SINGULIER SOUPER DE CARNAVAL A VENISE
Le maréchal, mon époux, souhaitait depuis longtemps visiter la ville de Spalato dont il porte le nom. Il n'eut de liberté qu'en 1809. Nous devions nous embarquer à Trieste. Nous en profitâmes pour faire un séjour en Italie, où le viceroi nous avait maintes fois invités : Eugène portait au duc une afTection toute particulière. Je n'étais pas à mon premier voyage, mais je me réjouissais de celui-ci comme un enfant qui n'a jamais rien vu. Il est vrai que les précédents ne furent point des parties de plaisir sans mélange. Mon début fut l'émigration, ensuite le retour de l'émigration, et puis ma tournée militaire. J'y
connus l'amour, qui vaut toutes les commodités. Mais qui vous dit que l'amour ne m'accompagnait pas cette fois encore, et qu'il ne me manquait donc rien?
Je Favoue, j'étais amoureuse à trente-sept comme à vingt ans, et amoureuse de mon époux. Ah! c'est trop peu dire, j'avais un culte pour lui. Je lui appartenais depuis trois ans et j'étais encore sans reproche. J'étais la plus vertueuse des femmes comme la plus soumise. Il n'avait plus sujet de me battre; et néanmoins, il ne s'en privait pas à l'occasion, je crois bien que c'était par habitude et par tempérament. Au reste les coups arrivaient toujours à propos, lorsque la monotonie de mon bonheur était sur le point d'en atténuer la vive impression. La violence est le ressort de l'amour. Mais au fait cela ne regarde personne. Et s'il me plaît à moi d'être battue?
Ce fut donc un vrai voyage de tourtereaux ; et il n'y eut point de nuage, sauf une querelle que me fît le maréchal depuis Milan jusqu'à Venise. Ah! cela n'était point justifié, il n'avait rien à me reprocher qu'un peu d'humeur, qui se comprend : son caprice de quitter Milan lui était venu si soudain, il m'avait si précipitamment jetée dans ma calèche, que mes femmes n'avaientpas eu le temps de me chausser. J'avais dû faire toute la route
pieds nus, jusqu'à Vérone, où il me permit enfin d'aclieter des souliers.
. Mais j'allais voir Venise, et cela me consolait. Nous y arrivions en plein carnaval, et y devions logera l'auberge comme des gens de rien du tout, au lieu d'être reçus en des palais, dont j'avais assez. Une barque nous prit à Mestre ; elle nous laissa au quai des Esclavons. Les merveilles de l'architecture me touchent peu, je ne fais attention qu'aux choses vivantes; je ne poussai donc pas trop de cris à la vue du palais des Doges, mais je fus enchantée de la foule des dominos que je vis s'ébattre sur la Piazzetta et sur la place de Saint-Marc, et des pigeons qui se posaient familièrement sur l'épaule ou sur la tète de tous ces gens-là, qui venaient intriguer les masques de près, enfin qui faisaient aussi leur carnaval. Nous fûmes à l'auberge dans une gondole, et je trouvai du charme à cette embarcation bizarre, toute de noire tendue et peinte comme un cercueil : je ne sais pourquoi l'on goûte toujours ce contraste lorsque l'on a le cœur joyeux.
Aussitôt débarqués, nous revêtîmes masques et dominos, et revînmes nous mêler dans la foule. Je n'en ferai point le tableau. Sauf que l'on se trouve en plein air et sous un beau ciel, avec une décoration magnifique, cela ressemble à la cohue
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des bals de l'Opéra que tout le monde connaît. Je veux dire ceux de l'ancien régime, car ceux d'aujourd'hui sont fort en décadence. Je me promenais parmi ce monde, bien curieuse, bien réveillée, un peu fâchée pourtant de n'y connaître âme qui vive et de rester toujours pendue au bras de mon mari. Je n'aime guère qu'on me puisse prendre pour une provinciale, même chez les étrangers, et j'aurais donné cent louis pour trouver à intriguer quelqu'un.
Je n'avais pas besoin d'en faire la dépense. Car il m'arriva ce jour-là, sans débourser, une vraie aventure de carnaval. Ce ne fut point en ville, mais à l'auberge, quand nous y rentrâmes pour le souper.
On menait dans la salle commune un tel bruit que le maréchal nous voulut faire servir dans notre chambre. Je le suppliai de ne vouloir plus, et si plaisamment, si adroitement qu'il n'y avait pas moyen de me résister. Il se hâta donc de mettre les mains sur deux chaises, à un bout de table ; et moi j'allais me découvrir le visage, quand je vis soudain, tout juste à côté des places qu'il marquait pour nous... Non, je n'en crus pas d'abord mes yeux; mais j'ai une mémoire excellente, je ne me trompe jamais. Et puis, à vrai dire, le personnage n'avait point changé, sauf
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l'habit approchant delà dernière mode, non sans quelque chose de suranné qui sied aux hommes déjà mûrs. Je pense que les cheveux grisonnaient, mais la poudre, dont quelques entêtés gardent l'usage, dissimulait cela, et elle donnait au visage un air aussi jeune, aussi animé que voilà vingt ans. Mais je parle par énigme, je n'ai pas encore lâché le nom. Eh bien! j'avais, assis tout contre moi, le marquis, eh oui! le marquis de B..., mon premier époux.
Je n'avais pas eu le loisir encore de décider si j'en devais être fâchée ou contente, quand j'aperçus qui faisait vis-à-vis au marquis deB..., et qui allait en conséquence être assis à côté du maréchal. C'était M. Nicolas, le second. Celui-ci était bien changé, au contraire, non de visage, mais de façons. L'hercule n'était point dégrossi, mais il avait cette importance des gens puissamment riches, un costume très propre, et l'élégance qui s'achète chez le tailleur, qui est la seule où l'on puisse prétendre quand on n'est pas né. « Ah ! me dis-je, voilà qui est impayable : il ne manque plus que Sainte-Foy. » Mais une chaise demeurait libre à côté de Nicolas, et renversée contre la table. J'eus un pressentiment qui ne fut pas trompé. L'instant d'après, mon Sainte-Foy faisait son entrée. Il avait dû se mettre en retard à sa toi-
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lette, qui était du meilleur ton. Il me parut qu'il était le plus reconnaissable des trois, toujours svelte, grand et fort, avec ce je ne sais quoi que j'avais gohé naguère, et que j'enrage de ne pouvoir désigner plus clairement. — On se récriera : cette rencontre est impossible. Je jure qu'elle est vraie. Je ne sais pas s'il est, comme on affirme, une providence pour les ivrognes. Il en est une, à coup sûr, pour les farces du carnaval, et voilà une preuve irréfutable de l'existence de Dieu.
Je ne démêlai d'abord que le comique de la chose et j'en voulus tirer tout le parti. Je gardai le masque, ce qui me fit dire par le maréchal : « Youlez-vous souper avec cela sur le visage? Otez-le. — Non, monsieur, je ne me démasquerai pas. — Quelle fantaisie ! — Nous sommes en carnaval, et je prétends intriguer : je ne l'ai pas encore fait de la journée entière. » Il rit un peu trop bruyamment. J'en fus humiliée à cause des trois autres, et surtout de Sainte-Foy qui a les façons anglaises.
« Et qui donc, reprit le duc, intrigueriez-vous ici, oii vous ne connaissez personne? — Les premiers venus... tenez : nos trois voisins. ))Le maréchal, qui n'a pas le genre de Sainte-Foy, pensa que je badinais pour engager une conversation, à quoi il ne voyait aucun inconvénient. Il donna
dans mon badinage et me dit : « Présentez-lesmoi donc : cela est convenable, puisque je suis votre mari. — Cela est plus convenable que vous ne pouvez dire, et je n'y manquerai pas. Mais, d'abord, je leur vais poser une question. Messieurs, vous connaissez-vous? »
Le marquis, d'éducation française, n'affecta pas une politesse si compassée. Il mit de l'empressement à me répondre : « Eh ! non, madame, je n'ai pas l'honneur de connaître ces messieurs. — Ni moi », dit Nicolas, fort gêné, mais fort heureux de jouer un rôle dans une aventure de ce goût. J'interrogeai des yeux Sainte-Foy, qui répondit un peu sèchement : « Ni moi, madame. »
« Ce n'est point, reprit le marquis, la première fois que le hasard nous réunit à cette table: mais je viens seulement d'observer que ces messieurs et moi sommes compatriotes. — Vous êtes bien mieux, dis-je, et vous avez une sorte de parenté par alliance, dont vous no vous doutez pas. — J'en suis fort honoré, madame, » répliqua le marquis deB..., qui en devait être le moins honoré des trois. Les deux antres s'inclinèrent simplement.
« Maintenant, dis-je, ilfautque je vous présente à mon mari, qui est maréchal de France et de la première noblesse impériale. Je ne vous dis pas son nom, sans quoi il n'y aurait plus d'intrigue.
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et vous allez me jurer d'abord que les vôtres ne seront pas prononcés. » Ils jurèrent en riant. C'était une bonne précaution, car je pense que le maréchal devait au moins connaître le nom du marquis.
C'est par lui que je commençai. « Monsieur, dis-je au duc de Spalato, monsieur que je vous présente est de la plus antique noblesse. C'est un homme délicat, un peu perverti, fort blasé. Il était déjà presque vieux dans sa première jeunesse, mais il m'a tout l'air d'être resté incroyablement jeune dans son âge mûr, dont je le félicite. Il n'a point approuvé la Révolution française, non qu'il eût des principes contraires bien arrêtés, mais cela n'était point dans ses goûts et dans la couleur de son esprit. Paris n'avait plus d'attraits à ses yeux. Il est parti, j'imagine, pour l'émigration, oii il a trouvé plus de privations que de divertissements. Je le plains, mais d'ailleurs cela n'a pas nui à sa santé. Je n'en puis dire davantage et je le prie de poursuivre lui-même, car, à partir de ce point-là, ma clairvoyance est en défaut.
— Madame, dit le marquis, j'obéirai. Sachez donc que vous n'avez pas dit un mot qui ne fût exact. J'ai pu reparaître en France au début de l'Empire, et, grâce àlabonté du Souverain, je suis rentré en possession d'une partie de mes biens.
L'on ne m'a point rendu de terres, mais des rentes : cela est plus facile à emporter, et il me convenait. J'étais un peu dégoûté du mariage, après certains ennuis que j'avais eus, et un peu de la société de Paris oij je ne retrouvais plus mes habitudes. Je préférais pour l'avenir le célibat et la liberté de courir. Je vais au-devant du plaisir en tous lieux du monde où il se trouve : il vaut bien que l'on se dérange. Je suis accommodant et point d'humeur sombre, comme sont les jeunes gens d'aujourd'hui. Mon cœur se contente de peu, comme mon estomac. On dit que j'ai aussi peu de cervelle qu'un oiseau : je ne le nie point. Je suis en joie, comme les oiseaux du ciel, pour un peu de soleil et pour un peu de musique. C'est pourquoi l'Italie est mon pays de prédilection, et je suis venu passer le carnaval à Venise.
— Monsieur, dis-je, je vous remercie bien. Passons à votre vis-à-vis. (Maître Nicolas, qui est naturellement timide, rougit fort.) Eh bien, disje, monsieur a ses origines dans le peuple. Mais il est né au moment où les distinctions de castes s'abolissaient, où l'égalité était triomphante, où nous venions de sacrifier nos privilèges sur l'autel (le la patrie. Les plus humbles en ce temps-là levaient les yeux bien haut, dageons qu'il a fait comme les autres. Il avait une intelligence peu
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commune et une volonté résolue : puisqu'on ne devait plus parvenir que par son mérite, il était en droit de prétendre à tout. Mais je soupçonne qu'il est passionné. Gageons encore que s'il fut ambitieux, ce ne fut pas de la fortune seulement. Peut-être que son cœur eut aussi des visées un peu téméraires. Ah ! je me risque trop et vais compromettre ma réputation par un douteux horoscope. Tant pis, je n'en démords pas. Je suppose donc que l'amour ne vous a pas trop souri, mais que la fortune a fait mieux. Je juge ainsi à vous voir nippé do la sorte. M'est-il pas vrai?
— Plus vrai que vous ne pensez. J'avais quelque génie pour le commerce, et après avoir tenté, mais en vain, de l'agriculture, je fis des spéculations sur les biens nationaux, qui réussirent. Lorsque j'eus des fonds suffisants, je devins fournisseur des armées. S'il n'y avait une grossièreté insupportable à se targuer de son argent, je vous dirais que j'en ai amassé beaucoup. J'en jouis du mieux qu'il est possible ; je voyage, comme notre noble convive, à la recherche du plaisir et de la dépense. Et pour tout dire, je suis venu passer le carnaval à Venise.
— Monsieur, lui dis-je, je vous fais compliment. Vous êtes l'un des triomphateurs du tiers état, et vous représentez, si je puis dire, l'esprit
conquérant de la Révolution. Monsieur (et je désignai Sainte-Foy) en représente le goût, le luxe et les élégances. Oui, il fut un temps où, lasse de sa rudesse lacédémonienne, la République prétendit aux grâces et aux raffinements. Quelques maladroits s'avisèrent tout uniment de copier l'ancien régime. On peut dire néanmoins que le nouveau eut son genre particulier, que personne n'a su attraper comme monsieur. Né de petite bourgeoisie, j'imagine, et sans biens héréditaires, il dut sa fortune aux hasards du jeu, qui lui sont plus souvent favorables. En dépit du proverbe, il eut aussi des chances d'une autre sorte : il plaisait, par cette allure dégagée que vous lui voyez encore ; mais il ne plaisait qu'un temps. Qu'importe, s'il n'aimait qu'un temps lui-même, et s'il était sûr, en perdant ses avantages de la veille, d'enlever une autre position le lendemain? Je n'ai pas besoin de l'interroger sur la suite de sa vie. Sa destinée n'a point changé, non plus que lui-même. Il n'a pas vieilH, et ne vieillira jamais : il ne saurait point. Il joue, il gagne encore, il brille, il plaît toujours, il se divertit soi-même et les autres, il a couru d'abord Paris, il court à présent le monde, à la recherche du plaisir, et, pour conclure ainsi qu'ont fini les deux autres, il est venu passer le carnaval à Venise. »
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Sainte-Foy daigna sourire à ce portrait, qui était pour le flatter. « Madame, tit-il, cela est merveilleux, et j'affirmerais que vous êtes sorcière, si je pensais qu'il y en eût. Je crois seulement que vous êtes physionomiste, et j'avoue sans détour que vos jugements sont d'une sûreté extraordinaire. » J'avais bu du vin de Champagne, je perdis toute mesure : « Physionomiste! m'écriai-je, nous allons voir si vous l'êtes, vous, messieurs, et ce que vous penserez de moi. » Aussitôt je me démasquai. Je n'ai pas changé de visage, ni vieilli, j'espère bien, plus que Sainte-Foy, et l'on ne m'oublie pas si aisément. Tous me reconnurent à l'instant même, et de plus, Nicolas reconnut le marquis, son ci-devant maître, dont le visage ne l'avait point jusqu'alors frappé. lien parut un peu déconfit. Sainte-Foy était incertain de la mine qu'il fallait faire. Pour le marquis, il jeta un regard tout pétillant au duc, mon nouvel époux.
Il fut aussi le premier qui sut que dire : « Ah ! fit-il. madame, il n'est pas besoin d'être physionomiste, il ne faut qu'avoir des yeux pour apercevoir que vous êtes la plus agréable femme qui se puisse rencontrer. Je plains ceux qui ne vous ont vue qu'une fois. Ils ne doivent pas souhaiter d'autre bonheur que celui de vous revoir. Aussi ne comptez point que ce soir nous nous résigne-
rons volontiers à quitter votre compagnie si vite et pour jamais. Le carnaval autorise bien des libertés. M. le maréchal voudra bien que nous passions toute cette nuit ensemble et que nous mettions en commun les ressources de divertissement que Venise peut nous offrir. — Parbleu ! oui, s'écria le maréchal, et ce n'est pas moi qui contredirai jamais à ces brusques amitiés qui se nouent sur le champ de bataille. » Il a des mots heureux.
Je ne sais pourquoi ma gaieté était tombée tout d'un coup dès que j'avais retiré mon masque, dès que je m'étais sentie reconnue par tous ces hommes à la fois. J'en fus même si étrangement troublée que je désirai d'être seule. Je pris prétexte de quelques arrangements à faire à ma toilette pour remonter dans ma chambre, tandis que le maréchal continuerait à boire avec ses frères d'armes.
Voilà, pensais-je, quatre hommes qui sont autour de la môme table, et qui savent tous les quatre, jusque dans les moindres détails, comment je suis faite. Cela me paraissait effroyable. Il est bien étrange que des sentiments de cet ordre ne vous viennent qu'à trente-sept ans. Mais je me laisse toujours emporter par le courant, je suis à la merci des événements, je ne sais pas m'élever au-dessus pour les juger de haut. 11 faut que j'aie
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les choses sous mon nez pour les voir : c'était bien le cas ce soir-là, où mes quatre maris faisaient le carnaval ensemble.
Mais, j'y songe, aventure pareille m'était arrivée déjà (sauf pour le nombre). Mais oui, j'avais bien vu — ah ! Dieu , cela m'avait paru si ordinaire que je n'en ai pas fait mention en ces confidences — j'avais vu réunis, dans le même cercle, deux hommes ou même trois, naguère comblés de mes faveurs, et je ne m'en étais point choquée. Comment! à de certaines heures où le cœur qui déborde ne se soucie point de ce qui est convenable, j'avais bien fait ce rêve de vivre dans Tunion parfaite avec deux de mes plus tendres favoris, comme Henri et Charles. J'eusse aimé qu'ils fussent bons amis. Je me sentais capable de me partager entre eux : l'un ni l'autre n'y eût rien perdu.
Pour quelle raison à présent m'efîarouchaisje? Est-ce parce que ceux-ci avaient été tous les quatre mes maris légitimes, et un mari légitime est donc un animal particulier? Mais cela n'irait pas à moins qu'à condamner le divorce, qui est une si belle invention. — J'ai déjà dit que je ne prends pas la peine de raisonner tous les jours, mais que je vois juste quand il me plaît. J'en arrivai donc à ces conclusions : que le divorce est assurément
d'un usage indispensable; qu'il est une correction nécessaire aux inconvénients qu'aurait l'indissolubilité du mariage ; mais qu'il n'est pas si louable quand il ne sert que de moyen pour tourner les lois de la société et pour nous ramener à celles de la nature ; que même à s'en tenir aux lois de la nature, non pas brute, mais civilisée, on tolère qu'un homme soit polygame, mais que la délicatesse des femmes ne s'accommode point de ces facilités; qu'il se pourrait bien, contre toute apparence, que la femme fût destinée à ne connaître qu'un homme, et surtout à n'être connue que d'un seul; que le mariage, dans ce cas, ne serait pas une tyrannie arbitraire, mais une institution naturelle; que les maris, enfin, seraient bien des animaux particuliers ; et qu'en un mot, il est toujours gênant d'en avoir eu quatre, qui soupent ensemble.
Moi qui me pique d'être femme de la tête aux pieds, ne l'avais-je été jusqu'alors qu'a demi, n'éprouvant pas cet instinct de réserve qui me semble un des attributs de mon sexe ? Bah ! qu'importe le passé, puisque cet instinct s'éveillait à la fin en moi? Et j'étais fière qu'il s'y éveillât. Lorsque nous devenons meilleurs, une joie secrète nous en avertit. Je la sentais bien. Elle s'assaisonnait d'un trouble pareil à celui qui agite l'âme des
criminels impunis; c'est qu'en effet, je pouvais goûter sans inquiétude mes scrupules, mes remords mêmes, et mon tardif amendement: si mes trois premiers maris savaient tout, le quatrième ne savait rien.
Je descendis dans les meilleures dispositions de m'amuser, et je nV faillis point. Nous prîmes une gondole et nous fîmes débarquer à la Piazzetta. Le marquis m'ofîrit son bras. Le maréchal marchait derrière, en grande intimité avec maître Nicolas. Sainte-Foy se tenait à l'écart.
Le marquis me pressa doucement : « Eh bien! me dit-il, Emilie, je vous ai reconnue. — Ah! monsieur... — Je vous forais bien des reproches, mais je n'ai pas le loisir. Et puis vous avez parlé de moi si avantageusement! Vous avez jugé avec plus de vérité que vous ne pensez vous-même. Je n'étais guère jeune quand vous m'avez connu, mais je ne le suis guère moins à présent. J'ai conservé, comme vous dites, les façons de l'ancien régime, et nul, à l'heure qu'il est, ne se trouve encore plus capable que moi de faire une politesse. »
Singulier effet des souvenirs ! Jadis il ne m'avait guère émue, même le jour de ce premier baiser sur les lèvres... Je fus toute hors de moi de penser qu'après vingt ans, j'allais tâter du
même plat. Je lui dis que je saurais toujours bien m'arranger pour passer dans sa chambre, quand nous rentrerions à l'auberge. Puis je le quittai bien vite, pour n'exciter point les soupçons, et je m'emparai de Nicolas.
« Ah! me dit-il, je ne couche plus dans une grange, mais vous me faites regretter que l'on ne passe point dans ma chambre par une lucarne de la vôtre. » Je fus un peu déconcertée; mais je m'avisai que je ne m'étais pas vraisemblablement engagée à grand'chose avec le marquis, vu son âge et les aptitudes que je lui connaissais. Je ne me fis prier que par décence, puis j'ordonnai à Nicolas de nous quitter sous un prétexte, de courir à l'auberge et de m'y attendre.
Mais aussitôt, je fus piquée que Sainte- Foy tout seul ne m'eût rien proposé de déshonnôte. J'avais eu toujours une faiblesse pour lui. Je pris son bras. Comme d'ordinaire, il se trouvait tout bête en ma présence et ne sachant point ce qu'il était de bon ton de risquer. « Voyons, lui dis-je, Sainte-Foy, ne sentiras-tu jamais la différence des occasions? Il n'eût pas été de bon goûl que, le soir de notre divorce, nous fissions des enfantillages; mais nous serions bien sots aujourd'hui, après dix ans, et par une nuit de carnaval... » Son visage s'illumina : « Est-il possi-
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ble?... balbutia- t-il. Ah! femme adorable, excuse ma fatuité : j'ai toujours pensé que tu m'aimais un peu. — Je n'en sais rien, lui répondis-je, mais tu me plais infiniment, ce qui vaut bien mieux. Esquive-toi et va m'attendre ; mais ne t'impatiente point, je ne pourrai guère me rendre libre avant deux heures d'ici. »
J'étais quand même un peu étourdie. « Au fait, me dis-je, on prétend que dans les grands périls et dans les accidents, par exemple quand on fait une chute mortelle, on voit dans une seule minute toute son existence en raccourci. Ainsi verrai-je la mienne ce soir. Et où est le mal de refaire en une nuit ce que j'ai pu légitimement faire en vingt années? La moralité ne saurait consister dans la durée ni dans les intervalles. »
Je me payai, ou ne me payai pas, de ces belles raisons. En attendant, je demeurai seule avec le marquis et le maréchal, qu'il s'agissait d'égarer. Cela ne fut point difficile : il avait toujours le nez en l'air. Tandis qu'il admirait de magnifiques verreries de Murano, nous disparûmes. Il ne sait pas un mot d'italien, pas même pour s'expliquer avec un gondolier. Puis il devait commencer par nous chercher de toutes parts, et se perdre sans doute dans les ruelles avoisinant la place. J'avais bien la moitié de la nuit.
Je ne me trompais point. Je ne rentrai cependant que bien juste à temps dans ma chambre. Je n'étais pas plus tôt dans mon lit qu'il arriva tout en colère. J'eusse dû prendre les devants et l'accabler de reproches de nous avoir abandonnés. J'étais si distraite que je n'y songeai plus. Ce fut moi qui essuyai l'orage, et pis encore.
Ma conscience commençait de me tourmenter. Il se radoucit, quand il me vit si rêveuse : « A quoi penses-tu? me dit-il. — Je pense... » Mais en vérité, je ne pouvais pas lui dire à quoi.
Je pensais, — il faudrait un père jésuite pour résoudre ce problème délicat, — je pensais : « Avec lequel des quatre peut-on dire que j'ai trompé les trois autres? »