LA CIGALE ET LA FOURMI
La cigale avait chanté
Tout Vété, Courant les blés et les trèfles, Picorant de çà de là En abeille de l'Hybla.
Mais quand mûrirent les nèfles, Plus une ombre de butin
Sous le thym!
Elle alla crier famine Chez la fourmi grise-mine.
« De grâce, encore un festin,
« Ce matin !
« Devenez ma Providence :
« Foi de cigale, avant l'août « Je paîrai sous forme au loup.
« Ouvrez-moi votre crédence. »
La fourmi, dans sa prudence,
Ne donne jamais la clé
De son grenier d'abondance :
« One faisiez-rous quand le blé
« Tombait en gerbe, ma mie ?
« Vous étiez donc endormie?
« — Nuit et four à tout venant
« Je chantais, ne vous déplaise.
« — Vous chantiez, f en suis fort aise,
« Hé bien, dansez maintenant ! »
Primavcra log
Et la cigale muette, Mourut de froid et de faim,
A la fin.
C'est l'histoire du poète; Qu'importe, s'il a chanté
Tout l'été!
N'est-ce pas que j'avais raison d'être plus fier d'un sillon bien tracé que de ce sacrilège : refaire La Fontaine!
Cette vie un peu rude, depuis le labour jusqu'à la chasse, m'avait d'abord rebuté ; mais j'avais fini par prendre plaisir à tout, depuis la basse-cour jusqu'à la prairie, depuis le foin fané jusqu'à la gerbe en javelles; j'aimais l'odeur de la grange comme l'odeur du pressoir; tout était un ami pour moi, le bœuf comme le cheval, le chien du pâtre comme le chien de chasse. J'avais conquis toutes ces amitiés par une effroyable prodigalité de pain; les oiseaux eux-mêmes me reconnaissaient entre vingt à la fenaison ou à la vendange ; ils étaient si familiers, qu'ils venaient becqueter jusque dans ma main pendant que les vanneaux venaient au voisinage becqueter les mouches sur le dos des vaches.
On dînait à midi ; j'avais presque regret de ne pas me mettre à la table des travailleurs de la ferme; d'autant plus que, çà et là, il s'échappait de leur cuisine une vivifiante odeur de soupe au cochon qui aiguisait ma gourmandise. Et puis on riait c'e leur côté, tandis que, du nôtre, on subissait la gravité de mon père qui ne permettait le rire que les jours de fête.
A une heure, on retournait aux champs; ce n'étaient pas des journées de petite-maîtresse; on se reposait au
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goûter, mais on n'en rentrait pas moins vers huit heures un peu chancelant sur ses jambes. On n'avait pas plutôt soupe, qu'on se couchait avec délices sans avoir peur des insomnies. On s'endormait comme le juste, sans faire une récapitulation de conscience.
C'est peut-être la vraie vie, celle-là qui se lève matin, qui respire les luxuriances de la nature, qui rêve vaguement de l'infini devant le spectacle du ciel et de la terre, qui n'a pas peur du lendemain, parce que le soleil dore les moissons, qui ne craint pas les tourmens de cœur, parce que la mer des passions n'amène pas ses navires jusque-là, qui s'endort dans l'esprit de Dieu, parce que travailler, c'est croire à Dieu.
Mais si c'était la vraie vie pour moi, c'est que j'aimais Cécile et que j'avais peur de la perdre en retournant à Paris. Elle avait si bien joué notre jeu que sa mère se lia avec la mienne. On vint goûter à la ferme : on alla dîner chez ces dames. Mais Cécile aimait mieux le goûter à la ferme.
Est-ce bien la peine de vous peindre un des intérieurs de ce Hall où tout le monde s'arrêtait les jours de moissons, les jours des vendanges, les jours de chasse. « Tout le monde », cela veut dire les bêtes comme les gens; le cheval arabe, très familier, faisait tous les jours le tour de la table, demandant son pain quotidien; un petit âne endiablé, au service des enfans, imitait le cheval avec désinvolture; le paon venait se pavanera leur suite, le paon, la plus familière de toutes les bêtes; et puis le coq, et puis les poules, et puis les pigeons quand la petite porte à claire-voie n'était pas fermée, car tous connaissaient la consigne, même les chiens, — hormis les chats, — des volontaires indisciplinés.
Primavcra iii
Ma mère médisait : « Ah ! si tu avais vingt ans, comme je te jetterais dans les bras de Cécile pour les fiançailles ! » iMa mère n'eut pas besoin de me jeter dans les bras de Cécile. Un jour je redis les paroles de Platon : « Quand je la couvrais de baisers, mon âme était sur mes lèvres prête à s'envoler." »
Le violon au moulin
Mon père jouait du violon : son violon, un Stradivarius, s'il vous plaît, faisait souvent danser mes tantes et mes cousines au festin des dimanches. Il ne comprenait pas, ce caractère sévère, qu'on fût un homme sans savoir valser et jouer du violon; aussi, il me fallut valser et jouer du violon. Montfleury, premier du nom, fut mon maître de violon. Comme mon père, il avait la fierté de son jeu et de son nom : n'ayant « ni père, ni mère, ni état civil, ni baptême j), il s'était adjugé, lui-même, le nom de Montfleury ; si on lui demandait pourquoi, il répondait qu'il y avait trop longtems qu'on l'appelait Va-nu-pieds, ou Rien-qui-vaille. C'était le plus beau buveur du monde. « 11 ne faut pas m'en vouloir, puisque j'ai le vin gai. »
Montfleury me disait entre deux airs de violon : « Voistu, mon enfant, ce qui distingue l'homme d'esprit de l'imbécile, c'est qu'il rit de tout et qu'il sait pourquoi, ï
Montfleury m'apprit à être philosophe bien plus qu'il ne m'apprit à être musicien.
Je poussai la philosophie jusqu'à conduire des moulins. Il y avait bien là quelque gaminerie, car c'était pour moi un jeu d'enfant.
Rembrandt et Van Dyck ont fait aussi tourner des moulins : Rembrandt parce que son père avait des moulins; Van Dyck parce qu'il était amoureux de la meunière. Il y a là-dessus une jolie légende. Je ne sais pas si les femmes font encore de la farine, je sais bien qu'elles s'en barbouillent très agréablement ; mais, dans ma jeunesse, les filles d'alentour, moissonneuses et lavandières, venaient beaucoup au moulin : l'une arrivait à l'heure du déjeuner; l'autre à l'heure du goûter; on mangeait des guignes, des prunes ou des pommes; on babillait gaiement, on rédigeait la gazette scandaleuse du pays, on s'embrassait quelque peu, ces demoiselles ne faisant pas trop de façons sous prétexte que je leur blanchissais la figure.
J'étais donc un poète rustique, tantôt à la charrue, tantôt à la chasse, tantôt au moulin.
Je ne sais si vous avez été à Dordrecht ou à Saardam, deux paysages dans l'eau, peuplés de moulins à vent. On se demande ce que Don Quichotte fût devenu devant deux cents moulins babillards et batailleurs ? Rien n'est plus gai que l'aspect de ces faucheux gigantesques qui arpentent les nues. La nature livrée à elle-même est belle, mais triste dans les pays où le soleil ne se montre que les jours de fête. Aussi dans ces pays-là est-ce une bonne fortune pour elle quand l'œuvre des hommes égayé sa mélancolie. L'arrivée à Dordrecht et à Saardam c'est une féerie imprévue, même pour ceux qui ont lu les plus belles descriptions des voyageurs. La première fois, j'ai vu ces merveilleux tableaux avec Gérard de
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Nerval qui voulut s'y arrêter longtems. La dernière fois, je les ai vus avec Paul de Saint-Victor qui les gravait à l'eau-forte dans son souvenir tant il en était ravi à son tour. Eh bien, il y a cinquante ans, les montagnes de Bruyères étaient toutes peuplées de moulins, sveltes, élancés, rapides dans leur vol, qui ne semblaient juchés là que pour amuser les enfans, vraie volée d'oiseaux babillards ! Nuremberg n'a jamais rien inventé de plus fantasque et déplus drôle.
Un moulin à vent est un navire : les bourrasques, les orages, les tempêtes sont les vagues furieuses qui menacent de le renverser. Il faut être au gouvernail et dominer le vent, ou plutôt tenir tête au vent, car s'il prend le moulin de profil il peut le jeter par terre : ce qui arrive quand deux orages se combattent. A cela près, le reste du tems c'est un métier de paresseux que de conduire un moulin. On lui donne du blé au second étage, il vous rend de la farine au premier ; mais encore doiton avoir l'art de ne pas moudre trop gros ni trop fin, pour que le blé donne sa fleur de vie. Il faut avoir le doigté comme pour le violon. Les moulins de notre montagne n'avaient pas les bras croisés ; dès que le vent soufilait, ils y allaient gaiement avec leur perpétue! tapotage qui n'était pas moins éloquent que le flux de la mer. Je conduisais du même coup le moulin Hardi, le moulin des Regrets, le moulin de laTour, mais j'avais des gamins pour mettre la main à l'œuvre.
Le jour, je ne me déplaisais pas du tout dans cette retraite, mais la nuit c'était plus rude. 11 n'y avait pas à dire mon bel ami : j'étais soumis au vent comme le matelot; il fallait marcher de l'avant et ne pas trop s'endormir. Il faillit m'en coûter cher une nuit. On revient
de plus loin. Comme j'étais au haut d'une aile pour la « dévêtir », le vent se jeta de côté et força le frein qui retenait le rouet; je me crus à ma dernière heure; en effet la plupart de ceux qui se laissent surprendre sont précipités sur le sol sans avoir eu l'enthousiasme d'Icare. Je ne perdis pas la tête. Je m'attachai à l'aile qui s'envolait, aimant mieux retarder ma mort d'un demi-tour que de lâcher prise, comme beaucoup d'autres avant moi. Je fis le tour tout entier, comme un gymnaste du cirque, me retenant des pieds comme des mains. Quand je fus tout en haut, je faillis piquer une tête dans l'espace, car il est impossible à un homme qui n'en a pas l'habitude d'être ainsi suspendu perpendiculairement, les pieds au ciel. Enfin ma destinée était d'échapper à ce danger. En quelques secondes l'aile avait fait plus des trois quarts de tour. Je descendis quatre a quatre sans attendre pour me jeter à terre que je fusse au dernier échelon. Mon père arriva tout juste pour me prendre dans ses bras, ce qui ne Tempècha pas, comme le maître d'école de la fable, de me dire que c'était ma faute; naturellement je trouvai qu'il avait tort d'avoir raison.
En cette demeure aérienne je ne perdais pas mon tems. Comme je passais souvent la moitié des nuits, j'appris à lire dans le ciel, grâce à quelques rudimens d'astronomie. La nébuleuse Andromède me dardait de ses deux yeux comme l'étoile double de l'Hydre; je m'enchaînais dans la chevelure de Bérénice, je m'étonnais de voir Marset de ne pas voir Vénus. Je ne saurais dire toutes mes courses dans les paysages lunaires. Je n'avais pas l'orgueil de chercher mon étoile, mais il en était une toute petite qui apparaissait à l'horizon vers
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minuit et qui parlait doucement à mon cœur. Je lui ai chanté plus d'une chanson amoureuse. Nous avons le mal du pays pour la terre, pourquoi n'aurions-nous pas le mal du pays pour le ciel ?
J'aurais fini un peu plus par me passionner pour cette étude, qui mène du visible à l'invisible, du connu à l'inconnu. Il me semblait que la lune souriante était devenue ma maîtresse d'école, pour m'enseigner l'alphabet des étoiles. On a dit : « Le génie, c'est la patience. » Cela est vrai, surtout pour l'étude du ciel; mais j'étais trop poëte pour devenir un savant. J'entendais l'écho de la symphonie des mondes, mais j'entendais plus encore les mélodies lunatiques ou étoilces de la muse nocturne. J'avais des livres et un violon. Le père Montfleury continuait à me donner des leçons en me faisant jouer du LuUi, du Grétry et du Gluck avec des valses pour intermèdes. On sait qu'il y a bien peu de chose à faire dans un moulin ; c'est le vent seul qui travaille. Aussi je charmais mes éternels entr'actes par la poésie quand j'étais las de musique. Ce fut là que je rimai mon premier drame : Charles IX. Ce qu'il y a de curieux, c'est que mon père qui me voyait avec effroi tenter les mauvais hasards de la vie littéraire, avait été le premier. en mes jeunes années, à m'enseigner l'art poétique comme on montre des armes à un enfant en lui disant : o: Prends garde de te blesser. »
Quand il n'était plus question de musique ni d'amourettes, je composais sur huit, dix ou douze pieds des sonnets ou des ballades romantiques, alors sans m'en douter, par la bonne raison que j'imitais Ronsard et Saint-Amand , sans presque connaître encore Lamartine ni Hugo. J'envoyai de çà, de là, sous des noms
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imaginaires, des poésies aux journaux de Laon, Être imprimé pour un poète, c'est être joué pour un auteur dramatique. Les caractères d'imprimerie donnent la vraie lumière à une œuvre. Par malheur, je n'étais pas longtems ébloui quand arrivait le journal, car je voyais surtout lee. fautes de l'auteur.
Le chœur sacré des muses de l'Olympe tourbillonnait vainement autour de moi. Je reconnaissais que la vraie poésie, c'était Cécile.
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Je m'étais donc, grâce à Cécile, repris à la vie de famille.
Nous allâmes, chacun de notre côté, à la fête de L — y, chez un gentilhomme campagnard qui avait transformé une vieille abbaye en château et en ferme. Je montai à cheval par une de ces radieuses journées de juillet qui font croire à l'éternité du beau temps et qui montrent d'un peu plus près Dieu à sa créature. La route de L— y, c'est toute une charmante promenade par les prés et les bois. Ici on fauchait, là on fanait. Je crois respirer encore les senteurs pénétrantes de l'herbe secouée, tout en écoutant les sifflemens de la faux dans la prairie, "adoucis par les chansons invariables du merle et du coucou.
Quand j'arrivai dans la foret de L — y, les merles joyeux m'accueillirent par leurs chans aigus, désespoir éternel des rossignols. Ils étaient si familiers, qu'ils
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sautillaient de leurs jolies pattes roses jusque sous les pieds de mon cheval.
La nature était de si belle humeur, ce jour-là, que tous ses enfans, depuis l'homme jusqu'au ciron, semblaient se confondre dans la même étreinte et le même épanouissement. Je me sentais dans une symphonie vague, touffue, universelle, dont la forêt d'ailleurs était le symbole. J'arrivai après avoir donné un coup d'éperon pour prouver à ceux des convives qui attendaient, car il était l'heure de se mettre à table, que j'avais hâte d'arriver, quoique en vérité mon bonheur eût été de retenir mon cheval, comme font les écoliers qui vont à l'école.
Le maître de la maison, du plus loin qu'il me vit venir, cria que j'arrivais le dernier. Je saluai M™" de L — y, tout en regardant Cécile que je trouvai plus jolie encore que de coutume, tant la vive lumière de ce beau jour colorait gaiement toutes choses.
La cloche sonna bientôt le dîner. Les convives étages sur les marches d'un perron gigantesque défilèrent bruyamment vers la salle à manger.
11 y avait encore cinq ou six personnes sur le perron, moi entre autres, car j'avais pris la main de Cécile sous prétexte d'y déchiffrer les lignes symboliques , mais je lisais bien plutôt dans ses beaux yeux — le ciel ouvert — que dans sa main, lorsqu'un bruit de voix annonça encore un convive à la porte de la cour, dont la grille restait ouverte : je n'oublierai jamais ce spectacle, qui me rappela du premier abord VAne chargé de reliques. C'était un âne qui s'avançait avec majesté, portant une jeune femme en robe ouverte, en chapeau extravagant, perdue sous des vagues de dentelles et faisant
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éclater au soleil des colliers et des bracelets à éblouir la reine de Golconde ; je n'en avais jamais tant vu. « Qu'est-ce que c'est que cela ? » dit Cécile tout offusquée. Cependant l'âne avançait toujours sans rien perdre de son air magistral. Quand la jeune femrrie fut au bas de l'escalier, elle me dit de l'air du monde le plus engageant : « Monsieur, voulez-vous me donner la main ? « Cécile me retira la sienne par un mouvement de jalousie. Je voulus d'abord la lui reprendre, mais je fus entraîné comme par un vertige au bas de l'escalier. Un palefrenier s'était précipité au-devant de la nouvelle venue. Elle lui jeta la bride de son compagnon de voyage et descendit sans façon dans mes bras. J'étreindrais aujourd'hui toute vivante la Vénus de Milo sans éprouver une pareille émotion. Je ne voyais plus clair. Cécile me demanda pourquoi j'étais si pâle. Le maître de la maison était revenu sur ses pas, voyant des places vides à la table. 11 ne fut pas moins surpris que moi de voir apparaître une nouvelle figure. « Monsieur, lui dit la dame à brûle-pourpoint, vous voyez une voyageuse qui va en pèlerinage à Notre-Dame de Liesse. Rassurezvous, je ne suis pas tout à fait une sainte du calendrier. On m'a dit à Athies que c'était fête aujourd'hui chez vous, que vous étiez l'homme du monde le plus galant, que les étrangers étaient admis à visiter les ruines de votre abbaye ? — Les étrangers, dit l'amphitryon, mais les étrangères! Avec des yeux comme les vôtres, vous allez mettre le feu aux quatre coins de ma maison. — J'y compte bien, monsieur. — Voulez-vous me dire, madame, à quelle princesse j'ai l'honneur de parler? — Monsieur, je ne suis qu'une princesse de théâtre, je joue la comédie quand je ne vais pas en pèlerinage, et je me
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J^^^^J^^J^TM^T^âi^m^ quand je ne me nomme pas
Hyacinthe. » . ,
Le maître de la maison ne savait quel parti prendre. Ses convives l'attendaient ; il lui fallait, sans perdre de tems accueillir cette femme ou la mettre à la porte. Mais déjà sous le charme de cette fille d'Eve qui montrait de si belles dents, il lui donna le bras, et, sans plus de pourparlers, il la conduisit dans la salle à manger. Il se fit un silence éloquent qui ne troubla pas cette femme, mais qui troubla M. de L-y. Par un regard rapide, sa femme lui fit comprendre qu'il venait de faire une fausse entrée H n'osa prier les convives de se déranger et conduisit M"» Hyacinthe à la place réservée a Cécile « Eh bien! me dit mon amoureuse, voila qm est parfait, elle a pris ma place dans votre cœur et la voila nui prend ma place à table! . M. de L-y, me voyant . à la porte de la salle à manger, me fit signe de venir a côté de M"« Hyacinthe ; après quoi il alla se remettre en face de sa femme, qui lui demanda sévèrement ou il allait placer Cécile.
Cécile avait déjà disparu pour cacher ses larmes; moi, tout en regrettant d'abord de ne la pouvoir suivre dans le parc je venais de m'asseoir près de Hyacinthe ; mais tel était le charme pénétrant de cette aventurière pour un écolier de seize ans, que bientôt je m'enivrai de sa présence, comme le vigneron s'enivre de la grappe foulée Elle répandait un trop vif parfum de patchouh, mais elle répandait en même tems je ne sais quelle verte odeur de jeunesse, car, tout épanouie qu'elle tut deja, elle ne comptait que vingt-cinq printems, le matin de la vie rayonnait encore sur son front. Elle avait des bras admirables, bien moins ornés par ses bracelets que par
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ses mains, qui paraissaient d'autant plus blanches en regard de toutes les mains provinciales un peu brûlées par le soleil. Elle était plus belle par la physionomie que par la ligne. Elle avait même le nez légèrement retroussé; mais qui a songé à condamner le nez de Roxelane ou de Cléopâtre } La flamme de ses yeux semblait agiter ses cils. Elle avait la chevelure des Vénitiennes, ces femmes presque brunes qui se font dorer par le soleil.
Son autre voisin était un procureur du roi, qui craignait de compromettre sa cravate blanche en causant beaucoup avec elle, ce qui me valut ses bonnes grâces pendant tout le dîner ; mon genou touchait son genou ; elle me parlait de Paris avec l'enthousiasme des Parisiens, qui, après huit jours d'absence, ont déjà le mal du pays. J'avais le cœur mordu. Cécile était bien loin.
Vint le dessert, le procureur du roi s'enhardit, je fus presque délaissé. Quand elle vit que l'heure était venue de mettre en campagne toutes les troupes légères de sa coquetterie, elle multiplia ses sourires et ses œillades. Elle fut extravagante, spirituelle, imprévue; elle eut pour les femmes mille chatteries adorables. Toute la table tomba sous le charme de cette autre Circé, comme si elle eût versé un philtre dans le vin de Champagne. « A la plus belle ! » s'écria M. de L — y en portant le premier toast; et tout le monde se tourna du côté de Hyacinthe. « La plus belle, dit-elle en levant sa coupe vers la maîtresse de la maison, la voilà ! » C'était la dernière conquête à faire, elle la fit.
Je ne saurais redire tous les gais propos et toutes les folles paroles qui coururent sur la nappe. Moi seul j'étais triste, parce que je prenais malgré moi au se-
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rieux cette vision qu'il fallait toucher des lèvres, mais qu'il ne fallait pas appuyer sur son cœur. Plus elle allait et plus elle éclatait en séductions. Elle racontait son voyage à Notre-Dame de Liesse avec toutes sortes d'impertinences voltairiennes. Rien n'était plus drôle que l'histoire de son âne : Elle l'avait acheté à Semilly, tout exprès pour aller en pèlerinage ; mais le pèlerin, qui ne songeait pas à faire son salut, ne voulait pas aller de ce côté-là, aussi il avait tous les caprices d'un âne bien né, déclamant sa passion à toutes les ânesses qu'il rencontrait.
Enfin on sortit de table et on s'éparpilla dans le parc. Je ne quittai pas Hyacinthe plus que son ombre. Elle me trouvait trop jeune, mais elle avait toujours, par habitude de coquetterie, un sourire pour moi.
Au détour d'une allée, comme nous étions un peu masqués par des dahlias, elle me passa familièrement le bras autour du cou et me demanda si j'étais amoureux d'elle. Oui, amoureux par les lèvres. Quoique Cécile fût toujours dans mon cœur. J'essayai d'embrasser Hyacinthe ; elle s'enfuit en me jetant une rose à la tête; je voulus lui jeter mes baisers, mais elle courait trop .vite. Je lui saisis la main à travers une treille ; elle approchait ses dents d'une grappe toute verte — et elle mordit un peu mes lèvres ; — après quoi elle fit une pirouette qui la jeta dans les bras du procureur du roi, car lui aussi comptait sur les hasards des détours d'allées.
Je rencontrai Cécile qui se mit à chanter en me voyant, comme si elle n'eût que cela à faire. J'allai à elle, mais elle se détourna fièrement. On rentra bientôt pour ouvrir le bal. Tous les violons des villages voisins avaient été appelés au château ; ils préludèrent par des motifs
de Mazaniello. Aussi, comme je retrouve mes seize ans quand un musicien de mes amis me joue les airs déjà vieux et toujours jeunes de ce chef-d'œuvre méconnu apporté par les brises de Procida et du Pausilippe !
La sœur de Cécile m'avaitprié d'ouvrir lebalavec elle. Je me trouvai, sans l'avoir cherché, en face de Hyacinthe. On m'avait donné un maître de danse comme un maître de violon ; mais mon vrai maître de danse, ce fut Hyacinthe : je compris, en la voyant, que la danse n'a pas de grammaire, que c'est une inspiration donnée par la musique. Jamais Elssler, Cerrito, la Rosati, ne m'ont paru plus légères, plus folles et plus lascives que Hyacinthe s'abandonnant à tous les caprices d'une Parisienne qui amuse des provinciaux. Elle commença d'ailleurs par un grand air de dignité, comme eût fait Diane de Poitiers dansant la Romanesca; mais peu à peu elle reprit ses habitudes théâtrales. Elle finit par s'abandonner à tous les souvenirs du bal de l'Opéra. C'était au temps où la danse avait pris ses coudées franches et avait rejeté les lois de la césure comme les poètes dans les vers romantiques.
C'était charmant sans qu'on sût où était le charme. La société était bien un peu scandalisée, quoiqu'elle se laissât entraîner à son insu par les séductions irrésistibles de cette femme qui était venue, comme la tempête, tout bouleverser à son passage. On était toujours sur le point de la condamner, mais elle était si belle et on lui trouvait tant d'esprit ! On n'était pas précisément à l'hôtel Rambouillet. On pardonnait tout à cette comédienne de rencontre, sauf à la mépriser le lendemain. On était en un jour de fête et on prenait le plaisir sous quelque figure qu'il se présentât. Vers minuit, cependant,
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si un voisin de campagne se fût présenté au château et qu'il eût entrevu, même de loin, ce galop orageux qui nous emportait tous, il aurait cru à une ronde fantastique, peut-être au sabbat.
C'était moi qu'elle avait choisi pour ce dernier galop, non pas sans doute à cause de mes déclarations galantes, mais parce que, de tous les danseurs, j'étais le seul qui se fût mis à son diapason ; mon amour avait pris le diable au corps : j'étais heureux de me sentir emporté par elle, mes lèvres effleurant ses cheveux, dans cet infernal tourbillon où j'aurais voulu m'abymer dans un cri d'amour. Mais quand les joueurs de violon donnèrent leur dernier coup d'archet, tout fut fini ! Je touchai la terre du pied, car on m'avertit qu'il était tems de partir. « Partir ! » C'était le dernier mot de cette belle comédie. La toile tomba, et je m'en allai comme le premier spectateur venu, moi qui avais joué le rôle de l'amoureux.
La plus belle nuit succédait à la plus belle journée. Les étoiles chantaient leurs poèmes nocturnes. Quand nous traversâmes la forêt, j'y respirai avec délices la verte odeur des chênes. Déjà j'étais un peu moins ensorcelé, comme si l'air vif m'eût dépouillé de toutes les émanations voluptueuses de Hyacinthe. Son image, qui m'avait suivi avec toutes ses séductions, s'effaça peu à peu, et au bout de la forêt, je vis reparaître la chaste et plaintive vision de Cécile.
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Qu'il ne faut pas retourner la page amoureuse
Le lendemain je voulais retrouver ma maîtresse de danse et je sellai mon cheval comme Louis XIV courant après M"" de la Vallière. Me voilà parti. Cette fois, je donnai de l'éperon jusqu'au mors aux dents; je ne savais par quel pressentiment j'avais peur d'arriver trop tard. Pourquoi arrivai-je ? A la lisière de la forêt, je vis tout d'un coup apparaître dans l'avenue du château Hyacinthe, assise sur son âne tout comme la veille, mais tournant le dos au château. « Déjà! » pensai-je. Et en quelques secondes je fus devant elle. « Pourquoi partez-vous.^ lui demandai-je. — Vous le savez bien, je vais en pèlerinage. — Toute seule? — Pourquoi donc pas ? Je ne vais pas en pèlerinage à Cythère. — Voulez-vous que j'aille avec vous ? ^^ Elle me regarda d'un air rêveur. « Non, ne venez pas avec moi, car je ne sais pas où je vais. » Et avec un doux et charmant sourire : « Qui sait, nous nous retrouverons peutêtre un jour. » Elle devint plus pâle, elle me tendit la main, elle partit.
J'avançai lentement vers le château, tournant la tète à chaque pas. Quand j'arrivai au perron, je n'osai plus parler à Cécile, tant je me sentais enveloppé par les embrassemens de cette femme; mais j'étais si triste, que la jeune fille vint d'elle-même reprendre la conversation juste au point où nous l'avions brisée la veille. « Voyons, me dit-elle gaiement, sans toutefois masquer
Primavera
sa^T^il^n^^îî^^^ que vous lisez dans ma main ? « le la regardai avec l'enthousiasme d'un religieux amour. ; Je lis que je vous aime, » lui dis-je. Et, emporté par mon cœur, quoique nous ne fussions pas seuls, ] appuyai mes lèvres sur ses cheveux. . L'orage est donc passe? me dit-elle en rougissant. - Oui, m'écriai-je en entraînant à la fenêtre, voyez plutôt comme le ciel est
En un seul jour, j'avais du même coup ressenti les douceurs de l'amour et les ivresses de la volupté. Mais le souvenir d'Hyacinthe ne fut qu'un nuage flottant, bientôt brûlé au soleil. Ma soif inapaisée se calma peu à peu dans la compagnie de Cécile que je revoyais souvent- les deux femmes n'en firent plus qu'une. Bien mieux, Cécile perdit en quelque temps son prestige d'amoureuse idéale. Elle tomba du ciel. Je ne vis plus en elle qu'une belle fille faite pour aimer terre a terre. La prose étouffait la poésie à ce point qu'un jour je me demandai si M- Hyacinthe n'était pas plus vaporeuse ,pour me servir d'un mot du tems) que ma douce et idéale Cécile. C'est que le cœur n'est jamais content. Il cherche encore quand il a trouvé. Il faut dire aussi que la belle et opulente Hyacinthe avait du diable au corps, tandis que la blonde et nonchalante Cécile aimait comme tout le monde, sans créer l'orage.
Vinat ans après, au Théâtre-Français, on m annonça une dame voilée qui demandait à lire un manuscrit et a débuter. Elle entra, un manuscrit à la main et elle me oarla ainsi après avoir soulevé son voile : « Monsieur le directeur, j'ai étudié l'emploi des reines de tragédie. - Eh' mon Dieu ! m'écriai-je avec quelque surprise, je vous reconnais. - Vous me reconnaissez? c est impos-
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sible, dit-elle tristement, car je ne me reconnais pas moi-même .. .Moi aussi j'ai joué Chimôneet Hermione... — Madame, si je ne me trompe, j'ai valsé il y a vingt ans avec vous, un soir que vous alliez en pèlerinage à Notre-Dame de Liesse. J'aurais bien joué Roméo celte nuit-là, si Juliette m'eiit appelé à son balcon. ^)
M"^ Rachel entra et m'appela dans l'embrasure de la fenêtre. Elle me pria de l'accompagner chez le ministre d'État. Je saluai .M"® Hyacinthe en prenant son manuscrit et en la priant de revenir. « Quelle est cette belle dame ? me demanda M^'^ Rachel. — C'est une tragédienne que je n'avais pas vue, je crois, depuis vingt ans. — L'imprudente ! elle ose se montrer après un pareil entr'acte ? »
Elle revint le lendemain, mais on était en lecture. J'étais d'ailleurs fâché de l'avoir revue : Elle m'avait presque gâté un de mes plus vifs souvenirs. La jeunesse a des visions qu'il ne faut pas toucher des mains. Quand nous avons vingt ans, toutes les femmes sont pour nous des gravures avant la lettre ; mais si nous les revoyons vingt ans après, les Marc-Antoine ou les Rembrandt sont des épreuves barbouillées qui ont perdu toute leur fraîcheur, tout leur relief ou toute leur poésie.
Je n'ai pas lu jusqu'au bout la comédie de la comédienne. C'était assez follement spirituel, en prose bonne à mettre en vers. Elle ne revint pas, mais elle m'écrivit qu'elle demeurait à l'hôtel des Princes. Je fis quatre pas de son côté, mais tout curieux que je fusse de savoir son histoire, j'eus peur de succomber à la tentation, tant j'étais repris au.\ illusions de mes dix-sept ans. Je n'y allai pas. Elle m'écrivit une seconde fois pour nie dire qu'il n'y avait rien à attendre d'un pays où l'art
Priniavera i2j
était méconnu; en conséquence, elle partait pour le Sacramento. Elle était encore assez belle pour monter là-bas sur la roue de la fortune. Quoi qu'il lui soit arrivé, elle n'aura jamais été si riche qu'au temps où ses cheveux d'or ruisselaient sur ses épaules de marbre rosé !
Le Violon brisé.
C'est si loin de moi que je me regarde passer dans cette aventure comme si je voyais passer un étranger.
Ce fut une bourrasque. Le ciel redevint clair et je retrouvai tout mon amour pour Cécile. Plus j'allais et plus j'étais doucement affolé de cette belle fille pâle, souple, svelte, attristée comme si elle pressentit qu'elle n'avait qu'une heure à vivre. On la surnommait quelquefois la Belle et la Bête. Belle oui, bête point. C'est que, perdue dans ses rêveries, elle ne parlait presque jamais. Son silence était mal jugé par toutes les babillardes de son âge; mais elle avait bien mieux que ses compagnes l'éloquence du cœur.
J'ai conté mon histoire avec Cécile dans un petit poëme qui a pour titre: Pourquoi f ai brisé mon violon. Souvent j'essayais de lui traduire les poésies de mon âme, par des mélodies plus ou moins trouvées sou-
128 Les Co7ifessio7is
dainement, plus ou moins retrouvées dans les maîtres anciens :
D'un vieux moulin à vent farais la dictature. Comme un fer nautonier que de fois f ai bravé Les orages du cœur et ceux de la nature, Qui dans leurs bras d'air' vif m'ont si haut soulevé ! f aimais le vieux moulin et son architecture Comme un pays perdu, comme un pays rêvé.
Un moulin ! direz-vous : par quelle fantaisie ? Je jouais les Alceste d peine d dix-sept ans. Les moulins ont souvent logé la poésie : Rembrandt y médita; Van Dyck, tout un printems, Y vécut amoureux d'une blanche Aspasie ; Coucy pour sa beauté s'enfarina longtems.
Jetais seul, libre et fer da7is ma docte retraite. Je n'avais rien à faire et mon maître Apollon Avait tout doucement guidé ma main distraite Vers barchet oublié d'un brave violon, Oui se mit à chanter d'une voix indiscrète Que j'aimais une fille habitant le vallon.
Elle vint au moulin montrer sa beauté fraîche.
Ah ! je la vois encor qui monte l'escalier.
Je cours à sa rencontre, et, pour la battre en brèche,
Cette agreste vertu qui sentait l'espalier,
Je lui baise le cou ; mais la voilà qui prêche,
Qui se fiche et s'enfuit vers le prochain hallier.
On éiail en vendange, et la grappe jaunie Tombait a pleins paniers sur le coteau voisin.
Prim avéra j2ç
Je crois entendre encor la rustique harmonie, Et voir quelque bacchante en corset de basin. Cécile revenait de sa vigne bénie ; Elle avait à s^n bras un panier de raisin.
Nous mordîmes tous deux la grappe la plus blonde . — Si rouge notre lèvre et si blanches nos dents! — Jusques au dernier grain, en oubliant le monde, Et ne voyant le ciel que dans nos yeux ardens ! Jusques au dernier grain ! ô mesure profonde! Ce grain c'était sa bouche et je buvais dedans.
Que nous étions heureux en ces belles folies ! Apollon du moulin, je poursuivais Daphné. Cécile était jolie entre les plus jolies ; Pour moi, je n'étais pas encore un raffiné. Sa beauté me cachait celle des Ophélies : A ce seul souvenir mon front a rayonné.
Mais Cécile mourut. Voici l'histoire en prose : Pourquoi mourut-elle soudainement? Mystère de la vie et de la mort ! La vie et la mort ont leur magnétisme ou leur dédain : elles vous prennent ou vous rejettent. Depuis quelques jours. Cécile, cette rayonnante lumière, me semblait toute voilée. Une éclipse. « Pourquoi cette figure? — Bientôt tu ne m'aimeras plus! — Je t'aimerai toujours. — Non — Pourquoi ? — Parce que j'ai donné mon âme au diable. »
Je m'imaginai que j'étais le diable ; je pris Cécile sur mon cœur. « Non, dit-elle, ce n'est pas toi. » Je voulus, soudainement jaloux, la repousser loin de moi, mais ses
i3o Les Confessions
yeux me désarmèrent. «Écoute, ne me condamne pas. » Elle pleura toutes ses larmes.
Et elle me raconta ceci : Sa jeune sœur était un enfant terrible qui venait de se laisser prendre en sa seizième année par un de ses cousins, un jeune dragon en garnison à Laon, qui venait tous les dimanches à Bruyères chez la mère d'une de ses amies où elle allait elle-même. On jouait aux jeux innocens avec d'autres jeunes filles et d'autres jeunes gars. Cécile aussi était souvent de ces jeux-là. Le bruit se répandit, très haut bruit, qu'on avait surpris le dragon courant les blés le soir avec .M"'- Lucie ; elle pouvait bien dire que c'était pour cueillir des bluets et des coquelicots, mais la mère s'indigna à juste titre et décida qu'elle allait la mettre au couvent, que dis-je? dans une maison de correction.
Cécile adorait sa sœur; puisqu'aussi bien déjà elle était accusée d'avoir couru les blés avec moi, elle voulut sauver Lucie en déclarant, tout haut que, c'était elle qu'on avait surprise avec le dragon. Voilà qui était beau, mais le sacrifice fut au-dessus de ses forces ; on avait pu lui pardonner son escapade avec moi sous prétexte qu'il y avait peut-être un mari sous l'amant, mais cette fois la réprobation fut terrible, car tout le monde lui jeta la pierre, jusqu'à cette petite folle de Lucie qui se moqua d'elle.
On ne connut ce beau sacrifice que longtems après, quand Lucie était déjà mère de famille. Si j'avais pu braver ma famille, moi qui savais tout, j'eusse vengé cette adorable Cécile en l'épousant; mais que voulezvous que fasse un gamin de dix-sept ans r
C'est en vain que je voulus la consoler et la ramener
Primavera i3i
à la raison, car elle était devenue un peu folle, une folie sombre, une folie funèbre. Elle ne pouvait se consoler d'être deux fois accusée. A huit jours de là elle mourait désespérée, sans que sa mère se désarmât. On ne douta pas qu'elle ne se fût empoisonnée.
Un matin une moissonneuse vint me dire : « Savezvous que Cécile est morte? » Ce qui me fut un grand coup. Je l'avais, vue la veille toute souriante encore, un roman à la main, se promenant avec sa mère. Il me sembla qu'elle avait pâli, mais elle m'avait dit : demain. Cette fois-là, demain voulait dire jamais.
J'aurais donné tout au monde pour la revoir une dernière fois sur le lit funéraire, mais ma mère s'attacha à moi et pleura avec moi pour me consoler. Mais combien de fois suis-je allé parler aux roses de son tombeau !
Blonde moisson d'amour que la mort a fauchée !
Je brisai mon violon, comme le roi de Thule jeta sa coupe à la mer, mon violon qu'elle aimait, parce que je ne lui jouais que des airs doux à son cœur.
Celles qui meurent jeunes ne sont que des visions; à peine les a-t-on appuyées sur son cœur qu'elles s'évanouissent, blanches nuées qui se perdent dans le ciel. Quand on les évoque, ce ne sont toujours que des images idéales. De tems à autre quand jevais au cimetière saluer d'autres visions, je m'arrête en contemplation devant la croix qui protège sa tombe. L'oubli est venu qui a tout effacé ; son nom seul je m'en souviens; la croix ellemême tombera, à la première bourrasque; il ne restera rien, rien que l'herbe qui pousse, le soleil qui passe
i32 Les Confessions
et le vent qui pleure. Pourquoi les âmes reviendraientelles pour être glacées par cet autre linceul qui s'appelle l'oubli! Place aux nouveaux venus et aux nouvelles venues qui se jurent à leur tour un amour éternel. Cette éternité-là ne dure qu'une heure. D'où vient pourtant qu'en m'éloignant de cette tombe il me semble qu'une voix mystérieuse me réponde quand je dis -.Adieu. Cécile! Tout le monde a passé par cet amour matinal, un premier baiser de soleil sur la rosée des pervenches, mais je doute que beaucoup aient senti comme moi la fraîcheur idéale de cette aube du cœur. Cette poésie a parfumé toute ma jeunesse. Çà et là il me revient encore je ne sais quel écho charmant de cette symphonie, chantée un beau jour d'avril :
Pourquoi pleurer au mois de mai?
Au mois de mai fai ru Cécile Tour à tour fuyante et docile,
fai vu Cécile et je Vaimai !
Mais vint la mort, la mort fatale, Elle a fui la rire natale
Et moi je pleure au mois de mai.
Primaycra i33
Que Napoléon créa des poètes
Je ne voulais pourtant pas m'éterniser dans les rêveries amoureuses; j'aspirais à devenir un homme et à faire figure par l'épée ou la plume. Je commençai par le sabre.
La grande figure de Napoléon se profilait devant tous les jeunes esprits et imprimait dans tous les cœurs le sentiment de l'épopée. L'empereur, qui n'avait pas de poètes sous son règne, créa mille poètes dans le rayonnement de sa grandeur.
Quelques historiens qui n'ont pas appris à lire dans le livre de l'humanité voudraient aujourd'hui supprimer Napoléon de l'action révolutionnaire qui a changé la face de l'Europe. Ils ne se doutent pas que sans Napoléon, qui combattait le passé à coups de génie, l'idée révolutionnaire, circonscrite en France, étouffait bientôt dans la sainte alliance des Rois. Avant la fin du Directoire, la vieille France relevait son front et se remariait à Louis XVIII. La Révolution, cette grande œuvre de justice, n'a vécu et ne vivra que parce que Napoléon l'a couronnée au.K-Tuileries, devant un parterre lointain de rois humiliés. Ses victoires et ses conquêtes, tout éphémères qu'elles fussent pour la France, sont des victoires et des conquêtes impérissables, parce qu'elles ne promenaient pas seulement la fumée de la gloire, mais parce que sous le pas de chacun de nos soldats l'idée française gerrnait. Le vieu.x monde avait fait son tems. Napoléon écrivait son épitaphe tout en marquant
i3^ Les Confessio7ts
à grands traits, de son épée victorieuse, les tables de la loi du monde nouveau. Quelles que soient ses fautes, ses jours de despotisme, ses heures cruelles, à cet héroïque Français qui gardait en son âme le levain des Césars, il fut grand dans sa vie et restera grand dans sa mort. Il sentait qu'il portait en lui l'orage qui féconde. Vainement il voulut s'arrêter : il obéissait à la force invisible que Bossuet appelle l'idée providentielle et que Eschyle nommait la Fatalité. Les petits esprits disent qu'il obéissait à son ambition. Quelle ambition ? Il trouvait trop grande la France qu'il avait faite, sa gloire était incomparable, son génie éblouissait le monde. S'il voulut toujours combattre, c'est que toujours il voyait le passé se redresser contre lui, contre la France, contre la civilisation.
A Bruyères, où tout le monde avait souffert par les guerres et par les invasions, on gardait pieusement l'idolâtrie de Napoléon : les paysans ne croyaient pas à sa mort et s'obstinaient à le voir bientôt réapparaître. Les bourgeois bravaient Louis XVIII et Charles X, en chantant à table quelques chansons de Béranger. Les vieux soldats ne désespéraient pas de promener encore le vieux drapeau par toute l'Europe avec le roi de Rome pour capitaine. On contait les victoires au coin du feu, sans s'apercevoirque plus d'un enfant manquait au foyer. Telle était l'action surhumaine de cet homme, qu'il captivait les mères de famille, tout en leur enlevant des enfans. Le beau vers d'Auguste Barbier, sur la colonne :
Ce bronze, que jamais jie regardent les mères,
n'est pas vrai. Ce bronze, c'est la patrie, c'est l'héroïsme, c'est le sacrifice. Les mères le regardent!
Priinavcra ^^^
Quand nous étions de très jeunes écoliers, notre vra ieir c'était la bataille. Nous nous divisions naturellen^ent en deux camps : les Français et les cosaques ;les plus déterminés, sinon les plus braves, s'enrôlaient parmi les cosaques. Nous avions fabriqué des lances de bois, nous nous armions de vieux pistolets, quelquefois de fourches, le plus souvent de simples bâtons. Le dimanche et le jeudi, tout Bruyères était émerveille des victoires et sifllait les défaites au milieu des hurrahs et des cris de : Vive l'Empereur ! quoiqu'on fût sous le rèanede Louis XVIIL Mais à l'école même, nous étions en'core soldats surtout dans nos leçons de géographie Nous avions copié un plan de la bataille de Laon que nous pointions avec des épingles peintes en rouge, en noir et en blanc, pour marquer le mouvement des troupes. Chose singulière, ce qui nous offusquait le plus après les Prussiens, c'était le corps d'armée de Raguse qui dans tout le pays, passait pour un traître; nous pardonnions plutôt aux cosaques qui avaient pille et violé mais qui étaient de bons diables quand on les apprivoisait. Moi pourtant je leur en voulais toujours du coup de lance donné à ma mère. Mon père, qui s'était battu sous Laon, nous montrait, à moi et a mes cousins, l'historique de la bataille, tout en rectifiant le plan que nous avions copié. II. nous prouvait que si Raguse était arrivé à tems, Napoléon reprenait Laon et chassait au loin Blùcher et Bulow. Or, pourquoi Raguse n'était-il pas arrivé à tems? Est-ce parce qu'il avait trahi Napoléon en cette heure suprême qui sonne la victoire ou la défaite? est-ce plutôt parce qu il ne connaissait pas le pays ? mais alors pourquoi n'avaitil pas suivi le chemin indiqué par Napoléon? Au heu de
i36 Les Confessions
prendre la route impériale de Reims à Laon qui le jetait à découvert au milieu de cent mille ennemis, il devait prendre l'ancienne voie romaine qui part de la Maison- Rouge où il était le matin et qui vient directement à Ladn par Bruyères, ville encore fortifiée en 1814; en y arrivant de bonne heure, il se raccordait avec l'armée de l'empereur, tout en inquiétant l'armée ennemie. Aucun historien n'a dit cela; Raguse, dans ses mémoires, passe légèrement là-dessus. Or, mon père était un des quatre cavaliers de la division Nansouty qui portèrent, par quatre chemins, à Marmont les ordres de l'empereur. On disait que Marmont avait suivi le chemin des royalistes. On dit aussi qu'il jouait aux cartes avec eux le jour de la bataille de Laon. Dans le pays, quand un ami trahit un ami on dit encore Ragiiser *. A la légende des cartes près, j'ai bien peur que cela ne soit vrai.
Les batailles de Craonne et de Laon, les trois sièges de Soissons, les trahisons de Marmont et de Moreau second du nom **, l'héroïsme des vieux soldats et des conscrits sont des légendes qui passent encore de bouche en bouche dans le pays.
* Le général de Trobriand nous contait ces jours-ci dans le parc de Gaillardet, à Albéric Second et à moi, qu'à Venise, où séjournait souvent le duc de Raguse, les gondoliers refusaient de conduire l'ancien ami de l'empereur, en criant : « Tu vois bien cet homme, il a trahi son ami Napoléon! » Le châtiment est partout.
** Il y a deux généraux du nom de Moreau qui ont trahi Napoléon, un trop célèbre et un bien inconnu. Cet inconnu devait défendre Soissons coûte que coûte pour arrêter Blûchcr, il ouvrit les portes toutes grandes.
Primavera ^-^7
Il n'y a rien dans l'histoire de plus émouvant car c'était Napoléon, à son dernier acte, si ce n'est a sa dernière scène : les adieux de Fontainebleau-.
Quoique mon grand-père Mailfer fût répubUcam, quoique mon grand-père Houssaye fût royaUste, j eta.s au collège tout napoléonisé par l'épopée impériale ce qui n.e donna la première idée de devenir soldat. Ma mère, sans le vouloir, m'enracinait dans cette idée, par son art entraînant de me conter les dernières années de 1 Empire. Grâce à mon oncle Frlindt, qui fut tour a tour ne ?ai-je pas dit, peintre de Mane-Antoinette, de Joséphine et de la duchesse de Berry, ma mère avait vu 1 empereur à la Malmaison, d'où elle était revenue enthousiaste ; aussi me disait-elle le roman de l'empereur, de Joséphine et de Marie-Louise.
Tous les hommes de ma génération ont ete doues du sentiment épique, parce qu'ils tenaient, par leur mère aux grandes épopées delà Révolution et delEmpi.e. Le monde n'a pas traversé une époque plus grandiose. Désormais il fallait se résigner à se croiser les bras et a retomber, du haut de la poésie, dans le troisième dessous du terre-à-terre. Les plus exaltés bataillaient avec les idées dans l'armée romantique, à moins qu'ils n allassent batailler en Afrique contre les Arabes. Ce fut la génération des cavaliers et des barbus.
^ Harel, qui savait par hasard le jour de ma naissance disait devant mi à Dumas: « Le jour où Arsène Houssaye est ne fu le plus beau de ma vie, car j'ai été un héros ce JO";-l-^ommc sou's-préfet de Soissons, j'ai fait une sortie avec tant d impe tuosite que j'ai jeté l'effroi dans toute une ^'-"^^^•^^;^^^;. ' ^^^ avons eu la gloire à Soissons, le jour de Pâques, ^e chanter u Te Dcum a Napoléon huit jours après les adieux de Fontaine bleau, quand déjà Louis XVIH régnait aux Tuileries.
i38 Les Confessions
Comme beaucoup de femmes de son tems, ma mère avait l'idolâtrie de Napoléon, parce qu'elle était romanesque et qu'il représentait son idéal épique : l'homme souverain et le souverain des hommes. Quoiqu'elle eût déjà pleuré plus d'un des siens par la faute de cet insatiable coureur de hautes aventures, dont la destinée l'obligeait à vouloir vaincre encore après avoir vaincu, la curiosité tout autant que l'amour la poussa à la bataille de Laon, où elle espérait voir mon père. Ce fut en la compagnie de son père et de Beffroy de Reigny, surnommé le cousin Jacques. Ils virent passer ce qui restait de la grande armée.
C'était, il est vrai, à deux pas de chez nous ; l'amitié du général Nansouty permit à ma famille de franchir les premières lignes et d'arriver tout au matin jusqu'à l'rcel. Napoléon descendant de sa berline pour monter à cheval passa devant ma mère qui lui dit en montrant son sein: « Sire, mon mari se bat pour vous et il y a là un soldat. » 11 était trop tard.
Napoléon salua et sourit sans dire un mot ; mais vint une autre femme qui ne lui chanta pas la même chanson. « C'est l'empereur Napoléon! s'écria-t-elle ; ah çà! est-ce qu'il ne va pas me dire où sont mes fils? » L'empereur ne se tourna pas vers elle, mais elle continua à parler très haut : c'était une paysanne pas du tout façonnée au langage des Cours. « Monsieur l'Empereur, donnez-moi donc des nouvelles de mes fils qui ne m'écrivent plus depuis un an. — Nous nous retrouverons tous, » dit Napoléon partant au galop pour rejoindre Ney. Sur ce mot, un aide de camp montra leciel. Celui-là ne croyait plus à Napoléon, mais croyait encore à Dieu.
Ma mère essayait de consoler la pauvre femme, de
Prnuai'era i3ç
plus en plus exaltée dans ses sanglots. « Non, Madame, je ne me consolerai que si je vois mes deux fils. Vous savez bien que c'étaient les plus beaux enfants du monde. On m'a arraché le premier des bras, un brave soldat, voyez-vous, car il a eu tout de suite des galons! Par malheur le second a voulu retrouver son frère : où sont-ils? ils m'ont écrit trois fois, mais pas un mot depuis un an ! »
Comme la mère désolée disait ces mots, un drame terrible allait presque la consoler d'avoir perdu ses fils morts en braves. On entendit des cris à quelques pas de là; c'étaient de tout jeunes soldats qui avaient fui à l'heure de la bataille. Ils étaient poursuivis par des chasseurs à cheval, carabine au poing. Un coup de feu partit, un homme tomba, c'était pour l'exemple, afin que les autres fuyards s'arrêtassent. Bientôt on entendit des cris déchirans. Une des femmes qui étaient parmi les curieux venait de se précipiter en criant : « Pierrot ! Pierrot ! »
Oui, c'était Pierrot, c'était son fils pris à la dernière réquisition. Ce tableau fit pleurer toutes les mères. On s'était approché : « Les lâches, ils ont tué mon fils.» Mais un chasseur cria à cette mère désespérée: «C'est votre fils qui fut un lâche. »
A ce mot, la première mère, celle qui, furieuse et éplorée, avait demandé compte de ses deux fils à Napoléon, dit avec orgueil: « Dieu merci, si mes fils sont morts, c'est l'ennemi qui les a frappés. »
Je conte tout ceci d'après des ouï-dire, car mes yeux n'étaient pas encore ouverts.
Vainement, avec une poignée d'hommes, l'empereur résistait à toute l'Europe déchaînée aux portes de Paris:
/-^o Les Confessions
c'en était fait de son épée et de son génie. 11 ne croyait plus en lui ni en sa fortune. Il se battait pour se battre. C'était l'art pour l'art dans l'héroïsme. Il dit ce jour-là à Ney, qui se jetait entre lui et les boulets : « La mort ne veut pas de moi. »
La mort a de hauts caprices : elle avait condamné Napoléon à mourir dans son lit !
Le sabre et la plume
Mon père ne lisait que le grand livre de la nature avec quelque science de l'astronomie, au point de vue des semailles et des moissons. Tout son idéal était dans son violon. S'il avait une heure à perdre, c'était pour se jouer à lui-même plutôt qu'aux autres les vieux airs du dix-huitième siècle ; il n'est pas jusqu'à Lully qui ne le charmât par sa musique « silencieuse ». Son amour des lettres ne dépassait pas /.7 Vigne à Claudine, de Dufresny, ou le Plaisir d'amour, de Florian ; tout le reste lui semblait de la vaine rhétorique. Mais tout ignorant qu'il fût, il savait toujours à point ce qu'il faut savoir. Si bien que dès que je voulus m'aventurer dans l'art d'écrire, il me représenta qu'il fallait que je fusse maudit pour faire un métier où Corneille, Molière, Racine, étaient tous les trois plus ou moins morts de chagrin, crucifiés sous les injures de leurs ennemis. Yoltaire luimême avait senti, avant son apothéose, toutes les douleurs de la calomnie, de la proscription et de l'injustice. * Et tu t'imagines que tu seras plus heureux que ces
Primavera ^4^
quatre hommes de génie, toi qui ne seras pas un homme
de génie. « ...
I a-dessus mon père jeta au feu tous les livres qu il trouva sous sa main, même un Homère de M- Dacier, qu'il m'avait donné lui-même. Je me précipitai pour sauver mon Homère, mais mon père me rejeta vers la porte, en me disant qu'il voulait, fût-ce par force, me sauver de moi-même. Ma mère survint. Il était pale et terrible car il avait des colères subites qu'il ne pouvait dominer. « Vois-tu. dit-il à ma mère, j'aimerais mieux lui voir jouer le rùle de Tenfant prodigue que de le voir affolé de ces idées-là. « Enfant prodigue! je ne demandais pas mieux, mais où prendre les louis d'or>
Je revins jusque devant mon père, résolu de montrer ma volonté. « Eh bien ! lui dis-je, je serai un enfant prodigue de son sang, car de ce pas je vais me faire soldat. — J'aime mieux cela, dit mon père. »
Il était convaincu que je n'en ferais rien. Mais, le jour même, je m'engageai pour la durée de la guerre dans les lanciers, dont un escadron passant par Laon m'avait allumé l'imagination la veille.
Lui-même, je l'ai dit, avait été soldat sous l'Empire, soldat de la dernière heure : - il jugeait que la guerre faisait beaucoup de bruit pour rien. Il était brave, mais il ne l'écrivait pas sur son chapeau. Il aimait la vie familiale; or, il avait vu partir autour de lui tant de parents et d'amis qui n'étaient pas revenus qu'il en rabattait beaucoup de son amour pour la guerre; toutefois il aimait mieux encore me voir soldat que poète. Il vint signer avec moi.
Je ne manquai donc pas mon coup à propos de la campagne contre le roi de Hollande, en novembre 183 1.
J'aurais mieux aimé caracoler parmi les hussards, mais je m'engageai parmi leslanciers.décidéàtout pourfendre, même les moulins à vent. iMe voilà parti très gai, chantant plus haut que les autres, ne doutant pas de ma fortune militaire. Par malheur ce ne fut qu'une simple promenade égayée par quelques escarmouches.
Les Hollandais fuyaient devant nous sans presque se retourner.
Furieux de n'avoir pas eu l'occasion de « cueillir des lauriers » sous les armes, je rentrai comme tant d'autres dans « mes foyers ».
Être tué en prenant un drapeau à l'ennemi comme mes cousins Frûndt,-quoi de plus beau ! C'est vivre par sa mort. Mais la guerre finie, à quoi bon rester soldat } J'accrochai mon sabre et je pris la plume. S'armer d'une plume c'estencorese faire soldat dans la bataille de la vie.
Je me promis bien de reprendre du service à la première occasion. Autant la mort me paraissait horrible dans le litd'un malade, autant elle me paraissait bonne fille dans le feu d'une bataille. Je la vis de près l'année suivante au cloitre Saint-Méry, le second jour de l'insurrection de Juin, mais ce n'était pas encore l'heure ni le moment.
Cependant le coin du feu si doux pendant longtems n'était plus qu'une tribune où mon père malmenait mes idées. Comme je n'avais pas d'argent pour me risquer à Paris, je me réfugiai au fond des bois avec mon fusil de chasse et mon chien Belle-Patte.
Ce fut sur la montagne de Vosges, dans une petite forêt nommée la Chambre-aux-Loups, qui devint ma chambre pendant tout l'hiver de 18^-1832.
Et là j'ébauchai des drames cl des romans. Encre perdue!
Priniai'cra
La rie dans les bois
T a forêt est le palais de la solitude. Les bois étaient Ldéià pour moi tout un monde vivant. Il y a des gens qui se sentent isolés et perdus dans une foret; je m y retrouve chez moi, dans tout un peuple parlant. Il tant ne pas croiue à Dieu pour méconnaître l'àme du chêne et du buisson ; du chêne qui chante les grandes symphonies des orages et des recueiUemens, du buisson qm tleuritsous les sérénades et les aubades du rossignol. L'esprit humain s'épanouit en toute liberté sous ces vertes ramées que transpercent çà et là les rayons du soleil; que baignent les rosées éclatantes; que parfument les violettes, les aubépines, les framboises et les fraises. I es pavsans s'imaginent qu'ils sont cachés dans les bois comme les enfans croient qu'ils y sont perdus. Pour moi, j'ai toujours pensé que ces arbres séculaires étaient comme les magistrats d'une cour suprême qui jugeaient mes actions. J'avais le respect de leur dignité. Ces chênes, ces ormes, ces hêtres, ces châtaigniers, têtes chenues, bras levés au ciel, me parlaient le langage de l'inlini. Jen'entendais pas bien. Jecomprenais mieux :
ne sont-Us pas l'image de l'homme qui a les pieds sur la terre et qui heurte les nues de son front inquiet ? Quiconque croit à son âme, croit à l'âme des betes et à l'âme'des arbres.
Je résolus donc de me retirer du monde, - avant d y être allé, - et de vivre désormais comme un loup. 11 >
144 ^^* Confessions
avait deux huttes dans les bois en abatis : celle d'un garde-bois et celle d'un garde-chasse. Je fis brancher une troisième hutte ; après quoi j'embrassai ma mère et ma sœur, j'emportai quelques livres sauvés du feu et je pris pied au fond des bois avec la sombre volupté d'un trappiste. Mon père ne vint pas me chercher dans ma solitude, jugeant avec raison que cette fantaisie ne me serait pas mauvaise. En effet, je ne pouvais jouer par là à l'enfant prodigue.
Il y avait autour de nos huttes vingt-cinq bûcherons qui frappaient de taille et d'estoc. Quelle bataille ! quel massacre ! quel renversement ! Alors je n'étais encore poète qu'à la surface. Je regardais tomber les plus beaux arbres avec le sourire cruel des enfans qui aiment la destruction ; mais peu à peu l'émotion me prit: j'aurais voulu préserver tous les beaux arbres, les grands chênes surtout.
J'en sauvai plus d'un : quoique je n'eusse pas encore de barbe au menton, les bûcherons commençaient à m'écouter. Il fallait une hécatombe ; les victimes étaient comptées, mais je sacrifiai les ormes aux chênes, quoique les chênes fussent marqués pour la mort, quoique les ormes un peu moins forts fussent de la réserve. Mon père venait presque tous les jours, il ne me parlait pas; mais quand on lui dit que j'avais rectifié le travail du garde-bois, il voulut bien ne pas me donner tort. Je sauvai ainsi un admirable chêne qui est encore debout cinquante- ans après sa condamnation : il n'y a pas d'année, il n'y a pas de saison que je ne sois allé embrasser ce beau chêne. Certes, il n'a pas abaissé ses bras sur moi pour m'étreindre à son tour, mais j'ai senti à chaque embrassement que je parlais à un vieil ami.
Primavera j^5
La vie au bois était simple, frugale, monotone. Un horizon de haute futaie. Les variations du tems, les métamorphoses de l'automne, les symphonies du vent dans les arbres, des romans lus en promenade, des vers faits et refaits, la chasse au lièvre avec le garde-chasse, quatre repas qui n'étaient jamais des orgies, si ce n'est les jours de la soupe au cochon ; toutefois nous n'en étions pas réduits à manger des racines comme saint Arsène mon patron. 11 nous arriva même de manger d'un chevreuil poursuivi par des chasseurs de la forêt de Lavergny et tué par moi, quoique par son apparition je fusse tout aussi effaré que lui-même. Je n'oublierai jamais ses pleurs et ses gémissemens. Il me sem.bla que j'étais homicide : je tombai agenouillé devant la pauvre bête, en demandant grâce aux dieux pour un pareil crime.
Au souper on s'égayait un peu beaucoup ; nous n'étions que trois à table, mais quelques bûcherons qui couchaient aussi dans les bois venaient à la fin du repas, sous prétexte de causerie, mendier une « petite goutte ».
Leroy, le garde-chasse, un beau chanteur, nous disait les grivoiseries de Déranger. Les bûcherons alternaient par des chansons champenoises qui avaient bien leur saveur. Ce concert durait toute une heure, après quoi chacun gagnait sa hutte et s'y couchait dans la paix du Seigneur.
J'aurais pu me comparer pendant cette saison toute bocagère à un solitaire du moyen âge entaché de naturalisme.
Les bûcherons savent mieux l'histoire naturelle que ne la savait M. de Buffon, car ils ne l'apprennent pas dans les livres.
Notre esprit ne perdait pas son tems quand la cognée frappait les arbres ou quand la lune et les étoiles devisaient avec nous. Nous vivions en familiarité intime avec tous les hôtes de la foret, même avec les loups qui venaient par la neige mendier comme des chiens à la porte de nos huttes. Nous avions la bonté de les tuer pour les empêcher de mourir de faim, à moins d'être mangés par eux. Ainsi faisions-nous des renards. Nous étions tout aussi intéressés à tuer les renards, parce qu'ils dévoraient notre gibier, iM. de Buffon. qui semble avoir tout vu, a-t-il vu comme moi un renard plumer un perdreau, comme eût fait une cuisinière pour le manger dans toute sa saveur ? Si nous armions contre les loups et les renards, contre les loirs et les belettes, nous étions bons camarades avec les merles, les rouges-gorge et les petits oiseaux : tous venaient becqueter à quelques pas de nous pendant le déjeuner. Si on tuait les pies, c'était pour attraper les renards ; moyen lâche, mais malin ; une fois la pie tuée, on l'empoisonnait et on la mettait sur le chemin du renard ; il ne manquait pas d'en faire son régal et de mordre au.ssitôt le poussière*.
On suppose que ma thébaïde n'était pas gaie ? eh bien, j'y passai près de trois mois très gaiement avec le garde-bois, les bûcherons et les loups. J'avais, il est
* Je retrouve une lettre à ma sœur : » Je me suis bâti avec des branches noueuses une hutte digne de saint Antoine: envoie moi un cochon. On a recouvert les branchages de paille, de foin et de mousse. C'est un abri doux contre l'hiver. On y fait un feu du diable. Tout autour un petit bataillon de bûcherons allument çà et là des feux volans, car il fait un froid de loup. C'est le mot, puisque les loups viennent s'y chauffer la nuit. Mon chien Belle-Patte te tend la sienne. » Ma mère m'envoya un cochon avec un ruban au cou et un billet : «Je t'envoie un cochon gras en attendant le veau gras. »
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vrai, un autre compagnon : l'Homère que j'avais sauvé de l'autodafé. Je ne saurais trop conseiller à ceux qui ne pénètrent pas bien le prince des poètes de lire dans une pareille solitude VIliade et VOdyssée. Le garde-bois avait un almanach de Mathieu Lajnsberg, mais ce livrelà ne me donnait pas trop de distractions. Le matin nous chassions, tout en distribuant le travail aux bûcherons ; nous avons pu dire : Madame, il fait grand froid et fat lue trois loups. Nous ne choisissions pas le gibier, mais il ne se passait pas de jours que nous n'eussions quelques bêtes à la broche, depuis les lièvres jusqu'aux moineaux. Je crois même que nous mangions des rossignols. Leroy était bon cuisinier ; il avait appris ce métier-là à la guerre d'Espagne. On n'imagine pas toutes les ressources de ce cuisinier des bois ; ses salmis, ses fricassées, ses rôtis étaient délectables. C'est que tout cela était cuit à point sous nos yeux, c'est que jamais le feu ne fut plus beau pour la broche : c'était comme un éclat de rire. Depuis, j'ai dîné partout où on dîne bien, chez le? princes, chez les ambassadeurs, chez les LucuUus des Champs-Elysées, je ne sais pas si on m'a jamais servi un rôti pareil à celui que nous mangions avec le garde-bois et le garde-chasse.
Les soldats sont poseurs : Leroy contait ses campagnes avec beaucoup d'entrain. 11 était quelque peu hâbleur: auprès de lui, Don Juan n'était qu'un Jocrisse. Ce qu'il avait vaincu de femmes à la guerre d'Espagne était inénarrable. J'avais fortement le désir de faire la guerre, d'autant plus qu'il me peignait les Espagnoles tombées sous ses séductions comme des beautés incomparables. Il en était réduit désormais aux paysannes d'alentour. De tems en tems nous donnions à déjeuner
à quelques Dulcinées inattendues, vraies fleurs de bassescours. Je m'en lavais les mains dans ma haute idée des femmes. J'étais alors tout aux demi-déesses d'Homère. Mon père s'imaginait avec quelque plaisir que jem'é- ,tais puni moi-même. Je n'avais pas eu un seul jour de regret ni d'ennui. J'allais tous les dimanches embrasser ma mère ei ma sœur, sur le chemin de l'église, à l'heure de la messe. C'était ma manière deprier Dieu. J'étais trop bien habillé en sauvageon pour aller moi-même à la messe. Pendant la semaine je vivais en simple forestier, tout à la chasse, tout aux arbres, tout à la hutte. Quand mon père venait au bois, je me dérobais, le fusil à la main, comme si je fusse à la piste d'un lièvre ou d'un loup.
La solitude dans les neiges
On ne sait pas ce que la solitude a de charmeries intimes. Si jamais on symbolise les muses modernes, il ne faudra pas oublier la Solitude. Elle nous révèle à nous-méme, elle nous ouvre les yeux sur les grands spectacles, elle nous parle de Dieu par toutes les voix de la nature. Combien de tableaux sévères mais pourtant doux j'ai gravés alors dans mon esprit, eaux-fortes à jamais inaltérables : Les métamorphoses de l'hiver; la neige et le givre; les ormes dépouillés, noirs fantômes, les chênes et les hêtres battus des vents, mais retenant encore comme une dernière parure leurs feuillages d'or
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et de pourpre; les églantiers rouges de leur fruit; les roseaux agitant leur plumage; le gui s'attachant aux hautes branches et s'y confondant avec les nids de merles et de corbeaux; les mousses rieuses aux premiers rayons de janvier ; les pervenches cachées sous les broussailles, mais tentant toujours d'ouvrir leurs yeux bleus : La pervenche, œil des bois que le buisson protège; les moineaux gourmans qui viennent crier famine en dessinant des hiéroglyphes sur les nappes de neige ; les pigeons des fermes voisines qui se hasardent dans les bois; les chasseurs et les braconniers qui demandent du feu en passant pour allumer leur pipe; çà et là des bohémiens égarés qui vont chercher fortune dans les foires du pays.
J'écrivis alors la chanson de la neige, essayant de peindre cette carte de géographie de l'infini, cette flore de stalactites tout aussi variée que la flore des Italies, ce linceul éblouissant, qui cache la mort de la nature, mais qui sourit déjà à sa résurrection. J'ai connu une Norwégienne qui avait à Paris la nostalgie de la neige. J'ai compris cernai du pays blanc, pour les âmes pures, je dirai même pour les âmes souillées. Quoi de plus adorablement divin que ce tableau éclatant qui refait une virginité à la terre ! La neige défie toute souillure. Symbole de la Chasteté, elle est comme \'irginie, qui aime mieux mourir dans la blanche robe des vagues que de remettre sa nudité aux bras du matelot : — La neige fond sur le fumier et ne le blanchit pas.
Tout en écoutant la neige crier sous mes pieds comme crie une vierge qu'on profane, je me penchais presque amoureusement pour voir les mille et un dessins irisés que la main invisible avait tracés comme en se jouant sur
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cette pige immaculée. Ce ne sont pas seulement des fleurs, ce sont des diamans, des rubis, des topazes et des perles, quand le soleil mord la neige de ses lèvres flambantes : Tout est un monde dans les mondes. Pour l'œil distrait la neige est blanche. Il ne voit que deux images, le ciel en robe bleue et la terre en robe verte; mais l'artiste voit Finfini dans une goutte d'eau. Velasquez ne peignait qu'avec sept couleurs vierges, mais il savait bien que le grand peintre de là-haut a cent mille nuances sur sa palette. Il faut être un grand coloriste pour oser s'attaquer a la neige aussi bien qu'au givre éclatant qui fleurit les arbres quand ils n'ont plus leurs feuilles.
Je n'ai garde d'oublier un de mes premiers amis, mon chien de chasse, un grand épagneul mélancolique qui gambadaii toute la journée et qui le soir veillait au rôti avec stoïcisme. Si un bûcheron se fût avisé d'y goûter quand nous étions dehors, il eût passé un mauvais quart d'heure. J'ai eu bien des amis parmi les chiens depuis Belle-Patte, mais de combien peu j'ai gardé le souvenir: à peine de cinq ou six, en y comprenant deux chiens écossais qui ne m'ont pas aimé comme Belle-Patte !
Ce compagnon de toutes les heures couchait à mes pieds sur la paille ; .il me suivait partout; quand je rencontrais ma mère et ma sœur, il les caressait comme s'il se sentait de la famille.
Pauvre Belle-Patte ! A quelque temps de là il fut la victime d'un chasseur maladroit ou jaloux. Je le vis revenir tout saignant. Il tomba à mes pieds, il me regarda avec ses beaux yeux profonds, il pleura de douleur morale comme de douleur physique. J'étais désespéré. Je le soulevai sur moi, mais sa tète retomba.
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c'en était fait de lui : il était mort, mais il avait voulu mourir dans mes bras.
J'enterrai mon chien sous un buisson que nous connaissions bien tous les deux. Je le pleurai avec de vraies larmes, tout en me rappelant ses vertus. Quelques jours après, comme j'attendais une de mes sœurs à l'hôtel de l'Ours, je vis arriver bruyamment le chasseur qui avait tué Belle-Patte. Il me salua. Je le regardai du haut de mon ressentiment. 11 alla s'asseoir à une table où quelques buveurs parlaient politique, c'est-à-dire se disputaient. Il était violent, il parla haut pour avoir raison. On le maltraita, on l'injuria, on l'exaspéra. « Prenez garde, dit-il en s'agitant, il ne faut pas «m'embêter», car dans ma colère je tuerais un homme comme un chien. I II me regarda. Je n'étais plus maître de moi; je me précipitai sur lui et je le jetai à terre en lui disant : «-Ah vous tueriez un homme comme un chien ! »
Homme, créature de Dieu, qui t'a appris l'amitié? Un chien. Qui t'a appris la haine? Un homme.
La Bohémienne Kika
J'ai toujours aimé les caravanes de comédiens; j'avais des sourires d'ami pour tous ces chariots du roman comique traînés par des fantômes de chevaux et conduits par la Misère en habit de fête. Tous ces cris, tous ces
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panaches, toutes ces chansons me donnaient le vertige et jetaient mon esprit dans l'abyme de l'invraisemblable. Comme j'avais horreur de la vie mathématique, je m'échappais dans ces tourbillons de l'impossible d'autant mieux que je voyais les bourgeois s'embourgeoiser tristement dans leur vie bourgeoise, tandis que ces comédiens d'aventure bravaient le froid et la faim avec une gaie bravoure. N'étaient-ils pas plus heureux dans leur course à travers le monde que ces bonnes gens rivés à leur travail, prêchant l'économie et mourant de faim à force d'avarice! Combien de fois, à Montbérault, quand je voyais passer ces coureurs d'aventures, d'où qu'ils vinssent, de Bohême ou de France, je leur donnais l'hospitalité écossaise, portant ma sollicitude jusqu'à leurs chevaux, jusqu'à leurs chiens. On me trouvait bien un peu fou et on m'accusait défaire ripaille avec eux. Je ne m'en défendais pas, regrettant toujours qu'ils n'eussent pas mieux soupe. Quand je fus devenu un simple bûcheron, dans le plus rude des hivers, ne possédant qu'une hutte dans les bois, j'avais encore la fureur de l'hospitalité. Ainsi un jour, par la neige, je fus appelé par tout un concert imprévu. C'étaient des bohémiens qui avaient campé dans un verger voisin du bois et qui se donnaient à eux-mêmes une symphonie, ne pouvant se donner à dîner. Il faut avoir vu cela pour y croire : quatre hommes, quatre femmes, deux chevaux, un chariot, une vraie maison. Tout le monde couchait là-dedans sans bien reconnaître sa pla:e, parce qu'il n'y avait qu'un lit. Un carrosse suivait le chariot. Je fus tout émerveillé, à la vue de ce carrosse traîné par un âne. J'étais familier à l'œuvre deCallot, rien ne m'avait paru si invraisemblable. La carcasse datait du tems de la
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Régence : c'était écrit par des peintures à la Watteau représentant des armoiries avec de jolies filles pour supports ; mais il fallait de bons yeux pour les voir, tant les années avaient passé dessus. Les quatre roues étaient de quatre paroisses; tout, moins les armoiries. avait été repeint en jaune, du jaune le plus outrageant. Ce carrosse avait dû être volé dans quelque vieux château, où il s'ennuyait. Je demandai, — pour entrer en conversation criminelle avec la plus belle fille de la troupe, — si on voulait me vendre ces peintures à la Watteau, qui étaient peut-être de Watteau. Mon oncle, le peintre, m'avait déjà donné le goût des tableaux. Le chef de la troupe, tout enturbané, survint et me dit que ce carrosse était une fortune. Il prétendait l'avoir payé quatre-vingts francs; ce qui était déjà un capital; mais en outre que c'était un raccommodage sans fin. Le couteau de Jeannot n'était rien à côté de son carrosse. Comme les tems étaient mauvais, il m'offrit de me vendre tout l'équipage y compris l'âne. « Une véritable occasion! me dit-il sans rire. Ma fille Kika en pleurera. »
Aussi il me regarda sévèrement quand je risquai ces paroles : « Mademoiselle Kika sera-t-elle dans le carrosse? » Je fus mieux reçu quand je lui offris d'être du déjeuner, c'est-à-dire de lui apporter quatre bouteilles de vin et un jambon.
Je revins bientôt suivi de mes bûcherons, tout ébloui encore par les quatre femmes de la smala.
La vieille balayait la neige sous les dents des chevaux pour qu'ils déjeunassent d'un peu d'herbe gelée. Une autre, — la plus belle, — était à sa toilette sous un pommier, peignant ses cheveux noirs devant un miroir cassé. La troisième, c'était la plus sérieuse, agenouillée
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devant un feu à peine allume, soufflait sur la flamme, une casserole à la main. La quatrième frappait d'un bâton les branches d'un pommier comme si elle dût en faire tomber des pommes en plein hiver. C'était la plus jeune. En effet, il y avait encore de l'enfant dans cette chercheuse de pommes. Ce qui me surprit le plus, c'est qu'elle marchait pieds nus dans la neige comme une femme du monde eût marché sur un tapis de Perse dans des mules de satin. J'allai à elle et je lui offris de lui prendre les pieds dans mes mains pour la porter comme une poupée. Elle se mit à rire et me donna un pied, mais là s'arrêta la gymnastique. « Tout à l'heure, ditelle, j'aurai des souliers, quand ma sœur se couchera, car ma sœur ne va pas les pieds nus. » Je compris qu'il n'y avait qu'une paire de souliers pour deux.
Je fis le bon apôtre : je changeai l'eau en vin; je m'évertuai à la multiplication des pains; j'allumai un feu d'enfer pour tout ce monde-là. Nous déjeunâmes en famille, bohémiens et bûcherons, mais j'étais du côté des bohémiens. On respirait au milieu d'eux une forte odeur de soupe à la diable qui ne me choquait pas. J'étais follement épris de la belle au miroir, quoiqu'elle-même fût passée à l'ail et qu'elle coupât la parole à ma passion soudaine en cherchant ses puces. Nous improvisions des tendresses à mourir de rire. Le chef de la troupe avait grand air sous ses longs cheveux noirs avec sa peau cuivrée, ses yeux de feu, ses dents rieuses. Il daigna parler avec moi, lui que les siens appelaient M. Silence. Il menait ou malmenait son monde par un sourire ou par un froncement de sourcils. Il y avait du Jupiter dans ce chef de bohémiens. Il me dit qu'il était né aux Indes et qu'il y retournerait.
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parce que là son ami le Soleil était de la fcte. Il se croyait né voyageur, il voyageait. « Mais les pays que je vois ne me changeront pas, murmura-t-il. Je ne suis pas devenu Russe ni Allemand ; je ne deviendrai pas Français ni Espagnol. Si je vais en Afrique, je n'en serai pas plus noir; si je vais en Angleterre je n'en serai pas plus blanc. Je garderai ma figure de vieil or. Je promène les Indes à travers le monde, prenant en pitié ceux qui se donnent la peine de bâtir des maisons; je ne suis ni chrétien ni mahométan; pour moi Dieu c'est le soleil ou le feu quand j'ai froid; c'est la moisson quand j'ai faim; c'est la vendange quand j'ai soif. \'oilà comme je suis. »
Cet homme de vieil or me donnait l'envie d'être comme lui; un peu plus je lui demandais la main de sa fille et je devenais son lieutenant, mais je fus détourné de ce beau rêve à l'idée qu'il me faudrait vivre du bien d'autrui.
M. Silence avait quelque littérature; il me dit que les hommes de plume avaient écrit beaucoup de bêtises sur leur origine, par exemple celle-ci : que les bohémiens avaient fui les Indes au quinzième siècle dans la peur de Tamerlan. La vérité, c'est qu'ils ne s'étaient expatriés que par amour de la vie aventureuse.
Silence eut une prise de gueule avec le garde-bois qui se moquait de ses prétentions à la sorcellerie. Mais le bohémien se drapa dans sa majesté : « Tu ne connais pas ma puissance, ver de terre! 11 y a là-bas un torrent qui, sur un mot de moi, remonterait la montagne sur ses pattes de derrière. »
J'étais déjà romanesque, mon imagination prenait le galop à toute rencontre imprévue. J'aurais bien voulu appuyer Kika sur mon cœur; mais le chef de la troupe
avec son froncement de sourcils jetait de l'eau sur le feu; toutefois, sous prétexte d'admirer les verroteries de la jeune fille, je lui caressais les cheveux, le cou, les épaules et les seins d'une main discrètement indiscrète. .M. Silence ne vit pas mal à cela, v Nous connaissons ces manières, — dit-il d'un air adouci, sans doute parce mon vin était bon, — dans les foires on ne croit pas aux bijoux de Kika si on n'y touche pas. »
Je fis signe à la belle de me suivre un peu plus loin pour allumer un feu de joie. Elle ne fit pas de façon. Dès que nous fûmes à dix pas du m^aître, je lui débitai mon compliment à perte de vue, vrai chapelet de pierres fausses comme les siennes. Je lui dis combien je serais heureux de vivre avec elle toute ma vie. Je fus presque pris au mot. Elle m'offrit sa main, son cœur et tout le reste, mais je voyais la figure de mon père et de ma mère devant cette fiancée. « Pas ici, lui dis-je, car on me destine une autre femme. — Eh bien! venez avec nous. » Aller avec elle et ses compagnons, c'étai.t un peu loin, car on peut dire qu'ils faisaient le voyage au long cours.
Nous marchions çà et là dans le bois, cherchant un peu de solitude, mais les bohémiens étaient répandus partout. Et d'ailleurs en hiver on ne se cache pas dans les bois : je n'ai jamais tant regretté la saison feuillue. Tout se passa en sentiment, quelques baisers au vol, quelques œillades idolâtres, ce fut toat, mais je ne désespérai pas, car lorsqu'on battit le rappel pour le départ, je dis au chef de la troupe que je voulais aller souper avec eux dans une bonne auberge de Presles, peut-être même au château où j'avais des compères. On se décida pour le château.
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Me voilà donc en route avec les bohémiens, le fusil sur répaale, ébloui par ce rêve insensé de nïacoquiner à la plus belle fille de la troupe. J'étais pourtant troublé par l'idée de rencontrer mon père qui chassait souvent par là.
Pendant que les bohémiens firent un tour au village de Presles, j'allai commander le souper au château, un vrai château de conte de fées, tout en ruines, refuge des chouettes mélancoliques qui chantaient la bienvenue aux âmes des trépassés. J'avais là deux camarades qui cultivaient l'ancien domaine, je leur contai ma rencontre et je leur demandai l'hospitalité pour la nuit avec un souper très sommaire composé d'un lièvre que je promis de tuer, d'une omelette à la Gargantua et d'une barrique de cidre. C'était tout le menu.
Tout alla bien jusqu'au souper : je tuai un lièvre et deux perdreaux ; j'allumai moi-même un grand feu; on se mit à table autour d'une table, ce qui n'arrivait pas souvent aux bohémiens qui se contentaient d'un tapis d'herbe ou de leurs genoux. Mais voilà qu'à peine au début, aux premières fourchetées de la savoureuse omelette, la porte s'ouvre : C'était le souper du commandeur ! Mon père apparut suivi d'un de ses amis: il me demanda gravement ce que je faisais là. Je lui offris une chaise à côté de moi, mais il n'y avait point à répliquer avec lui ni à faire le beau, à moins d'entrer en révolte ouverte. Il m'ordonna de le suivre. « Après souper, lui dis-je, car je meurs de faim devant ces perdreaux ruuges >■> L'ami de mon père lui dit : « Ce serait trop cruel de l'arracher à ce festin; allons à côté jouer cent sous à l'écarté, ce sera pour ces coquins ou pour ces coquines. » Les cent sous furent pour Kika. Une
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demi-heure après, je donnai une poignée de main à ma voisine de table et je disparus comme une ombre. Oui, comme une ombre, car tous les éblouissemens de mon rêve étaient tombés comme un bouquet de feu d'artifice.
Ce fut la fin de ma vie forestière : mon père me ramena ù la maison par la force du raisonnement; mais je me promis bien de retrouver Kika parmi les bohémiens à quelques jours de là, ce qui ne manqua pas d'arriver.
Hélas ! mon rêve était évanoui. Dans le cabaret de la Pomme d'Or, où on dansait à une foire de Bruyères, la belle me tomba sous la main comme un fruit sauvage et amer. Kika, dans son abandon, me parut moins belle. Aussi quand elle me parla de la suivre ou de me suivre, — avec ses puces, — je remis cela à une autre rencontre.
Je n'étais pas toujours au pourchas des coureuses de champs. J'avais de rudes retours vers la sagesse. Je rouvrais mes livres aimés et je chantais Dieu en mauvais vers. Watteau disait à son curé, qui lui présentait un crucifix : « Je ne veux pas reconnaître mon Seigneur Jésus dans cette image vulgaire. » Dieu, sans doute, ne se reconnaissait pas dans les hymnes détestables que je lui chantais.
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Pourquoi je n'alLii p:is aux Indes
Ma mère m'avait cl(jnné un autre violon. Un matin, que je jouais un air de Grétry sous les pommiers du gué Notre-Dame, je vis passer trois femmes étrangères au pays, une mère de famille, une fille et une institutrice : la mère était brune, la fille était blonde et la gouvernante était rousse. La plus belle des trois, c'était la mère; figure italienne, adoucie par les brumes du Nord; la fille eût été jolie, si la nature eût mieux modelé son nez, mais elle avait la fraîcheur des roses entr'ûuvertes dans la rosée. La gouvernante inclinait avec un air romanesque une figure chiffonnée qui ne manquait pas de ragoût. Je continuais mon air, un motif de Mozart, tout en regardant ces promeneuses. Elles s'étaient arrêtées à dix pas de l'escalier pour voir le moulin, ou le joueur de violon. « Comme c'est joli ! dit la jnère. — Oui, » répondit la gouvernante. Elles se rapprochèrent, la fille cueillit une marguerite sur le gazon, elle semblait ne pas écouter la musique. La mère lui dit : « Tu n'entends pas, tu ne seras jamais musicienne. » J'étais presque offensé qu'on m 'écoutât comme un joueur d'orgue de barbarie : j'avais peur qu'on ne me donnât deux sous ; je mis mon violon à côté de moi et je pris mon Homère, comme un homme qui ne s'inquiète pas des passans. Mais la mère qui était curieuse s'approcha. Je voulus lui faire les honneurs de mon pommier, et je descendis à sa rencontre. « Monsieur, me dit-elle
i6o Les Confessions
avec un accent anglo-italien, vous jouez bien du violon.
— Mon Dieu, madame, dans le bruit du vent, tout le monde joue bien du violon, comme dans un concert. »
La dame raconta qu'elle avait été cantatrice; elle adorait la m.usique et elle désespérait de faire de sa fille une musicienne. \'ainement sa gouvernante pianotait avec elle le soir et le matin, mais on en était toujours Au clair de la lune.
Nous fûmes bientôt réunis tous les quatre sur du trèile fané ; les trois femmes parurent quelque peu surprises de trouver en moi un Parisien du dernier hiver. Elles me croyaient un sauvage du Laonnais à peine débrouillé du chaos rustique. « Pourquoi étes-vous égaré dans ce pays perdu. ^ — Parce que cela m'amuse. — Et que fait-on ici? — On fait des vers en jouant du violon.
— Des vers! s'écria la jeune fille, voilà ma folie, voilà ma musique. Je donnerais tous les pianos du monde pour savoir faire une ode de Lamartine. »
Je la regardais et je la trouvais plus jolie qu'à première vue, avec ses grands yeux doux comme le ciel et profonds comme la mer. « Mademoiselle, c'est bien simple, il ne me faudrait pas vous donner quatre leçons pour faire des vers comme M. de Lamartine. — Elle est folle, reprit la mère, je ne veux pas qu'elle devienne une femme savante, mais une musicienne. »
Cette étrangère me fascinait. Je n'avais d'abord vu qu'une mère, je me sentis enveloppé dans un embrasement voluptueux, mais je rompis le charme en m'ac cusant d'aimer une vieille femme. En ce tems-là, je n'étais pas initié aux femmes de Balzac. Je croyais que l'extrême limite de la jeunesse n'allait pas jusqu'à trente ans.
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La cantatrice était une Italienne de Milan. Je fus troublé par son sourire voluptueusement cruel. Elle ne fit pas de façon pour me conter son histoire en quatre mots Elle avait chanté à la Fenice, à la Scala, à San Carlo; par malheur pour elle. - ce fut son expression, sir Adisson était devenu amoureux de sa figure et de sa voix II l'avait arrachée au théâtre pour l'épouser; après quoi, il était parti pour les Indes sous prétexte de fiire la guerre. - Comme elle avait déjà deux enfans, elle ne voulut pas rentrer au théâtre. Elle fit une fois le voyage des Indes. Elle revint à Londres et passa en France, cherchant des distractions, mais n'en trouvant point, car sa vraie vie était de chanter. Elle devait retourner aux Indes au prochain automne, avec sa fille, laissant son fils à Oxford. Comme elle connaissait M. de Montbreton, elle était venue, pour que sa fille respirât l'air des forêts, passer quelques mois dans un pavillon en ruines de l'ancienne châtellenie de Monthenault, a quelques portées de fusil des moulins de Montbérault. Elle m'invita à aller la voir, — avec mon violon, — et sans mon Homère. Le lendemain, j'allai au petit pavillon On me reconnut à mes cheveux blonds boucles, mais j'étais transfiguré par un habillement à la mode. Je n'avais pas pris mon violon. Ce fut le tour de la cantatrice : elle me charma par sa voix de contralto, une ■ voix chaude sous un œil de feu, dans un accent passionné. Je compris tout son chagrin d'avoir abandonne son art pour un mari anglais m farUbu,. On nous servit des fraises et des framboises, avec du gâteau de la fête voisine. Le soir, l'institutrice et miss Adisson me conduisirent par l'avenue des pommiers. Je revins jusqu'à leur porte; elles me conduisirent encore. La jeune
fille me reparla poésie ; elle brouillait avec ivresse Lamartine et Byron. Nous nous quittâmes très bons camarades tous les trois.
Je m'en allai en pensant que l'institutrice en savait bien moins que son élève. Il me parut que c'était plutôt une chercheuse d'aventures ; elle semblait furieuse d'être en ce pays de loups, car Monthenault est situé près des bois où j'ai passé un hiver en compagnie des bêtes fauves. A quelques jours de là, elle vint toute seule au moulin, elle babilla beaucoup, elle me dit: « Cette petite fille romanesque est amoureuse de vous. >-> Je lui répondis : « Il n'y a pas de quoi ; mais quand on manque de grives, on mange des merles. » Elle me répliqua par le plus provoquant sourire du monde. Je passai ma main dans ses cheveux rouges en rébellion. Elle voulut fuir, je la saisis et je l'appuyai sur mon cœur. « Oh ! mon Dieu, dit-elle en se voyant toute blanche, on dira que je suis venue ici. — Mais non, on dira que vous vous êtes barbouillée de poudre de riz! » — Le jour suivant ce fut la visite de toutes les trois; mes tendresses furent pour la mère, qui n'était plus habituée aux cajoleries et qui les trouvait douces. Je retournai au pavillon. Pendant que la mère était au piano, la fille me supplia de lui donner une leçon de poésie. « J'irai demain au moulin, » me dit-elle, en me regardant avec trop de douceur. Elle vint avec ^1"*= Hermance. « Voyons, mon poète, donnez-moi tout de suite une leçon. » Nous étions sur l'herbe, je montai au moulin pour chercher les outils du poète, non pas une lyre ni une cythare, mais tout bêtement une plume, de l'encre et du papier. Je lui donnai la plume. « Eh bien, Mademoiselle, faites des vers, etje vous dirai pourquoi ils sont bons ou mauvais. — Je
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ne trouve rien, dit-elle, après avoir cherché ; dictez et j'écrirai. »
Un poète de dix-sept ans ne se fait jamais prier. J'improvisai ces quatre vers :
Le mot baise le mot. Ah! quel baiser charmant! Par tes lèvres ta bouche ardente s'entrebaise : Cest la rime, ô Lucy, qui chante doucement Rouge de la framboise et pourpre de la fraise.
Miss Adisson avait à peine écrit la dernière rime, que sa mère apparut avec un air digne et fâché. « Que faitesvous là, Mademoiselle? Je vous croyais à la messe. — Elle est à la messe d'Apollon, » dis-je, en essayant de rire. Mais la mère avait saisi les vers. Elle les lut, me regarda d'un air glacial et dit à sa fille : « Venez^ Lucy. >)
Le soir, à la nuit close, M^'^ Hermance revint à moi comme une ombre éplorée : tout le monde était brouillé, la mère parlait de partir sous huit jours, la fille se désolait, l'institutrice avait son congé. Comment consoler celle-ci, comment consoler celle-là ? M"'' Hermance me dit que je devrais épouser xM""" Lucy. « Vous ne savez donc pas, lui dis-je, que je n'ai que dix-sept ans. — Vous voulez rire. » En effet, j'avais l'air d'avoir vingt ans bien sonnés, par ma taille et par mes moustaches déjà paraissantes. « Eh bien, proposez à M"^'' Adisson de partir avec elle pour les Indes, comme un aspirant au mariage. Êtes-vous riche? — Effroyablement, lui répondis-je, en lui montrant toutes les étoiles du ciel. Vous voyez, j'ai des millions là-haut. — Si ce n'est que cela ! on disait que votre père s'appelait le marquis de Carabas. — Peut-être, mais mon père ne donnera d'argent
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qu'à mes sœurs; son principe est que les fils ne doivent pas être dotés, afin qu'ils travaillent à se doter euxmêmes. — C'est égal, venez aux Indes, votre violon fera votre fortune, vous chanterez des duos avec M"» Adisson. Si vous n'épousez pas Lucy, vous épouserez une princesse, mais surtout priez pour qu'on ne me mette pas à la porte, car mon rêve, c'est de me promener en palanquin sur les bords du Gange; d'ailleurs, je suis sûre de trouver là-bas un prince. — Oui, comme je trouverai une princesse. » Là-dessus, voilà cette folle qui s'en va dire à xM'"'' Adisson que je veux partir avec elle, que mon père a des millions, que j'épouserai sa fille; si bien que l'ancienne cantatrice tombe dans ce rêve incroyable et me rappelle au pavillon par un petit billet. J'y vais. Elle était seule. Elle me parle du voyage comme s'il se fût agi d'aller de Paris à \'ersailles; voilà que mon esprit prend la poste avec mon imagination à la diable. « Vous ne pouvez pas rester dans ce moulin, — Vous avez raison. — Vous verrez le plus beau pays du monde. — Oui. — C'est loin, mais pendant le voyage, vous jouerez du violon. — Et vous me chanterez du Mozart et du Gluck. »
Sur quoi, elle me prend dans ses bras et elle m'embrasse jusqu'à l'évanouissement, tout en me disant : Je V aime, je Vaime, je t'aime ! Je chante la même chanson sans la savoir, mais à dix-sept ans on apprend si vite cette chanson-là 1
Me voilà dans l'enthousiasme, amoureux de la mère, amoureux de la fille, amoureux de l'institutrice. Je me gardai bien d'en rien dire autour de moi; j'avisai, toutefois, un huissier qui m'avait déjà prêté quelques louis, car il me fallait de l'argent pouv cette partie de cam-
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pagne, a Maître Minart, je pars pour les Indes, vous allez me prêter cinq mille francs. — Et ma garantie? — Si je reviens, je vous donnerai dix mille francs; si je ne reviens pas, mon père paiera mes dettes. » M. Minart me promit cinq mille francs. Il ne me trahit pas, mais il parla de l'histoire à sa femme, laquelle en parla à ma tante Olympe, et ma tante Olympe en parla à ma mère. Le dimanche suivant, allant selon la coutume dîner à La Tour, je rencontrai ma mère qui pleurait. Je voulus l'embrasser. Elle éclata comme une bourrasque. « Et tu l'imagines que je t'ai mis au monde, que je t'ai nourri de mon lait, que je t'ai plus d'une fois arraché à la mort pour que la première aventurière venue te prenne sur mon cœur et t'enlève aux Grandes Indes? Non, non! » Elle sanglotait. Je me jetai dans ses bras. « Ma mère, je ne partirai pas. >^
Et voilà comment je ne fis pas le voyage aux Indes.
Ce qui ne m'empêcha pas de retourner le soir au pavillon, plus amoureux encore, mais ne sachant pas bien de laquelle des trois : simple libertinage de cœur.
Les mères ont des pressentimens qui ne les trompent pas. La mienne a bien fait de me retenir dans ses bras, car j'ai appris plus tard que M'"*^ Adisson, dans son voyage à Calcutta, était devenue la maîtresse d'un lieutenant de vaisseau qui épousa Lucy. Et la fille et la mère sont mortes de chagrin. Pris par le charme étrange de la mère et par la jeunesse romanesque de la fille, n'avais-je pas commencé ce roman qui eût voilé mon cœur à jamais si je ne m'étais arrêté au premier chapitre?
Avec mon esprit inquiet et chercheur, la placidité souriante ou revéche de la nature ne pouvait me retenir longtems en pleine campagne. D'ailleurs il faut
une patience super-angélique pour se dévouer à l'agriculture. La Fontaine disait qu'il y a un trésor caché sous terre. Mais que j'ai vu d'héroïques travailleurs se ruiner à la recherche de ce trésor ! Où est donc le grand agriculteur qui ait thésorisé avec les richesses des moissons ? Le dernier mot du laboureur est celui-ci : c( 0 terre ingrate! » Voilà pourquoi un beau jour j'abandonnai sans retour les chams de blé et les versans de vignes pour courir d'autres hasards.
Cette fois je partis seul pour Paris, non pourtant sans jeter un adieu mélancolique à cette muse des prés et des bois dont je retrouve l'image dans mes souvenirs d'antan.