‹ Les confidences d'une aïeule, 1788-1863Chapitre 14 sur 21 · LE ROMAN PAR LETTRES · texte numérisé non relu

LE ROMAN PAR LETTRES

Écrit en 1797.

J'étais seule dans mon boudoir. Julie entre en coup de vent. « Ah! lui dis-je, que vous paraissez émue ! — Ah ! dit-elle, il faudrait avoir un cœur de roche... Je viens de lire l'histoire la plus touchante et la plus palpitante. Cela est vrai, cela est d'hier, et ce n'est point dans un livre que je l'ai lu, mais sur des pièces authentiques. Je veux que vous goûtiez le même plaisir : prenez ces lettres que je vous laisse. » Elle en posa un paquet sur la cheminée et ne demeura ensuite qu'un instant, trop rêveuse, et moi trop piquée, pour que la conversation ne languit point. Dès qu'elle fut dehors, je me jetai là-dessus; j'y

passai une bonne partie de la nuit. En voici quelques morceaux :

Lettre du chevalier de Roquebriine à M"' de Saint- Amand.

« Mademoiselle, on me permet de vous écrire : cela n'est pas ordinaire; mais notre aventure n'est pas ordinaire aussi. Il y a un mois que mon père me fait appeler dans son appartement, et m'avertit à brûle pourpoint de mon prochain mariage avec vous. Il veut bien entrer en des détails touchant les arrangements qu'il a pris avec monsieur votre père, qui est l'un de ses amis plus anciens et plus intimes. Il me met à même d'apprécier les avantages réciproques que nous trouverons, vous et moi, dans cette union assortie. Il va jusqu'à me fixer la date de toutes les cérémonies, qui seront : la présentation au parloir de votre couvent, dans huit jours ; huit jours après, afin que l'on ait du temj)s pour le trousseau, la présentation à votre famille, dans un grand dîner qui se fera chez vous, qui sera suivi d'un autre chez lui; dans la môme semaine, la discussion des articles, la signature du contrat et la publication des bans, dont on raclirlcra l'un; la noce, le lundi suivant. Je lui fais remerciement de ses bontés, je l'assure de ma sou-

D'UNE aïeule. 209

mission, de ma reconnaissance, et je lui témoigne en même temps une vive impatience de vous connaître. Je vous prie de croire que ce sentiment n'était point simulé : j'en fus toute la semaine occupé à un tel point que je ne prêtai pas la moindre attention aux événements politiques, à la rébellion du peuple et à la prise de la Bastille. Je n'observai point davantage l'air soucieux de mon père, et quant aux préparatifs que je voyais faire, qui mettaient toute la maison en remueménage, je ne doutai point qu'ils eussent pour objet la prochaine réalisation de notre bonheur commun. Il n'était qu'une chose que je n'omisse point, c'est le jour choisi pour notre première entrevue. Le matin même, mon père ne m'en soufflant mot, je l'interrogeai. « Ah! fit-il de mauvaise humeur, il ne s'agit point de cela du tout : nous partons ce soir, et en grand secret, pour l'étranger. — Mais, monsieur... — Je l'ai décidé, et je vous engage à prendre vos dispositions, vous n'avez que la journée. — Monsieur, un seul mot, de grâce : est-ce que vos accords avec M. le marquis de Saint- Amand sont rompus? — Point du tout; j'ai donné ma parole, et le malheur des temps ne m'oblige qu'à différer. — Verrai-je du moins ma fiancée? — Cela est impossible, attendu qu'elle est sortie hier du cou-

vent et partie le soir pour Fllalie, où M. de Saint- Amand compte de belles relations. J'ai moi-même de la ressource en Allemagne, puisque je suis chambellan honoraire du grand-duc de Bade : je ne doute pas que Son Altesse nous fasse la grâce de nous recevoir comme il convient. M. votre futur beau-père et moi ne nous sommes résignés qu'avec peine à cet éloignement; mais il voit les choses au pis, et moi de même. D'ici à trois mois, la vie ne sera plus tenabic pour les gens de notre rang : mieux vaut prendre ses mesures à temps. Au reste, comme en un pareil désarroi l'on est excusable de déroger un peu aux usages, il a la bonté de vous autoriser à faire votre cour par lettres; et je compte que vous profiterez de cette licence dès que nous serons arrivés au lieu de notre retraite.

« Ce lieu est Manheim, l'une des plus belles villes de l'Allemagne, à ce qu'on dit. Je puis par là juger des autres. Celle-ci est à périr deiuiui. Mon père s'est déjà mis au ton des petites cours de l'Empire, ce qui, au reste, ne lui est pas d'un sensible avantage, car l'on nous a reçus très froidement. Son titre de chambellan indispose les hauts dignitaires d'ici, qui ne se soucient point qu'un Français vienne manger à leur râtelier : il n'est point trop richement pourvu. Le grand-duc

D'UNE aïeule. 211

ne mène pas seulement le train que des gens comme nous mènent à Paris. Mais cela ne vous importe guère. Peut-être que vous me faites l'honneur d'être un peu plus curieuse de ma personne, et je dois suppléer à la présentation que nous avons manquée par une présentation épistolaire : j'entends que je vais vous faire mon portrait en pied.

« L'on a dû vous dire que j'ai dix-neuf ans, qui est un âge bien tendre pour se marier. Mon père hésitait, malgré l'amitié qu'il porte au vôtre ef son désir ancien d'unir nos maisons. Ma mère lui a objecté qu'il serait fort sot de manquer une occasion si honorable pour ce mauvais motif de mon excès de jeunesse, attendu que je serais aussi bien libre de jeter ma gourme après le mariage qu'avant : je ne me permettrais pas de vous l'écrire, si ce n'étaient là les expressions propres de madame ma mère, mais je vous supplie de croire que telles ne sont point mes intentions. — J'ai, dit-on, quelques traits de ressemblance avec le roi Louis XV, d'où l'une de mes gouvernantes avait pris coutume de m'appeler le bienaimé : je l'aimais bien aussi, et je ne sais pourquoi on l'a chassée. J'ai des dents fort blanches, un peu grandes, et que je montre beaucoup, car je suis d'un naturel ouvert et je ris à tout propos.

Mes cheveux doivent être bien, car ils faisaient des jaloux parmi mes camarades, qui me les tiraient de toutes leurs forces afin de me les arracher; mais c'est une beauté de peu de conséquence, et je pense que la mode des perruques nous survivra. Je ne voudrais point, par exemple, que celle des moustaches reprît, car mes lèvres n'ont pas besoin d'être cachées. Mes yeux sont bleus, mais j'ignore s'ils ont de l'expression. J'ai le front haut, mais qui fuit un peu, et le nez bourbon comme tous les miens. Vous avez ouï dire, sans doute, que nous sommes un peu parents du roi : cela est glorieux, et je me demande pourquoi l'on n'en parle qu'à l'oreille. Ma taille est un peu médiocre, mais ma croissance n'est pas achevée. Au moral, j'ai beaucoup de fougue et d'ardeur, l'orgueil de mon nom, une vanité insupportable pour la toilette et le cœur sur la main. Je suis, du premier mouvement, assez brusque, mais je ne puis supporter d'avoir fait de la peine aux gens, et l'on m'a vu donner des gages do mon regret à des domestiques même que j'avais battus.

« Voilà, mademoiselle, tout ce que je débrouille de moi-même. Je ne sais pas analyser profondément et je ne suis pas un faiseur de caractères. J'attends que vous m'écriviez aussi votre portrait.

D'UNE aïeule. 213

Les événements ne nous auront peut-être pas mal servis. Nous nous serions mariés après trois entrevues et sans nous connaître aucunement. Nous allons faire connaissance plus amplement qu'il n'est d'usage et qu'il n'est convenable. Il serait plaisant que de la sorte nous prissions d'avance un peu de goût l'un pour l'autre. — Mademoiselle, je vous prie de dire à Madame votre mère et à Monsieur le marquis de Saint-Amand que je leur porte déjà les sentiments d'un fils, et je reste votre fiancé fidèle autant que respectueux.

<C ROQUEBRUNE. )) De Maaheim, ce... août 1789.

Lettre de M^^ de Saint-Amand au chevalier de Roquebrime.

« Monsieur, l'on me permet de vous répondre, et cela est encore moins ordinaire. Je pense que vous ne seriez point fâché de connaître comment se sont passées les choses pour moi. Donc, à la fin de juin dernier, l'on se mit à me traiter, dans le couvent, avec plus d'égards. L'on me donna une fille de chambre nouvelle, qui me reprenait à tout propos sur les négligences de ma toilette. Madame la Supérieure me prêchait dans tous les coins, et me jurait que l'on peut faire son salut

dans le monde : je le veux croire, car mon intention est d'y vivre et j'aurais regret, comme vous pensez, de manquer mon salut pour cela. Enfin, mon père se fait annoncer, ma more l'accompagne ; et il me déclare brusquement que je me dois apprêter à recevoir votre visite dans huit jours et à vous épouser dans trois semaines. Ma mère verse quelques larmes. Je demeure dans un état de stupidité que je ne peux décrire. Je n'ose pas affirmer que j'aie compté les jours, ni que j'aie senti quelque chose. Il me semble que ma tête ne s'est éclaircie et mon cœur remis à battre qu'au matin de la présentation. On m'appelle, je cours, je trouve M. de Saint-Amand seul et l'air |U'esque égaré. « Ah! mon Dieu, m'écrié-je. est-ce qu'il est arrivé quelque malheur à M. le Chevalier?— Mademoiselle, interrompit la Supérieure, il n'est point convenable que vous demandiez d'abord de ses nouvelles et avec cet intérêt. — Mon papa, repris-jc sans prendre garde à cette réprimande, rassurez-moi. — Je le voudrais, mais je ne puis. Il ne s'agit plus de mariage pour l'instant. — Est-ce que vos accords avec M. de Roquebrune le père sont rompus?... » Je vois que je m'exprimai comme vous mot pour mot. Mon papa s'exprima à peu près comme le vôtre, et tandis que vous partiez pour Manheim, nous

D'UNE aïeule. 213

étions en route pour Vérone. Nous n'y avons trouvé non plus que vous ce que nous attendions. Les belles relations de ma famille sont avec deux ;0u trois nobles personnages de la république de Venise, qui sont des gens vivant de rien dans des palais fort magnifiques, mais gothiques et incommodes. Ils sont entre soi et ne se soucient point de nous. La ville est triste, et il y a des murailles et des tours crénelées en pleine rue. — Mais je veux suivre point par point la composition de votre lettre et j'arrive au jeu des portraits.

« Je vous remercie du vôtre. A le lire, d'aucuns vous pourraient juger un peu fat; mais je sais, moi, par ce que l'on m'a dit, que vous vous êtes montré plutôt modeste. Je voudrais bien l'être aussi : il y aurait pourtant de l'excès à nier que que je suis agréable. Au couvent, tous les frères de mes amies tombaient amoureux de moi. Je plais à la première vue par la blancheur de mon teint et par une gaieté qui est sur toute ma personne. Vous êtes bien venu à me parler de vos cheveux : les miens sont en si grande quantité qu'ils suffisent à toutes les coiffures. On prétend que mon profil et le vôtre ont quelque ressemblance. Enfin, ma physionomie est si parlante que je suis d'une inconséquence et d'une étour-

derie incroyables; mais vous savez que j'ai seize ans. Monsieur, les paroles ne peignent point, et comme j'entends que vous me connaissiez véritablement, je serai plus généreuse que vous : je joins à cet inventaire de ma personne une miniature que l'on m'a faite cet hiver, et qui est ressemblante sans être flattée. Je compte bien que vous allez suivre cet exemple et m'envoyer votre portrait. Je veux le graver dans ma mémoire, assez pour vous découvrir du premier coup d'œil entre dix personnes que je verrais : car il serait bien ridicule que l'on fût dans la nécessité de vous désigner à moi, après que nous aurions été fiancés plusieurs mois peut-être.

« Adieu, monsieur, et souvenez-vous, je vous prie, que vous êtes à moi comme je suis à vous. »

De Vérone, ce.., septembre 1789.

Le chevalier de Roqiieinmne à M"* de Saint- Arnaud.

« Depuis un mois tantôt que j'ai votre lettre, je fais le possible pour me procurer ce portrait. N'en ayant point, ni mes parents, il en fallait faire exécuter un, et outre que la trouvaille d'un peintre paraissait assez malaisée, je... ah! tant pis, je vous dois de ne vous rien cacher : le vrai est que nous

D'UNE aïeule. 217

sommes réduits aux expédients, et que pour le paiement je n'avais pas le premier écu. Gomment ' diable mon bonhomme de père a-t-il pu s'embarquer de la sorte, à l'étourdie? Il faut qu'il ait eu l'idée que nous ne resterions pas six semaines, ou bien une peur épouvantable. Mais je ne veux point traiter mon père de poltron : cela serait impertinent pour le vôtre, qui est, paraît-il, dans une communauté parfaite de sentiments avec le mien. Notre gêne d'ailleurs n'est point un cas singulier. Il afflue ici des Français, qui arrivent munis d'argent; mais ceux qui ont émigré aux premiers jours sont déjà fort dépourvus, et croiriez-vous qu'il s'en trouve qui doivent travailler pour vivre! Il font monnaie de leurs talents, lesquels ne sont d'ordinaire que des talents d'agrément. Les miniaturistes ne manquent point, mais ils n'exercent point leur art pour le plaisir, c'est conscience d'y faire appel quand on ne les saurait rétribuer. Et pourtant, je ne me trouvais point le courage de renoncer à vous satisfaire. Yous savez que je n'ai point l'àme basse ni faite pour solliciter. Mais la jeunesse et le sentiment sont des excuses. Je me suis confié à une dame de très haute noblesse, qui vit de faire des portraits. La pauvreté est charitable. Comme elle ne pouvait prendre sur ses heures de travail néces-

saire, elle a pris sur ses heures perdues. Elle n'a pas craint de se gâter la vue en dessinant aux lumières, et en mettant les couleurs quand le jour est déjà incertain. Aussi n'a-t-elle pas attrapé ma ressemblance trop bien. Je vous l'envoie, car je ne saurais pas dire à ma bienfaitrice que je vous l'ai envoyé si je ne l'eusse fait véritablement, et je ne voudrais pas lui causer de chagrin ; mais je vous l'envoie eu tremblant. Si vous alliez juger de moi d'après celte image imparfaite I Si j'allais vous déplaire! Il faut que je vous fasse un aveu, qui est plus doux mais plus difficile que celui de ma pauvreté. Je crois... oui, je crois que me voilà en passe de tomber amoureux de vous. Depuis que je possède votre image, je ne me lasse point de la regarder. Et même il n'est plus nécessaire, car je l'ai imprimée dans les yeux. Aussi j'en ai suspendu le médaillon à mon cou. Qui m'eût dit, il y a quelques mois, que je ferais des actions semblables et qu'elles occuperaient mon cœur tout entier? Combien notre destinée esLétiange! Comparez ce qui nous arrive à ce qui était Vraisemblable qu'il nous arrivât. J'ai dix-neuf ans et le cœur tout neuf, l'on me vient annoncer que l'on me marie : c'est ma vanité qui en est touchée d'abord, et je sens que je suis un homme ; mais je ne suis au fond qu'un

enfant, je me réjouis à l'avance de m'amuser de vous comme d'un jouet qu'on m'aurait promis. Oui, je le crois de toute mon âme, si notre mariage s'était accompli dans les règles, nous devions nous plaire par notre jeunesse et par notre gaieté réciproques; peut-être même qu'il nous serait venu de l'inclination. Mais le siècle nous aurait bientôt repris, le monde nous aurait bien défendu de pousser cela hors de certaines limites. Il nous en aurait divertis par les soins de paraître à la Cour et à l'Opéra : après quoi nous aurions pris nos habitudes chacun dans notre appartement. Au lieu que l'on nous promet et Ton nous retire aussitôt l'un à l'autre. Nous n'y voulons voir d'abord qu'une situation neuve et piquante : c'est l'esprit du temps ; mais il faut bien que nous échappions de force aux façons de voir de notre siècle, car nos infortunes nous ont véritablement retranchés du monde. La gêne de notre vie l'a rapprochée de la nature. Je parle de nous, et j'ai tort : puis-je espérer?... parlons de moi seul. Quelques semaines d'épreuve m'ont suffi pour dépouiller l'homme du monde. Je reste réduit à moi-même et à mon caractère tout nu , qui est celui d'un homme franc, sensible, assez naïf et à peine sorti de l'enfance. Je pense à vous, et je vous jure que je n'y

eusse point pcnsô de la même sorte si c'était dans notre hôtel à Paris. Je pense à vous et une mélancolie me vient, je n'y tiens plus. J'ai le cœur gros. Ne vous riez pas de moi, j'ai versé des larmes : j'ai dix-neuf ans. Mon Dieu! que je suis heureux de vous aimer comme je fais, et que je suis malheureux de ne pas vous voir! Pardonnez-moi si cela est mal élevé, et laissez-moi souhaiter que vous ayez oublié comme moi les régies du monde et les préjugés de l'éducation. »

Novembre 1789.

M"^ de Saint-Amand au chevalier de Roquebrune,

« Allons, monsieur le chevalier de Roquebrune, il paraît que décidément nous étions faits l'un pour l'autre. Une jeune personne met un peu plus de façons qu'un homme à déshabiller son cœur, mais je vous ai averti de mes inconséquences, et puis vous ne recevrez pas ma lettre avant plusieurs semaines, et il n'y aura plus alors de précipitation trop révoltante dans l'aveu de mes sentiments que je n'ai plus la cruauté de vous dissimuler. Savez-vous, chevalier, que nous serions déjà mariés depuis quatre mois pleins, et que, sans doute, nous commencerions de nous refroidir, si tant est que nous n'eussions à soulîrir

déjà, moi de votre légèreté, et vous de la mienne. Ou bien vous seriez dans la voie de chercher des distractions, et moi dans celle de refuser pour quelque temps encore les consolations qu'on ne manquerait point de m'offrir. Et en place de cela vous m'aimez, et cet amour est dans un tel mouvement de croissance que votre dernier billet débute par de la tendresse discrète pour finir par de la passion ! Bon Dieu ! à quel point en devez-vous être aujourd'hui qu'il y a si longtemps que vous me l'avez écrite, cette lettre? Moi aussi, j'ai de l'inclination pour vous, mais je vois bien à votre ton que mes sentiments sont fort différents des vôtres, et si terre à terre que je rougis presque de vous les confesser. La gêne oii je suis m'a comme vous rapprochée de la nature, mais plus brutalement, je pense, et plus parfaitement que vous. Il semble qu'il ne subsiste plus rien en moi de ce que l'éducation y avait mis. Je suis telle qu'une petite bourgeoise. J'en ai les goûts. Ainsi j'imagine que la simplicité de ma condition me deviendrait chère si vous la partagiez avec moi. Je souhaite la fin de tout ceci parce que j'aspire à notre union, et point pour reprendre mon train de vie ancien; et je crois que j'aimerais mieux, s'il était possible, vous posséder dans ma médiocrité présente que dans les richesses où je suis destinée.

Après tout, cela est peut-être fort romanesque dans son genre ; n'oubliez pas que je viens d'avoir dix-sept ans le premier du mois. J'ai dix-sept ans et vous dix-neuf! Il me souvient maintenant qu'à la nouvelle de mon prochain mariage, d'abord j'ai senti une grande frayeur. Mais dès que j'ai connu votre âge, ma frayeur s'en est allée, je ne pouvais plus me mettre dans la tète qu'il y eût là autre chose qu'un jeu. Hélas! mon ami, si cela continue encore un peu de temps, lorsque Dieu nous réunira, nous serons des personnes d'importance et nous n'aurons plus le goûta jouer!...

« Je recule à vous parler de votre miniature, vu que l'on n'a jamais de hâte à donner la nouvelle d'un malheur. 11 faut qu'elle soit perdue, car votre lettre m'est bien parvenue, mais la miniature point. Pauvre portrait que je souhaitais avec tant d'impatience, car, à la fin, je suis curieuse de votre visage! Pauvre portrait que j'eusse aimé, pour ce qu'il vous a coûté de soucis et de peines I Il est étrange d'affectionner une personne do qui les traits même vous sont inconnus; la raison sait différer ses jugements, mais le cœur n'est pas raisonnable. Je ne puis plus tenir le mien. Vous allez penser qu'il est bien fou. »

Décembre 1189.

D'UNE aïeule. 223

Le chevalier de Roquebrune à M"^ de Saint- Amand .

« Tous mes chagrins se dissipent en fumée. Il n'est plus d'exil ni de misère. Que vous disais-je, que cette ville de Manheim m'excédait par sa laideur et sa monotonie? Je ne vois plus aucun lieu du monde que je me sente plus en disposition de chérir. Il n'en est qu'un autre qui me puisse agréer autant, c'est Vérone oii vous respirez, Yérone que j'aime sans la connaître, comme je vous aime, vous que je ne connais point. Estce l'amour qui embellit ainsi toutes choses? Depuis que j'ai la conscience du mien et que j'ai reçu l'aveu du vôtre, je découvre partout des beautés qui m'échappaient. Je ne méconnais plus le charme de cette province, de ces mœurs paisibles et naturelles. Je ne crois plus vivre parmi des étrangers : ils me sourient, connaissent-ils les sentiments de mon cœur, sont-ils devenus malgré moi-même les confidents de mon secret? Je me rends, j'avoue la majesté de ce fleuve dont naguère je fuyais les rives trop sévères au gré de ma fantaisie ; mais les plus sauvages aspects de la naturo s'humanisent comme pour me plaire et se mettent pour ainsi dire dans l'harmonie de ma pensée. Aujourd'hui je suis sorti dès l'aube, j'emportais

dans la campagne votre lettre que je réciterais de mémoire, mais que j'aime toujours à relire comme si c'était toujours la première fois. La saison est rigoureuse, le froid piquant, iln'y apoint de fleurs sur la terre et les oiseaux ne chantent plus ; « mais elle pense à moi », me disais-je, et dans cette campagne que l'hiver a dépouillée, je croyais par une illusion sublime assister au réveil du printemps... ))

Janvier 1790.

M"' de Saùît-Amand au chevalier de Roquebrune.

« Mon ami, j'ai trois lettres de vous qui sont mon seul trésor, et voilà, si je compte bien, la troisième que je vous écris. Il n'en a point fallu davantage... Ah! mon ami, je ne puis me défendre à la fin de vous le déclarer ingénument et sans détours : c'est avec passion que je vous aime. Je me plais, ainsi que vous, à m'égarer dans la solitude pour songer à vous et relire ces précieuses lettres. Ma promenade favorite est hors de la ville, sur l'autre rive de l'Adige. Là s'élève une colline avec un jardin en terrasse, d'oti l'œil découvre Vérone tout entière. Des cyprès gigantesques y donnent un ombrage funèbre, mais qui est approprié à ma mélancolie. C'est là que mon

D'UNE aïeule. 225

cœur s'entretient avec cette idée insaisissable que j'ai de vous. C'est là que nous reviendrons un jour quand nous serons unis et heureux. Nous nous assoirons tous les deux sur ces mêmes tertres où si souvent je me serai assise toute seule ; nous bénirons l'Etre suprême de la félicité qu'il nous accorde enfin, et aussi de l'épreuve ancienne qui nous aura permis d'en devenir dignes... »

La plume me tombe des mains. Je ne saurais en vérité copier tout ce joli fatras. Il y a des lettres de chaque mois de l'année 1790 et de la suivante. Cela se répond et se balance comme dans les églogues alternées. Et point d'événements ni de péripéties. On ne dirait point que ces amoureux-là vivent sur la terre : jusqu'au jour oii le chevalier de Roquebrune croit devoir à son nom de prendre du service dans l'armée des princes. Il écrit de là à son amie :

« Je suis, parmi cette foule de soldats, comme un homme pareil aux autres, et je sens bien pourtant que je ne ressemble à personne, et que c'est à cause de toi. Presque tous ont le cœur occupé, aucun n'éprouve des affections qui se puissent comparer à la mienne. Les uns sont attachés à de grossiers objets et je ne dois point t'entretenir de

ceux-là. D'autres nourrissent une affection honnête, noble et même romanesque, mais qui est quand même soumise aux conditions habituelles de la vie, au lieu que nous y échappons. Toi que j'aime sans t' avoir vue, tu n'es pas une créature faite de matière et de poussière, et je crois bien que tu n'es qu^une idée de mon cœur. Cet éloigncmcnt qui est la cause première de notre amour en est peut-être l'essence même, et tout s'écroulerait peut-être si nous pouvions nous voir face à face. Cette idée me transporte et me désespère, car on n'aime point sans désirer de voir et de toucher celle qu'on aime. Et moi quand seulement je pense à toucher ta main, je sens que je vais mourir. Mais serais-tu toi-même encore si tu cessais d'être celle que je ne connais point? Hélas! mon cœur est simple, et il ne sait comment faire pour sortir de cette contradiction. »

Avec la charmante familiarité des amoureux sincères, il descendait de ces hauteurs jusqu'aux plus vulgaires détails. Il traçait un journal do sa vie. C'était deux mots comme, « mon cheval est tombé », ou bien un aperçu de bataille, ces trois lignes du soir de Valmy : « Nous sommes couchés dans la bouc. Je suis exténué. Mais je ne veux pas encore dormir. Je n'ai pas eu de

D'UNE aïeule. 22T

toute la journée cinq minutes de liberté d'esprit pour penser à toi exclusivement comme j'aime cela. »

M""® de Saint- Amand la mère, qui me fait l'effet d'une intrigante fieffée, voyage de ville en ville pour des machinations politiques. Le marquis meurt sur ces entrefaites. La pauvre fille reste seule au monde. Elle écrit : « Dans ces épreuves, mon bien-aimé, j'ai commis un crime de pensée affreux. J'ai oublié des douleurs si naturelles, et je me suis sentie profondément heureuse de n'avoir plus à compter que sur toi. »

La passion ne s'affaiblit point, mais les lettres se font plus rares et pour la dernière fois je lis l'écriture du chevalier sur un billet très bref daté de 1793 : « L'ami qui vous remettra cette lettre est chargé par le roi d'une mission secrète en Italie. Je suis chargé d'une autre en France, qui est plus périlleuse. Mon seul regret, en courant à une mort certaine, est que je meurs sans vous avoir vue, mais ce n'est point sans vous avoir aimée. L'impossibilité où je suis de vous écrire davantage, me désespère. Mon cœur déborde, et je ne puis vous dire plus longuement adieu! »

Le dénouement un peu mystérieux de ce roman épistolaire se trouvait dans une lettre de M"* de Saint-Amand, adressée à une amie de couvent

dont je ne pus lire le nom, la suscription étant toute raturée.

Fragments de la lettre écrite par Mademoiselle de Saint-Amand à son amie.

« ...A cette fatale nouvelle, je pris sur-le-champ et sans réfléchir ni hésiter, la résolution hi pkis impraticable, qui était de partir pour Paris, d'accomplir ce Yoyag^e seule et presque sans argent, de retrouver celui que je considérais comme mon époux devant Dieu, et de partager sa destinée. Jo voyais clairement que cela n'était point faisable, mais cette considération ne m'arrêtait point, et je me trouvais comme divisée en deux personnages, dont l'un parleraitraison à l'autre qui l'entendrait bien et l'approuverait même, mais n'en démordrait pas. Ce qui me touchait uniquement, c'est la certitude où j'étais de ne point trouver dans Paris celui que j'y serais venue chercher au prix de tant de périls : vu que dans l'ordinaire cette recherche eût déjà présenté des difficultés sans nombre, et qu'en de telles conjonctures M. de Roquebrune se devait cacher avec le plus grand soin Mais cette idée m'était un motif de désespoir et nullement d'hésitation. Hélas! je ne savais point que j'aurais au contraire si peu de peine, et qu'une horrible cruauté de la Providence me réservait do

D'UNE aïeule. 229

rencontrer mon amant dès les premiers pas, grand Dieu ! en quel appareil ! Me voici déjà au terme de mon voyage et je ne t'ai seulement pas dit comment la générosité de personnes charitables me mit à même de le poursuivre, comment j'échappai vingt fois à la mort en affichant des opinions que je déteste. Ah! n'exige point que je t'écrive tous ces détails, je n'en ai pas la force. Je ne sais pas même si je pourrai me soutenir jusqu'à l'achèvement de ce lugubre récit.

« J'arrive dans Paris que je ne reconnais plus. Partout règne la stupeur de la mort. Chaque matin, des crieurs proclament au coin des rues les noms défigurés des nobles victimes qui doivent être sacrifiées le soir. J'entends... je crois entendre... Quel doute affreux! Mais le doute n'est pas longtemps possible. Ils vendent ce qu'ils appellent une liste des gagnants à la loterie de Sainte-Guillotine. J'achète, j'ai dans les mains cet infâme papier. Et son nom, ce nom qui devrait être le mien depuis quatre ans, est le premier qui frappe ma vue.

« Mais tu ne connais pas encore tout l'excès, et si je puis dire, le raffinement de mon supplice. « Mon époux, dis-je, ne périra pas sans avoir reçu mon adieu, je serai au pied de l'échafaud, j'assisterai à ses derniers moments, j'espère que j'en

mourrai aussi de saisissement et d'épouvante. » Hélas! vain projet, inutile courage I Tu sais que je ne le connais point et que môme je n'ai jamais pu contempler l'image de ses traits chéris. Mon amie, j'ai vu tomber vingt-deux tètes, et Dieu que je priais avec ferveur n'a pas eu la clémence de me désigner par une révélation miraculeuse celle sur qui je devais pleurer. Chaque fois qu'un nouveau martyr descendait de la fatale charrette, j'avais un tel saisissement que je me disais : « C'est lui, mon cœur le devine! » Hélas! à la victime suivante, mon cœur battait aussi fort; et cette angoisse était si insupportable que je goûtai un soulagement quand ce fut une femme qui gravit les mar ches de l'échafaud : car pour cette fois du moins j'étais sûre que je ne voyais pas assassiner mon époux. »

Mes yeux se brouillent de larmes, je laisse tomber la lettre. Je la reprends, j'y vois, à la fin, ces lignes : « 11 me disait toujours que nous devions nous féliciter de cette révolution, et que notre passion en était née. Hélas! c'est jusqu'au bout qu'elle aura gouverné notre vie : elle a mis la passion dans notre cœur, mais elle a terminé cette passion dans la tragédie et dans le sang. »

De nouveau la lettre m'échappe. Je soupire. Je

D'UNE aïeule. 231

m'examine. Et moi aussi je fus un jouet de la Révolution. Pourquoi donc m'a-t-elle façonné le cœur d'une autre sorte? Au prix même de cette tragédie et de ce sang, j'eusse préféré... Mais à quoi bon? ma vie est faite. Cette passion jusque dans la mort, je crois bien que c'est cela que je cherche toujours, mais il est sûr que je ne le trouverai plus.

XTII

Page 1