‹ Les confidences d'une aïeule, 1788-1863Chapitre 17 sur 21 · LA DERNIÈRE NUIT DE NOCE · texte numérisé non relu

LA DERNIÈRE NUIT DE NOCE

J'avais bien raison de dire que mon amour pour Bonaparte n'était pas un amour ordinaire. Je commence de comprendre ce qu'il signifiait : mon cœur souhaitait un maître. Les sentiments ont suivi les vicissitudes de la politique. La Terreur a enfanté des passions, le Directoire y a jeté l'anarchie. Nous désirions toutes un César pour rétablir l'ordre.

Il nous le fallait despotique, il nous le fallait glorieux, il nous le fallait militaire. Nous n'avions pas attendu jusqu'à présent pour chérir les défenseurs de la patrie. Mais, naguère, ils étaient d'héroïques enfants, et nous de folles amoureuses. Leur prestige nous éblouissait, et nous préférions

leurs caresses, qui avaient plus d'emportement. Aujourd'hui, c'est leur force et leur autorité qui nous plaisaient davantage. On ne se souciait plus d'être séduites, mais subjuguées. On ne prétendait plus aimer d'égale à égal et de pair à compagnon. Enfin on voulait des époux qui ne fussent pas à prendre et à laisser, et qui nous assurassent du lendemain.

Il faut bien faire une fin. Quand je vis cette vérité, c'était en 1806 : j'avais trente-quatre ans. J'étais dame d'honneur de l'Impératrice. Sa Majesté me dit un jour, à brûle-pourpoint : « Mille (elle me donnait ce petit nom d'amitié), Napoléon a songé à votre établissement. Je vous félicite. Il vous destine à l'un de ses compagnons d'armes qu'il aime le plus. Devinez qui. — Madame, je n'en ai aucune idée. — Eh bien! c'est le maréchal***, qui vient d'être créé duc de Spalato. »

N'ayant de ma vie aperçu le maréchal, je ne pouvais, en vérité, sauter de joie à cette nouvelle. J'en fus pourtant bien aise, puisque les intentions de l'Empereur répondaient à mon secret désir; puis j'étais fort touchée que Sa Majesté eût daigné s'intéresser à moi. J'avais lieu de m^en étonner. Bien que les devoirs de ma charge me missent à tout propos en la présence du souverain, jamais il n'avait paru m'accorder la moindre attention.

Il ne m'adressait la parole ni ne me regardait. Cela changea le soir même.

J'étais de service, et dans la chambre de ma maîtresse : l'Empereur y entra brusquement et, comme il fait, sans frapper. Il s'arrêta vis-à-vis de moi et me dit avec une concision toute militaire : « L'Impératrice a dû vous faire connaître les projets que j'ai sur vous? — Oui, Sire, fisje en m'inclinant très bas. Je suis profondément reconnaissaute à Votre Majesté. » Il me tourna le dos et se promena par la chambre. Puis il s'arrêta de nouveau sous mon nez ; il me demanda sèchement : « Combien y a-t-il de temps que vous appartenez à l'Impératrice? — Sire, j'ai ce bonheur depuis les débuts du règne. — Mais je vous ai vue auparavant, à Malmaison, je crois? ■ — Oui, Sire », balbutiai-je, confondue et dans l'admiration de cette mémoire véritablement princière, mais que j'eusse désirée moins fidèle. Il fut pour sortir, puis il s'arrêta, et, d'un ton bourru, mais qui n'était point malveillant : « J'espère, dit-il, madame la maréchale, que vous perdrez cette mauvaise habitude que vous avez d'écouter aux portes. »

Je faillis me trouver mal. Restée seule avec l'Impératrice, celle-ci voulut des explications. Je lui en fournis par à peu près. Elle fut prise d'un

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fou rire qui me gagna. Cela mit de la familiarité dans l'entretien, et m'enhardit à lui poser quelques interrogations touchant mon futur mariage. J'osai d'abord lui demander si l'Empereur en avait fixé la date. « Mais, répondit-elle, ce sera, j'imagine, pour la semaine prochaine. » Je tombai de mon haut. « Si vite, madame? Mais Votre Majesté ignore-t-elle que je ne connais pas du tout le duc de Spalato, et même que je ne l'ai jamais vu? — Bah ! qu'est-ce que cela fait? Il vous plaira. C'est un homme un peu brusque, tout jeune, il a votre âge, et qui a fait toutes les campagnes avec Napoléon. Il était marié à une espèce qui était de son rang d'autrefois, mais plus de son rang d'aujourd'hui. Il a même d'elle un enfant qui n'est âgé que de trois ans. On a trouvé des prétextes pour faire prononcer le divorce, et il brûle de contracter une nouvelle union mieux assortie. — Et en quoi sait-il si je lui conviendrai? — Yous lui conviendrez de tout point. Au reste, vous savez bien que l'Empereur se plaît souvent à fondre par des mariages l'ancienne noblesse avec celle qu'il a instituée. Mais, ajouta-t-elle de ce ton plus bref que savent prendre les souverains quand ils estiment qu'on leur réplique trop, vous êtes de mauvaise humeur ce soir, Mille, et vous ne semblez

pas apprécier la haute faveur que Sa Majesté vous fait, — Ah! madame, m'écriai-je, croyez que je l'apprécie. »

J'eus la permission de me retirer dans mon appartement. J'y répandis des larmes bien amères. Ah ! c'est qu'en vérité je jouais de malheur. Eh ! quoi ? A l'instant même où je me faisais du mariage une idée si raisonnable, la fantaisie de l'Empereur m'en imposait un aussi sot à peu près que les trois autres, et qui sans doute n'aurait point de meilleurs effets. Il y avait là de quoi décourager une bonne volonté plus décidée que la mienne.

Je n'étais pas au bout de mes peines. Je n'eus point l'heur devoir mon futur époux avant la surveille de la noce. Il débarqua chez moi (rue de Grenelle-Saint-Germain), tout poudreux et botté. Je le trouvai bien de visage, avec un large front, un grand nez, les yeux durs mais étincelants, de fortes lèvres et des petits favoris ébourifiés en coup de vent, — comme, au reste, ses cheveux, déjà rares au sommet de la tête, mais épais sur les côtés, — et comme son manteau, dont le pan était jeté sur son épaule, ne laissant voir que le haut collet brodé de son habit.

— Madame, dit-il d'une voix tonnante qui devait enlever les escadrons, je suis ravi de faire votre connaissance. Tout cela est bien un peu

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précipité; mais à la guerre comme à la guerre, et nous ne sommes plus des enfants.

Ces paroles ne signifiaient pas grand'chose, mais je ne me montrai point plus difficile que la cavalerie : je fus enlevée. Il avait l'air d'un bon... Ah! Dieu! j'allais écrire comme il parle. Enfin, le sans-gcne de ses dehors ne me désagréa point. J'ajoute qu'il s'était fait précéder par un envoi de présents somptueux : j'y comprends le jeune Hippolyte, son fils, que j'ayais dû installer chez moi dès le matin. Je lui avais meublé une chambre avec mille souvenirs de mon petit Charles.

Ilélasl me dis-je, tandis qu'il se couchait dans un fauteuil, il s'en faut de peu que je le trouve à mon goût. Quel dommage que je n'aie point le temps de la réflexion ! Je poursuivis tout haut : « Oui, monsieur, nous ne sommes plus des enfants, nous savons le sérieux des choses, et il est regrettable que nous ne puissions ni l'un ni l'autre inventer un prétexte qui nous permette de traîner un peu notre mariage, et de ne le point faire, si j'ose dire, par-dessous cuisse.

— Ah! ah! par-dessous cuisse! Vous êtes plaisante... Mais, madame, il n'y a rien à traîner, vu que je demeure trois jours à Paris. Demain le contrat, après-demain la noce; je pars vingt-quatre heures après.

— Vous partez?

— Certes, Vous n'imaginez point que je vais faire le pékin davantage.

— Mais pensez-vous m'emmener? »

Je me fusse révoltée s'il m'eût répondu oui; mais je fus outrée qu'il répondît non, et surtout qu'il ajoutât : « Je ne suis pas dans l'habitude de m embarrasser d'une femme en campagne.

— Voilà donc la destinée que m'a réservée l'Empereur! m'écriai-je toute en larmes.

— Ah ça! dit-il, seriez-vous plus novice qu'on ne prétend? Là, ne vous effarouchez point. Je n'aurais pas le loisir de vous donner des encouragements : je tombe de sommeil. Bonsoir. »

Il m'embrassa.

Cette familiarité me rendit la confiance. « Ah! monsieur, lui dis-je, je ne demande pas mieux que d'être une épouse dévouée, mais il faudrait se connaître. Au moins ne me laissez pas perdre une minute du peu de temps que vous passerez à Paris. Consacroz-moi votre journée de demain.

— La journée, non; mais vous me verrez le soir au contrat, où Leurs Majestés signeront.

— Mais, monsieur, nous ne pourrons rien nous dire.

— Eh! madame, nous causeronsla nuit d'après. Et d'abord qu'aurions-nous à nous débiter, ne nous

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connaissant guère? Vous n'espérez pas que je vous conte fleurette? Je suis bon pour le reste; mais, morbleu ! attendons le sacrement. Et, pour ce soir, bonsoir.

— Bonsoir, monsieur, t)

Je demeurai tout ébaubie, et encore plus de ma façon d'être que des événements. En retour de la douceur incroyable que je lui avais témoignée, j'eus un véritable accès de fureur quand il fut dehors. J'aurais bien voulu prendre ma revanche; mais, comme il m'avait prévenue, il ne daigna pas, le lendemain, me visiter dans l'aprèsdîner. Le soir, je n'avais garde de lui faire avanie. Notre contrat était une fête de cour, et je me voyais en représentation. Puis j'étais d'humeur engageante. Je portais un diadème de brillants. Mon corsage, fort décolleté, laissait admirer la beauté mûre de ma gorge, que deux festons de perles contournaient, avec une pendeloque en poire dans l'entre-deux. La jupe était de soie blanche unie, et le manteau de cour, de même étoffe, était brodé d'une'grecque mi-partie argent et or.

Le maréchal vint à moi assez galamment, et me fit un compliment mal tourné, mais dont l'évidente sincérité me toucha. C'était une sorte de juron admiratif. « J'avoue qu'elle est belle,

dit l'Empereur, s'approcliant; mais elle écoute aux portes. » Le maréchalne pouvait comprendre l'allusion : il crut que c'était un mot dont la finesse lui échappait, et il fît par convenance un grand éclat de rire. Puis il se retira dans une embrasure de fenêtre avec des officiers, et n'en démarra plus que ])our boire. Je crois même qu'il but beaucoup plus que de raison.

A l'heure où il est habituel qu'on se retire, je crus apercevoir qu'il faisait des projets avec les autres pour passer joyeusement la nuit. Je voulais au moins lui adresser la parole avant qu'il me quittât. Comme je m'approchais, je le surpris qui disait: «...Il faut bien, puisque je n'ai pas à Paris d'autre appartement que celui de la future duchesse, et il n'est pas convenable que je lui demande un asile avant demain. » J'y pensai tout d'un coup. Il me prit une peur bien ridicule. Je fus supplier l'Impératrice qu'elle me gardât auprès d'elle cette nuit-là, dans la chambre où je couchais quand mon service me retenait aux Tuileries. Mais ma curiosité était en éveil. Au fait, me disais-je, ou a-t-il passé la dernière nuit? Ses interlocuteurs lui posaient justement la question. Il rit à gorge déployée. « Eh! parbleu! au... » Je n'entendis pas le mot, mais le devinai facilement à l'hilarité générale.

L'Empereur se vint encore mêler au groupe et exigea qu'on lui fit confidence de ce qui égayait tout le monde si fort. On la lui fit, avec les circonlocutions qu'exige l'étiquette, lorsqu'on traite d'un pareil sujet en présence d'un souverain. Il daigna sourire. Il tira l'oreille du maréchal. Mais mon malheur voulut qu'il s'aperçût que je guettais. Il prit son expression la plus malicieuse. Sauf le respect que je lui dois, l'Empereur des Français ressembla pour une minute au polichinelle napolitain. « Ah! ah! fit-il, je vous y prends encore. Maréchal, méfie-toi de ta femme : elle a une très mauvaise habitude, elle écoute aux portes. »

Je ne pense pas que jamais mariée fût si troublée ni si désespérée la veille de sa noce. Le lendemain, il y avait bel et bien cérémonie nuptiale à Notre-Dame. Quel arrangement avait-on pris avec l'Eglise? Je n'en sais rien. Le fait est que l'on m'établit, par pièces authentiques, que mon premier époux était mort (ce que je n'ai jamais ouï dire et ne crois point du tout). Chrétiennement parlant, les deux autres ne comptaient pas. Le duc, ne s'étant point marié à l'autel la première fois, se trouvait libre, et comme il se remariait pour le monde, il n'était pas homme à se contenter d'une noce à petit bruit.

La magnificence de cette cérémonie me toucha fort. Cette foule dans l'immense vaisseau de Notre-Dame, un archevêque pour nous unir, des pages de Leurs Majestés nous tenant le poêle, la présence de Leurs Majestés elles-mêmes etde tous les grands dignitaires de l'Empire, qui pouvaient, en levant les yeux vers la voûte, y voir suspendus les étendards qu'ils avaient conquis, tout cela me disposa bien. Sans compter que le maréchal avait grand air. « Mon Dieu ! me disais-jc^, qu'il est puéril de ne point passer condamnation sur les petits ridicules de ce mariage, quand je sens qu'il s'en faut de rien... » Mais les diacres venaient à peine de poser sur l'autel le livre de l'Évangile, que mon mari donna des signes d'impatience fort incongrus. Il agitait ses jambes. Il se donnait de petites tapes sur les genoux. Je crois bien, Dieu me pardonne I qu'il cligna des yeux à l'archevêque pour le prier de faire vite. Je l'entendis qui jurait entre ses dents. Il va, pensai -je, commettre encore quelque sottise, et j'en avais la sueur sur le front.

Je poussai un soupir de soulagement quand on se leva pour sortir. Mais aussitôt les félicitations reçues, comme on ouvrait les portes et que je voyais avec ravissement sur le parvis une multitude assemblée là pour nous et pour les équi-

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pages de la cour, il se mit à hâter le pas, de sorte que le cortège en fat rompu. Je ne pus suivre, retenue par les deux pages qui portaient la traîne de mon manteau. Dès la porte, il se mit à regarder dans tous les sens comme un oiseau effarouché; et enfin il cria de cette voix retentissante qui n'est convenable que sur les champs de bataille : « Mais où diable pourrais-je donc?... » Ah! non, je ne puis écrire en vérité ce qu'il cria. M'entend-on? Eh ! oui, c'est cela. Il est incroyable, mais c'est cela ^

Toute l'assistance rit de bon cœur. Je vous jure que moi je ne riais pas. A la fin, me dis-je, c'en est trop, je lui riverai son clou. Il se fallait tenir encore assez longtemps, à cause d'un souper que nous donnions. Mais le duc mit assez brutalement son monde à la porte sur le coup de minuit. On en chuchota. Le dernier invité parti, je m'arrêtai debout au milieu du salon et je dis :

— Vous avez bien de la hâte, monsieur.

— Sans doute.

— C'est peut-être comme après la messe ?

— Ah! ah! (Il rit très fort. Puis nous gar-

1. On conte la même chose d'un autre maréchal, dont le nom est plus historique que celui du duc de Spalato. 11 se peut que le fait se soit présenté deux fois. Ce sont les petites misères da l'humanité.

dames un peu le silence.) Eh bien! reprit-il, montons-nous dans la chambre nuptiale?

— Nous y montons, dis-je.

Je l'y laissai pénétrer, et je m'assis dans une causeuse près du feu. Il se mit à tourner autour de moi. Il dit à la fin :

— Je ne suis pas fâché d'enlever mes décorations.

Je laissai tomber l'allusion.

— Vous m'entendez? fit-il.

— A merveille, mais il m'importe peu que vous les enleviez ou non.

— Ah! ah! (Il rit plus fort.) Vous prétendez donc que je les garde pour... En grande tenue, alors?... En armes?...

— C'est vous qui ne m'entendez pas. Je ne plaisante point. Je vous parle sérieusement et vous invite à faire de même. Asseyez- vous là et ne tournez pas ainsi.

— Mais, ma petite chatte, nous serons bien mieux, pour nous entretenir, dans notre lit.

— Nous serons bien mieux sur des chaises.

— Cela signifie que vous n'êtes pas autrement pressée de vous coucher.

— Pas autant que vous, ce matin, de...

— Ah!... oui, vous avez de Tesprit et j^en suis dépourvu. Vous me battrez à ce jeu-là. Je vous attends à l'autre.

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— Vous m'y attendrez longtemps.

— Ah ! ça, qu'est-ce que vous voulez bien dire avec vos insinuations ?

— Je n'insinue pas, je déclare que vous vous trompez joliment, si vous imaginez passer une nuitaussi agréable queladernièreetlaprécédente.

— Plaît-il?

— Je dis que l'Empereur nous a mariés sans que nous en eussions l'un ni l'autre aucune envie, et qu'il a bien fallu céder; mais que sa volonté n'a plus d'effet après le seuil de cette chambre ; que je suis libre, et que si vous avez des bêtises en tête, vous ferez bien de vous en aller passer vos fantaisies au même endroit qu'hier et avant-hier.

— Vous êtes folle, je crois, et depuis quand est-ce qu'on se marie pour aller après oii vous dites ?

— Et depuis quand, monsieur, est-ce qu'on se marie comme nous avons fait? Pensez-vous qu'il soit agréable d'épouser un butor mal élevé qui ne sait faire figure ni dans une fête ni dans une cérémonie, et qui beugle des saletés sous le porche de Notre-Dame?

— N.. d. D... ! je vous apprendrai la politesse, moi aussi, et qu'on ne parle pas à son mari sur ce ton-là.

— Ah! tant pis, je vous déviderai mon rouleau jusqu'au bout. Pensez-vous qu'il soit agréable,

quand on est ce que je suis, d'épouser un homme de votre sorte? '

— De ma sorte? Un maréchal de France! Un duc de l'empire !

— Oui, dites-moi vos origines et nommez-moi vos parents. Vous vous êtes marié une première fois : avec qui? Avec une petite grisette, disent les uns; les autres prétendent que c'est avec une ancienne fille du Palais-Égalité. Au surplus, tous s'accordent à dire que vous n'eûtes pas le moindre grief contre elle, et que c'est une indignité de plus de l'avoir abandonnée. Voilà l'homme que vous êtes, et vous devez vous estimer bien heureux que j'aie consenti à vous donner la main devant un archevêque, dans la cathédrale de Paris !

Il étouffait de colère.

— Quel homme je suis, cria-t-il, quel homme je suis!...

Une bordée de jurons lui débarrassa la langue et il repartit tout d'un coup :

— Quel homme je suis? Je suis un enfant du peuple, il est vrai. Engagé à seize ans, j'en avais vingt-quatre quand j'ai fait la campagne d'Italie, et j'étais chef de brigade ! En Egypte, je fus nommé général! Je suis maréchal de France!

— Je ne vous demande pas vos étals de service.

— Six campagnes! onze blessures?

— Ne me les montrez pas.

— Vous les verrez, pourtant.

— Croyez-vous?

— Je vous le jure, et c'est bien de l'honneur que je vous fais.

— Merci donc... Ah! bien de l'honneur? Et comment cela?

— Parce que je suis une des gloires de ma patrie, et que je vous ai fait, je le répète, bien de l'honneur en vous épousant, vous qui n'êtes...

— Ne le dites pas. Vous ne m' étonneriez même plus. Je m'attends à tous les gros mots.

— Non, je ne lâcherai pas de gros mots, mais je vous dirai tout ce que je sais et tout ce que je pense de vous. Vous vous êtes mariée une première fois en 1788, avec un marquis. Vous lui avez fait porter plus de cornes qu'il n'est d'usage aux animaux de nos climats.

— C'est peut-être son exemple qui vous a tenté?

— Je vous réponds que vous ne me coifferez pas de même sorte.

— On verra.

— Vous avez divorcé après vous être enfuie. Vous vous êtes mariée une seconde fois, en 1793,

avec un paysan; oui, un paysan que moi je vaux bien, j'imagine.

— Qu'importe le paysan, si je l'ai traité comme le grand seigneur?

— Vous n'y avez point failli. Ensuite vous êtes partie à la suite des armées. On perd votre trace, mais je sais par expérience à quoi s'occupent les femmes qui font campagne.

— Bien. Ensuite?

— Ensuite, vous êtes revenue à Paris après thermidor, et vous avez fait un troisième mariage avec un muscadin, que vous avez abandonné au bout de six mois. N'est-ce pas là un abus du divorce véritablement scandaleux?

— Je vous conseille de juger ainsi. Ensuite?

— Ensuite, n'est-ce pas tout!

— Non, monsieur, ce n'est pas tout, et vous avez oublié le plus beau.

Je me levai. Je devais être imposante.

— Savez- vous, dis-je, savez-vous oii je me suis cachée après le 18 fructidor?

— Non, ma foi, cela, je ne le sais pas.

— Eh bien, connaissez-moi donc : je me suis cachée... (Je me croyais plus d'audace. Le mot ne voulut pas sortir.)

Je repris, en riant très fort :

— Je me suis cachée, monsieur le maréchal,

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précisément où vous avez passé la nuit hier et avant-hier. Vos informations à présent ne laissent plus rien à désirer.

Je pensais l'avoir écrasé. Il se leva. Ah! qu'il est grand ! Le plus beau des deux, c'était lui. Il marcha sur moi. J'étais comme fascinée et le regardais dans les yeux. Il leva sa large main. Je vis venir le coup et ne fis pas un g'este pour l'éviter. Puis je retombai sur ma chaise, muette, sans larmes...

Il m'a battue. Je l'aime.

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