LA BASTILLE
Tout bien compté, ai-je tant de sujets de plainte contre le marquis? Il m'a mise en état d'aimer, et même il m'a donné un avant-goût du plaisir. C'est tout le devoir d'un époux, A présent, vous imaginez, je gage, que je ne perdis point mon temps et que je fis choix d'un amant sans barguigner? Ah! point du tout. Bien au contraire, ma science me mit au régime de la vertu pour plusieurs semaines. En voici le pourquoi.
Je n'allais plus à l'aveuglette, et je savais, pour l'heure, en quoi consiste l'affaire d'aimer. Les premiers jours, j'avais trouvé on ne peut plus comiques les grimaces de mon mari. Je voyais bien aujourd'hui que le point capital est de ne pas laisser un homme grimacer tout seul, et qu'il
ne faut pas manquer à la réplique. Mais je voyais aussi que les femmes ne jouent pas ce rôle à leur gré, et que l'amour pour elles est comme un contrat aléatoire. 11 me semblait, de plus, fort important de ne point rester court à la première représentation : car, si j'essuyais une défaite pour mon début, ce serait mi fatal souvenir dont je ne me débarrasserais de toute ma vie, et qui me pourrait ensuite faire perdre la mémoire jusque dans les meilleures occasions.
Par malheur, si j'avais éprouvé qu'il ne suffit pas de prendre un homme pour en avoir ce que l'on souhaite, je ne devinais guère, d'autre part, ce qu'il y faut de plus pour être d'avance sûre de son fait, et cela me refroidissait. Je voulais bien déshonorer mon mari pour le plaisir : mais, pour rien, ma conscience s'y refusait tout net; il me venait des délicatesses dont je ne me serais point soupçonnée, et qui finissaient par tuer en moi jusqu'à la tentation. J'avais do jolis hommes autour de moi, et ils me voulaient tous; mais une importune imagination me les représentait surle-champ dans leur négligé de combat, et je ne pouvais, sans mourir de rire, me figurer ces genslà les chausses rabattues. Je n'avais jamais vu M. de V... les mains nues : pouvais-jc l'imaginer sans chemise? Un petit lieutenant aux hussards
D'UNE aïeule. 39
de Bercheny, qui avait dix-huit ans, me plaisait davantage, et il était le seul que je fusse capable de déshabiller par la pensée — mais jusqu'à la perruque seulement : et si j'avais couché avec cette perruque-là, j'en eusse été réduite, je crois, à faire sur mes doigts des comptes et des additions pendant que le drôle se fut amusé à mes frais.
Avec cela, je languissais; et sans recours, n'ayant pas même une idée claire de mon mal. Mais je ne suis pas d'humeur à me laisser consumer par des maladies qui n'ont point de nom, et je résolus de m'adresser à des personnes d'expérience.
Je reconnus alors les bienfaits de cette éducation sauvage que je devais à la philosophie de mon tuteur : je ne possédais pas une amie. Il y avait peut-être un peu de ma faute, car j'aurais pu, à défaut des liaisons de couvent, rechercher des voisines de campagne; mais je crois que, dès l'âge de deux ans, j'avais été attirée vers l'autre sexe par un impérieux instinct, et c'est pour cela que mon Henri m'avait tenu lieu, toute mon enfance, de ces petites amies qu'ont les autres femmes.
Qui donc interroger? Ma mère? J'y pensai, mais ridée me parut d'abord un peu forte. Puis,
je me rappelai l'entretien que nous avions eu au lendemain de ma nuit de noces, et mes scrupules s'évanouirent. Je m'ouvris à elle timidement : elle ne fut point scandalisée, elle se montra même tlattée de ma confiance, et elle me remercia de la considérer comme ma meilleure amie.
— Comme la seule, lui répondis-je, ma chère maman.
— Et je suis bien aise, reprit-elle, que vous me soyez venue consulter là-dessus; car il n'y a point de chose au monde sur quoi les jeunes femmes se fassent des idées [)lus fausses el plus dangereuses pour la suite de leur vie. Cela dépend de ce qu'elles se marient avant que leurs sens soient bien éveillés. Nous sommes si mal partagées, ma chère enfant, que nous nous trouvons capables d'être mères quand nous ne le sommes pas encore d'être femmes. Mais prenez patience, les années passent vite; c'est d'ordinaire à l'âge oh l'on croit sa jeunesse presque finie, que l'on commence d'en goûter seulement les joies les plus enviables. Ne soyez pas inquiète pour vousmême : vous portez une physionomie trop vive pour manquer de tempérament. Ces yeux-là et cette bouche mentiraient. Et puis — elle fit une pause — et puis cela métonuerait fort, pour d'autres raisons.
D'UNE aïeule. 41
Je compris à demi-mot, je souris; maisje ne savais comment lui dire qu'elle n'avait pas trop bien saisi ma pensée, que mes inquiétudes n'étaient point du tout celles-îà, que j'avais plus de précocité qu'on ne supposait. Enfin, je rompis le silence et je lui demandai modestement si elle ne pensait point que les hommes vont à l'amour, révérence parler, tout comme des bêtes, tandis qu'il nous y faut, à nous, l'excitation d'un tendre intérêt ou du moins l'assaisonnement d'une émotion.
— Oh! oh! fit-elle en riant, voilà du romanesque. Mais raisonnons un peu, petite fille, je vous prie, et ne nous payons pas de mots. Qu'estce que vous appelez un sentiment d'amour, une passion? Oui, vous devez savoir par cœur quantité de belles phrases là-dessus. De mon temps, on allait plus au fond des choses, et nous avions décidé que ces sentiments-là ce n'est que des désirs travestis. Il y a donc les hommes que l'on désire et ceux de qui on ne se soucie point. Je néglige la seconde catégorie, il va de soi. Mais, dans la première, il faut encore faire deux divisions : il y a les habiles et les maladroits. Je vous souhaite, ma fille, de n'avoir affaire qu'aux premiers.
Elle me tira une grande révérence et partit, en
badinant avec sa canne et en poussant de petits éclats de rire.
Je demeurai sur place tout abêtie. Ma mère ne m'avait rien appris du tout, et m'avait fort mal entendue. Du romanesque? Ah! Dieu! Les questions que je lui avais soumises étaient bien de la physique toute pure. Mais je compris que ma mère était d'un autre temps, que je n'avais aucun éclaircissement à tirer d'elle, qu'on a beau dire que l'amour ne change jamais : la façon de le faire change au contraire tous les dix ou quinze ans.
J'avais pourtant gagné à la discussion : si je ne m'étais point rendue aux idées de ma mère, j'avais dégagé les miennes do leurs brouillards. Je n'acceptais point du tout que notre plaisir dépendît uniquement de l'habileté ou de la maladresse d'un homme ; il me semblait que nous fussions bien plutôt à la merci de noire propre co'ur et de notre imagination. Bref, il suffit, me disaisje, pour l'autre sexe, que la machine soit bien montée et que le ressort ne casse point; mais, pour nous autres, la manœuvre n'est qu'un accessoire, et si la passion no s'en mêle, nous exigeons du moins qu'il y ait quelque chose dans l'air qui nous détermine à l'i.resse et qui nous aide à la défaillance.
Si j'avais eu de la dévotion, j'aurais prié Dieu
D'UNE aïeule. 43
de renverser tout exprès un empire, et de me fournir un homme dans le même instant, afin que je misse à profit la commotion publique. Il ne m'eût point semblé mauvais que la Providence (si j'y avais cru) dérangeât quotidiennement Tordre de la nature pour faciliter aux femmes leurs sensations. Le plaisant de la chose, c'est que moi, justement, je me trouvais à la veille d'être favorisée de cette façon-là.
Il n'y a rien, à tout prendre, de si prodigieux, par les temps agités où nous vivons. Mais alors je ne songeais guère qu'un tel miracle fût possible. Je me désintéressais de la politique. Mon époux venait d'être élu député de la noblesse, et j'avais les oreilles rebattues de la réunion des trois ordres, du vote par tête, et de l'insolence du tiers, dont les membres refusaient de parler à genoux et de garder le chapeau bas en présence du Roi couvert. Ces graves questions passionnaient les gens autour de moi, et m'eussent passionnée de même sans le désir que j'avais de faire enrager le marquis : je lui trouvais des airs d'une si ridicule importance, que j'affectais, par contradiction, de ne jamais connaître les nouvelles que huit jours après tout le monde.
Il nous fallait séjourner à Versailles, et cela me donnait de l'humeur. J'avais bien la les-
source des bois, où je faisais la partie d'aller goûter sur l'herbe quand je trouvais des compagnons. Mais j'aimais encore mieux prendre mon carrosse, et me faire conduire à Paris. A voir notre hôtel tout vide, il me semblait que j'en fusse l'unique maîtresse. Je ne me lassais point d'y aller et venir, avec la même joie que le premier jour où j'en avais pris possession.
Il était situé dans la rue de Grenelle, sur laquelle nous n'avions d'ailleurs qu'un petit pavillon à un étage, avec la porte cochère dans un retrait en demi-cercle. L'habitation se trouvait au fond de la cour, en deux corps de bâtiment à angle droit, sur un jardin qu'un mur peu élevé séparait du parc de TAbbaye-aux-Bois. Les salons de cet appartement étaient magnifiquement décorés; mais ce qui m'amusait davantage, c'est qu'il fallait passer par des couloirs tortueux, obscurs, par d'étroits escaliers intérieurs, pour communiquer à l'appartement sur la rue, où j'avais établi mon cabinet.
Le 13 juillet au matin, je donnai l'ordre d'atteler. Mon cocher vint en personne m'annoncer que le marquis l'avait défendu. Mon époux se présenta aussitôt, et me demanda fort brusquement, comme un homme qui ne se possède plus, si j'étais folle.
D'UNE aïeule. 45
— Vous ne pensez pas, ajouta-t-il, vous aventurer à Paris aujourd'hui. Le peuple est en ébullition. Il y a des soldats dans les Champs-Elysées et sur la place de Louis XV. MM. de Besenval et de Sombreuil viennent de mander ici que la foule assiège Thôtel des Invalides et réclame des armes.
— Monsieur, répondis-je froidement, il est vrai, je suis folle; mais je me moque de MM. de Besenval et de Sombreuil comme devons, et j'irai.
Il partit en levant les épaules, et je signifiai à mon cocher qu'il mît les chevaux, ou qu'il aurait son congé. Je me sentis bien un peu émue sur la route, en voyant les troupes qui étaient tout du long; mais nous fîmes un grand détour pour entrer dans Paris, et les rues par oii nous passâmes étaient fort calmes. Au reste, comme je n'avais rien à faire, je déclarai que je demeurerais une heure, et je m'assis dans mon cabinet pour prendre des boissons fraîches.
L'heure passée, mon cocher me vint avertir qu'il fallait coucher ici. Le peuple était aux barrières et y voulait porter le pillage et l'incendie. « Eh bien! dis-je, nous coucherons donc. » Mais j'en étais irritée, car je n'avais point pris de fille de chambre avec moi, et il fallait m'accommoder toute seule pour la nuit, à moins d'y appeler un de mes laquais.
Pour dissiper mes vapeurs, je me mis au lit comme je pus, de bonne heure : d'autant qu'il avait fallu se contenter, pour souper, de quelques friandises que nous avions dans la voiture. Je venais à peine de fermer les yeux, quand je fus réveillée en sursaut par un bruit d'enfer. Toutes les cloches de Paris sonnaient le tocsin. Me voilà folle, mais folle à crier tout haut le nom de mon époux comme si je l'eusse appelé à mon secours, folle à me frapper la poitrine et à m'accuser d'avoir sottement désobéi. J'ouvre mes fenêtres. Je vois à celles de l'Abbaye-aux-Bois des lumières ; mais rien de plus. Dans la rue de Grenelle, personne. Les cloches font silence. Je reprends courage. Je dors à poings fermés, et je me réveille le lendemain, fort tard.
Je m'habille comme je me suis déshabillée la veille. Point de poudre : mes cheveux sont près que de leur couleur naturelle. Je mets une chemise de linon blanc à la grecque, formant au cou ce que l'on appelait alors une gorge anglaise (je me souviens de mon costume très précisément]. Je mets une robe toute simple, à deux rangs de falbalas, puis un corselet de taffetas noir. Hélas! le corselet se portait alors sans ceinture, rien qu'avec un nœud de longs rubans par derrière, et cela ne tenait rien, il fallait lacer : je n'avais
D'UNE aïeule. 47
point de fille de chambre! J'appelle mon cocher dans la cour, il vient, il me lace comme il aurait sanglé ses chevaux.
— Tout est prêt, lui dis-je, partons.
— Hélas! madame la marquise, cela est impossible. Il y a une grande effervescence de peuple du côté du faubourg Saint-Antoine, et Tonne saurait mettre un carrosse dehors aujourd'hui.
— Mais, dis-je, je vais mourir d'ennui et de faim. Je veux sortir. Bah ! la Reine est bien revenue en fiacre du bal de l'Opéra. J'en vais prendre un, ou j'irai à pied.
Le bonhomme me supplie de n'en rien faire. Je le mets dehors. J'ajuste mon chapeau, qui était d'une ampleur considérable et d'une affreuse incommodité : un chapeau au transparent, tout noir, en taffetas froncé, avec un dépassant de crêpe formant le voile tout autour. La mode était aux aciers : je prends mes pendants d'oreille et le reste, ma canne; je mets le nez à la porte, la rue de Grenelle est déserte. Je ris de la terreur de mes gens. Je m'en vas à petits pas jusqu'au coin de la rue de Bourgogne. Je vois de là l'Esplanade, où il n'y a pas une âme. Que m'a-t-on chanté?
Je descends vers la Seine jusqu'au palais de
Bourbon, jusqu'au quai de la Grenouillère, et je vois, à l'autre bout du pont de Louis XVI, sur le quai de la Conférence et sur la place de Louis XV, une grosso foule. J'hésite. Bah! je passe. Ce sont des promeneurs, hommes, femmes, enfants, qui marchent des Tuileries aux Chamjis-Élysées, oii il y a des soldats que l'on regarde sous le nez, et qui ne disent rien.
Je poursuis ma traversée par la rue Rovale. et je tourne sans dessein dans celle du Faubourg- Saint-Honoré. En voilà bien d'une autre : tandis que l'on se promène à trois pas d'ici bien paisiblement, ici l'on dépave la chaussée. La rue de la Magdoleine, à droite, et, celle des Champs-Elysées vis-à-vis, sont barrées. Je veux retourner sur mes pas. On me pousse, je suis emportée. Je ne m'appartiens plus; on me fait suivre toute la rue Sainl-Honoré. C'est en vain que je tente de m'échapper à gauche par la rue du Luxembourg-, puis par la place de Vendôme, puis par la rue de la Sourdière. Je suis hissée malgré moi jusqu'en haut de l'escalier de Saint-Roch. Je pousse une des portes de côté, et je me réfug-ie dans l'église.
Bien que je n'eusse point trop coutume de fréquenter en pareil lieu, il me souvenait assez bien de ce qui s'y passe d'ordinaire pour que je
D'UNE aïeule. 49
restasse ébaubie de la nouveauté du spectacle. La nef était remplie. On y discourait des affaires publiques, tout ainsi qu'à l'Assemblée. Je me tins debout pendant plusieurs mortelles heures. Un prêtre monte en chaire, descend, remonte. Chaque fois, il parlait à l'assistance avec des larmes et sur un ton de supplication. J'entendis qu'il intercédait pour le prévôt des marchands. Il levait les bras en l'air, et Ton voyait sa soutane trouée comme une écumoire, « Vous pouvez avoir confiance en moi, disait-il. Regardez : ce sont les balles de la Bastille, j'ai combattu pour la nation. Croyez-moi donc, ne souillez point de sang le berceau de la liberté ! »
J'étais encore bien heureuse que l'on ne fît aucune attention à moi. Mais, soudainement, d'horribles mégères, qui étaient mêlées dans la foule, me montrent au doigt. On me serre dans un coin. En un clin d'œil je n'ai plus de voile ni de chapeau. Mes cheveux se dénouent, et je suis forcée de les tenir dans mes deux mains pour qu'on ne me les arrache pas. Ma chemise même est si bien mise en pièces que me voilà réduite à mon corselet de taffetas, et en grand décolleté. Enfin je ne sais guère où mes déshabilleuses se seraient arrêtées, si l'on n'avait tout d'un coup enfoncé les portes de l'église par dehors : une
formidable clameur vint de la rue : « La Bastille est prise! la Bastille est prise! »
Je suis de nouveau soulevée par le courant, qui me remporte dans la rue Saint-IIonoré. A tous les coins de rue, d'autres groupes se joignent à celui où je me débats. Au passage de la rue de Richelieu, c'est tout un gros de foule, et plus encore à la place du Palais-Royal. Cette poussée continuelle des gens qui descendent des hauts quartiers de la rive droite nous jette à la fin vers la Seine. Nous quittons la rue Saint-Ilonoré. Nous biaisons par celle du Roule et celle de la Monnaie. Chacun veut prendre au plus court pour arriver plus vite à la place de Grève, la foule se divise. J'ai le malheur d'être engagée dans la rue des Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois, et je manque d'y être piétinée.
Mais j'abrège mon itinéraire. Me voilà dans la salle Saint-Jean. On s'y presse, on s'y étouffe; et pourtant les portes sont laissées ouvertes, afin que tous les vainqueurs de la Bastille y entrent comme en procession. Je vois d'affreuses figures toutes noires de poudre, et des gens qui n'ont que quelques chiffons sur le corps. La presse devient effroyable, je ne respire plus qu'à grand'peine, je vais perdre le sentiment, quand j'avise un jeune homme, dépouillé jusqu'à la ceinture,
D'UNE aïeule. 51
avec un fusil sur son épaule nue, et au bout de la baïonnette un papier qui est, à ce qu'il paraît, le règlement de la prison ; on s'écarte devant lui comme s'il eût porté le Saint-Sacrement. J'approche. Bonté divine ! c'est Henri ! « Sauvemoi ! » lui dis-je, et je lui jette mes bras autour du cou.
Mon costume n'était plus suspect, car il m'en restait, à vrai dire, tout juste ce qu'exige la décence. Mais les cheveux ainsi détachés, sans poudre, sans rouge, ah ! je devais être intéressante. Je ne m'attendais point à provoquer un tel enthousiasme. Lorsqu'ils virent cette femme en désordre embrasser le vainqueur de la Bastille à demi-nu, ils s'écrièrent, ils applaudirent. Ils voulaient nous porter en triomphe; nous fûmes, du moins, reconduits dehors sans bousculade et parmi les acclamations. Il fallut, pour nous délivrer, que l'attention de la foule se détournât vers un autre personnage, qui brandissait je ne sais quelle tête coupée au bout d'une pique.
Je n'avais plus peur. Je regardai Henri. Ah ! combien il était beau dans son héroïsme ! Et je riais, et je pleurais tout ensemble. « Yoilà, me disais-je, ce que je cherche depuis si longtemps. » Il me ressouvint alors des expressions
baroques de mon tuteur, et de ces sauvages qui accomplissent en public «le sacrifice humain ». Parbleu ! je n'aurais pas eu de honte ce soir, et je l'aurais bien célébré avec Henri à la face de la Nation, si la salle Saint-Jean m'avait seulement offert l'autel qui convient pour cela ! Mais trêve de fantaisies! « Viens, » dis-je. Nous passâmes le pont Notre-Dame, et dès les premières maisons de l'île, nous retrouvâmes le désert. La nuit tombait. « Plus vite, » murmurai-je, et nous prîmes des rues de traverse, la rue Calandre, la rue de la P>arillerie.
Je ne marchais phis, je courais. En vérité, mon tendre ôimi avait peine à me suivre. Au bout du pont Saint-Michel, je dus l'attendre. Je lui montrai la rue Saint-André-des-Arls où il n'y avait personne. « Vois, dis-je, nous sommes seuls. » Et rue Taranne, nous fîmes une halte contre la grille de la Charité, afin de nous serrer l'un contre l'autre et de nous donner des baisers.
Chez moi, point de gens, point de lumières. Je guidai Henri par la main, afin qu'il ne se fendît point la tête aux angles du corridor. Nous vînmes dans mon cabinet. Son fusil, qu'il n'avait jioint làcbé jusque-là, lui échappa et tomba sur le tapis avec un bruit sourd. On nous avait
D^UNE aïeule. 53
laissé si peu de nos vêtements sur le corps que nous étions tout prêts pour aimer...
Je revins à moi. On étouffait dans cette pièce close. Henri s'était levé; il cherchait, à tâtons, l'espagnolette de la fenêtre. Il ouvrit enfin, et j'entendis tout à coup des gens qui marchaient en troupe dans la rue et qui criaient jusqu'à moi : « La Bastille est prise i La Bastille est prise 1 »