EDOUARD OURLIAC
Je veux ici saluer d'un adieu quelques amis de la bohème romantique , des figures originales entre toutes : Ourliac, Lassailly, Pétrus Borel, Stadler, que la mort a pris avant l'heure et que nous ne reverrons pas dans ce mémorial.
Parmi les gens d'esprit, il y a ceux qui sont gais en riant et ceux qui sont gais avec la figure impassible de l'homme qui ne rit jamais. Parmi les premiers, il faut citer Dumas, Roqueplan et Gozlan. Parmi les autres,
* La première fois on sait comment, la seconde fois avec mon ami lord Lytton qui fut roi des Indes, avec toute la splendeur de sa poésie.
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Karr, Ourliac et Albéric Second. Dumas éclatait de rire en disant un mot bouffon, Gozlan riait avant de parler, Ourliac semblait monter en chaire, Albéric Second aune gravité moins ascétique, mais non moins digne. A qui donner le prix? Voltaire riait, mais Montesquieu ne riait pas. Quel est le plus spirituel.:^ Tous les deux.
Dans nos soirées de jeunesse Ourliac était intarissable. Nous rions encore aujourd'hui de ses histoires, quand nous nous trouvons à deux ou trois du temps passé. Arnal nous dit un soir que c'était le plus grand comédien qu'il eût jamais vu. Il a donné bien des mots aux comédies contemporaines, non pas seulement des concetti, mais des mots de comédie. Comme Karr il bataillait à travers toutes les bêtises officielles, avec beaucoup d'imprévu. Comique a froid, face de Samson et de Deburau, il fallait le bien connaître pour savoir ce qu'il voulait dire. Le roi citoyen y fut pris lui-même quand, à la tête d'une bande de va-nu-pieds, Ourliac allait chanter L^ Marseill.iise sous le balcon des Tuileries pour forcer Louis-Philippe à paraître et à marquer la mesure. Son père lui défendait de continuer cette comédie. « Ce n'est pas moi qui joue la comédie, c'est le roi. » Le père qui n'avait pas foi en l'esprit de son fils se désabonna plus tard à la Presse, quand il y vît paraître un roman d'Ourliac *.
La première fois que j'ai rencontré ce sage invraisemblable, — au bal de l'Opéra, — il était déguisé en pierrot. Il menait en laisse une femme qui ressemblait
* Nous avions fini par appeler un sergent de ville quand venait Ourliac avec cette consigne de le rappeler aux bienséances. C'est qu'il prenait les cheminées — école Demidoff 1°^ — pour des coins de rue. Ce gamin de Paris avait commencé un livre sur le savoir-vivre. C'était à mourir de rire.
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à un pastel effacé de Lanclberg : une de ces femmes qui vivent en deçà du mariage et hors du célibat. Nous fûmes du même souper ; je m'aperçus que sous le pierrot il y avait un poëte. Tout en débitant des bouffonneries pour l'agrément de la galerie, il ouvrait une échappée lumineuse dans la forêt touffue des passions à bouche que veux-tu. Il me parla de Byron et de sainte Thérèse avec enthousiasme et avec onction. Il avait écrit deux romans de pacotille. C'était son désespoir. Il ne savait comment racheter ses premiers péchés littéraires. Il vivait avec son père et sa mère rue Saint-Roch. Il habitait une petite chambre bleue, tapissée de quelques pastiches de Watteau et de Boucher; sa bibliothèque renfermait presque autant de pipes que d'in-octavo. On ne l'y voyait que le soir ou le dimanche, car il était attelé à un petit emploi de douze cents francs aux Enfans- Trouvés. Il avait beaucoup de camarades et peu d'amis. Parmi ces derniers, Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Camille Rogier, et un sculpteur qui était l'ami de tout le monde, excepté de lui-même : J'ai nommé Préault.
Edouard Ourliac venait tous les matins nous voir dans notre royaume de la fantaisie. C'était son chemin pour aller aux Enfans-Trouvés. La plupart du tems il nous trouvait encore plongés dans le sommeil des paresseux et des poètes, qui est, à tout prendre, le vrai sommeil. Il nous éveillait souvent. Chaque jour, il apportait des Nourclles à la main. — NouveUes à sa main, — où. Dieu merci! il n'était jamais question de politique. Nous ne connaissions alors du monde que le musée du Louvre, les poètes du xvi'^ siècle, quelques rares contemporains, quelques contemporaines aussi : bibliothèque indispensable à des poètes de vingt ans.
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Nous n'avions pas d'argent, mais nous vivions en grands seigneurs : aussi nous donnions la comédie. Ces dames de l'Opéra soupaient chez nous, vaille que vaille, et daignaient danser pour nous à la fortune de leurs souliers. Edouard Ourliac était le Montdeury de la troupe. Il était auteur et acteur avec la même verve et la même gaieté. A une de nos fêtes, ces dames le noyèrent, à plusieurs reprises, dans une avalanche de bouquets.
Jusque-là, les plus poètes de la bande n'avaient guère été que des poètes en action. On écrivait ses vers çà et là, sur le coin d'une table, après souper, ou sur quelque joli pupitre à la Voltaire ; mais ,on ne les imprimait pas. Ourliac, qui ramassait alors quelques rimes tombées de son cœur, était heureux comme un enfant de les voir paraître dans un des livrets à gravures anglaises publiés par la dame Janet*.
Vers la fin de l'année 1S35, quand Desessarts publia, sous mon nom, une histoire panthéiste -.- La Pécheresse — qui n'eut guère pour lecteurs que trois critiques qui devinrent mes amis, Janin, Thoré, Chasles, — il se fit l'éditeur de toute la Bohème, quoiqu'il fût saint-simonien et utilitaire. Esquiros me suivit dans la maison , Théophile suivit Esquiros, Gérard suivit Théophile; enfin Edouard Ourliac apporta Suzanne, une des plus curieuses créations de ce tems-là. Desessarts avait cela de beau,
* Ourliac était-bcaucoup delà bohème, mais bien peu romantique. Il aimait les contes de Voltaire et les romans de Lesage; aussi ses vers bien troussés n'ont ni caractère ni couleur. Pareillement ses romans. Jeanne la Noire, L'Archevêque et la Protestante étaient plutôt inspirés par les pâles conteurs de la Restauration que par Hugo et Dumas.
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il faut le reconnaître, qu'il aimait ses romanciers, parce qu'il lisait leurs livres et non parce qu'il les vendait. Il donna assez d'argent à Ourliac pour le détourner de ses Enfans -Trouvés. Ourliac entra donc à pleines voiles dans les hasards de la vie littéraire. Ce ne fut pas, d'ailleurs, sans hésiter qu'il quitta la terre ferme. Nous nous rencontrâmes souvent à la Revue de Paris. Il ne crovait guère à lui ni aux autres. En ses derniers jours, il ne trouvait plus d'éloquence et de style qu'à Bossuet. Il avait brûlé Diderot, non seulement comme athée, mais comme prosateur. C'est lui qui était impie de ne pas croire à Diderot.
Ce que c'est que de nous! il s'était marié. Sa femme était belle et avait de l'esprit. Le lendemain des noces, comme il taillait sa plume, elle lui demanda ce qu'il allait faire : « Mon métier, lui répondit-il. — \'ous écrivez donc? — Comment, vous ne le saviez pas? — Non, » dit-elle d'un air curieux. 0 vanité de la plume! Ourliac s'imaginait qu'on l'avait épousé pour sa renommée. Après tout, ne valait-il pas mieux qu'on l'eût épousé pour sa figure?
Le mariage changea son point de vue dans la vie. Il devint un homme sérieux, fier de ses devoirs, préoccupé des enfans à venir. Du Figaro, il était allé à la Renie de Paris; de la Renie de Paris, il alla à VUnirers; mais il laissa sur le seuil toute la Heur et toute la gaieté de son esprit. 11 avait encore çà et là, mais pourquoi faire? des ressouvenirs de sa vie de vingt ans. Je le voyais presque tous les jours. Il voulait me convertir à ses conversions. Il s'était pour ainsi dire retiré du monde. Il habitait bien plutôt un in-folio de Bossuet qu'une maison vivante. Il aimait le labeur comme un devoir. Il se levait avant le
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jour et veillait souvent le soir. Il a dû laisser plus d'un manuscrit et il a dû en brûler plus d'un.
Le pressentiment de la mort l'avait frappé depuis longtems. Il s'était singulièrement émacié dans le travail, dans la prière et dans l'angoisse de laisser orphelins deux beaux enfans qu'il adorait. On lui conseilla un ciel plus doux: il partit pour l'Italie. Je l'ai rencontré àPise, cette ville des mourans et des tombeaux. Il était entré en familiarité funèbre avec les âmes du Campo-Santo; il ne sentait déjà plus la terre sous ses pieds. C'était une ombre parmi les vivans. L'Italie des amans et des artistes, il ne l'a pas connue; il n'a vu le Danteque par la porte de VEnfer. Comme Jésus-Christ, il disait : « Je suis triste jusqu'à la mort. » Et en effet, on n'a pas l'idée de la désolation imprimée sur celte figure pâle, moqueuse, amère et bizarre, où il y avait du gamin de Paris.
Je l'ai revu aux Tuileries, peu de tems avant sa mort. Il fuyait ses amis. Il me savait sympathique, il ne se détourna qu'à demi. J'allai à lui la main ouverte et l'âme dans les yeux. Il était, plus triste encore qu'au Campo- Santo. Nous parlâmes de l'Italie, de La Révolution, de tout et de rien, un peu de ses enfans. Il me regarda et se détourna pour cacher deux larmes. Je compris qu'il se voyait déjà dans la tombe où Dieu peut-être ne donne pas sa lumière, pas même pour voir ceux qu'on a le plus aimés. Le pauvre Ourliac, qui s'était tant amusé des bourgeois qui vont à la Petite-Provence, allait chercher le soleil, ce jour-là, à la Petite-Provence. Le soleil I ce dernier amour de ceux qui s'en vont, comme s'ils voulaient emporter quelques rayons dans la nuit éternelle.
La mort, d'ailleurs, ne l'effrayait pas. La foi embrasse la mort avec une sorte de joie, disait Bacon. Ourliac
avait la foi. La tombe n'était pour lui que le point de départ d'un beau voyage pour le pays entrevu par Jésus. Oserai-je dire que l'extrême-onction fut pour lui le coup de l'étrier ?