LE GENERAL
1799 (octobre-novembre) et 1800.
Ecrit longtemps après.
Si mes contemporaines avaient ma franchise et mon humeur de se confesser, elles pourraient toutes signer ce que je vais écrire, clcct article no ressemblerait pas mal à une pétition. Toutes l'ont aimé comme moi. Qui donc? Eh! lui; enliu, li: Général.
Ce ne fut pas du premier coup. A ses débuts, il ne fit impression que par sa gloire et par son génie, et les sentiments que l'on lui porta ne dépassèrent point la reconnaissance ou l'admiration. Après le retour d'Egypte, il prit le rôle d'un séducteur, et la France prit celui d'une amoureuse. Elle n'imaginait plus de récompense pour son
héros, elle n'aspirait qu'à se donner avec grâce, à être possédée par lui. Il avait sauvé les conquêtes de la liberté : que lui pouvait-on sacrifier de plus précieux que les fruits de son œuvre même? Voilà les inconséquences de l'amour, qui sont aussi ses grandes joies. En est-il de plus saisissante pour les cœurs passionnément épris que de se soustraire au jour aveuglant de la raison, tout en demeurant encore assez éclairé par elle pour découvrir à ses dernières lueurs que son flambeau vacille et s'éteint?
Mais ces amours d'un peuple pour un homme ont beau intéresser le cœur, elles ne sont point de mon ressort. Elles me paraissent d'un genre trop sublime, et me rappellent ces histoires mythologiques des déesses qui s'échappaient de l'Olympe afin de tâter des mortels. Certes,j'ai une faiblesse pour ces légendes, et je ne saurais oublier que des allégories peintes furent ce qui, dans mon enfance, caressa d'abord mes yeux, éprouva ma sensualité : il en fut de même, dit-on, pour le roi Louis XVI, mais seulement le soir de ses noces. Je m'égare. Je veux dire que mon goût quand même me porte davantage vers les sentiments qui ne sont qu'humains. L'amour est à mon gré le plus simple de tous, et il n'y faut point mettre tant de malice ni de métaphysique.
IJ se rencontre plus chez les personnes réelles que chez les personnes civiles, et les bêtes même savent où il tend. C'est bien dans ce sens-là que j'ai voulu dire que toutes mes contemporaines et moi nous avons aimé le Général.
De vrai, il faut convenir pourtant que cet amour ne nous est point venu par les voies ordinaires. Le hasard jette sur votre route un homme de bonne mine, je ne sais quoi se décroche dans votre cœur, et en voilà pour une éternité de plusieurs mois. J'avoue que ce n'est pas ainsi qu'il m'est venu d'aimer Bonaparte, à moi ni aux autres. Notre amour dut tenir, au moins par ses origines, à cet amour en société, à cette affection mythologique dont je parlais; mais justement, c'est nous qui avons donné une forme de sentiment à cette espèce de passion panique ; c'est nous qui avons tiré cela de son nuage et l'avons campé sur la terre. On prétend que nous autres femmes n'avons de goût qu'aux choses spirituelles et idéales, avec un mépris superbe pour ce qui fait la pratique de la vie. Je ne le pense point, attendu que nous prenons tout par le petit côté sensible, et que c'est les hommes qui voient souvent dans le grandiose et dans l'absurde, sous l'angle obtus de leur raison. Moi qui en écris si long sur la différence des sexes, j'écris, parbleu! en ce mo-
D'UNE aïeule. 259
ment, comme ferait un homme : je déduis, j'abstrais. Ne vaudrait-il pas mieux tout naïvement conter ce qui m'est arrivé à moi? Ce qui m'est arrivé? Hélas! rien, ou si peu. Cette aventure ne ressemble guère aux précédentes, et je serais bien fâchée qu'elle y ressemblât en effet. Elle n'est pas même une aventure, c'est ce qui en fait le prix à mes yeux. J'ai presque tout dit en deux mots : au fait, je n'ai rien à dire, j'en vais être réduite à l'analyse de mon cœur.
Pauvre cœur si curieux d'aimer, si fréquemment chatouillé, si rarement satisfait, toujours en éveil, trop en éveil pour être surpris, cette fois pourtant tu succombas à ton insu : car il me souvient qu'à l'aurore de cette affection timide, tu ne parus rien deviner.
Le héros revenait chargé des lauriers d'Italie. Je fus dans la rue Chantereine à différentes heures du jour. Je le vis entrer, sortir comme un simple particulier. Ses yeux profonds, son visage maigre me frappèrent; mais ce fut tout, mon cœur ne battit point à sa vue. Je sus les jours qu'il allait au théâtre, j'y allai. Il se dissimulait dans une loge grillée. Déjà la foule semblait prête à se désaffectionner de lui : elle veut qu'on réponde à ses avances et prend la modestie pour de la froideur. C'était une présentation manquée.
Il fallait revenir là-dessus à une heure plus opportune, et qu'il y eût de part et d'autre un temps de divertissement et d'oubli. Soumise aux fluctuations du sentiment que je partageais, je souhaitais l'éloignement du Général parce que je comptais sur les effets de l'absence et du retour.
Moi pourtant, j'étais entretenue dans une certaine fièvre de curiosité. Mon ami Arnault avait rencontré le Général en Italie pendant la campagne, et n'avait point déplu : on lui tirait l'oreille. Il ne sait pas résister à ces faveurs familières, son enthousiasme ne connaissait plus de bornes. Il s'était, de son plein gré, attaché à la personne même de Bonaparte. Il allait quotidiennement lui rendre ses devoirs, ne parlait plus, n'écrivait plus que de lui : enfin, c'était le Dangeau du Général. J'interrogeais Arnault, qui était inépuisable en anecdotes. Il en savait du héros lui-même, de son épouse, de sa belle-fille, du sémillant Eugène, de cette Pauline qui, paraît-il, se tient à table comme ne se tiendrait pas une pensionnaire de couvent. Elle roule des boulettes de mie et les jette à la figure des invités. Arnault m'assomme avec ses tragédies, mais quand il rapporte les propos de table du Général, je l'embrasserais. J'adore cela. Je suis la souris de l'histoire : le gâteau
D'T'NE aïeule. 261
m'en indigestionne, il ne me convient que d'en grignoter les miettes.
Je n'eus garde de manquer la fête qu'offrirent les Directeurs au vainqueur d'Arcole. Ma belle Julie m'y accompagna. Ce fut au Luxembourg, dont la cour était décorée d'une façon magnifique. M. de Talleyrand prononça un discours, où il félicita moins le triomphateur de ses victoires que d'aimer les lettres et de goûter les poèmes d'Ossian. Est-ce qu'en vérité il les goûte?Je n'en puis douter : ce grand esprit doit toucher à tout. Il ne répondit pas grand'chose; mais il se leva, il se montra, et tout le monde le regarda. Je le voyais fort bien de mon siège; cela n'empêcha point que je me levai : quand on meurt d'envie de voir quelque chose ou quelqu'un, on ne le croit pas bien voir à moins d'être dans une position bien forcée et bien incommode. Je me levai donc, et personne ne s'en avisa. Mais je venais à peine de m'asseoir que Julie à son tour se leva comme j'avais fait. Sa beauté souleva un tel murmure que le héros lui-même tourna son regard de notre côté. II n'aime guère que l'on fasse attention à d'autres qu'à lui, et son expression fut si vive que Julie, interdite, retomba sur sa chaise à l'instant même. Je rougis, je pâlis comme si j'eusse été sa complice. Je fus honteuse de cet affront plusieurs
jours durant. Ma pensée ne pouvait se distraire de celui qui l'avait infligé à ma compagne. Bonaparte m'occupait tout entière. Et quand il partit pour cette expédition mystérieuse dont nous ignorions l'objet, ce fut pour moi tout ensemble un soulagement, une angoisse et une espérance anticipée. Il reviendra, me disais-je, il reviendra!
Il est revenu. Quelle diff'érence entre l'enthousiasme raisonnable qu'avait soulevé son premier retour, et l'émotion de celui-ci ! Les nouvelles manquaient. L'on ne savait pas que l'on fût à la veille d'un événement. L'on ne s'attendait à rien. Arnault accourt chez moi. Il avait suivi l'expédition jusqu'à Malte, à bord de V Orient^ du vaisseau même qui portait notre idole. Depuis, rentré seul en France, dans Paris, il ne vivait plus Mais je le vois tout haletant. Les téU^graphes aériens ont transmis la nouvelle du débarquement. Paris tout entier frémit. On dit qu'un député, je ne sais plus lequel, des Ardennes je crois, en est mort de joie et de saisissement. Mais je brûle les détails. Le voici donc. Il est parmi nous. Ah! cette fois, il a bien senti qu'il n'est plus de mésintelligence ni de froideur possible. Il ne se réserve plus. Il se laisse voir. Il ne grille plus sa loge au théâtre. Il parcourt à cheval les
D'UNE aïeule. 263
rues de Paris. Ce cheval, ce cheval arabe, nous l'avons toutes aimé comme un peu de lui-même, ce cheval, vivante enseigne de la gloire fabuleuse qu'il rapportait des lointains pays. Ah! nous avons bien aimé aussi ce p^tit sabre recourbé qu'il attachait avec un cordon de soie à la taille de sa redingote grise!
Les gens grognons — il en fallait bien, mais ils baissent la voix quand notre Alexandre passe devant Tortoni à cheval, traînant tous les cœurs après soi — donc, les gens grognons prétendent nous prêcher le bon sens. Après l'Italie, passe encore, mais après l'Egypte, holà ! Qu'est-ce maintenant que votre Général? Un vaincu, pis, un traître, un déserteur. Sieyès l'a dit bien haut : « Le Gouvernement devrait faire fusiller ce pel'.t homme. » Fusiller...? C'est lui... Mais silence, \ tous ces bavards. Un brave officier disait aussi, et plus haut : « Suspendons la représentaticu nationale et jetons les avocats dans la rivière. » On n'imaginerait pas ce que lesdits avocats ont trouvé pour se défaire de Bonaparte. Ils lui proposaient le commandement d'une armée! Un commandement d'armée à un général qui a sauvé sa patrie! C'est la présidence qu'il lui faut offrir — car on parle d'en créer une. La présidence? Vaine et illusoire dignité ! C'est plutôt... Mais ne
parlons point trop vite de César, pour n'éveiller point les Brutus qui dorment.
Ils connaissent bien peu le cœur des femmes, ceux qui pour nous détacher de Bonaparte s'avisent de si maladroites calomnies. Pour diminuer le conquérant de l'Egypte on exalte le libérateur de l'Italie. On nous parle d'un coup d'œil plus sûr et d'opérations mieux conduites. Que nous importe? L'Egypte est une région étrange et lointaine. C'est là que se font les grandes choses et les singulières, les seules qui aient du prix à nos yeux. On veut que la gloire de Bonaparte s'y soiL ternie, on ne voit pas qu'elle s'y est consacrée. — Mais il a souhaité les défaites de la patrie, il ne s'est éclipsé que pour compromettre les affaires de la République? — C'était une bonne leçon, et moi je n'ai pas trop de peine à lui pardonner. Et puis, quand il aurait eu des faiblesses? C'est qu'il n'estpas Dieu, il est homme, nous pouvons donc l'aimer. Il est homme, à la merci d'une défaillance, d'une passion. Ce maître si volontaire ne s'esl-il pas laissé prendre aux filets de Joséphine? La nonchalance créole a eu raison du despotisme corse. Comme je lui sais gré d'avoir prouvé une fois qu'il n'avait pas trente ans! Celte femme le tient. Elle le manie à son gré. Elle l'aime ou ne l'aime pas; à coup sûr elle
D'UNE aïeule. 265
lui montre plus de tendresse que d'amour... plus d'amour que de fidélité. Lui est en proie à la passion, et il a des façons d'aimer passionnément qui ne me paraissent point avoir été trop répandues jusqu'à ce jour. C'est une passion à la Saint- Preux, mais plus concentrée, plus concise si je puis dire et plus militaire, et qui ressemble à une passion de roman comme une proclamation à une lettre de la nouvelle Héloïse. Il semble que son amour ait emprunté les allures de son ambition, qu'il soit insolent et fiévreux comme elle, que, comme elle, il lui brûle le sang et soit cause de sa maigreur effrayante.
Avec cela — ah! ces contradictions m'enchantent, — cette femme qu'il adore, Bonaparte l'a trompée. Il n'est bruit que de son aventure avec la femme d'un officier d'Egypte, une M""^ Fourès. On prétend que le Général l'aimait, qu'il l'aime encore. Cela ne Ta point empêché d'entrer dans une belle colère, quand il a su que M'"'' Bonaparte avait peut-être aussi bien employé que lui-même le temps de leur séparation. Il a oublié les intérêts de son ambition, les atTaires de sa patrie; et comme s'il ne revenait en France que pour traiter celles de son cœur, il a couru d'abord chez lui, sans escorte. Arnault pourtant s'y trouvait, bien entendu. « Jamais, m'a-t-il dit, jamais je
n'oublierai le regard dont Bonaparte a foudroyé son épouse coupable. »
Mais qu'elle est habile ! Quelques instants après, tout clait pardonné, oublié dans les larmes et dans les embrassements. Je l'envie d'être la femme de cet homme. J'envie celle qui fut sa maîtresse quelques mois. Si ma fortune... Je l'avoue, j'y ai pensé. Et je n'étais pas encore reçue chez lui!
Il faut convenir que l'accès de l'hôtel ne me fut pas malaisé. Le Général accueillait tous les hommes et toutes les femmes de bonne volonté. On ne faisait d'exception que pour Barras , et c'était tant mieux pour moi, chacun sait que je le déteste. Le Général n'était point défavorable aux ci-devant : sans doute qu'il voulait faire oublier fructidor et vendémiaire. Vous pensez que le nom que j'ai gardé n'est pas celui do Sainte • Foy ni de M. Nicolas. Le Général enfin se plaj sait à rassembler autour de lui le grand parti des mécontents : c'est le moyen, en France, d'avoir pour soi tous les Français. Je n'avais plus besoin que d'un introducteur : Arnault me présenta. Qu'il prenne garde à lui : il n'est plus Dangeau, mais un maître des cérémonies.
Malheureusement, j'arrivai un peu tard, avec le gros de la foule. L'étrange maison que cette
maison de la rue de la Victoire ! Les minisires y apportaient leur portefeuille. Le gouvernement s'y faisait dans une pièce, et dans une autre un complot pour le renverser. Tous ces déjeuners, tous ces soupers, toutes ces journées, toutes ces nuits furent historiques. Parmi ce chaos, j'eus la joie d'être distinguée par M""" Bonaparte. Je la flattai, je lui plus, et tous ceux qui lui voulurent plaire aussi me firent des avances : si bien que je fus priée par le directeur Gohier de ce fameux dîner où Bonaparte s'invita chez lui pour le 18 brumaire, afin de détourner les soupçons.
Les Français , qui sont les plus respectueux des frondeurs, sont aussi les plus ponctuels des révolutionnaires. Chez eux, l'orage n'éclate jamais à l'improviste : à commencer par celui de 1789 que l'on pressentait plus d'un demi-siècle à l'avance. Il y avait un grand mois que le coup d'Etat de brumaire faisait l'unique sujet des conversations. Aussi, le matin du 18, quand je vis par les rues des officiers en grand uniforme, des troupes de cavalerie et des badauds échauffés, je n'eus point de surprise. Je pensai tout uniment : il paraît que c'est pour aujourd'hui.
Pouvais-je me dispenser de courir rue Chantereine? Tout Paris qui s'y rendait m'y eût emportée. J'arrive, Bonaparte venait de haranguer,
l'enthousiasme était au comble, on poussait des acclamations, on se pressait les mains, une émotion qui ne s'expliquait point se communiquait pourlant de proche en proche, on se félicitait sans savoir ce qui était exécuté déjà, ce qui se tramait encore, enfin chacun était assuré que son voisin ou lui-même avait sauvé la République. Mais vous n'attendez pas que je vous raconte le 18 brumaire : cela ne me regarde point; moi, je n'ai à voir que l'envers sentimental des événements.
La fin de la journée n'en valut point, à mon sens, le début. Le Général s'embourbait un peu. Il s'était mis en tête de prouver son respect des lois par le soin qu'il apporterait à les tourner. Le peuple n'y comprenait rien : il n'a que faire de la légalité, et les femmes ne connaissent que leur caprice. Or, notre caprice et la volonté du peuple était que Bonaparte fût placé à la tête du gouvernement. Fallait-il tant de formes? Enfin on y employa le reste du jour, et il ne se passa plus rien dans la rue.
En revanche, le lendemain, c'était double plaisir : la scène du drame étant transportée à Saint- Cloud, il y avait la partie de promenade, outre celle de jeter le gouvernement à bas. Je fis mettre les chevaux dès le matin ; je ne partis pas encore
D'UNE aïeule. 269
des premières : la route était encombrée déjà de voitures comme un jour de Longchamps. On avait fait toilette. Le froid était piquant, le temps gris, mais doux, et un soleil pâle souriait parfois entre deux larmes de pluie. J'en fus charmée. J'ai le goût des foules. Depuis mon aventure du 14 juillet, j'aime être coudoyée par le peuple, un peu froissée — un peu chiffonnée par lui. Je ferme les yeux, je m'abandonne; et je sens ce qu'on doit sentir quand un courant vous emporte et que l'on sait très peu nager, juste assez pour ne pas se noyer tout à fait.
Le 14 juillet! Cher et ancien souvenir! Retour de mon cœur vers le passé, de mon cœur toujours aussi ardent, toujours aussi jeune! J'eus mon premier amant le 14 juillet. Il sortait des rangs du peuple, il étaitle peuple lui-même, le peuple victorieux. Pourquoi n'aurais-je pas le dernier un jour d'effervescence pareil, et quel autre pourrait-il être que le triomphateur de la journée? Ce beau raisonnement fondé sur l'analogie me tourna la tête et me coupa l'appétit. Je restai court au mi-
ilieu de mon dîner, que je prenais au cabaret. Je m'égarai dans les jardins. Après deux heures
I d'attente, j'assistai à l'enfoncement des portes. Les grenadiers pénétrèrent dans le temple de la loi, baïonnette en avant. Ils en ressortirent près-
que aussitôt entraînant leur général, dont les vêtements déchirés témoignaient (on l'a nié, mais je l'ai vu), témoignaient, dis-je, que des poignards parricides s'étaient levés contre lui. Je me crus à dix ans de là et dans la salle Saint-Jean. Je tendis les bras vers lui, je poussai un cri d'amour et d'enthousiasme. Hélas! mon cri se perdit parmi cent mille autres, et je compris enfin que les temps n'étaient plus les mêmes.
Combien mon départ fut triste! Le jour tombait, chacun se hâtait de regagner la capitale; déjà le Bois de Boulogne dépouillé s'enveloppait de brouillard et de ténèbres. Les cochers ne faisaient plus claquer leurs fouets, le roulement même des voitures semblait plus étouiïé, et glacés par l'air froid du soir, les gais promeneurs de tantôt ne risquaient plus de propos joyeux. Moi, j'avais hâte de m'enfermer dans mon petit boudoir en rotonde. Je n'y ramenais pas Henri. Hélas 1 entenilrai-jo plus jamais rouler sur mon tapis, avec un bruit sourd, le fusil noir de poudre qui échappe à des mains impatientes, chaudes encore d'avoir combattu ?
Mais, je suis une femme raisonnable. Je n'ai jamais souhaité l'impossible, et il ne faudrait pas s'exagérer mes facultés de mélancolie. Je ne perdis donc point des jours et des semaines à me
D'UNE aïeule. 271
désoler parce que je n'avais point la destinée de Joséphine ou de M""" Fourès. Au contraire, je me résignai vite. Non que mon cœur fût infidèle; j'aimais toujours, mon amour avait seulement réduit de beaucoup ses prétentions.
Quand la gloire d'un homme est cause qu'on l'aime, le cœur, qui n'a point coutume de céder à de telles considérations, se rattrape en prenant à tâche de réduire le grand homme aux proportions ordinaires de l'humanité. Mon affection pour le Général, qui était bien platonique, ne me suggérait plus maintenant d'autres désirs. lime semblait que je l'eusse en quelque sorte possédé, si je fusse entrée dans son intimité, je dis dans la plus vulgaire et la plus basse : j'en devenais curieuse jusqu'à la folie.
La faveur de M""^ Bonaparte me fut précieuse. Ma vivacité lui agréait : elle aime fort le bruit qu'elle ne fait pas. Elle m'attira à Malmaison. J'y eus même, à plusieurs reprises, un appartement. Je n'en voyais guère plus le premier Consul. Il ne m'apparaissait que parmi sa cour. Si je le guettais dans le parc, c'était pour l'apercevoir à cent pas, et aussi militairement habillé, sanglé et boutonné que l'a peint Isabey. Jamais il ne m'avait adressé la parole. ArnauJt était plus heureux que moi : on lui tirait toujours les oreilles.
Mais Arnault était en passe de me rendre un petit service, il me le rendit : il me fit connaître Roustan, ce mameluk que le premier Consul a ramené d'Egypte. J'en fus bien joyeuse. Il n'y a point, pensais-je, de grand homme pour son valet de chambre; je vais donc approcher quelqu'un pour qui Bonaparte n'est qu'un homme.
Roustan n'est pas à la lettre un valet de chambre, et on peut lui faire sa cour sans se rabaisser trop. Il est mameluk, c'est-à-dire qu'il n'est point d'origine servile, mais les Turcs en ont fait un de ces esclaves destinés à gouverner en Egypte : il n'y a point que la constitution de l'an III qui ait des beautés.
J'invitai Roustan à dîner. Il est charmant. Accoutumé à des gâteries, il a gardé je ne sais quelles façons un peu puériles, qui font contraste avec sa force et son air mâle. On est obligé de le cajoler, de lui parler comme à un enfant ou à une bête favorite, et il vous répond d'un zézaiement plus aigu que celui de nos ci-devant incroyables. Il m'a fait pâmer : moi je suis du siècle où les Parisiens ne comprenaient pas que l'on pût être Persan.
« Monsieur Roustan, lui dis-je au dessert, j'ai un service à vous demander. » Il prit un air d'importance. « Yous couchez dans une petite cham-
D'UNE aïeule. 273
bre à côté de celle du premier Consul? » Il me répondit qu'il couchait en travers de la porte. « Eh bien! il faut que vous me fournissiez le moyen de passer dans votre chambre comme par hasard, très peu d'instants avant que le premier Consul sorte de la sienne. Je veux lui parler en secret, il faut que je le rencontre sans témoin, et dans un moment où il n'a point encore d'occupations. » Roustan prit plusieurs minutes de réflexion. Il pesa sans doute bien lentement tous les motifs pour ou contre. Puis il décida qu'il pouvait faire ce que je demandais, et il me fixa une heure pour le lendemain matin.
J'y fus une bonne demi-heure trop tôt. Le cœur me battait. Roustan m'accueiUit assez mal, à cause de ma précipitation. Je crois même qu'il m' allait mettre à la porte, lorsque le premier Consul l'appela. Il entra dans la chambre, dont il laissa la porte enlr'ouverte. Je ne pus rien voir, n'osant approcher; mais j'entendis. Bonaparte était au lit avec Joséphine ; je crus distinguer que celle-ci faisait quelques agaceries au mameluk, qu'elle aime beaucoup. Brusquement, Bonaparte dit: «Roustan, combien touches-tu par mois pour mon service? — Rien, lit Roustan. — Il paraît, dit Joséphine, qu'il n'est pas inscrit sur les listes, » Alors le Consul se met à invectiver les gens qui
avaient afl'aire de cela, et à déclarer impérieusement qu'il entendait qu'on y mît ordre.
Puis, tandis que Roustan lui passait sans doute des vêtements : « Mais, lui dit-il, pourquoi ne portes-tu pas le beau sabre que je l'ai donné?
— C'est Berthier qui me l'a pris. — Comment?
— Oui, en débarquant, il a voulu que je lui prête, et il a dit qu'il le rendrait à Paris, et quand je lui demande, il veut pas. » Là-dessus, Bonaparte eut un transport si violent que Roustan saisit la première occasion pour passer dans la chambre où. j'étais ; « Partez vite, me dit-il tout bas, il faut rien lui demander, c'est aujourd'hui un matin qu'il est en colère. » Je ne lui fis pas dire deux fois, enchantée du prétexte qui me permettait de revenir le lendemain.
Je revins, en effet, un peu plus tard. Roustan me reçut encore plus mal. « Ah! me dit-il, vous ne pouvez pas rester. Il est dans son bain, et il traverse toujours ma chambre jjour que je vas l'habiller dans la sienne. » Il arriva là-dessus ce qui était arrivé la veille, c'est que Bonaparte appela son mameluk. Roustan me laissa seule, toute déconlitc et si troublée que je ne trouvais plus par où sortir.
Tout d'un coup, juste vis-à-vis de moi, la porte s'ouvrit, le premier Consul parut, toujours ma-
D'UNE aïeule. 275
jestueux malgré sa petite taille, mais demi-nu et drapé à la Talma dans un linge de bain. Il me jeta un regard furieux et disparut sans daigner me dire quoi que ce soit.
J'avais failli tomber à la renverse. J'ai cherché bien des fois plus tard à démêler ce que j'avais dû sentir dans ce moment-là. Il me semble à tout prendre que l'aventure n'est pas si ridicule et de si minime importance. Elle fait de moi une privilégiée parmi toutes celles qui onL aimé cet homme en secret : car qui donc se pourrait vanter comm.e moi de l'avoir vu en un tel costume, autrement que sur la colonne de la Grande- Armée?