‹ Les confessions; souvenirs d'un demisiècle, 1830-1880Chapitre 7 sur 20 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

LWmour étoile

Il ne faut pas mal dire de l'amour platonique, puisque c'est la station la plus radieuse de la passion. J'étais depuis quelques jours en conversation pas du tout criminelle avec une jeune fille du pays, qui vivait moitié du tems à Paris et moitié du tems à la campagne. Romanesques tous les deux, nous ne songions qu'à TA B C D de l'amour. Sa mère semblait bien comprendre cela, puisqu'elle nous laissait errer dans un rand verger où il y avait beaucoup de pommiers. Nous

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ne songions pas à la pomme. Souvent, le soir, je pensais qu'il serait bien doux d'étreindre Léonie et de m'enivrer sur ses lèvres, mais je sentais bien, en la voyant si calme et si chaste, que je n'oserais jamais tenter d'aventure. Elle se croyait si heureuse ainsi, dans nos promenades agrestes et dans nos rêveries parlées, qu'elle ne doutait pas que mon bonheur ne se contentât de ce qui faisait son bonheur à elle. Quand les étoiles s'allumaient au ciel, nous commencions un voyage au long cours, abordant chez Saturne, débarquant chez Vénus, nous attardant chez Jupiter, ou prenant pied dans la Grande-Ourse. Et partout nous tentions une existence céleste dans un amour étoile. Un soir, je baisai ses cheveux : « Chut, me dit-elle, les étoiles nous regardent. » Nos âmes étaient si bien fondues dans la même idée et dans le même sentiment que souvent, quand je m'en revenais chez mon père, sentant sur mon front une auréole d'étoiles, Léonie, rentrée dans sa chambre, ouvrait sa fenêtre et disait à Vénus de venir dormir sur son oreiller. C'était l'amour, ce n'était pas la passion, c'était l'aube merveille et rieuse, si fraîche à son premier baiser, que nous ne pressentions pas encore le soleil qui crée l'orage. Léonie me dit un jour que ce serait triste d'aimer si ce n'était pas si doux. Je voulus lui prouver que la tristesse amoureuse était une poésie. « C'est, lui dis-je, la peur de voir finir un beau jour, c'est aussi l'aspiration au lendemain. Quand le peintre flamand Kalft met des roses toutes fraîches sur ses têtes de mort, il exprime que l'amour traverse le sépulcre parce que la vie ne dure qu'une heure et que l'amour ira plus loin que la vie. »

Pourquoi cette Parisienne ficrc et pâle ne m'inspirait-

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elle que la poésie du cœur, tandis que cette faneuse de foin, éveillait-elle en moi toutes les gourmandises de la volupté ? Quand j'avais vu Léonie, je ne voulais parler à personne, tant j'avais peur de perdre la chanson qu'elle chantait dans mon âme. Il me semblait que j'emportais dans mes bras toute une gerbe de souvenirs. Je ne prenais jamais le grand chemin pour aller vers elle ; je suivais un sentier sinueux et indiscipliné qui va, qui vient, serpentant deci delà, se perdant sous les touffes ombreuses, se retrouvant dans la vigne, sautant les ruisseaux, s'attardant sous les sureaux et les aubépines. Léonie venait au-devant de moi, mais comme par distraction, sans vouloir me le dire, elle lisait un roman pour me prouver qu'elle cherchait autre chose que le roman de son cœur; mais elle finissait par m'avouer que c'était elle et moi qu'elle cherchait dans le roman.

11 fallut s'arrêter aux premiers chapitres. Le père de Léonie fut nommé consul en Italie. « Je reviendrai l'an prochain, >■> me dit-elle. Elle revint, mais elle était mariée. Je l'ai rencontrée souvent dans le monde. Nous nous sommes un peu moins reconnus que si nous ne nous étions jamais vus. Et pourtant je crois que deux âmes ne se sont jamais données avec plus d'abandon. Mais il ne faut pas recommencer un rêve. J'ai cru un jour reconnaître l'écriture de Léonie sur un billet gris perle où une main de femme avait copié ces lignes d'un de mes romans pour me les adresser par la poste :

« Bienheureux les amoureux qui commencent leurs « rêves dans les Idylles de Théocrite, dans les Diico- (■< liques de Virgile, dans les Églogues de Longus. Les « merveilleux bouquets que les Parisiens payent cinq « louis pour envoyer le matin à leurs maîtresses n'au-

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« ront jamais le parfum de la violette et de la primevère « que les amans rustiques cueillent ensemble sur la « lisière du bois ou dans la prairie. Il y a aussi loin « d'un bonheur à l'autre que de la forêt de l'Opéra à la « foret du bon Dieu. »

La faneuse de foin

On avait fauché les foins, le tems était incertain, chaque jour amenait les nuages et la pluie, on désespérait déjà pour la moisson des chevaux et des bœufs, car, il faut bien le dire, on se préoccupe un peu plus dans les fermes bien conduites des bêtes que des gens. Mon père aimait ses gens, mais surtout ses bêles. Un matin qu'il était irrité contre le mauvais tems, voyant le soleil s'annoncer gaiement sur les brumes dispersées, il décida que tout le monde irait au foin, tout le monde, même les femmes de basse-cour, jusqu'aux femmes de la maison : cuisinière, repasseuse, couturière. Naturellement, je fus de la fête. Sous prétexte de l'œil du maitre, je posais quelque peu avec mon chapeau à la Rembrandt, ma veste de chasse et mes grandes bottes, mais j'étais décidé à donner l'exemple. Tout le petit bataillon qui commença par prendre le même chemin se dispersa bientôt dans la vallée de Bruyères, parce que les prés étaient aux quatre coins des pâtu-

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rages. On se dispersa un peu au hasard. Comment se fit-il que je fus le compagnon de la couturière : c'est peut-être parce qu'elle était jolie? Je croyais d'ailleurs que d'autres moissonneurs nous suivaient; mais l'un d'eux nous cria de loin que nous pouvions bien faner trois arpens dans notre matinée. Je ne me le fis pas dire deux fois. La jeune couturière se retournait avec inquiétude ; pour moi j'étais effrayé de ma bonne fortune. C'était l'heure et le moment. Plus d'une fois dans les fêtes de village j'avais tenté l'aventure avec celle-ci ou avec celle-là, leur proposant d'aller cueillir des bleuets dans les blés quoiqu'il fût près de minuit; mais on m'avait renvoyé à l'école.

Quand nous mîmes le pied sur le pré, j'étais tremblant comme les feuilles des arbres qui l'encadraient, devrais rideaux pour masquer les amoureux; mais je ne me déclarai pas encore; je me contentai, tout en secouant la première ligne de foin, de dire à Marianne que ça lui allait bien de faire la moissonneuse. Elle était grande et souple, on la voyait ainsi en toute sa grâce, tandis que dans son coin de couturière, repliée sur elle-même, elle avait l'air d'une cendrillon.

C'était à qui aurait plus tôt fini sa ligne ; quand j'arrivais au bout, je lui jetais du foin dans les cheveux ; il n'en fallait pas plus pour la faire rire à gorge déployée. Je dis à gorge déployée, parce qu'elle avait ouvert son corsage pour être plus libre dans ses mouvemens. Le sein n'était pas encore abondant, mais il promettait d'être fécond. Il était blanc comme du lait — si on répandait dans le lait une goutte de vin. « Finissez donc, me dit-elle, en secouant le foin que je lui jetais, je vais avoir des sauterelles dans le cou. » Je laissai tomber

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ma fourche et je pris Marianne dans mes bras pour la sauver des sauterelles. « Comme tes cheveux sentent bon, lui dis-je en l'embrassant. — Je crois bien, mes cheveux sentent le foin. »

Mais elle se débattit à belles mains quand je voulus prendre des sauterelles imaginaires dans son corsage. « Écoute, lui dis-je en reprenant ma fourche, tu n'entends pas le merle qui me siffle parce que je suis trop bête. » Et nous continuâmes chacun notre ligne de fanage.

La matinée était adorable, tour à tour fraîche et brijlante, un soleil de juin, mais çà et là voilé de nuages blancs. La brise toute parfumée secouait les chênes, les bouleaux et les peupliers. Tout chantait : les branches, les oiseaux et les cœurs. Dans chaque buisson et sous chaque touffe d'herbe, les infiniment petits bégayaient leurs romans amoureux. La nature est une fière tentatrice : sur sa table toujours servie elle répand toutes les joies voluptueuses.

A chaque instant, je disais à Marianne: « Ne vois-tu pas comme on s'aime dans cette prairie, par-ci les oiseaux, par- là les papillons ; à chaque pas qu'on fait, on trouble des épousailles, car toutes les bêtes du bon Dieu se marient du soir au matin et du matin au soir. '— Oui, dit Marianne, mais il n'y a que les bêtes qui s'épousent ainsi, parce que pour elles le mariage n'est pas un sacrement. — Oh ! mon Dieu, le mariage est un sacrement à l'église ; mais quand on s'épouse dans les bois ou dans les prés on se passe bien du sacrement. »

Sur quoi, comme nous étions au bout de la ligne à l'ombre d'une touffe d'aulnaie, je donnai un croc en jambe à Marianne et je la fis tomber sur le lit primitif

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de notre première mère. « Eh bien ! me dit-elle, vous n'y allez pas par quatre chemins ! » Elle s'était dégagée à moitié pour se relever. « N'aie pas peur, lui dis-je, il n'y a pas âme qui vive à plus d'une portée de fusil. — Et les oiseaux qui nous regardent. — Ça leur fait plaisir. »

Je n'avais jamais été à pareille fête, mais la belle effarouchée m'échappa comme une fauvette ; je courus à elle; déjà elle avait repris sa fourche et continuait à secouer l'herbe. Quoiqu'elle fût très émue, elle prit un air moqueur pour me dire : « Si nous allons de la sorte, le foin ne séchera pas. » Il fallut bien se résigner à retourner une ligne de plus, puis une deuxième ligne, puis une troisième ligne ; Marianne s'arrangeait pour recommencer sa ligne avant moi, voulant échapper à mes gamineries, mais j'étais entêté comme un amoureux. Nous avions emporté de quoi déjeuner sommairement : du pain et des guignes; je la décidai à se mettre à table; elle s'agenouilla sur l'herbe tout en répandant le panier de guignes ; je commençai par lui mettre des pendans d'oreilles comme à la faneuse de Théocrite. IMarianne était plus jolie encore avec ces bijoux d'occasion. « N'est-ce pas que c'est bon des guignes? » lui dis-je en l'embrassant sur le cou. — Oh ! non, murmura-t-elle, vous allez me barbouiller -de rouge, on dira que vous m'avez enguignolée. — Pourquoi ne le dirait-on? Je serais indigne de vivre par un si beau jour si je ne te disais pas que je t'aime. — Vous m'aimez! voilà une chanson que je ne veux pas encore écouter ; d'ailleurs, vous vous moquez, car vous en épouserez une qui aura de plus belles robes. — N'as-tu pas ta robe d'innocence, c'est la plus belle. — Oui, c'est pour ça que j'y tiens. » De fil

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en aiguille la jolie couturière s'aperçut que sa robe se déchirait.

Elle fit une reprise. Au moment où je croyais avoir gagné la bataille, elle m'échappa encore en éclatant de rire. Il me sembla qu'un oiseau s'envolait en battant des ailes. Allez donc rattraper un oiseau qui vous brave dans l'air. Je fis semblant de prendre la chose gaiement, mais au fond j'étais furieux contre Marianne et surtout contre moi. Nous continuâmes la fenaison jusqu'au moment où les autres moissonneurs vinrent à nous pour finir plus vite.

Marianne avait un certain air victorieux qui m'indignait, car je ne doutais pas que ce ne fût par ma bêtise que l'oiseau s'était envolé. Ah ! si je pouvais avoir une revanche.

Voilà que le lendemain on nous renvoya tous à la fenaison. Le matin on retournerait le foin, l'après-midi on le mettrait en petites meules. Marianne fit quelques façons pour venir de mon côté, c'est-à-dire dans le même pré que la veille. Ce n'était qu'un jeu de coquetterie. Nous recommençâmes la même chanson; comme elle avait failli s'y laisser prendre, elle me tenait un peu plus à distance; heureusement, le ciel servit ma cause. En plein midi un violent orage éclata; aux premières gouttes de pluie je fis quatre à quatre une hutte de foin, tout en priant Marianne de me donner un coup de main pour bâtir notre chaumière ; elle me répondit que les arbres nous abriteraient, mais la première averse traversa les branches; je l'entraînai, déjà quelque peu mouillée, dans la niche au foin, lui jurant que c'était pour elle seule. Elle s'y nicha bien gentiment par respect pour ses jupes. Mais je n'avais pas si bien travaillé pour

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rien ; elle eut d'ailleurs pitié de moi en voyant les fureurs de l'ondée. Elle se fit plus petite et souleva le foin ; je me nichai à côté d'elle.

Je ne sais si l'orage jeta du trouble dans son cœur, je ne sais si les senteurs du foin l'étourdirent et la grisèrent, je ne sais si la peur d'être mouillée la retint dans mes bras, mais je sais qu'il nous arriva ceci d'extraordinaire, c'est que deux innocens avaient commis un crime. Marianne cria en sentant qu'elle perdait pied sur la terre ferme de sa vertu : « Mais, mon Dieu, que deviendra le

foin ? »

Elle dit encore un autre mot bien senti. Le merle ayant sifflé, elle s'écria : « Tu entends ! Cette fois, c'est de moi que se moque le merle ! »

Que deviendra, le foin? Cela m'était bien égal, mais que devint Marianne ? Il paraît que dans sa vie elle ne fut qu'un seul jour moissonneuse.— Trouva-t-elle que cela ne lui avait pas réussi ? — Quelques jours après, elle fut enlevée pour l'Afrique par un jeune sous-lieutenant qu'elle avait rencontré dans une fête villageoise. Oncques depuis on n'entendit parler d'elle ni du souslieutenant qui n'était pas du pays. Ce fut pour moi un vif regret de ne plus aller à la fenaison avec une si belle fille.

Cécile aux yeux fers.

Bruyères était en ce tems-là un pays de vignes, ce qui égayait beaucoup le paysage, surtout pendant les vendanges.

Ce fut en vendangeant que je devins amoureux pour la première fois. Non pas une fantaisie d'une heure, ni d'un jour, mais une vraie passion avant l'heure des passions. J'avais rencontré souvent une jeune fille, cheveux blonds, yeux pers, joues de pêche et bouche de framboise; elle se nommait Cécile, c'était la coqueluche du pays, parce qu'elle avait une exquise distinction sous un air d'enjouement. Elle passait aussi pour la plus riche; ceci ne me touchait pas, car en ma seizième année, je ne pensais pas encore à l'autel de l'hyménée; mais cette fortune m'inquiétait, parce que j'avais peur qu'elle n'appelât trop de prétendans.A première rencontre, j'avais senti que mes œillades frappaient juste, car je ne regardais jamais Cécile sans voir ses beaux yeux me répondre avec éloquence, mais je ne la voyais jamais toute seule, sa mère et sa sœur l'accompagnant presque toujours. Enfin un soir qu'elles étaient toutes les trois dans leur vigne, je me hasardai, La mère cueillait des pêches tout en haut, la sœur cherchait çà et là les grappes dorées, tandis que Cécile tout au bas de la vigne me cherchait des yeux et se contentait des grappes noires. Je passai trois fois devant la vigne, n'osant encore franchir les premiers ceps. Enfin m'y voilà;

P r i >n a V c r a loi

J'étais si ému que je ne trouvais pas un mot. Quand je fus devant elle, je risquai je ne sais quoi. Elle me dit: «Vous voulez parler à ma mère? — Non, je veux parler à vous-même. — Mais, monsieur... — Mais, mademoiselle... je ne puis pas dire à madame votre mère que je vous aime. — Vous ne pouvez pas me le dire non plus. » Cécile avait rougi, elle se pencha vers une grappe pour la couper.

La sœur m'avait vu, elle redescendit vers nous, non pas pour me rappeler à l'ordre, mais par curiosité. J'avais causé avec elle un jour à la porte de l'église. Je la priai de me présenter à Cécile, qui avait pris tout à coup un visage de cérémonie. Nous décidâmes que c'était un beau tems pour la vendange. Après quelques phrases météorologiques, nous vîmes arriver la mère : c'était une femme qui s'ennuyait depuis son veuvage, elle ne fit pas de façons pour causer avec moi. Elle me demanda si je passerais ma vie à Bruyères. Je lui parlai de Paris. Paris c'était son rêve, mais elle ne se croyait pas assez riche pour y vivre. Sa fortune étant à Bruyères, elle ne songeait qu'à vivre à Bruyères jusqu'au mariage de ses filles. « Si elles trouvent des maris, » dit-elle en riant. « Si elles trouvent des maris! » m'écriai-je comme un homme qui voudrait les épouser toutes les deux, La vérité, c'est que j'aimais Cécile sans même savoir si l'autre était jolie.

Le premier amour a cela de beau, qu'il est heureux de rien, comme le joueur du premier coup de cartes qui lui donne un écu. J'étais heureux de voir Cécile, heureux de son sourire, des symphonies de sa voix, des harmonies de sa démarche, de sa grâce naïve et désinvoltée. Tout chantait en elle et tout était lumière. Quoiqu'elle

n'eût pas d'esprit, elle m'empêchait d'en avoir. Il me semblait qu'une raillerie irait droit à son cœur comme une flèche d'acier. Je l'aimais si doucement et si fortement qu'elle me retourna vers Dieu que j'avais déjà fui.

C'est peut-être aussi parce que j'allais à la messe pour la voir. Je n'ai jamais été si bon paroissien. iM"" de Beffroy me dit un jour d'un air malin : « Pourquoi venez-vous maintenant à la messe tous les dimanches ? »

L' Église

11 n'y a pas de plus beau cadre à l'amour que l'église, qui divinise tous les sentimens et qui purifie toutes les passions.

L'église a été pour moi une autre école, j'y comprenais vaguement Dieu; mais j'y entrevoyais surtout le monde des arts, qui est comme une patrie entre le ciel et la terre.

Je ne saurais dire avec quelle joie enfantine je me passionnais pour les vitraux, les fresques, les bas-reliefs, pages d'histoire presque vivantes des tems disparus. J'ai vécu mes jeunes années avec le spectacle de la cathédrale de Laon, la huitième merveille du monde* ;

* Opinion de Mérimée, de Nieuwerkerke, d'Edouard Fleury, frère de Champfleury, historien de la cathédrale de Laon, comme Charles llidé est l'historien de Notre-Dame de Bruvères.

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mais j'aimais aussi Notre-Dame de Bruyères devant, laquelle je suis né; basilique du onzième siècle qui garde encore les plus curieuses sculptures du moyen âge, des vestiges de fresque d'un caractère grandiose, des vitraux irretrouvables. C'est là qu'une Madone de Rubens, douce, souriante, lumineuse, m'a fait aimer la Mère de Dieu plus que tous les oracles du catéchisme et toutes les légendes du moyen âge.

Dès mon enfance je me sentais bien dans l'église, mais je me croyais au spectacle. Les pompes du culte me cachaient Dieu que je voyais de bien plus près dans les solitudes de la montagne ou de la forêt. Dès que je sus lire les œuvres pensées, je voulus lire la vérité, mais plus j'allais moins j'y voyais.

Mon oncle « le Seigneur» me dit un jour : « 11 n'y a que deux livres : saint Augustin et Descartes, un livre qui donne tout, un livre qui retire tout, mais au moins quand on a étudié ces deux penseurs sublimes, on sait quelque chose tout en reconnaissant avec Socrate qu'on ne sait rien. »

Alors il m'expliqua, bien plutôt qu'il ne me lut, Lucrèce et Descartes. Ce fut ainsi que bien jeune encore je touchai au scepticisme, mais sans m'attarder pans l'éclectisme, comme font tous les indécis; je puis dire que mon scepticisme fut raisonné, ce qui n'est pas le scepticisme d'aujourd'hui, qui consiste à douter de tout sans savoir pourquoi. J'essayai souvent de mettre la foi en face de la raison, mais je reconnus que la foi habitait les nuées tandis que la raison est embourbée sur la terre. J'étais chrétien, je le suis toujours par la poésie si ce n'est par la foi, mais je n'étais qu'un artiste dans l'église, tout préoccupé des vitraux et de l'archi-

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lecture, des tableaux, des pierres tombales, des symphonies de l'orgue, bien plus que de la parole évangélique. Renan qui conte avec tant de sincérité comment la foi s'envola de son àme dit «qu'on ne peut pas frapper une pierre de l'église sans que tout le monument ne soit ruiné ». Je crois, au contraire, que le monument peut, sans périr, être retouché de siècle en siècle comme ces églises du moyen âge, qu'on bâtissait de plusieurs styles parce qu'il fallait cent ans pour les parachever. Le véritable monument, c'est l'Évangile.

Le curé de Bruyères s'aperçut le premier que j'aimais Cécile. Quand il dînait à la maison, il me disait gaiement : « Monsieur est si bon dévot qu'il ira encore dimanche à la messe. — Je ne sais pas pourquoi, lui répondait ma mère. — Dites, je ne sais pas pour qui ?»

La vie rustique

Il m'était souvent arrivé, dans les vacances, de me réfugier dans un des moulins que dirigeait un vieux soldat de la République. Maruy me contait mille et une histoires guerrières pour enflammer mon imagination. Il ne comprenait que la guerre ou le moulin, deux métiers de paresseux, deux métiers d'aventures; il me donnait des leçons d'armes et il m'apprenait l'art de mouliner. Comme je n'étais bon à rien, si ce n'est à faire des vers, on voulut bien me donner à choisir entre les char-

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rues et les moulins. Je choisis les moulins et les charrues C'était une étude comme une autre. Je m'y attardai quelques mois, décidé à devenir sauvage, si je ne pouvais vivre en grand seigneur.

Ce fut aussi Maruy qui m'apprit à labourer. Il ne me fallut que deux jours pour tant de science. Je ne parle

pas des armes.

C'est alors que je vis souvent lever 1 aurore. On mt réveillait au point du jour. Pendant que les chevaux savouraient leurs derniers grains d'avoine, je choisissais deux des plus robustes, je les harnachais et ] allais labourer quelque champ voisin, aux Châtaigniers, aux Malfiancés, ou au Château. Je n'étais pas très content du réveil-matin, mais dès que je humais quelques bouffées d'air vif, dès que je voyais l'orient se teindre d'or de rose et de pourpre, je me sentais heureux de vivre presque seul sur la montagne pendant que tout le monde dormait encore. Oh! la matinée! la vierge des inspirations! ceux qui ne l'ont pas aimée d'un fier et pur amour ne savent pas toutes les joies qu'elle donne. Les ambitieux l'ont profanée dans leurs embrassemens,mais les poètes, les philosophes, les rêveurs lui ont ravi des trésors de virginité. Celui qui n'a pas surpris a nature dans sa couche toute blanche de rosée, s éveillant peu à peu sous les lèvres discrètes du soleil, disant sa première chanson par la voix du merle et de l'alouette celui-là ne connaît pas la nature, même s'il a tradui Théocrite et Virgile, même s'il a contemplé pendant toute une heure, un Claude Lorrain ou un Ruysdael.

Mes chevaux, eux-mêmes, témoignaient leur joie matinale par des hennissemens plus accentués. Des que j'avais attaché les traits à la charrue, ils ne se faisaient

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pas prier pour suivre le sillon. Durant les premières heures, je n'avais pas à leur jeter mon bâton pour qu'ils allassent vaillamment. Il ne me fallait, pour cela, que leur dire un mot d'amitié. Comme je savais dessiner, j'avais l'amour de la ligne : je traçais mon sillon avec une rectitude invariable dont j'étais fier, à juste titre. J'ai fait bien des choses dans ma vie, je les ai faites avec art et avec amour, même les mauvaises; il faut que tout soit bien fait, même le mal.

Je vois encore d'ici la terre se retourner fumeuse sous le soc de la charrue, cette bonne terre féconde qui ne se reposait jamais. Mon père avait proscrit les jachères : a Mauvaise herbe, disait-il. Quand on ne sème pas d'or on récolte de la fausse monnaie. »

Cependant huit heures sonnaient. Souvent perdu dans mes rêves, je ne songeais pas que c'était l'heure du déjeuner; mais les chevaux semblaient connaître la cloche éloquente : ils s'arrêtaient tout court et tournaient la tête pour me regarder. Les braves bêtes! J'allais à eux et je leur donnais mes premières bouchées de pain : après quoi je m'asseyais sous le prochain buisson ou à la fontaine voisine pour déjeuner frugalement. Quelques laboureurs de la montagne venaient se joindre à moi; on échangeait quelques mots et quelques fruits, on contait quelques histoires et on s'en retournait au sillon jusqu'à onze heures.

Et puis je voyais passer Cécile! Elle entraînait souvent sa mère et sa sœur sur la montagne; ces jours-là, tout me souriait. J'avais peur de lui paraître bien rustique, mais elle me parlait avec enthousiasme des joies agrestes. Elle jurait que c'était son rêve de vivre dans les Heurs et sous les arbres.

Priinavcra loj

Pendant que sa mère et sa sœur causaient avec les moissonneurs ou les passans, sous prétexte de faire reposer mes chevaux, je lui contais la légende de Philémon et Baucis, de Daphnis et Chloé, de Paul et Virginie, disant que les plus heureux sont les plus simples.

La cigale, et la fourmi

C'était pendant ces heures bénies, où le plus souvent mes chevaux me conduisaient plutôt que je ne les conduisais moi-même, que je rimais mes premières strophes à Cécile et aux amoureuses imaginaires. Je lisais Ronsard, La Fontaine, Hugo et Lamartine; j'étais tour à tour poète, comme l'écho de la vallée quand chantait la lavandière ou la gardeuse d'oies; je n'ai guère conservé de ces vers écrits sur le sable qu'une chanson et une fable de La Fontaine. Comme moi, La Fontaine aimait les bêtes; il avait rêvé dans le même pays; je me croyais dans le même horizon, j'oserai dire dans le même rayon poétique — à propos de bêtes.

Un jour, je ne sais comment, je m'avisai, par étude, comme les rapins devant un Raphaël ou un Metzu, de refaire quelques-unes des fables immortelles. J'ai eu l'esprit de les oublier; mais j'ignore pourquoi l'une d'elles m'est revenue malgré moi dans l'esprit. Pour prouver ma champenoiserie, je la donne ici, je puis dire

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en regard de celle de La Fontaine, puisque tout le monde sait celle-ci par cœur :

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