LE TRAVESTI
A la suite de l'année, en novemlorc 1793.
Si je veux remplir mon programme, qui est de laisser aux générations futures un testament de nos mœurs amoureuses, il faut, de toute nécessité, que je fasse un article sur le travesti. Je vois d'ici mes petites-filles (lorsque je présage l'avenir je m'attendris, comme les vieilles quand elles se souviennent du passé), je vois d'ici mes petites-filles que la curiosité fait se bousculer autour de moi : « Grand'mère, diront-elles, il était fort répandu de votre temps que les femmes revêtissent le costume des hommes. Dites-nous donc, l'avcz-vous revêtu vous-même, et que pensent-elles, quand elles portent des culottes? » Oui, j'en ai [porté, mes enfants, et... la disserta-
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lion en l'air n'est point mon fort, mon caractère ne me porte pas à l'idéologie; je serais fort en peine de vous déduire comment et pourquoi une paire de culottes suffit à métamorphoser une àme de femme. Je vous veux conter tout bonnement l'histoire de mon habit masculin, et les événements raisonneront pour moi.
J'avouerai d'abord que je n'avais point du tout de hâte à me travestir. Certaines personnes de mon sexe embrassèrent précipitamment cette mode, dès qu'elle parut, et se Tirent culotter par caprice, sans y être contraintes par la nécessité d'un déguisement ou par la commodité d'un voyage : on en vit d'ainsi affublées par les rues de Paris et sous les galeries du Palais-Egalité. Pour moi, femme je suis, femme je reste, en dépit des révolutions, femme de la tète aux pieds, femmejusqu'au bout des ongles. J'estime que nos appas nous sont donnés pour que nous les fassions valoir par un corsage, et non point pour que nous les dissimulions sous un gilet. J'estime enfin que s'il s'agit de culottes, nous avons bien mieux à faire que de les porter. Toutefois, après avoir résisté à la mode, je dus céder aux circonstances.
Au bout de huit jours, j'avais de mon second mari par-dessus les épaules. Je le trouvais homme de ressource, mais point de talent. Quelle
brute! Cela n'est point sans avantage, mais enfin il ne suffit pas toujours de frapper fort pour frapper juste. Et puis, je ne hais rien tant que la monotonie : je ne pouvais point me faire à l'idée que, dans ce misérable village désert, j'en étais, coûte que coûte, réduite à la fidélité conjugale. Pensez-vous qu'une honnête femme puisse avoir de la tranquillité d'esprit, quand elle sent l'impossibilité absolue de tromper son époux? On ne profite pas toujours des occasions d'adultère que l'on a sous la main; mais c'est une insupportable pénurie de n'en avoir sous la main aucune.
Et Charles? — Je ne me pique point de tout expliquer : il faut reconnaître que, depuis les débuts de notre affection, mon sentiment pour lui avait subi des intermittences et des vicissitudes bien extraordinaires. Je crois que je lui tins rancune assez longtemps, parce qu'il n'accepta point de bonne humeur que je fusse elTectivement la femme de Nicolas. Son chagrin était bien llattour pour moi : je m'en formalisai néanmoins, parce qu'il accusait certaines prétentions à me régenter. Cela mit donc un froid entre nous, et quand je me dégoûtai de mon mari, je ne tournai point mes regards vers cet enfant : ce fut lui pourtant qui me jeta de nouveau dans les aventures.
Un soir, il se présenta dans ma chambre. J'y
étais seule : j'avais exigé que maître Nicolas gardât sa grange pour logis particulier, el. ne pénétrât chez moi qu'aux inslants oii je voulais faire usage de lui. « Je viens, me dit Charles fort tristement, vous prier de recevoir mes adieux. Je pars. Yous le savez, lorsque je suis rentré en France avec vous, mon intention élait de concourir à la défense de ma patrie. Ma santé précaire m'a obligé de différer jusqu'à présent: mais me voici bien fort et en état de porter les armes. Les affaires de la République vont fort mal du côté des Vosges : j'y veux courir, je me mets en route cette nuit. Pardonnez-moi de vous quitter : vous n'avez plus que faire de moi; vous êtes pourvue, moins brillamment que je n'eusse souhaité, mais enfin, vous n'êtes point seule. Adieu. — Ton enthousiasme est noble, lui répondisje, et j'approuve ta détermination; mais je ne saurais me passer de toi, et je n'hésite pas à tout abandonner pour te suivre. Ou plutôt c'est toi qui as encore besoin de ta mère. >> Il voulut répliquer, j'appuyai ma main sur ses lèvres : « Taistoi. N'ai-je pas une fois déjà sacrifié les droits d'un premier époux à l'affection maternelle que tu m'inspires? Dieu ! quel plaisir, quel amusement de renouveler ensemble cotte folie de l'an dernier! » Je sautai à bas du lit, je mis le verrou
Hi LES CONFIDENCES
à la lucarne par où Nicolas pouvait s'introduire dans ma chambre, et j'endossai prestement les habits du dimanche de mon paysan de mari. Je dus constater, et avec une joie puérile, qu'ils ne me seyaient point du tout. Charles s'était fait tailler deux vêtements complets, d'une étoffe solide : j'en pris un, qui me seyait merveilleusement. Puis, comme j'avais les cheveux épars sur le dos, il me tressa des nattes à la façon des soldats. Nous nous regardâmes, nous paraissions deux frères : cela nous fit battre le cœur à tous les deux, et nous nous embrassâmes très longuement.
Nous descendîmes à la remise, primes la meilleure carriole, où Charles attela le meilleur cheval, et nous partîmes, serrés l'un contre l'autre. Le temps était clair, le vent frais, le ciel semé d'étoiles. Jamais je ne m'étais senti le cœur plus léger, Charles n'avait point d'autres sentiments que les miens. Nous étions tous les deux de la première jeunesse, insouciants et gais, munis d'un peu d'argent, curieux des aventures, et si jolis qu'il sembhiit que nous en fussions nousmêmes séduits et charmés.
Je ne détaillerai point notre voyage, qui fut une fête conlimielle. T.e paysngc pourtant n'y prêtait g-uëre. Si hi lieauce rebute par son uniformité, que dirai-je de la Champagne pouilleuse?
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Et quant aux plaines de l'Alsace, je leur trouve un aspect de tristesse jusque dans leur fertilité. La verdure y est verdure de cimetière, le terrain a des replis de tombes; on dirait que ce pays est prédestiné tour à tour à servir de champ de bataille et de champ de repos. Nous suivîmes, paraitil, le chemin de Wissembourg-, où l'armée républicaine se retranchait, 'et nous nous arrêtâmes aux postes les plus avancés. Je ne mentionne tout cela que pour mémoire : quant à moi, je n'y compris rien, et je ne suis pas un écrivain militaire, dont les récits se puissent illustrer de plans et de cartes géographiques; outre qu'il ne sagit point d'opérations militaires, et que je ne dois pas perdre de vue mon sujet, qui est le travesti.
Pour y revenir, j'observai d'abord qu'il y avait parmi les troupes nombre de femmes comme moi, et sous le même costume. Elles m'accueillirent bien, mais ne me plurent guère. Pensez-vous que je voulusse faire ma compagnie de cantinières ou d'anciennes filles publiques, traînées à la suite de l'armée par un amant ou par un époux de rencontre? Une seule excita mon intérêt, sans doute parce qu'elle ne se mit pas en frais pour cela.
A vrai dire, je l'eusse à peine distinguée d'entre les hommes sans l'indifférence qu'elle me témoigna, tandis que ceux-ci me faisaient des démons-
trations fort sigriificatives. Elle n'était, en effet, ni vivandière ni suiveuse de régiment à litre d'épouse ou de maîtresse, mais véritable soldat; elle portait le fusil, et j'appris qu'elle était enrôlée régulièrement dans la demi-brigade. Elle avait perdu, au métier des armes, toutes les marques extérieures de notre sexe, et ces formes qui font connaître une femme du premier coup sous le plus habile travestissement. Point de poitrine, point de hanches, une taille de garçon ; je ne parle point de ses mains : la disette de savon où nous étions tous réduisit bientôt les miennes mêmes à un état de malpropreté dégoûtante. Enfin la virilité de ses traits était à s'y tromper. J'éprouvai quelque malaise au spectacle de cette ambiguïté. Il me parut mémo que cela m'inquiétait sans que j'en pusse démêler les raisons, et que je ne serais pas tranquille avant de savoir point par point par quel progrès et par quelle méthode cette femme s'était masculinisée si parfaitement. Je lui fis donc, pendant deux ou trois jours, des coquetteries, qui étaient bien ridicules dans un camp, et surtout entre deux femmes. Elle s'y laissa prendre, et j'obtins qu'elle me mît au fait de sa vie.
Elle me la conta un soir que nous étions ensemble dans la campagne, sous l'abri d'une
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mauvaise hutte isolée. Elle parlait d'une voix monotone, avec une brièveté militaire et une apparence de froideur qui me parut celer des passions fort vives. L'histoire est si vulgaire pour l'intrigue qu'elle ne vaut point que je la répète, et il n'y a que l'excès des conséquences qui en fasse l'originalité. Séduite fort jeune, puis abandonnée, elle avait poussé la folie de son désespoir jusqu'à se démettre, pour ainsi dire, de son sexe. Non, l'habit qu'elle portait n'était plus un déguisement, et, depuis deux années qu'elle vivait parmi tous ces hommes, plusieurs n'avaient pas même soupçonné la fraude, aucun n'avait eu la tentation d'en profiter.
Fut-ce l'obscurité de la nuit, ou la tristesse de cette voix calme, ou la sobriété poignante du récit? Je fus épouvantée. L'histoire que je venais d'entendre, loin de dissiper mon inquiétude vague, l'agrandit jusqu'à la terreur et en détermina l'objet. Je me rendis compte que ma crainte était d'avoir, comme cette femme, en revêtant les habits de l'autre sexe, renoncé véritablement aux prérogatives du mien. Est-ce que les hommes allaient, comme elle, me traiter en homme? Est-co que mon cœur allait SG fermer, mes sens s'éteindre? Est-ce que le travestissement serait, en un mot, un suicide de ce qu'il y a de femme dans la femme?
Ah! Dieu! jamais moins qu'aujourd'hui mon tempérament ne m'avait portée vers cette façon de suicide-là ! Tout en écoutant cette histoire, vulgaire pour tous, mais effroyable pour moi, j'entendais, à l'extérieur, frémir et gronder l'armée endormie. Ces héros adolescents, vigoureux, neufs sans doute, car les aubaines de débauche ne sont pas fréquentes en campagne, ces héros souhaitables, il me semblait les entendre rôdera l'entour de moi. Je sentais, sur ma peau fiévreuse, le souffle brûlant de leur concupiscence; et d'être le pôle unique oii tendaient les désirs de cette innombrable troupe, cela me paraissait magnifique et vertigineux. Je me considérais comme une déesse de l'amour et des jouissances, assaillie de toutes part par les caresses de la nature entière. Je souriais avec je ne sais quelle divine gaucherie, dans l'embarras de décider à qui je dispenserais en premier mes faveurs, et dans la résolution bien ferme de les dispenser en effet à quiconque élèverait ses regards ou ses mains suppliantes vers moi.
Il ne fallut point de longues heures pour dissiper les terreurs où m'avait jetée cette femme. Car je fis mes débuts dès le lendemain, et dès lors je n'eus plus un instant de répit. La tâche dépassait les forces féminines de beaucoup plus encore que
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je n'imaginais: je la soutins. Je puis dire que je fus la maîtresse de l'armée. J'appliquais les principes de l'égalité républicaine; je confondais tous les grades. Je me comparerais à Messaline pour le nombre de mes amants; mais elle était une femme vicieuse, au lieu que je n'ai rien connu de plus sain et de plus naïf que ma débauche. Nous ne voulions que satisfaire au vœu le plus ardent de la nature. Elle avait bien des exigences, auxquelles mes nombreux amis et moi nous nous soumettions sans répliquer. Nous n'y entendions pas malice, et nous laissions de côté les coquetteries, même pour les préliminaires. On se rencontrait dans les champs et on ne gaspillait point les minutes en vains discours. On se mettait à couvert dans les tranchées. Je me suis maintes fois, comme Turenne, couchée sur l'affût d'un canon, mais ce ne fut point pour y dormir. Ah! la belle chose d'avoir des sens I La belle chose d'être matérielle et d'aimer tant qu'on a de forces! Guerriers, qui m'avez fait connaître l'homme dans sa fleur, avec ses ressources inépuisables et sous les plus divers aspects, dans les bras d'aucun de mes amants à venir je n'oublierai vos caresses. Mais enretrouverai-je aucun pour mordre la cartouche comme vous?
Tout cela est bel et bien : il paraît que je me
trompais encore en attribuant à la nature des instincts qui sont opposés à ses vues. — Quoi? n'est-il donc point naturel, quand on a vingt ans et une agréable figure, de prêter ses charmes à des hommes qui en ont autant à vous offrir, de désirer ce qui est désirable, en un mot de se gratter oii cela vous chatouille? — Eh! non, en dépit de la vraisemblance ; je l'ai bien observé depuis : faiie cela comme je faisais alors, et avçc cet excès, et avec ce libertinage, cela n'est point naturel pour une femme, cela est encore une conséquence du travesti.
Je fus premièrement rappelée à moi par une lassitude épouvantable. J'eus de temps à autre cette humiliation de prodiguer des plaisirs à de fort aimables gens, sans perdre moi-même mon sang-froid. Je n'ai point de goût pour ce r(Me de spectateur impassible, que j'ai d'ailleui's rarement joué. D'ordinaire, je me fais peu prier pour applaudir, et même cela m'est arrivé plus d'une fois « devant que les chandelles fussent allumées ». Ce refroidissement inattendu se tourna en dégoût : je ne me dégoûtai point de mes amants, qui étaient pourtant grossiers et rustres, mais de moi-même, et, pour tout dire, de mon costume. A l'instant que j'étais le mieux en train, l'étrange déshabillage qu'il fallait faire, me morfondait. Le
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croirait-on? J'avais des accès de pudeur, et il me venait à l'esprit que, si un homme en chemise est une vilaine chose, rien n'est plus laid qu'une femme en chemise d'homme.
Mais ce qui m'humiliait davantage, c'est que mes habituels compagnons de plaisir semblaient maintenant nourrir à mon égard des sentiments du même ordre que ceux-là. Quand ils n'avaient point de pâture, ils daignaient me faire hommage de leurs appétits ; mais dès qu'une femme du pays se présentait, ils n'avaient plus d'yeux que pour elle. J'étais à coup sûr mille fois plus jolie et, sans vanité, je pense que les plus butors ne s'y trompaient point ; mais celle-là portait des jupes. Je vis combien je m'étais abusée naguère, quand je me flattais de marcher parmi tous ces hommes triomphante et souveraine, ainsi qu'une déesse de la volupté : Vénus n'exerce point son empire en uniforme de fantassin. Passez-moi la pédanterie d'une citation (c'est de mon tuteur que je la tiens, ne croyez pas au moins que je sois une femme qui sache les langues anciennes) : je m'étais orgueilleusement comparée à cette mère des hommes et des dieux que Lucrèce invoque au début de son poème, et qui protège les amours en plein air, sous les étoiles du ciel. Hélas ! j'en étais réduite maintenant, bien souvent, « à contempler
du rivage le grand travail d'une autre » ; et ce n'est pas le plaisir que je préfère, si recommandé qu'il nous soit par la sage morale des épicuriens.
Je fis des réflexions ; je n'avais plus rien de mieux à faire. Je ne pense que par pis-aller, et lorsque je n'agis point ; mais je ne pense pas plus bêlement que la plupart : « Tiens, me dis-je, me voilà tout juste au même point que certain jour, oij j'interrogeai madame ma mère touchant l'aléa du plaisir; suis-je restée depuis lors fidèle aux opinions que j'exprimais? Je soutenais mordicus « que les hommes vont à l'amour, révérence parler, comme des bêtes, tandis qu'il nous y faut, à nous, l'excitation d'un tendre intérêt ou du moins l'assaisonnement d'une émotion ». Ma maman me soutenait au contraire que le tout est de rencontrer un habile homme. Depuis que je m'adonne au plaisir de ces militaires, je crois bien que j'ai justifié la doctrine de maman plus que la mienne. Avait-elle raison contre moi ? Mais alors, pourquoi ne suis-je plus sensible à des attaques dont la sûreté ne s'est pas une fois démentie, à des caresses qui se font chaque jour plus habiles, à des coups qui se dirigent mieux?
L'idée de mon costume, qui me taquinait fréquemment, me revint alors fort à propos et m'éclaira. On prétend que l'habit ne fait pas le
moine : est-ce que la culotte cependant ferait l'homme? Je me ressouvins de la terreur que j'avais éprouvée à la vue de cette autre femme si bien identifiée à l'homme parce qu'elle portait l'habit masculin; ma terreur n'était point si sotte et je n'avais pas échappé au même accident. Mais je n'avais pas emprunté à l'autre sexe, comme elle, le courage et les vertus guerrières : j'avais pris pour ma part la faculté du libertinage machinal. Et comme ce n'était heureusement qu'une crise passagère et qui venait de finir tout d'un coup, je voyais bien une fois encore que j'avais raison contre ma mère : il n'est point de la femme de faire l'amour comme une machine. C'est notre défaut ou notre privilège, comme on voudra : nous pouvons être polissonnes au dernier point avec des hommes de notre choix, mais nous ne pouvons pas être libertines sans discernement. Comme je n'ai point coutume de chômer de ce côté-là, dès que je rentrai en possession de ma personne féminine, j'éprouvai le besoin d'exercer cette faculté de choisir, hors de laquelle nous ne saurions aimer. Ne trouvant point mon fait sur-le-champ, je tombai dans la mélancolie ; mais combien cette mélancolie était reposante et douce après la fièvre des précédentes semaines, après l'angoisse de ces derniers jours I Chose bizarre,
j'étais réconciliée avec mon coslume. C'est qu'il ne représentait plus ù mes yeux celle fatale perversion de mon caractère, que je me félicitais d'avoir redressée ; il n'était plus qu'un masque à peine trompeur, un raflinement et un assaisonnement. Il gardait toujours une certaine influence sur les dispositions de mon âme. Ainsi, je voulais aimer un homme; mais je voulais qu'il s'y mêlât je ne sais quel sentiment d'aulorilé, de protection que mon habit et ma carrure militaire me permettaient. Pourquoi subtiliser davantage? Ne voyez-vous pas qu'après m'être égarée dans ce labyrinthe, je me retrouvais là d'où j'étais partie : dès que je redevenais moi-même, c'est Chérubin qu'il me fallait.
Pauvre Charles, combien j'avais pris de détours avant de revenir à lui ! Il ne m'en sut pas mauvais gré. Il était l'un des rares que je n'eusse point honorés de mes faveurs, et je pense qu'il s'en réjouissait maintenant autant que moi. Je crois aussi qu'il ne m'avait guère désirée, tout le temps qu'il avait senti que je ne mentais point à mon costume, et que maintenant mou travesti lui paraissait comme à moi un agréable mensonge et un délicieux raffinement.
Du moins, cela lui donnait j)lus de hardiesse. Songez que ce cher enfant n'avait encore appro-
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ché d'aucune femme et qu'il ne savait point leur parler. Avec moi, il s'entretenait librement comme avec un compagnon d'armes. Nous nous promenions ensemble tous les soirs. Nous faisions les cent tours sans être troublés, car on est plus libre de ses mouvements dans un camp que dans une garnison. Les nuits étaient déjà bien froides, car l'automne commençait; et si la fantaisie nous venait parfois de nous asseoir, il fallait, pour nous réchauffer, nous enlacer étroitement. Nous prenions ce pays en affection, et cela nous était une cause de tristesse, car nous avions sujet de craindre que l'on nous en expulsât. L'ennemi devait être tout proche, il était formidable, et, malgré leur valeur, les troupes républicaines n'étaient pas encore favorisées de la fortune. D'un jour à l'autre, les lignes de Wissombourg devaient être forcées.
Je me souviens de notre dernière veillée, dans la nuit d'octobre qui précéda le jour fatal où elles furent forcées en effet. De sombres pressentiments nous oppressaient tous les deux. Nous parlions à peine. Nous soupirions, et puis nous nous donnions des baisers. Soudain, Charles se trouva sur mes genoux, il me tenait par le cou. Son visage était si près du mien que, malgré l'obscurité, j'en saisissais toutes les expressions. « Eh bien ! me
dit-il avec un sourire hésitant, avec une gaieté forcée, eh bien! Emilie, ne nous aimerons-nous donc jamais? » Je tressaillis, je le serrai sur mon cœur; et cet enfant qui ne savait rien me raj^prit l'amour que j'avais oublié...
Ah ! pardonnez-moi de l'avoir fait homme si jeune : il n'y avait pas, en vérité, de temps à perdre, car on me l'a tué le lendemain.