‹ Les confidences d'une aïeule, 1788-1863Chapitre 11 sur 21 · LE NU · texte numérisé non relu

LE NU

DécemLrc 1796.

Si j'ai dû faire, voilà trois ans, un article sur le travesti, il faudra bien aujourd'hui que je fasse un article sur le nu. Souvent, comme j'ai dit, le costume, pour nous autres femmes, est tout ce qui dirige nos sentiments, tout ce qui fixe nos mœurs amoureuses. Or, de la façon qu'on s'habille présentement, autant dire qu'on ne s'habille plus. Une femme qui porte des culottes ne pense et n'agit point comme une autre : que dire d'une femme qui ne porte rien du tout? « Ah! vous me répondrez, cela n'est point neuf ni intéressant, el nous savons toutes à quoi nous en tenir làdessus ; car il n'y a point de femme à qui la chose ne soit arrivée du moins plusieurs fois. » Mais je ne parle point d'être nue par occasion el dans les

conjonctures que vous entendez, je parle d'être nue du matin au soir et dans l'ordinaire de la vie. « Fi! vous y êtes-vous résignée? » diront mes petites- filles, lesquelles seront, j'imagine, des personnes fort bégueules, par le parti pris de ne point nous ressembler. Je l'ai bien dû faire, mes enfants. Rien ne serait plus choquant qu'une femme toute fourrée parmi d'autres toutes découvertes. L'habit est indécent parmi des gens qui n'en ont point. La pudeur même, qui commande que l'on cache ce que cachent les autres, commande aussi que l'on n'affecte point de cacher ce qu'ils montrent. Je vous dis que, dans un cercle de femmes en tuniques, nos paniers d'autrefois ne feraient pas rire : ils feraient baisser les yeux. De bonne foi, ce ne fut point mon sentiment, d'abord qu'il fallut livrer à la curiosité de tout Paris les trésors secrets que mes amants seuls, et mes époux tout au plus, avaient eu jusqu'ici le privilège de contempler. Je me révoltai ce qui était nécessaire pour donner satisfaction à ma conscience. C'était peu de temps après mon troisième divorce (je n'oserai plus les compter). Je n'avais plus dessein de m'enfermer comme avant mon troisième mariage, et bien que je n'eusse plus d'homme, je prétendais vivre comme du temps que j'avais Sainte-Foy. J'avais

à renouveler ma garde-robe. Lorsque l'on me vint essayer mes toilettes : « Oh! dis-je, que me présentez-vous là? Mais ce n'est point des robes, c'est des lingeries. — Madame, l'on fait ainsi. — Quoi, n'était-ce point assez de renoncer aux damas et aux velours? Proscrira-t-on les pékins et les soies? — Madame, tout sera demain aux linons, à la gaze et aux mousselines. — Mais les couleurs?... — Madame, il faut être en blanc. — Bon, je me rends; mais d'abord je vais passer ma chemise. — Madame, voilà ti'ois joui^ que l'on n'en porte plus. Ne lisez-vous point les feuilles? Cela y était hier matin. M""" llamelin a renoncé la première à cet incommode vêtement, et M™** ïaliien a suivi. — Pourtant... — Cela faisait des plis disgracieux. Un juste sur une chemise n'était plus un juste du tout. Et puis, voilà quatre mille ans que l'on en porte : vous conviendrez que, pour une femme décidée à donner le ton, il serait fort de subir le joug d'un goût qui est à ce point suranné. »

Je me résigne donc. On me soulève, et on me fait glisser de haut en bas dans un maillot qui simule à s'y méprendre la couleur des chairs. Je m'y trouve d'abord à la gêne, puis les mailles s'assouplissent aux mouvements de mes jambes et de mes bras, me voilà tout ensemble prison-

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nière et libre; ah! cela est impayable! Je ne puis me défendre d'éclater quand on m'attache mon corset : cela, un corset? J'en portais de tels quand j'étais toute petite fille. Je revêts une robe à rOmphale, avec une grande queue que l'on retrousse et que l'on passe dans la ceinture ; ma jambe en est découverte beaucoup plus haut que la cheville. Pour les souliers, ce sont des semelles; au reste je ne marcherai point, par ordonnance de mon bottier, « Ne porterez-vous point de bagues aux orteils? » J'essaie, cela est d'un joli effet. «Mais vos diamants? » Je les ai fait remonter fort simplement, sur un seul rang. On me les dispose à Tentour des seins. Ils jettent mille feux, chaque fois que ma gorge s'élève et s'abaisse. Je pense que l'œuvre de ma toilette est achevée, quand l'une de mes tailleuses pousse un cri : « Madame, cette perruque blonde!... — Eh bien? — On est aux cheveux bruns depuis hier, et si cette couleur vous déplaisait trop décide'ment, il serait à peine supportable que les vôtres fussent bleus. »

Je demeurai seule devant ma glace, à regarder dans le détail comment m'avaient accoutrée ces femmes-là; et il me vint une grande tristesse. J'aurais pleuré^ si dès l'enfance ma maman ne m'avait donné l'habitude de ne point gâter mon

visage quand il est fait. Ma sincérité m'oblige de confesser que ce chagrin n'avait point sa source dans un sentiment très louable. N'allez pas croire que je fusse si sotie que d'avoir honte. Je ne craignais pas non plus de déplaire : je sais que je suis bien faite, etenm'habillant, mes femmes me l'avaient assez dit ; elles n'avaient cessé de me comparer aux statues que nos armées victorieuses nous envoient de l'Italie. Cela est flatteur, mais je serais bien fâchée de leur ressembler en effet : elles sont de marbre ; et, le puis-je avouer? je les admire, mais c'est de confiance et pour ne point me distinguer. Je ne donne point dans le goût de cette beauté-là. J'ai les yeux faits aux costumes qui agacent, et point aux draperies qui accusent font naïvement les formes. Voilà vingt-quatre ans que je vois des robes et des corsages qui ne disent ni oui ni non. Est-ce que je puis retourner toutes mes idées à l'improviste, et m'accoutumer tout d'un coup à des habillements qui ne laissent rien à entendre et qui affirment si brutalement ce qu'ils disent? Une femme de beauté résistante peut prendre jusqu'à son dernier jour le pas de la mode, quand celle-ci veut bien comme d'ordinaire modérer ses évolutions et ménager ses changements; mais ces renversements brusques, et qui vous obligent de ne point

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changer seulement vos robes, mais encore de changer votre jeu, voilà ce qu'on n'accepte pas si aisément dès qu'on a passé la première jeunesse, voilà qui vous fait sentir terriblement votre âge et qui vous donne les premières inquiétudes, même quand cet âge n'est que de vingt-quatre ans. Rien ne marque plus la maturité que de chérir ses habitudes et d'avoir peme à en démordre. On n'est pics jeune dès qu'on n'embrasse plus avec la même folie tout ce qui est neuf, avec la même bravoure tout ce qui est absurde. Ajoutez-y que je me sentais, une fois encore, isolée, et dans la nécessité de faire un choix. Le combat que j'allais livrer sous de nouvelles armes n'était donc pas une escarmouche indifférente, et je tremblais au feu comme une novice.

Je sortis, et l'admiration qui m'accueillit dans les promenades me rendit le cœur au ventre. Elle me réconcilia tant soi peu avec la mode, et sans doute me corrigea le goût sur-le-champ ; car j'eus celui de reconnaître que mes formes ne laissaient rien à désirer. Même avec cette taille sous les bras, une je ne sais quelle fuite de ma robe laissait juger que ma taille naturelle, celle que je portais jadis au-dessus des hanches, est longue, souple et arrondie. Je ne me permettais plus de regarder par-dessus mon épaule droite,

craignant que l'on me soupçonnât de vouloir accuser par ce geste une ressemblance que j'ai avec la Vénus Callipyge. Je puis librement parler de mes jambes, puisque aussi bien je les montre : elles sont minces, elles ont l'avantage d'un mollet point trop bas, point trop lourd, et dont l'effort nerveux semble étirer les chevilles déjà fines, au lieu de les charger et de les gâter. Je ne pouvais point tenir longtemps rigueur à un usage qui me contraignait si obligeamment de livrer à l'admiration publique ces objets dignes, j'ose le prétendre, d'un applaudissement unanime. Je fus bientôt la plus enragée à briguer les regards des passants, par les rues. Il faisait froid, je pris un rhume. Point de poche. Où glisser un mouclioir? Je m'avisai que toutes les femmes s'étaient attaché un suivant, un complaisant, un favori, qui ne les quittait pas plus que leur ombre et leur servait de porte-mouchoir ; et vous voyez qu'il nous en faut toujours revenir à l'idée des liommes : quand ce n'est point pour le service de notre cœur, c'est pour le service de quelque autre chose, voire pour celui de notre nez. Il me fallait trouver un amant, avant que mon rhume fût guéri.

Sans que je susse comment, par dos hasards, par des rencontres, par des retours et des radia-

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lions d'émigrés, ma société, dans les derniers mois, s'était si fort étendue, que déjà je songeais à rouvrir mes salons. En attendant, je fréquentais chez d'autres qui m'avaient prévenue. On y tenait des réunions bien étranges, où des gens, qui pour la plupart ne savaient point leur monde, prétendaient imiter les façons de l'ancien régime. Il s'en trouvait pourtant d'agréables : c'étaient ceux où l'on attirait des hommes de lettres. Leur conversation ne ressemblait guère à ce que ma mère et mon tuteur m'ont jadis conté des Duclos, des Grimm et , ^s Jean-Jacques : n'y ayant là personne qui fût capable de disputer avec eux, on les laissait discourir d'une haleine, et ce n'était plus une causerie, mais une série d'argumentations. Eux-mêmes ne s'élevaient point, comme ces autres que j'ai nommés ci-dessus, aux plus hauts sommets de la philosophie. Ils faisaient plutôt des harangues académiques, élégantes et correctes, touchant les mœurs du temps, dont ils se plaisaient à être les spectateurs, suivant une mode empruntée aux Anglais. C'est moi qui donnais le branle à ces conversations, étant la seule qui sût de naissance tenir un cercle. Je ne réformais point l'usage nouveau de faire discourir les gens un par un, mais je ne me gênais point pour donner à l'occasion une réplique, laquelle appe-

lait une repartie, je savais interrompre de façon à mettre mon interlocuteur en évidence et non pas moi. Aussi me chérissait-on fort, et j'avais principalement deux amis, M. Arnault, jeune encore et qui s'exerçait à la muse tragique; M. Mercier, le peintre ordinaire de la capitale.

La première fois que je parus devant eux, en cet état 01^1 me réduisait la stricte observance de la mode, j'eus fantaisie de les interroger sur cette question du nu qui me préoccupait. « Franchement, dis-je, qu'en pensez-vous? Pour moi, je ne suis point revenue encore de mon premier eftarouchement.

— Et moi. repartit M. Arnault, je ne suis point revenu de mon enchantement. Yoilà dix ans que nous ne tarissons pas sur les vertus des Grecs et des Romains : il ne nous restait plus qu'à leur emprunter leurs usages et à nous approprier leurs goûts. Dès l'enfance, les maîtres m'ont formé à leur école; il me semble que je suis né parmi eux, et je me sentais exilé au milieu de mes concitoyens. Mais nos beauté sont consenti à revêtir la tunique, la chlamydc, le poplum. Je me suis attendri à cette vue, des larmes me sont venues aux yeux, et j'ai cru que je rentrais enfin dans ma véritable patrie. Heureux siècles, cités heureuses, où la plus enviée des gloires était

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celle de posséder un beau corps, et où un tribunal de sages vieillards ne pouvait se résoudre à condamner Phryné coupable mais nue ! Les femmes de la Grèce ne songeaient point à rougir lorsqu'elles assistaient à ces jeux où les adolescents, d'une grâce presque divine, luttaient ensemble sans aucun voile, et c'est peut-être un effet mystérieux de ce spectacle sur leurs imaginations passionnées qui leur conservait le privilège de produire de beaux enfants. Elles-mêmes, bien qu'elles fussent les modèles de la pudeur et de la chasteté, ne redoutaient point tant les regards, et vous savez que les vierges de Lacédémone, pour s'exercer dans le gymnase, ne se mettaient pas moins nues que les éphèbes. Pourquoi donc avons-nous honte de notre corps? i\'est-ce pas un préjugé de la religion, qui a survécu à la religion même? Fuyons ces ténèbres, remontons jusqu'aux sources de l'humanité. Ce que nos pères appelaient une guenille est encore le plus clair de nos biens. Je veux qu'on la soigne, je ne déteste même pas que l'on ait un culte pour elle, et j'ai joie à voir comment les mœurs d'aujourd'hui répondent à mes désirs : si vous êtes les seules, mesdames, qui aient encore osé faire le public juge de vos beautés les plus intimes, si les hommes, avec une modestie qui leur sied mieux,

se dissimulent sous des habits grossiers et carrés comme quatre planches, eux-mêmes, avec leur habitude nouvelle des jeux athlétiques, ils me sont garants que l'esprit de l'antiquité renaît parmi nous, et lorsque vous leur prodiguez vos faveurs, vous ne les trouvez point indignes.

— Mais, monsieur, la décence, la vertu!

— Ah! j'en conviens, nos mœurs ne sont point sans reproche, mais attribuez-vous nos vices à la liberté du costume? Le nu n'inspire point les désirs, et j'ose affirmer que rien ne désoriente l'amour comme une admiration exclusive et absolue. Où se fixe votre attention, lorsque vous contemplez une statue? La grâce d'un geste ou le bonheur d'un contour vous attache : vous ne désirez point. Si les femmes ne savaient toujours où se reprendre, je les croirais désarmées dès qu'elles sont nues ; mais cela ne m'eiï"raie guère, et j'ai conliauce dans un avenir où les choix de l'amour seront guidés par un jugement que rien ne pourra plus séduire, au lieu d'être surpris et trompés par une stratégie subtile de trahisons et d'hypocrisies. »

Cette péroraison renouvela mes terreurs et en détermina plus précisément l'objet : je ne me voyais point réduite, pour plaire, à lutter nue dans un gymnase; j'eusse été médiocre à lancer

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le disque; et puis — c'est une perversité de mon cœur peut-être, — bien que je ne redoute guère les jugements éclairés, je préfère les applaudissements surpris. Mais, fort à propos, M. Mercier me rendit l'espoir : « Moi, dit-il, je soutiens l'opinion contraire, et je ne m'en cache point. Je ne crois pas qu'on soit chaste quand on ne réserve pas sa nudité. Je crois que les hommes sont naturellement portés au vice, ou, si vous voulez, au plaisir, et que l'innocence même n'est pas sûre de soi si elle ne se dérobe sous des voiles. Au nom des mœurs que notre scandaleuse impudeur menace, je réprouve la mode nouvelle, je réprouve cette exposition publique de la beauté vivante; je dirai plus, je réprouve celle des statues dans les jardins, je souhaiterais qu'elles fussen,t enfermées dans des muséums, pour n'être soumises qu'aux regards des gens qui manient le ciseau. Certes, le culte que professaient les Grecs pour les beautés de la forme fut élevé, fut sublime comme une religion; mais j'en cherche les origines, et je les crois découvrir dans une préoccupation continuelle de l'amour, et presque dans une manie. Je ne crois pas à la pureté des regards qui profanaient les Lacédémoniennes au gymnase, les éphèbes aux jeux Olympiques; eux-mêmes se méfiaient des pensées mauvaises; n'avez-vous

IGO LES CONF^IDENCES

point lu qu'en se levant pour prendre part aux exercices, du bout du pied ils effaçaient leur empreinte dans la poussière où ils s'étaient assis nus. Mon sentiment est que ce peuple fut amoureux des belles formes, parce qu'il était un peuple méridional brûlé de sensualité, avec cela merveilleusement doué parles dieux, si bien qu il a fait de ses vices la matière de ses chefs-d'œuvre. Mais j'admets votre proposition, j'admets que la nudité absolue inspire les idées poétiques et ne suggère point les autres, que la beauté soit un spectacle sans péril dès qu'elle est parfaite : où donc trouvez-vous des beautés de la sorte dans notre France, dans notre Paris? Ces jolis corps que l'on nous montre sont-ils modelés comme ceux d'autrefois? Point. J'y cherche et je n'y trouve plus la sévère ordonnance des lignes. J'y trouve, en revanche, de la friponnerie et de la polissonnerie. Jadis, la poitrine de Vénus même accusait la virginité. Celle de nos Vénus est provocante quand elle n'a pas fléchi; dès qu'elle s'appesantit par l'effet de l'âge et de la maturité, elle tâche à provoquer encore en se faisant un mérite de sa lourdeur et de sa nonchalance. Les chairs potelées ne présentent plus l'uni et la netteté du marbre. J'y vois des fossettes, j'y vois des taches, j'y vois des meurtrissures : elles semblent porter

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la marque des mains qui les ont passionnément caressées. Ah! ces défauts mêmes sont un charme de plus lorsque l'amante les révèle à son amant dans l'alcôve; ils deviennent de honteux stigmates dès que le public entre dans la confidence. Et pour finir, ce marché ouvert de béantes nues dans nos promenades, au soleil de notre ciel trop pâle, à la neige de notre hiver inclément, est un défi au bon sens autant qu'aux bonnes mu'urs! »

Je ne me souciais guère du défi que cela pouvait être. J'étais éperdue, j'aurais donné la moitié de mon bien pour un de ces grands peignoirs comme en dessine Watteau. A chacune des paroles que prononçait M. Mercier, je jetais involontairement un regard sur moi-même, et il me semblait que le malicieux orateur se divertît à tracer mon portrait. Ciel! des chairs potelées! Ciel! d'amoureuses meurtrissures! Ciel! des fossettes! Ah! de fossettes surtout j'étais criblée. Et moi qui boudais depuis une heure à la pensée que je pouvais bien ressembler à un antique ! Je ressemblais tout bonnement à une nudité de Boucher, à ïue gaillarde de Fragonard, qui aurait enlevé entièrement ses jupes, au lieu de se les relover pardessus la tête. J'en devins toute rose : ce fut de honte d'abord, ce fut de plaisir ensuite, car je compris que mes inquiétudes étaient bien folles,

que le goût public ne se retournait point comme j'avais cru, et que j'étais encore fort capable do mener des hommes à ma guise. « Allons ! m'écriaije, austère Mercier, optimiste Arnault, vous avez raison tous les deux. Il y a deux façons d'être nu. Celle qui vous plaît à vous, monsieur l'amant de l'antiquité, me paraît, en efTet, peu dangereuse : elle fait froid dans le dos. L'autre, monsieur le censeur des mœurs contemporaines, me semble fort épineuse au contraire, et vous souffrirez que je n'en sois point fâchée... » J'allais poursuivre, quand les valets introduisirent une femme qui me fit voirqu'ily a bien une troisième façon d'être nu. Elle venait pour la première fois dans cette maison où nous étions réunis, et j'avais fort ouï parler d'elle sans la rencontrer jamais. La belle Julie, bien qu'elle eût un corps admirable, ne donnait point du tout l'impression de cette beauté grecque, et ses gestes ne rappelaient point ceux des statues : elle en fit un naturel et gracieux, dès qu'elle fut assise, pour croiser les bras sur sa gorge, comme si elle avait froid. On n'aurait su découvrir aucune irrégularité dans ses traits, et pourtant ils n'avaient point cette ennuyeuse monotonie des figures sans défaut. Sa tète fort petite était mobile, légère, éventée. Ses yeux, ses lèvres étaient comme humectés d'esprit, de douceur,

de bonté et d'ironie. La liberté d'allures de son nez, si je puis dire ainsi, était quelque chose d'amusant et d'inconcevable. Elle n'avait point l'air de la jeunesse, mais de l'enfance, et elle était gaie de partout. Elle ne jouait point la pudeur ni l'innocence, on la sentait follement joyeuse de plaire, et avec cela on ne doutait point de son honnêteté, on lui découvrait même, h je ne sais quoi, une ignorance totale qui gênait. Voilà qui est bien à rebours de nos goûts et de notre esprit. Et pourtant accommodez cela : j'eus le sentiment que ce genre de beauté, qui est comme la contradiction de notre époque, en est aussi le fruit naturel et la création originale, et qu'il en restera dans les siècles à venir le type, le modèle achevé.

Les affections que cette beauté virginale inspirait pouvaient-elles s'abaisser jusqu'à la matérialité commune? On contait de Julie certaines singularités, que jusqu'ici je n'avais point voulu croire, mais que je compris et que j'acceptai sur-lechamp : quelle était chère à son épou.x;, et toutefois respectée de lui comme une sœur, qu'elle était chère à son amant et ne lui avait rien accordé. Ces passions toutes spirituelles me parurent, par un contraste du même ordre, la dernière et la plus raffinée invention de notre siècle dont je n'avais connu encore que le libertinage et les orgies. Ah !

Dieu! inspirer l'amour comme cette femme, par un prestige innocent, j'en voulus tenter l'aventure. Je ne prétendais point imiter Julie : ma dignité m'interdit l'imitation; au reste, celle-ci est inimitable. Je prétendais voir seulement si je saurais pratiquer cet art nouveau, si la souplesse de ma beauté irait jusque-là. J'allais négliger d'écrire que son amant platonique et fidèle l'accompagnait ce soir; je ne dirai que son prénom de Mathieu. Il était comte, et revenait de l'émigration.

Je m'occupai d'abord d'arranger un décor convenable à ma métamorphose. Mon grand salon, tel qu'il était, m'y parut fort impropre. J'en fis changer tout l'ornement, qui était bien tortillé. On appliqua au mur des boiseries d'acajou, des panneaux de stuc, des médaillons sur un fond jaune en des cadres d'argent. Les tentures furent de soie puce et de soie violette. Les meubles d'acajou, fauteuils bien carrés et bien raides, furent ornés de cuivres légers et fins, drapés de damas à grandes fleurs violettes, assortis aux rideaux; et (jnant h moi, jeiis jiourm'étendre une sorte de canapé dont le fond était en fronton, et dont les deux dossiers, faisant avec le siège un angle droit, s'échappaient au sommet en col de cygne.

Le premier soir que je tins un cercle, on se récria sur le genre merveilleux do cette décoration.

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J'y fus à peine sensible. J'étais exténuée. Palpeur d'un embonpoint qui me menaçait depuis quelque temps, je m'étais mise au régime de toutes nos Madame Angot qui veulent être pâles et minces comme des duchesses : je ne mangeais plus, je buvais du thé toute l'après-midi et, ce matin même, je m'étais fait tirer deux palettes de sang-. Il me vint tant de monde que je n'eus guère à donner de ma personne; je restai étendue. Mais, vers minuit, il me prit une faiblesse et je faillis à m' évanouir tout à fait. Alors, mon ami Arnault s'écria : « Messieurs, laissons-la, sortons; mais, auparavant, souffrez que je l'admire. Ah! ■ comme elle est belle ! » Et il demeura quelques instants en contemplation devant moi. Tous les hommes défilèrent ensuite, répétant : « Qu'elle est belle! » et partant sur la pointe du pied comme afin de ne m'éveiller point. J'étais mieux, cette façon de congédier son monde me paraissait adorable. A un moment que j'ouvris les yeux, je vis le comte Mathieu qui se penchait à son tour sur moi, et à qui je paraissais faire une grande impression. Ah! se pouvait-il que ce fût lui que je séduisisse justement? Quelle piquante victoire! mais non, quel enivrant triomphe!

A la fois suivante, je me portais fort bien, mais je résolus de clore la soirée de cette même façon.

Je me plaignis à plusieurs reprises, el enfin je feignis encore une faiblesse. Arnault s'y prêta. Sur son initiative, on recommença de défiler avec les mêmes cris d'admiration étouffés. Cela me procurait un plaisir si étrange et si délicat que je demeurai longtemps encore sans bouger de place après que tout le monde fut parti. Je poussai enfin un long- soupir, comme si je fusse réellement revenue à moi. Je crois que je finissais par être dupe moi-même de cette petite comédie, et que j'avais perdu les sens quelques instants.

J'eus à peine soupiré que je m'entendis demander si j'étais véritablement mieux. « Quoi! monsieur, m'écriai-je, vous êtes resté? » Je reconnaissais l'amant de la belle Julie, mon cœur se mit à battre violemment, moins de crainte que d'orgueil. Mais déjà le comte s'est prosterné à mes pieds. Il en manie les bagues. Il baise les bracelets de mes chevilles, il m'embrasse les genoux, ses mains s'égarent. « Ah! lui dis-jc, ce n'est pas ainsi que vous aimez Julie. » Il était trop affairé pour me répondre, llélas! pensai-je, pour une fois que j'avais des fantaisies d'autre sorte!... Mais je crois bien qu'il me va prouver que je ne suis pas taillée pour inspirer des sentiments platoniques. » Du moins, il me le prouva comme il faut. N'importe, j'en eus un peu de tristesse et de regret... le lendemain.

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