‹ Les confidences d'une aïeule, 1788-1863Chapitre 6 sur 21 · HISTOIRE D'UN JEUNE ÉMIGRÉ · texte numérisé non relu

HISTOIRE D'UN JEUNE ÉMIGRÉ

CoLlentz, 1792.

Mais cela est épouvantable ! Mais cela est impossible ! Moi qui ne puis pas soulTi'ir la province, et pas même la banlieue ! Moi qui dépéris à Versailles! Emigrée, moi! En Allemagne! Dans une ville de rien du tout, ramassée à l'ombre d'une colossale forteresse, crevée d'outre en outre par un grand fleuve au bord duquel toutes les maisons se bousculent, comme si c'était une rare merveille de le regarder qui coule! Les maisons, chez nous, ne se pressent point de la sorte sur les quais de la Seine. C'est que nous avons d'autres plaisirs : le seul ici est de voir passer l'eau sous le pont, comme ailleurs d'assister aux départs et aux arrivées du coche.

Une ville où il n'y a point de tailleurs ni de couturières ! Une ville où je n'ai point d'équipages ! Une ville où je n'ai pas le sou : car un fermier qui nous est resté fidèle, garde bien, parait-il, nos domaines pour nous les rendre au jour où tout rentrera dans l'ordre accoutumé, mais, par un excès de prudence, il ne nous en fait point tenir l'argent. Une ville où je n'ai pas même de mâles pour me servir, où c'est une cuisinière qui me fait manger, laquelle va aux provisions, par les temps chauds, en décolleté, avec les bras nus ! Quant à ma fille de chambre, elle m'a signifié, avant d'entrer chez moi, qu'il lui fallait trois heures de liberté par jour afin de les consacrer à son amant !

Et pourquoi cette fuite, s'il vous plaît? Parce que le marquis, mon époux, s'est pris de peur, sous prétexte que l'on a pendu quelques-uns de ses pareils aux lanternes de la capitale. Et quand on l'aurait pendu, lui? Le beau malheur! Je serais veuve. C'est l'arg-ument que je lui ai présenté, et qui n'a pas été de son goût. « Vous me ferez le plaisir de me suivre, m'a-t-il dit, et sans répliquer. » J'ai filé doux, et j'ai bien failli le respecter ce jour-là. J'eusse été une épouse exemplaire, si seulement on avait pris la peine de me battre.

Mais le marquis a bien vite quitté ce mauvais ton. Il est parfait. Il me cherche des consolations. « En vérité, me dit-il, je ne vous trouve pas si fort à plaindre. Vous aimez Paris, mais ce n'est point, j'imagine, aux maisons et aux ruisseaux des rues que vous êtes affectionnée. Or, Paris n'est plus à Paris, mais à Coblentz. Tout ce que nous connaissons de bien s'y est donné rendez-vous. » Ces très sages paroles m'ont induite à réflexion. Au fait, pourquoi donc ai-jo le sentiment que je suis perdue dans un désert, quand j'ai toute ma compagnie coutumière autour de moi?

M'y voilà : c'est apparemment que je n'ai rien à faire d'aucun des hommes qui sont ici. Oh! n'allez pas croire que mes sens me tyrannisent, et que je n'aie rien autre chose que la bagatelle dans la tête. Non : mais la femme n'est point constituée pour l'isolement. La plus honnête ou la plus froide a besoin quand même d'être soutenue et complétée par un homme. Sans que nous y pensions expressément, un instinct sûr nous avertit si l'objet se trouve ou non dans le voisinage et à notre portée : dès que nous sentons que cela manque, c'est l'inquiétude, l'abandon, une angoisse affreuse. Yoilà le véritable exil : car, pour nous, la patrie, c'est où il y a l'homme qui nous convient.

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Le mien m'a tout Tair de ne poinl résider dans Coblentz ni dans les environs. N'avais-je donc regardé jamais les gens de notre monde avant d'émigrer? Mais que tout cela est pauvre! Mais que tout cela est usé ! Mais, tranchons le mot, que tout cela est laid ! Qu'est-ce que ces petites tètes doiseaux, où la perruque fait comme une crête de plumes, et ces fronts fuyants, et ces nez au vent, qui semblent tout prêts à donner des coups de bec? Leurs bouches ont de l'esprit : j'aimerais mieux qu'elles eussent des lèvres. Voyez-moi ces tailles de guêpe, ces hanches saillantes. Ils raffinent jusqu'à la difformité ce qui était les élégances de nos pères, et, comme on ne saurait aller plus loin, j'ai peur que ces gens-là ne soient point taillés pour reproduire. J'avoue qu'en amour je ne songe guère à la progéniture; mais je sentirais au bon moment quelque dégoût qui m'empêcherait de mal faire, si j'étais tentée par un homme qui ne me présentât pas là-dessus la garantie d'une aptitude et d'une possibilité. Je veux des garçons qui soient bâtis pour devenir les premiers pères d'une belle race, et point pour demeurer les derniers fils d'une race épuisée.

Ah! si j'étais pourvue, combien vite je me réconcilierais avec Coblentz ! Il y a de l'églogue

dans la campagne, et dans la ville une bonhomie qui ne me déplairait point. J'irais voir couler le Rhin, comme les autres. Je prendrais campos, comme ma petite servante, trois heures par jour, que j'irais passer avec mon aminL Mais c'est l'amant qui fait défaut. Il est vrai que j'affiche des prétentions ! J'exige l'impossible, des qualités contradictoires et cependant réunies. Pour le sentiment, je veux un homme qui soit tout jeune, et pour la sensation, un homme qui soit fait. Chérubin, mais un Chérubin râblé, car le travesti ne me dirait pas grand'chose. Une fois, pourtant, le hasard m'a servie à souhait: Henri... Hélas ! J'ai de fâcheux pressentiments pour la suite de ma vie. Je crains fort que mon premier amant n'ait été le seul qui doive jamais répondre à tous mes désirs. A vrai dire, on naime jamais qu'un homme : c'est le même qui revient chaque fois sous des personnes différentes, et je n'aimerai, en effet, jusqu'à la mort, que de nouveaux exemplaires d'Henri. Mais Henri était comme qui dirait un roman en deux volumes, dont j'ai possédé une fois l'édition complète, dont je ne posséderai plus à l'avenir que des éditions dépareillées.

Heureuse encore lorsque j'en retrouverai quelqu'une! Go n'est point le cas pour l'instant.

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Aussi, je suis mélancolique. Il me vient des larmes que je ne puis retenir, même avec la pensée qu'elles dérangeront mon blanc et mon rouge. J'ai des idées extravagantes. Je me félicite parfois d'être éloignée du brait, reléguée dans une petite ville allemande. Je me félicite de m'ennuyer et de pleurer. C'est comme une pénitence. Est-ce que je retournerais à Dieu? Enfin, j'ai des crises de vertu comme on en a de vapeurs. Cela est assez commun parmi nous (j'entends la vertu, car pour les vapeurs, on n"a guère plus le courage de les feindre). Je sais telle femme qui a fait les cent coups et qui partage maintenant la couche de son mari légitime, comme une bourgeoise. Dois-je me confesser jusqu'au bout? J'ai manqué d'en faire autant, car j'ai des idées d'être mère. Belle sottise d'engendrer des enfants, pour qu'ils meurent peut-être de faim ! Mais, quand je suis seule, je rêve parfois d'en allaiter, d'en torcher et d'en débarbouiller moi-même; quand je me promène par les rues, c'est encore les enfants que je regarde; pas les tout petits cependant, mais les garçons qui ont quatorze ou quinze ans. et qui rougissent déjà, si on les dévisage avec trop de hardiesse...

Cette même année, deux mois plus tard.

M""^ de Bouille donne un souper tous les jours, où tous les Français de la ville sont invités. Il est rare d'y voir des enfants. De sorte que, l'autre soir, j'en remarquai tout de suite un, qui venait là pour la première fois. Il ne portait pas plus de quatorze ans. Je demandai qui c'était. C'était le fils de la comtesse de R... qui est veuve, et il conduisait sa mère.

Il était joli comme un ange, avec ces joues pleines et ce sourire qu'on ne manque jamais d'avoir à cet àge-là, même quand on n'est pas trop bien portant ni trop gai : car c'est la jeunesse qui fleurit et qui sourit pour vous. Mais ses beaux yeux trahissaient des fatigues et des souffrances prématurées. Il mangeait gloutonnement, et quand il mangeait, les ailes de son nez, qui étaient pincées comme par les privations, se dilataient et palpitaient comme dans les voluptés extraordinaires. Ces choses, qui répugneraient chez un homme, sont charmantes chez un enfant. Je ne me lassais pas de voir celui-là dévorer. A l'un de ses rares instants de distraction, ou plutôt de resj)iration, il leva les yeux sur moi, il s'aperçut que je l'observais, et il me sourit avec un air d'intclligonco. Je ne pus me défendre de

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lui dire : « Vous avez un bel appétit, monsieur.

— Ah ! madame, répliqua-t-il, c'est qu'il y a vingt-quatre heures que je n'ai mangé. »

Et cela fut répondu tout simplement, avec le suprême bon ton du Condé de l'autre siècle, qui savait dire : « Nous fuyions » de la même grâce que « Nous vainquîmes ».

Il y avait bien là de quoi m'émouvoir, mais pas à ce point : j'en fus occupée toute la nuit. Je ne revis pas mon petit ami le lendemain soir, et j'en fus triste toute la journée d'après. J'enviais sa mère. Je songeais que c'est moi qui devrais en faire un comme cela, et qu'il eût quatorze ans tout de suite, et que, bien certainement, je ne le laisserais pas, fût-ce dans la dernière misère, manquer de pain vingt-quatre heures. Je volerais plutôt! Enfin, je compris que je ne pourrais plus me passer de lui désormais, et je me désolai encore toute une autre après-midi, parère que je ne savais pas son prénom.

Le lendemain, j'y rêvais à ma fenêtre : car, ici, l'on regarde dans la rue. J'avisai mon petit qui passait. li portait une boite remplie de menus objets et pendue à son cou par une courroie. Il m'aperçut, s'arrêta et me sourit timidement. Je lui fis signe de monter. Il ressemblait à ces Savoyards que l'on voit sur les e stampes.

Quand il fut dans ma chambre, je le déchargeai de son faix, je le pris sur mes genoux et je l'embrassai. Il était accoutumé, sans doute, à être accueilli comme un marchand ambulant, bien qu'il eût le teint comme moi quand je suis sans poudre, et les mains plus fines et plus jolies que les miennes. Aussi, ses yeux se remplirent de larmes, ce qui en fît venir dans les miens. Je n'hésitai pas à le tutoyer. « Comment t'appellestu? » lui dis-je. Il me répondit qu'il s'appelaif Charles. Puis il fut honteux, apparemment, de s'être assis sur mes genoux et d'avoir pleuré, car il se leva d'un mouvement brusque et superbe (il était mince, très grand), et il me dit avec un peu d'humeur : « J'ai plus de quatorze ans. »

Je lui demandai ce qu'il vendait là. 11 rougissait de sa jeunesse, mais point de sa pauvreté. « C'est, dit-il, ([ue ma mère et moi nous nous trouvons à bout de ressources etréduits à gagner notre pain. Alors, ma mère qui peint fort bien, comme vous voyez, fait ces dessus de boites et ces éventails, et moi je vas les vendre. » J'achetai toutineonlineiit, et le payai en petite monnaie, pour qu'il eût l'air d'avoir vendu à plusieurs personnes. Je lui recommandai bien de ne pas dire la vérité. Il y avait un secret entre nous! J'eus, le

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soir, une belle scène de mon mari, qui n'avait pu emporter que trois cents louis en or, et qui commençait de s'inquiéter pour notre subsistance.

Je n'en tins nul compte, et j'informai Charles qu'il n'avait plus besoin de courir les rues, qu'il devait m'apporter sa marchandise, et que je la retenais toute. Comme il était fier, et humilié de faire le porte-balle, il me prit au mot; et comme il était fort gêné, il abusa de moi tout naïvement. Le marquis me fit encore des représentations. Non seulement je ]es reçus fort mal, mais j'entrai dans une colère furieuse. Il me sembla que je luttais pour mon enfant, car Charles était mon enfant, et je compris les femmes qui, n'en ayant point, en volent.

Le voler! Je ne saurais dire que j'en eus l'idée bien précisément. Je commençai pourtant d'agir comme si j'en eusse formé le projet, et ma conduite, qui était sans dessein, devait paraître savamment calculée pour cela.

Nous avions ensemble de grandes conversations tous les matins, puisqu'au lieu de faire sa tournée par la ville, il restait la matinée auprès de moi. Je me mis à l'endoctriner, à lui persuader que c'était une lâcheté d'émigrer à l'extérieur, et un crime de s'unir aux étrangers pour faire la guerre à la France. Mon éloquence coulait de

source : j'étais un peu révolutionnaire pour avoir couché avec un vainqueur de la Bastille. C'est d'où viennent les opinions de la plupart des femmes. Charles était un enthousiaste. Il adopta d'emblée ma politique. Il me venait apprendre, avec des larmes dans les yeux, les désastres de l'armée des Princes et les premières victoires des patriotes.

Ouand on eut la nouvelle de Valmy et de l'abolition de la royauté, il arriva, tout ardent : « Ma place n'est pas ici, me dit-il, je suis Français et ma patrie est en danger. » Bref, il me déclara que le cœur lui saignait de quitter sa mère, mais qu'il connaissait son devoir et qu'il voulait partir pour la France. Sa fortune personnelle consistait en un demi thaler, que je lui avais donné en trop, un jour, sur le compte de mes achats. Je ne pus supporter l'idée qu'il pourrait partir, et surtout dans un tel dénùment. Je lui répondis sur-le-champ que je l'accompannerais, puis, toute surprise do m'étre engagée ainsi, je lui demandai quelque temps pour y réfléchir.

Je suis faite pour prendre des résolutions, et non pour les peser. Quand il me laissa, je me trouvai incapable de songer à autre chose qu'à la joif folle (jue j'aurais d'être vraiment la mère de C(3 bol enfant et son unique soutien dans la vie.

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Les jours qui suivirent furent employés, non à la méditation, mais aux préparatifs de notre fuite. Mon plan était des plus élémentaires : j'avais simplement résolu de soustraire son argent au marquis, et de prendre ensuite la clef des champs. Je ne fus femme que par les délais que j'y mis. Deux choses me décidèrent : j'appris qu'on avait fait une loi du divorce, et que j'obtiendrais facilement ma liberté à cause de l'émigration de mon mari. Puis j'observai que nos fonds baissaient, et qu'il ne vaudrait bientôt plus la peine d'enlever la caisse.

Un beau soir qu'il n'y avait plus que cent louis à prendre, je les pris, et nous partîmes. J'avais pu acheter une voiture assez commode.

Dès le départ, Charles se mit à pleurer. J'avais le cœur tout à la joie, et je fus stupéfaite de sa douleur, dont je lui demandai assez sottement la raison.

« Ah! ma bonne amie, me dit-il, j'ai plus de quatorze ans (il annonçait son âge à tout propos) ; mais on ne quitte pas sa mère, peut-être pour toujours, sans verser des larmes. »

Je fus encore bien étonnée qu'il eût quelque regret de sa mère quand j'étais là. Je sentis un peu de jalousie. Mais, comme Charles m'embrassait alors avec emportement, je me demandai si

c'était bien comme un fils qu'il m'aimait, et si ses opinions ne provenaient point tout juste de la même source que les miennes. Gela me donna d'abord un peu de gaîté, et ensuite beaucoup d'agitulion.

Bien qu'il eût plus de quatorze ans, il s'endormit tout en pleurant entre mes bras, Pour moi, je ne pouvais dormir. Je n'avais certes aucun remords de ce que j'avais volé, ni à mon époux, ni à la comtesse de R... Il me venait seulement quelque conscience et quelque effroi de ma responsabilité. Et puis cela se perdait dans le ravissement. Je regardais Cbarles dormir, j'essuyais, sans qu'il se réveillât, ses larmes qui coulaient encore. « Oui, lui disais-jc, je serai ta mère, je te soignerai, tu es encore assez un enfant pour que je te berce. S'il faut que je travaille afin de te faire vivre, ce sera le plus savoureux de mes plaisirs, » Et je riais d'avoir un enfant et qu'il fût si grand et si beau ; et cela me faisait penser aussi que les années passeraient bien vile. « Je serai, me disais-je, le témoin, puis la confidente de tes premiers troubles et de tes premiers désirs. Qui sait? peut-être me reconnaîtras-tu le droit de me rappeler alors que je ne suis pas ta mère véritable. C'est une heureuse fortune, le jour où la nature parle trop haut pour que l'on

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puisse lui imposer silence, c'est une heureuse fortune d'avoir auprès de soi quelqu'un qui ne vous permette pas de sacrifier pour la première fois sur un autel trop indigne. Je saurai réunir autour de toi tout ce qui est le charme de l'amour, je saurai t'en dissimuler toutes les laideurs et toutes les hontes, et peut-être faire de toi un homme, sans que tu cesses d'être un enfant... n Et il me revenait à la mémoire certains passages de ces abominables et délicieuses Confessions de Jean-Jacques... Mais Charles se réveilla tout d'un coup, et me lâcha je ne sais quelle bonne bourde bien ingénue qui me ramena au temps présent. Bon Dieu! de quoi m'avisais-je? on a bien le loisir d'y penser.

Bien le loisir d'y penser!,.. Nous ne sommes qu'à la première étape, et voilà que ma tête se perd. Charles n'est plus endormi sur mes genoux, dans la voiture, comme un enfant... Il vient de me quitter après m' avoir souhaité le bonsoir avec un trouble étrange, et je l'entends qui va et vient dans sa chambre, voisine de la mienne. ..

Ah! Chérubin, Chérubin!... tu as plus de quatorze ans, comme tu dis toujours, et moi j'en ai à peine vingt. Tu es déjà presque un homme;

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et moi, aprôs tant de vicissitudes et tant de folies, je ne suis guère encore qu'une enfant...

A Paris, un mois après.

Eh bien! non... Mais qu'est-ce donc que Ton respire avec l'air de ce pavs-ci? Tout y est sens dessus dessous, et l'on ne s'y sent pas en sûreté pour sa vie même. On y a tué, et ce n'est que le prélude, il est visible qu'on y tuera davantage. Et, avec cela, il y a comme une contagion d'honnêneté. On dirait que la barbarie recommence, mais que la corruption a fait son temps.

Là-bas, parmi mes anciens compagnons de plaisir, légers jusque dans l'exil, dépravés jusque dans la misère, j'aurais peut-être, de gaieté de cœur, sali et gâté le meilleur sentiment que j'aie eu. Ici, je ne saurais.

Dès que j'ai mis le pied en France, il a fallu me nommer, et justifier ce voyage. J'ai dit la vérité bravement : « Je suis la ci-devant marquise de B... Je viens d'échapper à mon mari qui m'avait entraînée de force dans l'émigration, et j'ai arraché à la ci-devant comtesse de R... cet enfant qui ne veut appartenir qu'à son pays. » Ai-je ce qu'il faut pour imposer à la foule? Elle m'a acclamée comme le 14 juillet, et ainsi jusqu'à Paris. Mais tous ces écervelés me gênent à la lin, en

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exaltant mon action. Je ne suis plus libre de me conduire à ma guise. Je n'ose pas mentir à ma réputation, et je me sens devenir très bonne, à force de me l'entendre corner aux oreilles!

Je suis divorcée, point sans ressources : je vais rentrer en possession de mes biens personnels, qui avaient été confisqués avec ceux de mon cidevant époux. J'ai loué un petit logement, tout proche de notre ancien hôtel, et d'où j'ai la vue des mêmes jardins. Et j'écris le soir, tandis que Charles fait son premier somme.

Je le regarde. J'admire son courage et sa grâce sans autre sentiment qu'un orgueil maternel. Ah ! cher enfant, il y a des fils qui sont le vice de leur mère : je suis doublement heureuse et fière de toi, car, toi, tu es ma vertu l

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