‹ Les confessions; souvenirs d'un demisiècle, 1830-1880Chapitre 12 sur 20 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

L'OLYMPE ROxMANTIQUE

CHATEAUBRIAND. — LAMARTINE. — VICTOR HUGO. ALEXANDRE DUMAS. — ALFRED DE MUSSET.

Les Drames de l'idée.

Né il y a cent ans, je me tusse armé de l'épée au lieu de prendre la plume, car je n'aurais pas traversé la Révolution et l'Empire pour conter des romans ou pour écrire des sonnets. Mais je ne suis venu au monde qu'au tems où je ne pouvais plus tenter de faire figure dans les grands tableaux delà Révolution, ni dans l'incroyable épopée impériale, deux légendes que les historiens ne pourront pas effacer de l'histoire. Alors ceux

qui écrivaient leurs mémoires étaient les acteurs d'un

drame inouï, tandis que moi, infiniment petit dans une époque effacée, que puis-je peindre ?

Je vais vous le dire.

Après que l'empereur eut emporté à Sainte-Hélène toute la splendeur épique de son époque, il y eut une autre révolution, la révolution dans les lettres. Chateaubriand en fut le Mirabeau, Lamartine le Vergniaud , Victor Hugo le Danton. Et tout autour de ces trois maîtres illustres, on vit, au versant de leur Olympe, je ne sais combien de dieux ou demi-dieux qui montaient : Dumas, Alfred de Vigny, Balzac, Alfred de Musset, Sainte-Beuve, Jules Janin, Théophile Gautier, George Sand , — et tant d'autres. — On a parlé d'une pléiade, il y en avait deux, trois, quatre; on ne les comptait plus au ciel littéraire, comme les éloquences sous laRévolution, comme les héroïsmes sous Bonaparte. C'a été la période de ma première jeunesse; dans mon éblouissement,je voulais me croiser les bras, mais tous les arbres fleurissent, même ceux qui ne donnent pas de fruits; tous les oiseaux chantent, même ceux qui ne sont pas écoutés; il n'est pas jusqu'aux étoiles filantes qui n'aient leur moment.

Spectateur charmé, çà et là acteur applaudi, j'ai vu, mieux que beaucoup d'autres, tous ceux qui ont continué par le génie le siècle de Napoléon. J'ai voulu peindre ces radieuses figures, que les contemporains ont à peine ébauchées.

Les drames de l'idée ont aussi leurs péripéties. L'ame d'une nation n'est pas toujours dans les sphères politiques ou guerrières; elle est aussi, elle est surtout dans les miracles de la poésie, de l'art, de la littérature.

L^ Olj-mpe romantique

Plus que les rois, les poètes sont les pasteurs des peuples ; les artistes allument les imaginations ; les journalistes ne sont-ils pas les représentans du quatrième pouvoir de l'État?

La révolution politique de 1830 fut une révolution stérile. Les vagues ne fécondent pas l'océan. Mais elle donna la secousse de la révolution littéraire qui fut féconde. Les romantiques escaladant l'Olympe jetèrent à pleines mains le feu du ciel qui crée les chefs-d'œuvre. Là fut la vraie révolution. Il ne resta aux vieilles écoles que les académies. Les romantiques s'emparèrent du livre et du théâtre. La poésie renia ses faux dieux. Dans son enthousiasme, elle renia presque ses dieux: Racine après Viennet. .Mais elle reconnut ce sacrilège. Beau spectacle, ce triomphe de la vie radieuse! C'a été comme une autre création du monde. Nouvelles idées, nouvelle langue. La peinture était déjà une poésie parlante, la poésie devint une peinture éclatante. Le Traité du Sublime fut brûlé dans un feu de joie sur le puits de la Vérité. La périphrase, qui était devenue le génie du style français, fut jetée dans le capharnaum des vieilles modes, de celles qui ne reviendront jamais. On proclama dans l'Art la Vérité, la Beauté, la Liberté. Plus d'école. Chacun créa sa grammaire pour créer son œuvre. Shakespeare est Dieu, Victor Hugo est son prophète. Chateaubriand avait pu s'imaginer qu'il serais le premier président de cette république des lettres, mais sa prose poétique était déjà démodée, grâce surtout à ses disciples, M. de Marchangy et M. d'Arlincourt. Lamartine, grand esprit et grand poète, aurait eu plus de droit à cette royauté, s'il n'eût jusque-là vécu presque toujours hors de Paris, tantôt dans son château de Saint-Point,

tantôt en Italie, aspirant ambassadeur. Victor Hugo se nomma tout d'une voix, parce qu'il était le véritable représentant de cette révolution. Il avait l'audace et le génie qui font les dictateurs et les maîtres ; d'ailleurs, il ne s'évanouissait pas comme Lamartine dans les nuées de l'Olympe; il ne jouait pas à l'invisible et à l'infini ; il savait que le livre ne prend pas tout le monde, il triomphait par le théâtre : il parlait aux yeux comme aux âmes. Après avoir surpris et enchanté les imaginations par les Odes et BalLides, par lès Orientales, par toutes les merveilles de la poésie, il prenait les cœurs par la passion, par la terreur tragique, par les coups de théâtre imprévus.

Alexandre Dumas ne donnait pas à Victor Hugo sa part de royauté : il protestait par des chefs-d'œuvre, mais il disait gaiement : « Je n'ai pas le tems de faire le roy. »

Je n'avais d'abord été initié au romantisme que par Lamartine. Autour de moi, dans nos m^ontagnes, on ne parlait que de Déranger, de Delavigne, de Chateaubriand — et de Chênedollé ! — parmi les maîtres contemporains. On disait que Lamartine donnait des espérances. On riait à gorge déployée des hardiesses de ^'ictor Hugo. On citait l'Oie à la Lune, d'Alfred de .Musset, comme l'épouvantail des chastes Muses.

Quoique j'eusse au fond de moi-même un sentiment bien personnel de la vérité et de l'idéal dans l'art, avec ma passion des poètes du xvi^ siècle, expression suprême de l'esprit gaulois et du génie français, je n'osais brûler la politesse aux dieux consacrés pour saluer les révoltés, d'autant plus qu'on pouvait admirer, sans se compromettre, de belles pages de prose dans Chateaubriand, de belles strophes dans Béranger et de beaux vers dans

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Delavigne. Celui-ci, par exemple, pour entraîner les Polonais contre les Russes :

Oui vivra sera litre et qui meurt Fest déjà !

Pas un antique, pas un moderne n'a jeté dans le combat une flèche mieux trempée. 11 est vrai que Delille luimême a fait un vers romantique en prenant son café :

Je bois dans chaque goutte un rayon de soleil.

Mais, pour les batailleurs de vingt ans comme moi, ces poètes étaient trop contenus dans leurs rives.

Il nous fallait alors le lyrisme échevelé.

Aimezv-ous le lyrisme ? on en a mis par tout : Chateaubriand, dans l'ancien et dans le nouveau monde ; Lamartine, sur la terre comme au ciel ; Hugo, de l'orient à l'occident, du Moyen Age à la Renaissance; Dumas, dans ses drames de la vie privée comme dans ses drames de l'histoire ; Alfred de Musset, dans son rire comme dans ses larmes ; Sainte-Beuve, dans ses désolations ; Sénancourt, dans ses solitudes ; Lamennais, dans ses révoltes ; Balzac, dans ses femmes de trente ans ; George Sand, dans sa passion ; Alfred de Vigny, dans ses évocations bibliques. Ce n'est pas une source vive, c'est un fleuve ; ce n'est pas un fleuve, c'est un océan. Heureusement qu'on se remit à lire les contes de Voltaire ; heureusement que la raillerie qui est l'éclair du génie français revint illuminer les fronts noyés dans les brumes ossianesques.

Mais ne nous moquons pas du sentiment de la grandeur devant les hommes d'aujourd'hui qui ont peur de peindre plus grand que nature.

C'est à peine si j'ose, en face de nos poètes et de nos romanciers à la mode, mettre en scène ces figures de mon tems : Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, Alexandre Dumas et Alfred de Musset — les démodés du romantisme, disait hier un journal.

Qu'importe! J'écris pour les lecteurs de 1930. Ceux-là me comprendront dans ma religion pour les maîtres.

Jamais siècle n'apparut sous de plus glorieux augures : Chateaubriand, Lamennais, Joseph de Maistre, la tête tournée vers le passé, versaient les rayons ou les éclairs sur les ruines d'une ancienne société qui cherchait à renaître, quand déjà tant d'autres esprits surgis et tournés vers l'avenir prophétisaient les grandeurs d'un monde qui allait sortir des ténèbres. Les regrets et les espérances combattaient dans un ciel encore orageux, plein de mélancolie et de solennité. C'était la lutte des dieux tombés et des dieux nouveaux : les uns tristes de leur blessure et répandant leur sang immortel sur le soleil couchant, les autres ardens et éblouis par les premiers rayons d'une aurore qui allait peut-être se couvrir de nuages. Les uns et les autres étaient mécontens du présent : — quel poète fut jamais content de son tems ? — Mais les illusions d'un passé doux au souvenir comme celles d'un premier amour, mais les tressaillemens de l'inconnu répandaient une sorte de joie majestueuse sur les esprits. On peut dire du siècle enfant, comme du fils d'Hector, qu'il souriait à travers ses larmes.

De 1825 à 1830, sous un premier rayon de liberté littéraire, se leva une génération tumultueuse et envahissante. C'était à qui escaladerait les hauteurs nouvelles.

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à qui percerait des horizons éblouissans dans la forêt sauvage de l'avenir.

Lamartine retrouvait la poésie aux sources trop longtems perdues du sentiment religieux, mais aussi aux sources de la nature; Victor Hugo conquérait un monde de lumière; Guizot renouvelait la philosophie de l'histoire ; Villemain éclairait la critique au flambeau, pâli sous ses mains, des littératures étrangères; Cousin rappelait de l'Allemagne la philosophie française, naturalisée allemande, dont il écartait les brouillards. Déjà s'annonçait Michelet, en coup de foudre; déjà Mignet et Thiers mettaient en scène le drame shakespearien de la Révolution.

C'était un temps d'inquiétude, mais de lutte féconde : la révolution commencée par Chateaubriand dans la forme littéraire s'étendait aux idées. Le combat durait encore, mais la victoire n'était plus douteuse. Tous les esprits commençaient à se tourner vers la lumière d'une rénovation universelle. Les poètes eux-mêmes n'avaientils point pris les voix de l'avenir pour chanter les grandeurs du passé ? Les plus fervens apôtres de la Restauration commençaient à être inquiets dans leur foi. Chateaubriand et Lamennais avaient prédit un naufrage. Or, ce sont les naufrages qui font découvrir les îles nouvelles.

La révolution de Juillet éclata comme un coup de soleil et un coup de foudre sans étouffer la révolution littéraire. Lamartine, Hugo, Balzac, Dumas, Mérimée, Sainte-Beuve, Michelet, Stendhal, Janin, Méry, Gozlan, Karr prouvèrent que la littérature marche toujours avant la politique.

Quand on songe que la même heure vit toutes les

gloires réunies : Chateaubriand, tête blanche, dictant ses mémoires à la tombe ; Lamennais, déjà vieux, mais rajeuni par le souffle de l'esprit nouveau , jetant vers Rome ses Paroles d'un croyant; Déranger disant ses dernières chansons aux échos d'un monde qui venait de finir, aux hommes d'un règne qui commençait ; Lamartine se recueillant dans la force de son siècle et dans sa sérénité chrétienne pour verser des Harmonies sur l'écroulement de ses rêves; Victor Hugo secouant au vent d'une révolution ses Feuilles tf automne et risquant Notre-Dame de Paris entre deux émeutes ; George Sand mêlant dans une prose virile les mirages du Berry aux rêves d'or du saint- simonismc naissant et aux indomptables révoltes de l'esprit; Balzac commençant sa comédie de la Comédie humaine et burinant les traits d'une société qui se reconstituait sur les naufrages d'une dynastie.

Derrière ceux-là grondait déjà une génération plus jeune, encore plus impatiente, comme les flots derrière les flots. Toutes les barrières étaient renversées, toutes les idoles abattues. Le roman, l'histoire, la critique subirent tour à tour ou en même tems la loi du vainqueur; tous les genres de poésie furent touchés et transformés ; le théâtre, malgré sa résistance, se vit, non sans fracas, envahi par des nouveautés effrayantes qui firent reculer l'ombre d'Athalie ! Quelle armée de Christophes Colombs décidés à explorer le monde moral avec ses océans, ses mystères, ses forêts, ses abymes, ses archipels, ses populations connues et inconnues ! L'esprit humain allait-il escalader les astres ? Oui, mais pour retomber encore — et toujours !

Et combien de ohilosophies nouvelles qui se procla-

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niaient religions ! puis quelle déroute après tant d'aspirations audacieuses! On peut saluer des œuvres, mais quelle idée est restée debout autour de cette philosophie du doute ?

Chateaubriand

On a dit que M. de Chateaubriand et M'"* Récamier s'étaient mariés moralement. Tout esprit et tout cœur, rien de plus. C'est qu'ils ne pouvaient rien de plus. N'est-il pas singulier de songer à cette union d'un homme qui ne fut pas plus un homme que la femme ne fut une femme, ce qui ne les empêcha pas d'inspirer beaucoup de passions ?

Chateaubriand se peint lui-même dans son détachement des choses corporelles. En revenant d'Amérique avec deux sauvages d'une espèce inconnue, Chactas et Atala, il trouva en Bretagne celle qui devint M'"^ de Chateaubriand. « Elle était blanche, délicate, mince et jolie ; elle laissait pendre comme un enfant de beaux cheveux blonds naturellement bouclés; je ne me sentais aucune qualité du mari. » Mais il dit à sa sœur, sa trop chère Lucile : « Faites donc. «Et plus loin: « M'"' de Lavigne, devenue M""* de Chateaubriand, fut enlevée au nom de la justice et mise au couvent, parce que le mariage avait été fait par un prêtre non assermenté. » Les tribunaux

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décidèrent qu'il fallait passer outre : Chateaubriand passa-t-il outre ? Il dit dans la page suivante que sa femme l'admirait sur parole sans avoir lu deux lignes de lui : Se contenta-t-il de l'aimer sur parole? Faut-il croire que le duc de Raguse était bien informé quand il en fait un esprit et non un homme ? Quoi qu'il en soit, il fut plus heureux en mariage que le duc de Raguse, qui était pourtant un homme, celui-là. En hyménée, la douceur c'est la force. La moralité, c'est que Marmont fut obligé de fouetter sa femme avec des branches de roses, tandis que Chateaubriand chanta un hymne à la sienne pour l'avoir empêché par la dignité de sa vie de devenir la proie de quelque indigne créature. « N'auraisje pas gaspillé et sali mes heures comme lord Byron? » On ne s'attendait pas à voir lord Byron en cette affaire; un peu plus on y voyait apparaître Alfred de Musset. Or, si lord Byron et Alfred de Musset rencontrent dans quelque septième ciel M. de Chateaubriand, ils ne manqueront pas de lui dire qu'ils ont rudement racheté ces heures-là par les plus beaux vers de leur tems, tandis que M""® de Chateaubriand non plus que M""= Récamier n'a pu inspirer ni un poème ni un sonnet à Chateaubriand.

Mais s'il ne fut pas un poète en vers, quel merveilleux poète en prose, dans ses Mémoires cf outre -tombe comme, dans ses Études historiques, comme dans le premier roman de son cœur ! N'a-t-il pas refait la langue par les idées, par les sentimens et par les mots? N'a-t-il pas, comme l'aurore, ouvert les portes du soleil romantique?

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Voici comment je connus M. de Chateaubriand. Sainte-Beuve, qui ne savait rien du pays de Jean La Fontaine, trouvait à ma poésie je ne sais quel air d'abandon et de grâce rustique, une vraie paysanne qui court les fromens pour cueillir des bleuets et des coquelicots. J'avais pris son amitié par mes deux petits poëmes : Le Foin et le Blé. Il voulut me présenter à sa mère qui ce jour-là me retint à dîner ; il paraît que je parlais si bien à son cœur qu'elle me rappela souvent à sa table. C'était là des dîners sommaires s'il en fut; mais Sainte-Beuve s'y trouvait toujours bien, car ses amours compliquées ne l'ont jamais détourné du seuil sacré. Je n'ai pas oublié, je n'oublierai pas cet intérieur où le fils se reposait de ses aspirations et de ses critiques dans l'amour de sa mère ; où la mère nouait ses dernières années à la renommée de son fils. Elle mettait fièrement un pied dans l'Olympe, la bonne femme qui ne croyait pas avoir chanté- si haut quand elle avait conçu Sainte- Beuve.

Il commençait alors à cultiver un bas bleu solennel qui s'appelle l'Académie.

« Il faut être un des Quarante, me dit-il un jour, savez-vous pourquoi ? C'est qu'une fois qu'on a son fauteuil, on est à l'abri de toutes les batailles littéraires, on défie toutes les opinions. L'Académie donne la quiétude absolue. Voyez : tous les hommes de l'autre monde, je voulais dire de l'autre siècle, qui sont à l'Académie, s'imaginent non seulement qu'ils sont immortels, mais

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que le monde n'a pas fait un pas depuis le tems de leur succès. Questionnez plutôt M. Jay, M. Jouy, M. Baour Lormian et autres illustres sous la coupole. Voilà pourquoi j'irai ce soir chez M"'" Récamier. \'ouIez-YOus que je voLis présente à Chateaubriand ? »

Cela me fit peur : Chateaubriand était la grande figure de ce tems-là, comme Victor Hugo est la grande figure d'aujourd'hui- Qu'irais-je faire, moi le plus inconnu, dans ce salon légendaire où passaient toutes les renommées du jeune siècle ?

A quelques jours de là, rencontrant Sainte-Beuve à la porte d'Alfred de Musset, devant la fontaine somnolente deBouchardon,je lui dis que je serais très heureux de saluer Chateaubriand. Tout justement, il allait à l'Abbayeaux-Bois ; il me regarda pour voir si je n'étais pas trop habillé en romantique ; il me trouva présentable, il me prit le bras, il m'entraîna. Je ne parlerai pas de mon émotion en montant l'escalier ascensionnel : tous les gens de lettres, tous les artistes ont passé par ce battement de cœur. Nous entrâmes. Sous le regard pénétrant de M""'' de Staël peinte par Gérard, les deux illustres personnages étaient à moitié endormis, quoique Ballanche fût dans le salon ; mais Ballanche était une théorie plutôt qu'un homme.

Sainte-Beuve prononça mon nom à .M'"® Récamier qui eut l'air de lui dire ■: Qu'est-ce que cela me fait ? Chateaubriand, au contraire, daigna s'éveiller un peu, non pas sans doute à mes complimens, car il était las de porter sa gloire, comme si les lauriers surchargeaient son front, pareil à ces cantatrices italiennes qui étouffent sous les bouquets.

Celui qui a écrit René fit semblant d'avoir ouï parler

L' Olympe romantique 23t

de mes romans. Fure politesse d'un grand homme qui n'y était pas obligé. Il me dit que, pourlui, son seul regret était d'avoir écrit. Paroles déjà dites par lord Byron ! Il me dit encore que s'il recommençait sa vie, il ne ferait rien de ce qu'il avait fait, hormis ses actions de chrétien, parce que Jésus seul ne trompe pas. \'ivre oublié, ce fut son dernier mot. C'est qu'il se savait inoubliable.

Sainte-Beuve, qui avait causé avec M""^ Récamier et qui lui avait prouvé qu'on était toujours sous le Directoire ou sous le Consulat, vint à Chateaubriand et lui dit éloquemment que s'il eût vécu oublié l'esprit moderne n'aurait pas fait son apparition : « Nous devons tout à Chateaubriand, cet Homère chrétien. «

La séance d'ailleurs ne fut pas longue, car il arriva M. deHumboldt, escorté de deux ambassadeurs, bientôt suivi de M'"^ de Boigne.

Quand nous fûmes descendus, je m'arrêtai avec admiration devant une belle fille mal nippée qui s'en allait à la fontaine voisine, un seau de faïence à la main.

Sainte-Beuve, dont la pensée était encore dans le salon de l'Abbaye-aux-Bois, me dit que c'était beau de voir rayonner encore ces deux figures qui avaient été tout l'esprit et toute la beauté d'un tems déjà lointain.

Mais moi, tout à la belle fille qui m'avait ébloui et qui se .retournait en souriant, je dis à Sainte-Beuve : « N'est-ce pas que c'est beau les vingt ans qui passent ? » Ce sonnet marque bien mon impression :

Sainte-Beure me prit dans une après-dînée Pour voir Chateaubriand à V Abbaye-aux-Bois. La Thermidorienne était tout aux abois, Un gax-etier malin Vayant fort malmenée.

Sainte-Beuve Jamais ne perdit sa journée : Il chanta son antienne au pontife. Je vois Encore son travail pour gagner une voix : Il fut un des Quarante à la fn de l'année.

Il me dit en sortant : « N'est-ce pas que c'est beau « De voir ces rerenans aux portes du tombeau (( Evoquer un passé dont mon esprit s'abreuve? »

Une femme passait dans l'éclat des vingt ans :

« N'est-ce pas que c'est beau, mon ami Sainte-Beuve,

« La jeunesse qui rit comme un jour de printems ? »

Mais reparlons du dieu et de la déesse, car je les ai revus à l'Abbaye-aux-Bois. On y disait la messe tous les jours; le Dieu s'appelait Chateaubriand, la sainte Vierge, M"'^ Récamier. Vierge sans doute, mais pas sainte du tout. Il y avait l'autel, les fleurs artificielles, les prêtres, les prêtresses et les cnfans de chœur. Parmi les enfans de chœur, tous ceux qui se destinent à l'Académie, car il y a des gens qui se destinent à l'immortalité comme il y en a qui se destinent à la quincaillerie. Quand ils sont morts les uns et les autres, c'est la même épitaphe. En cette église, on dépensait beaucoup d'encens ; le Dieu ne respirait bien que la fumée odorante des duchesses. C'est qu'il n'y a que les femmes qui savent bien trousser un compliment. Quand Zeus Chateaubriand était content de son monde, il daignait déclamer une page de ses Mémoires — mémoires d'outre-tombe — car on se demandait en le voyant s'il n'était pas mort depuis longtems. Un jour je lui entendis lire des pages de sa jeunesse. On espérait voir apparaître la figure de sa sœur bien-aimée, mais les

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faiseurs de mémoires ne disent que ce qu'ils veulent perdre. M. de Chateaubriand parla de son rôle de soldat. Ce n'était pas la peine, puisqu'il n'était ni à Jemmapes, ni à Austerlitz. Une femme d'esprit, M™' de Soigne, lui disait : « Voulez-vous savoir pourquoi Chateaubriand est plus grand que Jean- Jacques? C'est que, bien jeune encore, il sentait déjà qu'il écrirait un jour ses mémoires. Il marchait dans la vie avec cette arrière-pensée. C'a été sa conscience. Voilà pourquoi toutes ses actions sont dignes d'être racontées, voilà pourquoi Jean-Jacques qui n'avait pas cette conscience a vécu comme un laquais. » Je ne contresigne pas.

On retrouvait à l'Abbaye-aux-Bois un peu de cet ameublement qui semblait démodé à tout le monde en 1842, mais qui me plut par son caractère altier. Tout un peuple de héros s'était assis dans ces fauteuils et avait pris le thé sur ces tables, où les cariatides et les bas-reliefs s'ennuyaient depuis 181 5. C'est que les femmes, même celles qui font des académiciens, ne s'amusent pas dans leur soleil couchant.

Chateaubriand, toujours amer, me dit à une troisième et dernière visite : « iMonsieur, j'ai lu votre article sur les Aurores littéraires, joli titre, joli sujet, joli article. \'ous dites là que vous aimez mieux ceux qui viennent que ceux qui s'en vont. Je suis un homme qui s'en va, Monsieur. »

Je ne savais trop que répondre, d'autant moins que M"° Récamier me regardait d'un œil d'acier. Je hasardai ceci • « Les hommes comme vous, monsieur de Chateaubriand, ne s'en vont jamais ou reviennent toujours. »

La glace fondit, M. Ballanche daigna sourire, mais

234 Les Coufcssious

M. de Chateaubriand, sur le même ton, répliqua : « Je vous jure que je serais très heureux de m'en aller et de ne pas revenir. »

Un nouveau venu nous interrompit. Je m'approchai de M"'° Récamier pour lui parler un peu du Directoire, c'est-à-dire pour remettre un air de jeunesse sur sa figure morose. « C'est triste, n'est-ce pas ? me dit-elle, de ne pas se résigner. M. de Chateaubriand est désolé de vivre, mais il serait désolé de mourir. Il dit toute la journée qu'il s'ennuie et qu'il ennuie les autres. Je vous assure qu'il s'amuse toujours du spectacle et qu'il nous amuse toujours par ses grandes pensées. — Les grandes pensées lui viennent de votre cœur, Madame. »

Rien n'était plus faux, rien ne pouvait faire plus de plaisir à M™" Récamier.

Lamartine

On entend dans la poésie de Lamartine les battemens d'ailes de l'aigle, les harmonies de la voie lactée, les litanies des vagues, les sanglots des psaumes de David; on est effrayé de le voir monter si haut dans les nues et s'embarquer dans les océans ; mais il ne faut craindre pour lui ni chute ni naufrage. S'il y a des ombres, c'est

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qu'il y a des rayons; il ne faut pas s'effrayer avec lui des orages, des tourbillons, des tempêtes. Les chevaux d'Apollon ne verseront pas dans l'azur le char étoile de sa Muse; l'esquif qui court sur les mers ne sera pas emporté par les flots tumultueux; il faut que cette poésie éclate partout en face de Dieu, comme l'hymne de la terre au ciel.

On critique le poète en disant que sa poésie est fuyante et insaisissable comme la vague et le nuage ; mais qu'importe, si le nuage est doré par le soleil et si la vague réfléchit le pays des étoiles } Et d'ailleurs, la nature, cette image de Dieu, ne resplendit-elle pas toujours dans les Harmonies et les Méditations ? Certes, Lamartine ne se soumet pas à copier un coin de paysage ; ce qui le frappe dans la nature, c'est qu'elle n'est que la mise en scène de Dieu et de l'homme; c'est là que se joue la Divine Comédie. Le poète est trop poète pour se contenter de ne peindre que le décor du drame humain et surhumain.

Tout à l'heure \'ictor Hugo continuera Dante et Shakespeare; déjà Lamartine continue Racine et André Chenier tout en les exaltant, mais il a aussi des échos lointains de Moïse et de David. Tous ceux qui l'ont vu jeune l'ont comparé à Raphaèl pour la figure et pour le génie. Oui, le génie. C'est la même volée spiritualiste et chrétienne, c'est la même douceur dans la force. Il est grand, mince, souple; la figure est moins harmonieuse quoique le dessin soit régulier. Il y a je ne sais quoi de heurté et d'inquiet qui est l'expression de son tems. Né dans la Révolution, il a traversé l'Empire; aussi vous le verrez souvent jeter sur ses épaules un manteau de soldat. Son air hautain vous frappe; il n'est

236 Les Confessi'ofîs

pas plus fier qu'un autre; mais nul comme lui ne se détache du monde où- s'enchaînent les créatures vulgaires. Il ne marche pas, il plane. Comme tous les grands hommes, il a vécu dans tous les siècles. Aussi quand vous le croyez attaché à votre bras, il est avec Hésiode, Pindare, Homère, Platon, Virgile, saint Augustin. Vous croyez que son œil vous regarde , détrompezvous, il erre dans le monde peint par Tacite, il salue les hommes de Plutarque. Il a vécu des siècles pendant ses années de jeunesse. Il n'est pas de coin dans le passé qu'il n'ait fouillé par le regard du poète comme par le regard du philosophe ; aussi il sait si bien tout, que plus tard, quand il se fera historien, il n'ouvrira plus un seul livre. Et puis ce qu'il ne sait pas, il le devine; ce qu'il ne devine pas, l'inspiration le lui dit. Il chante les Harmonies de son âme; il peint les grandes figures de César et d'Alexandre; il écrit V Histoire des Girondins, qui est aussi l'histoire des Montagnards; il confesse sa jeunesse ; il pleure ses Méditations; il conte Jocelyn. Quoi qu'il fasse, c'est une source vive, c'est un fleuve, c'est un océan de lumière. Il est si éblouissant que les jaloux disent : « Son style est en stras,» tandis qu'il est toujours en diamant; c'est le miracle de la pensée et de l'harmonie. Les orfèvres de l'art ne s'y méprennent pas.

Du moins c'était ainsi jusqu'en 1848; depuis, nous avons changé tout cela : nous dédaignons ces beautés qui nous renversent, parce que nous ne sommes plus au diapason, parce que la mode n'est plus au lyrisme. Or, la mode gouverne le monde des esprits comme le monde des chiffons.

L' Olympe romantique 23j

Ce fut dans l'hiver de 1845 que je connus Lamartine. Je me trouvais assis près de lui à un dîner chez M. de Salvandy. Quoiqu'il fût à tout le monde, il eut la bonne grâce de se tourner souvent vers moi pour jaser poésie. Au fond, tous ces poètes, devenus politiques, n'attendent toujours que l'occasion de redevenir des poètes. Il me parla de lui, mais il me parla de moi. Chaque volume a sa destinée. Un bibliophile avait oublié sur la table de Lamartine un petit volume qui avait pour titre : La Poésie dans les bois. Si j'avais envoyé ces vers au grand poète, il ne les eût pas lus : le flot emporte le flot. Tous les jours, en ce tems-là, il recevait une bibliothèque. Mais un volume déjà coupé le frappa. Il prit une heure d'entr'acte et lut mes poésies. Qu'y trouva-t-il ? Il m'affirma que c'était du pur Théocrite, par exemple les poèmes du Foin et du Blé. Je n'en revenais pas d'être si bien lu. Lamartine fut cordial : il m'offrit mes grandes et mes petites entrées chez lui, à Paris et à Saint-Point. Ce qui me prouva que ce n'était pas de l'eau bénite de cour, c'est que le soir même il remercia M. de Salvandy de son voisinage, non seulement parce qu'il avait eu la droite de M'"" de Salvandy, mais parce qu'il avait eu un poète à sa droite : ce qui contribua bien un peu, je crois, à me faire chevalier

de la Légion d'honneur, quoique déjà M. de Rémusat se fût mis en campagne pour moi. Oui sait ? Je me suis peut-être recommandé moi-même par ce mot bien naturel : On parlait du sommeil. Le ministre se vanta de ne dormir que trois ou quatre heures par nuit. « Oui, monsieur le Ministre, lui dis-je, mais vous vous rattrapez en présidant le Conseil de l'Instruction publique. » Je fus très surpris de voir que tout le monde riait.

M. de Lamartine recevait le dimanche. Le dimanche suivant, j'allai en son hôtel de la rue de l'Université, où le monde politique étouffait le monde littéraire. C'était alors une vraie réception de premier ministre, car déjà Lamartine était ministre des idées. On avait longtems raillé le chantre d'Elvire, il finissait enfin par s'imposer par la force du génie. Mais il est si difficile en France de paraître un grand homme quand on l'est, et il est si facile de le paraître quand on ne l'est pas! C'a été la même histoire pour \'ictor Hugo. L'inconnu en politique a une attraction inouïe. Les gouvernemens ont toujours peur des personnalités.

Je continuai avoir Lamartine; je dînais et je déjeunais chez lui dans un monde très varié et très variable. On dépensait beaucoup d'argent pour recevoir, mais c'était de l'argent perdu, car tout était mal ordonné : les grands vins étaient versés dans les carafes, tandis que les vins quelconques étaient offerts dans des bouteilles : vraie cave de poète, je veux dire vraie bibliothèque où l'on prend le livre qu'on ne cherche pas, parce qu'on n'a pas trouvé le livre qu'on cherchait. A cela près, cordiale hospitalité.

Je peindrais mal l'enthousiasme de plus en plus flambant qui montait vers cet Olympe. Les dernières

L^ Olympe romantique 23g

femmes romantiques s'épuisaient en œillades idolâtres : c'était plus qu'un poëte, c'était un Messie. Il y a toujours en France un homme qui est l'homme de tout le monde: c'était alors Lamartine.

Quand il écrivit VHisloire des Girondins, je lui donnai des lettres de Condorcet : « Je prendrai ma revanche, me dit-il, en vous donnant quelques pages pour PArtiste avant la publication. » Il m'oublia. J'allai un matin chez lui. Il ne recevait pas, mais il me reçut. « Je ne vous ai pas oublié, mon ami ; nous allons causer et déjeuner, après quoi je vous donnerai le fragmerft promis. » Nous causâmes. Il avait du papier sur ses genoux et un écritoire sur la cheminée. Il se mit à écrire sans pour cela cesser de parler ou de m'écouter. C'est qu'il était de ceux qui peuvent toujours faire deux choses à la fois. « Que faites-vous là? » lui demandai-je en le voyant à sa troisième feuille de papier où il jetait rapidement sa belle écriture. :< Eh bien, j'écris le chapitre pour V Artiste. » Je n'en revenais pas, car nous ne parlions pas du tout de la Révolution. Je crois qu'il lui était revenu des mots fâcheux de M'"*^ Récamier. Nous disions du mal de notre prochain en nous tournant vers l'Abbaye-aux-Bois. Quand on nous vint avertir pour le déjeuner, le fragment qu'il me destinait était fini.

Le 24 février, j'ai rencontré Lamartine allant à l'Hôtel de Ville; il était comme toujours calme et beau, dominant les autres et se dominant lui-même. « Prenez garde, lui dis-je, il y a un abyme sous vos pieds : ce n'est pas la révolution d'aujourd'hui, c'est celle de demain. » Il me répondit : « Nous avons franchi le Rubicon, nous franchirons l'abyme. » L'abyme fut franchi, mais il resta de l'autre côté.

Qunad j'étais directeur du Théâtre-Français, on m'annonça un jour ce nom magique, qui pour moi n'avait rien perdu de sa lumière. Il venait me proposer Toussaint Lourerture. Mais il voulait Frederick Lemaître ; il voulait M"" Rachel ; il voulait ne pas lire devant le comité; il voulait une prime de vingt mille francs; il voulait beaucoup de choses que je ne pouvais pas lui donner.

Il m'emmena dîner et me lut de belles scènes. Je lui demandai quelques jours pour lui répondre. Le lendemain, j'allai à l'Elysée dire les conditions de Lamartine. Le prince me répondit tout de suite : « Faites bien vite tout ce qu'il vous demandera. — Mais le Décret de Moscou ? car Lamartine ne veut pas lire devant le comité. — Ah ! il ne faut pas toucher au Décret de Moscou ! » Survint le ministre de l'intérieur qui représenta que c'était impossible. Je lui dis que pour Lamartine rien n'était impossible. On pouvait bien engager Frederick pour les représentations de Toussaint Lourerture; M"* Rachel aimait trop Lamartme pour ne pas jouer un rôle effacé ; les vingt mille francs de prime pouvaient être payés sur la subvention, par ordre du ministre ; je pourrais lire moi-même au comité la pièce, que sans doute on ne refuserait pas. « Illusion Lamartinienne ! reprit M. Baroche; car si on sait que Frederick Lemaître viendra victorieusement sur la scène au Théâtre-Français, il y a plus d'un de ces messieurs du comité qui jettera sa boule noire, d'autant plus qu'on dit que la pièce n'est pas bonne. — Il est si difficile de juger une pièce avant la représentation ! — Et même après, dit celui qui devait être Napoléon III; rappelezvous les jugemens de l'Académie sur le Cid. »

L'Olympe romantique 241

On décida que je m'assurerais du comité et de M'!*- Rachel.

J'étais bien sûr que M"^^ Rachel refuserait le rôle que lui destinait Lamartine, surtout en compagnie de Frederick Lemaître; mais j'espérais prouver au grand poète que M"^' Judith était la femme indiquée, bien plutôt que M"^' Rachel. J'espérais aussi vaincre le comité, du moins les burgraves du comité, car les jeunes étaient acquis aux tentatives hardies, même périlleuses; mais j'étais à peine en travail auprès de Beauvallet, le plus atteint par cette aventure, puisqu'il eût merveilleusement joué lui-miéme Toussaint Louverture, quand Lamartine m'écrivit ce mot :

Mon cher Arsène Hotissaye, pour cette fois je n'irai

pas au Théâtre-Français . Frederick Lemaître a peur de

n'être pas chez lui dans la maison de Molière.

Votre ami.

Lamartine.

Frederick Lemaître eût été chez lui dans la maison de Molière ; Beauvallet lui-même, après avoir éclaté comme la tempête, m'avait dit tout à coup : « Eh bien ! après tout, qu'il vienne jouer ce rôle ici ; il verra que je suis un bon camarade. Je ne lui serai pas noir, car je serai le premier à battre des mains. » Il n'y avait pas dans le monde des théâtres de meilleur homme que Beauvallet, un grand artiste qu'on avait le tort de ne pas apprécier à sa hauteur, parce qu'il était sociétaire du Théâtre-Français.' C'est un peu l'histoire de l'Académie française; on est plus injuste pour un imm orte que pour un simple mortel. Tout se paie.

J'ai revu Lamartine de loin en loin ; toujours charmant, toujours cordial.

Dans la dernière année, je suis allé lui serrer la main rue de la \'ille- l'Évêque, en ce triste rez-de-chaussée qui me sembla le vestibule de son tombeau. Je n'ai plus trouvé que l'ombre de Lamartine. Cette grande lumière s'était obscurcie ; chaque jour éteignait un rayon, la nuit éternelle tombait sur ce beau front. Il restait à son intelligence un seul sillon demi lumineux qui lui permettait de penser encore; mais c'est en vain qu'il voulait soulever les nuées des horizons. La mort était là déjà, implacable avant de frapper. 11 ne me dit rien, parce que le silence seul était éloquent. Je retrouvai la bonté dans son regard, la bonté, la dernière vertu de cette grande âme. Quand je sortis, je pleurai ; je pleurai de voir l'humanité soumise à ces déchéances, jusque dans ses représentans les plus glorieux. Je pleurai dans Lamartine un des six grands hommes du siècle, — pas un de plus, — ; à moins qu'il n'en vienne un septième. Aussi peut-on inscrire sur son tombeau le plus beau de ses vers :

Vhomme est un Dieu tombé qui se sourient du ciel.

L'homme est ainsi fait, qu'il n'aime pas l'homme de génie s'il est heureux. C'est ce qui explique son adoration pour Molière trahi par sa femme; pour Corneille raccommodant ses chausses ; pour La Fontaine, pauvre, recueilli par M""" de la Sablière. Il s'éloigne déjà de Racine, parce que Racine est familier de la cour; il ne le plaint pas si l'ami de M"'*^ de Maintenon meurt d'un mauvais regard de Louis XI\'. Il aime Homère mendiant, Shakespeare misérable, Camoëns mourant de faim et Le Tasse mourant de folie. Il aime \'oltaire exilé et Victor Hugo proscrit. Il aime Alfred de

L'Olympe romantique 248

;^;;;;;7^7^^^nt de ramour par l'ivresse. Il aime Alexandre Dumas ne refusant d'argent à personne hormis à ses créanciers et à lui-même. Il aime André Chenier qui meurt sur la guiUotme ; mais il ne salue pas son frère, un autre grand poëte, parce qu'il n est pas

guillotiné. . , - j^

En un mot, il faut à tout homme de génie une légende de misère et de malheur. « Comment, coquin, tu t'avises de faire un chef-d'œuvre avec un cœiir content ? Comment, tu favises d'être riche et gai en face de ton lecteur qui te lit pour se consoler de n avoir pas le sou ? Dépêche-toi de mourir de mort violente ou tout au moins d'aller à rhôpital. »

Lamartine, mourant à la peine avec ses châteaux, n'a jamais pris que pour un jour le cœur du peuple -.

ictor Hugo a trouvé un arbre pour séduire Eve,

r Lamartine en trouva plus d'un.

Les douceurs de la volupté ne se cueillent pas aussi facilement que des prunes. Don Juan savait son métier L'échelle de soie c'est l'échelle des femmes: u faut savoir V monter; Lamartine le savait, mais la politique le retint souvent au premier échelon.

♦ Mais Dieu était pour lui, puisqu'il ne fut pas abandonne des femmS Cette adorable Valentine de Cessia aura une page dans 1 histoire littéraire pour avoir veillé -r le poe e a dernière heure, comme une image souriante de 1 immortalité l'âme.

En 1848, je vis deux fois Lamartine à son ministère des relations extérieures, boulevard des Capucines; il me présenta à une jeune fille toute blanche dans sa robe noire, en me disant : c Je vousprésente à la France. — Mademoiselle, je suis Français, » dis-je en m'inclinant.

Je la regardais tout surpris; c'était une statue de marbre habillée à la mode de 1848, avec je ne sais quel air de l'ancien tems. Je fus frappé de ses beaux yeux noirs, fiers et doux, des éclairs sur le velours. Elle était silencieuse, mais elle jetait- çà et là un mot dans la causerie, mot toujours juste et profond. C'était une sibylle qui parlait.

Je me demandai ce que pouvait faire là cette demoiselle. Pourquoi Lamartine la symbolisait-il par ce mot: « la France »? Quoique le poëte fût très familier avec ses amis et qu'il ne se posât pas en Jéhovah, je n'osai l'interroger par respect pour la jeune fille. Je supposai qu'elle jouait avec lui le rôle de George Sand auprès de Ledru-Rollin. Cela ne me regardait pas.

Quand il fut revenu des grandeurs sans descendre un degré de sa renommée, je lui parlai de la sibylle. « Oui, dit-il, vous avez deviné, c'était une sibylle. » Et sans se faire prier le moins du monde, il me raconta ceci : A peine était-il en son ministère, tout à son manifeste aux nations de l'Europe, qu'il vit arriver à lui, dans sa blancheur idéale, cette jeune fille inconnue qui marchait légère comme une symphonie. 11 crut encore à une apparition de la muse ; il s'avança à sa rencontre et la baisa sur le front. C'étaientdeux sympathies qui se touchaient. 11 s'aperçut pourtant qu'il ne rêvait pas; il prit la main de la jeune fille et lui indiqua un fauteuil, mais

L*Olytnpe romantique 2^5

elle voulut rester debout. Naturellement elle avait quelque chose à dire. Elle parla ainsi : « Monsieur de Lamartine, je viens à vous parce que je vous aime de toutes les forces de mon âme... » Ce début ne la fit point rougir. Elle regarda l'homme d'État avec toute la douceur, mais avec toute la fierté de ses beaux yeux. Lui seul était ému. Elle continua: «-Vous avez sauvé la France du drapeau rouge, mais vous ne l'avez pas sauvée du drapeau tricolore. Or, pour moi, c'est le pire des drapeaux. — Pourquoi? demanda Lamartine surpris. — Ce n'est pas seulement parce qu'il est laid. On dit que c'est l'arc-en-ciel de la Liberté, mais je suis trop coloriste pour reconnaître là les adorables couleurs du prisme. Ce n'est ni le même bleu ni le même rouge. — Voyons, reprit Lamartine en souriant, est-ce l'art qui vous fait parler ou Topinion ? — Tous les deux, car je suis un peu artiste et beaucoup royaliste. — Eh bien,. Mademoiselle, mettez toute votre politique dans l'art, vous ferez des chefs-d'œuvre. — Oui. à peu près comme M. de Lamartine, si sa politique ne lui avait pas caché la vérité. »

Ici une dispute à armes courtoises. La jeune fille reprocha à Lamartine d'avoir trahi deux fois son drapeau comme poète et comme royaliste. Lamartine le prit de haut pour faire un tableau rayonnant des destinées futures de la France par la République. La jeune fille ne fut pas convaincue; elle dit que, puisque la France était l'œuvre de la monarchie, la France ne pouvait vivre que par la monarchie ; elle évoqua des images du passé avec une éloquence moins aérienne mais plus saisissante que celle de l'homme d'État pour peindre sa terre promise, a Ah ! si vous vouliez! » dit-elle tout- à coup. Et

2^6 Les Cojîfessiojts

elle se jeta les bras ouverts sur le sein de Lamartine. Une seconde fois il la baisa au front, elle releva la tête pour montrer ses larmes : elle était sublime à force de beauté et d'enthousiasme. Ce fut alors qu'il lui dit: « Vous avez je ne sais quoi de souverain, Mademoiselle, et vous me représentez la France. — Eh bien ! Lamartine, appelez-moi la France, mais croyez en mes paroles*.»

Il survint du monde. La jeune fille s'éclipsa, il eut à peine le temps de lui dire: « Vous reviendrez. »

Elle revint. Il mit tout le monde à la porte ; il s'enferma avec elle, tant i] était heureux de la regarder dans cette période du laid, où les faubouriennes étaient descendues sur les places publiques et sur les boulevards. Lamartine avait beau faire, il avait trop de racines dans la France ancienne pour ne pas se laisser reprendre aux visions de sa jeunesse. Cette jeune fille en était une, mais ce n'était pas seulement pour lui le symbole de l'ancienne France, cette blanche statue, c'était surtout une femme. Elle le brûlait de ses regards; il se sentit pris du cœur à la tête par une de ces passions qui empourprent la vie au soleil couchant. Un matin Lamartine se réveilla amoureux. Un voile passa sur la République. Il ne vit plus que celle qu'il appelait la France. Elle venait souvent à midi et restait toute une heure. 11 fut impatient plus d'une fois en reconduisant les visiteurs officiels. Un jour il jeta un coup d'œil dans le salon d'attente comme si la jeune fille s'y fût attardée. Il fallait aller à l'Assemblée nationale. 11 donna encore un quart d'heure de grâce à

* Molière, qui ne se fût pas laisse prendre à cette emphase, n'eût pas manqué de dire à la fille savante : « La France, ton café f. .. le camp, » comme plus tard la Du Barry à Louis XV,

L'Olympe rotnantique 2^7

sa blanche vision. Enfin elle parut. Elle était plus pâle que de coutume ; ses grands yeux jetaient des flammes plus vives. Pourquoi cette pâleur et ces yeux allumés? Elle se jeta sur lui avec des larmes dans les yeux. « Je t'aime, « murmura-t-elle en appuyant son visage sur le bras du poète. Cette fois, ce n'était plus un symbole qui parlait, c'était une femme de chair, c'était un cœur, c'était une âme. Lamartine se sentit touché à vif par ce cri de l'amour, comme il se sentit enivré par les senteurs toutes pénétrantes de cette belle chevelure noire où il égarait ses lèvres. Elle s'abandonnait comme si elle fût déjà prête au sacrifice : pour elle, Lamartine était un dieu, elle ne voulait pas jouer à la Célimène, elle se donnait toute : le dieu ne la prit pas. Il habitait toujours un peu les nues, même en ces jours où la révolution le clouait terre à terre. Don Juan se fût trouvé à sa place qu'il n'eût pas fait de façons, mais Lamartine n'était plus tant habitué aux bonnes fortunes. Si M""" de Lamartine était absente, la muse le sauvegardait de ses passions terrestres; à peine s'il s'attarda çà et là avec une étrangère romanesque ou une affolée de Paris qui le recevait dans sa chambre à coucher. Mais à l'hôtel du ministère il n'était pas homme à faire le Lovelace, ni même le Brummel ou le Byron. Tout est bon aux chasseurs de femmes, si c'est l'heure et le moment. Lamartine ne reconnut pas l'heure ni le moment. « D'ailleurs, me disait-il, quoique je ne fusse pas bien édifié sur la vertu de cette jeune fille, je ne me serais jamais pardonné d'avoir profané une Jeanne d'Arc. — Et pourtant, poursuivit-il, je l'ai aimée — peutêtre parce qu'elle ne revint pas. Pourquoi ne revintelle point ? Vanité des vanités ! parce qu'un jour que je

jouais à l'homme d'État avec un ambassadeur je lui fis dire que je n'y étais pas. iMais je sentis en ne la voyant plus reparaître que le cœur a toujours vingt ans. Les jours qui suivirent, je me surprenais à entr'ouvrir la porte du salon d'attente, comme si elle dût yêtre;je finis par questionner l'huissier de service. « Ah! oui, cette jeune folle. J'ai pensé qu'elle ennuyait M. de Lamartine et je lui ai dit que le ministre ne recevait pas. — S. n. d. D., dit l'ancien garde du corps. \'oilà pourquoi elle n'est pas revenue I Qu'on aille tout de suite chez elle, parce qu'il faut que je lui parle. — Mais je ne sais pas où demeure cette demoiselle. — Vous n'avez pas une de ses cartes ? une carte de la France? reprit l'homme d'État qui jouait quelquefois sur les mots. — Non, monsieur le Ministre. — , Eh bien f..., cherchez, a

Sur ce mot, familier au chantre d'Elvire, Lamartine ferma la porte. Il lui semblait que tout était perdu, puisqu'il perdait déjà son dernier rêve d'amour et qu'il allait perdre bientôt la république de ses rêves.

Il ne s'est pas consolé de la chute de sa république. S'est-il consolé de l'envolement de la sibylle qui lui avait redonné des heures rayonnantes de jeunesse.^ Non, sans doute, puisqu'il me parla longtemps après de celle qu'il appelait la France.

Nous aurions pu lui ramener la demoiselle.

Ce jour-là je lui dis, après sa confidence, que nous avions vu plus d'une fois cette jeune fiile dans le salon de F Artiste où elle venait pour vendre ses pâles aqua-relies, — des châteaux des rives de la Loire, — accompagnée de M'"" d'Ancre, surnommée la Maréchale, ou d'une Égyptienne surnommée Egypta, une autre folle jouant à la sibylle. Elle s'éprit d'Esquiros comme de

L'Olympe romantique 2-^9

Lamartine, disant : « C'est Saint-Just, mais je le convertirai et j'en ferai un autre saint, n Elle ne sanctifia que Deîaage, le spirite. Je lui rappelai plus d'une fois notre rencontre solennelle par devant Lamartine. Elle me répondit un jour : « Ah ! s'il m'eût écoutée, il fût devenu roi de France. »

Quelle belle reine le monde a perdue !

L'homme fait Thomme à son image corporelle, mais jamais à l'image de son esprit. Ne semble-t-ilpas qwt la création de l'esprit vienne de plus haut .^ Aussi ne s'étonne- t-on point d'étudier les races idéales comme les races palpables. Lamartine est de la lignée de Pindare. On peut dire aussi qu'il est frère de Chateaubriand, un Chateaubriand en vers. Jusqu'à lui la France avait eu des lyriques: ils se sont tous évanouis devant sa muse radieuse, comme les étoiles devant l'aurore. Il a été sublime dans son vol, mais le malheur de son origine, c'est qu'il était condamné à ne jamais marcher sur la terre, sinon comme un rayon qui passe. 11 est des poètes qui s'en vont le matin paf les chams et par la ville comme le premier venu, devisant avec les passans de choses et d'autres, dans la prose familière à tout lemonde; Lamartine avait beau vouloir toucher terre, la muse l'emportait dans les nues et au delà des nues. Ah ! s'il avait eu un ami pour arrêter les chevaux d'Apollon et les ramener çà et là dans le chemin des mortels! mais ce n'était pas le tems : Chateaubriand avait mar-

25o Les Confessions

que pour lui et les siens les routes azurées. On eût crié au sacrilège.

Lamartine ne fut donc pas maître de lui dans ses emportemens ; plus d'une fois il se pencha sur le monde réel et voulut s'y acclimater ; mais l'inspiration le détachait bientôt; il ne voyait plus la vérité qu'à travers les brumes argentées du matin, les arcs-en-ciel de l'orage, les empourpremens du soleil couchant. Aussi était-il moins un homme qu'un poëte : le Sinaï était son Olympe ; il pouvait dire, chaque fois qu'il remontait aux cimes rayonnantes : « J'ai la nostalgie du ciel.« C'a été aussi le ciel de Mahomet. Moins humain que divin, Lamartine fut pourtant le poëte adoré de toute une période. Les cœurs battaient à ses battemens de cœur; sa poésie avait le pouvoir d'élever toutes les âmes vers l'infini. On se consolait de la vie naturelle par la vie supernaturelle. Chaque vers du poëte nous emportait dans son vol; aussi vivait-on bien moins chez soi que dans les astres. On ne songeait pas comme aujourd'hui à enfouir des trésors dans son intérieur, à faire un musée de sa maison, comme si on dût y vivre cent ans. L'ameublement lui-même faisait pitié à voir. On était à cent mille lieues de la chinoiserie et du japonisme. Nitapisde Smyrne, ni tapisserie des Gobelins. A quoi bon, puisque l'esprit était toujours dehors? Ce fut la force du génie de Lamartine d'emporter ses contemporains dans les voyages aériens. C'étaient les vrais voyagesàtraversl'impossible. Aussi, qui ne courait alors à la recherche de l'absolu ?

Victor Hugo ne fut pas moins un dieu de la poésie parce qu'il fut plus un homme, comme Alfred de Musset qui survint appuyé gaiement et douloureusement au bras d'une muse jusque-là méconnue, laF^assion.

L' Olj^inpe romantique i5 1

Victor Hugo

Comment parler de \'ictor Hugo, quand on est plus ou moins poëte, sans lui faire d'abord le salut poétique comme le soldat fait le salut militaire à son général.

Ce siècle ai\rit deux ans. Rome remplaçait Sparte ; Déjà Napoléon perçait dans Bonaparte , Quand la France inquiète accoucha d'un enfant.

Ce fut Victor Hugo: tout une autre épopée;

Le poëte qui fit de sa plume une épée

Et qui livra bataille et qui fut triomphant.

Ce n était plus la guerre et ses sanglans trophées. Ce fut le dieu du jour conduisant les Orphées. Il fit le siècle grand des grandeurs de son nom.

Et le siècle aujourd'hui n'a pas d'autre victoire. Qu'est-ce que celles-là qui font pleurer l'histoire En la tachant du sang de la chair à canon?

Gloire à Dieu, gloire à toi : le siècle a sa lumière. Son couchant est plus doux que sa clarté première, Parce que ton génie a rayonné toujours.

Chêne majestueux sur tes branches chenues,

Tous les beaux oiseaux bleus qui descendent des nues

Chantent nos passions tout en charmant nos jours.

Quand vint Victor Hugo, la vieille École fut battue. Elle avait beau nier la lumière, elle s'évanouit dans l'ombre. On la revit çà et là à l'œuvre, entêtée de tragédies incolores. Elle réengagea l'action, croyant appeler à elle, pour combattre, tous les maitres de l'antiquité ; ne comprenant pas que Victor Hugo était aussi près d'Eschyle avec Henuini que M. \'iennet en était loin avec Arhogaste. Mais, encetems-là, les victoires des romantiques n'étaient pas encore des conquêtes. Le public emmaillotté dans la tradition n'osait pas admirer tout haut ; il croyait encore à une surprise, d'autant plus que la critique jalouse assemblait des nuages sur ce soleil levant. Les républicains du règne de Louis-Philippe, Armand Carrel et Armand Marrast, frappaient les révolutionnaires romantiques en pleine poitrine pour qu'on leur pardonnât d'être révolutionnaires politiques. Sainte- Beuve renia à moitié ses dieu.x, Gustave Planche les renia tout à fait. Les maîtres glorieux furent discutés comme des écoliers. On ne leur tenait compte ni du génie dramatique, ni des triomphes de la scène : c'était toujours à recommencer. Le public qui n'a jamais aimé bravement les glorieux ne permet la renommée qu'à distance. 11 avait peur d'ailleurs de trahir ses anciens dieux; il avait peur aussi, ce public né malin, d'être pris pour dupe. 11 le fut un instant, quand Ponsard lui donna Lucrèce à l'Odéon. Aux spectateurs les plus enthousiastes et les moins convaincus : « \'oilà le théâtre », disait-on tout haut en face d'un chef-d'œuvre incompris : Les Biir graves.

Quand Théophile Gautier me conduisit chez \'ictor Hugo, c'était le Victor Hugo de la place Royale, un roi qui avait une cour.

U Olympe romantique 253

Mais l'homme me parut si grand que je ne vis autour de lui que des infiniment petits, Théo lui-même qui s'humiliait dans la poussière du soleil. Ma présentation fut quasi-comique, car Théo qui s'étudiait à une phraséologie personnelle ne disait rien comme un autre : « 0 grand Victor Hugo, je vous présente un poète de nos amis qui est du pays de Jean Racine, mais il ne faut pas lui en vouloir. — Ah ! dit Victor Hugo, si Jean Racine n'avait pas fait de tragédies, quel grand homme pour la France, car lui aussi se drapait du manteau des dieux! »

Je ne savais que dire. J'aurais bien voulu défendre mon compatriote — malgré ses tragédies ; — j'aimai mieux, pour ne pas me faire mettre à la porte comme étant d'un pays trop champenois, parler d'un autre de mes compatriotes: Jean de La Fontaine.» Oh ! pour celuilà, s'écria Victor Hugo, il a fait des contes charmans; je l'aime pour ses contes, non pour ses fables, parce que si ses contes sont d'un poëte du seizième siècle, ses fables sont d'un Sancho Pança à cheval sur M. de La Palisse. » Je ne croyais pas un mot de ce que disait \'ictor Hugo ni lui non plus, mais il lui fallait bien amuser la galerie. Et puis la discipline de l'École ! « Vois-tu, me dit Ourliac, Victor Hugo ne sait bien juger que lui-même en se donnant la première place. » Il avait raison. C'est l'histoire de tous les chefs d'empire, empire littéraire, empire politique. Si on ne s'assied pas sur le trône avec orgueil, on permet à un autre de prendre la couronne. Victor Hugo, jeune comme Napoléon dans sa gloire, passait déjà de son consulat à son empire, après ses Victoires et Conquêtes de la scène.

Je trouvai que le grand poëte était logé comme un prince; mais je fis remarquer à Théo qu'on soupait bien

peu chez lui. A peine si on servait une tasse de thé aux privilégiés. Il fallait aller là tout esprit en laissant son estomac dans l'antichambre. Son salon c'était le portique : on se trouvait trop heureux d'y manger une figue et d'y boire un verre d'eau. Mais Victor Hugo a pris sa revanche, lui qui depuis si longtems tient table ouverte chaque jour de l'année avec surabondance de cœur et de rôti. Ces pauvres poètes, on ne les condamne pas seulement à nourrir les esprits.

Je m'imaginais ingénument que Jupiter était dieu et que tous les demi-dieux étaient ses prophètes. Mais Victor Hugo avait beau faire toutes les conquêtes, régner dans la poésie, au théâtre, dans le roman, on lui opposait Chateaubriand et Lamartine — et Casimir Delavigne! — Ah! s'il eût débuté par une tragédie ! Chateaubriand qui avait reconnu l'enfant sublime, ne lui cédait pas son trône d'or.Lamartine était bon prince et disait à son rival : « Tu seras, roi, » mais d'un air de souverain. Alexandre Dumas, ce magique conteur, qui ne doutait pas de lui, croyait devenir un Alexandre le Grand de la littérature. Balzac, ce merveilleux trouveur, cherchait encore, penché sur son (cuvre, ne songeant pas aux préséances, parce qu'il voulait passer le premier, parce qu'il se croyait aussi le premier. Dans sa tour d'ivoire, Alfred de Vigny n'adorait que lui-même. Sainte-Beuve aimait mieux régner sur les coteaux modérés que de monter plus haut à l'ombre du

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maître. Mérimée riait des entiiousiasmes et ne s'étudiait qu'à jouer les Don Juan bourgeois. Alfred de Musset s'échappait de la place Royale pour continuer la dynastie de Byron. Hugo pouvait dire : « Moi seul et c'est assez. » D'ailleurs, puisqu'il avait prêché la liberté dans l'art et la révolte contre le Traité du Sublime, il ne devait pas s'offenser de voir ses amis tenter sans discipline toutes les fortunes. Mais'il gardait par devers lui les écoliers survenus en poésie, en peinture, en statuaire : Antonv Deschamps, Théophile Gautier, Fetrus Borel, Esquiros, Célestin Nanteuil, Chatillon, Jehan du Seigneur, Préault, des enthousiastes chevelus décidés à tout aux premières représentations des chefs-d'œuvre du poëte.

Comme Corneille et comme xMoliére , Victor Hugo créa son monde en six jours pour ne pas se reposer le septième, à l'inverse de Dieu qui aurait bien pu travailler un jour de plus pendant qu'il était en train de faire de si belles choses. En quelques saisons, Victor Hugo créa presque toutes ses merveilles en poésie, son meilleur roman parmi les meilleurs, ce qui ne l'empêchait pas de mettre au monde les plus beaux enfans.

On peut croire aujourd'hui que tant de chefs-d'œuvre désarmèrent les critiques et les Quarante ? Au contraire, plus il enrichissait le trésor littéraire de la France, plus il exaspérait cette école tombée en enfance qui jurait par Corneille et par Racine, mais que Corneille et Racine eussent fouettée devant le palais de l'Institut.

Les œuvres de \'ictor Hugo sont la fêle perpétuelle de l'esprit. On n'a jamais ouvert de plus lumineuses échappées dans l'histoire et dans l'infini. Je vois d'ici les vrais contemporains de Victor" Hugo : Homère, Dante, Shakespeare, Molière, écoutant sur je ne sais quel mont Olympe ces merveilleuses symphonies qui sont l'âme du monde. Si Raphaël peignait aujourd'hui son Parnasse, quelle rayonnante figure il ferait à Victor Hugo, parmi toutes les glorieuses figures de la poésie et de l'art !

C'est que Victor Hugo est un grand artiste comme un grand poète. Il n'y a point de poésie sans art, il n'v a point d'art sans poésie. C'a été la suprême conquête du génie moderne de peindre en écrivant. La palette radieuse a donné plus de lumière et plus d'accent aux images de l'imagination. Aussi, voyez comme un type créé par \"ictor Hugo s'impose avec une force surhumaine : toutes ses figures sont là vivantes devant nous, les unes depuis hier, les autres depuis un demi-siècle, mais vivantes pour toujours; terribles ou charmantes ; peuplant et repeuplant le monde de l'esprit ; symbolisant toutes les idées, toutes les passions, tous les sentimens; familières avec les figures des grands poètes, parce qu'elles représentent ensemble, sur le théâtre universel du beau et du vrai, la comédie humaine, sous la lumière de Dieu, ce grand allumeur de chandelles, — j'ai voulu dire de soleils ! 11 faut voir de près, mais il faut voir de haut. Il faut

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voir de loin aussi. Quel grand poëte n'a eu ses heures d'exil? Dante comme Homère. Molière, ami du roi, a été exilé d'Armande Béjart, sa femme. Victor Hugo, ennemi de l'empereur, a été exilé de la France, ^ sa patrie. Combien de larmes immortelles, — des colliers de perles pour l'immortelle poésie, — ces exils ont provoquées. Ils étaient grands déjà ces poètes; mais ne sontils pas plus grands, iMolière et Hugo, par les éloquences passionnées des heures de souffrance? Tout poète n'arrive à être Dieu que par les stations de la croix. Entrez dans la vie des plus grands : Homère vous dira qu'il mendie ; Dante écrira sous vos yeux : « Descsperanza; » Shakespeare vous montrera son cœur tout saignant aux batailles de la vie. Et ainsi de tous ceux que la destinée a marqués au front.

Pour l'âme du poëte, les étoiles sont des soleils. Il n'y a pas de ténèbres qu'il ne disperse, quand il n'écrit pas les œuvres de la sottise. L'œuvre de Hugo est un monde. Dès qu'on ouvre un livre de lui, on se sent transporté en pleine poésie épique ; on secoue à ses pieds les infiniment petits de la poésie contemporaine, comme on laisse à la porte, pour entrer chez un souverain, le manteau fripé tout étincelant de gouttes d'eau, diamants éphémères. C'est là qu'on reconnaît que l'art ne court pas les petites aventures ; que la parole est une arme qui tue la sottise, comme la lumière tue le fantôme. On se demande si ce qui amusait Paris la veille n'était pas la comédie des ombres chinoises. Tout tombe, tout s'efface, tout disparait. Les grandes vanités des petits poètes rentrent dans l'ombre. Il n'y a plus qu'une œuvre. 11 n y a plus qu'un

homme.

On a dit qu'il fallait un dieu pour chaque peuple. Le poëte a donc un privilège inouï, puisqu'il peut parler à tout le monde. Il n'est pas de peuple qui ne serait saisi par les beautés de la Légende des siècles. Je ne parle pas seulement des régions supérieures de l'intelligence ; car Victor Hugo peut dire aussi : « Laissez venir à moi les petits enfans. » C'est que son génie est fait de bonté, comme il est fait de grandeur. C'est qu'un profond amour de l'humanité donne à tout ce qu'il touche un rayon divin. Il aime Dieu dans son œuvre, dans l'homme, dans la femme, dans l'enfant, dans la bête, dans l'arbre, dans la rose, dans la vague, dans le rocher. Il a reconnu la force de l'âme des choses comme la force de l'âme humaine. Ces deux âmes surélèvent et fécondent la Légende des siècles.

Ce qui me le fait aimer plus encore, — je ne parle pas ici de mon amitié familiale pour l'homme , — c'est la variété de son génie. Il est des poètes qui -ne savent chanter qu'un cantique ou redire une chanson. Victor Hugo a couru toutes les belles et glorieuses aventures. Du premier coup , il a été le maître dans le roman, comme il fut le maître dans le poëme, dans l'ode et dans le drame. Plus d'une de ses pages d'histoire est écrite sur l'airain. Ses Juvenalia sont des eaux-fortes plus terribles et plus lumineuses jque celles du poète latin.

Quelle adorable fête pour l'esprit qu'un voyage à travers les œuvres de \'ictor Hugo, quand on les a lues cent fois ! On est sûr de ne pas hanter^ dans ces payslà, le demi-monde littéraire. On marche dans une atmosphère sereine, furtiliante, salutaire. Le sculpteur Bouchardon disait : c Quand je viens de lire Homère, les hommes me paraissent grandis d'une coudée. » Il

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eût dit cela de Victor Hugo. 11 se fût promené en levant la tête dans cette admirable Légende des siècles, qui est la grande histoire vue par l'œil de la poésie : l'histoire des mondes disparus, l'histoire des mondes vivans, l'histoire des mondes futurs. Toutes les figures connues et inconnues y sont évoquées. Qui donc aujourd'hui oserait mettre en scène, dans un acte dramatique, les Sept merveilles du monde? Hugo est grand parce qu'il est multiple : parce qu'il est Horace après avoir été Homère, Ronsard après avoir été Shakespeare.

C'est l'épopée indoue, c'est l'épopée antique, c'est l'épopée française !

Ne vous effrayez pas trop de ces grands bruits que font les dieux, coups de tonnerre, tempêtes épiques, embrasemens des astres, rires éclatans , colère des Titans. Jupiter descend quelquefois de l'Olympe pour se reposer d'être un grand Dieu avec les nymphes de Diane. Ainsi Victor Hugo descend de ses hauteurs pour faire un bouquet d'idylles avec ses amis de tous les siècles : Orphée, Salomon, Aristophane, Théocrite, Virgile, Dante, Pétrarque, Ronsard, Shakespeare, Voltaire, André Chénier. Là, il se retrouve jeune comme à vingt ans, dans toute sa saveur amoureuse et bocagère; il semble que les femmes légendaires aimées par les poètes, vrennent danser avec les chasseresses, secouant des pieds les arômes de l'herbe, effeuillant les roses sauvages, faisant tressaillir les branches. Jamais Théocrite ni Chénier n'ont été plus antiques, peut-être n'ont-ils pas eu ce panthéisme pénétré et débordant : la nature ivre d'amour.

A sa table hospitalière, il est dans son rôle s'il éclate

26o Les Confessions

en saillies, s'il rit des sots, s'il charme les femmes, s'il amuse ses petits-enfans ; mais aujourd'hui, il a dépassé les jardins de Saadi; il ne chante plus la Chanson des rues et des bois ; il a gravi l'âpre montagne au front de neige d'où la parole d'or tombe plus grave et plus retentissante. Plus l'homme de génie se rapproche de Dieu, plus il a charge d'âmes. Voltaire disait en mourant : « Tout sera bien. » Tout n'est pas bien encore, mais le monde a marché dans l'idée de Voltaire, ce grand poëte par sa philosophie , ce petit poëte par ses vers. Et Victor Hugo, dans ce monde qui marche, marche en avant. Il débrouille le chaos, il répand la lumière : Lucrèce n'a pas étreint la Nature avec plus de fécond amour. Il n'a pas arraché autant de secrets à la vie universelle. C'est que Victor Hugo étreint l'Humanité comme la Nature.

On a dit que les grands hommes faisaient leur siècle à leur image : Victor Hugo a fait le xix* siècle littéraire. Malherbe, grand poëte une grammaire à la main, était venu pour défaire la langue; Victor Hugo est venu pour la refaire. Ceux qui l'aiment, comme ceux qui l'injurient, vivent de son bien ; seulement, lui ne frappe que des écus d'or, tandis que nous ne frappons que sa petite monnaie. Cette belle langue, la reine du beau dire, si largement drapée, nourrie d'idées, éblouissante d'images, fait de Victor Hugo un antique, lui qui est plus moderne que tous les modernes.

Tout grand homme a un pied dans le passé et un pied dans l'avenir.

Dans la vie intime, Victor Hugo, descendu de l'Olympe, est un gai compagnon qui sème à pleines mains l'idée et l'esprit, courant les mondes connus et inconnus, tour à

L' Olympe romantique 261

tour croyant et railleur, amenant Dieu parmi ses convives, mais lui prouvant qu'il aurait pu ne pas se reposer le septième jour. Voilà pourquoi Hugo est convaincu que Dieu a laissé le monde inachevé pour laisser quelque chose à faire aux hommes. Il ne doute pas que les rois, les poètes, les artistes, tous les grands de ce monde, ne soient destinés par Dieu à être des providences ou des sous-providences. En effet, tout homme de bien a charge d'âmes. Mais, rassurez-vous, Victor Hugo ne prêche jamais, il laisse cela à ceux qui n'ont rien à dire ; il croit, d'ailleurs, qu'avant de sauver l'âme il faut sauver le corps, ce qui explique en lui l'homme politique inexplicable ; il est de ceux qui disent : « Rien n'est fait quand il reste quelque chose à faire. »

Apôtre du bien, il n'a jamais sacrifié son rôle de poëte, hormis dans son déni des apôtres de Jésus. Il a vécu sa vie à pleine coupe, aimant les femmes et adorant les enfans, fraternel à ses amis, ne perdant jamais ni la journée de son esprit ni la journée de son cœur.

Qui donc lui reprocherait son orgueil ? N'est-ce pas beau d'être un grand homme, quand il y a si peu d'hommes ? N'est-ce pas glorieux de prendre la couronne d'Homère, de Dante et de Shakespeare ? Il y a du merveilleux dans cette belle existence qui remplit tout un siècle. On a le vertige quand on songe à tout ce qu'il a fait! chefs-d'œuvre sur chefs-d'œuvre ! Pélion sur Ossa!

Mais, descendons des hauteurs : on aime les dieux qui se font hommes, on ne veut pas que les hommes se fassent dieux. Retournons à l'homme dans Hugo : il aime mieux cela.

On a conté les histoires amoureuses des Olympiens et des Olympiennes.

Il y aurait là de fort jolis chapitres pour Thistoire intime du xix^ siècle, mais j'aime mieux donner la parole à Victor Hugo lui-même contant l'histoire de son meilleur ami. Nous sommes au fumoir, les femmes sont au salon. C'est Thistoire de M. Apollo et de M"''= Aphrodita.

Il avait tout le rayonnement du génie dans la jeunesse. Elle avait tout le charme de la femme qui a mûri pour l'amour.

L'heure était venue de cueillir M'"° Aphrodita, car son mari qui voyageait en artiste par tous les mondes l'avait bien un peu oubliée sur l'espalier. Il faut à la pêche trente jours pour qu'elle prenne ces beaux tons de rose et de pourpre, sur un fond vert d'eau; il faut à la femme trente années pour qu'elle parvienne à l'épanouissement de toutes ses splendeurs. A trente ans, il lui arrive de tomber de l'espalier, mais le plus souvent elle y reste jusqu'à quarante ans, peut-être un peu trop mordue par le soleil, mais très savoureuse encore.

M"'^ Aphrodita était dans toute la poésie savante et charmeuse de la trentième année quand M. Apollo la rencontra sur son chemin. Je me trompe, il alla tout exprès dans le salon renommé où elle déployait sa grâce onduleuse et serpentante.

Apollo, vers 1845, ne prenait pas trop au sérieux son titre officiel de pair de France; il aimait mieux faire de la

L' Olympe romajitiqtie 26 J

poésie en action avec M"'* Aphrodita qui oubliait qu'elle fût mariée, parce que son mari n'était pas là. Jamais Apollo n'avait trouvé une rime plus sonore ni une éloquence plus retentissante ; c'était la strophe etl'antistrophe, le génie de l'imagination et le génie de la beauté. Un jour vint, ce jour-là vient toujours, où on eut soif du fruit défendu. Apollo et Aphrodita cherchèrent un arbre. Ils le trouvèrent en plein Paris.

Apollo avait daigné descendre de l'Olympe pour devenir pair de France. Ces immortels s'amusent à tout. Il daigna descendre jusqu'à monter chez iM™° Aphrodita, oubliant ce jour-là non seulement M'"° Apollo, mais une adorable Juliette dont il était le Roméo.

Que trouva-t-il chez M""' Aphrodita? Toutes les joies de l'amour pour ceux qui ont la science du cœur et même pour ceux qui ne savent jamais leur cœur. M"'° Aphrodita était deux fois femme, la femme de la volupté comme la femme de l'idéal. Elle passait de l'esprit à la gaieté, de la gaieté aux larmes avec une grâce exquise.

Quoique M. Apollo fût gâté par sa femme qui était brune, par sa maîtresse qui était blonde, il fut enivré par la non moins belle Aphrodita. Quand on est un poète, il faut toujours aller du connu à l'inconnu. Platon a dit qu'on devenait poète par l'amour ; par l'amour, on devient dieu. Mais on n'a pas les six jours pour créer son monde !

M. Apollo qui s'ennuyait fort à étudier l'économie politique à la Chambre des pairs venait étudier l'art de devenir dieu dans la chambre d'Aphrodita. On le croyait, comme poète, retourné au septième ciel; on ne se trompait pas. Mais les maris reviennent toujours :

celui d'Aphrodita revint tout morfondu de s'être attardé avec les Laponnes. Naturellement son meilleur ami qui avait vainement voulu lui ravir sa femme l'avertit qu'elle avait un amant. « Je m'en doutais, s'écria le mari. — Je ne sais pas son nom, reprit l'amant, mais ce que je sais bien, c'est qu'il va tous les jours la voir de trois à quatre heures; ils doivent chanter un duo très bruyant, car j'ai frappé vainement à la porte. — Je sais qui ! s'écria l'époux outragé. C'est le baron Marjoly que j'ai caricaturé l'an passé. S'ils n'ont pas voulu ouvrir la porte, eh bien ! ils l'ouvriront au commissaire. »

Il était tout justement deux heures et demie ; le mari happe un commissaire. Ce gendarme du mariage qui vient toujours trop tard met son écharpe et part en guerre. Le mari emboîte le pas. On frappe les trois coups légendaires à la porte de M™^ Aphrodita : « Au nom de la loi! » On écoute : on n'entend que le silence.

Au nom de la loi on enfonce la porte ; on franchit l'antichambre et on trouve Apollo et Aphrodita à peu près vêtus de l'air du tems comme les dieux et les déesses. La femme nicha sa vertu dans son lit, l'homme se coiffa solennellement du tricorne du pair de France, ce qui le rendait inviolable.

Il n'y a point de doute, le mari n'est pas le mari imaginaire de Molière ! Tout indigné, le commissaire dit : « Je me moque du tricorne. » Mais il est très surpris de voir le mari souriant. Selon le mot consacré, il vient instrumenter, c'est-à-dire écrire de bonne encre que M'"' Aphrodita a trahi le devoir conjugal. « Chut! s'écrie le mari en prenant la plume du commissaire, je croyais que c'était le baron de Marjoly, mon ennemi, mais du moment que c'est mon ami Apollo, je

L'Olympe romantique

n'ai qu'à les féliciter tous les deux, celle qui est couchée

comme celui qui est debout. » litténture

Et ce brave mari, qui avait autant de littérature que de philosophie, dit à ApoUo comme Amphitryon à Jupiter : « Seigneur, c'est trop d'honneur. »

Dumas

lexandre Dumas débuta en maître. Il s'empara du ^ ^théâtre comme un fils de Shakespeare. Qui donc lui avait appris le grand art de frapper l'imagination et de faire battre le cœur ? Il prouva une fois de plus qu il n y a point d'école - sinon pour les écoliers. - Tous ceux que le c^énie a marqués au front se révèlent à l'improviste, sans qu'on puisse dire d'où ils viennent ni où ils vont. C'est l'orage qui féconde les moissons de l'esprit, c est l'arc-en-ciel qui réjouit les yeux. Comme Victor Hugo, Alexandre Dumas a obéi à une puissance inouïe de création Lui aussi fut une des forces de la nature. Combien d'œuvres en quelques années! Il ne les comptait pas.

Plus tard il les oublia, mais la France littéraire n'oubliera pas les dix drames et les dix romans qu'il mit au monde en pleine jeunesse, avec la gaieté robuste de ces mères fécondes qui remplissent la maison d'enfans. Il était fier de créer tant de choses, des héros et des

héroïnes qui peuplaient toutes les imaginations, mais sa vanité était si bonne fille ! Ne l'a-t-on pas vu à ses derniers jours demander à son fils, avec une humilité touchante, s'il resterait quelque chose de lui? Que ne restera-t-il pas de lui ? — à commencer par ses œuvres,

— à finir par son fils.

Les nouvelles couches sociales qui veulent refaire l'humanité à leur image semblent ne pas se douter que les hommes comme Alexandre Dumas — ces travailleurs des âmes — ont plus mérité de l'humanité que tous les Proudhon; ils ont avivé dans l'esprit de leur génération les beaux sentimens qui en sont la fleur, le rayon, la lumière. Est-il un seul homme qui ne soit devenu meilleur en lisant Dumas? Tout en enseignant la loi des passions, il a prêché le beau et le bien, il a donné de l'esprit à ses lecteurs, — et l'esprit, c'est déjà un grand pas de fait vers la bonté, — quand c'est l'esprit gai et réconfortant dont parle Montaigne.

Et comme il prêchait d'exemple ! 11 ne donnait pas, il se donnait lui-même. 11 donnait des deux mains avec une grâce exquise. Quand il disait : « Je n'ai jamais refusé d'argent à personne, hormis à mes créanciers*, » il se calomniait pour faire rire la galerie, car il n'avait d'autres créanciers que ceux d'un théâtre qu'il ne dirigeait pas.

Et quel père de famille pour le personnel de ce théâtre

— et de tous les théâtres ! — C'était à bon droit qu'il disait: «mes enfants. » Je déjeunais un matin avec lui à

* Ce qui rappelle ce mot, si gai qu'il semble être de Molière ou de Regnard : On demande un jour à Dumas un louis pour enterrer un pauvre huissier mort à la peine. Dumas donne deux louis et dit • « Pendant que vous y êtes, enterrez-en deux. »

L^ Olympe romantique 267

Monte-Cristo. Survient la femme d'un comédien qui criait la misère par son expression comme par sa robe, mais qui n'osait demander un secours, parce qu'elle avait toutes les pudeurs de la fierté. Dumas devina tout de suite ce qui se passait dans son âme. « Ma pauvre enfant, lui dit-il, il fait aujourd'hui un rude soleil, comment pouvez-vous marcher sans ombrelle .^ » Il prit un billet de cinq cents francs qu'il passa avec son beau sourire dans la main de la jeune femme. « Tenez, lui dit-il, allez acheter une ombrelle. » Et comme elle s'éloignait avec force révérences, il ajouta gaiement : « Si vous venez me voir un jour de pluie, je vous donnerai de quoi acheter un parapluie. » Un parapluie ! Il ne s'est jamais trouvé assez riche pour s'en payer un !

Il ne lui manquait qu'une principauté pour être un prince des contes de fées. Nul n'a été aussi prodigue de cet autre argent de poche qui s'appelle l'esprit comptant. Il en a donné jusqu'à la fin, toujours libéral et toujours riche.

Il entrait partout comme un rayon de soleil, apportant la gaieté et la lumière. Aussi nul ne redoutait de le voir, pas même ses ennemis. Il avait eu l'art de s'en faire tout juste ce qu'il en faut à un galant homme. Un jour, on demandait à M'"^ la princesse Mathilde si elle était toujours brouillée avec lui; elle répondit fort spirituellement : « Plus que jamais, il dîne ici ce soir. »

« Tout le monde est content de son esprit, nul n'est content de sa fortune » Dumas était content de tout et de tout le monde. Aussi c'était une bonne fortune de le voir franchir son seuil. Dans mon cabinet au Théâtre- Français, Rachel et Brohan couraient fermer la porte. Il les prenait sur ses genoux et leur disait ; « Quand je

pense que je vous aime et que vous ne vous aimez pas! » Et c'était une pluie de mots, une averse d'esprit. L'éclair jaillissait de ces trois arcs-en-ciel superposés. Rachel demandait une comédie, Brohan une tragédie. Dumas ne demandait rien, mais il les prenait des deux mains comme un grand enfant joueur.

Quand il dînait chez moi, c'était une fête pour tout le monde. Il ne buvait jamais que de l'eau, mais pour lui l'eau se changeait en vin. On ne lui donnait pas quatre ou cinq verres comme aux autres convives ; je lui dédiais un beau verre de Bohême que je garde avec religion comme souvenir de ce brave et loyal cœur.

Peu de temps avant sa mort, il me rappelait un dîner où M"^ Rachel, M"'' de Girardin et M"^ Arsène Houssaye le couvrirent de fleurs, tant il avait été éblouissant. Nous étions seize, nous sommes encore trois : Hugo, Augier et moi. C'est la loi des nombres. Et pourtant aucun de ceux qui sont partis n'est mort de vieillesse. Voyez plutôt : Eugène Delacroix, — M"*' Rachel, — Pradier, — Théophile Gautier, — Dumas, — Ronsard, — M""^ de Girardin, — le comte de Morny, — Nestor Roqueplan, — Alfred de Musset, — Persigny — M™* Arsène Houssaye, — Emile de Girardin, — Alfred de Vigny.

Les morts vont vite. Le train de la mort est le train express par excellence, quand elle passe dans la république des lettres. Alexandre Dumas n'avait pas peur de la mort; il disait comme cet ancien : « Elle me sera douce, parce que je lui conterai une histoire. »

En a-t-il conté ! Et doit-il en conter encore ! Avec quel art et avec quelle verve il passait d'un chapitre à un autre, toujours emporté, toujours entraînant. Comme les

L'O/^w/'e roma?zn'^i<e 26g

figures de son imagination vivaient de la vraie vie ! Beaucoup lui reprochent de n'être qu'un improvisateur, parce que son style ne sent pas l'odeur de la lampe, ni la poussière des bibliothèques. Laissons dire et mal dire les critiques grimaciers et stériles ; admirons ce génie familier qui a créé tout un monde encore debout. Ses romans sont presque des épopées ; le théâtre a vécu et vivra de ses grandes figures plus vraies que l'histoire et plus vraies que la vie, où il y a souvent la marque d'un Shakespeare moderne. Ce n'est pas sa faute s'il n'a pas continué ses études antiques d'une touche lumineuse, créations grandioses, drapées dans le style des maîtres. Le parterre encore enthousiaste des effets romantiques n'a pas voulu accepter cette transformation d'Alexandre Dumas. Pareillement les pédans n'ont pas voulu le saluer historien, quoiqu'il peignit plus juste que la plupart des historiens patentés avec garantie de l'Institut. Son tort, - c'est ce qui fait sa gloire, — est d'avoir couru toujours par quatre chemins, poète dramatique et poète tragique, historien, conteur, romancier de tous les caractères, passant du roman intime au roman d'aventures, au roman historique. On lui a appliqué le vers de Boileau : « Qui ne sut se borner ne sut jamais écrire. » Boileau qui a su se borner a-t-il su écrire? C'est une simple question de tempérament : Alexandre Dumas . était né pour tout faire à l'emporte-pièce, avec la marque du génie primesautier*.

* Par malheur, il est souvent tombé de l'orgueil dans la vanité ; aussi on a pu lui dire : « Vous avez le cœur grand et la main franche, maître; mais vous n'avez pas su vous arrêterai orgueil, qui est la dignité de tout ce qui est supérieur; vous avez descendu la colline sur le versant opposé, pour tomber dans la vanité, qui est la punition des superbes. »

2J0 Les Co7ifessîons

On demandait à Alexandre Dumas fils à qui il succéderait à l'Académie, il répondit : « A mon père. » Pieuse réponse ; voilà le véritable esprit.

Et si vous me demandez pourquoi je parle du père aujourd'hui que tout le monde parle du fils, je vous répondrai que c'est bien un peu pour être agréable au fils.

Il m'écrivait hier : « Ce sera encore avec le 41° fauteuil que je causerai le plus souvent. » Le 41'' fauteuil, celui du père.

Alfred de Musset

Lamartine est parti des hauteurs du Sinaï, \'ictor Hugo des nuées rayonnantes de l'Hymalaya. Ces deux hommes parlaient comme des dieux, quand se révéla Alfred de Musset, qui se contenta de parler comme un homme. Mais quel homme! Aristophane et Byron! Il railla les dieux et se railla lui-même jusqu'au jour où la passion le frappa au cœur. Ce fut le cri railleur et déchirant, ce furent les sanglots du siècle avant les colères foudroyantes de Victor Hugo.

La Désespérance, cette Muse qui avait conduit Dante aux enfers, reparut plus pâle et plus éplorée; Alfred de Musset la tenait d'une main brûlante , tout en portant

L'-Olytape romantique 2'fi

l'autre à son cœur blessé. Le railleur de la veille n'avait plus la force de rire en regardant jaillir le sang sous les coups de poignard. « Être trahi par l'apothicaire Pagello! » Qui consolera le poëte, si ce n'est la désolation? Aussi se jettera-t-il à corps perdu sur les ilammes du supplice. Les douleurs furent telles qu'il ne survécut pas. Je me trompe, on le vit encore errer çà et là, mais ce n'était plus que le fantôme d'Alfred de Musset. 11 tenta de revivre dans les gaietés romanesques de son théâtre, mais il ne voyait toujours que le Ci-git de son cœur. On l'emmena un jour à l'Académie en lui disant qu'il ressusciterait dans cette immortalité qu'il appelait une concession temporaire : ce ne fut qu'une ombre de plus à l'Académie.

On reproche à Musset d'avoir trop pleuré ; c'est comme si on reprochait à Rabelais d'avoir trop ri ; d'ailleurs, c'est un pleureur comme Ovide et non un pleurard comme Colardeau. Ce n'était pas seulement lui-même qu'il pleurait, c'était toute sa génération qui avait voulu escalader le ciel et qui était retombée mordant la poussière. L'Enfant du siècle aura été le Poëte du siècle. Lamartine a les réverbérations du passé, Victor Hugo celles du passé et de l'avenir; Alfred de Musset est de son tems. C'est le dix-neuvième siècle qui aime, qui maudit, qui pleure et qui se jette désespéré dans VEspoir en Dieu, sans savoir s'il croit à Dieu.

D'autres lui ont dit ou lui diront que dans ce torrent des douleurs humaines qui précipitent les passions il y a des rives arrachées, des flots qui submergent, des arbres déracinés. Vouliez-vous donc que cela coulât pacifiquement entre deux rives riantes, toutes tapissées de fleurs épanouies? Le poëte, dans son magnifique

désordre, a été sublime sans suivre les lois du Traité du Sublime.

On lui reproche ses rimes de hasard, l'une traînant sa queue avec majesté, l'autre trop court vêtue; c'est bien commode, il est vrai; mais ce sont des rimes voulues. On lui reproche de n'avoir pas toujours habillé sa muse avec le manteau étoile des splendeurs idéales. On oublie que sa muse, c'était la Vérité qui se passe des robes de pourpre et d'or parce qu'elle est la Vérité. C'a été sa force de braver la rhétorique en vers, comme Saint-Simon l'a bravée en prose. Il a renié le sacerdoce pour montrer de plus près les dieux.

On a aussi reproché à Alfred de Musset d'avoir pris les airs de Byron pour se faire une figure : il les a si bien pris que Byron ne semble plus le maître, il semble le frère d'Alfred de iMusset.

Et si Alfred de Musset nous touche plus profondément que Byron, c'est qu'il a renié Lovelace devant la passion! Byron n'eût pas dit comme Alfred de Musset :

Le seul bien qui me reste au monde Est d'avoir quelquefois pleuré!

11 en est qui reviennent des croisades ; Alfred de Musset se voyait des ancêtres parmi les croisés : « Votre vrai titre de noblesse, lui disait Rachel en souriant, c'est que vous descendez de Jeanne d'Arc. — Indirectement,, répondait Alfred de Musset, mais elle n'en est pas moins

L'Olympe roviantique 2j3

ma grand'tante, puisque je suis arrière-petit-fils de sa nièce Catherine du Lys, que Charles VII voulut marier pour avoir d'autres Jeanne d'Arc. »

Les armes du poëte étaient d'azur à l'épervier d'or chaperonné, longé, perché de gueules avec cette devise: Courtoisie, Bonne aventure aux preux. Alfred de iMusset n'a pas menti à sa devise.

Il ne fallait pas le railler sur ses droits héraldiques. Il était intraitable sur ce nuage flottant. Un peu plus, il citait Montmorency parmi ses aïeux. Un jour, il est vrai, on le vit descendre de Montmorency, mais ce jour-là il descendait sur un âne et conduisait l'âne rebelle de M"* Mimi Pinson, joli tableau qui ne ferait pas mal du tout en un blason : à peu près comme une autre Mimi Pinson qui descendait des croisées en se jetant du cinquième étage.

Il lui en fallut rabattre quand monsieur son père, un docte et galant homme, le condamna à un titre d'expéditionnaire dans les bureaux du bonhomme Febvrel, entrepreneur de chauffage militaire. Voyez-vous d'ici ce gentilhomme obligé de rengainer son épée. — l'épée de Jeanne d'Arc, — et de tailler sa plume pour calligraphier au milieu des bûches. Il n'y a point de sot métier, surtout le dernier jour du mois, le jour de paie, pour parler en prose. Tout en touchant ses cent vingt-cinq francs, Alfred de Musset jurait bien de faire fortune par un autre chemin.

Comment Musset-Pathay , qui avait commenté les Humiliations de Jean-Jacques Rousseau, condamnait-il son fils à humilier ainsi une plume vaillante signant déjà des chefs-d'œuvre? Un père n'a jamais bien jugé ses enfans.

Alfred de Musset se soumit avec héroïsme. Ce train de vie dura six mois; comment sortir de la froide prison du devoir? Musset-Pathay n'avait pas gâté Alfred, — non plus que Paul. — C'est que lui-même avait subi la rude loi de l'argent. Ce fut grâce au libraire Urbain Canel que de .Musset sauta un jour par la fenêtre.

Ce système cellulaire avait allumé à plus belle flamme l'imagination du pocte. Un soir, le père vit arriver dans son salon hospitalier du pays latin Alfred de Vigny, Sainte-Beuve, Mérimée, Emile Deschamps, Devéria ; il croyait qu'il était encore question de Jean-Jacques, mais tout d'un coup Alfred de Musset, qui ne lui avait rien dit, se mit à lire les épreuves de son premier volume de poésies. C'était déjà tout l'homme, moins les larmes du poème des Nuits. Les seules oreilles qui ne comprirent pas furent celles du père. Tous les romantiques éclatèrent en enthousiasme, chacun s'en alla en répétant des vers de Don Paëz, de Mardoche et de Portia. Sainte- Beuve redisait presque toutes les strophes à Ju.vi.t, c'est-à-dire à la marquise de La Carte.

Le lendemain matin, le père vint éveiller son fils en bureaucrate impeccable, car il était chef de bureau au ministère de la guerre. « Partons-nous ensemble? — Non, mon père. Tu es un sage; mais, tout bien considéré, je veux être un fou. »

Comme la noblesse, le succès oblige. Alfred de Musset était obligé de faire belle et bonne figure dans le monde. Il était bien plus fils de Byron que de Musset- Pathay. 11 lui fallait donc jouer les premiers rôles, monter à cheval le jour et valser le soir. Qu'aurait dit l'opinion en voyant Alfred de Musset s'acheminer le matin vers son bureau, sa montre à la main ? 11 mit sa montre au

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Mont -de-Piété; il alla trouver son ami Alfred Tattet, qui voulait dévorer gaiement sa vie, et qui, lui aussi, mourut jeune. Ils commencèrent par courir toutes les belles aventures; mais là où Tattet trouva la vie de son cœur, Musset trouva la mort du sien. La marquise de La Carte lui donna les premiers coups. Elle passa à Jules Janin en disant qu'il avait plus d'esprit. Soyons galant homme et ne disons pas qu'il avait plus d'argent, car ce qui entraîna surtout la belle marquise, c'est que le prince des critiques lui donnait sa loge aux premières représentations.

Il est des femmes qui sont comme l'enfer de Dante : il faut laisser toute espérance à leur porte quand on entre dans leur amour. Elles vous font descendre par les spirales les plus enflammées, pour vous précipiter dans l'enfer de glace, avec le tourment de les avoir vues.

Alfred de Musset à l'aurore déjà radieuse de sa vie ne croyait pas tomber dans ces abymes. La gaieté railleuse fut sa première Muse ; il s'appuyait au bras de Lord Byron pour courir les aventures. On l'aurait fait rire aux éclats si on lui eût dit alors qu'il deviendrait bientôt le poète des larmes. Mais il ne riait pas quand il me disait : « Je sens en moi l'homme qui souffre dans le poète, et le poète qui souffre dans l'homme : c'est que l'homme n'est pas content du poète, c'est que le poète n'est pas content de l'homme; ce sont là des frères ennemis qui tirent tous les jours l'épée. »

Repassons à vol d'oiseau sa vie amoureuse pour mieux pénétrer sa poésie. 11 y a trois femmes dans l'histoire de son cœur.

Ce fut au tems des aventures « Boccaciennes », dit Paul de Musset, que son frère rencontra dans un dîner sérieux, un dîner de la Revue des Deux-Mondes, celle qui fut sans passion, mais qui lui donna la passion. On dit que la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a : c'est un proverbe à réformer, puisqu'elle peut donner l'amour sans être amoureuse.

Ils partirent pour \'enise, Lui et Elle, Elle et Lui. Lélia était curieuse, Fortunio était amoureux; pour elle ce fut une étude, pour lui ce fut une passion. Un peu plus il en mourait, cet enfant, car tout en jouant au Byronisme, c'était encore un enfant en face de Lélia. Lui seul a pu bien dire les angoisses de la trahison à brûle-pourpoint :

f entends sur le gravier marcher à petit bruit... Elle entre. D'où viens-tu, qu as-tu fait cette nuit? Réponds-moi : Que veux-tu, qui faniène à cette heure? Ce beau corps, jusqu'au jour, oii s'est-it étendu ? Tandis qu'à ce balcon seul je veille et je pleure, En quel lieu, dans quel lit, à qui sniriais-tu? Perfide! audacieuse! Est-il encor possible Que tu viennes offrir ta bouche à mes baisers ! Que demandes-tu donc? Par quelle soif horrible Oses-tu m' attirer dans tes bras épuisés? Va-t-en, retire-toi, spectre de ma maîtresse! Rentre dans ton tombeau si tu t'en es levé; Laisse-moi pour toujours oublier ma jeunesse Et, quand je pense à toi, croire que j\xi rêvé !

L' Olj-mpe romantique 277

C'est d'Alfred de Musset que Henri Heine pouvait dire : « Dans son berceau, la Muse de la Comédie l'a baisé sur les lèvres, la Muse delà Tragédie sur le cœur. »

Il n'y a point de meilleur historien de lui-même que de Musset. Quand on le connaît bien, on le retrouve à chaque page de ses œuvres ; quand on ne le connaît pas, on le devine : on le voit sortir chaque matin au pourchas des illusions, on le voit revenir chaque nuit la mort dans l'âme. Tout l'a trahi, il en arrive à se trahir lui-même. C'est que pour cette âme altière, toujours altérée devant les sources de la vie, il n'y avait point de coupe assez belle ni assez pure. Mais il n'a pas trahi sa poésie. Ses angoisses et ses délires ne l'ont pas empêché de jeter ce grand cri qui retentit encore dans tous les cœurs : VEspoir en Dieu.

Elle et Lui, cette confession de Lélia, ne dit pas le mot de l'énigme dans la passion d'Alfred de Musset. On croyait que Lélia dans Elle et Lui allait dénouer son masque comme on espérait que dans Lui et Elle Paul de Musset allait mettre la main des curieux sur les battements de cœur de son frère; mais les deux amoureux ne sont pas là sous les périphrases solennelles. Il eût fallu, pour conter cette passion, un abbé Prévost ou même un Laclos. Autant valait-il s'en tenir aux admirables strophes d'Alfred de Musset, écrites à son frère en souvenir de Venise :

Mon pauvre cœur, Vas-tu trouvé Sur le chemin, sous un pavé ?

La vraie Confession d'un Enfant du siècle, ce n'est pas le roman, ce sont les vers du poète; mais encore faut-il

2'j8 Les Confessions

les savoir lire : Par exemple, La Nuit de décembre n'est pas plcurée au souvenir de Lélia; on y sent le battement de cœur d'une seconde passion.

Alfred de Musset croyait que l'amour se guérit par l'amour. Il s'était pris à une autre Lélia plus douce, mais moins capiteuse. C'était une femme du monde qui voulait se parer d'Alfred de Musset comme d'un diadème, mais qui ne voulait pas qu'on doutât de sa vertu. Ne sont-elles pas toutes ainsi les grandes coquettes? Celle-ci eut le diadème, mais il eut la vertu. Dans la peur du bruit, elle fut sans pitié pour cet amour en plein épanouissement; elle coupa la fleur et ne laissa que la racine — racine amère dans le cœur du poète.

C'est donc de cette femme et non de George Sand que parle de Musset dans sa lettre à Lamartine.

Transpercé tout à coup d'une flèche sanglante,

Seul Je me suis assis dans la nuit de mon cœur...

Cétait dans une rue obscure et tortueuse

De cet immense égout qu'on appelle Paris...

Dieu juste! pleurer seul par une nuit pareille ,

Assis sur une borne au fond d'un carrefour...

Les deux mains sur mon cœur et serrant ma blessure.

Et sentant y saigner un invincible amour...

Ta main n'est pas venue entr'ouvrir le rideau.

C'est là, devant ce mur où, f ai frappé ma tète,

Oii fai mis le poignard deux fois sur mon sein nu...

On voit par ces vers pris çà et là que la seconde passion n'était que la suivante de la première. Ce fut pour y échapper que Musset courut les fêtes du carnaval; mais il rencontra Lélia à l'Opéra. Il lui fallut recommencer

L'Olympe romantique 279

avec elle les stations de la croix. Lélia tua le second amour, mais elle ressuscita le premier. Le poëte retomba donc dans son rude esclavage. Il eut beau vouloir en rire, il avait reperdu toute liberté de cœur et d'esprit.

Peut-être allait-il enfin oublier, quand il retomba sous le charme, charme non moins fatal, mais plus cruel encore. Cette charmeuse était xM"^'' de Belgiojoso.

Ce fut chez elle que je connus Alfred de xMusset.

La princesse de Belgiojoso fut une Milanaise impénétrable comme la Joconde. Léonard de Vinci eut beau faire poser xAIona-Lisa pendant trois ou quatre saisons, elle ne lui dit pas son secret. La princesse de Belgiojoso, qui reconnaissait que la Joconde était de sa famille par les Trivulce, ne voulut pas poser devant Alfred de Musset, mais elle le fit poser. Celte fois ce fut Molière attaché à Célimène : toutes les hautes coquetteries et toutes les savantes félineries d'Armande Béjart enveloppèrent Alfred de Musset, dès qu'il fut devant cette femme étrange, qu'on voulait haïr et qu'on aimait éperdument. C'est elle qui disait : — Je ne saurais deviner quel intérêt nous prenons à l'existence quand les yeux ne nous regardent plus avec amour.

On se rappelle le portrait de la princesse par Henry Lehmann; on dirait une sainte gothique, oubliée dans sa niche, avec sa pâleur marmoréenne, son corps frêle et délié, comme celui des anges d'Angelico da Fiésole;

28o Les Confessions

mais elle avait les yeux terribles du sphinx, « si grands, si grands, si grands, écrivait de Musset, que je m'y suis perdu et que je ne m'y retrouve pas ».

Il était donc tombé de « M"''^ Charybde en M'"^ Scylla ». Il croyait trouver une passion, il rouvrit son cœur et se crut sauvé; mais cette grande dame, qui avait « tout pour elle », n'était pas bien sûre d'avoir un cœur, car elle n'avait que la passion de l'esprit; elle voulait bien qu'on se donnât à elle, mais elle ne se donnait pas. Elle servait avec une grâce adorable le festin de l'amour, puis elle s'envolait au moment de se mettre à table.

Alfred de Musset lui chanta donc aussi sa chanson : c Si je disais que je vous aime ! » Elle lui tendit la main. Il la prit doucement, il la couvrit de baisers, il voulut y lire sa destinée. La princesse fut tout miel ce jour-là, elle permit même aux lèvres du poëte d"effleurer ses cheveux. Il rentra chez lui d'un air victorieux, il pleura de joie en ressaisissant sa plume, il étreignit sa jeunesse sur son cœur, croyant triompher enfin de toutes ses défaillances. « 0 ma jeunesse, baise-moi pour me redonner un cœur de vingt ans. » Ce ne fut qu'un feu de joie. Et, par malheur, le feu de joie ne ferma pas le volcan. Musset était redescendu dans l'enfer, n'ayant plus la force de remonter.

Il y a de lui des lettres navrantes, où il raconte toutes les misères de son cœur. La princesse est impitoyable, elle boit ses larmes comme elle boirait les perles fondues de son collier. S'il veut la fuir, elle le rappelle. Elle le jette à ses pieds par quelques paroles qui tombent de sa bouche comme une mélodie, car la grande coquette est une grande musicienne. Quand il se croit aimé, elle le met au bout de la table; quand il relève la

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tête, elle le place à sa droite; elle joue de son orgueil comme de son amour, elle brise le pocte comme lamoureux. Il jure que tout est fini : elle montre deux larmes. Il dit qu'il ne la reverra jamais : elle porte la main à son cœur. Pendant huit jours, il ne la revoit plus, il court par-ci par-là, cherchant des distractions ; mais le soir il rentre et sanglote. « Je l'aime! je l'aime! je l'aime ! » écrit-il à la marraine de son esprit.

On finit par s'impatienter contre cet amoureux qui sait si bien son cœur humain et qui joue si mal du sien. Mais bientôt on pense que Molière aussi savait son cœur humain, ce qui ne l'empêchait pas de pleurer par sa femme dans les bras de ses amis.

Et puis, comment en vouloir à un homme qui avoue ses torts? Il n'y a que les sceptiques qui ont raison en amour. Alfred de Musset gâte toujours ses affaires, tantôt parce qu'il est impatient du lendemain, tantôt parce qu'il est jaloux de la veille. Ce cœur inquiet n'aime pas la quiétude, il cherche l'orage après l'orage ; mais à chaque coup de foudre il se met à pleurer comme un enfant.

11 dit dans une de ses lettres : Ce sera la seconde édition de mon histoire avec Racket que j'ai plantée là par colère, sans aucune raison; laquelle Racket s'est piquée et a voulu dire quelle m'avait planté là, la première, moi, lequel moi me suis fàcké tout rouge : lettres échangées, tapages, criailleries.

Avec la princesse, il eut deux torts irréparables. On sait qu'il dessinaillait quelque peu ; un soir il jouait du crayon chez sa belle amie, dans un cercle de curieux et de curieuses. Il risqua ce paradoxe à la Vinci : qu'on pouvait faire une caricature comique ou grimaçante

de la plus belle figure. « Pas de la princesse, lui dit une voisine. — Tout comme une autre, » répondit-il.

On le défie; il se met à l'œuvre; en quelques coups de crayon, voilà ce profil souverain dépoétisé, surtout par un œil qui regardait de face. « C'est cela! dit une autre voisine. — 11 y a quelque chose, » murmura la princesse en masquant sa fureur et en retournant le portrait.

Le soir, Alfred de Musset, qui a senti le coup, reste le dernier. « Ah! princesse! comme je vous aime! — C'est impossible, dit-elle, puisque vous m'avez vue ainsi. » Elle lui donne la caricature : « Emportez-moi sur votre cœur, c'est tout ce que vous aurez de moi. »

C'était la vingtième brouille. Une fois dans la rue, Musset se dit : <.< Suis-je fou de m'obstiner à trouver une femme là où il n'y a qu'un fantôme. »

Voilà pourquoi on lut en 1842 les strophes Sur une Morte dans la Rerue des Deux-Mondes :

Elle aurait pleuré si l'orgueil, Pareil a la lampe inutile Qu'on allume près d'un cercueil, N'eût veillé sur son cœur stérile.

Cette fois ce fut la guerre sans l'amour. La princesse, d'un air dédaigneux, dit tout haut autour d'elle : « Avezvous lu les vers d'Alfred de Musset Sur une morte? Il paraît que cette morte-là, c'est M"^ Rachel. — Ce doit être M"^ Rachel, répondit une malicieuse, car elle a dit tout haut à Buloz en plein foyer : « Vous avez publié « dans la Revue des Deux-Mondes des vers d'Alfred de « Miisset, dédiés à la princesse de Belgiojoso. »

L'Olympe romantique 283

La princesse prit le sourire d'une femme qui n'est jamais blessée : « Cette Rachel ! elle voudrait nous faire croire qu'elle est vivante en jouant les morts : Ce n'est qu'une ombre qui passe. »

Alfred de Musset chanta la Solitude dans la Nuit de décembre, la Solitude qui le consolait tout en lui arrachant des pleurs. On veut vivre de son amour, même après l'abandon, comme le joueur poursuit la fortune même dans la ruine. Une nuit qu'il veillait, abymé dans ses souvenirs, il entend des pas légers; on frappe à sa porte : si c'était la princesse qui s'avoue vaincue et qui vient lui dire : Me voilà! C'était l'innomée, la maîtresse de la Nuit de décembre, celle qui n'avait pas soulevé le rideau pour le voir errer sous sa fenêtre.

Elle vient faire son med culpâ; l'amour l'a reprise, elle veut renouer la chaîne qu'elle a brisée.

Son premier mot est le mot bien connu : Je t'aime, ce mot qu'il attend d'une autre bouche. Aussi il ne se rallume pas, parce que son cœur n'est pas là. « 0 femme ! océan de trahisons! tu me reviens parce que tu me crois heureux avec une autre: console-toi, je suis aussi malheureux avec celle-là que tu m'as fait malheureux toimême. — Souviens-toi ! lui dit-elle. — Oui, je me souviens que tu m'as brisé les ailes et que je ne puis plus voler vers toi. »

Les Confessiofîs

La dame prit les bras d'Alfred de Musset et les passa autour de son cou. Mais il demeura glacé. « Vous n'avez pas compris, lui dit-elle, qu'il me fallait cacher mxon cœur. — Eh bien, faites comme moi, mettez-le dans un tombeau. » L'ancienne maîtresse avait relevé son voile, elle le laissa retomber et se détourna à moitié comme si elle voulût retrouver la porte.

Cette fois l'amant abandonné la reprit dans ses bras et l'étreignit sur son cœur. Pendant toute une heure, on évoqua le passé. « Pour vous aimer encore, dit Alfred de Musset, il me faudrait retourner sur mes pas, mais me voilà embourbé à jamais dans un autre chemin. » Il regardait la repentie d'un regard étonné. Quoiqu'elle fût belle toujours, il se demandait s'il était possible qu'il l'eût tant aimée.

Il alla arrêter la pendule qui marquait minuit et demi. « Pourquoi le temps a-t-il marché .^ dit-il. — Qu'importe, dit-elle en l'embrassant , si l'heure sonne encore pour nous. » Il dénoua les cheveux bruns de sa maîtresse puur y retrouver le parfum des jours perdus. Il se réveilla de son rêve en croyant que c'était la princesse.

Celle qui n'était pas la princesse renoua ses cheveux, remit son chapeau et partit croyant à un lendemain; mais Alfred de Musset eut peur d'être pris « entre deux feux ». Il souffrait trop par l'une pour ne pas cramdre de trop souffrir par l'autre. Dans la nuit même, il cacheta d'un cachet noir cette strophe qui fut comme l'épitaphe de cet amour :

Et je sentais un lambeau de ma rie Oui se déchirait lentement. ..

Ce fut le dernier mot à la revenante. Ne dirait-on pas

UOly^P^ romajttique 2^^

nue tous ces beaux vers sont écrits avec le sang des

^ , -^ T <i^mrfl de Vinci cachait son art a

blessures du cœur? Léonard de Vinci

force d'art ; Alfred de Musset cachait sa poésie a toice

de passion. . ,^,.rPArcip

Mais les deux femmes qui ont brûle sa vie, c est Geo.ge Sand et la princesse de Belgiojoso. 11 ne s'est pas relevé de ces deux mortelles passions.

Huit ans après les grandes secousses, nous et.ons au Théâtre-Français dans la loge de A + B, 1-"^ ^cé deMttsset me dem-da tout à coup - car ■ ne proce dai, jamais par transition - si l'avats de,a eu la bonn fortune d'être mis à la porte par une femme. • Comment donc I hier, aujourd'hui, demain, toujours. - Ce Hous save est t op fat. Pour moi, j'avoue en toute humihte "u'mrelemm'e ne m'a jamais fait l'honneur de me jeter

'DeCo:édiennés étaient là tout oreilles, car Alfred de Musset était toujours amusant quand il parlait de lui ce qui ne lui arrivait presque jamais.

, Un soir, reprit-il, je suis allé chez une pnucesse . bien connue, décidé à tout comme un héros de la . a- . oédie de Ponsard, comme Sextus lu.-meme - moins . ^on épée. - Je commence par me jeter à genou.v^ ,e . décla e que j'ai trop soupiré. Je parle haut, ,c ma - . traite la dame. Je la compare à la "ontcspan qtii a . de la vertu avec Lauzun qu'elle aime et qu, s donn . au roi qu'elle n'aime pas, ce qui est le dernier degré ; l'abaissement. Savez-vous ce que fait la princes e . . Elle éclate de rire en me disant : « Venez avec moi. » . Elle me prend bien doucement la main. Je suis presque „ effrayé de mon triomphe. Je me laisse conduire avec « l'illusion d'un amoureux...

« Voilà que dans la chambre à coucher, loin de se « jeter dans mes bras, elle me jette dans les bras d'une i( ancienne maîtresse, qui ne voulait pas plus de moi « que je ne voulais d'elle, mais qui ne me permettait « pas d'être heureux avec une autre. »

Alfred de Musset ne nous dit pas le nom de cette ancienne maîtresse : vous avez reconnu l'héroïne de Venise. Ce n'était pas assez de tout le mal qu'elle avait fait à son amant ; elle ne venait chez la princesse que pour se jeter entre elle et lui. Histoire naturelle des femmes! dirait Buffon.

Le peëte avait commencé par rire, mais il venait d'évoquer deux figures cruelles qui avaient cloué sa vie à la passion ; aussi il pâlit et prit son chapeau en redisant ces derniers vers sur la Morte qui se portait bien :

Elle est morte et n\i point reçu.

Elle faisait semblant de rirre.

De ses mains est tombé le lirre Dans lequel elle n'a rien lu.

Le livre de la passion, Alfred de Musset le lut de la première à la dernière page. 11 y a toujours eu une femme dans scn jeu, — à peine était-il descendu du berceau, — jusqu'au jour où il mit le pied dans la tombe. On ne connaît pas toutes ceUes qu'il a aimées. Lélia fait ombre à tant d'autres, quoiqu'elle ne fût pas la plus belle ! xMais elle l'avait fasciné par des yeux noirs tour à tour veloutés et cruels. Il n'aimait que les yeux noirs, ce blond aux yeux bleus.

Ses femmes, il faut les chercher dans les héroïnes de ses romansj depuis la marquise d'Amaëgui jusqu'à

L'Olympe romantique 28 j

Mimi Pinson, — car lui aussi eut sa grisette, — la dernière grisette. Il l'emmena dans un chalet, en pleine foret de Montmorency, pour manger des cerises et cueillir des pâquerettes. C'était après les deux grandes passions qu'il a gravées à l'eau-forte dans le poëme des Nuils. — Les soupers en folle compagnie ne l'ont jamais empêché de porter dans son cœur un amour idéalisé, — comme les magdeleines d'Ange de Fiésole portent des lys et des roses à la main.

Les demi-dieux

Et pourquoi n'admettrait-on pas, parmi les dieux de l'Olympe romantique, un peu à l'ombre de Chateaubriand et de Lamartine, cette sympathique figure du soldat-poëte, du gentilhomme de lettres Alfred de \'igny ? N'a-t-il pas ses jours de triomphe et ses quarts d'heure de sublimité ? Faut-il donc le renfermer dans sa Tour d'ivoire, celui dont le génie avait pris pour épigraphe : Seul le silence est grand ? N'a-t-il pas marqué l'histoire dans ses romans, comme Walter Scott ; n'a-t-il pas, dans son théâtre, réveillé la voix de Shakespeare ; n'a-t-il pas, poète mystique, continué dans ses poèmes la parole des prophètes? Figure à jarnais poétique, beau front habité par le rêve, bouche souriant

sous l'amertume de la pensée, yeux bleus noyés dans l'idéal, chevelure blonde couronnant d'une auréole romanesque ce trouvère égaré dans le dix-neuvième siècle !

Alfred de Vigny, d'ailleurs, se croyait déjà dans l'Empyrée. Aussi avait-il pris la solennelle désinvolture d'un dieu. On ne le surprit jamais terre à terre, ni dans ses inspirations ni dans ses amours ; il métamorphosait sa femme et ses maîtresses en archi-déesses de l'Olympe. Jamais l'aristocratie de race ni l'aristocratie littéraire ne s'éleva à un tel diapason. Il est vrai que le comte Alfred de Vigny demeurait alors au cinquième étage, presque au septième ciel.

Un instant Sainte-Beuve lui-même s'imagina être le sixième grand dieu romantique par sa prose et par ses vers ; mais quoique ses premières batailles fussent vaillantes, on ne lui donna qu'un brevet d'historiographe de l'Olympe. Il eut beau invoquer Joseph Delorme, il eut beau se désoler dans ses Consolations, il lui fallut se résigner à n'être qu'un demi-dieu.

Ce qui arriva à Mérimée. Celui-là était un railleurqui ne croyait pas à l'Olympe romantique, mais qui voulait en être. Il prit le costume et le langage des dieux, il signa des petits chefs-d'œuvre qui lui ont survécu et qui survivront à beaucoup de pages des maîtres du romantisme, mais on ne lui fit pas grâce de ses impertinences; on ne lui donna pas ses grandes lettres de naturalisation. Aussi on l'a vu jusqu'à la fin nier Lamartine comme Hugo, Chateaubriand comme Dumas ; tout au plus il daignait reconnaître yVlfred de Musset pour un gentil poète.

Combien encore qui se vinrent briser les ailes en voulant gravir cet Olympe! Edgar (^uinet portant d'une

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main Ahasvérus et de VQ.Mlïe Napoléon ; Antony Deschamps qui espérait continuer Dante ; Auguste Barbier qui fut grand poëte pendant une heure et qui ne voulut plus rien être pendant toute sa vie; George Sand qui croyait que la passion l'emporte sur la poésie ; Balzac qui a créé la Comédie humaine sans avoir le sentiment de la divine comédie '^

Mais ceux qui ne furent qu'à mi-chemin de l'Olympe se consolèrent à cette pensée que, dans les lettres, les demi -dieux sont quelquefois plus aimés que les dieux, témoin Le Sage, l'abbé Prévost, Beaumarchais, Chamfort, André Chénier, tant d'autres encore qui n'ont pas pris leur volée dans les hauteurs Ossianesques et Lamartiniennes. Voilà pourquoi on me trouvera sans doute trop enthousiaste devant les grandes figures du romantisme. On aimerait à voir l'historien marquer çà et là son personnage par un trait de critique ou de malice; mais je ne veux pas renier les dieux de ma jeunesse. Ils ont trop enchanté mes vingt ans pour que je vienne aujourd'hui, en face des dieux nouveaux, m'acharner à leurs pieds d'argile, comme Couture voulut faire de Lamartine. C'était en 1848, quand le poëte dominait la France et le monde par la hauteur de son éloquence et la grandeur de ses sentimens. Couture fit son portrait. Le cygne du Lac avait un vilain pied. Couture peignit le pied plus grand encore qu'il n'était — et avec ses oi-

* Il ne faudrait pas oublier dans l'esprit nouveau Lamennais et Lacordaire, ces deux éloquences prophétiques : Lamennais qui a beaucoup parlé de Dieu sans le connaître ; qui, pareil à Chateaubriand, cet autre Breton illustre, a marié la parole de Jésus-Christ à la parole de Jean-Jacques ; Lacordaire qui, en suivant Lamennais, trouva le chemin de Damas quand Lamennais ne reconnut que le chemin des abymes.

gnons! — ce qui dépoétisait le poëte homme d'État. Il s'offensa de ce pied tout haut devant le peintre, mais Couture s'offensa au nom de la vérité. « Je n'accepterai jamais mon portrait avec un pareil pied, s'écria Lamartine. — Et moi, s'écria Couture, je n'accepterai jamais de trahir la vérité. »

Dans mon enthousiasme j'ai sans doute trahi la vérité en cachant le pied des cygnes et des paons.

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