PETIT PARADOXE SUR LES FILLES
Après le 18 fructidor (4 septembre 1797).
J'ai bien failli garder cette aventure-ci pour moi : c'est qu'elle est vive. Mais je viens de rencontrer mon prophète à la carafe, qui se prétend Cagliostro ressuscité : il m'a soutenu que, dans le xix" siècle, les femmes de bonne compagnie auraient un goût singulier pour la crapule, et qu'elles se feraient accompagner par des gens de police dans les repaires les plus infAmes de la mendicité et de la prostitution. J'y suis allée, moi, et je n'y ai point porté, comme elles feront sans doute, une curiosité vaine et stérile. J'y ai du moins gagné quelque chose, qui est de perdre un préjugé. Ecoutez donc et instruisez-
VOUS. La morale touche à tout, et sans mitaines: ne vous scandalisez en aucune manière.
Depuis que j'avais lu les lettres du chevalier de Roquebrune et de M"* de Saint-Amand, je ne rêvais qu'amours sublimes et pures. N'en trouvant point de telles dans la réalité, il m'en fallait bien chercher dans les livres. Hélas! la littérature du jour ne me fournissait guère à mon gré. Les auteurs tragiques vous présentent des Romains et des Grecs qui ne vivent point, dont les passions sont dépendantes de la rime et coupées à l'hémistiche. Du coup, j'ai pris en grippe mon ami Arnault. Les comiques, qui pourraient choisir leurs personnages dans notre monde et leurs sujets dans l'actualité, sont des timides et des indécis. Ils ne font ni rire ni pleurer, sourire tout au plus. Mais où ont la tête ces gens-là? Oubliez-vous, messieurs, que vous êtes nés au milieu des orages et qu'il y a encore du sang où l'on marche? Ce n'est point le temps d'être Athéniens. Collin d'Harleville, Andrieux, je pourrais bien aussi vous prendre en grippe, comme Arnault. Je n'entends qu'une voix sincère et qui semble bien sortir des entrailles de la na^ lion, c'est la voix de la presse : mais elle ne fait point une musique dont j'aie les oreilles flattées; je donne fort dans les idées nouvelles, et,
d'autre part, je suis fort délicate sur le choix des expressions, en sorte que je ne me puis plaire ni à V Accusateur public ni à la Résurrection du père Duchêne.
J'avoue même qu'à ce propos je ne dérageais point. N'y a-t-il donc, me demandais-je, que nos ennemis qui aient de l'esprit et de l'éloquence? Devient-on stupide en France dès que l'on tient pour le gouvernement, et à quoi songent nos Directeurs de ne pas museler toutes ces gueules hurlantes après eux? Ma foi, je fus ravie, le 18 fructidor au matin, quand, me promenant par les rues, j'y lus l'affiche qui ordonnait à tous exécuteurs des mandements de justice, de conduire dans la maison d'arrêt de la Force les auteurs et imprimeurs de ces méchantes feuilles, prévenus de conspiration contre la sûreté intérieure et extérieure de la République^ spécialement de provocations au rétablissement de la royauté et à la dissolution du gouvernement re/;î<6/zcrt«?i. J'applaudis encore davantage lorsqu'on les expédia dans la Guyane française. Bon voyage ! Je n'eus de regret que pour Ange Pitou : il chantait des sottises, mais il était joli homme.
Mon enthousiasme se modéra quand je vis qu'on ne s'en tenait point à ces premières exécutions et ([u'il y avait de la malveillance dans l'air
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contre tout ce qui portait un ci-devant nom. Je trouvai un soir la belle Julie dans les larmes. Son Mathieu avait dû s'enfuir au plus vite. Je me croyais bien à l'abri, nul n'ignorant mes opinions; mais, en rentrant chez moi, j'y trouvai ma soubrette tout effarée, qui me dit que l'on était venu faire des perquisitions. On avait saisi la correspondance de mes deux émigrés. En fallait-il davantage pour me rendre suspecte? Suspecte ! c'est un mot qui fait frémir. On commençait déjà de fusiller les gens bien élevés dans les plaines de Grenelle. Une femme qui a vu le feu comme moi ne plaisante point avec les fusils. Je décampai donc dès l'aurore, n'emportant que les vêtements que j'avais sur, moi, et, à tout hasard, de l'argent.
Mais où fuir? où me cacher? A la campagne? Y serais-je plus en sûreté? Je n'en voulais point courir le risque. On ne disparaît que dans Paris. Grand Dieu ! en être réduite, comme les voleurs et les assassins... Ils se cachent le mieux dans les endroits les plus fréquentés. En est-il de plus passant que le Palais-Royal? Je ne connaissais personne ailleurs qui me pût prêter un asile, au lieu que là... — ces gens de rien sont quelquefois les plus dévoués... — enfin là, j'avais une femme qui me vend mes gants, mes jarretières
et mon eau de lavande. J'y cours, je me confie à elle. Elle se trouble, elle balbutie. « Voyons, votre logement est petit, mais ne pourriez-vous, pour quelques jours, me tendre un lit dans votre arrière-boutique? » Elle rougit. « Eh? — Mon arrière-boutique... ah ! madame, vous n'y songez pas. — Quoi donc? — Mon arrière-boutique... vous... mais cela est impossible. — Vous m'abandonnez! — Non, mais... Ah ! madame, je sais un endroit où les plus fins limiers ne vous dépisteraient point, mais j'ose à peine vous en faire la proposition. — C'est?... — C'est chez la Potironne. — La Potironne ? — Oui, la femme que l'on a surnommée ainsi tient... — Parlez donc ! — Tient... une sorte d'hôtel garni. Je ne vous garantis pas les mœurs des hommes qui y fréquentent, ni des femmes qui y logent; mais la Potironne a de l'éducation, elle saura vous épargner des spectacles qui vous répugneraient; et quand vous serez enfermée dans votre chambre, je vous assure que votre vie du moins n'y courra aucun danger. »
Il fallut bien accepter. Que celles qui no furent jamais en péril do prison ou de mort ne se mêlent point de me juger. J'estime que dans une extrémité pareille, il est déjà beau d'avoir balancé, car je balançai, cela est vrai, mais peu de
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temps. Et puis je me reprochai celte ridicule pruderie. Est-ce qu'une femme qui est sûre de soi comme je suis ne peut pas aller partout le front haut? Ce n'est pourtant pas le front haut que je pénétrai dans mon nouveau domicile. Je tremblais comme la feuille. Mais le noble accueil de la Potironne me remit d'aplomb.
C'était une femme un peu bien ronde, comme son nom l'indique, et je ne vois que ce défaut qui l'empêchât d'exercer la galanterie au lieu du métier qu'elle faisait, qui en est la retraite ordinaire : car elle semblait jeune encore, fraîche et appétissante. Elle fut discrète à mon endroit, mais en revanche elle me donna sur elle-même cent détails que je ne lui demandais point : qu'elle était de haute extraction, réduite à cet état par de prodigieuses infortunes, que le malheur et la pauvreté ont droit aux excuses et aux égards, que nulle part je ne serais mieux que chez elle, car où pourrait se trouver mieux une ci-devant marquise, que chez une ci- devant baronne? Làdessus, des révérences de cour, et je vous jure que nous n'avions garde d'employer le vocabulaire républicain, mais que nous nous traitions de madame gros comme le bras.
Le romanesque dédale des escaliers m'enchanta. Ma chambre avait une fenêtre sur le
jardin, que je voyais d'un bout à l'autre avec la foulo en raccourci. « Voilà, me dit ma geôlière, une agréable prison. A présent, ne vous choquez point : il est indispensable, pour votre sécurité, que vous en adoptiez le costume. Cela n'engage à rien. — J'y compte. — Je ne veux point vous surfaire et ne vous vendrai pas un trousseau dont vous n'auriez plus l'emploi, quand vous sortirez d'ici. Je vous en louerai seulement les pièces nécessaires, savoir... je passe les souliers, les vôtres suffisent — savoir : des bas, qui font cinq sous par jour, une chemise dix sous, un déshabillé quinze sous et dix pour le bonnet, soit quarante sous. Vous me rétribuerez, s'entend, pour le coucher ainsi que pour les repas. — Ilélas! m'écriai-je toute en larmes, il est vraisemblable que je n'aurai guère faim. » Elle me consola de son mieux, puis me laissa, sur ma prière, et je continuai de pleurer comme une bêle jusqu'à l'heure du souper.
C'est que j'ai — je devrais dire que j'avais alors — une répugnance horrible des filles. Je n'y mets point de bégueulerie. On connaît mes faiblesses. Mais plus j'ai d'indulgence pour les femmes qui ne se montrent point avares de leurs faveurs, plus j'ai de haine et de colère contre celles qui les vendent. Je les mets hors la loi de
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l'humanité. Je les méprise, et... et surtout elle me font peur. Je prends ma course, lorsque dans la rue je suis frôlée par l'une d'elles, et je verse des pleurs, comme j'en versais alors, si le soir quelque passant qui me coudoie me témoigne par une galanterie trop audacieuse qu'il se méprend sur ma qualité : non que je redoute les hommages. Enfin, il est des femmes qui perdent la tête à la vue d'une araignée ou d'une souris : c'est l'effet que me font les filles. Vous imaginez si je me sentais à l'aise dans cette caverne. Ma pudeur ne comptait pour rien, mais j'étais tout bonnement affolée.
La Potironne revint à la nuit tombante et me dit : « Je pense que vous préférez souper seule. Je vous apporterai votre souper ici et moi-même. » Dans l'état affreux où j'étais, on a le cœur enclin aux sympathies déraisonnables et aux attendrissements soudains. Cette faveur me parut admirable. Je larmoyai de plus belle et tombai dans les bras de la grosse femme, qui, de surprise, pensa choir à la renverse. Quand elle m'apporta le potage, elle y pleurait aussi. Son enthousiasme était si violent qu'elle éclatait en propos contre -révolutionnaires qui, il y a quatre ans, l'eussent fait à coup sûr guillotiner.
Elle recouvra le sang-froid dès que j'eus fini
de manger (ce que je fis, sans y penser, d'un merveilleux appétit). « Ma petite, me dit-elle avec une aimable familiarité, dont j'eus encore les yeux mouillés, vous vous désolez sans motif, et vous vous renfoncez dans votre chagrin. Il serait mieux de vous divertir. Je crois que vous vous méprenez sur la compagnie où le hasard vous a jetée. Vous nous rendrez justice, lorsque vous nous connaîtrez mieux. La plupart de mes jeunes amies passent avec moi leur soirée dans un salon fort somptueux, oii l'on s'occupe à la conversation et à la musique. L'on y sert des rafraîchissements. Venez-y, ou vous me feriez de la peine : j'ai commandé chez Vellonidu moustachiolb/ de Naples à votre intention. » Je ne voulais point lui faire de la peine, et je la suivis sur-le-champ. On trouvera que je n'ai guère de suite dans les idées, mais j'étais curieuse, et ma peur n'entrait plus dans ma curiosité que comme un assaisonnement.
Le salon où je fus introduite était d'une décoration brillante et surannée. Il me parut que je pénétrais, comme on dit, chez ma mère-grand. La Révolution a pillé ou détruit les hôtels des particuliers ; elle n'a respecté que ceux-ci. On se sentait à cent ans d'ici et dans un autre monde, cela n'est point déplaisant. Tous ces ornements
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contournés irritaient et amusaient mes yeux, accoutumés depuis longtemps à des lignes plus raides. La draperie était bien criarde et d'un rouge qui offensait, mais on se reposait la vue sur le gris et sur le rose des parois, agrémentées de filets, de coquilles etde treillages d'or. Un feu clair pétillait dans la cheminée.
L'assistance était d'une dizaine de ces personnes toutes fort belles, jeunes, et d'une grande diversité de costumes et de visages. Une seule était mise comme une campagnarde, qui avait les joues pleines, et le teint d'une vivacité extraordinaire. D'autres portaient des robes fort apprêtées, de soies légères et de nuances vertes, roses ou jaunes, avec des coiffures considérables et de vastes chapeaux noirs à glands d'or. D'autres encore étaient entièrement vêtues de linon, à la dernière mode. Enfin il en était qui portaient le costume à l'antique, et cela seyait surtout à l'une d'elles, remarquable par l'exactitude de ses proportions.
Un cercle se tenait près de la cheminée. A quelque distance, une femme qui avait des bras incomparables, et qui les avait nus, promenait ses doigts sur une harpe, sans d'ailleurs en tirer aucun son. Deux jouaient aux cartes en silence et avec acharnement. Tout le reste travaillait à
l'aiguille, à la tapisserie oii à de menus ouvrages.
Je n'eus que le loisir d'un coup d'œil pour me graver dans la mémoire ce charmant tableau, car, dès que j'eus poussé la porte, il changea. Toutes ces filles se levèrent par enchantement, embarrassées, sottes, ne sachant comment porter leur tête ni que faire de leurs mains; enfin, comme mes amies m'ont dit que c'était dans les couvents, quand la Supérieure tombait à Timproviste au milieu des parties enfantines.
Il n'en fallut point davantage pour me rendre à moi-mrme toute mon assurance et mon habitude. Je fus aussitôt, si j'ose le dire, comme chez moi, et je sus, d'une phrase générale, d'un mot ici, d'un geste là, remettre tout le monde à son aise. La conversation reprit de plus belle, avec des éclats joyeux et naïfs. Rien n'est tel que d'en imposer aux autres pour reprendre l'empire sur soi que l'on allait perdre. C'est justement ce que j'éprouvai « Quoi? me dis-je, mais je suis folle d'avoir perdu une partie de la journée à me désoler pour rien? Assurément ce qui m'arrive n'est point commun, mais il n'en est que mieux pour mon instruction. Les gens sages font leur profit de tout : ne perdons pas une si belle occasion d'exercer notre philosophie. »
J'avais pris place au coin de la cheminée, vis-
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à-vis de la Potironne, qui occupait le fauteuil de la maîtresse de maison. La moitié de ces filles s'empressaient autour de moi pour me rendre de petits services. L'uneme plaçait un coussin dans le dos, l'autre, à genoux, me glissait un carreau sous les pieds. Plusieurs s'étaient emparées de mes mains, dont elles maniaient les bagues avec des cris d'admiration. Je les écartai doucement, et leur tins à peu près ce discours : « Mesdemoiselles, je suis une étrangère parmi vous, et la curiosité ne m'est point défendue. Je vous avoue que j 'arrivais ici avec quelques préventions. Ceci est à votre honneur : il m'a suffi de vous voir pour qu'elles fussent dissipées. J'ai compris que je devais nourrir de sots préjugés contre vous, ou plutôt que je n'avais aucune idée de votre état. Enseignez-moi. Nul mieux que moi n'est susceptible de comprendre que l'on cède à ses doux penchants; mais est-il rien de plus triste que d'en faire besogne et métier? Aucune de vous n'est déshéritée de la nature, vous jouissez toutes du physique le plus séduisant. Si donc vous avez abdiqué la liberté de votre cœur pour vous soumettre aux exigences des hommes brutaux, ou, pis encore, à celles des hommes raffinés, ce n'est point la nécessité qui vous y obligeait, mais, il me semble, une sorte de vocation. Yous plairait-
il de me raconter chacune votre histoire? Ce serait une agréable matière d'entretien pour la soirée. »
Toutes battirent des mains, mais aucune ne se décidait à parler la première. Elles se poussaient l'une l'autre : « Yas-y, — Vas-y, toi, » et rien n'était plaisant comme leur gaucherie. Je me plantai mon binocle devant les yeux et lorgnai celle qui avait le costume d'une bergère de Trianon. (( Eh! lui dis-je, vous, la villageoise, l'esprit vous a dû venir depuis si longtemps que vous avez quitté vos moutons. Approchez un peu et faites-moi votre récit comme à la veillée. » Elle se recula jusqu'à la porte. Toutes ses camarades la tirèrent par ses vêtements. « A toi, Fanchon. A toi. Parle, madame le veut. — Intéressante Fanchon, lui dis-je, remettez-vous, je vais vous venir on aide. Voyons, vous êtes née à la campagne. Je sais que les lillcs et les garçons y attendent rarement le mariage pour y former des engagements, et je ne m'étonnerais point que vous eussiez commis une faute ou doux ; mais par suite de quelles infortunes en fùtes-vous réduite là, ou par quelle étrange volonté avezvous fait choix de cette destinée misérable?
Elle devint toute rouge, et parla tout d'un coup : « Ah! madame, dit-cUo, je n'ai point
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choisi. Cela est vrai qu'à la campagne les garçons prennent les filles avant la noce, mais c'est toujours pour préparer des unions, pour faire des enfants et pour arrondir les biens. Quand ils ont maîtresse ou femme, ça n'est pas assez pour leur désir. Leurs intérêts s'en accommodent, mais la nature ne s'en accommode point. Ils ne sauraient aller chez la voisine, qui, grâce au voisin, a son content, et cela ne serait point de la bonne économie. Il faut donc qu'il y ait des filles pour la paix des ménages et parce que la nature le veut. Elles ne choisissent pas leur destinée, elles sont marquées d'avance. Moi, je ne restais presque jamais dans le bourg oii je suis née. J'étais de celles qui emmènent les troupeaux souvent au loin et qui vivent parmi leurs bêtes jour et nuit, pendant des semaines, pendant des mois, pendant tout le temps qu'il fait assez beau pour ne pas les rentrer à l'étable. Ce travail-là est fait par des femmes et aussi par des hommes qui sont jeunes et vigoureux. Que voulez-vous qui arrive? Le printemps est très chaud. Le soleil fait monter la sève dans les arbres et aussi dans les hommes, et ce n'est pas moi qui pourrais empêcher les bourgeons d'éclater ni les hommes de faire l'amour. Ils rôdaient autour de moi, qui, à ces époques-là, me sentais aussi plus facile. Et puis,
je n'ai pas beaucoup de raisonnement; mais quand la peur de leur approche me faisait par hasard hésiter ou réfléchir, je me demandais si j'avais bien le droit de résister au vœu de la nature. Au reste, pourquoi refuser? Ils m'auraient prise de force. Pouvais-je aussi m'en approprier un et lui dire : « Tu ne seras qu'à moi, et moi à toi seul, défends-moi? » Les autres l'auraient tué. Yoilà pourquoi j'étais à tous. Et quand ils retournaient dans le village, ils se mariaient à d'autres femmes. »
Il n'y avait point là de quoi émouvoir ma sensibilité, et je ne sais pourquoi je fus remuée si profondément. Je fis une petite toux et je repris : « Fanchon, avec vos origines rustiques, vous êtes une exception. Je voudrais entendre à présent l'une de ces dames, qui soit du pavé de Paris. » Alors, une grande fille maigre se dressa devant moi. Elle me regarda dans les yeux : c'était la seule qui l'osât. Les siens étaient noirs comme des charbons, et encore fardés de noir aux cils, avec des sourcils fort épais. Elle était l'une do celles que j'ai dit qui portaient le grand chapeau noir à gland d'or. Elle avait des joues creuses, trop de rouge aux lèvres et au visage, enfin elle présentait l'ensemble de ces laideurs que nos Parisiens pervertis préfèrent à toutes les beautés.
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Elle eut un petit ricanement, elle sembla, pour tout dire, me rire au nez ; mais ce n'était point impertinence, c'était plutôt l'effet d'une timidité que son air de provocation ne dissimulait qu'à demi.
« Donc, me dit-elle d'une voix forte, et comme si elle eût fait une parade sur des tréteaux, vous souhaitez voir une fille qui soit du pavé de Paris? Regardez-moi, j'y suis née, dans les faubourgs. La rue est ma patrie et ma maison. Nous autres, nous ne voyons des arbres qu'à la Gourtille et àBelleville, et quand il fait soleil le décadi, nous n'allons guère plus loin que la barrière du Trône-Renversé. Mais la rue est aussi propice aux amours que les grandes prairies et que les bois. Et le peuple des villes en connaît la fièvre, aussi ardente pour le moins que ces animaux de la campagne. Toutes les énergies de l'humanité se déchaînent en lui, et, comme les forces de la nature dans un ouragan, n'y semblent plus connaître aucune loi. Le peu d'amour qu'il dépense dans la paix de l'étroit foyer et du ménage besoigneux lui peut-il suffire? Il faut que la surabondance de ses facultés déborde et coule à la rue. Moi, qu'aux premiers jours de mon enfance on ramassait dans le coin des portes ou sous les arches des ponts, je n'étais point faite
pour occuper sans partage la tendresse d'un seul époux, et dès ma naissance j'étais déjà fiancée à la foule. Ma tâche, en ces années de révolution, fut enviable et magnifique, La nation soulevée avait rompu ses digues. La vie était publique, et aussi les amours. Le peuple semblait puiser dans rivresse du sang une soif d'aimer plus inextinguible. Paris, après les grandes journées de la guillotine, avait des nuits que l'on ne verra plus. Le monstre maintenant s'apaise, il ne gronde plus que sourdement; mais si l'œuvre de destruction est abandonnée, celle de débauche se poursuit. J'en demeure le fidèle instrument, et je me suis enfermée dans ce palais, qui est la citadelle du plaisir. ^)
Elle se tut. Yoilà, me dis-je, des vues nouvelles, et ces questions-là décidément m'étaient tout à fait étrangères. Je gardai le silence quelques instants, puis soudain, et comme en dépit de moi-même, je me retournai vers cette lille do qui j'avais remarqué le costume à la grecque et les proportions de statue. « Et toi? lui dis-je, qui cstu? Parle! » Il se fit une grande risée, mais j'imposai le silence et je répétai ma question. Cette fille secoua la tête et me jota un regard qui semblait bien trahir une parfaite stupidité. Puis elle s'avança vers moi d'un pas majestueux. « Je ne
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sais point, dit-elle, si je suis de la ville ou de la campagne. Je ne sais plus rien de mon enfance, sinon que tous les hommes louaient ma beauté, et que cela m'était indifférent. Je ne sais rien ni de mon père ni de ma mère, sinon qu'il m'ont vendue. Et je ne sais rien de moi-même, sinon que du jour oii je fus assez grande pour me vendre toute seule, je vins m^enrôler ici. » Toutes les autres éclatèrent de rire, et moi je frémis; car je sentis que les deux premières étaient d'ordinaires créatures qui appartenaient encore à notre pays et à notre temps ; au lieu que celleci était comme le modèle accompli de la courtisane, qui n'appartient qu'à l'éternité.
J'en avais ouï suffisamment pour m'instruire, et ne souhaitais plus que la solitude. Je prétextai des vapeurs et me fis conduire à ma chambre. Je n'y pus dormir, à cause des bruits du dehors et de la maison, qui ne se taisaient point encore malgré l'heure avancée. J'ouvris ma croisée, bien que l'air fût vif. Autour du jardin, entièrement plongé dans les ténèbres, toutes les fenêtres du palais jetaient des flammes. C'était un spectacle prodigieux, qui me rappela le jour où, divorcée du matin, je m'étais rencontrée ici avec mon époux Sainte-Foy. Rien depuis lors n'avait changé, mais j'y trouvais ce soir un je ne sais
quoi de plus solennel. Je n'étais plus mêlée dans la foule, mais séparée d'elle, et je rêvais dans cette chambrette de mauvais lieu ainsi que dans une cellule d'ermite. Fut-ce le motif pourquoi ma méditation prit comme une tournure religieuse? Jamais ma pensée ne s'était attachée à des objets plus bas, jamais pourtant elle ne m'avait paru si sublime.
« Pauvres filles, me disais-je, je ne voyais jusqu'à ce soir que les viles apparences de votre métier, et vous venez, par vos récits naïfs, de m'en faire paraître la grandeur épouvantable. Après tout, vous êtes les instruments, comme vous dites, d'une des lois de la nature, et je ne sais gu5re si vous valez moins que moi. Et je me demande si c'est moi qui me conforme aux vœux de l'Etre suprême ou si c'est vous. J'ai cru suivre ses intentions en n'acceptant point d'autre règle que mes instincts et ma volonté libre. Vous êtes, vous, ses véritables esclaves, car vous n'avez point de volonté, ni môme de caractère personnel. Il est triste, votre sort de victimes ignobles et résignées, mais en revanche mon indépendance n'est-ellc point criminelle? Peut-être vous êtes les pierres angulaires de ces sociétés, que moi je trouble et je désorganise par mes caprices libertins. Je n'ose plus vous insulter de ma pitié,
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car je commence à croire que vous êtes respectables et peut-être sacrées. Il me revient que dans les temps antiques vous n'étiez pas l'humble et méprisé troupeau que vous êtes, mais vous formiez des collèges de prêtresses; ce que nous nommons aujourd'hui vos débauches étaient des mystères, et vous passiez vos nuits laborieuses au pied des statues de Yénus.
« 0 Vénus! où t'invoquerai-je plus dignement que dans ce palais, sanctuaire qu'une ville infâme et superbe t'avoue sans te connaître et sans t'adorer sous ton nom? Ainsi que toutes les divinités des anciens âges, tu personnifies une force particulière. Elle se révèle à nous par des manifestations diverses, aussi tu as plusieurs noms et plusieurs visages. Elle pousse l'un vers l'autre les êtres qui sont destinés à se plaire, à s'aimer, à s'unir et à enfanter, — et toi tu es celle que l'on appelait la mère des hommes et des dieux. Dans son excès et dans son exubérance, elle répand sur la terre une telle richesse de volupté, que l'œuvre utile ne l'emploie pas toute, l'amour devient un jeu, un art, une religion, — et toi tu es la déesse des mystères que l'on célèbre à Gythôre et à Paphos. Ces mystères, ô bonne déesse! qui les a célébrés plus dignement, ces pauvres êtres ou moi-même? J'ai cru te servir et
n'ai peut-être servi que ma fantaisie égoïste. Estce que ces malheureuses t'auraient mieux coniprise et peut-être moins profanée que moi?,.. »
... Je m'éveillai le lendemain dans des dispositions si bienveillantes que je n'hésitai point à partager le repas de mes misérables compagnes. Je les traitai avec de tristes égards; si, à la faveur de la nuit, je m'étais fait une idée si haute et si poétique de la Vénus des mystères, celle de l'amour me paraissait toujours préférable. « Quoi, me disais-je, ces infortunées n'ont-elles jamais connu, ne connaîtront-elles jamais celle-ci, pour s'être réservées à la première? » Au sortir de table, je pris familièrement la main de Fanchon. « Ah! Fanchon, lui dis-je, que je te plains! Tu trouves le plaisir entre les bras d'hommes indifférents et dont tu ignores jusqu'au nom, et ton cœur n'a jamais parlé! » Elle rougit. « Mais pardonnez-moi, madame, j'ai un amant, qui est le seul que j'éprouve du plaisir à caresser. C'est un soldat, que j'ai déjà vu trois fois depuis quatre ans. Il vient ici entre deux guerres, et m'apporte toujours un bouquet. Depuis dix-huit mois qu'il est à l'armée d'Italie, je puis jurer que je ne lui ai pas fait la plus petite infidélité. »
J'interrogeai la grande fille de Paris... « J'ai un amant, répondit-elle, que je ne trompe jamais.
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C'est un apprenti, mais il ne travaille guère. Il a dix-huit ans, il est mignon; il vient rarement, mais chaque fois il m'emporte tout ce que j'ai d'argent dans mon ridicule. Je le lui donne avec bien du plaisir. »
J'interrogeai la troisième, cette courtisane à la grecque. Les lazzi recommencèrent de plus belle, mais elle ne s'en émut point. « J'ai un amant, dit-elle. Il n'est venu qu'un soir, avec quelques amis, qui portaient tous le collet noir. J'ai senti que s'il en choisissait une autre, je serais rongée de jalousie. Il m'a regardée, et je suis devenue toute pâle. Mais à cet instant une dizaine d'hommes qui avaient de grands manteaux ont fait invasion ici. Ils ont commencé à briser les glaces avec leurs gourdins et à tuer les autres hommes avec leurs pistolets. Je me souviens que Tun d'eux a simplement dit à celui que j'aime : « Ta tête me déplaît! » et lui a fait sauter la cervelle. On l'a emporté expirant ; et depuis, moi non plus, je ne lui ai fait aucune infidélité. »
Je demeurai muette d'horreur, mais une nouvelle risée me divertit : « 0 Vénus, dis-je à part moi, tu n'es point sans pitié pour tes servantes. Si elles sont les esclaves sacrifiées de la nature, elles en peuvent du moins connaître les sentiments : elles ont moins perdu par leur prostitu-
tion que moi par mon libertinage. Ne me pardonneras-tu pas? Ne m'accorderas-tu pas, une fois du moins, la même faveur qu'à celles-ci? »
Je me levai toute hors de moi. Je sortis un instant. Je rentrai l'instant d'après. Ce jeu de scène me fut inspiré sans doute par la déesse du plaisir, qui voulait exaucer ma prière. Car, dans l'intervalle de ma sortie et de ma rentrée, on avait introduit un muscadin tout jeune, qui venait, je crois bien, consommer son premier sacrifice. Il était charmant, aussi gracieux qu'on peut l'être sous ce costume, avec quelque chose de délicieusement niais dans la physionomie. J'éprouvai sur-le-champ ce que la fille en péplum avait dû sentir à la vue de son collet noir, et je fus également payée de retour, car le petit me tendit les bras. Ce fut une indignation générale. «Petit morveux!... s'écria la Potironne. — Ah! madame, lui dis-je, comme dans la tragédie d'^thalie, excusez un enfant, w J'ajoutai, à voix basse : « Je veux lui donner une bonne leçon. » J'ignore comme elle l'entendit. Il n'imjiorte. On me livra le coupable à merci.
Ici, je tire le rideau. J'ai soutenu un ton trop élevé pour m'abaisser maintenant au badinage. Je passe donc jusqu'à l'instant où je conduisis mon étourneau à la porte. « Madame, dit-il, je ne
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suis pas bien riche : je n'ai qu'un écu. » J'éclatai. « Tiens, lui dis-je, prends, cela t'en fera deux. » Il hésita, le prit enfin, puis tourna la tête à gauche, à droite, promena ses regards effarés sur les murailles du corridor... Et tout à coup il sortit, d'un air fier, redressant sa petite taille.
C'est qu'il venait de lire l'inscription collée sur les glaces :
Ici on s'honore du titre de citoyen.