ! »

J'avais reconnu Jennesson, un ami de mon père, élevé à Bruyères, où il venait souvent et où sa maison, bâtie pour une station d'eaux minérales, montre encore orgueilleusement une belle façade Louis XVI. Je le regardai sans bien comprendre, et je demandai à être réuni à Van-Del-Hell; mais mon ami était déjà parti sous bonne escorte.

Quand on eut à peu près mis de l'ordre dans le désordre de l'église, quand la plupart des prisonniers furent sur le chemin de la Préfecture de police, Jennesson me fit signe de marcher devant lui ; bientôt il marcha à côté de moi. « Tu es donc devenu fou } me dit-il. Ah! il n'y a point de justice: tu mériterais d'être fusillé; mais je me contenterai de te mettre demain matin, quand tu auras passé la nuit chez moi, sur la route de Bruyères.» Je voulus encore relever mes moustaches naissantes de révolutionnaire, c Allons donc, gamin, ne fais pas le fanfaron. Si tu dis un mot, je t'abandonne aux conseils de guerre. — Je dirai encore un seul mot : accordezmoi la liberté de mon ami Van-Del-Hell, arrêté à côté de

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moi :ilafait le coup de fusil, mais il est si maladroitqu'il n'a tué que des insurgés.— Eh bien, je lui ferai grâce.»

Jennesson ordonna à un de ses hommes de me conduire chez lui, rue Boileau, si j'ai bonne mémoire. M'"^ Jennesson, avec une grâce charmante, apaisa mes idées révolutionnaires. Nous attendîmes son mari jusqu'à minuit pour souper; cène fut pas long, car Jennesson devait passer la nuit à la Préfecture de police. On me donna un lit de camp où je ne dormis guère, tant j'avais la fièvre. J'entendais toujours les échos des coups de fusil, quoique Paris fût silencieux, semblable en cela aux poètes siffles au théâtre, qui toute la nuit croient entendre siffler. Je pensais aux hasards des révolutions : Un peu plus cette révolte de Juin jetait le gouvernement par terre pour proclamer la République, mais que serait-ce que cette République? Serait-ce le rivage après la tempête, ou la tempête après le rivage? Pourquoi, puisque j'étais un rêveur, avoir voulu devenir un homme d'action ? Je me reprochai, moi, l'engagé volontaire de 183 1, d'avoir trahi le sentiment du devoir de soldat en m'armant contre l'armée. Je jurai de ne plus travailler qu'aux révolutions pacifiques.

J'étais désespéré d'être forcé de revenir à Bruyères, car Jennesson qui n'en voulait pas démordre m'exilait de Paris. Que deviendraient nos travaux avec Van-Del- Hell? Reverrais-je le premier ami de ma vie parisienne ? Ne fallait-il pas dire adieu à tous mes rêves de poète et d'artiste ? Ma mère allait m'embrasser en pleurant de joie, mais mon père allait m'accueillir avec son froncement de sourcils? Que ferais-je là-bas? Il m'obligerait à finir mes études, à entrer dans la magistrature ou à reprendre la charrue.

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Le lendemain il me fallut pourtant partir. M. Jennesson qui était un brave homme me consola presque, par une scène inattendue. Comme nous prenions un biscuit trempé devin de Bruyères, le secrétaire du commissariat fit entrer Van-Del-Hell. « Monsieur, vous êtes libre, » lui dit Jennesson. Je m'étais jeté dans les bras de mon ami. Il fallait partir; nous nous séparâmes. Je ne l'ai jamais revu.

J'oubliais, je le revis une demi-heure après. J'étais retourné à l'hôtel de Malte pour recueillir mes hardes ; d'ailleurs la diligence ne partait que le soir. Je retrouvai Van-Del-Hell fumant sa pipe avec beaucoup de philosophie. Il avait promis à Jennesson de se cacher chez son père pendant les jours troublés, mais il reprenait pied sans souci à l'hôtel de Malte. « Je suis revenu pour toi, me dit-il. J'espère bien que tu ne vas pas aller faire tuer le veau gras dans ta famille. — Ni toi non plus. — Dieu m'en garde ! J'aimerais mieux te suivre à Bruyères pour jouer là-bas les Daphnis s'il y a des Chloé. A propos, tu sais que ta princesse a la fièvre, elle est pâle comme un beau soir d'automne. »

Van-Del-Hell acheva sa phrase en chantant. Il appela Nini. Celle-là, c'était la chanson de toutes les heures; il n'y a point d'airs connus et inconnus qui n'aient caressé ses lèvres. Je n'étais pas plus amoureu.x que cela, mais je ne pouvais plus vivre sans cette chanson de fauvette noire. Aussi ce fut avec un vif plaisir que j'appuyai Nini sur mon cœur. Elle avait pleuré pour tout de bon ; ne me voyant pas revenir depuis deux nuits, elle me croyait déjà victime de la tyrannie; elle commençait à crier: Vire la République ! Mais dès que nous fûmes à table pour déjeuner, ses belles couleurs lui

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revinrent; nous n'étions pas au dessert qu'elle chantait déjà. Je crois bien que ce jour-là elle chanta \^ Marseillaise, après avoir fermé la fenêtre.

Un peu avant le soir je lui ouvris mon cœur. Je lui dis que j'allais mourir de chagrin, mais que sous peine de passer en conseil de guerre il me fallait passer en conseil de famille, c'est-à-dire partir pour Bruyères. « Je ne me consolerai jamais, » me dit-elle en pleurant.

Le lendemain, Van-Del-Hell m'écrivit qu'elle était consolée. Ainsi va l'amour dans le pays Latin. Pour moi j'emportai Nini-yeux-noirs dans mon cœur — jusqu'au surlendemain : — l'homme vaut mieux que la femme.

Le papier timbré. — La valse. — La comédie

Je fus consolé en revoyant ma mère et mes sœurs. La famille rouvre d'autres sources dans le cœur et d'autres horizons dans l'esprit. Je dois dire que mon père tempéra mesjoies familiales par une sévérité implacable: pendant tout un mois je ne le vis pas sourire. C'est qu'il ne me pardonnait ni ma fuite nocturne, ni mes airs d'enfant prodigue, ni ma folie politique; pour lui, j'étais un fils perdu, il ne voulait plus me donner de conseils. <f Tant pis, disait -il à ses amis, je lui laisse la bride sur le cou, mais qu'il ne compte plus sur le râtelier. »

Je me remis à étudier. Je savais qu'au fond mon père me pardonnerait tout si je passais bientôt mes examens

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de bachelier pour étudier le droit. C'était le conseil d'un de ses amis, Tavocat Suin, un homme de beaucoup d'esprit qui fut sénateur du second empire. Tout le monde, d'ailleurs, donnait des conseils à mon père ; un autre de ses amis, un homme des tems primitifs, voulait qu'on m'administrât une volée de coups de bâton, pour me remettre dans le bon chemin. J'allai lui demander à déjeuner , voulant prendre la bête par les cornes. Nous nous grisâmes tous les deux. Ce fut la moralité.

On décida enfin que je ne ferais rien de bon à la maison : tout en étudiant je courus quelques études d'avoué et de notaire, jusqu'au célèbre M' Bouclier, membre du caveau et mari — marri — d'une bien jolie femme. Je restai toute une année dans les études de notaire. J'ai bien rédigé dans cette période cinquante contrats de mariage. J'aime à croire que j'ai porté bonheur aux épousés. Du premier coup, j'écrivis un acte notarial comme un acte de tragédie. Sans doute j'eusse été bien plus embarrassé si j'avais su le droit, mais le droit c'est comme le grec, on ne le sait jamais. Ce fut chez M' Niguet, notaire à Cœuvres, que j'usai mes premières plumes. C'était une maison idéale, car il avait non seulement une très jolie femme, mais encore trois bellessœurs qui étaient trois types de beauté, de grâce, de distinction : Mesdemoiselles de Mainville, cousines de mon ami du Boisgobey. La plus jeune, Ilerminie ou Hermiane, m'apprit à valser. Je jouai si bien mon jeu que tous les soirs je demandais une nouvelle leçon. Ces dames habitaient à deux lieues de Cœuvres un petit château où nous étions toujours quand elles n'étaient pas chez le notaire. Naturellement j'aimais la belle

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Hermiane,qui avait moins de courtisans que ses autres sœurs, parce qu'elle était rousse, une couleur méconnue en ce tems-là. Plus tard on rendit enfin justice à cette opulente chevelure, quand Hermiane fut surnommée la Toison d'or chez madame la princesse M — , car ce fut là que je la retrouvai, au bout de seize ans, toujours belle et victorieuse.

Cependant j'étais un singulier clerc de notaire, c'està-dire qu'on ne me voyait presque jamais à l'étude. Mon père payait quinze cents francs de pension à M^ Niguet, qui ne demandait pas autre chose de moi. Moins que rien ! car c'était quinze mille francs qu'il fallait payer pour mener une pareille existence : presque tous les soirs on dansait ou on jouait la comédie chez M^ Niguet, chez M'^^deMainville et au château deCœuvres, chez le marquis de Rancy qui venait d'épouser une très gracieuse ingénue parisienne, M"® Thomas — du Soleil.

Il paraît que je jouais la comédie comme si je fusse né là dedans. C'était l'histoire des contrats de mariage que je rédigeais sans savoir le droit. Nous attirions des spectateurs de Soissons, de Villers-Cotterets, de Vicsur-Aisne et de Cœuvres. J'avais un oncle qui vivait là avec ses enfans*et une sœur de sa femme, ma jolie tante Caroline, une des figures les plus aimées de mon enfance.

Est-ce la peine de vous apprendre que ce fut par un

* Parmi les cnfans de mon oncle, l'un d'eux, connu dans les lettres sous le nom d'Edouard Didier, se faisait remarquer par un véritable instinct du théâtre. Il venait aux répétitions pour nous donner des conseils, bien qu'il fût de beaucoup le plus jeune. Je m'étonne qu'après un brillant début au théâtre, Le rocher de Sisyphe, il soit resté à mi-chemin avec beaucoup de talent.

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coup de théâtre que finit la comédie au château de Cœuvres ? Le notaire n'y trouvait pas son compte. Il paraît qu'il se jouait des comédies dans les coulisses pendant qu'on jouait des saynètes sur la scène. Les trois belles demoiselles de Mainville représentaient les grandes coquettes et les amoureuses; le marquis de Rancy, les Don Juan et les maris trompés, disant avec sa verve gauloise qu'il était aussi amusant de jouer dans la vie les uns que les autres. Je jouais les amoureux — avec trop de naturel. — Ce fut pour moi la comédie du Chandelier, mais non pas au figuré. Le mari rentra avec un chandelier à la main et me le jeta à la tête, ce qui me sauva, car la nuit se fit sur ce tableau à la Fragonard. On n'en ferma pas moins le théâtre et on me tf retourna » à mon père qui me remit au régime du froncement de sourcils. J'eus beau lui réciter tout haut des contrats de mariage et des testaments, il ne voulut rien entendre.

Je passai quelques mois à Ambleny chez un notaire pacifique où il n'y avait pas le mot pour rire : mœurs sévères de l'ancien régime, couvre-feu à huit heures du soir. C'était l'hiver; je m'échappais toutes les semaines pour aller aux fêtes plus ou moins officielles de Soissons.

Après quoi je revins encore à Bruyères, où M" Jamin me donna le gouvernement de son étude. Celui-là était un Parisien pur sang qui aimait la vie jusqu'à en mourir; aussi mourut-il jeune. En attendant il aimait sa femme et les femmes de son prochain ; il donnait à danser; il allait valser chez les autres. Habitué du Théâtre-Français, il déclamait comme Ligier et Beauvallet ; aussi chez ses voisins de campagne tout était

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théâtre pour lui. Le notaire se transfigurait quand on lui demandait le récit de Théramène ou tout autre morceau appartenant au Traité du Sublime. Mon père n'était pas trop mécontent de me voir rédiger imperturbablement à peu près un acte notarial par jour, mais il voyait avec effroi que tous les soirs je courais les plaisirs du pays avec un notaire si mondain.

Les plaisirs du pays, c'était le spectacle à Laon où on soulignait çà et là quelques acteurs de Paris. C'était une comédie de M, de Moydier, un thé chez M. de Hennezel, un tour de valse chez M"""^ de la Bretèche, une charade chez M. de Givry, dans la compagnie des Coëtlogon, des Courval, des Montbreton, des de Blecourt, des de Beffroy.

Le pays de Laon est un des plus riches de France, non seulement en terres, mais en châteaux. Et ce ne sont point des châteaux pour rire. Chaque village a le sien s'il n'en a deux. Le Moyen Age et la Renaissance se donnent la main dans toutes ces demeures princières, hormis en certaines vallées où régnent les styles Louis XIII et Louis XV. En un jour, on peut visiter vingt châteaux plus ou moins contemporains, mais dignes de ceux qui aiment l'histoire : par exemple, la tour de Coucy, la tour de Neuville , la tour de Presle. Je pourrais aller jusqu'à dix châtellenies , on ne les compte pas. Et les châteaux! à commencer par le château de Marchais , cher à François I*"", habité aujourd'hui par le roi de Monaco, au voisinage du château de Saint-Vallier. On pourrait en nommer vingt autour de Laon.

Et combien de châtelains, qui, se moquant des orages révolutionnaires, comme les Courval, les Montbreton, les La Mare, les Poilly, les la Tour-du-Pin, les Brancas,

les Saint-Vallier, disaient après le sieur de Coucy : « Je ne suis roi, ni prince aussi, je suis le sire de Coucy.» Inspiration de la fameuse devise des Brohan, j'ai failli dire des Rohan : « Princesse ne daigne, reine ne puis, Brohan suis. »

C'est surtout après la révolution de Juillet que les châtelains des pays de Laon emmenèrent le Tout-Paris dans leurs châteaux. Que faire en ces châteaux à moins que l'on y chasse? On chassait beaucoup. Je n'y prenais pas grand plaisir, parce que les femmes ne chassaient pas comme aujourd'hui. Les châtelaines donnèrent des fêtes où on valsait pour oublier et où on jouait la comédie pour s'aguerrir. Chez M. de Courval, on jouait mieux que partout. Acteurs bien connus sur le théâtre du monde : le comte d'Alton-Shée, ce jeune pair de France révolutionnaire ; le duc de Guiche,qui fut le duc de Gramont dans les mauvais jours; le comte d'Albon, le baron de Dion, le vicomte de la Tour-du-Pin, le comte de Coëtlogon, le comte de Lauriston. Les coulisses étaient interdites aux maris. La belle comtesse de Rougé se distinguait parmi les comédiennes. Les autres n'étaient pas moins jolies. Tous les spectateurs étaient enthousiastes, moins le duc de Caumont-la-Force, qui voulait en avoir pour son argent et qui redemandait ses six sous en sortant. Les femmes lui disaient des injures et le renvoyaient à ses adorations du Théâtre-Français; mais il continuait à jouer le Misanthrope.

On ne jouait pas seulement la comédie chez M. de Courval, on la jouait partout. On n'en était pas encore arrivé aux proverbes. On jouait Scribe et C'^. Un jour, nous avons été jusqu'à représenter les Cuisinières.

Mais tous ces gais oiseaux s'envolèrent un jour ; on a

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beau braver les révolutions, il faut vivre des révolutions, témoin M. de Saint-Vallier, de mon voisinage, qui était hier ambassadeur à Berlin. Les jeunes gens comprirent qu'ils devaient ressaisir leur épée, les femmes reprirent le chemin de Paris, on ne laissa dans les châteaux que les chasseurs obstinés qui criaient à la trahison du duc d'Orléans et qui n'en voulaient pas démordre : j'en sais encore plus d'un qui proteste et qui attend Henri V depuis un demi-siècle.

J'avais tout un autre monde autour de moi qui croyait à ma fortune littéraire. Mes amis du moment, c'étaient mes cousins Houssaye et Mailfer ; Jules de Givry, un gentilhomme rimant des chansons; Jules Godon, un poëte qui ne s'attarda pas dans les lettres pour devenir un grave magistrat; La Bretèche,mon second clerc, qui s'engagea bientôt dans les dragons où il fit sa carrière ; Bouquet, qui dirigeait le Journal de rAisne avant Edouard Fleury, frère de Champfleury ; le marquis de Veslud et le baron d'Éterpignies, camarades de collège ; Paul Clippé, mon ancien maître, qui a traduit en maître les tragiques grecs ; Labouret, un jeune peintre, élève de Gros, que la province a dévoré; enfin Antoine Cocu, un romantique échevelé,fils d'un avoué de Laon, qui, pour se venger d'un substitut l'ayant malmené, avait cloué sa carte sur la porte du magistrat, si bien que le matin on y lut : Cocu avoué*.

Bouquet, qui n'avait rien à imprimer, demanda sur ma prière De profundis à Lecointe qui ne le publiait toujours 'pas et qui avait bien raison. Il imprima donc

* M. Cocu père portait d'autant mieux son nom qu'il ne prit jamais l'adjectif. Un soir on appelait les voyageurs de la dili-

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ce roman et fut de moitié dans les bénéfices avec l'éditeur. Je veux dire de moitié dans les pertes, car malgré le titre et la vignette romantiques, qui annonçaient tous les épouvantemens des romans à la mode, ce chefd'œuvre où Van-Del-Hell avait mis la main ne fit pas fortune.

Le roman parut, et je fus si désolé d'avoir écrit une pareille folie que je fis le vœu de ne plus écrire que des contrats de mariage : au moins les fautes de l'auteur ne seraient plus imprimées; mais un mois après, j'étais revenu à Paris pour prendre ma revanche avec la Couronne de Bleuets, cette fois sous mon nom, car De profundis parut sous le nom d'Alfred Mousse.

Chamfleury constatait ces jours-ci dans le Livre que j'avais tué l'épigraphe dans De profundis par un malin chapitre. F'our créer une figure de femme et pour railler les épigraphiles, j'avais trouvé tout simple d'emprunter, à la manière du statuaire grec, des fragments radieux aux poètes et romanciers du tems , si bien qu'il n'y avait pas un seul mot de moi dans tout le chapitre, et que mon héroïne était d'une beauté incomparable. Il se trouvait encore çà et là dans ce mauvais livre un chapitre original, mais ma seule excuse est de ne l'avoir pas signé.

A vingt ans de là. Bouquet qui fut le vrai coupable,

gence au moment du départ. Le père Cocu avait retenu la première place du coupé. Le conducteur crie : Cocu! avec emphase. On ne répond pas. Je causais avec le père et le fils. Le conducteur appelle les autres voyageurs. Il donne à M. Cocu les cinq minutes de grâce. A la dernière seconde, M. Cocu se présente : « Comment, vous étiez là et vous ne répondiez pas? — Je croyais que vous appeliez d'autres Co:u pour le même voyage. »

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puisqu'il le publia un peu malgré moi, me dit un jour à la gare du Nord : « Je ne serai pas longtems sans chanter mon De frofundis. » Je ne compris pas. On disait Bouquet très riche et très heureux. Il venait d'épouser une jeune fille qui était jolie; il remuait beaucoup d'or à la Bourse, car il était quart d'agent de change et il joua't un jeu d'enfer. L'argent ne fait pas le bonheur, surtout quand on le perd. Un matin, l'agent de change en titre, entrant dans son cabinet, trouva Bouquet qui venait de se brûler la cervelle. Il avait voulu mourir, sur son champ de bataille, le dernier de ses soldats, puisqu'il n'avait plus un sou.

Je croyais bien que c'était la dernière fois qu'on me parlerait de ce roman, mais je fus très surpris, il y a quelques jours, quand je lus dans un journal que le De profundis, « toutes marges avec la célèbre vignette représentant une danse de morts », se vendait cent francs dans le monde des bibliophiles. Ainsi vont les livres! Quand celui-là parut, on n'en voulait pas pour cent sous !

Schopenhauer a dit des tableaux et des statues : a II faut se comporter avec les chefs-d'œuvre de l'art comme avec les grands personnages : se tenir simplement devant eux et attendre qu'ils vous parlent. » C'est ainsi qu'il faut se comporter avec l'Inspiration. Je n'avais pas attendu qu'elle me parlât quand j'écrivis De profundis.

2o8 Les Co7ifessions

Jusqu'ici, je suis confus de ne montrer qu'un chercheur qui ne trouvait pas. Que de sentiers perdus loin du vrai chemin ! Comme l'écolier de l'Antologie, je ne rapportais dans mon panier que des papillons, des roses et des sauterelles. Pas un seul épi d'or cueilli dans le champ de la sagesse! Mais quand ma conscience me reprochait ce vagabondage à travers les folies, je répondais par la folie des autres.

Et où aller acheter de la sagesse? Il y a la boutique des sages de la Grèce. Mais pourquoi ne dit-on pas les sept fous }

Selon Thaïes, l'eau était le principe de toutes choses. Et sur ce beau mot, il vidait sa coupe pleine de vin. Solon, qui prêcha l'égalité, se fit esclave de Pisistrate. Chilon, qui voulait qu'on vécût loin du plaisir comme loin de la douleur, osa mourir de joie, parce que son fils avait tué un homme aux fêtes dePugilas. Fut-il moins fou ce tyran Périandre, ce sanguinaire qui confisqua les bijoux des Corinthiennes pour une offrande aux dieux, parce que ses chevaux concouraient aux jeux olympiques ? Piltacus ne fut pas plus sage que Solon, puisqu'il traîna aussi son péplum dans le sang. Qui encore? Simonide, un malin, le jour oij il enseignait l'art de n'être point volé : Tait d'aller tout nu!

Je ne donnerais pas une cigarette pour la sagesse de ces sages-là.

C'est pourtant de l'histoire ; mais il n'y a pas d'histoire, il n'y a que des légendes. Ainsi, qu'est-ce que le banquet des sept sages de la Grèce, qui n'ont jamais dîne en-

semble? , • .^^

Cependant tout m'appelait à Paris, même la misère. Mon père, riche en terres, n'était pas argentier ; il me laissait bien libre d'y retourner, « à la condition d y vivre de ton génie r>, me disait-il d'une lèvre amere. Certes il aurait pu très aisément me faire des rentes pour m'amuser à Paris, mais cette belle idée n'ébrechait pa. ses principes. 11 disait qu'il laisserait un million a ses enfans : nous étions déjà quatre, et il avait bon pied, bon œil. Il me donna mille francs pour la saison, a la condition quej'étudierais le droit, mais il voyait bien que ie ne tiendrais pas longtems dans la basoche ; il ne me croyait pas destiné à devenir Démosthène m C.ceron. Il pressentait que je ne ferais rien et il ne voulait pas payer les frais de ma paresse. Je savais donc que si j'allais à Paris c'était sans lettre de recommandation, c'est-à-dire sans lettre de change. Je partis.

C'était la seconde fois que je m'aventurais dans cette solitude plus ténébreuse que celle de ma foret. J'étais revenu de Paris en juin 1832, j'y retournai après plus d'une année perdue en pérégrinations insensées.

le me retrouvai seul à Paris prespue aussi pauvre nue la première fois. Je n'ai jamais su compter avec la misère, non plus qu'avec la fortune. Or, je les ai vues de très près, ces deux hautes capricieuses. 11 me fal ut n e remettre au régime de manger çà et là, de voir de Ion le luxe de Paris sans y toucher, de dormir dans un hôte garni où passent et repassent tous les pauvres diab.es qui croient au lendemain. Je n'avais plus pour me recon-

forter la gaieté de mon ami Paul Van-Del-Hell, que la mort venait de coucher à vingt ans dans le tombeau*.

Après une année, on ne retrouve plus le Paris qui vous souriait. C'est la même comédie parisienne, mais les rôles changent de comédiens. J'étais résigné à tout, non que j'eusse une foi robuste en moi, mais peut-être parce que je n'attachais pas un grand prix à l'étoffe de la vie. Et puis, jusque-là, jen^étais pas accoutumé àunsybaritisme effréné ; j'avais heurté du pied plus d'un pli de roses, je m'étais fortifié contre l'impossible, je ne désespérais pas de l'imprévu. J'étais d'ailleurs pareil en cela à beaucoup d'étudiants qui s'acharnent à la science du droit et de la médecine, sans se préoccuper de leur oreiller ni de leur table. Advienne que pourra : la jeunesse vit un peu de l'air du tems. Il n'est pas mal de payer sa dette à la misère, d'en subir les étreintes et de s'écrier comme le philosophe : v Tout espérer et ne rien craindre. » Par bonheur, c'est la belle saison des amitiés. Le pauvre n'a pas d'amis : qui a dit cela } C'est le riche qui n'en a pas. Sans l'amitié, quel est l'étudiant qui aurait le courage de vivre à Paris, l'hiver sans feu, après avoir mal dîné, à moins que l'amour ne soit de la partie ?

Je retrouvai donc des amis. Parmi ceu.vdece tems-là, l'un est aujourd'hui sénateur, l'autre est conseiller à la Cour, le troisième est resté poète, le quatrième n'est rien du tout, c'est le plus sage et le plus heureux. Tous les quatre nous nous étions promis, il y a un demi-

* Je retrouvai sa jeune sœur sur le point d'cpouser Desessart, un saint-simonicn qui devint,après Eugène Renduel, le libraire des romantiques. Il débuta par la Pcclicrcssc et la Comcdic de la mort.

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siècle, après un festin chez Flicoteaux, d'arriver à tout. Nous avions bien dépensé ce jour-là cent sous à nous quatre. Nous avons voulu dîner ensemble au dernier hiver, pour nous rappeler cette cuisine légendaire. Eh bien, j'ai trouvé qu'on dînait mieux aujourd'hui; il est vrai que nous ne dînions pas chez Flicoteaux. Mais le sénateur qui regrette ses vingt ans, parce qu'il a eu la bêtise de ne pas les emporter avec lui comme j'ai toujours fait, a décidé qu'on dînait mieux chez Flicoteaux, même sans perdreaux truffés, sans vin de Château-Yquem et sans vin de Champagne frappé.

C'est que le sénateur est obligé de dîner chez les ministres.

Quand un étudiant vient à Paris, il va tout naturellement frapper à la porte des étudians de sa province. Je voulus connaître, moi plumitif surnuméraire, tous les plumitifs en titre de mon pays. Ce fut d'ailleurs bientôt fait, car il n'y avait guère que Dumas et Henri Martin. Il y avait bien encore Félix Davin, un romantique accaparé par Balzac qui avait lu avec délice le Crapaud. Il y avait bien aussi Bergeron, cet ami d'Armand Carrel, ce viveur spirituel qui fut accusé d'avoir tiré sur le roi au pont Royal et qui fut acquitté pour un mot. Apres avoir regardé le pistolet, pièce de conviction : « Quoi ! c'est avec ce pistolet que j'aurais tiré sur le roi Hl n'y a même pas de quoi tuer un roitelet. » Le tribunal éclata de rire et fut désarmé de la guillotine.

Bergeron, qui eût été poète avec un peu moins de scepticisme, m'adressa alors ces vers qui ont eu leur jour de célébrité :

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