‹ Les confidences d'une aïeule, 1788-1863Chapitre 10 sur 21 · LE BLOC · texte numérisé non relu

LE BLOC

Écrit à Paris, en 170G.

J'ai tort, jG me mêle de ce qui ne me regarde pas. Bon. Je me fais de la bile pour rien. D'accord; maisje ne suis pasmaîtresse de moi. Quand je regarde les événements contemporains avec ces bons yeux que j'ai, je prévois les sots jugements que l'on portera, dans cent ans, touchant notre Révolution. J'enrage d'avance. J'imagine qu'elle aura ses fanatiques, et ses critiques aussi, lesquels opineront à la normande pour se donner des airs d'impartialité. « On ne discute point la Révolution française, crieront les premiers, plus exaspérés que Marat ou plus empesés que Saint- Just : il faut tout accepter en bloc. » Les autres feront des distinctions subtiles, diffameront Ro-

bespierre et laveront les mains ensanglantées de Danton, eu considération de celte belle parole qu'il a dite, de la patrie qu'on n'emporte pas à la semelle de ses souliers. Je ne suis, moi, qu'une femme, et voyant les choses de tout près, il se peut que je manque de perspective. Mais non, dussé-je vivre jusqu'au bout de l'autre siècle (ce qu'à Dieu plaise, car j'aime cela), je ne jugerais pas autrement qu'aujourd'hui. Je ne me rangerais point à la superstition des uns et à l'éclectisme des autres. Je ne serais point si sotte que de faire le départ du mal et du bien dans une histoire qui procède par explosions, et oii le mieux vient en général du pis. Mais je voudrais réserver mon droit d'exécrer les crimes et de rire des bêtises.

Au reste, j'aurais plutôt une faiblesse pour les gens du bloc, et ce qui m'irriterait davantage chez les ergoteurs à distinctions et à tempéraments, c'est que je les suspecterais d'indulgence pour cette vilaine époque du Directoire oii nous vivons. Ils allégueront que nous avons reconstruit une société toute neuve sur les ruines de l'ancienne. Billevesées! Je vous dis, moi, que la Révolution a tourné court, et tout uniment parce que voilà trois ans que l'on prenait les choses au tragique : cela n'est point français.

D'UNE aïeule. 129

On ne se soucie plus de l'austérité ; on veut faire bombance, boire frais, manger copieusement : la vertu enfin n'est plus à l'ordre du jour, voilà tout le secret de Thermidor.

Mais je m'échauffe pour des opinions supposées. Je ne reconnais plus mon style : c'est Montesquieu qui parle par ma bouche! Ilalte-là! Nous ne ferions rien avec grâce. Revenons donc, je vous en prie, aux élégantes controverses de sentiments.

J'avais les miens fort en déroute, lorsque je rentrai à Paris. La mort de mon petit Charles m'avait fait une grande impression, je ne me consolais point. Je n'étais pas d'humeur à me dissiper, et j'assistai à la renaissance des plaisirs sans en éprouver aucun. Ce grand mouvement des voitures par les rues, que je retrouvais après un silence de deux années, ne me ranima point. Elles n'étaient plus à la mode de naguère, et je m'aperçus que j'avais vingt-trois ans. J'étais affublée comme une émigrée ou comme une provinciale, mais je n'avais point de goût à prendre le ton du jour, qui était donné, à ce que je vis, par des personnes bien extraordinaires. Si j'eusse rencontré dans la société des gens de ma caste, sans doute que j'eusse moins tardé à reprendre et affirmer mon rang; mais il me parut d'abord

qu'il n'y avait on évidence que dos domestiques affranchis. Je lisais sur toutes les murailles des affiches qui annonçaient la vente de nos hôtels. Quant aux lieux de plaisir, oîi fréquenter? Je me souvenais d'être allée jadis, avant les Etats g;énéraux, à des Porcherons et à des bals de barrière; pour une fois, cela est bon de s'encanailler; mais, à présent, les Porcherons étaient partout, et jusque dans le faubourg Saint-Germain. Je n'eusse point résisté peut-être aux séductions d'une régence; mais, n'en déplaise à nos incroyables et à nos merveilleuses, cela ressemble à la régence comme une mascarade en parodie. Telles furent apparemment les causes pourquoi ma douleur dépassa les bornes d'une raisonnable fidélité.

Mais on ne saurait vivre longtemps dans la maison des fous sans prendre un pou de leurs façons, et il m'arriva bientôt telles aventures que je fusse devenue folle moi-mémo, si je n'avais kl tôle bien solide. J'avais établi mon logis provisoire dans une maison en garni assez mal tenue, et je n'avais plus le courage de me transporter autre part. Un jour que mes ressources diminuaient au point de m'inquiéter, je fus au Palais ci'devànt Royal. Je jouai, je gagnai. En f-'Mtant, je musai prés du perron, parmi les agio-

D'UNE aïeule. 131

teurs : on me proposa des opérations auxquelles je ne compris goutte. Le cours du louis était fort variable. Mon avoir se trouva doublé en trois heures. Ces affiches d'encan, qui souillaient tous les murs, me donnèrent l'idée d'aller voir ce qu'il advenait de notre ancien hôtel, rue de Grenelle- Saint-Germain. Je rencontrai, au coin de la rue des Saints-Pères, un homme qui venait justement de s'en rendre acquéreur pour un morceau de pain. Il s'était arrêté là, n'en pouvantdétacher les yeux, et contemplant, comme un amoureux transi, ma jolie rotonde et ma porte cochère eii retrait. Il consentit néanmoins, et moyennant un honnête bénéfice, à se défaire de sa nouvelle propriété, avant même d'être entré en possession. Nous achevâmes de régler le compte chez le portier. Je couchai le soir chez moi, et, ce qui est plus piquant, dans mon ancien lit. Vous pensez quels rêves j'y dus faire. Je songeai d'abord aux inconséquences des révolutions^, car enfin la France est bouleversée, mais mon boudoir est intact. Les autres salons ne sont point trop gâtés. On a seulement tendu des lits partout, et je ne sais point quelle caserne on prétendait faire de mes appar tements. Je songeai au marquis, à mon tuteur, à Henri, à la nuit du 14 juillet, et même à des temps plus reculés. Le matin, quand je traversai

les antichambres, je m'attendais à y rencontrer mon grand laquais qui criait si fort : « Rangezvous, voilà madame! »

Point du tout, j'étais bien seule. Je m'assommai deux heures à regarder de ma fenêtre celles de l'ancienne Abbaye -aux -Bois. J'employai quelques après-midi aux emplettes, à choisir des gens, à rétablir l'ordre partout. Mais les soirées n'étaient point supportables. Le souvenir de Charles m'obsédait. J'apercevais, à une faible distance, l'appartement où nous avions vécu ensemble plusieurs mois. Quand il y paraissait des lumières, cela me rappelait nos veillées, et je pleurais.

Un soir, je n'y pus tenir. Je sortis à l'aventure. Je mourais de peur, mais j'aime mieux cela que mourir de chagrin et d'ennui. Eh quoi? Voici des passants, des voitures dans mon paisible faubourg. Voici un vieil hôtel dont la porte cochère est ouverte, et où il y a des illuminations. La curiosité m'entraîne, et aussi le mouvement d'une foule qui s'y précipite. J'entre dans une vaste salle à décorations étrusques. Je vois des hommes en grands habits sombres, des femmes dont les vêtements semblent alïecter par leur forme certaines allusions de regret au passé. Mais femmes et hommes tournoient enlacés dans

D'UNE aïeule. 133

la danse la plus immodeste. Je veux faire retraite. Un cavalier me saisit par la main :

— Comment, dit-il, êtes-vous entrée jusqu'ici? Y avez-vous droit?

— Je l'ignore, mais j'en veux sortir sur-lechamp.

— Pourquoi?

— Ah ! monsieur, je porte un deuil qui ne me permet point de danser.

— Vous êtes donc des nôtres : c'est ici le bal des Victimes. Et puis de quoi m'avisais-je de vous demander vos titres? Vous êtes jeune et jolie.

— Eh! monsieur...

— Venez, laissez- vous emporter. Ignorez-vous encore les délices de \Q.icalse?

— Je vous dis que je n'ai pas le cœur à danser,

— Quelque amant que vous aurez perdu?

— 11 n'avait pas dix-sept ans, il est mort pour la patrie, dans les lignes de Wissembourg-, voilà un an et six mois.

— La fidélité de votre douleur est une chose antique, et je vous admire à l'égal de la reine Artémise. Mais auriez-vous par hasard des inclinations républicaines?

— Monsieur, je suis la marquise de B..

— A la bonne heure.

Il m'entraîne, et tout en walsant : « Madame la

marquise, dit-il, n'avez- vous point perdu d'autres proches que votre petit patiiote de dix-sept ans?

— Monsieur^ c'est un deuil qui me suftit.

— Pardonnez-moi, c'est peu qu'un amant mort, et mort à l'ennemi. La plupart d'entre nous pleurent au moins un père ou une mère, les mieux partages sont ceux qui n'ont plus aucune famille. On ne fait guère attention à ceux que le rasoir national n'a privés que d'un cousin. N'importe, l'on vous fera passe-droit.

J'étais étourdie. Il est inconcevable de s'abandonner ainsi dans les bras d'un homme, devant une aussi nombreuse assemblée. Je lis pourtant de même toute la nuit. Je passais de l'un à l'autre, et tous me tenaient le même langage. J'étais presque honteuse à la fin de n'avoir pour mon compte que le deuil de mon petit ami, qui n'était même pas mort sur l'échafaud.

Je me fis des reproches de cette folle nuit toute la matinée d'après. Mais après dîner, étant sortie, j'avisai des enfants qui jouaient à la porte d'un marchand de vins. II y en avait un à califourchon sur une sorte de boîte, posée en travers d'une charrette à bras. Je m'approchai, je vis avec une indicible horreur que celle boîte était un cercueil : les porteurs s'étaientarrêtésàboire. Mais ensuite je me reprochai comme une fai-

D'UNE aïeule. 13b

blesse ce mouvement de répugnance bien naturel, et je décidai que vraiment j'avais une considération delà mort qui n'est point de ce temps-ci. Je fis le ferme propos d'oublier.

Je rentrai cependant fort en colère contre mon siècle, et occupée de deux sentiments qui ne s'accordaient guère. L'un me portait à faire mille extravagances, afin de me persuader à moimême, par mes propres folies^ qu'on se peut moquer impunément de toutes les lois divines et humaines. Avec cela, je me prenais à réfléchir qu'il est peu décent pour une femme de se promener seule par la vie lorsque les temps sont ainsi [troublés. Et j'en venais tout doucement à me faire une idée du mariage bien raisonnable et bien sérieuse. Cela me fit du moins ressouvehir, et fort à propos,, qu'au fait j'avais un mari.

Un mari, maître Nicolas. Autant celui-là qu'un autre! Que diable pouvait-il être devenu? Je partis pour ma ferme de Beauce. Je trouvai le domaine saccagé. Maître Nicolas avait tout laissé à l'abandon ; après quoi il avait quitté le pays sans livrer à personne le secret de sa destination. Par bonheur, il avait eu le bon esprit de rompre, avant son départ, le lien fragile qui nous unissait; et je pus me procurer les preuves écrites que j'étais divorcée par défaut. Je mis le nez dans

mes affaires, je suis femme à me débrouiller fort bien. J'embauchai des gens pour la culture, et je partis, ayant rétabli là encore une belle pièce de ma fortune.

Mais cela ne me contentait point : j'étais plus entichée du mariage que jamais^, à présent surtout que j'avais du bien, un hôtel à Paris et une terre en Beauce. Oii dénicher un nouvel époux, dans ce monde où je ne connaissais plus une âme, et où je n'avais d'amitiés qu'au bal des Victimes?

Je ne sais point comment je serais sortie d'embarras sans le sieur Liardot. Comme j'étais un jour à bâiller dans mon boudoir en rotonde, l'on m a|)[>()i'la le prospectus d'un bureau de confiance, ouvert par ledit sieur Liardot, dont l'adresse était rue de la Tixeranderie, près celle des Coquilles, 83 et 108. Les gens en appétit de se marier s'y pouvaient faire inscrire sur un registre, pourvu qu'ils eussent de bonnes mœurs. On mettait en regard de leur nom un état de leur fortune et un raccourci de leur caractère ; de sorte qu'il ne fallait que feuilleter le registre pour être certain si Liardot avait votre affaire, oui ou non.

Je m'amusai fort de cette invention. Comme je n'y songeais déjà plus, je reçus un hidicalfur des mariages qui paraissait le mardi et le vendredi.

J'y pris un abonnement et j'en fis assidûment la lecture, sans manquer un numéro, moitié par curiosité, moitié par divertissement, car les annonces étaient impayables. 11 me vient là-dessus un autre prospectus : c'est un bureau mieux entendu, où il n'y a plus de registre, mais des réunions du dernier genre : bal trois fois la semaine, et les quatre jours qui restent, jeu. Ma foi ! je fus au jeu : j'en raffolais. La maîtresse de la maison me vint recevoir à la porte. Je pouffais de rire dès l'antichambre, à l'idée des façons qu'elle devait avoir. Il m'en fallut rabattre, elle savait son monde et sa révérence me parut étudiée. Ce qui me choqua plus, c'est qu'il y avait des jeunes gens dans le salon qui étaient entrés avec le chapeau sur la tète. Je jouai donc, et je gagnai. Je résolus d'y revenir, je me trompai de jour, je tombai dans un bal, et, d'abord, l'on me présenta l'un des épouscurs en expectative.

Il était bien. Il ne fut pas trop insolent à me lorgner de son binocle. Je trouvai qu'il portait gracieusement son disgracieux habit et que sa perruque de chanvre ne le déparait point trop, à cause de la grande blancheur de son teint. J'avoue qu'il me fallut la circonstance de cette présentation pour me rappeler tout d'un coup quelle était

l'industrie de céans, et ce que moi-même j'y venais faire. Je dévisageai plus attentivement ce jeune homme, et je fis en même temps mon examen de conscience : il ne me parut point que j'eusse d'aversion pour lui. Mes sentiments me viennent toujours en une fois et du premier coup. Ils se peuvent exciter par la suite ou amortir, mais il n'y a de différence que du plus au moins, et la qualité ne change pas. Je vis donc, sans plus attendre, quelle sorte de sentiment m'inspirerait mon inconnu. Ce n'était point de l'amour en coup de foudre, ah ! bon Dieu ! (et d'abord il ne s'agissait que d'un mariage). Je n'étais môme pas curieuse de lui, si bien qu'il fût. Et néanmoins il me plaisait. C'est qu'il avait un souci manifeste de suivre exactement les modes et une façon brave, et môme provoquante, de les porter. Cela ne saurait remplacer ces grandes allures que nous autres nous héritons de nos pères, ni notre aisance ni notre impertinence naturelles. Et quand même, ce... comment dire? ce... je ne sais quoi... Je souhaiterais un mot nouveau pour cette façon d'être nouvelle ; nos fils l'inventeront sans doute, car il n'y aura bientôt plus de gens vraiment nés, et ceux qui voudront se distinguer encore de la crapule ne le pourront plus que par ce... nli 1 jo souhaiterais, dis-jc, un mot, mais un

D'UNE aïeule. 139

mot qui fût âpre, qui fût enlevé, qui fût bref, une syllabe ; un mot bien; mais un peu canaille, un mot gouailleur, un mot qui claque aux oreilles comme une onomatopée, un mot qui n'ait point d'origine, point de noblesse étymologique, un mot qui naisse à l'improviste et par génération spontanée, un mot qui n'ait aucun sens définissable, et qui exprime pourtant tout l'inexprimable de ce que je veux dire . Mais comme le mot n'existe pas encore, force m'est bien de m'en passer.

Or donc, ce je ne sais quoi, qui était le caractère de mon prétendu, éveillait en moi un sentiment également nouveau. Je n'aimais point l'homme, peut-être même que je ne le goûtais guère. Mais cette tenue excellente à force d'étude, cette élégance qui était plutôt de l'application à être élégant, une bonne volonté louable et d'ailleurs couronnée de succès, j'en étais dupe sans l'être, avec un certain plaisir mélangé d'ironie, avec une certaine indulgence et un certain attendrissement. Cela s'exprimerait bien en disant que je gobais ce prestige factice, et que j'étais tout ensemble assez heureuse, un peu honteuse, et fort égayée de le gober ainsi.

Je fus bien flattée de voir, au ton de son entretien, qu'il ne se leurrait plus sur la qualité de son

élégance depuis qu'il sentait le prix delà mienne. Il semblait se réjouir à part soi de la trouvaille, et songer que j'étais femme à lui faire honneur et à lui donner do bons avis. Cela passait avant tout, et ma beau lé ne comptait point. Si je le gobais, il m'admirait, lui, humblement; et au lieu que mon sentiment était comme lempéré par l'ironie, le sien était tenu en haleine par la peur. Il s'observait, pour ne point lâcher de paroles qui fussent mal élevées. Il ne voulait point marquer d'étonnement à ma vue, mais j'y vois clair.

Après quelques instants il me quitta, comme il était convenable. La maîtresse du logis prit un siège à côté de moi et me donna des renseignements. Je vous fais grâce de ces dires de notaire. Je ne mentionnerai que le nom du personnage, pour la commodité de mon récit. 11 s'appelait Sainte-Foy. Ce saint et ce trait d'union lui faisaient une noblesse : c'était de la grosse monnaie de particule. Il me plut de m'appeler M""' Sainte- Foy. « Se pcul-il, me disais-jc pourtant, que l'on se marie avec tant d'imprévoyance et de hûte? Bail! cela n'est pas beaucoup plus fou que mon premier mariage, et un peu moins dramatique que le second. » Sainte-Foy me fit sa cour pendant une semaine, aux trois bals et aux quatre

D'UNE aïeule. 141

assemblées de jeu. Puis jeradmis chez moi. Mon luxe l'éblouit, bien qu'il n'en fit rien paraître. D'ailleurs l'intérêt n'avait point de part dans ses sentiments, car nous ne mîmes jamais rien en commun de nos affaires, et je ne sus de quoi il vivait. On m^'avait dit ses ressources, qui étaient, je crois, assez considérables, provenant d'un petit commerce de son père récemment défunt, mais il ne me souvient plus.

Je l'épousai après trois semaines, et ce fut de tous points un mariage comme tous les mariages : à telle enseigne que nous eûmes môme notre lune de miel. Sainte-Foy avait mon âge. Je sus me l'attacher quelque temps par des plaisirs à l'égard desquels il était déjà peut-être blasé, mais avec un assaisonnement de délicatesses qui restaient une nouveauté pour lui. Il alla jusqu'à la passion, mais le fond et les causes de son affection ne changèrent point pour cela : c'était toujours de l'admiration et de la crainte. Quant à moi, je gobais de plus en plus, et j'avoue que, durant plusieurs jours, ce fut sans arrière-pensée.

Il faut convenir que mon mari était le plus merveilleux des muscadins. Comment résister? Il avait un soin de sa peau et une fatuité de son corps qui ne déplaît jamais aux femmes. Il cou- Yiil à picJ à Monceaux, il courait à cheval à Ba-

gatelle, pI il jouait aux barres dans le bois de Boulogne toute l'après-midi. Quand il rentrait, c'était pour changer de vêtements et de linge, pour des frictions et des bains. Si je l'appelais, il ne pouvait se déranger pour l'instant, parce qu'on le massait. Dès qu'il n'était point dehors à exerce^ ses muscles, il était nu à la maison. Moi je rougissais de penser au temps de ma jeunesse (voilà déjà comme je m'exprime : j'ai vingt- trois ans); en ce temps-là on se mettait plus de rouge et de poudre que d'eau sur le visage. La propreté est récente, elle nous vient des Anglais. Sainte-Foy révérait ce peuple et tâchait à l'imiter en tout. Il en adoptait l'accent ; et comme il zézayait déjà et supprimait les r do tous les mots, on n'y pouvait plus rien comprendre; raison de plus pour l'admirer.

Mon athlète conduisait divmement. J'en étais flattée lorsque, conduisant moi-même, je le rencontrais aux Champs-Elysées. Car nous sortions chacun de notre coté, et ne nous retrouvions que pour souper chez nous. Mais le soir il m'ollVaitson bras, nous ne savions comment choisir parmi toutes les fêtes qui se disputaient notre curiosité. On tirait des feux d'artifice aux ([ualrc |)oiuts cardinaux, et il y avait au ciel autant de fusées que d'étoiles. Celte profusion de plaisirs m'é-

D'UNE aïeule. 143

tourdissait, et je sentais bien l'avantage d'être dirigée dans tout cela par un homme qui s'y remuait si facilement. Seule, je ne m'y fusse point reconnue. Je n'aurais pas su courir ainsi de tous les côtés, j'aurais passé mes soirées entières tristement assise chez Garchy, à prendre des glaces d'abricot. Enfin, je trouvais mon mari aimable, impayable et nécessaire.

C'est peut-être de cela qu'est composé l'amour conjugal; ce qui m'induirait aie croire, c'est que le jour où Sainte-Foy me trompa, j'y fus sensible. Une telle vulgarité m'étonna, j'essayai de redevenir moi-même. J'étais en colère. J'usai de représailles : cela ne me fit point plaisir. Le pis, c'est que, grâce au refroidissement de Sainte-Foy et à ma mauvaise humeur, nos tête-à-tête tournaient à l'ennui. Allons, pensai-je, il faudra subir le sort commun, etperdre encore cet époux-là, quitte à en retrouver un autre demain. Sainte-Foy devait nourrir le même 'dessein, mais il avait trop peur de ne point parler comme il faut pour prendre les devants sur une matière aussi délicate. Je résolus de le tâter.

— Allons ! lui dis-je un matin qu'il me rentrait à quatre heures seulement, tu es donc un enfant, que tu n'oses pas me dire, une bonne fois, que tu ne m'aimes plus? Il rit d'abord gau-

chement, puis trouvant sans doute la façon de rompre assez neuve : « Parbleu! dit-il, mieux vaut s'entendre.

— Eh bien! c'est tout entendu. Va te coucher, Sainte-Foy, et laisse-moi finir ma nuit. »

Au réveil, nous prîmes nos dispositions. Nous divorçâmes peu d'heures après. Il y eut, en sortant de la municipalité, une pluie qui m'obligea de lui oll'rir une place dans ma voiture. « Où vastu? » lui dis-je. Il fut gêné : « Je ne me suis pas encore, fit-il, assuré d'un asile pour cette nuit. — Oh! pour la nuit, il n'en manque point; mais, tout à l'heure? » Il hésita : « Dînerais-tu volontiers avec moi? reprit-il. — Sans doute. » On nous conduisit au Palais-Royal, où nous mangeâmes gaiement et de bon appétit chez Corazza. Nous ne nous quittâmes que vers le crépuscule.

Il m'ennuya de rentrer si tôt; je me mis à errer dans les jardins. Il faisait fort beau, mais il y avait peu de foule. Je montai jouer, je gagnai; je redescendis. La nuit était tombée, les galeries regorgeaient maintenant d'oisifs et d'aimables. Mais je coudoyai des filles, ce qui m'importuna; je fus de nouveau dans le jardin : il était sombre et désert. Je me hasardai jusqu'au cirque, et je vis, sous les charpentes cxlrricures, des ombres qui gesticulaient. Je m'avançai, et j'eus comme

D'UNE aïeule. 145

une vision que je n'oublierai de ma vie. Des misérables... Ils mettaient en tableaux vivants les scènes de l'exécrable roman de Justine.

Ce ne fut point le dégoût, mais la peur qui me prit. Je trouvai je ne sais quoi de fantastique et d'effroyable au spectacle de ce palais entièrement illuminé, empli, depuis les caves jusques aux combles, de goinfres, de filles et de joueurs, avec cette ombre centrale, où des monstres, rebut de la civilisation, outrageaient la nature à la face du ciel. Je songeai de nouveau que j'étais seule et sans défense : ah! c'était bien le temps d'y songer.

Je me laissai aller sur une chaise. Plusieurs personnes passèrent. Soudain je pousse un cri de joie. J'ai reconnu celui... celui, hélas! qui fut hier, mais qui n'est plus mon époux. Il m'a vue, il s'approche et j'ai recouvré tout mon sang-froid. « Eh bien ! lui dis-je en riant, eh bien ! Sainte-Foy, tu es toujours réduit à l'état de vagabond? » Il haussâtes épaules : « J'ai perdu, grommela-t-il — J'ai gagné, partageons. » Il refusa, c'est une mauvaise tête. Mais il s'assit auprès de moi. Je n'avais plus peur et tout me paraissait transformé. J'admirais à présent sans réserve cette exubérance qui fait la vie de Paris si étourdissante et si belle, même dans sa plus basse crapulerie. Il

n'était point jusqu'aux monstres du cirque qui ne me parussent là bien à leur place, comme un complément nécessaire de cette infernale harmonie.

Cependant nos sentiments s'alanguissaient un peu, sans doute par un effet de la sérénité de la nuit. Nous parlions peu et^de choses indifférentes ; nous évitions les sujets trop particuliers qui révèlent entre deux personnes un accord, une intimité peu convenable entre nous. Cela pourtant était charmant et mélancolique, cet entretien suprême, je pourrais presque dire posthume.

Cela même était si charmant que, pour n'en point gâter le plaisir par l'excès, je résolus d'y mettre un terme. A minuit sonnant, je me levai. Sainte-Foy ne me permit pas de rentrer seule et prétendit m'accompagnerjusque chez moi. J'y consentis. Nous revînmes à pied. A ma porte, il me laissa à entendre, avec un peu trop de vivacité, qu'il ne comjUait point s'en tenir là. C'est alors que je vis plus clairement que jamais la dilférence de nos doux natures, et l'éminente supériorité de la mienne. Il eut été piquant pour lui de me posséder après le divorce. Combien il était plus piquant à mon goût d'aller jusqu'au désir de cotte fantaisie, mais de s'arrêterendeçà! Je n'eus d'ailleurs besoin quo d'un mot pour lui signifier mon refus et lui

D'UNE aïeule. 147

en faire deviner les motifs. Il prit cet air un peu effaré qu'il avait quand il craignait de ne pas se bien tenir à ma hauteur. Il n'insista pas. Je lui tendis la main: au lieu de la baiser, il la secoua fortement, à la façon des Anglais. « Good hyel » me dit-il, affectant d'être brave. « Adieu! » lui dis-je en souriant. Je l'ai rencontré, depuis, deux ou trois fois.

Page 1