TEMS PERDU
r>urle chemin de Soissons, je rencontrai une troupe Ode comédiens courant Taventure, qui me rappela d'assez loin pourtant - les bohémiens du roi Silence. C'était un peu moins dépenaillé, mais tout aussi pit oresque. A l'avant-garde, un char-à-bancs traînait les comédiennes les plus flambantes de la troupe sous la protection de M. Léandre. A l'arrière-garde, un chariot conduit par M. Sganarelle renfermait les enfans et les
décors. . , ,„
Quelques acteurs et quelques actrices venaient de s'aTrêter devant une fontaine, - vraie fontaine miraculeuse quand il n'y a point de cabaret. - Je ne hs pas
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de façons pour prier une Colomhine, qui buvait dans sa main, de me permettre de boire à la même coupe.
J'ai conté déjà mes premières aventures sur le chemin de Paris en vers qui ressemblent trop à de la prose pour que je me donne la peine de les traduire ici, d'autant moins que je n'arriverais pas mieux à la concision si je décapitais mes rimes.
Donc, si vous voulez la fin de l'histoire , vous serez forcé de lire mes vers. C'est, d'ailleurs, sur les strophes que l'inimitable Roybet a gravé cette scène à l'eau forte :
L'Étoile mit la main sous le jet de la source,
Elle y trempa la lèvre et but tout en riant.
Je bus dans cette coupe... Hélas ! nions La Ressource
Survint plus glorieux qu'un prince d'Orient;
Il prit la même coupe. 0 ciel ! si la Grande Ourse
Avait pu f engloutir, ce fanfaron bruyant!
Quoiqu'il eût pour aïeux le Soleil et la Lune,
Il daigna me parler : c'était beaucoup d'honneur !
<t Que vous êtes heureux ! lui dis-je sans rancune
— Voulez-vous une stalle au jeu de mon bonheur?
— Être comédien, quelle bonne fortune!
— Ehbien, soyez heureux. — Oh ! grand merci, seigneur .'»
La Ressource aussitôt r.T haranguer sa troupe, Et d'un air d'empereur me présente gaiement : « Nous avons tous les deux bu dans la même coupe, Donc nous sommes amis. » Chacun nie fut charmant. Clitandre, enrubanné, freluquet à la houppe, Daigna venir à moi pour causer galamment.
Teins perdu i6ç
Je regardais V Étoile et déjà fêtais ivre :
L'eau se changeait en vin; je croyais mon cœur pris.
Mais cela n'était pas encore le vrai livre
De Vamour. — Tout à coup, une beauté sans prix
M' apparaît — et je sens que mon âme va vivre...
Clitandre me parlait, mais je n'ai rien compris.
Or, c'était l'ingénue. Elle songeait sans doute A sa mère; on eût dit une Mignon rêvant; Elle avait dérobé quelques fleurs sur sa route. Que d'une main distraite elle effeuillait au vent. Elle n'entendait rien. — Arabelle était toute A ses rêves aimés. — Elle rêvait souvent.
Sur sa bouclie entf ouverte ainsi qu'une grenade , Un sourire parlait de sa virginité ; Autour d'elle l'Amour chantait sa sérénade ; Sa grâce était plus belle encor que sa beauté ; Comme une vision le soir en promenade , Elle cherchait dans l'air la vague volupté.
« Ma belle, écoutez-moi : la Muse est ma marraine ;
Ma nourrice a baigné ma lèvre à l'Hippocras,
Et je n'ai qu'à parler pour créer une reine :
Je te couronnerai partout où tu voudras.
Je cherchais sur la rive Héro pour souveraine :
Appelle-moi Léandre et tombe dans mes bras. »
Mais la belle me dit : « Je n'aime pas les phrases. » J'eus beau parler, elle eut des rages de pudeur; Ah! si j'avais montré des perles, des topazes, C'était là l'éloquence! Et moi, dans ma candeur. Je cueillais des bleuets, des rimes, des extases... 0 poète ignorant qui ne sait pas son cœur!
Elle se ravisa pour tint, V aventureuse,
Et s'avoua vaincue après ni avoir bravé :
Un soir qu'elle jouait son rôle d'amoureuse
Avec plus d'abandon, le public captivé
Lui jeta des bouquets. « Puisque je suis heureuse,
Me dit-elle, viens-t'en -.je t'aime, j'ai trouvé!
0 le divin roman de mon âme étonnée, Désir de volupté dans l'amour virginal, Rayon dont la jeunesse est tout illuminée! Mais ce roman dura ce que dure un journal. Journal du soir! Déjà quand vint la matinée La belle en souriant me chanta V air final.
Je quittai le théâtre un peu tôt pour ma gloire : Je devais débuter en prose et même en vers. La Ressource me fit ses adieux après boire... Je venais de passer par tout un univers ! Mon cœur brouillait déjà le roman et l'histoire : Je regrette toujours mes bottes à revers.
Arabelle pleura — des perles — la perverse ! Elle essayait un rôle : — Horrible gagne-pain ! 0 doux baisers d'adieu ! ce fut toute une averse. Une larme de plus et je mourais Scapin. Que de rêves charmans son souvenir me verse, La blanche vision d'un ciel de papier peint!
Le soir, le croirez-vous? je revins au théâtre:
En simple spectateur je voulais la revoir.
Ma belle amie avait un public idolâtre;
Je courus à sa loge, avec mon désespoir :
« Écoute, me dit-elle, écoute mon cœur battre;
Tu m'as appris l'amour— un autre est là — bonsoir! »
Te m s perdu ijt
Les ch.visons
Après avoir quitté les comédiens dans la patrie d'Alexandre Dumas, ne voulant pas m'aventurer avec eux dans le pays de Racine ni dans celui de La Fontaine, quoique tout cela fût de mon département, je débarquai à Paris un beau matin d'avril au premier feu de l'aurore. La grande ville dormait, mais dormait mal : la veille, le choléra lui avait pris dix-sept cent vingt et un habitans. On était affolé par l'épouvante; aussi tout en suivant à pied l'Auvergnat qui avait pris mes bagages rue Notre-Dame-des-Victoires pour les porter dans le pays Latin, — car en ce tems-là les fiacres étaient rares le matin, — je rencontrais dans les rues des cholériques roulés dans des draps, qui attendaient les croque-morts à la porte de leur maison. Tout le monde avait peur de tout le monde, car c'était la première fois que cette peste tombait sur Paris. Les rares Parisiens sortis à cette heure-là grignotaient des oignons pour braver le fléau; moi seul peut-être je n'avais pas peur, ne pouvant imaginer que je venais tout exprès à Paris pour me faire enterrer. Je ne savais pas bien en quel hôtel je voulais descendre, lorsque je fis la rencontre d'un coquin de haute futaie, marchand de bijoux que j'avais rencontré à Soissons, où il avait chanté à table d'hôte des chansons de Déranger.
11 me demanda où je voulais aller. Je lui parlai du voisinage de la Sorbonne et du Collège de France : il
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me conduisit à VHôtel de Malte, place Cambrai, où on ne fit pas de façons pour me recevoir: il n'y avait plus qu'un seul locataire, Van-Del-Hell, qui devint bientôt mon ami.
J'étais à peine entré qu'il vint à ma rencontre. « Dieu soit loué! me dit-il en riant, car c'est Dieu qui vous envoie; le choléra a dévoré ou chassé tous les locataires de VHôtel de Malte; il n'avait plus qu'une bouchée à faire de moi, mais maintenant à nous deux! — N'ayons pas peur, lui dis-je, le choléra n'aime pas les gens qui rient. » Nous nous donnâmes la main. Ce fut une des plus vives amitiés du pays Latin. Ce n'est pas la peine de conter les dangers que me fit courir le marchand de bijoux. Il m'attendait dans le bureau de Thôtel. Il m'entraîna dans la Cité, rue aux Fèves, pour déjeuner, me disant que j'aurais l'occasion d'y rencontrer Déranger. J'étais tombé dans un abominable coupe-gorge; mais quoique Champenois, je n'étais pas si bête. A peine nous eut-on servi une andouille et du vin blanc, qu'une demi-douzaine de coquines mirent la main sur m.oi. J'eus le bon esprit de ne pas mettre la main sur elles. Je leur déclarai que je voulais devenir évêque et que rien au monde ne pourrait me détourner de la voie sacrée.
C'est beau de braver les passions, surtout les mauvaises passions ; car j'avais remarqué parmi ces monstres dépenaillés, vrai fumier de débauche, une jolie fille, intitulée la Brabançonne, qui versait à boire atout le monde, non pas comme une urne, mais comme une cruche, bras nus, cheveux épars, gorge flottante : une vraie fille de Jordaens, qui me prenait les yeux.
Je m'enfuis comme un sage.
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Le marchand de bijoux sortit en même tems que moi. « Vous ne savez pas vivre, me dit-il; cette fille qui nous versait à boire est la coqueluche de tout Paris. — Je sais vivre, Monsieur, mais je ne sais pas boire. » Et je bifurquai pour ne pas aller du même pas avec ce drôle.
Je ne fus pas peu surpris quand je retrouvai VHôtel de Malle , — ce qui ne fut pas sans peine, car je ne savais point qu'il fût situé place Cambrai , — de voir Van-Del-Hell aux prises avec le marchand de bijoux. Il le secouait comme un prunier et l'entraînait au poste. C'est que ce galant homme, qui savait bien son chemin, était venu en toute hâte demander ma valise à l'hôtesse, en lui disant que je l'envoyais pour ce message, étant attardé avec des amis.
Quand Van-Del-Hell m'aperçut, il abandonna l'idée de conduire l'homme au poste; il se contenta de lui donner un coup de pied dans l'arrière-train. « J'aime la justice sommaire, me dit-il. Et puis, il nous eût fallu aller déposer au tribunal et nous n'avons pas de tems à perdre. » Van-Del-Hell savait déjà que je venais à Paris pour y faire des romans et des comédies, des poèmes et des sonnets; lui-même, quoique occupé à donner des leçons de grec aux futurs bacheliers hors cadre, se préparait pour le boulevard du Crime; il écrivait un drame pour la Gaîté et un à-propos aux Folies-Dramatiques. Il me proposa d'être de moitié dans tout ce que nous ferions. Il se chargea dès le jour même de promener sur le quai, chez tous les libraires, des Coules fantasliques que j'apportais de Bruyères. Il revint le soir très désillusionné , mais nous dînâmes gaiement tout en tenant conseil pour le lendemain. « Et la poésie? lui dis-je. — Tu es fou, la prose est de la mauvaise
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monnaie, mais la poésie est de la fausse monnaie : tu aurais ïlliade dans ta poche que tu n'en tirerais pas un louis d'or. — Alors Homère au dix-neuvième siècle mendierait à travers Paris? — Oui, s'il n'était pas connu. — Comment ont fait les autres poètes ? — Ce sont des malins, Lamartine et Hugo : ils ont commencé par être célèbres, mais ceux qui ne commencent pas par là ne font jamais rien. — Et Déranger.^ — Autre malin qui a fait chanter sa première chanson par toute la France. A propos, veux-tu faire des chansons? — Mon Dieu, oui. — C'est qu'un marchand des rues m'en a demandé hier. — Cela a cours ? — Je crois bien, il m'a offert quarante-huit francs pour vingt-quatre chansons ; il avait commencé par m'offrir vingt-quatre francs pour quarante-huit chansons. Il débite cela par cahiers de douze, quelquefois de six. — Eh bien, demain, je lui ferai ses vingt-quatre chansons. — Comment, demain! — Des chansons, cela s'improvise. Ah! je ne les ferai pas dans le silence du cabinet comme Béranger; je les ferai dans la rue ou au café, un peu partout. »
Le lendemian, à l'heure du dîner, je présentai à Van- Del-Hell un joli manuscrit renfermant vingt-quatre chansons variées sur des airs connus ou des airs à faire, chansons politiques et chansons amoureuses. « Mais en vérité, me dit \'an-Del-Heli, feuilletant le manuscrit, il y en a de fort jolies. — C'est plus tôt fait de les bien faire que de les mal faire. » Le soir même, le marchand de chansons nous avait payés. Aussi nous nous en allâmes gaiement dîner sur la place de l'Odéon, ce qui nous coûta six chansons. Nous dépensâmes encore deux chansons au café X'oltaire.
J'étais émerveillé de la facilité de mes débuts :
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quarante-huit francs en un jour! Et ce qu'il y eut de plus beau, c'est que le marchand de chansons revint jusqu'à trois fois frapper à notre porte. « Remarque, me dit Van-Del-Hell, que ces chansons, chantées dans le quartier Latin, pourront nous servir encore pour mettre dans des vaudevilles qui seront joués sur la rive droite. » Et il se mit à chanter , sur l'air des Visitandines , la première chanson qui avait pour litre : Les Courtisans.
Ils sont fidèles sur un point Les gens qui vivent de louange , Car ces Messieurs ne changent point Lorsque le gouvernement change.
La seconde chanson s'appelait les Courtisanes ; elle fut chantée à perte de voix dans tous les carrefours. Heureusement qu'on ne chantait pas le nom de l'auteur, car nous avions pris ce pseudonyme : Un petit-cousin DE DÉRANGER. Dcux cahicrs parurent avec cette autre marque : Chansons dans la manière de M. de Béranger.
Cette gloire anonyme ne pouvait pas nous mener bien loin ni faire notre fortune. Nous nous rejetâmes sur le roman et sur le théâtre; mais nous avions beau nous armer des plus beaux titres, les éditeurs de romans et les directeurs de théâtre nous renvoyaient aux calendes grecques. Toutefois, un mauvais roman : De profundis, et un mauvais drame : La Vierge des Ruines furent acceptés par l'éditeur Lecointe et par le directeur de la Gaîté. Le drame renfermait toutes les iiéripéties des crimes et des passions ; le roman vivait de cette idée reparue plus d'une fois depuis 1832 : une courtisane qui, tout en continuant de vivre sur le fumier,
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élève sa fille dans une atmosphère virginale. Mais cela ne valait pas la peine d'être imprimé ni la peine d'être joué, parce que cela était écrit par deux gamins gaminant. Il nous vint une bonne aubaine. On demanda à Van-Del-Hell une traduction nouvelle de Daphnis et Chloé. « C'est ton affaire, lui dis-je. — C'est plutôt la tienne, me répondit-il. — Voyons! puisque tu es un helléniste. — Oui, mais je ne sais pas mieux le grec que toi, car personne ne sait le grec, pas même mon père qui a fait une Grammaire grecque. Tu vas te mettre à l'œuvre, parce que tu es bien plus près que moi de ces mœurs rustiques. Tu as dû jouer, il n'y a point longtems, dans tes vallons champenois, le rôle de Daphnis auprès d'une Chloé amoureuse sans le savoir. — Oui, mais je vais donner une couleur champenoise au lieu de donner une couleur grecque. — Non, n'aie pas peur. Tu mettras Longus le soir sous ton oreiller et tu te réveilleras le matin tout aussi Grec que lui, d'autant plus que c'est un Grec de la décadence. Tu sais bien que ce sont les musiciens les moins savans qui trouvent les plus jolies mélodies. »
Ces paroles de Van-Del-Hell me rappelèrent un petit vers du cardinal de Bernis qui vaut tout ïArt poétique et tout le Traité du Sublime :
A force d'art, Part lui-même est banni.
La Fontaine n'eut pas dit mieux. Je trouvai bien original de traduire Daphnis et Chloé; j'y allai bravement, tout en étudiant Amyot et Courier; je n'avais d'ailleurs aucune inquiétude, car cette traduction devait être revue et corrigée par le père de Van-Del-Hell; c'était grâce à
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son nom qu'on nous payait un beau billet de mille francs pour mettre ce petit chef-d'œuvre dans le style romantique.
Les dieux
Je ne fus pas peu surpris un matin de voir arriver Van-Del-Hell déguisé en Saint-Simonien. « Pourquoi cette mascarade? — Oui, tu croyais que j'avais passé la nuit dans une tabagie avec des filles ou des coquins? Rassure-toi, je me suis régénéré! C'est ce que tu feras avant peu, car toi aussi tu seras Saint-Simonien. — Jamais ! le rôle d'apôtre ne me tente pas ; de deux choses l'une : ou on est l'apôtre du ridicule, et ce n'est pas la peine de se mettre en campagne ; ou on est l'apôtre du juste, et on meurt de tous les martyres. J'ai soif de vie et de liberté, je ne veux pas m'enrégimenter dans les idées des autres. Je ne t'en fais pas moins mon compliment : tu es fort beau dans ta métamorphose. Où prèches-tu ? — Je ne prêche pas encore. A chacun selon ses œuvres :yal dit que j'étais un homme de lettres, et on m'a chargé de porter des lettres. »
Si la religion saint-simonienne n'a pas pris de plus fortes racines en France, c'est que la légende poétique ne couroimait pas son idéal, car ce n'était ni l'Évangile, ni l'intelligence, ni les nuées qui lui manquaient. Je n'ai jamais vu remuer tant d'idées que par les Saints-Simo-
niens. Tous ont eu la prescience du monde futur, 11 leur a fallu percer des isthmes, mais leurs arrière-neveux viendront qui les conduiront à la terre promise. Maxime Du Camp a très bien dit d'Enfantin, qu'il rappelait les paladins de la scolastique allant offrir à tout venant la bataille dans le champ clos des syllogismes. C'était mieux qu'un paladin, c'était un apôtre, non seulement par la barbe mais par la foi ; son tort était de trop heurter les nuages de l'Apocalypse.
Il y eut bien des comédies dans le saint-simonisme. Je transcris ici trois pages prises dans trois lettres que j'écrivais à ma mère * :
« Les Saints-Simoniens avaient quitté leur patrie primitive de Ménilmontant ; ils sont descendus à la rue Taitbout, où tous les dimanches ils font la Cène : le Père, le Fils, les Filles; mais hier la représentation a été interrompue par des comédiens qui trouvent que leur théâtre ne fait plus d'argent, depuis que les dieux se mêlent de se faire eux-mêmes comédiens. Sifflets, tumulte, batailles; la garde municipale a fait irruption et a osé mettre la main sur Dieu le père. Le croirezvous, siècles futurs , on a empoigné Enfantin comme un simple mortel!
« C'est la première station de la croix.
« Mais nous n'en sommes pas encore au Golgotha,
* Quand mourut ma mère, en 1876, je retrouvai mes lettres, même celles que j'écrivais à mes sœurs, dans une petite chifi'onnicrc en bois de rose, dernier souvenir de ChiJ)'c, fille de Louis XV. Ma merc, qui lisait encore à ses derniers jours, quoiqu'elle eût quatre-vingt-quatre ans, avait feuilleté ces lettres jusqu'à la fin, en me disant qu'elle savait mieux ma vie que moi-même. Elle avait raison : beaucoup de pages de ma vie étaient là que j'avais bien oubliées.
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témoin ces petites lettres d'invitation à ces dames : « Le dieu Saint-Simon vous invite à passer la soirée « chez lui, rue de Monsigny, n" ']. Il y aura un violon. » « On a joué le ciel à l'écarté et mis Dieu en coupons de rente. Le pape a battu des entrechats tout comme un simple mortel; le sous-pape a dansé le cotillon avec la papesse, afin d'offrir une image de l'hyménée que les Saints-Simoniens comptent établir dans la grande famille humaine.
• « Mais voici que les dieux ne pouvant plus monter au ciel ni descendre aux enfers vont en cour d'assises. 0 Saint-Simon! où es-tu. ^ Tu diras que la cour d'assises est le prétoire. Jésus-Christ n'a-t-il point passé par là? Jésus-Christ n'était-il point la loi vivante, si Saint-Simon me permet de le comparer au Fils de Dieu } Le sous-dieu Enfantin n'était pourtant pas sûr de son affaire quand il a comparu en cour d'assises. « Celui « qui protège les femmes sera protégé par les femmes- » Donc Enfantin avait pris deux avocates, mais au moment suprême les deux avocates ayant omis de revêtir la robe et de se coiffer du bonnet se virent couper la parole. Le sous-dieu fut réduit à parler lui-même comme un simple mortel; il a invoqué ceux qui pleurent, en disant qu'ils seraient consolés. Les juges n'ont pas eu de pitié. Enfantin, Chevalier et Duveyrier, « ses « fils >), ont été condamnés à je ne sais combien de mois de prison! Olyndes Rodrigues a payé l'amende. Avec un si beau nom! Enfantin se consolera dans sa gloire, Chevalier dira qu'il est sans peur et sans reproche, Duveyrier fera une comédie.
« La vraie comédie à faire, c'est la comédie des dieux,
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« En attendant, c'est toujours un étrange spectacle que de voir les idées battues de verges. Celui qui se sert de l'épée périra par l'épée, celui qui frappe par l'idée ne doit périr que par l'idée.
« Les dieux s'en vont. On ne leur a même pas donné leurs huit jours, on les a mis hors la loi tout en les mettant à la porte. Je parle des Saints-Simoniens. La doctrine est dans la rue; les prophètes ont mis la clef sous la porte; ils ne sont sortis qu'après le coucher du soleil pour ne pas être appréhendés au corps. Comme les dieux n'ont pas payé leur loyer, on vend leur défroque, ces admirables habits bleus couleur du ciel, que revêtaient avec tant d'onction le pape et la papesse. Il n'est pas jusqu'au trône qui ne soit mis à l'encan, ce trône où Enfantin prêchait la doctrme de la rédemption de la chair. On vendra aussi le Globe, le journal des dieux ; mais le phénix renaîtra de ses cendres : le Capitole est près de la roche Tarpéienne.
(c L'abbé Châtel retournera-t-il au Capitole ? C'est un autre dieu qui fait sans gaieté le mardi gras du catholicisme. Il ne doute de rien, il va de scandale en scandale, il se croit un Luther ou un Calvin, il donne le sacrement de la première communion, du même coup, à deux cents jolis enfans qui croient qu'une Église est une église. Ce n'est pas assez de faire des anges, il a fait un évêque après s'être consacré archevêque. Mais voilà que l'évêque et l'archevêque se prennent au collet et se traînent dans la boue de Clichy-la-Garenne , leur pays d'élection , car c'est là qu'ils disent aujourd'hui la messe en français.
« Ces deux grands-prêtres promettaient de faire tra-
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vailler les poètes, à commencer par Casimir Delavigne, qui vient de traduire pour eux le De profundis en français. Espérons que ce De profundis sera bientôt chante sur la tombe de ces deux coquins sans le savoir.
« La prochaine fois jeté parlerai du iMapah, troisième dieu que j'ai vu bras dessus bras dessous avec Evadan, sa maîtresse et sa blanchisseuse. »
Ainsi, sur les dieux du jour, j'écrivais à ma mère, — Lucien imberbe, — dans ma raillerie juvénile.
J'ai vu passer plus tard le cercueil d'un quatrième dieu, qui fut un homme par les, idées. Charles Fourier n'était ni de l'Académie des sciences ni de l'Académie des sciences morales et politiques, quoiqu'il fût la science innée. Qui le croira? — ce grand chercheur dans le pays de la vérité, qui a proclamé la loi sériaire, le théorème proportionnel aux destinées, la théorie des quatre mouvemens; celui qui, à quinze ans, avant l'invention de la vapeur, inventait le chemin de fer devant ses camarades d'école, disant qu'il ne fallait plus que les nations fussent étrangères l'une à l'autre, puisque l'humanité était la même famille, — eh bien , il est mort abandonné de tous les penseurs du siècle , de tous les savans patentés; pas un ne s'est incliné sur cette misère auguste, pas un n'a été effrayé à l'idée que Charles Fourier à soixante-six ans travaillait douze heures par jour, comme un subalterne, copiant des lettres de commerce pour gagner son pain! Sur la fin, pourtant, un homme de cœur, qui a conduit ses funérailles, avait créé autour de lui une petite phalange d'amitiés dévouées.
Saint-Simon a été plus heureux: il a éveillé des enthousiasmes passionnés, il a failli renouveler le monde.
Je ne sais pas si les Fouriéristes auront un lendemain, je suis sûr que les Saints-Simoniens n'ont pas dit leur dernier mot. Ils sont tous morts, mais leur testament n'est pas encore ouvert.
Nini-yeux-noirs , Nini-yeux-bleiis
'e croirez-vous quand je vous dirai qu'au mois de .mai 1832, pour inaugurer la belle saison retardée par le choléra, un étudiant de Charenton voulut mettre à la mode les chapeaux rouges, les chapeaux violets, les chapeaux bleus, comme si les hommes voulussent arborer toutes les couleurs, aussi bien que les femmes. Ce fut un incroyable charivari, car il y eut aussi des chapeaux tricolores.
Les étudians, presque tous républicains, se pavanèrent avec le chapeau rouge; les timorés se contentèrent du chapeau violet ; les Werthers s'endimanchèrent avec le chapeau bleu. Dans le pays Latin les chapeaux ne coûtant que dix francs, nous nous risquâmes pour un louis avec le chapeau rouge. Comme on portait ça sur le coin de l'oreille , tout le monde tournait la tête pour voir passer les chapeaux rouges. Les nôtres nous portèrent bonheur.
Nous traversions un matin le jardin du Luxembourg; nous avisâmes deux fillettes tout émerveillées de nous voir si bien coiffés.
C'étaient deux échappées de la famille qui couraient l'aventure, depuis l'École de droit jusqu'à l'École de
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médecine, en passant par la fontaine de Médicis : une vraie fontaine de Vaucluse pour les Laures cherchant Pétrarque. L'une d'elles dit : « Les jolis chapeaux! — Et bien portés! » m'écriai-je.
Nous étions deux, nous voilà quatre. Les demoiselles n'étaient pas, comme nous, coiffées à la dernière mode; elles allaient cheveux flottans, l'une en saule pleureur, l'autre à la Ninon; l'une marchait en pantoufles, l'autre traînait des souliers mordorés ; chacune portait allègrement une robe de foulard si légère, qu'elle dessinait les golfes et les caps de ces deux géographies féminines. C'étaient là deux bouquets de jeunesse, deux promesses amoureuses, deux fruits à peine mûrissans. Je n'eus pas de peine à convaincre ces fillettes que, puisqu'elles étaient sur notre passage, c'est que le destin voulait qu'elles déjeunassent avec nous. Et séance tenante, Van-Del-Hell prit la main de Niniyeux-bleus pour lui dire la bonne aventure. Il ne compromit pas sa science divinatoire en lui annonçant qu'elle tromperait l'un pour l'autre. Je voulus être tout aussi savant : Je lus tout haut dans les yeux de l'autre demoiselle qu'elle roulerait carrosse aux Champs-Elysées. La pauvre fille n'avait pas de quoi aller en omnibus, aussi fut-elle touchée au cœur d'une pareille prédiction. Nous montâmes la grande allée du Luxembourg pour déjeuner dans un cabaret qui portait pour enseigne : Au brave des braves et qui était situé là où dansent aujourd'hui ces demoiselles de la Closerie des lilas. « Comment t'appelles-tu ? demandai-je à celle qui devait tromper tous les hommes. — Nini. — Et toi.^ demanda Van-Del-Hell à celle qui devait, selon ma prédiction, rouler carrosse. — Nini, répondit-elle aussi. — En vé-
rite, dis-je, vous ne devez pas vous reconnaître, et vos amoureux eux-mêmes doivent y perdre leur latin. — Eh bien! dit la première Nini, le grand malheur quand on prendrait l'une pour l'autre ! ne sommes-nous pas jolies toutes deux? »
En effet, elles étaient jolies. Elles avaient surtout cette beauté du diable qui caractérise les Parisiennes, mais qui ne dure que cinq ou six saisons. Tant que le diable est là, c'est bien; mais quand le diable s'en va, adieu la beauté du diable.
Comme nous étions des hommes d'ordre, nous rebaptisâmes les deux amies à notre premier verre de vin de Chablis. Il fut résolu que l'une s'appellerait Nini-yeuxnoirs, et l'autre Nini-yeux-bleus. Nous ne nous étions pas mis à la torture pour trouver ça.
Pourquoi Nini-yeux-noirs fut-elle mon étudiante plutôt que Nini-yeux-bleus? l'une valait l'autre; ce jour-là, je n'eusse pas donné un bouquet de violettes de deux sous pour choisir; mais, le lendemain, je sentis que j'avais eu la main heureuse.
Le déjeuner fut très bruyant et très gai. Comme alors j'avais la chanson sur les lèvres, j'improvisai :