‹ Les confidences d'une aïeule, 1788-1863Chapitre 19 sur 21 · HIPPOLYTE, OU LE ROMANTISME · texte numérisé non relu

HIPPOLYTE, OU LE ROMANTISME

Le plus grand malheur de ma vie m'arriva en 1812. Le maréchal fut tué pendant la campagne de Russie. C'est la seule fois que j'aie été veuve, bien que j'aie eu quatre maris. Je trouve cela piquant. Du moins je fus plus veuve que pas une femme. Il ne me souvient pas d'avoir jamais pleuré si abondamment. Je tombai ensuite dans un accablement incroyable, qui faillit devenir fatal à deux personnes : car je portais dans le sein un gage de mon époux. J'accouchai d'une fille dans les premières semaines de l'année suivante. J'avais un fils, âgé de trois ans révolus. Mais la maternité ne me consolait point. J'y trouvais même, en ces conjonctures, une amertume qui me la rendit haïssable pour plusieurs mois.

J'avais pourtant bien des dispositions à ce sentiment. Il s'était fait jour en mon cœur à plusieurs reprises, au cours de ma carrière si brève encore, mais si fournie de passions et d'aventures; et je ne saurais oublier le délire maternel qui me transporta, lorsque le duc de Spalato m'envoya, parmi ses présents de noces, son fils du premier lit, Hippoly te, né en 1803. Au reste, ce délire ne dura qu'un jour, interrompu par le coup de foudre démon amour conjugal. Je ne fus pas une marâtre pour le jeune Hippolyte, mais je l'oubliai. On le livra aux gouvernantes, qui relevèrent dans un château de la Touraine appartenant au duc.

C'est dans cet asile que je me réfugiai, une fois relevée de mes couches, qui furent laborieuses. J'avais préféré les faire à Paris, dans mon hôtel de la rue de Grenelle-Saint-Germain; mais, dès que je me sentis renaître à la vie, elle me fut odieuse. Je ne pouvais plus supporter la capitale, où lepoids de mes bonheurspassésm'étoulfait. Il fallailchanger d'air, comme au temps de la Terreur, quand j'avais emmené dans la Beauce mon cher petit Charles. lïélas! il n'y avait plus maintenant de Charles, etj'étaispeut-ôtre bien une vieille femme.

J'ai trop bonne santé pour que mon humeur même résiste à l'influence d'un heureux climat, et, si mal en train que je fusse pour goûter des

paysages, ceux de ma nouvelle retraite me séduisirent. Le manoir, placé au sommet d'une colline, était de construction fort ancienne, et d'une architecture bizarre qui, naguère, eût blessé mon goût, qui le flattait aujourd'hui, je ne sais pourquoi. D'une blancheur encore éclatante, en dépit de sa vétusté, il était ouvragé coquettement, surmonté de toits trop aigus, qu'écrasaient des lucarnes trop élevées pour la juste proportion. Mais ces saillies excessives ne m'offensaient point, et j'aimais jusqu'aux bouquets de plomb ou de pierre qui leur servaient de grossiers ornements. Le jardin, par successives terrasses, descendait jusqu'au fond de la vallée oii l'Indre coule ; et cette rivière, bien que séparée de ma propriété par une clôture basse et un étroit chemin, en semblait de loin faire partie. L'humidité qui s'en exhale n'altère point la transparence de l'atmosphère. Elle donne aux fleurs et aux feuilles lamoiteur de la vie. Elle avive les couleurs, les décompose et les multiplie. Enfin je sais que nos écrivains habiles se moqueront de moi si je dis, pour le faire court, que c'est là un « riant » paysage, car cette épithète, à leur avis, ne signifie rien : tant pis, je trouve, moi, qu'elle signifie bien ma pensée, et je n'ai jamais vu un paysage rire aussi franchement que celui-là. Cette gaieté de la nature atténua ma douleur,

mais sans se communiquer à moi. Je m'en tins à une sorte de mélancolie poétique. Je songeai qu'avec mes grands voiles de veuve j'étais l'ombre de ce clair tableau. Je descendis pourtant vers la rivière d'un pas plus allègre et plus léger. Un de mes incorrigibles enfantillages, dès que je vois couler une eau limpide, est de m'approcher tout au bord, jusqu'à m'y mouiller, et de me pencher ensuite afin d'y tremper et d'y rafraîchir mes doigts. Un peu honteuse de ma niaiserie, je m'avançais sur la pointe du pied, l'œil au guet, lorsque je surpris, au dernier détour du sentier, un champêtre et ravissant tableau.

Un vieux bateau tout vermoulu était amarré à un tronc d'arbre. La nourrice, paresseusement, s'y était installée. Elle présentait un sein digne de la Melpomène antique, à ma fille, qui, déjà repue, abîmée dans sa digestion, repoussait les séductions de la gourmandise, avec le geste d'Hpipocrate refusant les présents d'Artaxercès. Sur la rive, mon fils, annonçant déjà qu'il me ressemblait par les moindres détails du goût et du carac tère, voulait à toute force se pencher pour plonger sa main dans l'eau. Et complaisant, grave, impassible, mon beau-fils le retenait fermement de l'autre main, pour qu'il pût s'amuser à sa fantaisie sans courir aucun danger.

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La taille et le visage d'Hippolyte me frappèrent alors pour la première fois. Seul vêtu de noir (les deux petits portaient le deuil en blanc,) il était extrêmement cambré, comme sont les garçons de cet âge, et il se tenait fort droit, mais sans raideur, sans ridicule vanité d'enfant précocement grandi. Non, c'était une majesté native et tempérée par la grâce. L'éclat des yeux n'empêchait point la timidité du regard, et l'allure un peu contrainte n'accusait pas un cœur qui se réserve, mais un cœur en suspens dont nul encore n'a su provoquer la tendresse, et qui souffre de contenir ses enthousiasmes.

Il nous faut de lentes analyses pour pénétrer même une âme si neuve quand c'est notre raison qui va à la découverte ; mais la révélation est soudaine quand c'est notre sympathie qui devine. La complaisance de cet enfant pour un autre qui était le mien suffit à me le rendre cher dans un instant, et je connus du même coup les secrètes blessures de cette âme délicate, de ce cœur orphelin. N'étaisje pas doublement cause de son infortune, et par mon mariage, et par l'abandon coupable où je l'avais laissé? Je fis le ferme propos de réparer ma faute, et j'aurais voulu tout aussitôt emmener Hippolyte avec moi, lui faire l'aveu de mon affection, éclairer enfin et réchauffer cette sombre

enfance. Mais je me sentis toute gênée comme s'il se fût agi d'un personnage. Il y eut peut-être aussi un peu d'égoïsme maternel, la pensée de ne point retirer si vite à mon fils l'aimable compagnon de ses jeux, ou la crainte de déranger ce joli tableau. Je me contentai d'adresser un sourire à Hippolyte quand il se retourna. 11 me répondit d'un sourire également aimable, avec une mesure parfaite, mais il ne se livra point davantage.

J'en fus un peu mortifiée. Cependant je me sentis plus légère encore pour remonter la colline que pour la descendre, et mon imagination prêta encore à la nature de plus irrésistibles attraits. C'est que des horizons nouveaux paraissaient s'ouvrir devant moi.

Certes, ma douleur de veuve avait été bien sincère et dépourvue d'arrière-pensée. J'avais pleuré mon mari que j'aimais. Mais j'avais bien aussi pleuré sur moi-même. Trop jeune pour me complaire dans le renoncement des femmes qui sont mères uniquement, mais avec cela trop lasse et trop obsédée de souvenirs pour espérer que jamais plus mon cœur pût recouvrer sa verve due à l'inexpérience d'autrefois, je souhaitais de me dépenser à quelque autre sentiment que je ne savais pas. Je ne pouvais pas définir ce que je désirais, je croyais désirer l'impossible.

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Et voici que cette cliimère semblait prendre corps tout à coup. Car cette amitié soudaine conçue pour un enfant à qui, depuis sept années, je n'avais pas pris garde une fois, cette amitié protectrice bien convenable à mon âge, à mon désenchantement et à mon deuil, ne présentait qu'une imperceptible différence avec le sentiment materne], mais une différence qui suffisait. Hippolyte ne m'était de rien. Il était le fils de l'autre, de l'étiangère, de cette inavouable première épouse que le maréchal avait sacrifiée aux exigences de sa condition nouvelle, et qui peut-être même vivait encore, misérable, dans quelque coin. Hippolyte, qui n'était point mon fils, était pourtant l'aîné, le chef de la famille; et à ce titre, quand il jouait vis-à-vis de mes enfants le rôle d'un père, il exerçait pour ainsi dire un droit égal, peut-être supérieur au mien. Il était dans la maison une puissance opposée à ma puissance. Enfin, quel que fût son âge, il ne pouvait pas avoir dix ans à mes yeux.

Jusqu'alors, je n'avais point remarqué sa ressemblance avec le duc. Elle me parut saisissante, non pas à la première vue, mais à l'étude, et malgré une physionomie tout opposée. J'eus de la joie à retrouver en lui l'homme que j'avais chéri si follement. N'était-il pas le fils de son père

plus absolument que les deux autres, qui me faisaient dès lors TefTet d'appartenir plus exclusivement à moi?

Aussi, je ne songeai pas un instant à les traiter tous trois de la même façon, comme si mon cœur, à la fin, adoptait celui qu'il avait trop longtemps négligé. Au contraire, je mis entre lui et les miens plus de différence que jamais. Je n'osai point revendiquer comme une dette la réciprocité de son affection. Je fis de savantes manœuvres pour me la concilier, comme si j'eusse entrepris une conquête véritablement très difficile.

Cela ne fut pas si commode. Hippolyte, que j'ai connu plus tard expansif, montra d'abord de la méfiance et presque de l'éloignement pour moi. Je débutai par des maladresses. Si persuadée que je fusse qu'il avait des idées fort au-dessus de son âge, je le traitai comme un enfant que l'on cajole. Il répondit à ces agaceries innocentes par des expressions de tristesse ou d'ironie. Il semblait dire qu'il eût fallu l'accoutumer plus tôt à ces douceurs, si l'on voulait qu'elles eussent de l'empire sur lui.

Je craignis qu'il n'eût gardé quelque souvenir de sa véritable mère, et je sentis perler sur mon front les sueurs froides de la jalousie. Je l'interrogeai habilement. Mes craintes furent dissipées. Je

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saisis l'occasion qui se présentait pour lui parler de son père. « C'était un héros, n'est-ce pas? » me dit-il. Ses yeux étincelèrent. « Tu lui ressembleras », dis-je. Il leva en l'air et laissa retomber ses bras. Je vis dans ses regards une profondeur vertigineuse, et tout le mystère de je ne sais quel trouble et lugubre avenir.

C'est grâce au mort que la glace fut rompue entre nous. 11 parla toujours volontiers de la gloire paternelle, et plus tard, quand il eut douze ou treize ans, quand sa langue se fut déliée, il sut trouver à ce sujet des accents d'une véritable éloquence.

« Hélas! disait-il, je me souviens de lui. Et pourtant combien de fois m Vt-il été donné de le voir? II venait entre deux campagnes. Il m'enlevait dans ses bras puissants pour élever mon front à la hauteur de ses lèvres. Un jour je m'écorchai aux broderies de son uniforme. Je regardai sans faiblesse couler mon sang. Il me sembla que je le répandais pour la patrie. Je portais ses armes (et Hippolyte m'indiquait du doigt sur la muraille un tableau qui le représente dans l'attitude d'un enfant nu brandissant le sabre de son père). Je parcourais déjà par la pensée la carrière oii je comptais m'engager tout jeune. Je me voyais soldat enfant comme Bara, courant le

monde, ivre de combats et de victoires. Madame, mon père m'a légué une ambitioninsatiable, une activité dévorante. Qui donc dévorera-t-elle sinon moi-même, puisqu'elle n'a plus d'objet, puisque l'Europe est lasse de la guerre et s'adonne aux travaux serviles? »

Je ne m'avisai point d'abord que de telles paroles pussent avoir un sens prophétique. Je me les rappelai, je les compris plus tard, lorsque je sortis de cette torpeur prolongée où j'étais depuis la mort du maréchal, et oii mon amitié pour ce cher enfant n'avait jeté que quelques clartés molles comme celles de l'aurore à travers un brouillard. Je vis en effet que je me réveillais, comme la Belle au bois dormant, dans un monde changé du tout au tout. Je dus faire une ou deux courses à Paris. J'y trouvai quelques visages de l'ancien régime, qui me rappelèrent Coblenlz à faire frémir, et aussi des façons d'être toutes nouvelleschez les jeunesgens.mais presque rien qui subsitàt de l'époque intermédiaire On commençait à déplacer la taille des femmes, ce qui a plus d'importance qu'on ne croit; car il est bien impossible de sentir et de penser de même quand on la porte aux hanches ou quand on la porte sous les bras. Tous les hommes entre vingt et trente ans que je rencontrai dans la rue me

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parurent en route pour quelque enterrement.

Je fis observation que moi-même j'avais aussi ;bien changé. Sans y mettre de malice et sans sortir de ma province, j'avais acquis tout comme une autre ce je ne sais quoi d'éthéré qui semblait aujourd'hui le suprême du bon ton. Je jouissais bien toujours de cette forte santé dont je crois que je ne pourrai jamais me défaire; mais ne la maudissons point : sans elle qui m'a conservée jeune jusque dans la maturité, eussé-je pu prendre une fois de plus la face nouvelle qui convenait, pour être encore, comme à chacune des révolutions que j'ai vues, l'idéal d'une génération nouvelle?

A mon retour, je trouvai un peu d'hypocrisie dans Texcès de mon deuil, et je me remis aux couleurs du jour au lendemain. J'adoptai une coiffure à coques, qui me faisait la tête fort lourde et le visage tout mignon. Hippolyte, sans rien dire, me témoigna son admiration par un de ces sourires qui nous récompensent, nous autres femmes, de toute la peine que nous prenons pour nous habiller comme il faut.

Je m'aperçus qu'il attachait à ces futilités une véritable importance. Il se soignait fort. Je lui avais rapporté de Paris des costumes du dernier genre. J'éprouvai du plaisir à l'en parer moi-

même. C'était la première fois que jo prenais pour lui c^es soins aussi matériels. Aussi laissat-il percer comme une pudeur attendrie, infiniment gracieuse. Cotte grâce, qui rehaussait jusqu'à ses moindres actions, apparut plus visible encore quand sa taille fut prise dans une élégante redingote de A^elours noir serrée par une large ceinture de cuir, et quand je lui eus noué autour du cou une collerette que j'avais brodée. Il s'étendit à mes pieds sans rien dire, sur un coussin. J'étais assise dans un grand fauteuil à dossier gothique. Il paraissait fort occupé à manier le bas de ma robe. Je détournais les yeux vers la fenêtre ouverte, ou je les reposais sur lui, et mes regards erraient de sa tête charmante à notre chère vallée.

Ah! combien j'en aimais la solitude! Combien j'eusse détesté maintenant les tracas, les fêtes et même toute compagnie! Si j'avais reçu au château, Hippolyte aurait eu des amis de son âge dont j'eusse été bien jalouse, car tous mes sentiments se doublent de jalousie. Je le voulais tout à moi. Tout à moi? Je me reprochai cette pensée d'égoïsme. Son cœur dillérent pouvait-il se contenter de la même nourriture que le mien? Le voir, l'entendre, elle traiter comme si j'eusse été sa mère en sachant que je ne l'étais point, il ne

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m'en fallait pas davantage. Mais lui. qu'avait-il affaire de ces tendresses discrètes et d'où toute volupté est bannie? N'était-il pas justement à l'âge oîi les fils doivent échapper à leur mère? A qui s'ouvrait-il de ses secrètes pensées? Comment pouvait-il s'endormir le soir, sans s'être confié à un ami?

Chose incroyable, jamais je n'étais allée le voir dans sa chambre. Elle était un peu loin, isolée. Je le fis rapprocher de moi. Il occupa la chambre voisine. Et le soir même j'y entrai. Je me posai au bord de son lit. Le cœur se livre mieux clans ces altitudes abandonnées. Tout d'un coup le sien déborda. Sans que je l'eusse provoqué par un seul mot, il se mit à me raconter, avec une confiance qui ne lui était pas habituelle, ses tristesses, ses susceptibilités qu'un rien froissait, ses vains enthousiasmes, et aussi des troubles qui l'épouvantaient et dont il ignorait la cause, car en celle campagne, nul souffle corrupteur n'avait pu ternir encore la pureté de son innocence.

Je fus bouleversée. Je vis qu'une tâche formidable m'incombait, que j'avais la responsabilité de son éducation morale, et que je ne connaissais pas le premier mot du métier d'éducatrice. Je découvris pour la première fois qu'il y a des problèmes que je n'avais jamais soupçonnés. Avec la

meilleure volonté du monde, je laissai tout bonnement aller les choses. Je crus faire tout mon devoir en couvant le pauvre petit à la façon inintelligente des animaux. Je vivais dans une angoisse continuelle. J'avais peur pour lui, et j'avais peur de lui, ce qui me rendait également douloureuses son absence et sa présence. Mais je ne voulais le quitter qu'endormi. Encore laissais-je la porte ouverte entre nos deux chambres. Nous prîmes la douce habitude de ne pouvoir plus nous passer l'un de l'autre. Nous étions pourtant devenus presque muets. Après deux ou trois explosions d'Hippolyte auxquelles j'avais répondu par des confidences aussi enfantines que possible, il semblait que nous nous fussions tout livré. Nous ne nous rappelions plus l'un à l'autre nos secrets que par des allusions détournées, un mot, un geste même ou une caresse. Nous rêvions ensemble surtout, et nous passions des journées entières dans cette altitude que j'ai décrite, lui accoudé nar terre, au pied du fauteuil gotbique où j^étais assise.

Mais vers le printemps de 1818, ses allures changèrent brusquement. Il parut mettre à me fuir la même obstination que naguère ù me rechercher. II s'en allait par les prairies. Je le suivais d'un peu loin, comme une biche qui suit son

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faon. J'étaisattristéedeses abandons; j'en souriais quelquefois aussi, car je devinais les motifs de cette sauvagerie inaccoutumée. 11 n'était besoin que de le regarder pour comprendre. Sa taille s'était élancée. Ses traits se fixaient. L'expression en paraissait plus mâle. Sa grâce n'était point altérée par ces changements. Je ne trouvais en lui qu'une chose un peu déplaisante, sa voix qui s'enrouait; mais il en paraissait honteux d'une façon si exagérée que son embarras à ce sujet devenait tout ensemble touchant et comique. J'avoue que j'assistais à cette crise prévue avec une sorte de plaisir sain. Moi, j'ai reçu le jour à une époque oiiTon attachait aux manifestations de la nature un religieux respect, et j'étais bien aise que cet enfant devînt un homme.

Mais je l'aimais trop : je ne pouvais prendre sur moi de le laisser en paix comme j'aurais dû. « Aije perdu ta confiance? lui disais-je. Pourquoi t'égares-tu ainsi dans les bosquets afin de m'éviter et d'être seul? Crois-tu que j'ignore les troubles 011 ton jeune cœur est en proie? Tes lèvres veulent laisser échapper leur secret. Ah! ne les scelle pas plus longtemps. Plus heureux que bien d'autres, tu peux révéler ton mystère intérieur à une femme dont l'affection n'est point suspecte, et qui, cependant, est une femme. Mon sang ne

coule pas dans tes veines, et je suis encore assez jeune pour te paraître une sœur aînée : cependant les lois de la société ont fait de moi ta mère. Tu peux reposer ta tête sur mon épaule. Songe que j'ai l'expérience et l'autorité, avec une tendresse inépuisable. » Il ne me répondait que par des larmes.

Bientôt il consentit à reprendre les habitudes anciennes de notre intimité, mais il parut se faire violence et n'agir ainsi que par l'effet d'une sombre détermination. Je n'avais plus besoin de réclamer ses confidences. Il parlait abondamment, avec une éloquence farouche, une étrange amertume, et toujours de lui-même. Il découvrait des abîmes dans son âme. Je subissais la contagion, je scrutais comme lui ma conscience. Je revivais toute ma vie passée, je ne la jugeais plus avec l'indulgence d'autrefois. J'y voyais je ne sais quoi de dantesque et une succession de cercles infernaux, les belges infâmes et sanglantes des débauches et des révolutions! Je reconnaissais pourtant que mon âme actuelle, enfin lavée dans le purgatoire moral de la mélancolie, était mystiquement nette et blanche, blanche comme celle de ce Daphnis désespéré.

Une nuit, j'entendis Ilippolyte sortir de sa chambre. Je fus inquiète. Je le suivis sans qu'il

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s'en aperçût. Je le vis à peine vêtu, la chemise entr'ouverte comme s'il étoiifTait. Il s'en allait par le jardin. De terrasse en terrasse, il s'acheminait vers la rivière. Il s'arrêta au bord de l'eau. Il s'y rafraîchit les mains, s'y baigna le front, puis il s'allongea sur l'herbe et se mit à gémir pitoyablement. « Pauvre petit, pensai-je, quelle barbarie de le confiner dans cette retraite! Il n'y a qu'un remède. » Sans réfléchir que j'étais tout habillée de blanc et que la lune m'enveloppait de sa clarté fantastique, je me dressai devant lui tout à coup. Il poussa un cri terrible. « Vous, dit-il, vous!... Ah! laissez-moi. — Mon enfant, » dis-je avec douceur. Il sanglota. Je lui défendis de se lever, je m'agenouillai près de lui, j'appuyai sa tête contre mes genoux.

(( Ecoute, lui dis-je, je connais le mal dont tu soufi"res, et tu n'as rien à m'avouer. Que mes paroles ne t'étonnent point et ne te scandalisent point. Tu dois quitter cette solitude. A ton âge, il est des périls qu'il ne faut pas fuir. Mieux vaut s'exposer, mieux vaut se perdre parfois. Ma tendresse fut jusqu'ici trop jalouse... » Il se dressa : « Est-ce bien vous, s'écria-t-il, est-ce bien vous qui me parlez? Moi aussi je connais le mal dont je souflre... Moi aussi je le connais, répéta-t-il avec une force et une ironie extraor-

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