‹ Les confidences d'une aïeule, 1788-1863Chapitre 4 sur 21 · D'UNE AÏEULE. 2S · texte numérisé non relu

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vives, qu'elles forcèrent mon attention, sinon mon intelligence, et que je me sentis obligée d'en rougir, sans les comprendre. Il y avait là d'importunes tètes de ces parents qu'on ne voit qu'aux noces et aux funérailles. Un vieux bailli de nos cousins avait des lèvres qui me faisaient baisser les yeux. Je rencontrai par hasard ceux d'Henri : ils étaient amortis et battus ; ils me regardaient, mais sans jeter d'éclairs et sans témoigner de désirs. C'est lui que l'on expédia sous la table pour me couper ma jarretière ; il ne s'y attarda guère et je pensais à tout autre chose : ma vieille gouvernante m'avait informée le matin que le marquis entretenait une fille d'opéra. « Ah! m'avait-elle dit, si tu sais t'y prendre, comme tu obtiendras vite qu'il lui donne son congé! » Je me répétais en moi-même : « Si tu sais t'y prendre... » Mais je ne soupçonnais point ce qu'il faudrait faire pour cela, et je n'avais aucune envie véritable d"y réussir.

J'étais si excédée que l'heure de monter à ma chambre ne me parut point trop tôt venue. On m'accommoda sans que j'y prisse part. Je ne laissais point de verser des larmes, comme si ma pudeureût été fortalarmée. Mamère m'avait quittée. Ma gouvernante me soutenait et me murmurait à l'oreille des encouragements que je n'en-

tendais point. J'étais déjà en déshabillé de nuit, je mettais un genou sur le lit, après avoir, par habitude, jeté un regard dans la glace, atin d'observer si la ruche de mon bonnet me seyait au visage, lorsque je m'aperçus seulement que mon mari se trouvait là, fort galamment prosterné sur le tapis. J'eus un tel saisissémeut que ma tête se perdit, tout comme le jour où je m'étais jetée à bas de l'arbre. Je poussai des cris et je commençai de courir dans tous les sens. Je revins à moi par le sentiment du ridicule et de l'indécence d'une pareille scène. Je me composai aussitôt un maintien de dignité. Mon front annonça au marquis (jue je lui défendais bien de garder aucun souveuir de mon égarement. Je pris possession du lit. Je jugeai même à propos de plaisanter, et comme le marquis se tenait toujours à genoux, je lui demandai avec un grand sang-froid s'il aurait bientôt fini sa prière.

— Ah! dit-il, pas avant que vous m'ayez promis de l'exaucer.

— il n'y faut pas songer, lui répondis-je. 11 eut un petit rire fat (|iii m'ii lila.

— C'est ce qu'il faudra voir, répliqua-t-il. J'en fus outrée; mais comme il faisait mine de

se mettre tout juste dans le même costume oîi j'étais, je ne pus me défendre de fermer les

yeux, pour ne pas voir un pareil spectacle. Il passa dans la ruelle. Je me précipitai de l'autre côté. Et à la première menace qu'il fit de pénétrer dans la couche nuptiale, je me glissai jusqu'au fond : cette stratégie parut très fort l'embarrasser.

Il m'appela doucement. Je sortis la tête. Mais il me vint tout à coup une inspiration du ciel. J'écartai les draps, je me levai, et je m' allai blottir dans un grand fauteuil à coussin. Il marcha sur moi en colère; je le tins à l'écart d'un geste superbe : « Monsieur, lui dis-je, je ne sais pas très au juste ce que vous souhaitez de moi ; mais je sais très bien que vous n'obtiendrez rien du tout. Vous avez pour maîtresse une fille d'opéra. Je ne suis pas en humeur de vous partager avec elle, et ce sera déjà beaucoup si je vous reçois dans mon lit quand vous lui aurez donné son congé. » Il protesta, mais je tins bon; jusqu'au moment où j'éternuai : je m'enrhumais. Il me prit dans ses bras et m'emporta d'autorité. Ahl jarnî! je ne sais point comment je m'y devais prendre pour obtenir de lui quelque chose ; mais si je fis mal ma besogne, il fit de même en ce qui le concernait. Mes cris, mes pleurs, rien ne le toucha. Il était de ces gens qui, dans les duels, ont peur que la peur leur vienne avec la réflexion, et qui foncent pour

ne pas rompre. Bref, je fus faite marquise en un tour de main.

Il faut que l'àme des femmes soit chose bien fragile pour dépendre entièrement, comme elle fait, d'un coup d'épingle. L'instant d'après, j'avais toutes mes idées, non point bouleversées, mais renversées : j'étais point par point le contraire de moi-même. La veille encore, je ne pouvais concevoir les choses d'amour qu'avec des attributs de douceur et d'une chatouillante spiritualité. Je n'y pouvais plus ajouter maintenant que des images de violence et de froissement, et je me refusais à croire qu'un autre adversaire, fût-ce Henri, me pùl communiquer quelque entrain à cet odieux corps à corps. Il me sembla que je ne désirerais [jIus jamais me retrouver seule à la merci de mon ancien compagnon : ah 1 je ne rougissais point cependant à la pensée qu'il devait très précisément savoir ce que je venais d'endurer tout à l'heure ; mais je me rappelais avec horreur nos caresses d'hier, qui m'auraient pu tout doucement conduire, si l'enfant eût osé davantage, à la môme douloureuse épreuve, et je frémissais de ce péril passé, comme si je n'avais point à l'instant même subi d'un autre le traitement que l'on ne subit qu'une fois.

Manière était bien la personne à qui naguère

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j'eusse découvert le moins volontiers le secret de mes pensées intimes, justement parce que je la sentais instruite de ce que j'ignorais : je n'avais plus à présent de confiance qu'en elle, justement pour ce même motif, parce qu'elle était femme de profession.

Je courus chez elle dès le malin. Je me jetai dans ses bras. J'y fondis en larmes. Contre mon attente, elle me parut fort satisfaite de mes révélations. Je pris garde qu'au dîner on marquait à monmari une certaine déférence. Alors je me mis sur le quant-à-moi. J'estimai que tout le monde abandonnait mon parti pour prendre le sien. Je me sentis abandonnée de toute la terre. J'avais des idées bizarres de représailles et de vengeance. Je tombais aussi de sommeil... Mais il fauten finir : et voilà en deux mots la première nuit de mon mari.

La seconde se fit désirer: j'entends une seconde qui fasse époque ; car il y eut bien quelques petites escarmouches, où le marquis, harcelé par mon tuteur de certaines plaisanteries (qu'on avaitbien tort d'imaginer que je comprisse à cette époquelà), où le marquis, dis-je, croyait devoir, vis-à-vis de moi, se faire blanc de son épée. D'ailleurs, il déserta la place : nous n'étions pas mariés depuis six semaines quand il publia que nous allions faire

installation à Paris. Mon tuteur eu pensa mourir dune apo|)lcxie. Il avait été juré que nous ne (}uitterions point le château. Mais mon époux déclara tout net qu'à notre âge on ne s'enterre point. Je ne mo souciais guère de le contredire, et nous parlinies tout à fait brouillés avec les miens.

Néanmoins, il ne se passa guère de temps sans que mon tuteur me vint relancer à mon hôtel. Il se fit, un matin, annoncer à ma toilette^ que je faisais aussitôt après le déjeuner, et oii je n'admettais que mes femmes. Les diflicullés qu'on lui opposa pour entrer ne lui déplurent point. Il se montra fort attentif; mais, dès qu'on nous eut laissés en tète à tête, il s'emporta contre le marquis, ses dépenses et ses dettes. Je lui repartis que mon époux était, en effet, fort généreux. Son goût d'ameublement me charmait; je raffolais surtout de mon cabinet, qu'il m'avait fait laquer de blanc, avec des toiles de Jouy. Nos gens avaient bon air; et quand je traversais l'antichambre où les créanciers du marquis se pressaient en foule, deux grands laquais les écartaient l'udement, en criant : « Rangez-vous, voilà Madame! » Je ne voyais pas dans le mariage de plus enviable félicité.

Mon tuteur interrompit ce bavardage et me

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traita de sotte fieffée. Il trouvait de l'indécence à être mariée depuis plusieurs mois sans présenter encore aucun signe de grossesse. Il m'informa qu'il allait sermonner le marquis,

— Ah! lui dis-je, gardez-vous-en bien. Dieu lui-même s'est reposé le septième jour. Je pense que le marquis travaille fort avec ses maîtresses les six jours de la semaine, car il fait ses dimanches avec moi. Mais laissez-nous donc ainsi, puisque je m'en trouve bien et que c'est ma guise.

Le bonhomme poussa les hauts cris et sortit en colère. J'ignore ce qu'il fut conter au marquis, mais voici l'aventure assez piquante qui m'arriva le vendredi suivant.

J'étais à l'Opéra. Au milieu du premier acte, il me vient un exprès de mon mari qui m'ordonne de congédier tous les gens qui se trouvent dans ma loge. J'obéis, un peu surprise, car il n'avait point accoutumé de me commander ainsi. Dix minutes plus tard, on me vient dire que sa chaise de poste est au bas de l'escalier. Il souhaite que je la prenne et que je parte sur-le-champ.

J'obéis encore. On me reconduit chez moi. J'y trouve un autre billet : c'est pour m'avertir que l'aie à retirer mes diamants et mon habit, à me vêtir le plus simplement et le plus commodément que je pourrai, à repartir tout aussitôt, et à ne

me point inquiéter de souper, attendu qu'il y sera pourvu à l'arrivée.

J'obéis. Cette fantaisie commence de me divertir. La brièveté de ces ordres militaires m'amuse. La cbaise m'emporte à toute vitesse. Je ne connais rien au chemin que nous suivons. Nous voici hors Paris. Nous touchons à un relai. Pendant qu'on met les chevaux, la portière s'ouvre, mon mari prend place auprès de moi. Je veux lui demander des explications. Il me fait signe que j'attende. Nous repartons. Il ne me laisse pas le temps d'ouvrir la bouche.

— Madame, me dit-il, vous m'avez trop fait voir que vous avez le ton et les usages de la société; je ne vous soupçonne donc point de vous être allée plaindre à votre famille, car mes procédés, j'ose le dire, sont inattaquables.

— Vous avez raison, lui dis-jo. Je vois que mon tuteur vous aura fait les mêmes récriminations (|u";i moi. et auxquelles jo n'ai rien compris. Je lavais bien prié de vous laisser en paix.

— Madame, il m'a reproché la stérilité de notre union, et mille balivernes, comme d'avoir des maîtresses. Je lui ai reparti que le retard que vous mettiez vous-même à vous dissiper n'était pas une raison suffisante pour ([ue je renonçasse plus longtemps à jouir de mon reste.

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VoQsêles jeune, vous avez une longue carrière déplaisir; moi, les jours me sont comptés. Mais à quoi bon ce discours? Si j'ai des maîtresses, ai-je dit, je ne veux point que la marquise soit en droit de se plaindre qu'elle est moins bien traitée que ces filles-là, qui ne seraient point dignes de lui servir de filles de chambre. Yoilà pourquoi je vous ai enlevée ce soir. Je possède une maison à Billancourt, dont je ne vous avais point encore parlé. Les dispositions en sont galantes : vous en allez faire l'expérience cette nuit. Si elle vous plaît, vous y resterez tout à votre aise plusieurs jours ou plusieurs semaines, et je vous y visiterai assidûment, jusqu'au jour où il vous plaira mieux de retourner tenir notre maison de Paris.

— Monsieur, lui dis-je, je vous suis reconnaissante ; voilà un amusement dont il me souviendra toute ma vie.

Le mot n'était pas bien juste : je ne m'amusais point. Est-ce la nuit, la solitude, la campagne dont j'étais désaccoutumée depuis plusieurs mois, je ne sais quelle appréhension et quel pressentiment d'un mystère? Il y avait trop de tremblement dans le trouble que j'éprouvais pour que cela fût tout à fait agréable : cela ne laissait point d'être agréable cependant, et j'y retrou-

vais, avec un assaisonnement plus âpre, mon émotion du jour où le marquis avait baisé mes lèvres pour la première fois, celle des jours où j'étais folle avec Henri.

Moi qui d'ordinaire prête attention aux objets, et qui devais, ce jour-là, me tenir en éveil, puisque je visitais pour la première fois une façon de mauvais lieu, je ne vis à la lettre licn du tout. Je me perds dans mes souvenirs, et je ne saurais décrire avec vérité cette petite maison de mon mari. J'observai seulement que les peintures de la salle à manger n'étaient point trop hardies : c'étaient des nudités toutes naïves^ qui ne me désagréaient point, mais qui ne devaient guère parler aux sens blasés de mon époux.

Je ne pus rien manger, pas même de petits poissons que le marquis me présenta en me disant : <( Madame, goûtez-les, ce sont mes gens qui les ont péchés dans la rivière. » Je me rappelai à ce propos une manie de mon tuteur, qui ne pouvait servir des œufs à ses convives sans leur dire : « Ce sont mes poules qui les ont pondus. » J'éclatai de rire assez niaisement. Le marquis en fut un instant déconcerté. Je lui trouvais des allures plus empressées et aussi plus embarrassées que de coutume. Je me grisais de vin de champagne; car, si je ne mangeais point, je buvais. Huant à

lui, il se ménageait fort, et il avala cinquante drogues pendant le souper.

— Venez, me dit-il.

Je ne savais plus oii j'en étais. Nous errâmes dans un jardin superbe qui descendait par des terrasses jusqu'à la Seine. Il faisait clair de lune. Je me serrais contre le marquis. Tout étourdie que je fusse, j'avais encore assez de réflexion pour regretter que ce fût lui plutôt qu'un autre. Je fermais les yeux pour ne plus le voir; mais à défaut d'un autre, je n'étais point fâchée qu'il fût là.

Nous passâmes à l'ombre de très grands arbres, et j'en fus attendrie : j'eus des remords de ne prendre mon mari que comme un pis-aller. J'aurais voulu, par compensation, lui témoigner ma confiance en lui racontant parle menu toutes mes peccadilles d'autrefois. Par bonheur, il ne m'en laissa point le loisir : il me fit entrer dans un pavillon en rotonde.

Cela était d'un charmant décor. Les fenêtres étaient drapées d'un gourgouran du vert le plus doux qui se puisse imaginer. Sur chaque trumeau, un tableau, d'une invention et d'une exécution miraculeuses, représentait les extases de l'amour à son dernier épisode. Il y avait peut-être profusion de meubles, mais je compris qu'il en fallait

pour tous les hasards et pour tous les goûts.

— Aimez-vous cette retraite? me demanda le marquis.

J'eus à peine la force de lui répondre. Je ne me rendis pas bien compte de ce qui se passa par la suite. Mais il me sembla que mon mari n'entrepiiMiait rien de sérieux contre ma vertu. Saus doute, les abominations charmantes de ce cabinet ne lui suffisaient point comme à moi : ah! pour moi, cela était déjà trop !

Nousressortîmes. Je me sentais dupe et désappointée. J'avais les nerfs trop tendus pour soute" nir la conversation. Tout à coup, j'aperçus comme l'entrée d'une grotte en contre-bas. « Ne craignez rien, » murmura-t-il d'une voix qui s'altérait. Nous nous trouvâmes engagés sur une pente tellement rapide qu'il me sembla que je tombais. Je perdis réellement pied. Je fus soulevée de terre comme par une machine, et assurément tout cela était machiné. Puis je me sentis renversée sur un meuble très moelleux. Je n'y étais point seule. Il faisait avec cela nuit noire. Mais soudainement, par une nouvelle machination, le plafond s'illumina : il y parut, quelques secondes, comme un soleil, et je vis dans les glaces, qui revêtaient exactement tous les murs, des images et des perspectives qui m'obligèrent de fermer les

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yeux. Quand je les rouvris, il était nuit de nouveau.

J'eus grand'peur quand je m'avisai, au bout d'un assez long temps, que j'étais seule. Je dus chercher à tâtons mon chemin; mais à l'entrée de la mystérieuse grotte, je vis que le crépuscule paraissait.

C'était une lueur douce, et qui était encore comme méhmgée de nuit. Lesoiseau.v chantaient, l'herbe printanière s'émaillait de petites fleurs blanches. La Seine, que l'envoyait au loin, était incolore, mais argentée. Ahl jamais je n'avais compris aussi bien le spectacle de la naturel Mon tuteur, je pensai à vous avec reconnaissance, mais je ne pensai point qu'à vous. Je me sentais une autre femme, je sentais qu'une vie nouvelle s'était ouverte devant moi, et qu'il mo venait une énergie singulière pour en profiler. Mais je sentais aussi une mélancolie qui me pénétrait. La solitude me fut insupportable, et je compris qu'elle me serait insupportable dorénavant à toutes les heures du jour et de la nuit. J'aurais pu songer alors à mon époux : je ne songeai pas à lui. Je n'eus pas l'idée de resterdavantage en cette demeure. Je fus vers la maison, où ^ je trouvai une femme qui m'accommoda tant bien que mal. Je demandai une voiture pour rentrer

à Paris. Et tout le long du trajet, tandis que la campagne se parait de plus vives couleurs, s'échauffait à l'approche de midi, je continuai d'être partagée entre ma joie et mon angoisse. Mes mains s'ennuyaient de ne s'occuper sur personne, j'étais ivre d'amour sans objet, j'appelais de tous mes vœux l'être inconnu qui aurait dû maintenant et sans cesse so trouver auprès de moi, alin de me caresser toujours et de ue me quitter jamais...

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