PETIT PARADOXE SUR LES COMÉDIENS
Qui a une fois agioté, toute sa vie agiotera. Je dis cela pour moi, qui ai commencé de rétablir mon bien au tripot, et qui ne puis plus vivre hors des tripotages. Ce n'est pas au moins par intérêt: je n'ai point du tout d'avarice et j'aime à jeter l'argent par les fenêtres, mais j'ai la passion de l'intrigue et elle ne s'exerce plus que dans les affaires. Naguère les femmes employaient leur génie politique dans les cours, aujourd'hui c'est dans les banques. Il ne s'agit plus de surprendre la faveur d'un maître, mais d'attraper et d'enlever le public, et aussi d'acheter ou de vendre quand il faut. La lutte est plus brutale et plus sanglante. Il n'y a plus des disgrâces, mais des
ruines. Au reste, on en revient, et j'ai vu des gens remonter sur leur bête, après avoir dégringolé, à se casser le cou, du haut de leur fortune en papier. Mais je m'emporte jusqu'à l'éloquence, et, tout en écrivant, je fais sauter en l'air le ridicule qui pend à mon bras et ne me quitte point, à cause des valeurs dont il est rempli. C'est que je suis belle joueuse, et vive la guerre aux écusl
Tout ce préambule est pour dire que l'on m'a engagée dans une entreprise admirable. Un homme que j'aime parce qu'il aime l'aventure, parce qu'il dédaigne les chiffres qui ne sont point gros, parce qu'il est avec cela épris des belleslettres, farci d'idées nouvelles, grand inventeur d'utopies, un ancien joaillier, banquier en cour de Rome, enfin qui a fait tous les métiers où l'on manie et oii l'on caresse l'or, Sageret, s'est mis en tête d'accaparer les théâtres de comédie, de musique et de ballet, d'acheter Feydeau, d'y installer les Français conjointement avec les chanteurs de l'Opéra-Comique et de l'Opéra. 11 avait besoin pour cela d'une somme; j'en ai fourni une bonne partie, sur les conseils de mon banquier Perregaux, qui est celui de tous les comédiens de France. J'en ai déjà perdu les trois quarts, mais je ne regrette point mon argent, et j'en donnerais encore dix fois plus pour réduire à
merci la Montansier qui est contre nous. Je la déteste, cette femme.
Il va de soi que je me suis jetée à corps perdu dans la société des comédiens. Combien mal je les connaissais! Comme je les jugeais à faux! On a beau raisonner droit et gratter les sots préjugés qui vous ont été inculqués dès le premier âge, c'est toujours sur les principes de l'éducation que l'on se règle et point sur les principes do la raison. Vous pensez que je fais bon marché des superstitions qui avaient cours dans mon enfance, et avec cela je gardais je ne sais quelle impression diabolique des comédiens, comme s'ils étaient toujours pour moi des excommuniés.
J'entre au foyer du Théâtre-Français; j'y trouve ce qui n'existe plus autre part : un cercle. Je m'assieds sur le grand divan réservé aux dames, qui règne tout autour du salon : la Contât y préside vis-à-vis do la porte d'entrée. Je prends part à des conversations où s'agitent les questions de l'art et de la philosophie. On n'y met plus peut-être cette vraie chaleur du temps oii le siècle était jeune, emporté ; mais c'est une finesse, une ironie, un scepticisme qui déconcerto et qui charme. J'apprends ici les nouvelles galantes, la chronique amoureuse et la chronique scandaleuse ; je médis du prochain, qui doit bien me le rendre
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'dès que j'ai le dos tourné; j'ai, pour me donner la réplique, mes amis anciens et des nouveaux, qui sont Colin d'Harleville et Alexandre Duval, et un jeune homme qui, je pense, ira fort loin, Legouvé. Voilà des satisfactions pour Tesprit. Bref, si je rafiPole des théâtres, c'est que j'y trouve tout à la fois un aliment, et pour la passion que j'ai des affaires, et pour la passion que j'ai aussi des entretiens délicats.
Mais, en vérité, tous mes désirs y sont comblés : j'y trouve encore ce que j'aime le plus au monde, c'est le monde, la bonne compagnie, dont le regret est tout ce qui m'attache à l'ancien régime. En ces lieux, il n'y a point de M"* Angot. On y rencontre ce que la guillotine a oublié de la noblesse ; mais je n'en dis point assez : tous les gens d'ici ont les allures de la naissance et le langage aristocrate. Je ne me lasse point de les admirer, car ils sont les seuls que la Révolution n'ait pas atteints : ce n'est plus que dans les pièces que l'on vous appelle ouvertement comte ou chevalier, ce n'est plus que chez les comédiens que l'on déniche encore des cœurs titrés et des âmes à particule.
Bon! Emilie, perdez-vous le sens? Que vous sert d'avoir vous-même le sang bleu et d'être une marquise authentique, si vous vous laissez pren-
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dre comme une bourgeoise aux faux-semblants de cette politesse prétendue, à la grimace de cette distinction, au clinquant de cette richesse! — Faux-semblant? Clinquant? Grimace? D'abord cela n'est point vrai. Faux-semblant, les rentes de '^P" Raucourt? Et son palais de la rue Royale, où, jusqu'au début de l'an dernier, elle a donné des fêtes qui faisaient courir tout Paris; où je l'ai vue, moi, travailler ses rôles en un boudoir tendu de taffetas vert? Et les terres qu'elle a achetées, une fois son hôtel vendu? C'est une fille de théâtre qui porte les dentelles de la ci-devant reine, et elle les porte bien, en reine, point de théâtre; et je n'imagine point qu'elles soient devenues fausses en passant des Tuileries aux coulisses.
Grimaces! Et ce qu'il vous convient d'appeler le vrai monde, que pensez-vous qu'il soit? L'estimez-vous plus vrai, plus proche de la nature que ce monde-ci? La nature, dont mon cher tuteur me rebattait jadis les oreilles, est comme ces monarques de l'Orient qui ne se montrent point k leurs sujets. Qui se pourrait vanter de l'avoir touchée du doigt, de l'avoir jamais vue face à face et toute nue? J'ai senti, rien que deux ou trois fois de puis que j'existe, son haleine qui m'cfUeurait la peau, et ce petit souffle est quelque chose de si terrible que j'en suis tombée à la renverse. On éprouve
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ensuite bien affreusement la fausseté de tout ce qui fait l'ordinaire et le quotidien de la vie du monde; on y retourne, mais avec la distraction d'un enfant grondé, à qui les bourrades viennent de communiquer un'peu de gravité passagère et qui est désenchanté de ses jouets. Dans ce monde, que vous appelez le véritable, tout est hors nature, tout est mensonge. On y est littéralement et sans métaphore sur des planches, où l'on récite un rôle appris, où les plus belles joies descendent du cerveau plutôt qu'elles ne montent des entrailles, où les plus belles larmes sont celles qui coulent et qui s'arrêtent aux ordres de la volonté. Et, puisque la vie du monde n'est que comédie, personne, à mon sens, ne la doit mieux vivre que les comédiens, attendu qu'ils sont de la profession : je pense là-dessus comme ce roué qui ne voulait faire l'amour qu'à des filles, comme étant les seules qui sachent la cuisine de leur métier.
Ces façons de voir me devaient inspirer de prendre un amant au théâtre. Car enfin je cherchais encore, et parbleu 1 cela est d'une bizarrerie qui ne se peut point supporter. Peu de femmes ont compté, je pense, de plus nombreux amants que moi : or je me vois à tout propos dans l'état d'une femme qui n'en a aucun. Je songeais que le
plaisir d'aimer est bien plus vif lorsque l'on aime un personnage en vue, et que rien ne met en évidence comme les tréteaux : il y a des milliers de gens qui paient pour contempler l'homme qu'on a choisi; cela est flatteur. Cette idée m'enflammait encore davantage, mais dès que je voulais passer des généralités à la pratique, je ne découvrais personne qui fût susceptible d'éveiller en moi. tout d'un coup, une grande passion. Les comédiens que je fréquentais ne parlaient guère qu'à mon imagination : il fallait s'y attendre et je ne pouvais espérer mieux; mais le fâcheux, c'est qu'ils n'y parlaient chacun que par intermittences, dans des conjonctures très particulières, et, pour tout (lire, dans un rôle déterminé, hors duquel je los voynis sans plaisir. Or, de coucher avec un homme qui ne serait toujours qu'Agamemnon ou Mahomet, cela m'eût semblé trop imposant et monotone. Pour mes sens, ils n'étaient émus que par les Arlequins et les Jocrisses. J'ai eu honte souvent de cette inconcevable faiblesse pour les queue-rouge, et si ma franchise veut que je l'avoue, je ne me charge point de l'expliquer.
A la fin, tout s'arrangea pour le mieux : je trouvai mon afl'aire en la personne d'un débutant qui ne me plut aussi que dans un rôle; mais ce
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rôle embrassait pour /ainsi dire tous les autres et satisfaisait à toutes les exigences de l'amour, car c'était le rôle de l'Amour même. J'entends que mes vues se portèrent sur un petit figurant de seize ans ou peu s'en faut, qui représentait le fils de Vénus dans une décoration d'opéra. Il paraissait quelques instants, très haut, vers les cintres, où il était soutenu par des fils de laiton invisibles. 11 avait la plus jolie figure, la plus divine. On pouvait aisément juger de son corps, qui n'était vêtu, à proprement parler, que d'un maillot. Ce n'est point ses ailes qui l'eussent dérobé à la curiosité ardente de mes regards. Son arc tendu semblait diriger une flèche contre moi. Je crus la recevoir en pleine poitrine, car je fus toute prise en un clin d'oeil; oui, mon cœur même ne se désintéressa point cette fois, car celui qui s'offrait à moi n'était pas seulement le comédien que je souhaitais, c'était aussi le chérubin, le premier et le seul amour de toute ma vie.
Je ne fis rien d'abord pour approcher l'objet de ma nouvelle affection. Il me suffit d'aller, tous les soirs que l'on jouait la pièce, assister à son apparition, de ma loge d'avant-scène. Je me plaisais à le voir voltiger dans les airs , et je demeurai longtemps rebelle à l'idée de l'en faire
descendre. Mais, peu à peu, mon amour s'humanisa. Le plaisir trop platonique de la vision fut gâté par l'impatience de la possession. Nouvelle étrangeté : tout le temps que ce premier plaisir m'avait suffi, pas une fois je n'avais songé au péril que courait mon idole dans la situation fantasiique où elle se présentait à mes yeux; du jour où je désirai de la voir véritablement près de moi et sur terre, j'eus des peurs affreuses qu'elle y tombât. Fut-ce un pressentiment? Je n'y crois guère. Mais le soir môme je vis son corps, qui était presque horizontal, se redresser tout à coup par la rupture sans doute de l'un des fils. Les autres, ayant à supporter un poids plus lourd, se rompirent presque aussitôt, trop vite pour que l'on pût venir au secours de l'infortuné, assez lentement pour laisser aux spectateurs haletants le loisir d'une horrible réflexion et d'une angoisse mortelle. Enfin, il s'abîma sur le milieu de la scène. Je poussai un grand cri, qui se perdit dans la clameur universelle, et je faillis m'évanouir, mais je pris sur moi. Je me levai, je me précipitai vers les coulisses. Le rideau était baissé , la représentation interrompue. Je montai sur la scène. Je saisis dans mes bras la victime de ce malheureux accident : elle vivait! Le médecin, qui l'examina sur mes genoux, ne lui découvrit
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point de fractures. On Tétendit sur un méchant matelas. Il reposait sur les deux tronçons de ses ailes brisées qu'on ne lui avait point détachées des épaules. Il entr'ouvrit les yeux. « Peut-on le transporter? demandai-je. — Sans doute, mais où cela? — Chez moi, j"ai ma voiture. » On le dépouilla de ses oripeaux. Malgré moi, je détournai la vue. Puis on me le remit, enroulé dans une couverture. Il n'avait personne au monde, et il restait à l'abandon, si je ne l'eusse ramassé là.
Chez moi, il fut pris de fièvre, effet d'une peur tardive. Ses dents claquaient, il pleura. Je fondis en larmes. Il s'endormit, et je m'installai près de lui dans un fauteuil pour le veiller. Le médecin, qui revint le visiter dès la première heure, me retira de l'inquiétude. Toutefois, notre intéressant malade ne quitta point le lit de toute la semaine. Il dormait la journée entière, et assez mal la nuit. Je passais des après-midi à contempler son joli visage pâli qui se renversait dans les oreillers. Quand il eut la permission de se lever, je le fis habiller, je l'emmenai dans mon jardin; il s'appuyait sur mon bras : ah! quelle ivresse de soutenir ainsi Eros blessé! Il souriait avec un peu de souffrance et de contrainte, comme je l'avais vu sourire quand il planait dans les cintres, et moi je songeais à part moi que le
temps approchait enfin où je pourrais commettre le crime délicieux dont tout Paris m'accusait déjà. Mais, obligée de me réduire quelques jours encore aux termes de la pure tendresse, j'eus d'abord un assez fâcheux désappointement : le Cupidon ne me témoignait aucune reconnaissance. J'ai la tête légère et autre chose également, mais le cœur bon et sensible. Lorsque j'aime, je me plais aux plus pénibles services, aux plus humiliants, et ma joie est excessive dès qu'une parole, dès qu'un signe me récompense de cette abnégation; mais ma douleur devient effroyable aux moindres apparences de froideur ou d'ingratitude. Mon Cupidon convalescent me mit à de rudes épreuves. Dès qu'il eut la force de marcher seul, il repoussa mon bras assez brusquement. Mes attentions, ne lui étant plus indispensables, parurent aussitôt l'excéder. Gomme tous les jeunes gens de cet Age, — hélas! moi qui les aime tant! — il avait la vanité ridicule de se refuser aux caresses, qui lui paraissaient tout au plus un traitement convenable à l'enfance; et cela est plus fort que moi, jo ne puis aimer sans enfantillage, il faut que j'embrasse et que je berce, que je flatte les joues, que j'accommode les cheveux, que je cajole.
Bah! me dis-je, essayant de me consoler, je
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prendrai du moins une certaine revanche, il me suffit. Le garçon est bien fait, il est gracieux, il a l'air de la volupté, il deviendra moins farouche quand il comprendra que je ne le traite en enfant que pour mieux le traiter en homme... Mais le pis, c'est que son physique même semblait se métamorphoser à vue d'œil. Cette beauté, qui m'avait séduite, et à laquelle mon aveuglement attribuait des caractères presque divins, prenait ceux de la plus affligeante vulgarité. Il n'était plus Cupidon, mais à peine un de ces jolis gamins qui font qu'on se retourne dans la rue. Ses gestes qui, dans un décor de théâtre, usurpaient la noblesse antique, perdaient dans un appartement toute ampleur et toute élégance. Eh quoi! ces façons lascives étaient donc un mensonge aussi? Celui qui, par un effort de son art, les avait su affecter sur la scène, demeurait dans le terre à terre un enfant novice et timide que mes avances paralysaient au lieu de l'irriter, et, avec des yeux tout pétillants de vice, il m'opposait une froideur dont je ne pouvais plus moi-même éviter la contagion.
D'abord je le laissai en paix, fort mortifiée. Pour me divertir, je pris des livres. J'ouvris un jour le Paradoxe sur le comédien^ de Diderot. J'y remarquai cette distinction subtile que fait le
philosoj^lie entre riiomme et le comédien. J'y lus que le talent d'un acteur ne tient point du caractère de sa personne; que ce n'est point avec sa sensibilité naturelle qu'il émeut, ni avec ses joies ou ses douleurs propres qu'il touche, ni avec sa beauté réelle qu'il est beau; et môme que, s'il prétend user à la scène des qualités qu'il possède véritablement, il se trouve fort audessous de ceux qui ne les possèdent point, mais qui les empruntent. Ce fut un éclair. « Diderot, m'écriai-je, a raison, et je suis une bien grande sotte: j'ai voulu d'un comédien pour avoir un comédien, et je ne l'ai pas plus tôt sous la main qu'au lieu du comédien j'y cherche Ihomme. » Après cela, comme il faut toujours que mon imagination s'emporte, je m'allai figurer que mon polit ami avait rétoITe d'un génie et d'un amoureux de théâtre magnifique, justement parce qu'il était, de sa nature propre, froid, malhabile et même stupide. Je le grandis, je l'exaltai : peu s'en fallut que je ne lui appliquasse l'indécente comparaison que fait Diderot, de Shakespeare avec le saint Christophe de Notre-Dame.
Il me fallait donc tout doucement l'amener à se dépouiller de soi-même dans nos tendres entretiens, et à me donner la comédie. J'entrepris d'abord de le prêcher sur son art. Il en parlait mé-
diocrement. Je prétendis lui suggérer de l'ambition; je lui déclarai que ces fonctions de figurant muet n'étaient point dignes de lui. Je lui dis un jour par hasard : « Quelle manie ont les comédiens français de faire jouer Chérubin en travesti? Tiens! voilà un rôle qui conviendrait à un joli garçon comme toi. » Cela m'inspira sur-le-champ un projet assez original : je résolus déjouer avec lui cette adorable scène oii la comtesse habille et chiffonne le petit page. « Ah! dis-je, battant des mains, quelle idée! Cela m'amusera follement. Apprenons les rôles. » Et j'eus la patience d'enseigner celui de Suzanne à une soubrette assez ragoûtante qui mo servait.
Nous fûmes, au bout de huit jours, en état de répéter. Dès les premiers mots, je me félicitai de mon invention. Tous les détails que donne Suzanne sur le physique du personnage tombaient sur l'acteur à propos. « Les longues paupières hypocrites », que voilà une expression qui peint! Je frissonnai malgré moi, lorsque, relevant la manche du jeune homme, elle dit : <c Ah! qu'il a le bras blanc! C'est comme une femme I Plus blanc que le mien! Regardez-donc, madame. » Quand Suzanne tint la guitare afin de l'accompagner, il prit assez bien devant moi cette attitude qui doit être imitée de la belle estampe,
d'après Yanloo, intitulée la Conversation espaijnole. Il ne chanta point trop mal sa romance. Enfin, cela était beaucoup mieux que la réalité, — mais cela était encore loin de mon idéal. Il jouait avec si peu d'expérience qu'il perdait par sa propre faute la moitié de ses avantages. Il avait véritablement l'âge de Chérubin, et il ne semblait point l'avoir; il était jeune, et le feu, la vivacité, l'aspect même de la jeunesse lui faisaient défaut. Avec des yeux d'une langueur adorable, il ne savait point lancer de regards langoureux. Allons, j'en conviens, c'était une nouvelle défaite, et je ne fus point fâchée du tout quand, à l'instant juste où le comte Almaviva doit frapper à la porte de la triste Rosine, quelqu'un frappa en elîet à la mienne. Mon Chérubin n'eut que le temps de décamper comme dans la pièce de Beaumarchais, et fut, « sans manteau, le cou et les bras nus », s'enfermer dans un cabinet voisin.
Je criai que l'on entrât. C'était Mole, ce grand amoureux, ce merveilleux acteur qui joue les jeunes premiers à plus de cinquante ans, et qui sait se jeter à genoux comme pas un, se relever mieux encore. Je me suis liée avec lui, depuis que j'ai des intérêts dans le théâtre, et je lui ai donné chez moi ses grandes et ses petites entrées.
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Il me plaisanta sur le bruit de fuite qu'il venait d'entendre, sur mon trouble manifeste, et aussi sur le brillant costume d'Espagnole que j'avais revêtu pour la circonstance. Je lui confiai sans détour l'histoire entière et ma déconvenue.
— Eh! fit-il, vous n'avez point lu avec assez d'attention le Paradoxe sur le comédien. Vous n'avez point lu que Baron jouait à soixante ans passés le comte d'Essex, Xipharès, Britannicus, et les jouait mieux qu'un jeune homme, attendu que, pour être jeune au théâtre, il ne s'agit point de l'être en réalité, mais qu'il faut « s'être promené longtemps sur les planches ». Mais, ajoutat-il en se penchant sur moi davantage, il y a un passage après cela, qui me concerne et que je sais par cœur : « De nos jours, la Clairon et Mole ont, en débutant, joué à peu près comme des automates, ensuite ils se sont montrés de vrais comédiens. Comment cela s'est-il fait? Est-ce que l'âme, la sensibilité, les entrailles leur sont venues à mesure qu'ils avançaient en âge?... »
Il se tut. Je demeurai un peu embarrassée. Je répondis enfin : « Savez-vous que votre citation a tout l'air d'une impertinence? Prétendriez-vous par hasard doubler le rôle de Chérubin que ce petit morveux a si mal rempli?
— Entendez-le, dit-il, comme il vous plaira. »
J'éclatai de rire : « Eh! dis-je, mettez-vous donc là. Nous n'appellerons point Suzanne, jouez de la guitare vous-même et chantez la romance de la marraine sur l'air de Marlborough.
— Point, il y faut plus de préparation. Et puis ce n'est point ce rôlc-là que j'entends jouer. J'en veux composer un tout neuf et le créer pour vous.
— Ahl répliquai-je en soupirant, il est inutile, vous savez bien que vous ne le feriez pas, et moi je ne retrouverai de toute ma vie ni un Henri ni un Charles.
— Qui sont-ils? »
Je lui peignis les deux personnages. Je lui fis le détail de notre intimité et un récit fidèle de ma rencontre avec Henri le jour du 14 juillet, de notre retour par les rues désertes, de notre rentrée triomphale dans ce boudoir où nous avions célébré la victoire populaire à notre façon d'amoureux. Je lui dépeignis encore la campagne do Wissembourg et ne lui cachai rien de cette nuit suprême oii mon Charles ne s'était donné à moi que pour m'être retiré le lendemain,
— Fort bien, dit-il, je tiens mes rôles. J'y vas travailler cette nuit, et je vous prie de m'attendre demain soir, vers dix heures, dans votre petit boudoii- en rotonde. Mettez en scène comme il faut, alin que mon entrée ne manque point. Que
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tout soit dans l'ordre où il était voilà huit ans, et surtout les boug^ies éteintes.
J'obéis, et à l'heure dite, je suis dans mon boudoir, sans lumières. J'ai sacrifié une robe hors d'usage pour reproduire ce désiiabillé galant où les femmes de Saint-Roch m'avaient mise impromptu. Je rêvais sur mon canapé. J'entends des pas, je me lève, je cours à la porte. Elle s'ouvre, et je suis saisie à bras-le-corps par un homme qui est nu jusqu'à la ceinture et dont le fusil tombe sur le tapis, avec un bruit sourd. A la clarté douteuse de la lune, je vois, je dislingue... Oh! miracle! c'est le vainqueur de la Bastille, c'est Henri en personne! Ilélas! pensai-je, la ressemblance doit s'arrêter à la physionomie et au costume. Elle ne s'y arrêta point, l'illusion fut si forte qu'il y eut un moment où, comme dans un rêve, je crus ouïr la grande voix de la foule et les cris confus d'autrefois.
Le lendemain. Mole me vint voir en volontaire de la République. Il fut Charles comme il avait su être Henri. Mon imagination effaça tous les objets dont j'étais environnée, je pensais me trouver en pleine campagne, dans cette mauvaise hutte isolée où j'avais perdu le courage de me refuser à ce jeune héros, et je m'abandonnai aux transports de l'amour, au milieu
des terreurs et des pressenliments de la mort. Mais le plaisant, c'est qu'à la troisième épreuve, pour me montrer la souplesse de son talent, Mole eut la fantaisie déjouer un rôle tout opposé. II voulut me rendre le marquis, mon premier époux. Il l'imita si bien au naturel, que j'eus toutes les peines du monde à obtenir de lui un hommage, que j'appellerai conjugal. Je m'amusai d'abord de ce badinage, puis je me vis sur le point d'en bouder : « Ah! lui dis-je à l'oreille, je ne goûte point l'ancien régime, reprends ton rôle d'hier, et figurons-nous, s'il se peut, que la patrie est en danger. » Souveraine puissance de la muse tragique ! Cet homme plus que mûr put changer d'allures dans l'instant même. Il n'avait point là son uniforme pour que la représentation fût parfaite; mais l'on ne répète pas toujours en costume, et c'est quand ils manquaient de culottes et de souliers que nos soldats, dit-on, chantaient le mieux la Marseillaise,