DEUX NUITS DE MON MARI
Oh! le vilain homme que mon mari! Le sot maître! Et la laide chose que cette chirurgie de l'amour qui en précède la volupté! J'ai gardé de ce premier attentat une mémoire singulièrement exacte, grâce, j'imagine, à la parcimonie démon époux, qui ne m'a pas encombré le souvenir de ses récidives. La postérité aura le récit fidèle de deux de nos nuits, sans plus : je choisis celles qui ont marqué des étapes dans l'échiculion de mon cœur, les autres ne valent point (lu'on en parle, et le compte en serait tôt fait. Au cours de la première, qui fut notre nuit de noces, \o marquis trouva victorieusement moyen de me dégoûter des autres comme de lui-même; par la seconde, qui ne fut pas moins mémorable, il sut
me rendre du goût pour Jes autres hommes, sans arriver à me mettre en tête qu'il y eût rien do bon à tirer de lui.
Je n'étais point trop mal informée des préliminaires d'une nuit de noces, bien que mon innocence fût au comble pour le reste. Ma vieille gouvernante m'avait fait frémir en me décrivant un coucher de mariée. Mais je me persuadais que mon tuteur mettrait ordre à toutes ces indécences, car il ne pouvait se ranger tout bonnement à la coutume. Je n'en étais pas autrement fâchée : au reste, pour cette fois, je me trompais. Je l'entendis un matin discourir à ce propos avec ma mère. Il ne voyait rien dans ce déshabillage qui pût choquer la pudeur, et, de vrai, je crois qu'il condamnait la pudeur elle-même comme une invention de la société. 11 cita je ne sais quelle tribu de sauvages où, disait-il, on ne se contente point de faire en public les cérémonies religieuses d'une noce, mais où le sacrifice humain (c'étaient là ses expressions propres" s'accomplit également en public, sous un voile, à la vérité, fort épais. Je n'y comprenais mot, mais je n'en fus pas moins toute suffoquée d'indignation, et je sentis bien que je fusse morte de honte plutôt que de me prêter à un pareil sacrifice en présence de notre famille et d'une réunion de nos amis.
— Ah! monsieur, repartit ma mère, comme il est heureux que les usages d'une peuplade barbare ne se trouvent point en trop grand désaccord avec les nôtres, et que nous puissions, par conséquent, nous en tenir à notre coutume sans rougir!
Je me retirai, soudain prise de tristesse. Qu'avais-je appris? rien d'essentiel. Et pourtaui, comme si quelque amer secret venait de mètre révélé, toutes mes curiosités à l'endroit du mariage se tournaient en indifférence et en résignation. Je devinais, comme par une inspiration subite, qu'il y avait un abime entre mes rêves ou mes jeux d'enfant et les réalités de l'amour, et celles-ci, dès lors, ne m'intéressaient plus. J'évitai la société d'Henri, non par scrupule, ni par un sentiment de ce que je devais peut-être à mon futur époux : mais il me semblait que nos amusements ordinaires étaient de l'île d'Utopie et que j'en étais exilée. Le marquis lui-même, je l'ai reconnu, avait su me troubler un instant : il n'en était plus question. Je ne voyais plus en lui qu'un bourreau, à qui je n'avais pas dessein de me disputer, et de qui j'attendais le coup mystérieux tivec une impassibilité stoïque.
A.U dîner de noces, tous les convives me lirent l'effet de ses complices. On cria des choses si