LIVRE VI
LA BOHÈiME ROMANTIQUE
Théo le chevelu
Une vaillante jeune garde, composée de capitaines, s'avançait sur les ruines — je pourrais dire sur les trahisons — du cénacle. Victor Hugo était parti avec toute une légion : il était déjà presque seul. Sainte- Beuve, le premier, avait renié son Dieu. Alfred de Musset s'était éloigné pour que le drapeau ne lui fît pas ombre. Emile Deschamps, Jules de Resseguier, Antony Deschamps, quelques autres célèbres un instant, déjà oubliés aujourd'hui, n'étaient pas assez vaillans pour faire un corps de bataille. Victor Hugo grandissait dans sa solitude, mais la bohème, avec ses armes nouvelles»
en prenant des combattans parmi ses alliés, comme Janin, Sue, Karr, Gozlan, Méry, Sandeau, allait bientôt escalader le pouvoir, tout en donnant des coups d'encensoir à Jupiter Hugo, si vaillant dans son Iliade, et à Ulysse Balzac, perdu dans son Odyssée.
C'est au Salon de 1833 que je rencontrai du même coup Théophile Gautier et Nestor Roqueplan devant le Gué de Jean-Jacques, peint par Camille Roqueplan. Ils ne se connaissaient pas. Au premier regard, on voyait bien qu'ils n'étaient pas du même monde, par leur attitude ni par leur habillement. Roqueplan, comme Gavarni, comme Beauvoir, suivait strictement la mode du matin, s'il ne la devançait. Théophile protestait contre la peinture bourgeoise par ses cheveux tombans et sa redingote à brandebourgs. En jouant au style étoffé et au Capitaine Fracasse, il voulait surtout cacher sa timidité et sa douceur. Il parlait des Philistins en prenant des airs féroces. Roqueplan qui était né pour se moquer de tout et qui ne croyait à rien, si ce n'est aux tableaux de Camille Roqueplan, regardait de travers Théophile Gautier et semblait dire par ses lèvres railleuses : « D'où sort donc celui-là? » Celui-là, après tout, c'était peut-être un critique à cause de sa chevelure, ou un amateur à cause de ses brandebourgs. Aussi le laissa-t-il, sans se fâcher, débiter quelques paradoxes irrévérencieux devant le tableau de son frère. Si Théo avait la douceur de la colombe, Nestor Roqueplan avait la prudence du serpent, sauf à mordre comme le serpent.
J'étais au bras de mon ami Contant, décorateur à rOpéra et au \'audeville, né comme moi à Bruyères et devenu, bien avant moi, familier au tout Paris de 1830.
La Bohème romantique 3ç3
« Vois-tu, me dit-il, celui-là, c'est Roqueplan-Figaro et celui-ci est un peintre qui fait des vers : Théophile Gautier.— Théophile Gautier?» m'écriai-je. Et je voulus m'élancer à son cou, tant je l'aimais avant de l'avoir vu, mais après l'avoir lu. — « Chut ! me dit Contant qui n'était pas un enthousiaste, ne vas-tu pas faire un tableau en action au milieu de tous ces tableaux peints ? » Il me présenta à Théophile Gautier et à Nestor Roqueplan, ce qui fut un trait d'union pour tous les deux. La glace était rompue, on se mit à causer familièrement, mais non pas simplement, car si Théo avait déjà sa phraséologie invraisemblable, Roqueplan-Figaro finissait toutes ses phrases en concetti. Ils s'entendirent pourtant devant le Passage du gué de Jean-Jacques, parce que le romantique échevelé confessa que c'était un des plus jolis tableaux du Salon. « D'autant plus, dit Roqueplan, par orgueil pour son frère, que c'est là une page d'histoire, si ce n'est un tableau d'histoire, comme celui où mon frère a peint Jean-Jacques jetant des cerises à des fillettes. »
Ceci me permit mon entrée. Je savais mon dixhuitième siècle mot à mot. « Et voilà comme on écrit l'histoire ! dis-je en souriant. Vous savez bien que Jean- Jacques n'a fait ses Confessions que longtems après la mort de Beaudoin ; or, il y a une gravure d'Eisen, d'après une gouache de Beaudoin, qui représente la même scène : un joli paysan qui du haut de st)n cerisier jette des cerises à deux .promeneuses matinales *.»
*■ Ceci n'est pas douteux. Les Confessions n'ont été écrites qu'en 1775; or, le tableau de Beaudoin avait été exposé au Salon de 1765, n- 105.
2^4 L^^ Confessions
Je ne savais pas encore que c'est souvent un tort d'avoir raison. En accusant Rousseau d'avoir écrit un chapitre de ses Confessions d'après une gouache de Beaudoin et non d'après un souvenir de sa jeunesse, j'accusais en même tems Camille Roqueplan d'avoir pris son tableau à Beaudoin. Nestor Roqueplan me regarda du coin de l'œil. « Après tout , repris-je , Molière prend son bien où il le trouve. » Contant me dit alors un de ses mots habituels : « Je suis content de toi *.»
Nestor Roqueplan salua et partit, enchanté d'avoir conquis des admirations à son frère. Contant s'était penché devant V Intérieur d'atelier de Decamps. Je saluai Théophile Gautier, après lui avoir dit un mot de ses poésies, mais il me prit le bras et me dit, à ma grande surprise : a Où vas-tu ? — Où tu voudras. » Et nous allâmes bras dessus bras dessous dans les salles de peinture et de sculpture. Quand nous nous quittâmes, Théo me dit : « Je te surinvite à venir déjeuner invraisemblablement demain chez les auteurs de mes jours. — Où perches-tu ? — Dans le monument fallacieux qui s'appelle la barrière des Bonshommes, car mon père est le révérend chef des gabelous. — J'irai déjeuner avec toi. »
* Le tableau de Camille Roqueplan était d'ailleurs fort joli; Jean-Jacques y révélait sa malice sous son masque paysannesque ; les jeunes filles avaient toute l'espièglerie, toute la grâce et toute la mutinerie peintes dans les Confessions. L'artiste avait fondu dans le paysage les teintes bleues du dix-huitième siècle avec les teintes plus franches de l'école moderne. On voyait bien qu'il était préoccupé par le sentiment de l'art plus encore que par le romanesque de la scène.
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Le lendemain je trouvai mon ami dans le plus beau déshabillé du monde, pastelisant sa jeune sœur. « Ah ! bonjour, comment vas-tu? tu vois que je peins Nini : N'est-ce pas qu'elle est charmante, ma sœur? — Charmante; mais ce portrait ne lui ressemble pas du tout. — Tu ne comprends pas qu'elle pose pour une autre, cette ingénue.— Et quelle est cette autre? — C'est Cydalise. — Non, je ne comprends pas. » Cydalise, c'était la passion de Théo.
Son père entra. M"^ Nini s'envola comme un oiseau chanteur, ravie de ne plus poser ni pour elle ni pour Cydalise. Théo prit la main de son père et l'amena solennellement vers moi : « Je te présente le respectable bonhomme qui me donna l'être. — C'était bien la peine ! » s'écria le père, qui voulait toujours ramener son fils à un langage plus filial. Mais Théo n'aurait pas sacrifié sa curieuse phraséologie pour la renommée de M. de Voltaire. On se mit à table. Une autre sœur de Théo présidait quelque peu au déjeuner, mais c'était la mère qui se mettait en quatre pour que tout le monde fût content, surtout son fils, car son fils était son adoration. Elle avait entraîné son mari de Tarbes à Paris pour que le poète y trouvât bien vite la renommée. Le père, la mère et les enfans avaient le beau type basque, chevelures mérovingiennes, teint orangé, yeux espagnols. M""* Gautier me regardait de travers, parce qu'elle n'aimait pas les nouvelles figures; mais son fils la rassura en lui disant: « C'est mon ami. » Survint Gérard deNervalqui encetems-là était tout simplement Gérard Labrunie ou Gérard tout court. Il prit bientôt la parole pour nous émerveiller par ses théories sur le théâtre. L'abbé d'Aubignac n'avait jamais si bien parlé. Après
le déjeuner, Théo me dit : « Tu sais que je ne te connais pas : dis-moi huit vers de toi, je te dirai qui tu es. » Je ne fis pas de façon ; comme nous avions dans la tête une pointe de vin blanc, je lui dis ces petits vers :
Quand ma bouche amoureuse
Baisa La blanche et savoureuse
Rosa,
Ma main vive et galante
Cherchait Ce que la nonchalante
Cachait.
Théo m'arrêta là. « Bravo ! me dit-il, tu es un poëte, et tu es mon ami I » Mais je ne voulais pas me donner comme un simple chansonnier: j'étais à l'école romantique et non à celle de Déranger; je redemandai la parole pour dire un sonnet.