‹ Les confidences d'une aïeule, 1788-1863Chapitre 12 sur 21 · DIVERTISSEMENT PROPHETIQUE · texte numérisé non relu

DIVERTISSEMENT PROPHETIQUE

Je donne mes contemporains au diable , il faudra bien que désormais l'on se passe de mes réceptions. Comment! cela n'est point tenable, mon goût n'est plus maître chez moi. J'ai beau faire, je ne suis point libre d'avoir seulement qui me plaît : mes salons sont envahis par le public, lequel n'est plus une élite comme autrefois, mais tout le monde. Mes réunions ne ressemblent pas mal à des fêtes où l'on pale. Les manières d'aujourd'hui sont écœurantes : on critique, on se gausse tout haut. Mes soupers ne paraissent point agréables, parce que mes potages ne puent point l'oignon. Les hommes y font des calembours depuis le premier service jusqu'au dessert, voilà

leur esprit ; et quant aux femmes, elles m'envient, tout en se réglant sur moi. La mode m'a volé mes évanouissements, à tel point que j'en suis moimême excédée; il n'y a point de soir où quatre ou cinq de mes invitées ne se trouvent mal. Toutes les autres ont des vapeurs, et je ne puis me débarrasser d'une grosse dame qui nous assomme tous avec ses spasmes à la Nina. Avec cela, des obligations qui révoltent : j'ai dû, bon gré, mal gré, prier les personnages du jour; la Tallien est venue, plus nue encore que je ne craignais, avec des diamants aux pattes de devant et aux pattes de derrière. Dieu! que cette femme est laide! Je n'ai pas voulu du mari, qui est malpropre et qui m'offense l'odorat. Barras Ta conduite ; il est entré chez moi la tenant par la taille. Lui-même se balançait sur ses hanches, il était ridiculement chamarré, avec un plumet blanc sur la tête, qui heurtait les lustres. Quel mardi-gras!

J'ai fait mettre les volets aux fenêtres, et présentement je me tiens, avec mes amis de choix, dans mon boudoir en rotonde d'un style suranné, où rien n'est changé depuis la prise de la Bastille. J'y admets Julie, qui raffole de moi et moi d'elle, son fidèle amant, qui n'a été le mien qu'une fois; Arnault, Mercier, fort peu d'autres, triés sur le volet. On touche du forle-piaao, on zézaie des

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romances; Julie, dont les bras sont beaux, joue de la harpe. L'on cause enfin, et je dirais bien qu'il n'y a plus que chez moi que l'on cause ; mais les deux ou trois femmes bien que je connais se targuent toutes d'être chacune la dernière et la seule chez qui l'on fasse la conversation.

Ce qui me chagrine davantage, c'est que, dans le dégoût où je suis de ces mœurs, je ne rencontre plus personne à mon gré pour faire l'amour. Je n'éprouve même plus de ces curiosités que je vois naître autour de moi, se satisfaire et s'épuiser. La solitude de mon cœur a duré, en somme, depuis l'avènement du Directoire, avec des intermèdes qui ne furent même pas des fantaisies. Je m'en plaignais l'autre soir à mes entours. Il s'ensuivit un entretien de métaphysique, lequel fut bien agréable. Comme chacun parla comme il faut! Quelle connaissance du cœur de l'homme et du nôtre ! Quelle pénétration de toutes les subtilités! Quelle imagination! Quelle poésie! Quelle analyse délicate de nos sentiments! Le malheur est que nous n'en éprouvons aucun.

De fil en aiguille, et remontant des effets aux causes, nous fîmes une critique bien acerbe et bien juste des coutumes présentes. Chacun dit tour à tour son fait à notre siècle. J'ai remarqué que tous les gens d'esprit de tous les temps se

trouvent mal logés dans leur époque, et qu'ils crient, mais qu'ils se gardent bien d'ailleurs de manquer à l'usage en quoi que ce soit.

Arnault eut pourtant le courage de son optimisme. « Mon Dieu! dit-il, vous vous iudignez des dehors de nos gens et de leurs mœurs amoureuses! Savez-vous ce qu'il en sera dans cent ans d'ici, et que nos poiits-eufants auront peutêtre sujet de regretter le Directoire?

— Non, monsieur, dis-je, je ne le sais point, moi ni personne.

— Et moi, peut-être que je puis vous le faire savoir.

— Etes-vous donc magicien, monsieur?

— Non, madame; et toutefois... mais il suffit: je vous réserve une surprise pour demain.

— Eh bien! donc, à demain; el, en attendant, apportez-nous, citoyen, les viandes froides, le thé. » (Car voilà encore un usage dont je pâme de rire et que j'observe, qui est d'appeler ses convives 7nonsieur et ses domestiques citoi/en.)

Le lendemain, même assistance, mais point d'Arnault. Sur les dix heures^ il arrive, point seul." Il est accompagné d'un petit homme assez gros, enfin un poussah, olivâtre, la tête toute ronde comme une boule, les yeux tout ronds comme des billes et saillant sous les sourcils, un

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nez retroussé, où l'on aurait mis un pouce dans chaque narine, coifTure démodée en catogan, costume de charlatan de foire, plus de galons d'or que Barras, sur son habit gris de fer, plus de plumes que le même Barras, sur son chapeau, culotte de panne rouge, l'épée, des dentelles, des diamants, que je pense faux.

— Mesdames, dit Arnault, c'est M. le comte de Gagliostro.

— Quelle plaisanterie! s'écria la belle Julie, qui est en relation de correspondance avec des diplomates étrangers. Gagliostro a été condamné à une prison perpétuelle, voilà plus de huit ans, enfermé au château de Saint-Léon, près de Rome, et voilà deux ans qu'il y est bel et bien défunt.

— Ah! madame, repartit l'étranger, cen'estpas la première fois que cela m'arrive, mais je suis coutumier des résurrections. Ignorez-vous que j'existe dès le commencement du monde, et que j'ai notamment avisé Jésus-Christ qu'on le crucifierait?

Je le coupai : « Passons au déluge, monsieur, nous sommes de pauvres âmes bien terre à terre, qui n'avons d'intérêt que pour le présent, et un peu pour le plus prochain avenir. Nous voudrions savoir comment le monde se comportera dans la fin du xix*" siècle, pour ce qui est de la société et

de l'amour, afin de savoir du même coup s'il faut décidément nous plaindre de vivre et d'aimer dans la fin de ce siècle-ci.

— Madame, je vous veux contente; mais deux objets me sont nécessaires. Le premier est une carafe en cristal uni, au ventre bien rebondi, toute pleine d'une eau parfaitement limpide; au reste, voici la chose, fit-il en saisissant une carafe de ma grand-mère (car les miennes sont de cristal taillé). Il posa celle-ci sur un guéridon, et il poursuivit, avec un sourire qui n'était point sot : « L'autre objet ne se trouve point si aisément; je l'eusse apporté avec moi si je n'eusse craint de passer,pour un imposteur qui prépare ses jongleries. C'est une personne dont la pureté n'ait subi aucune atteinte, et qui, par surcroit, ait un grand fonds de sensibilité; enfin, les lois de la magie exigent aussi qu'elle ait des yeux bleus. »

Il se tut, et nul ne souffla mot, attendu que je n'avais chez moi que des femmes mariées, veuves ou divorcées. Vous pensez bien que je n'y reçois pas les petites filles : j'ai en horreur ces pécoreslà, et c'est à peine si elles commencent à devenir une compagnie, depuis que le ton est de les mener au Cercle de l'Harmonie ouïr et voir des obscénités.

Quand le silence eut duré un assez long temps

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pour mettre nos curiosités en alarme, le Cagliostro, faux ou véritable, se retourna vers Julie : « Allons, dit-il, j'ai idée que madame fera l'affaire. » Et soudain, il la fixa d'un regard tellement flamboyant qu'elle se déconcerta. Elle ne répliqua point, elle se leva, elle marcha sur lui avec une raideur bizarre, comme mécanique. Il semblait qu'elle fût sur le point de se cogner à lui, s'il ne l'eût arrêtée de son bras tendu. Puis il fut quérir un coussin qu'il déposa devant le guéridon, et avec un mélange de galanterie et d'autorité que je ne saurais rendre, iJ donna l'or-dre à Julie de s'agenouiller, ce qu'elle exécuta. « Maintenant, dit-il, ordonnez, mesdames; moi, Je ferai les conjurations nécessaires pour que vous ayez satisfaction. »

— Eh ! dis-je, il est à supposer que dans un siècle toute chose sera remise en sa place, la monarchie restaurée, la noblesse rétablie, sinon dans ses privilèges politiques, du moins dans les prérogatives de son rang, de son élégance et de sa fortune. Nous n'allons pas nous inquiéter des petits bourgeois, il n'y a que le dessus du panier qui nous importe, montrez-nous donc un peu des gens du faubourg Saint-Germain.

Je passe les simagrées du charlatan, qui durèrent plus d'un grand quart d'heure. Julie fixait

le globe de verre et riait de n'y rien voir du tout. Cagliostro semblait furieux. Nous faisions des gorges chaudes. A ]afin, Julie eut une palpitation d'un si bel ellet que j'y voulus voir plus d'intention que de magie. Mais elle cria aussitôt : « Grand Dieu 1 Je vais voir! Je vois I » On m'avait conté que l'eau de la carafe doit bouillonner au même instant, le fait est qu'elle ne bougea point et que je continuai de voir au travers, comme si c'eût été de l'eau qui ne fut bonne qu'à boire. Mais Cagliostro tempêtait : « Parlez! Parlez! Que voyez- vous? »

Julie reprit sa voix, son assurance naturelle, et même son ton d'enjouement : « Ah! dit-elle, je n'aperçois rien de si prodigieux. C'est tout bonnement le grand salon de voire hôtel, ma chère, comme vous l'avez fait décorer à neuf ces tempsci. Je ne m'étonne point que cela soit resté si frais tout un siècle, à voir la façon dont cela est soigné. Il y a, le long des murs, de grandes toiles grises, qu'un valet de chambre fait tomber en ce moment. Les meubles sont sous dos liousses et le grand lustre dans une chemise. Les boutons des portos sont enveloppés d'une peau de gant, qui est recouverte d'un pajjior de soie, qui est recouvert encore d'un gros papier. Ihie fille est en train d'enlever cela et de le plier, avec l'aide de

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trois jeunes filles qui sont bien laides et pointues, et que j'ai failli prendre pour des filles de chambre à cause de leur tablier, mais qui sont apparemment les trois demoiselles de la maison.

— Quel monde est cela? m'écriai-je.

— Je n'en sais rien, mais le fait est que cela vous a succédé dans votre hôtel. Bon, les apprêts sont terminés, voire jolie pendule de bronze doré marque cinq heures, et l'on apporte le thé, tout comme ici. Quel pauvre thé ! Voilà déjà un point fixé : ces gcns-là n'auront guère d'appétit. Il n'y a que deux assiettes de petits gâteaux, et je ne vois point de viandes, que des petites lanj^uettes de jambon entre deux tranches de mie... Ah! comment se peut-il que je démêle ceci? j'ai une intelligence bien singulière : je ne puis pas connaître, n'est-ce pas? le dernier genre de ces temps futurs qui me sont révélés dans une carafe, et pourtant sans le connaître, je sens, à je ne sais quoi dans la façon d'être des objets, que cela est suranné, mal entendu, que des gens qui présentent leurthé de la sorte ne sont point du tout dans le mouvement et dcms le train de la mode.

Je me pris à rire : « Mais, Julie, quelles sont ces façons de parler inusitées et bizarres?

— Laissez-la dire, fit Cagliostro sérieusement, ce sont peut-être des expressions prophétiques.

— Vous n'avez pas idée de cette argenterie, de ces théières, de ces tasses, poursuivit la voyante avec encore plus de volubilité. Cela est dans le goût que nous inventerons d'ici à dix ans, et par conséquent cela est en retard de quatre-vingt-dix ans. Mes trois jeunes filles reparaissent ; elles ont dépouillé leurs tabliers, je vois bien que leurs robes ont été taillées à la maison par des couturières de service. Et quant à la douairière qui vient d'entrer, je vois...

— Vous voyez, dis-je, d'assommantes caricatures, et vous avez une drôle de manie de ne découvrir que des femmes dans votre carafe. J'aimerais un peu savoir commenties hommes sont faits.

— Ah! Dieu!

— Quoi donc?

— C'est que votre souhait vient d'être exaucé sur-le-champ. Le salon s'est effacé, nous sommes présentement au jardin. Ils en ont fait de belles! On a coupé vos arbres, aplani vos corbeilles, et attaché des cordages à deux grandes potences de bois qui se rejoignent par le haut. Voici un jeune homme, ah! il est bien! c'est sans doule le frère des trois donzellcs, je le trouve plus appétissant, mais quelle singulière occupation!

— Que fait-il?

— Des cabrioles autour d'un trapèze.

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— Ce ne sont pas les mœurs d'un autre siècle, ce sont les nôtres.

— Il reprend terre, il s'entretient avec un homme chevelu, vêtu de satin noir, sanglé dans un gilet d'or : ce doit être un mage, comme M. de Cagliostro. Mon gymnasiarque monte à sa chambre, il s'habille... je demande grâce (Julie ferma un instant les yeux). — Quel vilain accoutrement tout noir il a revêtu ! il porte une cravate de batiste blanche, mais on en taillerait cinquante comme celle-ci dans le goitre d'un de nos incroyables. C'est donc la nuit? car il y a des bougies allumées. Notre homme les souffle, je ne distingue plus rien.

— C'est, dis-je, qu'il sort, il a quelque rendezvous; enfin nous allons assister à quelque scène de galanterie.

— Ah ! il fait clair.

— Où sommes-nous?

— Dans un cirque.

— Dans celui du Palais- Égalité, qui sans doute s'appelle de nouveau le Palais-Royal. Nous allons contempler le grand Casoar des Indes. Belle nouveauté!

— Point du tout, c'est un cirque particulier, si je ne me trompe, et oii l'on se trouve dans une sorte d'intimité. C'est apparemment ce qui rem-

placera les salons. Je n'y découvre point le casoar des Indes, mais mon jouvenceau de tout à l'heure, qui est dans un maillot de soie violette pâle, avec un petit caleçon de satin de même couleur, mais plus soutenue. Il répète ses cabrioles, toutes les femmes ont les regards fixés sur lui : elles ne portent point nos binocles, mais des face-à-main en écaille; à la plupart d'ailleurs il suffît d'avoir de bons yeux. Elles palpitent, elles admirent ces muscles vigoureux et souples. Il n'est point difficile de voir qu'elles souhaiteraient d'en juger autrement, elles s'en parlent à l'oreille; mais pourquoi secouer ainsi la tête? Que prétendent-elles dire? Que cet Hippolyte est, comme l'autre, « implacable ennemi des amoureuses lois »?

— Ceux d'aujourd'hui, dis-je, sont plus humains, nos athlètes sont moins ménagers de leurs forces; mais, Julie, je ne comprends rien au tableau que vous nous décrivez là. Il faut ([uo la société soit destinée à rester plus de cent ans encore sens dessus dessous et que j'aie eu tort, en conséquence, de vous adresser dans le faubourg Snint-Germain. Maisoù sera le monde que l'on peut voir? Se faudra-t-il accommoder encore d'une bourgeoisie parvenue? Est-ce que c'est les financiers qui auront le haut du pavé? Monsieur

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de Cagliostro, remuez un peu vos génies. Je ne serais pas fâchée d'assister à une réception du bel air.

Julie poussa des soupirs. « Ah! que cela me fatigue, quel voyage! Je n'ai, de ma vie, autant marché. Je traverse la Seine. Quel changement! L'église de la Madeleine est entièrement construite, et elle est le centre de Paris. Quels boulevards! quelles avenues! Je touche au but. C'est un grand salon. Félicitez- vous, vos désirs sont exaucés, il y a là un luxe magnifique, et on y doit attendre une nombreuse compagnie; déjà les bougies sont allumées.

— Enfin! vite! comment cela est-il décoré? Comment cela est-il meublé?

— Il y a une grande incohérence, des sièges de toutes les façons, de ceux oii l'on se tient tout raide et de ceux oii l'on est enfoncé jusqu'à se perdre; pour les recouvrir, on a cherché partout des morceaux de vieilles étoffes. Quelque chose s'accroche à la cheminée, qui est certainement une chasuble de prêtre. Peut-être qu'il y a eu encore une révolution. Mais je démêle dans toute cette confusion un goût dominant pour les objets du temps de Louis XV, dont il y a des reliques parmi cette défroque du passé. Une femme amplement vêtue d'étoffes éclatantes se démène,

elle trotte, elle se rasseoit, elle s'évente. Elle vient de pousser de petits cris... Comme cela est comique! Je n'ai pas entendu ses cris, je les ai vus. Monsieur de Cagliostro, est-ce que vous ne pourriez pas obtenir de vos génies qu'ils me fissent aussi lire dans sa pensée, cela m'éclaircirait.

— Faites efTort, madame, vous y lirez.

— Mais oui, je sens, je devine. Elle examine tout, elle se demande si tout est comme il faut, suivant un modèle convenu qu'elle s'est fixé. Elle s'examine elle-même et se dit : « Est-ce que je suis assez ressemblante à M""' Geoffrin, puisque aussi bien mon embonpoint ne me permet pas de prétendre aux grâces de M""' d'Epinay? »

— Je suis, dis-je, curieuse de voir les têtes qui viennent ici.

— Le défilé commence. Il y a des hommes politiques et des hommes de lettres.

— A quoi les reconnaissez-vous?

— Sans doute, c'est par la faculté nouvelle que j'ai de lire dans les âmes, car ils n'ont point leur littérature sur le visage. Comment aussi estce que je reconnais que leurs vêtements sont taillés à Londres et que leur linge y est blanchi?

— ^Et les femmes?

— Elles arrivent en foule. Je ne m'y débrouille

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guère, je ne vois qu'en gros. Leur caractère principal me paraît être qu'elles n'ont point de style, elles sont comme ces meubles, de toutes les époques. J'en vois une qui a des paniers, une autre, parole d'honneur, aussi déshabillée que nous pouvons être, jusqu'à la taille du moins. Je cherche son corsage, et ne lui trouve aux épaules que des bretelles de pierreries. Elle doit être une beauté reconnue comme notre Tallien, car il y a les mêmes bousculades et les mêmes exclamations sur son passage. Oh! cette autre est en velours noir, à cru sur la gorge. Combien nous eûmes tort de renoncer à cette magnifique étoffe, nous qui avons des peaux si blanches! La robe est simple, unie. Un croissant de diamants étincelle dans les cheveux blonds, dont l'arrangement est sans artifice. Cette femme a le visage d'une vierge, avec des yeux d'une froideur et d'une perversité, d'une cruauté au moins singulière. C'est un ange, mais entre les pattes de qui je ne souhaiterais à personne de tomber. En voici d'autres, de vives, de gaies, une toute follette. Ah! la charmante étourdie! Elle est coiffée de biais, habillée de travers, poudrée inégalement, et malgré cela élégante ; elle porterait sa toilette retournée, que l'on devinerait encore qu'elle sait la porter.

— Quel joli tableau! quelle diversité! Mais l'essentiel serait d'entendre causer ces personnages-là. Ils se mettent par groupes, j'imagine, et vous devez surprendre des entretiens d'amoureux.

— Point du tout. L'on s'est mis en rang, un rideau se lève dans le fond, et on joue une comédie qui est d'un auteur étranger.

— Ah ! dis-je, bien entendu,

— C'est un poète septentrional.

— Il va de soi; mais comment? dans cent ans d'ici le goût d'Ossian ne sera point passé?

— Je ne sache point qu'Ossian ait fait des pièces de théâtre, et il doit s'agir d'un Scandinave plus moderne.

— Ma chère, dis-je à la voyante, une comédie dont les paroles ne s'entendent point ne divertit guère, et pour moi je n'aime au théâtre que les entr'actes.

— Les spectateurs me semblent du même avis. Ils viennent d'applaudir à tout rompre quand le rideau est tombé, mais ils s'empressent do quitter leurs places et de former des groupes, dont quelques-uns sont de plusieurs femmes autour d'un homme qui pérore, mais dont la plupart sont d'un seul couple.

— Nous tenons enfin des amoureux. Tâchez d'entendre.

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— Je ne le puis, mais la pantomime ne laisse point de doute. Cette beauté que je vous ai décrite, vêtue de velours noir et parée d'un croissant de pierreries, s'entretient de fort près avec un homme jeune. L'amour seul peut faire le fond de leurs discours, mais je gagerais qu'ils se sont égarés dans la métaphysique, ainsi que nous hier soir.

— C'est, dis-je, que cette nombreuse assistance les gêne. Monsieur de Cagiiostro, je vous prie, faites-les nous voir dans le tête-à-tête.

— Oui, répondit Julie, cela sera piquant : je pense qu'ils viennent de se donner un rendezvous. Elle a secoué la tête mais elle ira, car il lui vient d'affirmer que cela est sans conséquence, attendu qu'il s'agit simplement de visiter son appartement de garçon. (Admirez encore, je vous prie, l'intelligence que j'ai de la pantomime, ayant deviné tout cela sans rien entendre.)

— Mais, dis-je, je veux le voir aussi, cet appartement. Quel dommage que je n'aie qu'un grand fonds de sensibilité, mais point des yeux bleus, ni l'autre chose qu'il faut pour être voyante !

— Consolez-vous, je vous le décrirai, vous y croirez être vous-même ; m'y voici, je le vois. Ah! quel goût barbare! quel fouillis! quel brouillamini! Je conçois que l'on s'irrite le regard de

temps à autre sur l'une de ces monstruosités de la Chine, mais d'en faire un ameublement tout entier... Et puis ces brimborions-là ne doivent pas être de la belle qualité, gageons qu'il n'y en a pas un seul qui vaille un louis.

— Nos amoureux sont-ils là-dedans?

— Lui seul, et fort mal vêtu, avec une veste ronde, d'un lainage tout à fait grossier. Il bâille, il tire sa montre. Il se lève, il court, c'est sans doute que l'on a sonné. La porte s'ouvre, c'est bien elle : quel paquet! Voilà donc une toilette de rendez- vous? Pourquoi tant de mystère? Elle ne consent qu'à peine à soulever un voile fort épais. Il lui prend une main qu'il baise. Il est discret. Les voilà qui parlent. Encore de la métaphysique? Ce n'est plus l'heure. Est-ce que nos filles et nos fils seraient destinés à manquer de tempérament?

— J'en ai peur. A quoi bon cette comédie?

— Ah! il prend l'initiative, mais point hardiment comme j'aurais cru. C'est tout juste s'il ose toucher à sa maîtresse. Elle résiste. Eh quoi? elle résiste pour de bon, et je vois d'ici qu'elle vient d'alléguer des raisons plausibles, car il ne désobéit point : il discute. Il entr'ouvre une porte. Ah!

— Qu'est-ce?

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— Je devine les motifs de cette résistance : ils sont plaisants.

— Mais quoi?

— Je n'ose les dire. Elle a peur... mettons : de se décoiffer, et il vient de lui rétorquer son argument, en lui ouvrant un cabinet de toilette fort bien aménagé. Laissez-moi le temps d'y regarder, cela est beau. Yoilà des peignes, des brosses à montures d'argent, des glaces. Qu'est cela? Une cuvette. Les nôtres ne sont point de cette immensité. Patience, je quitte ce réduit, je rentre à leur suite dans la chambre. Ciel! c'en est fait, elle n'a plus rien à lui refuser.

Nous nous pressons tous autour du guéridon, nous voulons voir. « Point, dit Julie en riant comme une folle, il n'y a que moi qui aie les yeux ouverts. — Mais, dis-je, hâtez-vous de les fermer. Monsieur de Cagliostro, est-il concevable qu^un tel spectacle soit réservé à des yeux innocents?

— Oh! dit-elle, ne vous effrayez pas ainsi. Nos amoureux sont de ceux que l'on peut suivre jusqu'au bout de leurs ébats, sans risque de perdre son sang-froid.

— Décrivez pourtant, décrivez, et que votre précision ne nous laisse aucun regret de notre fâcheuse indignité.

— Eh bien! elle s'apprête à couronner les désirs de son ami. Dirai-je qu'elle se déshabille? je mentirais; elle s'est mise à l'aise tout au plus, et c'est une femme qui ne doit point renoncer à son corset, même la nuit. Mais à la facilite de ses mouvements, je devine que sa corsetière lui en a fait un tout exprès pour de telles séances, et do»nt l'élasticité doit convenir à l'amour comme à l'équitation. Mais le corset n'est rien : je comprendrais encore que nous autres qui portons des vêtements si légers et rien dessous, nous nous fissions un jeu de ne pas nous dépouiller davantage pour accorder nos faveurs, un peu d'agacerie ne nuisant point pourvu qu'il n'y ait pas véritablement d'obstacle. Mais cette femme si enveloppée, et qui doit par-dessous comme pardessus... Ah! l'adroite personne! comme les apparences trompaient! Je crois que j'en ai plus qu'elle, et comme le peu qu'elle a est léger, soyeux, impalpable!...

— Ah! de grâce, moins de discours et plus de faits. Peignez-nous les physionomies, et laisseznous en paix avec le costume.

— Je n'y comprends rien. J'ai rarement vu deux personnes qui eussent l'air de s'ennuyer davantage. Ils rempliraient une corvée qu'ils auraient plus de cœur à l'ouvrage. Ils jouent

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leur rôle comme des comédiens de la province. Leurs attitudes sont embarrassées. Ils ne savent que faire de leurs mains.

— Yoilà qui n'est pas croyable.

— Ils prennent leur résolution tout d'un coup, comme si c'était un mauvais moment à passer qu'il valût mieux passer vite. Et je doute, en effet, que la chose soit bien agréable pour l'amoureux, à en juger par la médiocrité de son action. Elle pose maintenant une question à laquelle il répond affirmativement, et aussitôt elle est debout devant la glace. Il lui exprime sa reconnaissance en termes mesurés, tandis qu'elle rajuste ses épingles à cheveux. »

Il y eut quelques instants de silence, après quoi, Julie n'ajoutant rien, ne voyant plus rien sans doute, je dis à M. de Cagliostro : « Vous prétendez que cela doit se passer ainsi dans une centaine d'années? J'en suis fort aise, car j'aurais alors cent vingt-cinq ans, et je ne veux pas vivre assez pour voir cela. »

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