PETRUS BOREL
En sa qualité de lycanthrope, Pétrus Borel vivait seul. Les bois lui manquaient, mais il s'abîmait dans les rêveries, sous un saule pleureur de l'île de la Grande- Jatte. Sa solitude, d'ailleurs, était animée par un chien de Terre-Neuve, destiné à le sauver de ses désespoirs, et par une gentille créature qui n'avait pas écrit sur son cœur : desespemnza.
Pétrus Borel était fort bien doué, mais il ne voulut pas de la figure que la nature lui avait façonnée. Il s'en fit une autre, véritable enfant qui veut jouer au terrible pour effrayer son monde. 11 ne fit peur qu'à lui-même. Et quede peine il sedonna pour cultiver les roses noires dans son âme quand les roses blanches y poussaient toutes seules ! Il cultiva aussi la rose bleue ; il s'épuisa à toutes les chimères du pays de l'Impossible.
Il avait manqué son effet parmi les poètes, mais non parmi les peintres qui prennent plus volontiers la pose au sérieux. Il dépensa quelques années de sa jeunesse à jouer son rôle devant quelques spectateurs attardés. Certes, ce n'était pas le premier venu ; il avait droit d'avoir foi en lui, mais il se méconnut.
Plus tard, ce fut un nouveau rôle. Il brisa ses dieux en se brisant lui-même. Il se refit une figure, non plus
La Bohème rotJiantîque 3j5
trop terrible, mais trop sérieuse. Ce fut alors qu'il nous revint, historien et philologue. Que dis-je? Classique à outrance, ce romantique intransigeant! Dix ans après ses- débuts, il s'essayait à ajouter des chapitres aux Essais de Montaigne.
En 1844, je revis Pétrus Borel, quand L'Artiste, qui avait résisté à tous les naufrages, cria enfin : terre! en débarquant sur le quai Malaquais, dans un pavillon de l'hôtel de Chimay.Champfleury a très bien peint la bande joyeuse et brillante de ce journal aventureux. C'étaient Théophile Gautier, Gérard de Nerval", Alphonse Esquiros, Charles Baudelaire, Théodore de Banville, Henry Murger, Charles Monselet, Champfleury. Combien d'autres pour former cette nouvelle pléiade! Pétrus Borel y vint, mais noir et triste comme un loup. Il continuait à poser pour l'étrange. Il était coiffé à la mal-content, et il portait toujours son habit boutonné , revers à la Robespierre, comme dans son portrait par Louis Boulanger. Théo disait : a Pétrus pose au fatal et au bizarre, il était né pour le théâtre, il aurait dû jouer Antony. » Il eut beau vouloir créer des figures, il ne mit au monde que des ombres. Il se jugea lui-même en abandonnant la bataille, il partit pour l'Algérie, disant : Ci-gît le romantisme ; il aurait pu dire de lui : Beaucoup de bruit pour rien.
Très bon diable d'ailleurs, mais prêchant toujours un peu comme s'il fût un chef de bande. Le lycanthrope était devenu un mysanthrope. Il ne croyait plus ni au soleil de Paris, ni au génie parisien, ni aux femmes de Paris. Il s'imaginait qu'il avait trouvé à Alger la terre promise, il alla y mourir après avoir échoué dans une sous-préfecture. J'ai toujours regretté de lui avoir payé son
voyage, car il y avait encore quelque chose à faire de lui en France, d'autant plus que le poëte des Rh.rpsodies, qui se croyait un lycanthrope, mourut de faim dans le désert. La faim fait sortir les loups hors du bois; le pauvre lycanthrope ne trouva pas, au milieu des sables, une brebis à mettre sous sa dent.