ORPHÉE
Fils d'Apollon, V Amour a créé ton génie.
Les hommes ni les dieux n'aimaient pas comme toi.
Pour Homère, jamais les fleuves en émoi
N'ont arrêté leur course en la belle lonie.
Les arbres et les fleurs suivaient ta symphonie. Eurydice Vaimait et te saluait roi.
Mais la mort sur ton cœur l'a prise : En ton'effroi Tu courus chez les morts — 0 cruelle ironie I
La Bohème romantique 297
Pluton te la rendit pour la reprendre encor : — Eurydice ! Eurydice ! — En ton sacré délire Tu voulais n'aimer plus et tu brisas ta lyre.
Les bacchantes jetant au loin le tyrse d'or T'ont mis en pièces ; mais la muse révoltée A porté chez les dieux ta tête ensanglantée.
Gérard me serra la main. Je ne doutai pas qu'il fût un païen fervent : déjà son rêve était de relever les autels des grands dieux de l'Olympe. Ce fut avec lui comme avec Théo une amitié à la vie, à la mort. Hélas ! la mort les a pris avant l'heure. Théo garda jusqu'à la fin sa mâle beauté : contours de marbre, lignes implacables, chevelure abondante, barbe olympienne, sourcils impé deux, œil profond et lointain, front d'ivoire toujours habité par la pensée, bouche méditative et railleuse même dans le sourire, même dans la bonté. Platon a dit : * Nul ne connaît bien le beau que celui qui est beau. » Gœthe et Théophile Gautier 'ont donné raison au philosophe des poètes et au poëte des philosophes.
Gérard lui-même garda sa beauté dans la mort. La folie et le chagrin, non plus que l'odieuse corde, n'avaient pu altérer ce masque napoléonien, car Gérard était tils de Napoléon.
A ce propos, Théo lui dit un jour : « Ta prétention, ô limpide Gérard, m'embarrasse quelque peu dans mon respect pour ton auguste mère; car si, en effet, ton père fut l'ogre Buonaparte, le bonhomme Labrunie a été cocu comme Amphitryon; réponds à ceci, avec ta belle ingénuité. — C'est tout simple, répondit Gérard, qui déjà ne s'appelait plus Labrunie; ma mère a été sauvée par
2q8 Les Confessions
l'empereur au passage de la Bérésina. — Que diable pouvait-elle -bien faire par là ? — Triple brute, s'écria Gérard, tu sais bien que mon père, de par l'état civil, était médecin de l'armée impériale. — Je veux bien ; mais, enfin, Napoléon et ta mère, en prenant le lit du fleuve, t'ont donné là un singulier berceau. »
Une Ruche
Voici comment nous vécûmes ensemble : Camille Rogier, Gérard deNerval, Théo et moi. Théo loua, rue du Doyenné, au voisinage de Carhille Rogier, un petit pied-à-terre pour recevoir ses amis et ses amies, car outre que la barrière des Bonshommes nous semblait au bout du monde, la vie y était trop familiale pour un homme quia des amitiés bruyantes et qui lâche la bride à ses passions. Ce pied-à-terre n'était pas ruineux : deux cent cinquante francs par an. Théo n'y répandit pas un luxe asiatique, il n'y mit que ce qu'il faut pour dormir et rêver.
Le luxe était en face, dans les célèbres appartemens de Camille Rogier, qui était déjà un artiste reconnu et qui avait convié quelques peintres de ses amis à couvrir de chefs-d'œuvre les panneaux blancs encadrés d'or du
La Bohême romantique 299
salon. Ce salon est devenu légendaire, puisqu'il fut le rendez-vous de la première bohème littéraire *.
Gérard, qui voulait mener une vie fastueuse, en fils de bonne famille, avait pris un coin de l'appartement de Rogier en promettant d'y apporter des merveilles ; c'était un sous-locataire bien facile à vivre, puisqu'il ne couchait jamais chez lui. On ne le voyait çà et là que dans les belles heures de la journée; le soir il courait les théâtres, la nuit il vivait en noctambule et en illuminé dans la fièvre de l'inspiration. Il finissait de guerre lasse par s'endormir oîi cela se trouvait, tantôt comme le beau Phébus, tantôt comme le poëte Régnier.
Je venais dans la journée passer une heure au milieu de tout ce monde flamboyant, émerveillé de voir dépenser tant d'esprit, argent comptant. Un soir, Camille Rogier nous avait offert le thé dans un adorable jeu japonais; nous babillâmes tant et si bien, descendant des hauteurs de la philosophie jusque dans les abymes de la volupté, que nous oubliâmes l'heure, à ce point, que l'aurore allait émerger à l'orient quand nous pensâmes a nous en aller, Ourliac, Beauvoir et moi, qui n'étions pas de la maison. « J'ai bien une chambre d'ami, dit Rogier, mais je n'en ai pas trois. » J'étais le plus paresseux : j'allai me jeter sur le lit de l'hospitalité. Je m'éveillai si tard dans la journée que Rogier me dit en souriant : « Ce
* « Rogier, qui dessinait de très fines illustrations pour les Contes d'Hoffmann, gagnait assez d'argent pour s'acheter des bottes à l'écuyère et des habits de velours nacarat, sur lesquels s'étalait sa magnifique barbe rousse, objet de notre envie. Ayant à faire des dessins pour les Mille et une Nuits, il alla en Orient, où il resta et devint directeur despostes à Beyrouth. «Théophile Gautier.
3oo Les Confessions
n'est pas la peine devons en aller, puisque nous dînons ensemble.» Le soir venu, ce fut la même causerie. Quand Théo créait un paradoxe, il ne s'arrêtait pas à mi-chemin ; quand Ourliac improvisait une de ses comédies, il fallait attendre le dénouement; quand Beauvoir éclatait dans ses lazzis, on ne songeait pas à mettre un point.
Le lendemain du second jour, j'envoyai prendre mon lit de camp rue Vivienne pour vivre en si bonne compagnie. C'était d'ailleurs sur la prière renouvelée de Théo et de Gérard comme de Rogier. Naturellement Gérard ne s'inquiéta jamais du terme. Rogier ne voulait pas me faire payer l'hospitalité, mais je me promis de prendre ma revanche par quelques festins aux Frères-Provençaux, les jours de lettres chargées, car ma mère ne m'oubliait pas.
On n'a jamais vécu d'une amitié plus franche et plus gaie ; tous les jours, vraie fête pour le cœur et pour l'esprit. C'était en chantant comme de gais compagnons qu''on se mettait à l'œuvre, Théo à Mademoiselle de Maupin, Gérard à la Reine de Sal\i, Ourliac à Suzanne, moi à la Pécheresse. Je ne compte pas les sonnets et les chansons que Rogier mettait en musique sans perdre un coup de crayon, car il dessinait toute la journée ou peignait des aquarelles, illustrant tour à tour Hoffmann et Byron.
Dans le grand salon, il y avait de la place pour tout le monde. L'un écrivait au coin du feu, l'autre rimait dans un hamac ; Théo, tout en caressant les chats, calligraphiait d'admirables chapitres, couché sur le ventre; Gérard toujours insaisissable allait et venait avec la vague inquiétude des chercheurs qui ne trouvent pas; Beauvoir apparaissait çà et là, — ce Musset brun,
La Bohème romantique 3oi , i^^
comme a dit d'Aurevilly, — avec des pages rimées toutes brûlantes.
Ce n'était pas tout : Gavarni, qui publiait alors je ne sais quel journal de modes~âvec la protection de madame d'Abrantès, venait crayonner avec Rogier, quand il n'était pas occupé à faire le beau, lui qui n'était pas beau. Il contrastait singulièrement avec Théo, car si Gavarni ressemblait à une gravure de modes, Théo ressemblait à un Basque venu tout chevelu des forêts et des montagnes, non pas toujours avec le gilet rouge légendaire, mais avec une vareuse écarlate.
Parmi les amis poètes ou peintres, parmi ceux qui peignaient les panneaux du grand salon ou qui contaient bien, on voyait venir dans l'après-midi Ourliac, un comique qui a fini comme Polyeucte; Auguste de Châtillon, moitié peintre et moitié poète, comme à ses débuts Théophile Gautier, mais toujours resté à mi-chemin, tandis que l'auteur de la Comédie de la Mort, de peintre effacé, devenait grand poète; xMarilhat, un paysagiste exquis qui avait la nostalgie du soleil et qui initiait Rogier à l'Orient; Célestin Nanteuil, une palette sans crayon, une poésie mal dessinée ; Emile Vattier, une contre-épreuve de Watteau, trop vieux de cent ans ; Alphonse Esquiros, une contre-épreuve de Saint-Just, cœur d'or, esprit profond, grand citoyen ; Gavarni, qui n'était encore qu'un journal de modes • Eugène Delacroix, aussi grand cœur que grand esprit, romantique avec les romantiques, mais classique obstiné dans le silence du cabinet, comme pour faire pénitence de toutes les luxuriances de son pinceau; Préault, qui sculptait des mots comme Chenavard peignait des théories.
302 Les Co7ifessio7is
Parmi les familiers de notre maison, il y avait aussi des Parisiens du perron de Tortoni, comme ce gai et spirituel marin qui est devenu l'amiral Coupvent des Bois. Il y avait Brot, que Théo accusait de verser trop de larmes dans son joli roman Priez pour elles ; Pétrus Borel, qui était sur le point de trahir le romantisme, entraîné par ses études historiques*.
Augustus Mackeat, beau cavalier se préparant aux coulisses et à la scène, n'apparaissait que de loin en loin ; pareillement l'incomparable Lassailly. Ernest Falconet, aujourd'hui conseiller à la Cour ; Edouard L'Hôte, devenu plus ou moins un personnage dans les douanes, venaient bras dessus bras dessous, le premier déjà connu par des pages de haute critique, le second par un recueil de fraîches poésies, intitulé : les Primevères. Falconet parlait d'or, L'Hôte jetait l'éclat d'une vive causerie. Alexandre Dumas apparaissait comme un orage ; il n'était pas entré qu'il était sorti. 11 avait eu le tems toutefois de dire un mot à tout le monde ; sans doute, il appelait cela semer des sympathies, car, pareil à Hugo dans ses témérités incomprises, il lui fallait des amis de tous les ordres. Les deux Roqueplan venaient çàet là; Nestor ne s'en allait jamais sans avoir dit son mot — qui était quelquefois un mot. Camille voulut peindre un des panneaux du salon, quand il vit tant d'ébauches radieuses de Marilhat, de Boulanger, de Dé-
* 11 écrivait alors Madame Putiphar et contrefaisait Montaigne. II manqua son coup comme historien. Ses « pages retrouvées des Essais de Montaigne « trompèrent beaucoup de monde. Montaigne réclama par la plume malicieuse de Feuillet de Couches. C'était la langue savante du maitre, quoique moins nourrie d'idées.
La Bohème romantique 3o3
veria, de Nanteiiil, de Vattier, de Diaz et des autres *.
Quand les peintres étaient à l'échelle, on allait au cabaret voisin faire une vraie débauche de bière. Il faut vous dire que celle qui nous versait à boire était une Flamande, cheveux au vent, bras nus, gorge abandonnée, qui versait la jeunesse dans nos chopes. J'ai d'ailleurs peint cela en vers : un tableau fidèle, que Gérard a quelque peu reproduit dans la Bohème galante.
Camille Rogier, avec une pointe de scepticisme et de raillerie sous son air de bon apôtre, était l'homme du monde le plus charmant. Lui seul de toute la maison gagnait de quoi vivre : il peignait, il illustrait des livres, il improvisait des aquarelles. Et tout cela en chantant des airs de Mozart et de Camille Rogier, car il était musicien à la manière de ceux qui ne savent pas la musique, comme plus tard Pierre Dupont. Il y a les doués et les savans. J'aime mieux les premiers, même s'ils ne font qu'ébaucher les choses. Camille Rogier était par l'esprit et le talent un artiste oriental dans l'harmonie de la lumière, mais avec les nonchalances du crayon ; aussi, son heure est venue quand il a peint des harems. J'ai sous la main toute une pléiade d'odalisques qui sont des merveilles par l'abandon voluptueux de leurs poses, par le charme onduleux de leurs attitudes. Depuis son séjour en Orient, des voyages à Venise ont encore accentué son talent. Il a pris quelque
* Diaz, si j'ai bonne mémoire, nous était arrivé par Contant comme peintre en décors, presque comme peintre d'enseignes. Nous avions un miroir cassé, il prit la palette de Théo et enquelques coups de pinceau il fit fleurir des roses sur les brisures, si bien que la glace qui ne valait pas vingt-cinq francs se vendit plus tard vingt-cinq louis.
3o4 Les Confessions
chose à ces maîtres qui sont l'éternelle charmerie des artistes. C'a été une vraie joie pour moi de retrouver mon cher Camille Rogier en compagnie de notre ami Coupvent des Bois, dans le petit musée de l'avenue Frochot, où il a rapporté de ses pérégrinations les curiosités les plus rarissimes. C'est une féerie. Je parlais tout à l'heure des perspectives de la vie ; dirai-je qu'après un demi-siècle Camille Rogier me paraît tout aussi jeune, à cela près que sa barbe blonde est une barbe blanche. L'art a cela de beau, qu'il perpétue la jeunesse en nous, si les vestales antiques qui s'appellent aujourd'hui les illusions entretiennent dans notre cœur le feu des belles passions.
Pendant que Gérard courait les théâtres, pendant que Théo s'attardait dans sa famille, car il lui arrivait souvent de passer deux ou trois jours à Passy, nous étions nous deux Rogier les seuls hôtes du Doyenné. Il peignait, j'écrivais ; ce qui ne nous empêchait pas de deviser de toutes choses. L'esprit suit à la fois deux routes parallèles. Lauzun disait : « Je ne suis pas si bête d'imaginer qu'une femme ne pense qu'à moi, puisque je n'en embrasse jamais une sans penser à une autre- » Ln philosophe pourrait expliquer ces deux routes de la pensée, en disant que nous avons deux yeux. J'abandonne cette théorie à ceux qui portent des lunettes.
Au milieu de Paris, nous jouissions du silence, — le silence, un bien que ne connaissent pas les sots, — le silence, une des voix de l'infini. Nous entendions, le matin, le chant du coq, parce que la portière avait une basse-cour : chèvres, poules, pigeons, tout cela vivant sur l'herbe du Louvre ; nous entendions aussi le chant
La Bohème romantique 3o5
des oiseaux, parce que la femme du commissaire de police avait des oiseaux sur sa fenêtre. Ce qui prouvait qu'elle n'avait pas de piano.* C'est toujours cela», disait Théo.
Ceux qui nous voyaient du dehors n'auraient pas mis deux sous sur nos cartes, mais ceux qui pénétraient chez nous jugeaient déjà qu'il y avait quelque chose là. Nous avions l'air de dilettantes, plus préoccupés des aventures de la vie que des aventures de l'idée; il semblait que si nous courions les bonnes fortunes de la poésie ou du roman, c'était pour mieux accentuer nos bonnes fortunes en action; mais, au fond, nous étions studieux, obstinés, résolus ; nous avions tous une vertu inappréciable dans les lettres, c'était de ne vouloir écrire que selon notre fantaisie. Nous étions pauvres, mais aucun de nous n'eût consenti à s'attarder ou à se défaire la main dans le travail mercenaire. Un homme d'esprit trouve toujours à écrire pour de l'argent. Mais, s'il se condamne aux travaux forcés, il est perdu. On devrait, pour la menue monnaie du journal, inventer des machines à écrire, comme on a inventé des machines à coudre.
La vie littéraire était, en ce tems-là, une vie d'abnégation et de misère. Les grands journaux ne publiaient pas de romans. La vieille critique y jouait encore son jeu. Seuls, Loëve Weimars et Jules Janin avaient mis en œuvre l'esprit nouveau. Ce qui dominait alors, c'était le voltairianisme tombé en enfance. La mode était de railler le romantisme, — avec le rire de ceux qui ne sont pas contens. Il n'y avait donc pas à frapper à la porte des journaux. Restaient les libraires; mais ces messieurs étaient des autocrates qui ne publiaient que les livres
3o6 Les Cotifessions
de leur bon plaisir. Eugène Renduel tenait le haut du pavé; quand un nouveau venu se présentait devant lui, il le désarmait bien vite par un sourire moqueur. Il avait pourtant publié les Jeunes France, de Théophile Gautier; mais cela ne voulait pas dire qu'il les eût payés*. Le poëte avait commencé par un volume de poésies, imprimé à ses risques et périls, qui ne s'était pas vendu du tout. C'étaient de beaux vers, mais nul ne l'avait crié sur les toits, toujours parce que les journaux nous étaient fermés. Le pauvre Théo, croyant ressusciter ce volume, l'avait bientôt marié corps et âme, sous la même robe de noces, à son poëme ^'Albertus. Ah! les livres obstinés ! Le volume ainsi augmenté ne démarra pas de chez l'éditeur. Chose imprévue, ce merveilleux in-dix-huit, qui s'est vendu ces tems-ci jusqu'à deux cent cinquante francs, a dormi du sommeil de la Belle au bois dormant, dans un placard funéraire de la chambre à coucher de Théo, qui ne perdait aucune occasion d'en donner un exemplaire au premier venu. Mais le livre ne commença à se vendre que lorsqu'il ne fut plus en vente.
Dans le journalisme, Théo ne trouvait pas non plus les mines du Pérou. Le vertueux Charles iMalo, de la France litléraire, lui donnait vingt-cinq francs par mois pour ses Victimes de Boileau, admirables Études publiées sous ce titre : Les Grotesques. Titre absurde, puisqu'il donnait raison à Boileau. Pour accroître ses
* Les Jeunes France firent du bruit dans le monde littéraire, mais ne pénétrèrent pas beaucoup dans le monde qui lit. Toutefois, Eugène Renduel fut bon prince : il acheta le premier "roman de Théophile Gautier moyennant quinze cents francs. Or, ce roman en deux volumes s'appelait Mademoiselle de Manpin.
La Bohême romantique 3oy
revenus, Théo écrivait les critiques d'art dans le Voleur, un journal fondé par Emile de Girardin. Or, le Voleur payait tout simplement par l'envoi de sa feuille. Aussi Théo, qui passait déjà pour mener une vie d'enfant prodigue, parce qu'on l'avait aperçu une fois dans les coulisses de l'Opéra, était-il bienheureux, le matin, de voir arriver sa mère, armée d'un déjeuner composé de deux côtelettes crues et d'une bouteille de bouillon. O poésie!
Dans l'armée de la révolte romantique, il y avait plusieurs bataillons plus ou moins héroïques. Le bataillon sacré marchait avec les chevelus et les barbus dont Théophile Gautier était le Clodion. Parmi ces Mérovingiens, j'étais le plus jeune, mais non le moins aventureux.
Ce qui distingua notre petit bataillon, ce fut l'abnégation et le dévouement. Théophile Gautier lui-même ne songeait pas alors à conquérir une haute renommée; pourvu que Victor Hugo le saluât poëte, il était heureux. Les autres n'aspiraient pas non plus à devenir des chefs d'État dans la république des lettres ou le royaume de la poésie.
Dans la bohème romantique, il y eut des camarades, mais pas de camaraderie. On se raillait les uns les autres, comme on fait des armes pour bien tenir l'épée. C'est une meilleure école que l'admiration mutuelle.
Après les heures d'enthousiasme, et d'admiration, on ' riait beaucoup de son prochain, des mauvais poètes et des mauvais peintres qui tenaient encore le pouvoir. Quels éclats de rire homériques devant les renommées académiques ! Poussière, que me veux-tu ? Être ou n'être pas : dans la lutte, c'est le premier cri. Par malheur, à
3o8 Les Confessions
côté de ceux qui accentuent leur figure et donnent un corps à leur originalité, il y a ceux qui passent comme des nuages. Ils ont beau s'agiter et se consumer, ce ne sont que des ombres en peine. Ils sont partis du même pas avec les mêmes ressources, plus sages et plus savans : d'où vient qu'ils restent à mi-chemin, frappés à la marque de cette horrible muse proscrite par les autres, parce qu'elle est la médiocrité ? Heureux les grands ! heureux même les fantaisistes que sauve l'originalité ! Qui n'aime mieux être Dufresny que Campistron ? Que j'ai vu de solennels qui, dans leur gravité, s'en allaient tout droit à l'oubli, prenant en pitié des humoristes comme Murger ou Champfleury ! Ils croyaient être, ils n'étaient pas.
On ne s'attardait pas beaucoup aux vaines discussions de poésie et d'art. Notre esthétique était plus vivante :
Nous avions des beautés de vingt ans pour antiques.
Le soir, on ne s'endormait pas à l'odeur de la lampe, on courait le Paris nocturne, l'ancien Paris, le nouveau Paris. Nous n'avions peur de rien, toujours décidés à rire au nez de l'opinion publique. Une fois par semaine nous allions par bande tapageuse à la Chaumière *. Les
* La première fois que je me suis risqué à la Chaumière, j'ai été édifié de l'ingénuité des demoiselles de l'endroit. Comme je voulais rire après la valse avec une étudiante en droit et en médecine, elle me jeta du premier mot cette phrase inattendue: « Sachez, Monsieur, que je suis sage. — Je n'en doute pas, Mademoiselle; depuis combien de temps ? — Depuis toujours : je n'ai qu'un amant. ■» N'avoir qu'un amant, pour clic, c'était la vertu même.
Nous entrions à la Chaumière comme l'ouragan, criant haut: « Ohé ! les Horizontales, lesBradamantes,IesNini,lcs Allumcuses, les Pas-le-Sou, les Trois-Six, les Belles-Vaches, secouer vos vertus et vos puces. »
La Bohème romantique 3og
étudians de cinquième ou sixième année ne faisaient pas plus de bruit que nous. En ce tems-là , tout le monde dansait; par exemple, Ourliac et moi nous étions fort remarqués dans un quadrille où nous représentions gravement Napoléon le Grand à toutes les périodes suprêmes de sa vie, depuis le siège de Toulon jusqu'au saule de Sainte-Hélène. La lunette d'approche jouait un grand rôle. C'était au tems où on marquait la mesure par un coup de pistolet ou par un bris de chaise, ce qui était un heureux accompagnement à notre bataille. Nous enlevions tous les suffrages — et toutes les femmes — au cavalier seul.
Théophile Gautier ne se hasardait qu'à ce qu'on appelait alors la Galope. Il prenait violemment la première fille venue, même au bras d'un étudiant. On disait en voyant ses longs cheveux soulevés par le vent : « C'est celui-là qui devrait représenter le saule de Sainte-Hélène. » Nous avions souvent Roger de Beauvoir, Albéric Second, Charles de Lafayette, Clément de Ris, çà etlàGavarni pour gais compagnons d'aventures ; Beauvoir, Albéric, Gavarni et moi, nous contrastions avec les autres romantiques par notre habillement rigoureusement à la mode du jour, presque à la mode du lendemain. Nous trouvions très bien que Théophile Gautier eût une redingote à brandebourgs pour être mieux étoffé ; que Gérard de Nerval s'habillât à la Werther; qu'Edouard Ourliac eût des bottes à la Souvarof. Mais nous pensions qu'on pouvait être un très bon romantique en s'habillant comme tout le monde, en mettant le chapeau sur le coin de l'oreille et en renversant outre mesure le revers de l'habit. Les romantiques abracadabrans se moquaient de nous et nous appelaient muscadins. Mais nous nous
3io Les Cotîfessions
étions aperçus que les femmes nous étaient moins rebelles qu'aux intransigeans. Les femmes ont toujours aimé les gravures de modes ; Gavarni, qui alors créait la mode, était l'idéal. Il a repris sa revanche depuis. On l'avu, dans sa solitude du Point-du-Jour, protester contre la mode. C'est que Gavarni était revenu des femmes. Il voulait, en ses dernières années, se donner la figure d'un mathématicien et d'un alchimiste. L'homme veut toujours aller du connu à l'inconnu.
Ce qu'il y eut de plus caractéristique dans notre bohème, ce fut notre révolte ouverte contre tous les préjugés, je dirai presqîfe contre toutes les lois. Réfugiés là comme dans une citadelle d'où nous faisions des sorties belliqueuses, nous nous moquions de tout. Il semblait que notre existence dût se passer dans le sévère amour de l'art, dans le gai sans-souci des joies amoureuses. En dehors de l'esprit et du cœur, il n'y avait plus rien. Théophile Gautier n'avait-il JDas dit: « Je donnerais mes droits de citoyen français pour voir Julia Grisi sortir du bain ? » C'est que Julia Grisi était la Vénus de Milo — avec des bras — de cette période éclatante. — Une vraie muse celle-là, par sa beauté comme par sa voix. Il faut l'avoir vue et entendue, dans le monde et sur la scène, pour se faire une radieuse idée de cette femme trois fois femme : la nature, l'art, l'amour. La politique de Théophile Gautier était notre politique à tous. Nous nous étions mis hors la loi ; ce n'était pas pour défendre ou attaquer la loi. On sait déjà que j'avais eu mon quart d'heure de folie révolutionnaire au cloître Saint-Méry avec Cavaignac. J'en étais bien revenu, en ce tems-là. J'avais écrit dans le feu de l'action des ïambes, qui respiraient une mauvaise odeur de poudre
La Bohème 7-omantique 3ii
et de sang : je les jetai au feu et je les regardai brûler comme le souvenir d'une horrible gaminerie. Nous ne lisions les journaux que pour y trouver des pages littéraires. Quiconque parlait politique était tympanisé par les injures les plus colorées ; on menaçait de rouer le malavisé — sous le char de l'État « naviguant sur un volcan ».
f Les heures passaient vite, parce qu'il n'y avait guère de farniente. Théo avait dit : « Je ne fais rien sous prétexte que je fais des vers, et je fais des vers pour avoir le prétexte de ne rien faire. » M^rs je conseillexette belle paresse aux nouveaux venus dans les arts et dans les lettres. On se levait matin, selon le précepte de Diderot. La muse d'Homère n'est-elle pas toute endiamantée de rosée? L'inspiration est donc une déesse matinale, A sept ou huit heures tout le monde était debout, même après une nuit orageuse.
Hormis les rares jours de découragement où on tentait l'impossible, nous avons tout cherché, même l'inconnu et l'inaccessible, par l'opium et le haschisch; mais heureusement pour nous le cigare ou la cigarette fut notre seule griserie.
Théo ne prenait la plume qu'après avoir essayé du crayon ou du pinceau, mais surtout du crayon. Il était paresseux à faire sa palette ; il aimait mieux peindre au pastel. Presque toujours il refaisait la même figure avec des airs de tête pris tout à la fois à sa plus jeune sœur, à la Cydalise, à la beauté dominante. On ne pouvait pas dire tel poëte, tel peintre, car c'était le crayon d'un efféminé qui charme par la douceur et le sourire. Que sont devenus tous ces pastels qu'il donnait au premier ami venu avec une bonne grâce de gentilhomme }
3i2 Les Confessions
Venait le déjeuner, un vrai déjeuner de poète, hormis pour Tliéo-Gargantua. Tout le monde était à l'œuvre pour ce déjeuner. Comme j'étais un jour revenu de la chasse avec des perdreaux, je montrai avec autorité à mes amis l'art de les mettre à la broche. C'est un art qui ne se trouve pas dans la Cuisinière bourgeoise ; aussi je veux bien donner mon secret en passant : On allume un bon feu, on suspend un perdreau à un fil devant la cheminée — un maître perdreau bien lardé — lequel tourne par l'attraction. Dans le plat où tombe le jus, on casse deux œufs — et on sert chaud. — Et c'est exquis.
Un perdreau par tête, il n'en faut pas plus pour un
dîner, surtout si on l'arrose d'une bouteille de Château- Laffitte ou de Château-Yqueni *.
* Chacun de nous avait prouvé que le ciel l'avait fait naître ■cuisinier autant que poëte. Ourliac, qui était du Midi, nous avait initiés aux fricassées de poulet à l'ail. C'était le miel de l'IIymette. Théo s'exerçait au macaroni et à la panade, parce qu'il avait souvent mal aux dents '.Nous avions tous donné notre grain de sel pour cette panade qui était composée de pain et d'œufs, comme toutes les panades, mais surtout de truffes, de faisan, d'alouettes, le tout haché menu. La panade disparut de la table, mais non le macaroni. Jusqu'en ses dernières années, Théo fut Napolitain pour le macaroni comme pour le soleil. Je ne l'ai guère vu mettre en pratique ma broche aux perdreaux, quoiqu'il eût exprimé à mon père cette idée, que plus l'homme mangeait du gibier, plus il était spirituel. C'était bon pour moi,
•■A ce propos, je dirai comment un de nos amis fut héroïque po ur une belle créature brune au teint mat, aux yeux de velours qui le fuyait â toutes jambes. Un matin, voilà qu'il nous apparaît avec les plus belles dents du monde. Ce fut un bravo sur toute la ligne. Je le comparai au duc d'Antin qui avait en une nuit élevé toute une forêt pour masquer un point de vue que le grand roi avait critiqué. Notre ami nous soutint que ces dents étaient bien à lui. On les lui avait plantées et non superposées. C'était une illusion; mais, depuis, les Américains, ces planteurs s'il en fut, plantent des dents comme des cannes à sucre.
La Bohème l'omantiqtie 3i3
Nous ne dînions jamais à la maison. Nous nous envolions comme une nuée d'oiseaux de proie vers le Palais-Royal, tantôt aux cabarets de la rue de Valois, tantôt aux restaurans des galeries, selon la fortune du jour; après quoi, nous allions au théâtre quand on jouait Hugo ou Dumas. Nous passions fièrement devant les pièces à spectacle, les drames d'occasion, les comédiesvaudevilles où l'on chantait, parce qu'il n'y avait pas de comédie. Gérard, grâce à Dumas et à Bocage, nous arrivait quelquefois au dîner avec des billets pour une première représentation. C'est ainsi que nous étions aux grandes soirées de la terreur et de la gaieté. C'était l'époque du punch aux flammes bleues, le vrai souper des romantiques*. Des camaraderies du dehors nous prenaient après le spectacle : ici l'un, plus loin l'autre ; si bien que nous ne rentrions presque jamais ensemble. Nous étions toujours étonnés de nous retrouver chez nous, le lendemain, quand nous avions gaiement traversé le noctambulisme de Paris. Il arrivait à celui-ci comme à celui-là de manquer à l'appel. Gérard surtout
simple Champenois; mais pour lui, qui avait de l'esprit de reste et des appétits de Gargantua, il aimait mieux un bœuf qu'un ortolan.
* J'ai conté dans le Figaro que ce fut dans un de ces punchs au Petit-Moulin-Vert que fut créé le mot Bousingoth, qu'on appliqua mal à propos aux républicains. Nous tournions autour de la flamme bleue comme des possédés, avec des femmes de hasard, touten improvisant une ronde. La rime était Go ou Goth. Cette rime avait été donnée par le nom de Hugo, Nous épuisâmes bientôt le dictionnaire des rimes, mais nous primes tous les mots qui nous vinrent à l'esprit en les terminant par la rime voulue. Et voilà comment le mot Bousin-goth eut ses petites entrées dans la langue française. C'était trop d'honneur.
3i4 Les Confessions
avait des éclipses totales. 11 revenait le surlendemain, en voulant nous prouver avec toute sa douceur qu'il nous avait quittés la veille et non l'avant-veille. Il nous était impossible de savoir où il passait sesentr'actes. Il avait bien un père officiel dans le Marais, M. Labrunie, ancien médecin des armées de l'empire, mais il tenait son père à distance, pour deux raisons : la première, c'est qu'il se croyait fils de Napoléon; la seconde raison, c'est que M. Labrunie avait jeté au feu ses premiers vers en disant beaucoup de mal de tous les poètes.
Que chacun de nous avait son idéal
L'âme est le sanctuaire de la sagesse. C'est Socrate qui a dit cela. Parole d'or! Mais la sagesse n'est pas plus absolue que la vérité . « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà. » Le fou ne se croit-il pas aussi un sage ?
Nous étions tous d'accord pour conquérir la renommée, mais nous étions tous opposés par notre idéal.
J'étais peut-être le moins gourmand. Je demandais une vie à l'aventure, pourvu que l'aventure fût belle, pourvu que je ne fusse pas trop mal accueilli dans le coin des femmes, pourvu que mon cabinet de travail fût peuplé d'œuvres de maîtres. On voit que c'est à la portée de tout le monde, à moins que ce ne soit un plumitif de quatrième ordre. Camille Rogier rêvait des harems dans quelque ville orientale comme Bagdad : il réalisa presque
La Bohême romantique 3iS
son rêve, puisqu'il devint, par je ne sais quel ricochet, directeur des postes là-bas. Gérard de Nerval ne rêvait que voyages à travers le monde et à travers Paris. Il voyagea en Orient et ailleurs, il erra dans le vieux Paris comme un petit-fils de Pierre Gringoire jusqu'au jour où, pour terme du voyage, il trouva le gibet de la rue de la Vieille-Lanterne. Préault ne demandait qu'à être le petit-fils de Michel-Ange; pour lui, son atelier était la terre promise : il a eu la sagesse de vivre dans son atelier, mais il n'a rien signé Michel-Ange. Roger de Beauvoir aimait trop la vie en dehors pour ne pas courir toutes les passions, mais il revenait toujours à l'amour des lettres. Voilà pourquoi nous étions bons compagnons. Le pays littéraire était notre pays natal, nous avions beau l'oublier dansles aventures parisiennes, nous y revenions avec enthousiasme. L'idéal le plus effréné, c'était celui de Théophile Gautier ; son personnage de Fortunio en peut donner l'idée. Il rêvait la vie à quatre chevaux et à quatre sultanes ; par malheur, tout ne fut qu'un rêve pour lui. Ce poète, qui avait en horreur les bourgeois, fut condamné à la vie bourgeoise. Après avoir tenté de sortir de l'ornière par les excentricités extérieures, les gilets rouges, les bottes à revers, les redingotes à brandebourgs, les cheveux en saule pleureur, il se résigna à entrer dans la vie de tout le monde. Çà et là, il partait en guerre et voulait faire le capitaine Fracasse, mais il était rappelé à l'ordre par l'histoire de Don Quichotte. Le sentiment du devoir le riva au travail et le condamna à vivre dans les demiteintes de la fortune. Il lui fallut élever des enfans, il lui fallut vivre lui-même, si bien que sa plume féconde, cette plume d'aigle, ne lui servit pas plus que s'il eût
3i6 Les Confessions
eu une plume d'oie dans les mains. Le prosateur nourrit le poëte. Et ce fut au jour le jour, en face de ce créancier terrible qui s'appelle le lendemain. Ce grand poëte, ce grand prosateur, n'a jamais été riche que pour une semaine. Il n'avait pas le droit de se reposer le dimanche, puisque ce jour-là était le travail forcé du feuilleton. Un instant, en 1847, il a cru à la fortune. On l'a vu gaiement conduire deux petits chevaux qui paraissaient d'autant plus petits que leur Apollon était plus étoffé, avec sa chevelure opulente qui faisait dire de lui : C'est Perruquophile.
En ce tems-là, il habitait à Beaujon un petit hôtel dans un jardin plantureux qui est à moi, à cette heure, par le hasard des choses *. Il croyait là se réveiller et saisir son rêve, mais ce ne fut encore qu'un songe. La révolution de Février fit évanouir tout cela. Le romancier de Fortunio, le poète des Émaux et Camées, fut obligé de reprendre l'omnibus, a Voilà, disait-il, à quoi servent les révolutions. »
La destinée cloua impitoyablement les ailes éblouissantes du papillon, comme pour venger ceux qu'il appelait des Philistins, du haut d'une moquerie supercocantieuse. L'homme éclatait dans sa prison. On voyait tout de suite qu'il n'était pas chez lui dans sa maison. Chacune de ses attitudes et chacune de ses paroles brisait les portes et les fenêtres, soit qu'il fût à son cinquième étage de la rue Rougemont, soit qu'il habitât sa petite villa blanche de Neuilly.
* C'est aujourd'hui la Villa lord Byroji, bâtie sur les ruines du petit hôtel où s'arrêta le poëte de Childe Harold « pour voir Paris à ses pieds ».
La Bohême romantique 3ij
Edouard Ourliac était parmi nous tous le moins ambitieux dans ses rêves : il ne demandait que le droit au travail dans la littérature; il trouvait à peine çà et là une porte ouverte, de quoi ne pas mourir de faim. C'était un esprit charmant, amer et gai, qui avait eu le tort de débuter par des romans indignes de lui, par e^Qm^çA^: f Archevêque et la Protestante. Il lisaitVoltaire et voulait ne plus retomber dans les bêtises romanesques, selon son expression. Ce fut Louis Veuillot qui mit la main sur lui. Et il se trouva bien heureux d'être entré tout vivant dans le royaume de Dieu. Cette conversion surprit tout le monde hormis moi-même. Il avait trouvé son idéal avant les autres.
En ma soif de l'imprévu, du lendemain, de l'inaccessible, je souriais d'un haut dédain quand j'entendais mes amis me révéler leur idéal : avoir un peu d'argent, un peu de renommée, un peu d'amour, tout cela dans la maison blanche à contrevens verts. Horrible maison ! Jean-Jacques n'était pas un coloriste, sinon avec de l'encre. J'ai vu sesCharmettes. Une femme n;e disait en les regardant : « C'est l'idéal d'un fumiste. » Mon idéal à moi, c'était de n'en avoir pas, c'était de vivre au jour le jour, d'attendre les surprises, d'arranger ou de déranger le jeu de ma destinée. Le présent m'est une prison d'où je m'échappe sans cesse. J'aime, dans ma paresse rêveuse, à remonter aux tems disparus. J'aime la géographie du passé comme la vision des mondes futurs. J'aime les méandres qui m'égarent dans les forêts inextricables de la pensée: les roses de Saadi effeuillées sous le pied des amoureuses d'antan. — Les femmes seules me consolent de l'heure qui sonne en me faisant songer aux - emmes qui sont parties. — Mais ce que je n'aime pas,
3i8 Les Confessions
c'est ce qui est à la portée de tout le monde, même si c'est le bonheur.
J'eus des heures de découragement qui détachaient ma plume de ma main, parce que j'avais des heures d'admiration pour tout ce qui a été fait de beau sur la terre. Je sentais que ce n'était pas pour moi qu'on avait bâti des panthéons. Peintre, quelle figure ferais-je dans un musée? poète, dans une bibliothèque? soldat, sur un arc de triomphe ? Le soleil qui s'était levé sur la Grèce aurait-il encore de pareils rayons sur nos générations descendantes?
Dès ce jour-là, je le pris de haut avec les vanités contemporaines. Les pâles renommées qui passaient sous mes yeux ne me donnaient pas le goût de devenir un homme du jour. Je mesurais tout à la taille des Grecs : peu d'hommes me paraissaient dignes d'avoir un jour leur place dans ce Panthéon tout rayonnant, hormis pourtant quelques têtes déjà glorieuses comme Chateaubriand, Lamartine, Hugo, Delacroix. Je m'étonnai de la peine que se donnaient tous ces ambitieux de la politique, des lettres et des arts, pour arriver à montrer leur néant. Aussi avais-je envie de me croiser les bras ; toutefois, quand je voyais, dans les demi-teintes, des railleurs comme Jules Janin, Théophile Gautier, Alphonse Karr, Léon Gozlan, qui semblaient ne croire à rien et qui travaillaient commedes encyclopédistes, je reprenais mon courage à deux mains en me disant qu'aucun homme de bonne volonté n'a le droit de perdre sa journée, et que le premier soldat venu a son éclair les jours de bataille.
Quoique chacun de nous vécût alors à bride abattue ou le mors aux dents, plusieurs d'entre nous trahissaient
La Bohème romantique 3ig
leur nature ; c'était à qui grefferait des fleurs invraisemblables et des fruits étranges sur l'arbre de sa vie. C'est ainsi que Théophile Gautier, né placide et silencieux, travaillait à se faire une seconde nature violente et tapageuse. C'est ainsi que Gavarni, né mondain, se donnait déjà des airs métaphysiques. Quand Beauvoir lui disait : « Eh bien, chevalier de Gavarni, avez-vous crayonné ce matin une de ces adorables figures que vous faites si bien ? » Il répondait d'un air quelque peu magistral : « Non, j'ai travaillé ce matin à la Philosophie du cochon. » Et pendant que les uns riaient et que les autres le regardaient bien en face pour savoir s'il se moquait de Beauvoir, il se mettait en quatre pour développer sentimentalement sa théorie sur le cochon. C'était pour lui un animal maître d'où étaient sorties toutes les espèces supérieures. Et en parlant il dessinait des cochons — pour ne pas dire des truies — qui ressemblaient à des femmes. Je soutenais avec lui qu'il n'y avait pas de mère de famille plus touchante dans sa maternité que la cochonne blanche et rose allaitant ses douze enfans. Déjà Gavarni était un athée, ou du moins il jouait de ce mot, toujours pour accentuer son originalité. Il se moquait de quelques philosophes mal armés qui ne croyaient pas à Dieu, mais qui croyaient au diable. Dans son scepticisme, il classait l'homme le plus fort au-dessous de la bête, parce que la bête suivait rigoureusement les lois de la nature, tandis que l'homme était toujours en révolte contre lui-même.
Gérard s'indignait contre ce scepticisme, lui qui soutenait que les dieux de l'Olympe n'avaient pas cessé d'exister. Roger de Beauvoir s'épanouissait dans son beau rire, heureux de sa nature luxuriante, ne songeant
pas à la défaire ou à la surfaire. D'ailleurs toutes les opinions étaient bienvenues dans ce cénacle d'esprits fantasques à peine barbus. Ainsi moi, j'osais tenir pour Dieu ; ce qui faisait dire à Théo : « On voit bien par là que la belle Arsène est blonde. » Mais cela n'empêchait pas Théo de porter religieusement sur son sein une médaille de la Sainte Vierge.
Gavarni faisait le superbe dans son athéisme ; il disait que chaque mathématicien en arrivait là parce que les chiffres prouvent le néant et la raison.
O folie! Qui donc ne t'a aimée éperdument! 0 sagesse! qui donc ne t'a crucitiée!
Pardonnez-moi cette exclamation tragique.
L'art de vivre
Nous avons toujours été en dissentiment sur la question de savoir vivre. Théo pratiquait les viandes saignantes, à ce point que pendant un tems il dévorait toutes crues des côtelettes de mouton à l'exemple du chat et du chien de la maison. On lui disait de les passer au feu, mais il n'y prenait pas garde : il croyait monter ainsi jusqu'à la force de Samson. Cependant Rogier, Gérard et moi, nous vivions beaucoup plus en hommes primitifs selon le précepte d'IIippocrate, à cela près que Gérard buvait du café comme nous buvions de l'eau. Théo, tout en mangeant un gigot, buvait à peine deux coupes de vin. J'avais prùné le vin de Champagne;
La Bohème romantique 32i
Théo disait que c'était un vin de femme ; car il posait toujours pour les capitaines Fracasse. Rogier, plus naturel, ne dédaignait pas, non plus que Gérard, de faire sauter le bouchon coiffé d'argent. Je prêchais tous les matins la vie végétale en m'appuyant sur les chevaux (r]ui, nourris dans la prairie, deviennent indomptables. Mon système, quelque peu adopté par Rogier, a prévalu, puisque nous sommes debout tous les deux, tandis que Théo est mort jeune, tué par l'anémie au milieu de ses viandes rouges.
Je crois encore fermement aux forces visibles ou occultes de la vie végétale. L'or du blé, l'or de la grappe, l'or de l'huile d'olive et de l'huile d'œillette, l'or du beurre travaillé par les mains robustes de la fermière, tous ces ors se transforment en sang rouge par les miracles de l'estomac. En sang rouge aussi se transforment les couleurs vertes. Les luxuriances de l'espalier, l'abricot, la reine-claude et la pêche ; les poires sur la quenouille; la cerise, la fraise et la framboise qui rient dans le sentier par toutes leurs lèvres ardentes, ont aussi leurs forces vives.
Maintenant, puisque la vache paresseuse et gourmande se donne la peine de paître pour nous, buvons son lait avec ferveur : c'est la vie blanche qui va couler rouge en nos veines. Croyez-vous que les buveurs de sang dans les abattoirs deviennent plus vivans que les buveurs de lait? Honorons la poule comme nous honorons la vache, car elle nous donne chaque matin la force active la plus véhémente. Un œuf vaut une côtelette. Or, si je ne puis pas manger sept côtelettes, je puis manger sept œufs. Me croyez-vous moins nourri que vous qui aurez déchaussé vos dens pour les perdre
avant l'heure en dévorant ces fameuses viandes saignantes, dont vous faites étalage comme un boucher? Encore si le bœuf que vous mangez s'était nourri d'herbes savoureuses sous l'air vif des pâturages ! mais détrompez-vous, les éleveurs les plus fameux nourrissent leurs bœufs avec des tourteaux de colza. Et puis comment mangez-vous cette chair ? Trop fraîche ou trop avancée. Tous les jours chez les grands restaurateurs, on vous annonce des filets façon chevreuil: qu'est-ce autre chose que du mouton faisandé, qui vous faisandera pour la soirée ? Allez donc faire des grâces dans un salon féminin, valser ou dire — je vous aime — quand vous aurez dévoré une livre de cette exquise nourriture, qui bientôt vous empêchera de valser et de dire — je vous aime — parce qu'elle vous aura donné la goutte.
Je ne veux pas prêcher le genre humain, pour qu'il se nourrisse de roses; mais je veux mettre en garde les gourmans qui s'imaginent « se refaire le torse à force de condimens robustes ». On dit que tout le monde meurt de faim, tout le monde meurt d'indigestions. Les gens qui se portent le mieux sont ceux qui ne s'occupent pas de leur estomac et qui mangent pour vivre, à l'inverse de ceux qui vivent pour manger; aussi ceux-ci ne vivent pas, ils crèvent. Le proverbe espagnol a raison : « L'homme creuse sa tombe avec ses dens. ■>
La Bohème romantique 32.
Gamineries
Faut-il vous indiquer les folies plus ou moins abracadabrantes qui émaillaient nos heures de raison*. Nous avions poussé loin l'art de faire des dettes et plus loin encore l'art de recevoir nos créanciers. Gérard lut un jour, avec la gravité d'un premier président, une pièce de vers à un marchand de meubles qui menaçait de lui faire du chagrin. Ce fut le marchand de meubles qui eut du chagrin, car il versa un pleur en écoutant Gérard qui avait improvisé la chose la plus attendrissante, sous ce titre : Meublez-vous les uns les autres. Il proposait au marchand de lui meubler tous les appartemens de son cerveau et de celui de sa femme; ce qui ne l'empêcherait pas de payer dans les grands jours. La dame du dessous avait des poissons rouges à sa fenêtre dans une poissonnière en marbre; le dimanche, pendant qu'elle était à la messe, nous péchions ses poissons à la ligne et nous en descendions de tout noirs par le même chemin, si bien qu'à son retour elle criait au miracle. Le portier nous comprenait si peu qu'il en devint fou. Nous avions pour voisine du dessus une coquette du Directoire, qui nous prit au sérieux dans nos déclarations galantes : Ourliac lui proposa ma main, parce que j'étais le plus jeune. Elle lui remit séance tenante tous
* Théophile Gautier a écrit dans la Revue des Deux-Mondes^ à propos de la mort de Marilhat, quelques jolies pages de notre vie désordonnée.
ses litres de rentes et le pria de publier les bans. On ne saurait imaginer combien j'eus de peine à lui restituer sa fortune. « Ah! s'écria-t-elle, jadis les hommes ne refusaient ni la fortune ni la bonne fortune. » Un peu plus Lassailly l'épousait. Eugène Piot, futur archéologue et antiquaire, demeurait en face de nous, au-dessus du commissaire. Comme il était de nos camarades et que la femme du commissaire était jolie, nous nous trompions de porte tous les jours avec les plus belles histoires criminelles à conter à son mari, s'il n'était pas sorti ou s'il rentrait trop tôt. Eugène Piot lui-même ne manquait pas de se tromper de porte, mais honni soit qui mal y pense, puisque le commissaire ne fit jamais retentir ce mot terrible à nos oreilles : « Au nom de la loi, ouvrez la porte. » Savait-il qu'en s'accrochant au balcon, un balcon curieusement ouvragé, on pouvait descendre de chez lui sans échelle de soie?
Une autre voisine, c'était la Gazette de France. Nous ne manquions pas de lui envoyer des nouvelles officielles de la ci-devant famille royale que M. de Genoude publiait en toute confiance. Il avoua plus tard qu'il n'avait jamais été aussi bien renseigné que par nous.
La marchande de bière qui avait une baraque voisine, fut à notre grand regret, rappelée en Flandre. Elle nous demanda d'écrire sur sa baraque : A rendre ou à louer. Ce fut Châtillon qui se chargea du travail, car il lui devait un peu plus de bocks que les autres. Aussi il fit bien les choses : Au lieu de lui clouer une simple affiche imprimée, il ne dédaigna pas de jouer au peintre d'enseignes. Il barbouilla sur le contrevent un portrait de la dame, en pied, demi-nature et demi-nue. J'écrivis audessous : A rendre ou à louer !
La Bohème romantique 325
On se demandait tout alentour ce que nous pouvions bien faire là. J'avais dit un jour : « Nous sommes des écrivains publics. ))Le bruit s'en répandit bien vite, et pendant toute la semaine il nous vint en procession des cuisinières, des filles de chambre, des femmes abandonnées voulant du beau style, qui pour dix sous, qui pour vingt sous. Je vois encore la figure éplorée d'une pauvre fille qui tentait de reconquérir un perruquier volage, lequel coiffait alors M""" Vermèche, célèbre marchande de poissons. Cette fille mit ses cent sous sur la table en disant qu'elle en voulait pour son argent.
Je conseillai à Théo, que nous présentions comme le patron, de faire la chose en vers; mais il m'ordonna solennellement de faire moi-même ce chef-d'œuvre, pour tarir les larmes de cette Ariane :
0 coiffeur dont je suis coiffée !
Tu m'abandonnes lâchement.
Mes pleurs arrosent ton trophée ; Tu ris de mon embêtement.
Perruquier, n'y a plus mèche.
Tu peux mettre ma montre au clou ; Reprends ta madame Vermèche :
La morue arec le marlou !
Dans ton aquarium infâme, Nage, nage comme un poisson.
Moi, je pleure, moi pauvre femme Qui ne chante plus ta chanson.
Où m'égare ma jalousie !
Reviens encor, mon cher amant, Et mes bras, dans ma frénésie.
Te briseront bien doucement.
326 Les Cotîfessioiîs
Il fallait me voir expliquant à cette pauvre fille la sublimité de ces strophes qui passaient de l'amour à l'injure et de l'injure à l'amour. Je dois dire, pour l'honneur de la corporation, que nous rendions l'argent en affirmant qu'on ne payait pas la première fois.
Cette comédie ne nous fut pas inutile pour faire un pas de plus dans les ténèbres du cœur humain. Il arrivait souvent que l'amoureuse en tablier ou en petit bonnet, que dis-je, en chapeau démodé,- nous donnait le mot de nature et le mot de passion.
Un autre jour, nous voulûmes donner une comédie inattendue : Nous savions que de graves personnages de la province devaient venir nous voir comme des curiosités; nous appelâmes trois femmes-modèles ou trois modèles-femmes, qui posaient quelquefois pour nos amis les peintres. Nous les groupâmes d'après l'antique dans l'attitude des Trois Grâces, en les priant de garder la plus froide immobilité. Nous les avions joliment barbouillées de farine. Entrée solennelle des trois messieurs ! Le jeu était si bien joué qu'ils ne remarquèrent pas les trois grâces. L'un d'eux finit par y attacher ses yeux, puis le deuxième, puis le troisième. Enfin ils découvrirent la supercherie. Tout offensés, ils se levèrent et prirent leur chapeau. Un peu plus, ils se couvraient. Mais les femmes éclatèrent de rire, et ils prirent le parti de rire aussi. Le plus austère nous dit : « Comment pouvez-vous jouer à de tels jeux! — Nous ne jouons pas du tout : on nous conseille d'étudier d'après l'antique , le marbre est hors de prix , nous avons trouvé plus simple de prendre des statues de chair. »
La Bohème romantique J27
Gérard amoureux
Théo , qui ne prenait rien au tragique , tomba un jour dans la noire mélancolie de l'amour.
Tout notre monde était plus ou moins amoureux. Gérard passait de la Reine de Saba à Jenny Colon. Roger de Beauvoir courait le monde avec une femme romantique qui croyait à Antony. Je m'imaginais avoir trouvé dans les coulisses de l'Odéon la petite-fille de Marion Delorme.
Gérard de Nerval fut toujours amoureux, — mais attendez-moi sous l'orme et à la belle étoile ! — car ce rêveur avait peur des réalités.
En 1851 , il m'écrivait en me dédiant ses Petits châteaux de Bohême : « Ah I le beau tems passé ! » C'est que le tems passé dans l'amour est toujours le beau tems.
Son rêve le plus obstiné, ce fut Jenny Colon. Éperdument amoureux , il disait que cette Anglaise avait la fraîcheur et le parfum des roses d'Ophélie. Mais elle n'était pas belle, avec sa grâce trop anglaise et son nez en virgule. Gérard était raillé par ses amis qui lui reprochaient son sentimentalisme pour une femme de théâtre qui devait cacher quelques suivans dans ses jupes.
Werther voulut se métamorphoser en don Juan : un beau matin il achète un bouquet d'un louis — c'était alors un beau bouquet, — il le porte lui-même à Jenny Colon. Elle daigne le recevoir à cause de son bouquet, ou elle
daigne recevoir le bouquet à cause de Gérard de Nerval. Enivré parles parfums des roses et des lilas, l'amoureux se risque ; il saisit la cantatrice à la ceinture et lui imprime un baiser sur le cou. Voilà qui était bien ; mais, patatras! la dame le repousse du haut de sa vertu, il fait un pas en arrière et renverse un guéridon qui portait orgueilleusement un cabaret de Sèvres.
C'est tout un drame ; le cabaret éclate en mille morceaux. « Oh ! le criminel, vous ne savez donc pas que ce cabaret de Sèvres m'a été donné par le duc d'Orléans.» Gérard veut continuer son rôle de don Juan : « Le duc d'Orléans, qu'est-ce que cela? je suis fils de Napoléon et je vous donnerai un cabaret impérial. »
Mais Jenny Colon connaissait les poètes ; elle tint Gérard à distance, tout en pleurant ses jolies porcelaines de pâte tendre. C'est ici que la comédie tourne au tragique. Le croirez-vous, races futures! Jenny Colon saisit le bouquet de Gérard et le jette, toute rouge de colère, dans la cheminée, en s'écriant : « C'est ce bouquet qui est cause de mon malheur! »
Don Juan redevint Werther : il pleura lui-même pour calmer la tigresse, il lui promit de lui trouver un cabaret tout pareil. « Eh bien, lui dit-elle, ce jour-là tout sera oublié. » Ce jour-là ne vint jamais. 11 n'y avait pas d'amour ni de poésie au monde qui pût payer ces tasses brisées. Quoi que fît Gérard, Jenny Colon ne lui pardonna jamais. Ce qui le mena tout droit à la folie. Il aurait dû faire ce livre curieux pour un prix à l'Académie des sciences morales et politiques : De Vinfliience de la porcelaine de Sèvres sur le génie des poètes.
Je vis un matin arriver Gérard, les yeux rougis par les larmes. C'était au plus beau tems de sa passion.
La Bohème romantique 32g
Jenny Colon qui ne le trompait que trois fois par semaine menaçait de le tromper tous les jours. Devant CQiit Colonisation il était désespéré, mais silencieux, car il l'aimait trop pour l'accuser. A la fin pourtant, en manière de réponse à mes questions, il écrivit d'une main fiévreuse cette ballade imitée de Henri Heine :
« Je sais une vieille chanson qui résonne lugubre et sombre : un chevalier portait au cœur un battement d'amour ; mais celle qu'il aimait trahit sa foi.
« Il lui fallut donc mépriser comme déloyale la dame si chère à son cœur; il lui fallut donc rougir de son amour.
« Fidèle aux lois chevaleresques, il descendit dans la lice et défia les chevaliers au combat : — Que celui-là s'apprête à combattre qui accusera ma dame d'avoir entaché son hermine !
« Personne ne répondit à ces paroles, personne — excepté son cœur. — Ce fut donc contre son cœur qu'il pointa le fer de sa lance. »
Gérard brisa sa plume : « Ah ! si vous saviez, me dit-il en portant la main à son cœur, combien j'ai là de coups de lance ! »
Il n'écrivit les Petits châteaux de Bohême que pour se bercer encore dans sa jeunesse amoureuse. « O Primavera! j'ai fait mes premiers vers par enthousiasme de jeunesse, les seconds par amour, les derniers par désespoir. La muse est entrée dans mon cœur comme une déesse aux paroles dorées ; elle s'en est échappée comme une pythie en jetant des cris de douleur. Seulement, ses derniers accens se sont adoucis à mesure qu'elle s'éloignait. Elle s'est détournée un instant, et j'ai revu comme en un mirage les traits adorés d'autrefois !
33o Les Confessions
La vie d'un poëte est celle de tous. Il est inutile d'en définir les phases. Et maintenant vous l'avez dit :
0 cher pays perdu que Jious cherchons toujours ! Écho des paradis, aurore des beaux jours, Sérénade qui chante en notre âme ravie , 0 femme ! coupe d'or où nous buvons la vie ! »
Oui n'a lu les Petits châteaux de Bohême? Mais il y a des pages qui peignent trop bien notre vie à quatre pour que je ne laisse pas çà et là parler Gérard : « C'était dans notre appartement commun de la rue du Doyenné que nous nous étions reconnus frères — Arcades ambo, — dans un coin du vieux Louvre des JMédicis, — bien près de l'endroit où exista l'ancien hôtel de Rambouillet. Le vieux salon du doyen, aux quatre portes à deux battans , au plafond historié de rocailles et de guivres , restauré par les soins de tant de peintres, nos amis, qui sont depuis devenus célèbres, retentissait de nos rimes galantes, traversées souvent par les rires joyeux ou les folles chansons des Cydalises. » Tout le monde était à l'œuvre. Rogier souriant dans sa barbe peignait d'un côté des^essus de porte pendant que, de l'autre côté, Nanteuil peignait sur un panneau une Source qui a donné soif à ^L Ingres, pendant que les Cydalises se balançaient nonchalamment dans le hamac de Sarah la baigneuse tendu à travers le grand salon. « Au dehors, deux points de vue : ici les façades sculptées des galeries du musée égayées par les arbres du manège ; là, le balcon rococo où venait rêver la femme du commissaire. Admirable sujet à mettre en vers français! »
I,a Bohême romantique 33z
Gérard était charmant : la douceur de la colombe et la légèreté du nuage. On était pris du premier coup à ses yeux qui étaient son âme, à sa voix qui était son cœur. Il avait je ne sais quoi de féminin dans sa figure à la Napoléon. Et avec tant de beauté et tant d'esprit, il n'a pu trouver une vraie femme qui l'eût sauvé de ses abymes. C'est que les femmes résistent à la douceur : ce sont des roseaux qui aiment à être battus par les vents.
J'ai crayonné le poème des Vm^K77îs, sous les yeux de Gérard lui-même.
Replaçons le sofa sous les tableaux flamans ; Dispersons à nos pieds gazettes et romans ; Ornons le vieux bahut de vieilles porcelaines. Et faisons refleurir roses et marjolaines ; Qu'un rideau de lanipas ombrage encor ces lits Où nos jeunes amours se sont ensevelis.
Voici riieure oii venaient reprendre leur palette Nos peintres, pinceaux d'or, mais touche violette, Delacroix, Boulanger, Marilhat, Roqueplan, Deveria, Nanteuil. Le salon or et blanc Fut bientôt illustré des œuvres romantiques. Nous avions des beautés de vingt ans pour antiques!
0 Théo, tu peignais, et moi, rimeur distrait.
Au cadre du sonnet j'essayais un portrait.
Tu n'as point oublié la jeune tavernière
Qui, tout en souriant, nous versait de la bière ?
Quelle gorge orgueilleuse et quel œil attrayant !
Que Préault a sculpté de mots en la voyant !
Cette fille aux yeux bleus , follement réjouie, Les blonds cheveux épars, la bouche épanouie, Jetant à tout venant son cœur et sa vertu, Et faisant de V amour un joyeux impromptu, Fut de noire jeunesse une image fidèle ; Ami, longtems encor nous reparlerons d'elle.
Gardons un épi d'or de toutes nos moissons, Gardons le doux refrain de toutes nos chansons ! 0 le beau tems passé ! Nous avions la science De la douceur de vivre avec insouciance ; La gaîté rayonnait en nos esprits moqueurs, Et Vamour écrivait des livres dans nos cœurs I
Mais d'oii vous vient, Gérard, cet air académique ?
Est-ce que les beaux yeux de V Opéra-Comique
S'allumeraient ailleurs? La reine de Saba,
Qui du roi Salomon entre vos bras tomba.
Ne serait-elle plus qu'une pâle chimère?
Et Gérard me répond que la femme est amère.
Gérard aimait la Reine de Saba comme Jenny Colon. « Le fantôme éclatant de la fille des Hémiarites tourmentait mes nuits. Elle m'apparaissait radieuse, comme au jour oîi Salomon l'admira s'avançantvers lui dans les splendeurs pourprées du matin. Qu'elle était belle! non pas plus belle cependant qu'une autre reine du matin dont l'image tourmentait mes journées. Cette Jenny réalisait vivante mon rêve idéal et divin. Elle avait, comme l'immortelle Balkis, le don communique par la huppe miraculeuse : les oiseaux se taisaient en entendant ses chans. Ea question était de la faire débuter à l'Opéra.» Non, ce n'était pas la question : Gérard promenait la
La Bohême romantique 333 .
diva dans cette illusion, mais la diva finit par Tenvoyer se promener lui-même.
Il savait si peu son chemin qu'un jour il alla frapper à une sombre hôtellerie : « Qui vive! — Un dieu ! » répondit Gérard.
On ouvrit la porte, car c'était la maison des fous.
La. Yénus improvisée
Un matin il vint me réveiller avant l'heure, « Mon cher Houssaye, vous allez venir avec moi en Grèce. — Aujourd'hui? — Dans une heure. — Pourquoi? — Pour relever l'autel des grands dieux, pour les rappeler dans l'Olympe. Nous étouffons sous l'atmosphère catholique, apostolique et romaine II faut qu'une grande bouffée d'air ranime les âmes. »
Je m'étais assis sur mon lit pour mieux voir Gérard. Il avait sa figure des meilleurs jours. « Mon cher ami, lui dis-je, avez-vous beaucoup d'argent ? — Victor Lecou et Paul de Lavigne m'ont donné chacun cent francs. — Eh bien, en vérité, il n'y a pas de quoi faire une liste civile à Jupiter et à Junon, à Vulcain et à \'énus. Or, selon moi, les grands dieux ne reviendront dans l'Olympe que si on leur fait une liste civile. — Ne rions pas, dit Gérard impatienté; quand nous serons là-bas, nous ferons un emprunt d'État. — A combien pour cent? Il faudrait commencer par détrôner le roi de Grèce. — C"est
l'affaire d'un instant, un simple coup de balai. — Oui. Qu'est-ce qu'un roi dans le pays des dieux ? — Quand nous serons maîtres d'Athènes, nous serons maîtres du monde. Songez donc qu'en remuant cette terre sacrée nous trouverons des trésors inappréciables, des statues, des bas-reliefs, des groupes, des bustes, toute la Grèce antique. Si la France ne veut pas nous prêter là-dessus, nous ferons fortune en Angleterre, car nous permettrons les fouilles des Pompéias et des Herculanums. »
Gérard commençait à triompher; pour moi, je commençais à être convaincu. « Et d'ailleurs, me dit-il en relevant la tête , qui donc nous empêchera de battre monnaie ? »
Hélas ! il avait bien besoin de battre monnaie poui acheter un manteau ce jour-là. Théo ou moi nous lui aurions bien donné le nôtre, mais il ne voulait jamais rien pour rien. « Eh bien, c'est dit, mon cher Gérard, nous irons battre monnaie sur l'enclume de Vulcain à l'effigie d'Aphrodite. — Et vous croyez qu'une pareille monnaie n'aura pas cours dans les deux mondes? — Bien au contraire, ce sont des médailles d'après l'antique, dont le prix sera hors de prix. — Oui, mais ne perdons pas de tems. — Comment donc! je suis tout prêt à partir.»
Je m'étais habillé; je pris ma canne et mon chapeau. « Nous allons commencer par déjeuner au café d'Orsay, dis-je à Gérard; après quoi, nous prendrons l'express pour l'île des Syrèncs ou l'île de Cythère. »
Quoique Gérard, tout à ses dieux de l'Olympe, fût détaché des choses de ce monde, il daigna faire quelque chose pour son estomac. « Et d'ailleurs, dit-il, nous rencontrerons Chenavard et nous le déciderons à partir avec nous. » Par malheur, Chenavard ne déjeunait pas
La Bohème romantique 335
ce jour-là au café d'Orsay; mais un de nos amis, Edouard l'Hôte, un poëte qui avait chanté et qui chante encore les dieux et les déesses, était h notre table coutumière. Je le mis bien vite au diapason, car il ne fallait pas se jeter à la traverse quand Gérard était exalté. Edouard l'Hôte promit d'être du voyage. Là-dessus, tout en regrettant avec Gérard de ne pas déjeuner àia grecque, je commandai une omelette aphrodisiaque — vulgairement une omelette aux truffes —et un filet aux olives et aux raisins deCorinthe, en promettant à Gérard du vin de Chypre pour le dessert.
On nous servit au préalable du vin de Chablis. J'avais remxarqué plusieurs fois qu'on avait raison de la folie de Gérard par une légère griserie, parce qu'ainsi on l'arrachait à son idée fixe. Ce fut ce qui arriva encore ce jour-là.
Edouard l'Hôte, qui était forcé d'être à heure fixe au ministère des finances, quoiqu'il fût déjà un des gros bonnets de l'endroit, nous entraîna par les Tuileries. Gérard, encore occupé de battre monnaie en Grèce, demanda à Edouard l'Hôte comment il lui faudrait organiser un ministère des finances, quand une fillette, cheveux au vent, vint vers nous ; nous l'arrêtâmes au passage.
Elle était fort jolie : une vraie colombe dépareillée dont le vent a frippé les plumes. Elle ne demandait qu'à perdre son tems pour un grain de froment.
Je dis à Gérard ; « Voilà notre ministre des finances ; nous pouvons lui confier tous nos trésors, car elle en fera le meilleur usage dans l'intérêt de notre gouvernement. — Eh bien, dit Gérard, elle sera du voyage. »
Nous n'eûmes pas de peine à décider la belle à partir
avec nous; seulement je priai Gérard de retarder le voyage pour qu'elle se fît faire des robes dignes de l'Olympe. « Vous comprenez, mon cher Gérard, que si nous nous présentons devant les déesses quand toutes ces dames seront au salon, mademoiselle doit être habillée en joli décolletage par la première couturière de Paris. ^ Oui, oui, dit Gérard, qui était devenu gai, une mise indécente est de rigueur. »
Edouard l'Hôte subit son devoir; il nous dit adieu pour entrer au ministère des finances, nous promettant de travailler au budget des dieux.
Gérard avait pris le bras de la jeune tille. Nous rebroussâmes chemin vers le café des Tuileries.
Ce fut la première station de notre voyage en Grèce. Nous touchions déjà à l'île des Syrènes.
Ce que nous n'avions pu faire ni Edouard l'Hôte ni moi, la jeune fille le fit, c'est-à-dire qu'elle ramena Gérard en pleine raison. Avec deux poètes il s'abandonnait à toutes les fantaisies de son imagination désordonnée; mais, avec une fillette étrangère à tous ces rêves dans le bleu, il comprit qu'il fallait redescendre sur la terre.
Après un quart d'heure de tête-à-téte il était redevenu, le plus sage des hommes. Non seulement il ne parlait plus d'aller relever les dieux de l'Olympe, mais il se préoccupait déjà de vivre toute son existence avec cette coureuse de chams qui s'était levée matin pour trouver aventure. Elle lui rappelait la Sylvie tant aimée en sa première jeunesse. Il posait un point d'exclamation à chacune de ses bsautés, cheveux brunissans à reflets dorés, car la demoiselle avait été blonde, grands yeux bleus étonnés — il y avait bien de quoi, — bouche gourmande, lèvres rouges et dens blanches. Par exemple.
La Bohème romantique 33y
il n'y avait pas de quoi s'exclamer devant les mains, des mains bêtes comme tout, qui ne savaient oîi aller; mais Gérard ne regardait que la figure.
Il voulut que la belle déjeunât, car ce n'était pas assez du verre de Porto qu'elle venait de boire. Il se leva pour aller discrètement commander un déjeuner sommaire : il avait à peine cent sous dans sa poche et ne voulait pas frapper à ma porte.
C'est alors que je fus bon diable dans mon amitié : Je donnai quelques louis à la jeune fille, toute ma fortune, en lui disant : « Soyez-lui douce ; quand vous n'aurez plus d'argent, vous lui direz de venir me voir avec vous. » Et je disparus.
On va s'imaginer que cette fillette était une coureuse de rues. Mon Dieu, non; elle appartenait àcettetrès honorable corporation des grisettes qui vivaient au jour le jour, tantôt d'un dîner d'occasion, tantôt d'une pom.me et d'une chanson; c'étaient des filles de portiers, en rupture de loge, des couturières qui avaient cassé leur aiguille, des chambrières qui avaient jeté leur bonnet par-dessus les toits, des institutrices qui avaient trop secoué l'arbre de la science, des comédiennes sans théâtre, des romanesques qui cherchaient un héros de roman, toutes celles enfin qui aiment les rives escarpées de la vie, sauf à tomber dans les vagues à la première bourrasque. Aujourd'hui un autre Ovide les a métamorphosées en filles galantes. Elles ont leur hôtel autour du parc Monceau et leur carrosse autour du lac : elles formeront bientôt le cinquième corps de l'État.
Il paraît que Gérard se contenta avec sa belle d'aller à Montmartre au lieu d'aller au mont Olympe.
Quand il ne pouvait voyager, Montmartre était pour
338 Les Cotifessions
lui la terre promise. Il est vrai qu'en ce tems-là cette montagne, chère aux Parisiens, était toute pittoresque, avec ses moulins, ses maisons biscornues, ses chemins impraticables, ses jardins savoureux où les Èves descendaient le matin dans le plus simple déshabillé pour cueillir des prunes ou des pommes. Les naturels du pays promenaient lescostumes les plus invraisemblables. -Montmartre fut la dernière retraite des romantiques suivant correctement la mode ancienne de Théophile et de Devéria.
A quelques jours de là, je revis Gérard quai Voltaire. « Eh bien ! et la jolie Vénus des Tuileries ? — Ah ! si vous saviez comme nous avons été heureux de nous quitter ! — Je n'en doute pas. Le même jour ? — Non, le lendemain. — Tout un jour d'amour ! c'est un siècle! \'ous reverrez-vous ? — Elle ne sait pas où elle demeure, ni moi non plus je ne sais pas où je demeure. »
Cela n'empêcha pas Gérard d'aller à Cythère. Ce qui l'a toujours entraîné, c'est la passion des voyages, cette passion de l'imprévu qui nous ouvre non seulement les portes du monde visible, mais celles du monde invisible. J'aurai toujours plus de confiance dans le philosophe qui étudie la vie dans le livre universel de la nature que dans le philosophe qui étudie son cœur dans l'universalité d'une bibliothèque.
Le monde est un livre écrit par Dieu et commenté par les hommes. Voyager, c'est lire ce beau livre, dont il restera toujours des pages inconnues. Il est des voyageurs qui ne s'inquiètent pas des commentaires, ce sont les philosophes et les poètes; il en est qui ne lisent que les commentaires, ce sont les savans et les curieux. Gérard, quand il voyageait, était philosophe ou curieux, c'est-à-dire poète et savant. 11 voyait le monde qui est.
La Bohème i-omantique 33g
mais aussi le monde qui n'est plus. Il était de ceux qui sont nés au xw" siècle avec le sentiment d'une autre époque, comme si la nature les eût conçus dans le souvenir de quelque beau siècle évanoui. Combien d'entre nous qui voudraient vivre sous la république de Venise, comme les amoureux du Giorgione , ou sous la république d'Athènes, quand Aspasie régnait; ou, pour ne pas aller si loin, sous ce tyran couronné de roses qui gouvernait sous le nom de Louis XV. Bienheureux pourtant ceux qui viendront les derniers, car ils recueilleront, par l'héritage des idées, le droit de vivre de toute la vie passée.
Si Gérard eût choisi sa patrie et son siècle, il serait né en Grèce au tems d'Hélène ou en Syrie, au tems où la reine de Saba venait, comme une épouse du soleil, rayonner à la cour de Salomon. Gleyre avait une belle et lumineuse esquisse de l'entrée à Jérusalem de la reine de Saba. Quand Gérard de Nerval a vu cette esquisse, il s'est écrié : « Ah ! je m'en souviens ! » Le 24 février 1 84S, nous étions dans l'atelier de Ziem, qui revenait d'Orient avec toutes les pages peintes de son voyage; l'émeute passait sur les quais et par ses cris nous attirait à la fenêtre, tandis que Gérard restait en contemplation des belles filles et des ruines majestueuses.
Si j'étudie cette figure d'un fou en face des sages de son tems, j'acquiers la triste certitude que ce fou a fait un peu moins de folies que les sages. Et il faut remarquer que la folie de ce charmant esprit n'a fait de mal à personne, tandis que la sagesse de ses contemporains a causé des désastres sans nombre. Par exemple, combien d'hommes politiques qui ont refusé de lui donner la croix qu'ils portaient eux-mêmes, en cravates ou en
sautoirs, ont eu tous leur part de Charenton. Montaigne, disant que la raison humaine est œuvre bien fragile, répétait le mot d'un philosophe de la Grèce, qui luimême l'avait peut-être déchiffré dans le livre d'un philosophe indou. L'expérience des siècles n'y fait rien, l'homme est un roseau pensant soumis à toutes les bourrasques. Dans les jours de sérénité, il défie le ciel, mais
Le moindre vent qui d'aventure...
VI II Théo amoureux
Pétrus Borel, le lycanlhrope, se cachait à Asnières avec une femme et un chien de Terre-Neuve qui indiqua la cachette au mari. Mais il n'y eut pas grand mal, car le chien dévora le jaloux.
Vint le tour de Théo. 11 fallait que tout le monde y passât.
Camille Rogier donnait çà et là l'hospitalité à une jeune fille toute romantique, que nous ne connaissions que sous le nom de la Cydalise. Elle avait toutes les vertus de l'emploi, mince, pâle, les yeux bistrés, penchée en saule pleureur, ne parlant que par monosyllabes. Elle inspirait les plus beaux vers â Théo.
Il y avait en elle de la Japonaise, ce qui lit dire au poëtc qu'on respirait sur son sein :
Quelque chose de doux comme l'odeur du thé.
La Bohème 7'oman tique 3ai
En ce tems-Ià, nous pensions que la jeunesse s'arrêtait à vingt-cinq ans, pas une minute de plus. Je me rappelle que cinq ans après, Jules Sandeau nous invita à dîner pour chanter le De Profiindis et le Miserere de sa jeunesse. Il avait trente ans. Il prit ce soir-là un air plus fatal et plus byronien que s'il fût revenu de l'autre monde. « C'en est fait, nous dit-il ; j'ai dit adieu aux belles passions; je me tourne résolument vers les âpres devoirs de la vie ; voyez plutôt: je n'ai plus un cheveu sur la tête ; désormais quand je souperai avec mes amis, je ne jouerai que les Anacréon. » Ce qu'il y a de plus étrange, c'est qu'il était sérieux dans cette comédie ; c'est que nous-mêmes nous étions convaincus qu'il arrivait à son zénith. Aussi, tout en buvant à Jules Sandeau, nous faillîmes répandre une larme dans la coupe. C'est en vertu de ces perspectives sur la jeunesse que Camille Rogier qui avait comme Jules Sandeau vingt-cinq ans, nous paraissait un patriarche. Aussi Théophile Gautier, qui cachait déjà son âge, disait qu'il ne comprenait pas que la jolie Cydalise pût s'acclimater avec un homme si vieux.
D'où venait Cydalise.^ Rogier avait valsé avec elle dans un bal costumé, peut-être bien le célèbre bal d'Alexandre Dumas, à moins que ce ne fût celui de Devéria. Elle était si souple et si fondante dans ses bras, qu'il l'eût enlevée comme une plume à la fin du bal, mais elle s'était envolée! Le lendemain, seul dans son atelier, il sentit que cette vision lui manquait; il courut à sa recherche ; il mit en campagne un de ses amis qui n'avait rien à faire, un vrai dénicheur de femmes; mais l'ami ne trouva pas plus que lui-même. Trois mois après, elle lui tomba enfin dans les bras comme par miracle. Il ne la
3^ 2 Les Co nfe s si o us
reconnut pas, puisqu'il ne l'avait pas vue démasquée, mais elle le reconnut. Ce fut en pleine rue Richelieu : « C'est vous ? — C'est toi }à II sentit que c'était celle qu'il cherchait. Cette fois il ne voulut plus la reperdre. C'était l'heure du dîner, on dîna en amoureux, si bien que le lendemain Cydalise fut très étonnée de se réveiller au Doyenné. Rogier, un maître dans l'art des galanteries, lui arrangea un petit réduit adorable, une cachette où elle lisait toute la journée, où elle préparait le soir le thé aux amis de la maison. Le thé était exquis, ce fut surtout l'opinion de Théophile Gautier, qui se mit à aimer Cydalise à l'odeur du thé, comme on aime les autres femmes à l'odeur de la violette ou du lilas. Je pourrais indiquer beaucoup de vers de Théo qui datent de cet amour; il les rimait sous les yeux de la belle, qui apprit ainsi elle-même à faire des chansons amoureuses.
Il y aurait tout un roman à écrire sur les amours de Théo et de Cydalise, une Desdémone toute pénétrée de romantisme.
Je m'amusais beaucoup du spectacle. C'était la tragicomédie. Camille Rogier riait dans sa barbe de voir Théophile Gautier métamorphosé en Antony. Tour à tour j'attisais le feu ou j'y jetais de l'eau, selon que le drame s'éteignait ou se rallumait.
Un soir, tout le monde était venu dans ma chambre, Rogier et la Senora, Théo et Ourliac. On causa d'abord de ceci et de cela. Je me mis tout à coup à vanter le mariage à trois, comme il est compris en Italie, avec le sigisbé. Je savais bien à qui je parlais. « Comprenezvous, m'écriai-je, le bonheur du mari et le bonheur de l'amant, sans parler du bonheur de la dame ! Le mari a tant promené sa femme qu'il n'est pas fâché de l'envoyer
La Bohême romantique 3^3
se promener avec un amoureux. Il faut des entr'actes pour le mariage, même dans le mariage de la main gauche. La pièce ne se continue que mieux, après un tems de repos. Ce qui tombe dans le fossé, c'est pour le soldat. »
Camille Rogier souriait ; mais Théo ne s'amusait pas du tout. Il voulait la Cydalise à lui tout seul ; il n'avait qu'une idée : tuer Camille Rogier.
Ourliac, qui jouait le Pasquin de la troupe, était le plus sage d'entre nous. Il jeta de l'eau sur le feu. Je continuai mon paradoxe sans m'inquiéter des signes de la dame qui aurait bien voulu qu'on parlât d'autre chose. Rogier enchanté ne m'interrompait que pour me donner raison. « Moi, disait-il, je n'aspire qu'au jour où un ami charitable me débarrassera quelque peu de ma maîtresse. Car, au fond, il n'y a que deux manières de se débarrasser de sa maîtresse: l'épouser ou avoir un ami.» Et après avoir ri de son brave rire qui montrait toutes ses dents, il ajouta: « Par exemple, je laisserais la partie belle aux aspirans, s'il y en avait, car je pars demain pour le Midi. Voilà pourquoi je vous quitte pour les préparatifs du voyage. — Comment, vous n'emmenez pas Cydalise .^ — Et mes théories ! »
Cydalise prit la parole r « Va, je te connais bien. Tu joues au scepticisme ; mais tu es plus jaloux qu'Othello.» Second rire de Camille Rogier, qui s'écria : « Je ne tuerai jamais Desdémone ! »
Il sortit avec Ourliac. Je dis aux amoureux : « Eh bien , vous êtes contens ? — Non , me répondit Cydalise , Théo ne m'aime bien que quand Rogier est là. »
Cet amour, c'était le désespoir de Théo. Il aimait vio-
344 ^^^ Confessions
lemmentlaCydalise,mais« elle s'en allait de la poitrine », et elle était la maîtresse de Camille Rogier ! Elle était d'ailleurs trop bonne créature pour n'avoir pas aussi donné son cœur à Théo. Je devins alors un confident de tragédie et de comédie. La tragédie s'appelait Théophile Gautier. La comédie, Camille Rogier.
La première scène se passe dans la chambre de Théo.
La Tragédie. Je le tuerai.
Le Confident. Qui ? mon Dieu !
La Tragédie. Cet horrible Rogier. Oui , je délivrerai la Cydalise de ce monstre.
Le Confident. Seigneur Théo, apaisez votre jalousie. C'est déjà bien assez de trahir l'amitié sans vous armer du poignard.
La Tragédie. Tu t'imagines peut-être que je ris, mais je te jure que si je le tenais sous ma main, ce serait fait d'un coup de pouce.
Le Confident, Comme tu y vas ! Songe que Rogier n'est pas seulement un galant homme, mais un ami sérieux.
La Tragédie. Je le hais! La Cydalise sera à moi seul.
Le Confident. Et alors tu ne l'aimeras plus.
La Tragédie. Tu ne comprends rien à la passion ! Puis-je l'aimer ainsi et la savoir dans ses bras !
Le Confident. 0 mon Dieu, si elle n"était pas dans les bras de Rogier, elle serait dans les bras d'un autre.
La Tragédie s'emporte et m'envoie au diable. Je passe chez Rogier qui m'accueille gaiement. Il n'a pas de dessous de cartes ; il vit comme le philosophe: à vœu découvert ; il chante, improvisant de la musique sur des vers d'Alfred de Musset ; mais voici notre dialogue :
La Bohème roinantique 3^5
La Comédie. Que dis-tu de nouveau Me monde n'a pas changé de bêtise depuis hier ?
Le Confident. Non, le Constitutionnel (,1834) a paru comme de coutume.
La Comédie. As-tu vu Théo? médite-t-il toujours de m'enlever la Cydalise ?
Le Confident. Oui, tu n'as qu'à la bien tenir, je crois que son cheval est sellé.
La Comédie. Je me réveille tous les matins croyant que c'est fait ; mais, par malheur, mon rival n'a pas de volonté. J'ai surpris leur conversation criminelle, pourquoi n'en finissent-ils pas?
Le Confident. C'est qu'ils ont peur de te faire du chagrin.
La Comédie. Je suis si bon apôtre que je leur dirais volontiers : Faites-moi le plaisir d'aller vous promener, mais ils ne s'aimeraient plus.
Le Confident. Je leur ai dit cela.
La Comédie. Les ingrats! je leur sers tous les jours sur un plat d'argent la pomme défendue. Ils la croquent et ne m'en savent pas gré !
Le Confident. Ce sont des sauvages qui veulent abattre l'arbre pour y cueillir le fruit.
La Comédie. Il n'y a de sauvages que les civilisés.
Nous avons beaucoup ri avec Gérard de Nerval et Edouard Ourliac de cette tragi-comédie. Théo, d'habitude placide ou railleur, était entré à bride abattue dans la passion. Le voyant si pâle, quand je le surprenais en tête-à-tête avec son amoureuse promise à la mort, j'avais peur que tout cela ne finit mal. Il avait jeté de côté sa plume, il avait abandonné sa palette, ne voulant plus ni écrire ni peindre ; je me trompe, car il écrivait encore
des vers pour la Cydalise et il esquissait des physionomies de sa blanche maîtresse.
Elle se coucha un jour pour ne plus se relever. Théo fut moins assidu, Rogier fut admirable. Jamais lit mortuaire ne fut plus égayé par les fleurs et les chansons, car si la Cydalise aimait les vers de Théo, elle aimait les chansons de Rogier. Le peintre illustrait alors les œuvres d'Hoffmann. Il crayonnait ses dessins devant le lit de sa maîtresse, tout en lui contant les histoires du romancier allemand. Théo confiné dans sa chambre, malade luimême, mais voulant vivre pour sa poésie, passait ses heures attristées aux retouches de la Comédie de la Mort, ce beau pocme qu'il me lisait pour s'écouter lui-même.
Cydalise acheva de mourir. La mort imprima sur cette jeune figure je ne sais quoi de chaste et de doux qui me toucha jusqu'aux larmes ; mais les vraies larmes ce furent celles de ses deux amoureux. Ils ne se parlaient pas depuis longtems ; ce jour-là ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre avec abondance de cœur. C'est que Cydalise n'était plus ni à l'un ni à l'autre :
Appendons au beau Jour le miroir de Venise : Ne te semble-t-il point y voir la Cydalise Respirant le lilas qui parfumait sa main Et pressentant déjà le triste lendemain ?
Le tombeau de la Cydalise fut couvert de lilas blancs, un luxe rarissime en ce tems-là, mais il n'y avait personne pour suivre le cercueil, hormis Gérard, Ourliac, Beauvoir et moi. Ni Rogier ni Théo. « On dirait que je suis le mari, » disait Rogier. « On dirait que je suis l'amant, » disait Théo. Pour nous, c'était une pauvre fille morte en Dieu.
La Bohème romantique 3^-7
Elle n'avait pas vécu en Dieu. C'était une de ces fillettes qui viennent de je ne sais où, qui sont la maîtresse de je ne sais qui, qui tombent de celui-ci dans les bras de celui-là, qui prennent le train express de l'hôpital, mais qui un jour rencontrent un galant homme, qui les relève à demi dans leur chute. En cette atmosphère d'art et de poésie, la Cydalise s'était métamorphosée. Elle avait appris l'art et la poésie. Elle crayonnait, elle rimait des stances. Je me souviens de plusieurs vers ébauchés quelques jours avant sa mort où elle contait que Rogier l'avait enlevée d'un bal de carnaval pour la jeter dans la danse macabre. Vers romantiques s'il en est. Elle fut bien vite oubliée. Le cœur est comme le cimetière où l'herbe repousse de plus en plus drue.
L'amour et Vépée
Quelques semaines après, Théo revenait càlui, plus gai et plus vaillant que jamais, parce qu'il était amoureux d'une jeune fille du monde, éprise de sa poésie. Celle-là avait toutes les beautés et toutes les vertus, mais il joua le capitaine Fracasse, dont il écrivait alors les premières aventures. Quand il l'eut enlevée à sa famille et qu'il lui eut donné un fils, il déchira cette page de sa vie : la sacrifiée ne s'est pas consolée sinon par son fils, mais elle a pardonné à Théo parce qu'elle s'était résignée à tout dans l'aveuglement de son amour.
Or elle avait un frère qui ne s'était pas résigné.
Un beau matin Théo reçut la visite de deux hommes tout de noir habillés qui l'inquiétèrent. lime dit tout de suite : « Ce sont des créanciers. » C'était une manière de parler, car il n'avait pas de dettes ou plutôt c'étaient les créanciers d'une dette de cœur. Notre valet de chambre, très bien stylé, tout en noir comme ces deux messieurs, indiqua silencieusement le poëte couché sur un tapis et fumant à l'orientale. Les sombres visiteurs se détournèrent le prenant dans son costume hyperbolique et invraisemblable pour un Turc dépaysé. « Voulez-vous nous conduire vers M. Théophile Gautier? — Pourquoi faire ? — Cela ne vous regarde pas. — Cela me regarde peut-être, puisque je suis le susdit Théophile Gautier. Asseyez-vous, messieurs. »
Les deux visiteurs regardèrent le tapis d'un air hautain. « Nous n'avons pas l'habitude de nous asseoir par terre. — Vous avez bien tort de faire des façons : il vaut bien mieux être assis que debout, et il vaut mieux être couché qu'assis: C'est une position toute prise pour le tombeau. — Justement, monsieur, dit l'un des visiteurs avec impatience, nous ne venons pas pour entendre des maximes, nous venons pour une affaire grave qui pourrait bien coucher quelqu'un au tombeau. »
Ce fut alors l'éternelle scène de la réparation. Le frère de la jeune fille envoyait deux de ses amis, porteurs de ces deux propositions: «M. Théophile Gautier épousera mademoiselle***, ou se battra avec moi. Je représente une famille offensée et je choisis l'épée! »
Le premier témoin, M. Blanc, un charmant amphitryon chez qui plus tard je connus About, lut d'une voix ferme la première proposition. Théo y répondit par ce simple
La Bohème romantique S^ç
mot : « Entre deux maux je choisis le moindre. J'aime mieux me battre que de me marier.» Il m'appela.» 11 paraît que nous avons un duel, me dit-il, tu seras mon témoin avec Piot. » Piot, c'était le savant antiquaire qui depuis a voyagé en Espagne avec Théo. « Oui, mon cher ami, nous sommes dans le roman jusqu'au cou. Nous pourrons raconter un duel d'après nature, puisque jusqu'ici nous n'avons pas eu la bonne fortune de nous couper la gorge, car ton duel dans un atelier n'était qu'un duel de carnaval. »
Avec l'éloquence de Démosthènes, M. Blanc voulut prouver à Théo qu'un galant homme comme lui répare toujours ses torts : « Mes torts, je ne les reconnais pas. Depuis quand donc est-ce un cas pendable que d'enlever une fille quand elle est belle? — Depuis toujours, monsieur. Et ici il y a une circonstance aggravante, puisque la jeune fille est mère depuis hier.»
M. Blanc était indigné. « Au moins, monsieur, si vous ne voulez pas épouser la jeune fille, vous ne refuserez pas de reconnaître l'enfant, car c'est là notre seconde proposition. — Reconnaître l'enfant! Fils d'un poète! Vous voulez donc qu'il soit voué à tous les dieux infernaux? Mais, d'ailleurs, j'ai une opinion toute faite sur ces choses-là. — Expliquez-vous, monsieur? — Voilà! continua Théo. Il faut être le dernier des Philistins pour croire encore aujourd'hui — après les trouvailles de la science — que les hommes sont pour quelque chose dans la création des enfans. Les femmes ne leur disent cela que pour leur faire plaisir, mais la vérité c'est qu'elles sont mères quand cela leur plaît, par la seule force de leur volonté. Ne voyez-vous pas des milliers de jeunes filles qui mettent au monde des enfans pour
35o Les Confessions
compromettre les hommes qui les o„nt saluées au passage ou même qui ne les ont pas saluées? J'en appelle à Arsène Houssaye qui est lui-même la victime de beaucoup de ces demoiselles. Mais c'est un sceptique qui ne va jamais à la mairie. Je n'irai pas non plus. » Théo disait tout cela en pensant à autre chose.
Je connaissais toute l'histoire. J'avais une vive sympathie pour la jeune mère, une fille bien née, belle, pensive et douce, la vraie muse du poëte. Elle n'avait eu qu'un tort : son amour pour Théo. C'eût été pour lui le salut dans sa vie que de l'épouser. « Que tu n'ailles pas à la mairie, lui dis-je, c'est peut-être ton droit, mais que tu nous chantes de ces chansons-là, ce n'est l'heure ni le moment. Tes théories sont très originales : tu m'as prouvé hier que le soleil tournait autour de la terre, tu me prouveras demain que Jupiter est toujours dans l'Olympe; mais il s'agit ici d'une proposition toute mathématique. Ces messieurs savent bien que tu es l'homme du monde le plus spirituel, seulement ils ne veulent aujourd'hui qu'un oui ou un non : tu aurais peut-être plus d'esprit que jamais si tu disais oui. — Non ! non ! non ! » dit Théo d'une voix de Jupiter tonnant.
Cette réponse éloquente fut le dernier mot. Tout le monde se leva, et on se dit adieu, par un salut d'acier. C'était comme le premier coup d'épée.
Quand le tribunal fut constitué, on décida qu'on se battrait à l'épée, sous Montmartre, dans les premiers jardins de Saint-Ouen, le lendemain, au point du jour.
En attendant ce rendez-vous du point d'honneur, Théo décrocha des llcurcls et fit quelques passes avec moi. 11
La Bohème romantique 3Si
était furieux, un peu plus il me laissait sur le carreau. Je lui conseillai de garder sa main pour le lendemain. Le lendemain fut un de ces sombres jours d'hiver qui font douter du soleil. Piot et moi, nous fîmes remarquer à Théo que c'était là un tems superbe pour se battre : Il nous fit remarquer que c'était là un tems détestable pour s'en aller dans l'autre monde. Mais il était décidé à tout. Quoi qu'il ne fût pas né batailleur, il avait trop le sentiment de sa dignité pour ne pas braver la mort. Quand il vit son adversaire , il reprit sa fureur de la veille. Pourquoi } Ce frère outragé dans sa sœur était un brave cœur soumis au devoir le plus impérieux. C'est que Théo ne pardonnait pas au frère de sa maîtresse de vouloir le tuer « pour une chose qui se fera tous les jours jusqu'à la conjonction des astres ».
On se mit en garde : Théo attaqua et toucha au bras son adversaire, mais si légèrement que le sang perla à peine. M. Blanc fit un signe de paix : « Monsieur Théophile Gautier, un dernier appel à votre cœur. Ce duel ne donnera raison ni à l'un ni à l'autre : Refusez-vous de reconnaître votre enfant.? — Vous ne comprenez donc pas I s'écria Théo. Oui, je le reconnaîtrai après le duel, mais à la condition qu'il ne me reconnaîtra pas. — Alors, lui dis-je, il n'y a plus de duel. Remarque, d'ailleurs, que si tu es tué, tu ne pourras plus reconnaître ton enfant. »
Théo qui avait baissé son épée se remit en garde. Son adversaire, pâle, ardent, silencieux, semblait vouloir en finir, quand M. Blanc désarma enfin Gautier par ce mot. « Quand vous aurez tué votre adversaire qui a été votre ami, vous aurez eu deux fois tort »
Quelle que fût notre amitié pour Théo, Piot et moi
nous étions pris d'une vive sympathie pour le frère de sa maîtresse ; nous sentions bien que nous ne représentions pas la bonne cause, ni par le droit, ni parle cœur. Aussi, nous achevâmes de désarmer le capitaine Fracasse.
Voilà l'origine de Théophile Gautier, second du nom. Celui-là est plus savant que poète. La politique l'a pris au sortir du lycée. La chute de l'empire a brisé sa carrière, mais sa destinée n'a pas dit son dernier mot. C'est un esprit élevé et un cœur fier : il porte bien son nom.
Pour le malheur de la plupart des artistes, une échevelée se jette à leur traverse et les emporte plus ou moins loin dans le tourbillon doré. Ce fut l'histoire de Théo: une belle fille brune, bouche de pourpre, yeux d'enfer, se jeta à la traverse et déchira d'une main jalouse la plus belle page d'une destinée toute écrite. Celle qu'on appelait la Victorine prit Théo par la force, crinière et griffes de lionne. C'était une de ces créatures qui vivent de l'argent des autres, coûte que coûte pour eux. Théo trouva dans son génie des ressources d'enfant prodigue, grâce à ses feuilletons et à ses livres. Pour bien loger Victorine, il se logea bien. Il joua au grand seigneur, donnant à dîner et louant des carrosses. Cette danse de Saint-Guy dura jusqu'au jour où il devint affolé de Carlotta Grisi qui dansa Giselle, car ce grand poète ne fit au théâtre que des ballets. Avec Carlotta Grisi il retomba dans sa première manière : ce fut une autre Cydalisc qui lui inspira des milliers de vers. Les poètes sont des oiseaux qui chantent quand ils sont amoureux ; mais la passion, mais la volupté ne chantent pas ; aussi \'ictorinc ne mit pas de rimes en pcndans d'oreilles.
La Bohème romantique 353
La Terpsichore aimait ailleurs et donna sa sœur Ernesta au poëte. C'était de la famille, mais l'amour n aime pas ces consolations. Toutefois c'était une si brave créature que Théo s'y attacha comme à une vraie femme. Aussi lui donna-t-elle deux filles douées parles fées de la Beauté et de la Poésie. Catulle Mendès et Emile Bergerat le savent bien. C'a été un régal pour tous les yeux de les voir belles dans leur enfance, plus belles encore dans leur jeunesse, ces joies de la maison que Théo rebaptisa, comme il avait coutume de faire avec tout le monde, de ces deux surnoms inouïsla grande Chabrake et le Monstre vert.
Comment tout finit
près de trois années se passèrent ainsi, égrenant les 1 heures riantes et studieuses. Il y avait bien les jours mélancoliques, surtout pour celui qui était amoureux car I amour à Paris ne vit pas de l'air du tems. Nul de nous n'avait U prétention de rouler carrosse avec une demoiselle à la mode, mais s'il y avait alors beaucoup de fillettes qui ne demandaient qu'un gai souper et une robe pour habiller leur vertu, encore lallait-il avoir de quoi payer la robe et le souper sans compter les accessoires. Or Rogier était le seul parmi nous qui pût se payer ce luxe plusieurs fois par semaine. J'avais eu l'art
354 L^^ Confessions
d'emprunter çà et là chez des amis discrets de ma famille, mais toutes ces ressources étaient épuisées ; le louis d'or commençait à m'apparaître comme une idole. J'avais grappillé quelques écus dans des journaux d'occasion, mais c'était tirer le diable par la queue, quand l'éditeur Souverain, qui fut pour moi le souverain des éditeurs, me donna cinq cents francs de mon premier roman. Qu'est-ce que cinq cents francs aujourd'hui r un déjeuner de soleil. En ce tems-là c'était beaucoup de déjeuners. Et puis c'était une pâture pour mon orgueil. Quoi de plus beau que de nourrir son corps par son esprit? Cette fois je me saluai homme de lettres. Il n'y avait pas encore de quoi le crier par-dessus les toits, mais le succès de la Couronne de bluets me donna raison. Bienheureux les livres de vingt ans: c'est que la jeunesse est l'esquif qui les porte au rivage !
Alphonse Karr ressuscitant le Figaro nous y appela tous au festin des cent mille francs qui furent mis à sa merci. Il dépensa des millions d'esprit sans pour cela sauver le Figaro de 1836"*. Voici à ce propos une lettre de Théo, car j'étais allé faire un tour en Champagne où tout le monde me jetait la pierre à propos des paradoxes un peu risques de mon premier roman :
0 Houssaye , de Druyères-sous-Laon , nous t'avons
incorporé dans la rédaction du nouveau Figaro :
cent mille francs à dévorer ! Accours tien vile avec tes
dens de loup — et ta plume de Tolède.
Théo.
* Dans le Figaro de Karr on jeta beaucoup d'esprit en pure perte. Les cent mille francs ne lirent pas long feu. Il y avait déjà des guêpes mais encore trop d'abeilles. Karr ne piqua le succès qu'avec ses Gucpcs, sans abeilles.
La Bohême romantique 355
Il n'y a pas beaucoup de lettres de Théo qui n'écrivait que pour le bon motif. J'en veux imprimer ici deux autres de sa première jeunesse :
Mon ami, de par Apollo, dieu des paresseux, voilà qu'au moment de partir avec toi pour ton pays de Laon — prononcez Van quarante — je suis retenu par la patte, parce que ma mère me dit que je me perdrais par là. Elle ne veut pas que je dépasse la barrière des Bons-Hommes. Et pourtant je suis né oiseau voyageur, mais elle dit que je n'ai pas encore assez de plumes aux ailes. Je ne me consolerai de ne pas être ton compagnon que si tu me jures par les dieux, les vrais, ceux qui sont morts, que tu graveras mon nom sur lécorce de tes hêtres. Je voudrais pourtant bien voir de vraies vaches, moi qui ne vois ici que des créatures supercocantieuses qui ne donneraient pas à boire à un truand. Ne va pourtant pas l'éterniser par là. fai ouï dire que si on n'y prend garde., d force de courir les bois et les prairies, il vous pousse des feuilles au bout des mains. Je serre les tiennes avant que cette aventure ne Varrive.
Théophile Gautier.
P. -S.— Un peu plus, Gérard partait par ton carrosse, car il nia dit qu'il allait à Sentis. Si tu le rencontres, dis-lui du bien de moi pour qu'il l'en dise du mal. Pendant que vous vous amuserez, ô coureurs d'aventures, je continuerai à ne rien faire, sous prétexte que je fais des vers, mais je vous prouverai à tous les deux que, sans aller si loin que vous, je suis en pleine nature. Ce matin, fai passé la Seine à la nage et je suis allé devers ma princesse, qui m'attendait de l'autre côté, cueillir des bleuets dans les blés de Grenelle.
Dans ses premières poésies , Théophile Gautier a prouvé, en effet, que, sans quitter Paris, il avait mouillé ses pieds dans la rosée des grandes herbes et qu'il avait respiré toutes les senteurs agrestes. Car il n'y a pas de plus adorable paysagiste que lui. Ses rimes sont comme le chant du coucou répondant au sifflement du merle.
Voici la troisième lettre datée de 1837 :
0 toi qui nas fas passé Veau, embarque-toi demain quand l'aurore aux doigts de roses descendra de son lit bleu, toute vaporeuse encore. Viens déjeuner rue de Navarin avec la brune Victorine à qui j'ai arraclié encore hier une mèche de cheveux, fai une truculente cuisinière qui nous truffera lestement trois perdreaux, peut-être quatre, car Karr est de la fête.
La présente n'est à autre fin, mais je t'avertis, comme déjà j'ai averti Vhomme de Sous les Tilleuls, que si tu t'avises de ne pas me laisser battre Victorine, à l'occasion, pour me faire les griffes, je l'étripe galamment. Si Victorine aime à être battue, tu ne serais qu'un bourgeois en te jetant entre nous, comme tu l'as fiit l'autre jour avec La Tour d'Auvergne.
Four expliquer cette lettre, il faut dire que nous avions, Karr et moi, quelques jours auparavant, séparé Théo de ladite Victorine, pendant qu'ils se prenaient aux cheveux, — et il y avait de quoi prendre.
La Tour d'Auvergne était un des pseudonymes d'Alphonse Karr, qui cultivait les roses bleues rue de La Tour-d'Auvergne, où, dans son amour de la mer, il avait creusé un lac quatre fois grand comme lui. 11 s'y baignait majestueusement et faisait semblant de s'y
La Bohème romantique SS'j
noyer, pour que son chien de Terre-Neuve le sauvât et obtînt comme un homme la médaille de sauvetage.
Je passai quelques semaines à Bruyères dans le nonchaloir des rêveries oisives, préoccupé pourtant d'écrire Ici Pécheresse, avec cette idée de peindre en deux héroïnes l'amour corporel et l'amour platonique. Cette fois, le livre était payé mille francs ; la critique tira quelques coups de feu à son apparition. Quoique le Palais de justice s'inquiétât alors bien peu des romans, le mien faillit être mis à l'index. Il le fut à Rome. C'est toujours une bonne fortune pour un roman. A tort ou à raison, mon nom émergea de l'inconnu. J'avais acquis le droit au travail. De Souverain, j'étais allé chez Desessarts, d'où je passai chez Werdet, l'éditeur de Balzac, après avoir vendu à Renduel un roman qui ne fut pas achevé. Je pouvais donc vivre de ma plume, à la condition, toutefois, de vivre de peu jusqu'au jour prochain où j'écrivis dans les Revues.
Il y avait cinq Revues en 1836 : la Revue de Paris, L'Artiste, la Revue des Deux-Mondes, la Chronique de Paris, la Revue du XIX^ siècle, sous la direction de Félix Bonnaire, de Ricourt, de Buloz, de Balzac et de Saint- Priest. Je ne parle pas de la France littéraire qui était à l'agonie. Les Revues étaient une excellente école pour les essayistes, les chercheurs, les portraitistes. Ce fut dans les Revues que je signai mes cent. portraits du xviii" siècle. Quelques-uns y sont restés à leur première ébauche, beaucoup ont été encadrés dans mes volumes publiés dans la bibiothèque Charpentier, par Hachette et parDentu. On peut déclarer que cette galerie de portraits n'est pas dans la manière consacrée par quelques maîtres de la plume, parce que j'ai trop voulu montrer
l'homme dans le poète ou dans l'artiste; mais ne peuton pas dire que par cette résurrection j'ai ramené l'esprit français des fantasmagories du moyen âge aux mœurs spirituelles et charmantes du siècle passé *.
Les critiques : Jules Janin, Théophile Gautier, Philarcte Chasles, Paul de Saint-Victor, comme les traducteurs étrangers, ont signalé mon droit de priorité à la découverte d'un monde déjà enseveli dans l'oubli, comme Herculanum sous les laves du Vésuve. Louis Blanc a peut-être eu raison de dire que j'aurais inventé le xviii" siècle, s'il n'eut pas existé. Singulière inconstance des Parisiens: en 1835, j'achetais des Wateau, des Boucher et des Fragonard à vingt-cinq francs, parce que tout cela était démodé. Quelle fortune miraculeuse, si j'avais eu le courage de mon opinion!
La fin de la Bohème
Cependant notre propriétaire était inquiet de voir venir tant de monde dans sa maison. 11 s'imagina avoir affaire à des conspirateurs. Il s'en ouvrit au commissaire de police. On sait déjà que nous ne fermions
* J'en prends à témoin les douze éditions de mes quatre volumes; non pas douze tirages du mémo livre, mais douze éditions très variées, dont quelques-unes, comme celles de Hachette, ont été tirées à dix mille exemplaires. J'ai horreur de citer des chiffres, mais je veux bien montrer l'influence voulue de mes études sur le retour à l'esprit du xviii" siècle, ce grand siècle.
La Bohème romantique 35g
pas toujours nos fenêtres quand sa femme était à son balcon; le jeu des œillades brûlait depuis quelques semaines, quand le propriétaire nous accusa de vouloir renverser le gouvernement. Le commissaire dit que ce n'était pas cela que nous voulions renverser. Il conseilla au propriétaire de nous envoyer au diable; mais au premier mot, nous menaçâmes de jeter la maison par les fenêtres, ce que nous commençâmes à faire en brisant les vitres. Le bonhomme se recueillit et se retira. Le lendemain il reparut avec un ami. Il trouva Théo achevant de peindre un des panneaux du salon. « Que faitesvous là? » dit-il avec épouvante. Dans les peintures de nos amis, il y avait pas mal de femmes nues, si bien que le propriétaire fut sur le point de faire le signe de la croix. « Nous immortalisons votre salon, répondit gravement Théo, sans se découvrir et sans désemparer. — Mais, monsieur, vous déshonorez ma maison. » A ce mot nous allâmes tous à lui comme un seul homme. Il recula jusqu'à la porte, soutenu par son ami et pâle comme la mort: il jugeait bien qu'il n'était pas en force. Rogier lui dit d'une voix ferme, que le propriétaire qui avait loué sa maison n'était plus chez lui. Le bonhomme nous menaça encore du com.missaire. (.< Eh bien ! envoyez-nous sa femme. »
Quand il fut parti, l'un de nous conseilla à Rogier de prendre la bête par les cornes, c'est-à-dire d'aller voir le commissaire et de nous mettre sous sa protection, contre ce propriétaire qui ne nous pardonnait pas notre logique à nous qui vivions riches sauf à mourir pauvres, quand il vivait pauvre pour mourir riche.
Radieuses années ! jours du soleil où nous nous sentions des rayons sur le front! nuits éloquentes qui nous
36o Les Confessions
couronnaient d'étoiles, les retrouverons-nous dans un autre monde ? 0 paradis de la jeunesse quand la jeunesse croit au lendemain, qui nous rouvrira votre porte lumineuse? Les heures qui sont nouées de poésie et d'amour ne reviennent jamais. C'était le beau tems où Esquiros écrivait ce vers célèbre pour peindre notre fortune :
Le soleil écu d'or, la lune écu d'argent*.
Eh bien, oui ! il n'y a pas d'autre fortune puisqu'avec tous les trésors des deux mondes on ne pourrait pas acheter les joies bruyantes ou silencieuses que Dieu nous donnait par l'amour, par l'amitié, par l'art et par le travail de l'idée, qui est le volupté de l'esprit!
Un autre horizon
Rogier, né pacha, partit pour l'Orient, bien plus préoccupé d'y trouver un harem que des inspirations pour illustrer les Mille et une Nuits. Théo, Gérard et moi, nous allâmes planter notre tente rue Saint-Germaindes-Prés, non loin de l'église, Nous tentâmes de faire bonne figure, quoique l'appartement fût bien un peu bourgeois pour des artistes. Mais nous nous payâmes
* Un poëtc espagnol qui n'était pas plus riche que nous avait dit; a Noble comme le soleil et pauvre comme la lune ».
La Bohème roviantîqiie 36i
un valet de chambre de haute futaie, un coquin qui dès le premier jour ne se préoccupa que de boire notre vin. Heureusement, nous n'avions pas de cave. Il se rattrapa sur le buffet.
Gérard, le plus désordonné, le rappela à l'ordre; mais Théo se contenta de dire : « Pantagruel lui ferait grâce!» Ce drôle était si bien vêtu par nous, que sa livrée faisait quelque tort à notre habillement plus ou moins fantasque.
Outre sa livrée, il portait pour l'intérieur l'habit à la française et la cravate blanche. Quand on sonnait, Théo, toujours impatient de voir entrer la Fortune ou toute autre créature, devançait souvent Jean pour ouvrir la porte. Si le nouveau venu était un étranger, il s'inclinait respectueusement devant Jean qui arrivait, ne pouvant croire que le célèbre Théophile Gautier fût celui qui venait ouvrir dans un costume invraisemblable *.
Nous avions aussi une cuisinière surnommée Margot, Elle avait la prétention de nous apprendre l'art de vivre ; cela nous coûtait un peu cher ; d'autant plus qu'on racolait, pour le déjeuner et pour le dîner, tous les survenans, y compris les libraires et les directeurs de journaux, qui commençaient à être bons princes. Girardin jouait alors au grand seigneur. Il daigna dîner un jour, parce que Théo était son feuilletoniste du lundi; mais il nous fit sentir que nous n'avions pas été à l'école de Lucullus. Théo n"eut plus qu'une idée : vivre fastueusement. C'était mon rêve — avant que Girardin n'eût
* Mademoiselle Zoé Gautier, la seconde sœur de Théo, m'écrivait hier une très jolie lettre — esprit de famille — sur notre vie à la diable, rue Saint-Germain-des-Prés.
parlé, — mais je me tenais coi dans les demi-teintes, espérant avoir mon coup de soleil.
Voilà pourquoi nous nous séparâmes. Gérard se contenta de l'hôtel garni : que lui importait à lui, qui se croyait Salomon devant la reine de Saba.^ Théo alla habiter un somptueux appartement de la rue de Navarin. Je restai sur la rive gauche où je meublai, non sans quelque luxe, un cinquième étage dans la rue des Beaux- Arts. N'ayant plus d'amis, je pris un chien : Dear, un magnifique écossais, habita le balcon dans une foret de cerisiers nains que je plantai pour me faire un paysage. Le chien vaut mieux que l'homme, mais il ne me consola pas de l'éloignement de mes amis. Je n'en étais pas moins à peu près heureux, quand on donna congé à mon chien. Naturellement, je suivis mon chien. Cette fois, je demeurai place de l'Odéon, au-dessus du restaurant Risbeck, un cabaret à la mode où venaient souvent dîner Janin, Sainte-Beuve et Sandeau, qui devinrent alors mes trois nouveaux amis, chers à jamais, qui n'assemblèrent pas de nuages autour de notre amitié.'
J'aime à croire que les jeunes littérateurs trouvent aujourd'hui le même plaisir à vivre ensemble. Ce qui est certain, c'est que c'était pour tous une fête de l'esprit quand nous nous rencontrions à la même table, ou dans le même chemin.
Les intérieurs de mes trois nouveaux amis ne se ressemblaient guère. Janin était fastueux dans son magnifique rez-de-chaussée de la rue de Tournon, avec sa bibliothèque, sa baignoire en marbre, sa serre et son jardin. C'était féerique, surtout quand la fée ou folle du logis était là : J'ai nommé la marquise de La Carte. Sainte-Beuve habitait déjà rue du Montparnasse, sa
La Bohème ro7na7itique 363
maison de curé que tout le monde connaît bien. La folle du logis était absente, car la maîtresse du logis était M™® Sainte-Beuve, la mère du critique, laquelle ne lui eût jamais permis les folies de l'ameublement. Nous y dînions pourtant tout aussi gaiement que chez Jules Janin. C'est que la bonté a sa vertu, comme la beauté ; c'est que le luxe de l'esprit fait oublier l'autre.
Chez Jules Sandeau en ne dînait pas. Mais quel hôte charmant pour ses amis, quel cœur prêt à tout, quel esprit toujours éveillé! J'entrais; nous chantions un air de don Juan ou de Robert ; nous disions du mal des femmes pour prouver que nous les adorions. Nous devisions à perte de vue sur des romans et des comédies qui devaient faire oublier l'abbé Prévost et Beaumarchais, mais nous avons oublié de les écrire. Je me trompe : Sandeau a écrit un des chefs-d'œuvre du roman et un des chefs-d'œuvre du théâtre. J'ai eu au moins le bonheur d'être pour quelque chose dans Mademoiselle de la Seiglière, car je lui ai arraché la pièce scène par scènC' quand j'étais directeur du Théâtre-Français.
En notre jeunesse, Jules Sandeau habitait, rue du Bac, le quatrième étage d'une maison princière par ses jardins. On avait pour lui coupé un appartement en deux. Il m'appela à prendre la seconde moitié; si bien que nous vécûmes lui et moi , comme j'avais vécu avec Théo. Ouoiqu'au quatrième étage, nous avions tous les deux un nid charmant, tendu d'étoffe plus ou moins rare. Parmi nos amis de tous les jours, le soleil, réveil-matin, n'était pas le moins aimé. Un autre ami, qui avait un violon pour lui et pour moi , jouait des aubades et des sérénades à nos amoureuses.
Autres Gamineries
Jules Sandeau partit pour la Bretagne. Je me sentis bien loin de mes amis de la bohème. Gérard devenait invisible, même au théâtre, depuis que Jenny Colon l'avait renvoyé à ses dieux de l'Olympe. Il se nichait vaille que vaille dans le premier hôtel venu, selon les hasards de la soirée; comme l'escargot il portait tout son mobilier et toute sa garde-robe sur son dos. Il n'en était pas moins toujours charmant, cœur ouvert, mains cordiales. Pendant quelques années, je ne vis plus guère Théo qu'une fois par semaine. Nous n'étions pas des mêmes journaux. Nous n'étions plus des mêmes camaraderies.
Un jour qu'il vint me voir rue du Bac, on lui donna ma clef pour qu'il m'attendît ; c'était au tems où parut le Serpent sous rherbe. Le poète de la Comédie de la mort écrivit ces deux vers sur la couverture bleue du roman, admirable calligraphie qu'un ami preneur de livres m'a dérobée à mon grand chagrin:
0 Serpent fugitif , que n'es-tu dans ton trou! Je voudrais bien te voir, mais où te trouver! Oit ?
Théophile.
Quand je rentrai, Théo venait de partir. Je répondis à son distique par celui-ci :
Viens me voir serpenter, car Je sijfle et Je rampe Devant une beauté qui m\illume à sa rampe.
La Bohème romantique 365
Nouveau distique de Théo :
0 Des Grieux ! je sais le nom de ta Manon : C'est Ninon qui jamais ne dit oui ni non.
Je répondis :
Oui, c'est elle ; viens donc souper car on fricasse Douze ortolans pour toi, capitaine Fracasse.
Troisième et dernier distique de Théo :
Douze ortolans cest peu pour un poêle. Enfin ! Je mangerai Ninon au dessert si j'ai faim.
Il vint ; le souper fut très gai, car Clément de Ris avait amené deux jeunes personnes du meilleur monde comme Ninon. Théo les émerveilla par ses paradoxes ; elles furent si enchantées qu'on prit jour pour recommencer cette petite fête, laquelle se renouvela une fois par semaine pendant une saison. Il vint d'autres camarades : Matitourne II, Janin, de Molènes, Beauvoir, L'Hôte, Falconnet, Lafayette, Ourliac, De Mars, Sainte- Beuve, quoiqu'il posât déjà pour l'Académie. Sans parler des camarades en robes. J'avais tapissé mon salon et ma chambre à coucher, avec des Gobelins qu'on paierait vingt mille francs et qui ne me coûtaient que vingtcinq louis : les kermesses et les fêtes flamandes à grands personnages. On se trouvait bien là dedans. C'est d'une de ces soirées bruyantes que datent ces vers célèbres improvisés sur un miroir de la chambre à coucher :
Sens dessus dessous Dans ma kermesse où Vinnocence couche Imitez ces buveurs saouls,
Fumez sans bruit vos pipes à deux sous
Car la dame du dessous
Dans sa couche
Accouche
Sens dessus dessous.
Vaines recommandations! on se mit à valser si bien que tout à coup on vit apparaître le mari tout échevelé. 11 y avait parmi nous un étudiant en médecine, aujourd'hui grand médecin, qui monta sur une table pour convaincre le mari, dans un style moliéres que, qu'il fallait de la musique et des chansons aux femmes en couches, afin que les nouveau-nés eussent bon caractère.
Le mari s'en alla convaincu.
Je ne saurais dire toutes les gaietés et toutes les folies de ces cordiales réunions d'où les gens moroses étaient proscrits. Il y avait là des paradoxeurs à outrance et des conteurs à mourir de rire, comme Théo et Ourliac. A chaque séance j'improvisais des couplets sur les convives, car on soupait.
On a fait tirer à part un recueil des chansons ou des vers — libres — qui se débitaient dans ces folles réunions, — derniers échos de la première Bohème.
Autre chanson.
Autant j'avais aimé le métier de soldat, autant j'avais horreur de porter l'uniforme de la garde nationale. Aussi fus-je un des réfractaires les plus invraisemblables. Challamel me rappelait ces jours-ci que pendant tout un hiver on lut sur ma porte : « Madcmoi^ selle Olymppe, couturière en robes, » afin de dépister les gardes nationaux qui venaient pour m'apprchender au corps et me conduire à l'Hôtel des haricots.
La Bohe me romantique 36-j
Un jour pourtant je fus pris. Après tout, j'aimais mieux aller à l'Hôtel des haricots que de monter la garde avec la sous-bourgeoisie, d'autant plus qu'il était du bel air de ne la point monter. Je passai donc une semaine sur la paille.
Que faire en un tel gîte, à moins que l'on n'y rime? Comme Alfred de Musset et Théophile Gautier, j'écrivis à la craie des élégies sur les murs. Je me rappelle encore ces tercets, mis en musique par un compagnon de chaîne :
Dedans l'Hôtel des haricols,
Nous passons plus d'une nuit blanche^
Mais nous ne payons pas d'écols.
J'ai dormi sept jours sur la planche, Non loin de nions Gustave Planche,
S'essayant aux cororicos.
Musset, pleurant ses infortunes En des chansons inopportunes ,
Y fit retentir les échos.
Sandeau, pleurant la même dame,
Y montra plus de grandeur d'âme, En dévorant des abricots.
Théo prenait des airs moroses, Karr n'était pas un champ de roses.
Ni Beauvoir de coquelicots
Dedans IHôtel des haricots.
L'amour des voyages me prit alors.
Comme tous les Parisiens, j'ai beaucoup voyagé.
J'ai fait le tour du monde des arts, de Londres aux Pyramides, d'Amsterdam à Athènes, de Paris à Rome, de Madrid à \'enise. J'ai deux fois, à mon vif regret, manqué le train pour les Indes *. Je suis toujours sur le point de partir pour les Amériques, mais j'ai peur de l'Océan, non pas comme tombeau, moi qui n'aime pas les épitaphes, mais c'est un si mauvais lit!
On me retrouvera voyageur avec Gérard, Théo, Saint- Victor, Nieuwerkerke, Chenavard, Diaz, Ziem, Scholl, Aubryet et autres chercheurs d'imprévu et d'impossible.
Profils d'amis