L'AMOUR ET LA MORT
Paris, 1793.
« Sois considérée, il le faut. » J'ai vérifié l'adage. Sans mon bon renom, je n'aurais plus, à l'heure qu'il est, ma tète sur les épaules. Je ne puis me défaire, avec mes gens, de certains airs d'autorité : mes gens, c'est une méprisable servante; n'importe, je n'accepte point (iiielle disparaisse tous les jours avant quatre heures pour ne me rentrer qu'à la nuit. Celle de Coblentz allait à la promenade avec son amant. Celle-ci va sur la place de la République voir guillotiner. Je me suis gendarmée. Elle m'a dénoncée ; c'est un crime d'J^^tat, paraît-il, que de l'arracher à c" beau spectacle, après seulement deux ou trois têtes coupées.
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Je lui pardonne, puisqu'elle n'a pas pu me dé- LTOcher la mienne. Ce que je ne lui pardonne '^joint, c'est de m'avoir suggéré l'idée de faire comme elle et d'aller voir. Il faut, en vérité, que je me querelle un peu. Je me découvre depuis quelques mois des sentiments que j'explique mal, mais qui me surprennent et qui m'irritent. Le caprice m'est permis : je suis femme. Il ne me conviendrait guère toutefois de trop mal traiter l'enfant que j'ai recueilli, ou, pour mieux dire, que j'ai enlevé. Ma tendresse de mère est tombée comme un feu de paille, enfin la maternité m'assomme. Bon, direz-vous, c'est alors... Ah! que non! C'est donc que j'ai les sens rassasiés, au point que nulle primeur n'en saurait relever l'appétit? Ah! non plus. Je suis au contraire tout échauffée, tout orageuse. Je m'effraie moi-même : je ne pensais point qu'il y eût dans l'amour autre chose que du gracieux, du romanesque tout au plus, mais du tragique, non pas : beau moyen, pour éteindre ce volcan, que d'aller .voir couper des têtes!
C'est donc curiosité de folle et de malade! Non.^ vous dis-je : j'ai l'esprit net, les événements ne m'atteignent point, je jouis, en pleine Terreur, d'une sécurité indécente; et quant à être malade, je crève de santé, j'en suis honteuse. Non, ce
désir-là m'est venu comme un autre, tout naturellement, et je n'ai pas opposé de résistance. Il est mal élevé de se singulariser trop. Il fallait, comme tout le monde, que j'allasse, du moins une fois, voir couper des têtes sur la place de la Révolution.
Enfin, j'y allai. Oh ! je ne décidai point comme cela, du premier coup, que j'irais. Seulement, je choisis pour ma promenade la terrasse des Feuillants, et, pour mon heure, quatre heures. Sur la terrasse même, je choisis pour marcher une allée latérale qui aboutit droit à la rampe, d'où l'on devait voir parfaitement et être tranquille. Je n'eus point la chance pourtant de m'y trouver seule, et j'avisai d'abord un homme qui venait droit sur moi. Il était grand et mince, l'air jeune, bien que ses cheveux fussent tout blancs, mais d'un blanc qui le rajeunissait encore et qui semblait de pure coquetterie : je le soupçonnai un instant, malgré l'invraisemblance, d'être poudré. Cela me lit remarquer l'élégance inouïe de son costume : il n'y a que Robespierre qui ose porter des habits si propres et si bien taillés. II n'élait pas vêtu de bleu barbeau comme Robespierre, mais de noir; et celte couleur lui donnait un aspect sinistre, sans contrarier avec cela la douceur de sa physionomie. Il avait les yeux les pkis
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beaux du monde et un regard caressant. Enfin, pour mettre le comble à mon étonnement, il me salua quand je passai contre lui. Moi j'étais fagottée comme une grisette, mais j'avais, par je ne sais quelle fantaisie, tout un paquet de roses dans les mains. Je le croisai une seconde fois : il me regarda de nouveau avec intérêt et me fit encore une inclination. Alors, j'eus la folie de lui jeter toutes mes roses au visage. Il en attrapa une au vol, et poussa un éclat de rire effroyable, sans que sa physionomie perdît l'expression de la douceur et même de la timidité.
Mais il y eut du bruit sur la place. C'est la charrette qui arrivait. Je me fis le serment tout bas que je ne regarderais point, et aussitôt je fus accoudée à la balustrade, le regard dirigé vers la machine, qui avait bien du mal à paraître terrible quoiqu'elle fût juchée sur un échafaud. Un petit coup d'oeil de côté m'apprit que mon inconnu s'était installé tout auprès de moi. Il était posé comme pour ^tourner le dos, mais il observait par-dessus son épaule avec une affectation de dédain.
Ce fut une femme qui passa en premier. Avec cet éloignement elle me semblait fort petite, comme tous ceux qui l'entouraient. On eût dit plutôt des pantins que des êtres vivants. Aussi
je n'éprouvais presque point d'émotion. Mon voisin m'intéressait bien davantage. Pourtant, quand la bascule se renversa et que Je cou fut pris dans la lunette, mes yeux se fermèrent malgré moi. Ils se rouvrirent dans le même instant : l'exécuteur présentait déjà la tête coupée. Cette pauvre tête n'avait pas trop mauvaise figure; de sorte que je m'en tins à mon idée d'une poupée qu'on décollerait, et dont la porcelaine ne pâlirait pas pour si peu. — Ah ! tant pis, je dis comme je sens, et l'on n'a pas toujours le cœur sur la main.
J'en reviens à mon inconnu. Il n'avait pas bougé, son impassibilité faisait mon admiration. Il mâchait ma rose, tout en souriant avec finesse. PeuL-ètre qu'il saisit dans mon regard comme une intention de l'interroger, car il m'adressa la parole.
— Mauvaise besogne, dit-il.
Moi. — ... ^Je m embarrasse, et je me lais : il y a des opinions que l'on n'exprime pas volontiers par le temps qui court, et à des gens que l'on ne connaît point.)
Lui. — Vous ne m'entendez pas. Je dis que cela est de la mauvaise besogne, parce qu'on pourrait tirer de la chose un meilleur parti. Faut-il que cette foule soit grossière pour se
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plaire à un spectacle si mal ordonné ! Quant à moi, je vous le dis, je n'y puis plus même ressentir l'ombre d'une émotion. Quelle sottise de tuer tout d^une fois !
Moi. — Souhaiteriez-vous qu'on les fît souffrir davantage ?
Lui. — Oui-dà. Belle malice que de vider un corps de tout son sang, en tranchant brutalement les grosses artères du cou !
Moi. — Mais...
Lui. — Et employer pour cela un mécanisme, sans que les mains y touchent presque!
Moi. — Mais... (Je balbutie deux ou trois mots que je ne me rappelle plus. J'ai un bourdonnement dans les oreilles. Sa voix m' arrive comme de loin : elle me paraît encore plus douce, presque féminine.)
Lui. — Voilà une jeune personne, pleine de séductions, que ces maroufles ont massacrée : c'est le mot propre. On vous l'a expédiée en une seconde, quand il y en avait pour toute une journée. Elle me plaisait, et je leur en veux de l'avoir tuée tout bouci-boulà.
Moi. — (Je m' évanouis tout à fait ; je reviens l'instant d'après. Je suis sur un banc près de lui, qui me tape dans les mains.)
Lui. — Là, marquise. Mais vous auriez dû
m'averlir que mes paroles vous faisaient de l'impressiou.
L'étonnoment, la peur nie rendent des forces. Je lui dis :
— Oui (Mes-vous, monsieur, pour me connaître si bien ?
Lui. — Mais je ne vous connais point du tout.
Moi. — Vous osez m'appeler, mappeler ici, par un ci-devant titre...
Ln. — Etait-ce le vôtre? Je vous le donnais au hasard et par plaisanterie. Parbleu! j'avais bien vu que vous n'êtes pas une femme de la halle. Mon expression s'appliquait à vous littéralement? Voilà qui va bien, car je suis moimême un ci-devant marquis, et marquis de grande réputation : je ne dis pas qu'elle soit bonne. (Il eut un nouvel éclat de son rire, qui faisait un contraste si frappant avec la politesse de ses façons et avec la retenue de ses gestes.)
Moi, tout d'un coup. — Monsieur, je me sens bien, adieu. Nous soutenons un dialogue, et dans des termes d'une courtoisie un peu surannée qui pourraient bien appeler raltenlion sur nous,
Lli. — Vous n'avez rien à craindre auprès de moi. Je suis secrétaire de la section des Piques. Sans quoi, oserais-je me montrer si bien vctu? Maximilien en dessèche de jalousie. L'ouvrier
tailleur qui me fait cela est certain d'être guillotiné s'il ne se cache coreime il faut. Au reste, vous-même devez avoir, j'imagine, tous vos papiers fort en règle. Autrement, ci-devant marquise, vous ne sortiriez pas, avec cette désinvolture, en plein midi.
Moi. — J'ai donné des preuves de civisme, je suis connue pour patriote et je ne crains rien. Adieu.
Lui. — Doucement. Asseyons-nous. Voici des chaises près de ce piédestal où se dresse la statue d'un dieu. J'aime ces monuments d'un autre âge, et j'aime les personnages de ces fables mystérieuses dont nos plus subtils commentateurs n'ont assurément point sondé toute la perversité abominable. L'air est étouffant, mais cette ombre est délicieuse, et je me plais à des idées mélancoliques touchant la fragilité humaine, lorsque je contemple ces arbres antérieurs aux révolutions et qui leur survivront sans doute. Il n'y a guère de fleurs, mais je sens un parfum qui me flatte davantage. Il faut bien l'avouer : quoique ces gens bâclent leur besogne, la mort, même sans apprêt et sans art, ne saurait perdre entièrement son souverain charme. Je devine, — y prenez-vous garde comme moi? — je devine, à je ne sais quoi dans l'air, que sur cette place la
jeunesse vient d'être fauchée, que la beauté vient de se convulsionner magnifiquement, sinon dans les affres d'une lenle agonie, du moins dans la surprise d'un trépas foudroyant.
Moi. — Mais, monsieur, cela est révoltant, et je veux partir.
Lui. — Point. Vous êtes engagée à moi. Cette rose... votre vue m'enchante. Je ne me croyais plus capable d'être touché ainsi rien que par la fraîcheur, par la grâce et par la naïveté.
(C'est que je n'avais pas en vérité la force de me lever ni de fuir, et je n'y concevais plus rien. J'examinais cet homme : il me répugnait, et par là même il me tenait prise. Cette contradiction m'épouvantait. Je sentis que des larmes me venaient aux yeux. Je me fis suppliante, je lui dis : « Laissez-moi. »
Lui. — Avez-vous dessein de pleurer? Prétendez-vous donc me faire perdre le sens tout à, fait?
Moi. — A la fin, qui êtes-vous?
Lui. — Un philosophe.
Moi. — Mais encore?
Lui . — Si certaines délicatesses de votre visage, si vos mains, qui me semblent toutes honteuses de ne plus porter do gants, si vos poignets minces ne me révélaient [)oint l'ancieiiueté pro-
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digieuse de votre race, j'oserais encore me vanter que la mienne passe toutes les autres. Je n'en tire point de vanité : je suis au-dessus des préjugés de la naissance. Si j'en parle, c'est plutôt par gloriole littéraire, car je suis homme de lettres, et la première de mes aïeules dont nous ayons gardé le souvenir est cette femme que Pétrarque a chantée. Oui, madame, je descends de cette célèhre Laure. Il est presque superflu de vous dire que Pétrarque et moi ne nous entendons guère. J'ai même été mis en prison deux fois pour ce motif. J'exècre l'ancien régime : il m'a tenu six semaines à la Bastille pour une fille que j'avais gâtée. Il a poussé l'impudence jusqu'à m'enfermer à Charenlon.
J'avais ouï parler du marquis de Sade, et la rencontre n'était pas pour me plaire. Je voulus du moins faire bonne contenance . Je pris quelques instants pour me remettre. Ensuite je dis :
— Hélas! à quelle époque vivons-nous !
Lui. — Oui, à une fâcheuse époque. On sait mourir, on ne sait plus tuer.
Moi. — Mais, monsieur, détournez, je vous prie, ces images qui m'excèdent. Vous avez juré de me faire évanouir encore à force de dégoût.
Lui. — Ahl madame, excusez-moi, ce que j'en disais n'était que pour vous plaire.
Moi. — Merci.
Lui. — Est-ce que vous n'avez point le goût du meurtre, l'appétit du crime, l'amour de la mort, l'ivrognerie du sang?
Moi. — Je vous demande pardon, je n'ai point toutes ces choses-là.
Lui. — Est-ce que vous n'êtes pas hantée par le désir de faire des débauches monstrueuses et qui ressembleraient bien à des boucheries?
Moi. — Je vous rends grâces, mais non.
Lui. — Cela est étrange, je vous aurais crue moins novice. Mais alors que venez-vous faire ici? N'importe, l'explication que je me donnais à moi-môme de vos bizarres penchants est fondée.
Moi. — Mes bizarres penchants I... Quelle explication ?
Lui. — Chez une femme^ tout se rapporte à l'amour et doit s'expliquer par lui.
Moi. — Je serais curieuse...
Lui. — Voilà, me suis-je dit, une âme en peine. Elle est en quête de quelque chose et elle ne sait pas quoi. Il est criant que vos habits râpés sont d'emprunt : vous n'êtes pas du peuple, ce n'est donc point les passions politiques qui vous attiraient ici. Ce n'élait pas davantage un goût bien décidé encore pour les supplices, car vous avez dû l'aire elVort pour ue pas détoui'ncr les
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yeux. Il est vrai qu'une fois constaté comme les choses se passent petitement, vous avez senti un désappointement véritable, que vous ne m'avez pu dissimuler.
Moi. — J'admire votre façon de lire dans mon cœur.
Lui. — Elle est infaillible. Je suis un philosophe de premier rang. Je poursuis. Voilà de plus, me suis-je dit, une femme qui cherche les aventures amoureuses. Elle a donc pour Tinstant le cœur et les sens désœuvrés. D'ailleurs elle n'est point neuve, avec cette hardiesse, et il faut qu'elle ait appris à vivre dans le beau monde pour que tant d'impudence ne soit que de l'impertinence.
Moi. — La vôtre, monsieur, passe les bornes.
Lui. — Madame, j'ai pour toutes les femmes, vous comprise, le mépris le plus épouvantable; mais je puis le témoigner sans manquer à la politesse, à cause de certaine façon que j'ai de dire. Je poursuis. Sa première aventure, ai-je pensé, fui son mariage. Elle épousa quelque grand seigneur dont la fortune était un peu usée, et dont le tempérament était comme la fortune, qui la laissa, huit jours après la noce, pour des maîtresses, et qui lui fit une grande faveur en la traitant de temps à autre comme ces maîtresses.
Moi. — Poursuivez, monsieur, poursuivez.
Lui. — Elle prit donc un amant dès qu'elle put. Ce ne fut point pour réaliser les sottes imaginations amoureuses que formait naguère son àme sensible de jeune fille : ce fut pour avoir du plaisir. Elle en eut, si le ciel la favorisa, ce qui l'excita sans doute à prendre un second amant, puis un troisième; sinon, elle prit le second et le troisième quand même : l'effet n'en est guère différent. Elle chérissait la jeunesse et elle souhaitait la force. Ne demandant à l'une et à l'autre que les services qu'on a droit d'en attendre, elle les obtenait, je pense; mais cela est bien court. Le deuxième amant lui donna, en plus ou en moins, ce que le premier amant lui avait donné, et le troisième n'y changea rien. Ses yeux me disent qu'elle a de l'intelligence : elle a compris qu'une quatrième expérience était superflue, et si elle avait déjà commencé d'aimer un quatrième personnage, son sentiment a dû tourner court, et sa curiosité s'éteindre avant même que d'être leurrée.
Moi. — Ah! monsieur, que tout cela est d'un intérêt passionnant! Poursuivez cette fois, poursuivez, je vous en prie.
Lui. — Tomba-t-elle à l'indifférence? Non pas. Ce fut de la rancune contre l'objet que lui dési-
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gnait un amour interrompu, ce fut bientôt de la haine contre tous les hommes. Vous songeâtes que s'il vous fallait, puisque votre tempérament l'exige en dépit de votre goût blasé, prendre éternellement des hommes coup sur coup, vous auriez aussi un grand plaisir à vous venger d'eux après coup.
Moi. — Ah! cela peut être.
Lui. — Mais vous raffiniez davantage. Attendiez-vous que le délire des sens fût apaisé pour bien savoir qu'il s'apaiserait? Vous deviez maintenant prévoir la satiété au plus fort de l'appétit même. Aussi vous sentiez bien qu'il serait plus doux encore de tirer vengeance de vos amants, non point après l'amour, mais au cours même de l'acte qui vous les rendait détestables.
Moi. — Je ne me disais pas cela précisément; mais cela est spécieux.
Lui. — Vous n'aviez rêvé tout d'abord que des cruautés toutes morales. Perdre de réputation un être que l'on a aimé, qui vous aime encore, ah! cela est doux. Puis vous observâtes avec quelque inquiétude que vous deveniez sanguinaire, et comme vous ne soupçonniez pas encore d'où cela, pouvait sortir, ni où cela tendait, vous vîntes ici, à tout hasard voir la mort de près et vous familiariser avec elle.
Moi. — • Je vous juro que cela est faux.
Lui. — Bah! cela vous frappe au contraire, et vous en êtes tout étourdie. Point méchante au fond, n'ayant sur la conscience que des peccadilles, n'ayant fait somme toute qu obéir à vos instincts, vous ne vous doutiez guère que la simple voie de la nature mène tout droit et fatalement à la perversité, et jusqu'au crime.
Moi. — La nature, mauvaise conseillère! Mon tuteur m'avait enseigné tout autre chose. Me dites-vous donc cela pour me prouver la nécessité de certaines superstitions?
Lui. — Mais point du tout. Je suis un philosophe, et les extrêmes conséquences de mes idées ne m'effraient point. Comment incriminerais-je les vôtres? Elles sont les miennes. Je soutiens seulement que, partie du môme point que moi, vous toucherez au même but aussi. Je ne parle pas de bien et de mal, car le bien c'est l'obéissance, le mal c'est la résistance au vœu de la nature qui nous est révélé par l'instinct.
Moi. — Et cependant, monsieur, vous vous plaisez à lire au fond des cœurs comme un moraliste faiseur de caractères, et vous raisonnez comme un métaphysicien.
Lui. — Il est vrai. Ah ! c'est que la science des sentiments devient une source de grandes volup-
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tés pour l'homme qui a le sang-froid d'appliquer cette science à soi-même. Certains imaginent que l'on sent avec moins de vivacité dès que l'on scrute et que l'on examine ce qu'on sent. Quelle erreur! Cette observation continue, ce commentaire perpétuel nous élucide et nous multiplie nos jouissances, comme une glace multiplie les lumières en les réfléchissant. L'homme n'a rien inventé qui soit d'un plus savant ragoût. En vérité il n'y a point de vice plus exquis.
Moi. — Et votre métaphysique? Elle n'est que du temps perdu pour un homme si enfoncé que vous êtes... pour des gens si enfoncés que nous sommes dans la matière, puisque vous me faites la grâce de me mettre au même rang que vous.
Lui. — Il y a bien là un reste des anciennes chimères : c'est que je n'ai pas encore atteint la perfection que je souhaite, je garde un vieux fond de morale, qui m'oblige à justifier mes forfaits, comme si j'avais des remords à craindre au cas où la justification serait maladroite. Mais il y a aussi un plaisir positif. L'homme est un animal si raisonnable qu'il jouit de raisonner, et surtout quand son raisonnement détruit quelque chose qui paraissait établi solidement. Pour moi, j 'écume de joie quand je sape, sans qu'il y ait de réplique possible, quelque bon principe fondamental.
Moi. — Je commence à éprouver pour vous le dégoût affreux que vous méritez.
Lui. — Voilà qui vous trompe. Je vous attire encore et plus même qu'à première vue. Celte rose...
Moi. — Laissez-la, je vous en prie. Vous l'avez effleurée de votre souffle, touchée de vos lèvres, et aussitôt elle s'est flétrie. Il y aurait quelque ambition à comparer mon innocence avec une fleur. Je vous avertis cependaut que vos paroles empoisonnées ne lui ôteront pas le peu de fraîcheur qui lui reste. Je refuse de croire que l'étourderie pousse fatalement aux perversions. J'ai la tête légère, mais j'ai le cœur bien placé. Le désœuvrement m'a conduite ici, j'ai vu jouer la guillotine : crime plus grand peut-être, je me suis attardée avec vous dansun infâme enlretien. N'empêche que, par folie d'être mère, j'ai arraché à sa mère véritable, qui l'avait entraîné dans l'émigration, un jeune homme, presque un enfant, que j'élève pour la patrie. ?s'empèchc qu'en vous quittant je vais retourner...
Lui. — Le voilà donc celui que vous avez commencé d'aimer, puis (|ue vous avez laissé en plan parce que votre curiosité était à bout.
Moi. — Oui, peut-être. Celte maternité vous paraît louche. Je ne vous contredis puinl. Mais
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depuis un instant mon indignation ranime mes vertus qui sommeillaient. J'ai comme une conscience de mes devoirs, de mes devoirs, vous entendez bien. Cet enfant que j'ai promis à la nation, et que je lui dois...
Lui. — Un noble...
Moi. — Certes, et de la plus haute extraction. Il ne descend point,je l'avoue, de Laure de Noves, mais aussi, il ne s'appelle pas le marquis de Sade.
Lui. — Savez-vous, madame, que je vous trouve singulièrement imprudente?
Moi. — Plait-il?
Lui. — Ne vous ai-je pas dit que je suis secrétaire d'une section?
Moi. — Eh?
Lui. — Je ne crois guère à la sincérité des conversions, et je me méfie des transfuges, eussent-ils quinze ans.
Moi. —Mais...
Lui. — Il se pourrait que votre fils adoptif devint suspect, si l'idée m'en passait par la cervelle.
Moi. — Monsieur, j'espère que vous ne parlez pas sérieusement.
Lui. — Fort sérieusement, et vous voyez oti cela mène, ajouta-t-il en me désignant du doigt l'horrible instrument qui est en permanence sur la place de la Révolution.
Moi. — Monsieur...
Lui. — Il serait piquant de mettre cette jolie tête sous le couteau. On en a tranché de plus jeunes.
Moi. — ...
Lui. — On vous rendrait peut-être le corps, si vous aviez le courage de le réclamer (ce qui, soit dit en passant, pourrait fâcheusement vous mettre en évidence).
Moi. — Ah! qu'importerait alors?...
Lui. — Vous aurez la consolation de l'ensevelir de vos mains.
Moi. — Charles! Charles!
Lui. — Quoi donc? Fallait-il cette crainte et ces lugubres imagespour ressusciter votre amour? Allez, madame, courez chez vous. Vous me devez des remerciements : je vous ai procuré une bonne nuit, mais hâtez-vous, on pourrait troubler la fête dès le matin.
Je me redressai. Je crois que j'avais alors comme de l'héroïsme. J'aurais bravé tout le comité de salut public. « Monsieur, m'écriai-je, je comprends enfin votre sinistre badinage. Mais brisons là. Vous m'avez elFrayée, je l'avoue, moins d'ailleurs en me montrant la mort possible de cet aimable enfant, qu'en me j)ar;ussant prouver, par de bonnes raisons, que j'étais sur la pente
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de la crapule et du crime. Eh bien, je ne suis pas embarrassée pour vous répondre, comme vous pourriez croire. Nous autres n'avons point votre logique, mais nous avonj de l'esprit qui va tout au fond des choses sans avoir l'air d'y toucher. J'y consens, n'ayant les idées qu'au plaisir, et point de frein qui nous vienne de la morale et des superstitions, nous sommes sur la pente; mais il nous reste ce que vous ne savez point, une délicatesse tant morale que physique, qui fait en nous fonctions de vertu et d'honnêteté. Nul ne peut détourner la nature de sa voie, mais les habiles savent l'y arrêter. Nous sommes sur la pente, parbleu I oui : c'est que nous avons l'impertinence de nous y risquer et d'y faire des glissades, tant nous sommes sûrs que nous ne tomberons pas. Je vous promets, monsieur, qu'il n'y a point d'appétit qui me fît mettre la main dans le sang, parce qu'il tache. Nous avons des vices plus élégants. Il y a bien du louche, bien de la perversité dans le sentiment qui m'attache au petit Charles, mais que cela est joli! C'est proprement le vice favori de toutes les femmes de distinction que je connais. Adieu, monsieur le marquis, je vous suis reconnaissante : vous m'avez éclairée d'une vilaine lumière, mais qui m'était nécessaire et dont je ferai profit. Ce n'est pas,
à coup sûr, l'objet que vous vous proposiez. » Et je partis vivement, en mettant dans ma démarche quelque chose de cette impertinence dont nous avions parlé plusieurs fois. J'avais hâte de rentrer, de revoir Charles, de lui communiquer une décision que je venais de prendre surle-champ : il s'agissait de quitter Paris le lendemain et d'aller dans cette ferme qui me restait, attendre qu'un coup de vent eût balayé la capitale de ses odeurs mauvaises et de ses parfums corrompus.